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L’Apparition de l’Homme/La faune pléistocène et l’ancienneté de l’Homme en Amérique du Nord

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Éditions du Seuil (p. 111-118).


LA FAUNE PLÉISTOCÈNE
ET L’ANCIENNETÉ DE L’HOMME
EN AMÉRIQUE DU NORD



Tandis que l’Afrique et l’Asie s’adaptent peu à peu, sans trop de peine, aux cadres européens de la Préhistoire, l’Amérique du Nord est encore un domaine où, en dépit de la netteté des phénomènes glaciaires, les développements de la vie au Pléistocène se présentent sous une forme déconcertante. Il semble toutefois, à juger par une intensification continue des recherches préhistoriques aux États-Unis, que les discussions, là-bas, approchent de quelque dénouement. Trois brèves publications viennent récemment de jeter un peu de lumière sur l’état actuel de la question des origines humaines en Amérique septentrionale :

Romer (Alfred S.), de l’Université de Chicago. Les Vertébrés pléistocènes et leur signification pour le problème de l’ancienneté humaine en Amérique du Nord (Pleistocene Vertebrates and their bearing on the problem of human antiquity in N. America). Extrait de The American Aborigines (volume présenté par D. Jenness, Université de Toronto, au Ve Congrès panpacifique de Vancouver), 1933, pp. 49-83.
Merriam (John C.), de la Carnegie Institution, Washington. L’état actuel de nos connaissances concernant l’ancienneté de l’Homme en Amérique (Présent status of knowledge relating to antiquity of Man in America). Rapport présenté au XVIe Congrès International de Géologie, Washington, 1933.
Hrdlička (Aleš). L’arrivée de l’homme d’Asie (en Amérique) à la lumière de récentes découvertes (The coming of Man from Asia in the light of recent discoveries). Proceedings American philosophical Society, vol. LXXI, no 6, 1932, pp. 393-402.

1. — Le mémoire du professeur Romer est fondamental. En quelques pages l’auteur est parvenu à exposer de la manière la plus objective, la plus critique et la plus claire, l’essentiel de ce qui est aujourd’hui connu sur l’histoire et la distribution des grands Mammifères pléistocènes dans les zones tempérées d’Amérique du Nord[1]. Il serait difficile de résumer un pareil résumé. Mais il est important d’en indiquer les principales conclusions.

Trois faits dominants et leur corollaire se dégagent de la révision opérée par le professeur Romer :

a) Un grand changement de faune (turnover) se place en Amérique du Nord entre le Pliocène et un Pléistocène inférieur qui paraît correspondre à notre Villafranchien : disparition des Rhinocéridés et des Oreodon ; apparition (par évolution sur place) de types nouveaux chez les Machairodus, les Mastodontes, les Chevaux, les Pécaris, les Chameaux et les Antilocapridés ; invasion (déjà amorcée au Pliocène) des Édentés, des Cerfs, des Cavicornes.

b) Une fois constituée, à la base du Quaternaire, la faune Pléistocène ne change presque plus jusqu’à l’Holocène inclusivement. La division défendue par Hay entre une faune pléistocène inférieure (à Cheval, Chameau, Mammouth impérial) et une faune pléistocène supérieure (où ces éléments manqueraient) correspond simplement à deux provinces zoologiques différentes : région des plaines du Sud-Ouest, et région des forêts du Nord-Est. Il paraît établi maintenant que, jusqu’aux temps post-glaciaires inclusivement, la faune nord-américaine comprend les éléments suivants : Édentés (Nototherium, Mégalonyx, Mylodon), Mastodonte, deux types de Mammouth, le Cheval, des Chameaux, le grand Élan, deux Antilopes et des Pécaris de types disparus. Le Bison toutefois ne semble apparaître qu’après le Pléistocène inférieur : et un certain nombre de formes ne passent pas dans l’Holocène : quelques Édentés, les Smilodon et des Ours spéciaux (Arctodus, etc.).

c) À l’époque post-glaciaire, un extraordinaire phénomène d’extinction, réduisant la faune à ses éléments modernes, s’est opéré au cours d’une brève période qui ne semble pas avoir débuté il y a plus de vingt mille ans[2].

d) Le corollaire immédiat de ces constatations est que l’association, de mieux en mieux établie (en Floride, au Nouveau Mexique, etc.) de traces humaines avec une faune disparue (Édentés, Cheval, Chameau, Bisons éteints), ne prouve pas que l’Homme ait apparu en Amérique il y a plus longtemps que dix à vingt millénaires[3].

