L’Apparition de l’Homme/La structure phylétique du Groupe Humain
LA STRUCTURE PHYLÉTIQUE
DU GROUPE HUMAIN
INTRODUCTION
Le problème zoologique humain.
xtraordinaire spectacle que celui offert au biologiste[1] par le groupe zoologique humain !
Il y a un million d’années, pas un seul homme sur
l’immensité des continents. Et, aujourd’hui, l’Homme partout… L’Homme formant masse : masse compacte, ubiquiste
et subtotalisée ; masse discordante sur le reste de la vie animale,
et siège d’activités « arrangeantes » extrêmes ; masse
touffue, emmêlée et quasi indéchiffrable dans son anatomie.
Que signifie cette énorme néo-formation, soudainement et si récemment bourgeonnée sur la Biosphère ? Simple monstruosité, ou superorganisme normal et fécond ?
Savoir ce qui s’est passé (et ce à quoi nous sommes en proie) sur Terre depuis la fin du Pliocène. Saisir la nature secrète du « phénomène humain »…
Question vitale, en vérité : non seulement d’un point de vue spéculatif, pour satisfaire notre vision ; mais d’un point de vue pratique, aussi, pour guider et accroître (si possible) notre pouvoir d’action.
De plus en plus, il nous devient nécessaire, pour vivre, de comprendre l’Homme.

H. Rh., Homme de Rhodésie ; H. Nd., Homme de Néanderthal ; H. St., Homme de Steinheim ; H. Sw., Homme de Swanscombe ; H. Pal., Hommes de Palestine ; H. Sep., Homme de Saccopastore ; H. Sol., Homme de la Solo ; Sin., Sinanthrope ; Pith., Pithécanthropes (et Mégantrope) ; Modj., Homme de Modjokerto ; H. cap. Homo capensis (Broom, 1949) ; Austral., Australopithéciens.
Observer : 1o la composition du feuillet pithécanthropien, considéré ici comme {{t|donnant la clef structurelle du système tout entier ; et 2o le reploiement (ou enroulement) sur soi du groupe sapiens sous l’effet de Socialisation (« inflorescence »). 1, 2, 3, 4, feuillets virtuels (races).
EE, ligne « équatoriale » séparant, dans l’ « inflorescence », une zone inférieure expansive d’une zone supérieure compressive.
r, point critique inférieur de Réflexion individuelle ; R, point critique supérieur (conjecturé) de Réflexion collective. (Voir le texte)
Or, que signifie « comprendre », en termes de science moderne, sinon « intégrer dans l’évolutif cosmique » ? c’est-à-dire trouver la loi de naissance et de développement de l’objet étudié. Et comment reconnaître cette loi génétique, sinon en analysant la structure de la chose engendrée ?
D’où l’idée de l’Essai ici présenté : « Par dissection du groupe humain (présent et passé), tâcher de saisir le processus intime de sa genèse — de façon à pouvoir nous y insérer et nous y orienter : intellectuellement et efficacement, — effectivement et affectivement. »
Ceci sans jamais perdre pied avec les faits, malgré certaines apparences. Voilà le but. Essayons de l’atteindre.
Tout ce que je vais dire au cours des pages qui suivent s’appuiera sur la figure 1 (ci-contre), où j’ai cherché à exprimer graphiquement l’interprétation la plus probable de nos connaissances actuelles touchant la distribution temporo-spatiale des restes humains sur la planète, depuis les origines jusqu’à nos jours.
Sur ce schème, deux zones majeures se détachent au premier regard, demandant à être considérées séparément.
L’une, inférieure et ramifiée : la Tige, ne présentant guère, nous le verrons, que des caractères communs à toute phylogénèse.
L’autre, supérieure et ramassée sur elle-même : l’Inflorescence (l’Humanité sapiens), caractérisée, au contraire (j’aurai à le montrer), par certaines propriétés spéciales au groupe humain : propriétés non pas absolument nouvelles, mais nées de l’intensification critique de certains facteurs (forces d’invention et de socialisation, notamment) communs à toute substance organisée.
Dans la Tige, pour commencer, j’étudierai successivement : l’apparition d’abord ; puis la ramification de base. Tel sera l’objet des deux premières parties de la présente étude.
Après quoi, passant à l’inflorescence, je m’attacherai à y distinguer les trois phases naturelles suivantes : l’agrégation (par convergence intraphylétique des rameaux) ; la planétisation (par surcompression du système de rameaux convergents) ; et enfin — par jeu de conjecture et d’extrapolation — l’extinction (ou extension ?) terminale.
Ceci en trois autres parties.
I
L’APPARITION DU PHYLUM HUMAIN
(OU LA MUTATION DE RÉFLEXION)
e qui attire immédiatement le regard à l’inspection de notre schème directeur, c’est que le système
ramifié représenté par la figure 1 tend à s’évanouir
vers la base. Tout se passe comme si la tige humaine avait
perdu son pédoncule. Apparemment, elle jaillit d’un vide.
Une lacune se découvre aux origines de la Noosphère[2].