2. — Sur ces cas d’associations (restes humains-animaux disparus), et plus encore sur les conditions stratigraphiques et physiographiques des gisements où de pareilles associations ont été observées, on eût aimé qu’un homme d’aussi grand savoir et d’aussi parfait jugement que le docteur Merriam nous donne plus en détail et plus explicitement son avis. Les limites d’une Communication au Congrès de Géologie ne le lui ont pas permis. Mais ce qu’il ne dit pas formellement, il le suggère. Il semble, à lire son rapport entre les lignes, que l’idée d’un Homme arrivant en Amérique un peu plus tôt que ne le pense le professeur Romer (c’est-à-dire dès la fin du Pléistocène), lui soit suggérée par les recherches auxquelles il est en ce moment personnellement mêlé (par exemple à Clovis[4], dans le Nouveau Mexique). Extrêmement précieuse, en tous cas, paraîtra la longue bibliographie où ont été collationnés et classés par ses soins les différents articles parus en Amérique sur les restes ou outillages humains considérés comme prénéolithiques ou pléistocènes[5].

3. — Quelle que soit l’époque où l’Homme a atteint l’Amérique, son entrée a dû s’effectuer principalement par le Nord, c’est-à-dire par le détroit de Behring et l’Alaska. À l’investigation de cette région critique le docteur Hrdlička a consacré, de 1926 à 1931, une série de campagnes pour le compte de la Smithsonian Institution. D’après lui, les résultats obtenus ne sont pas encourageants pour la Préhistoire. Encore que les conditions géographiques observées montrent avec évidence que l’Homme ne pouvait gagner l’extrémité Nord-Est du continent asiatique sans être amené à passer en Amérique, l’absence de dépôts anciens sur les îles et les côtes toujours changeantes de la mer de Behring semblent enlever tout espoir d’y trouver jamais des traces humaines pléistocènes[6]. Parmi les nombreux sites humains abandonnés qui ont pu être découverts et fouillés, aucun ne paraît plus ancien que l’ère chrétienne. L’inspection de ces régions arctiques suggère au docteur Hrdlička l’idée que, pour des Hommes atteignant l’Amérique dans les conditions climatériques actuelles, l’immigration n’a pu se faire par masses, mais par succession de petits groupes isolés. L’Homme sans doute est arrivé d’Asie à partir d’un même stock (jaune brun) fondamental, mais en quelque sorte par bouffées, chaque groupe apportant un type anthropologique, une langue et une culture déjà différenciés. Ceci explique bien les analogies extrêmes existant entre les deux Néolithiques d’Asie orientale et d’Amérique, — mais laisse intacte la question de l’Homme pléistocène américain, auquel évidemment le docteur Hrdlička ne croit guère.

De ces différentes contributions, et plus particulièrement des pages écrites par le professeur Romer, il se dégage de plus en plus nettement que l’Homme n’est apparu, dans l’Amérique du Nord, qu’à la fin, ou même après la fin, du dernier glaciaire. Reste cependant, à la base de cette conclusion, l’idée un peu troublante qu’une faune ait pu se maintenir inchangée, — sans variations notables tout au long du Pléistocène, — sans oscillations appréciables sous l’influence des marées glaciaires. Ni l’Europe, ni l’Asie, ni même l’Afrique, ne nous ont habitués à ce spectacle[7].

Cette stabilité peut évidemment trouver son explication dans les conditions spéciales présentées par le continent américain : étendue (amortissant les déplacements et les extinctions de faunes) et isolement (empêchant l’introduction répétée de nouvelles espèces). On peut cependant se demander si les perspectives ne se modifieront pas sensiblement lorsque la Géologie du Pléistocène américain sera plus soigneusement analysée. Au cours d’un récent passage en Californie, j’ai été étonné de voir quelle diversité de formations se trouvaient rangées uniformément dans le « Quaternaire » : marnes (avec footprints d’Éléphants et de Chameaux) redressées à la verticale près de San Francisco ; hautes terrasses à graviers, horizontales (jusqu’à 100 mètres), le long de l’Eel River ou du Little Colorado ; vieux loams rouges, à graviers de base complètement pourris, au fond des gorges de la Merced River (à l’entrée de Yosemite, Sierra Nevada) ; fissures bitumineuses de Mac Kittrick et de Rancho la Brea. D’autre part, en inspectant, avec le docteur Harold S. Colton et Miss K. Bartlett, les terrasses du Little Colorado (aux environs de Flagstaff, Arizona), j’ai été intrigué par les grandes différences de patine et de forme observables sur les instruments de pierre, gisant à la surface des graviers.

Ce qui paraît encore manquer, en Amérique, pour arriver à des conclusions fermes et satisfaisantes en Préhistoire, c’est, pour les régions non glaciaires, une étude d’ensemble et de détail débrouillant la stratigraphie et la physiographie quaternaires.[8]

  1. Les Zones tropicale et boréale, et aussi la microfaune, sont exclues de l’étude, parce qu’encore trop peu connues.
  2. Le professeur Romer suggère que cette disparition de la grande faune pourrait être due à la rupture d’équilibre biologique causée par l’apparition de l’Homme lui-même.
  3. Telle est aussi essentiellement la conclusion du docteur N.C. Nelson dans son étude : The antiquity of Man in America in the light of Archeology, publiée à la suite du travail du professeur Romer (The American Aborigines, pp. 87-130).
  4. À Clovis, des restes d’animaux éteints (Cheval, Chameau…) se trouvent associés, dans les dépôts laissés par un ancien lac, à des pointes de flèches differentes du type de Folsom (pas de « gorge » longitudinale ; base linéaire, sans barbelures, ni pédoncule). Les fouilles, scientifiquement menées, se poursuivaient encore à notre passage, en 1933.
  5. On aime à savoir qu’après de longues enquêtes personnelles conduites sur place, le docteur Merriam est arrivé à la conclusion que le crâne de Calaveras provient d’un dépôt de caverne, peut-être fort ancien, remanié au cours de travaux de mines exécutés par de puissants moyens hydrauliques.
  6. N’oublions pas cependant que durant les dernières années, le docteur Childs Frick (Musée d’Histoire Naturelle de New-York) a fait en Alaska d’importantes récoltes d’ossements remontant apparemment a un âge Pléistocène.
  7. En Chine septentrionale, la faune Pléistocène présente quatre renouvellements : 1o Avant le Villafranchien (Sanmênien) : disparition ou renouvellement sur place de la faune Pliocène ; arrivée des Chameaux, des Cerfs polyclades, des Bovinés… 2o Avant le Pléistocène inférieur (Choukoutien) : disparition des Chalicothéridés, des Hipparions, des Cerfs polyclades ; arrivée des Cerfs eurycéroïdes, du Buffle, des Hominiens… 3o Avant le Pléistocène supérieur (loess würmien) : disparition du Machairodus et de plusieurs types caractéristiques de Rhinocéros, d’Hyène, d’Euryceros, de Rongeurs : arrivée de l’Homme, de l’Elaphe, des Bos4o Aux débuts de l’Holocène : disparition des Rhinocéros, Éléphants, Euryceros. Hyènes. Guépards. Autruches, etc.
  8. L’Anthropologie, t. 45, 1935.