Eh bien ! si paradoxale que soit l’entreprise, cherchons à saisir la signification de cette « absence ».
Le « blanc » initial où paraît se perdre, pour nos yeux, le phylum humain semblerait de prime abord gênant et stérile.
Je voudrais montrer qu’il est, à la réflexion :
1o Parfaitement normal dans son existence ;
2o Parfaitement reconnaissable et définissable dans sa nature ;
3o Mais, en revanche, hautement exceptionnel par l’importance des changements qu’il déclenche ;
4o Ce caractère exceptionnel étant vraisemblablement lié à la région particulièrement sensible de la Biosphère où l’événement se place.
Voyons successivement et brièvement ces quatre points, — décisifs pour une correcte interprétation de la structure du groupe humain.
1. À LA BASE DU PHYLUM HUMAIN, l’EXISTENCE
D’UN « BLANC » EST PARFAITEMENT NORMALE
Dans un Univers en état d’évolution, on peut dire que la loi structurelle fondamentale (la loi unique, en un sens) est que tout naît, c’est-à-dire que tout apparaît en fonction d’un antécédent (et, faut-il ajouter, dans le cas de la Vie, plus ou moins additivement).
Tout naît…
Mais ceci avec les corrections ou restrictions suivantes :
a. D’abord, et d’une manière ou de l’autre, toute naissance correspond à une discontinuité ou saute (quantum), — de nature et d’amplitude variable suivant les cas.
b. Ensuite, et dans tous les cas, cette discontinuité de naissance est suivie d’une zone faible (période d’établissement, phase embryonnaire) durant laquelle la « chose née » demeure particulièrement fragile, pendant un temps plus ou moins long.
c. Enfin, sous l’effet de la Durée (effet absorbant du Passé), la zone faible de naissance ainsi créée tend à s’effacer et à disparaître avec le temps pour notre expérience : ceci d’autant plus extensivement et complètement que l’épaisseur de Temps accumulé au-dessus d’elle est plus considérable.
En vertu de ce simple mécanisme, il est inévitable que les « quanta de naissance » (telles des failles sous le jeu d’une érosion prolongée) s’élargissent forcément à nos yeux, proportionnellement à leur recul en arrière, — ceci jusqu’à former les macroquanta universellement rencontrés, en tous domaines, par l’Histoire.
Par action de Temps, les multiples processus composant l’évolution tendent ainsi à se réduire à un empilement feuilleté de « maxima stabilisés ».
Tout le phénomène de la stratification automatique d’un Cosmos en état de Cosmogénèse !
2. NATURE « MUTATIONNELLE »
DU « BLANC PÉDONCULAIRE » HUMAIN
Les « quanta de naissance », viens-je de dire, peuvent être de natures fort diverses.
En biologie génétique, nous connaissons les sautes individuelles simples (simples recombinaisons de gènes par fécondation) et les véritables mutations (remaniements internes — comme par isomérie ? — de certains gènes).
En Histoire humaine, nous voyons de nouveaux états ou de nouvelles cultures succéder à une révolution sociale, à une invasion, ou à une invention.
En Psychologie individuelle ou collective, nous savons ce que c’est que l’apparition, la croissance, et éventuellement le triomphe d’une idée. Etc.
Ceci posé, et pour en venir au cas particulier qui nous occupe (émergence pliocène du type zoologique humain), à quel type connu de « quanta » convient-il de rapporter le « blanc » rencontré aux origines de la tige qui nous porte ? Au franchissement d’un seuil organique, bien entendu ; mais d’un seuil de quelle sorte ?…
Plus on réfléchit à cette question, — c’est-à-dire plus on observe la rapide convergence peu à peu décelée par la Paléontologie entre le phylum humain, d’une part (prolongé aussi bas que possible vers ses racines), et le faisceau anthropoïde, d’autre part (suivi aussi haut que possible dans ses terminaisons les plus avancées : par exemple, les Australopithèques), — plus on se convainc que, pour sauter de l’un à l’autre, le pas à franchir (à un certain moment favorable) n’a pas été nécessairement plus grand, en amplitude, que celui couramment observé ou provoqué, sous nos yeux, chez les populations animales ou végétales actuellement vivantes.
De ce chef, ce qu’il peut y avoir de remarquable, ou même d’extraordinaire, dans le Phénomène humain considéré à sa source, ce ne serait pas exactement son mécanisme : une simple mutation chromosomique ! Mais ce sont les formidables conséquences résultant de cette saute élémentaire.
Adoptons résolument cette direction de pensée. Et essayons de la suivre, jusqu’au bout, pour voir où elle nous mène.
3. EFFETS « EXPLOSIFS »
DE LA MUTATION HUMAINE
Dans la morphogénèse générale des formes vivantes, la Biologie moderne a pris l’habitude de séparer entre eux les phénomènes de micro, macro et méga-évolution : les premiers couvrant les cas de mutations expérimentalement suivis ou obtenus en laboratoire (formation de races et de sous-espèces) ; et les suivants (apparitions de genres, ordres, embranchements) laissés provisoirement sans explication précise.
Il est curieux de noter comment une brèche (et une brèche peut-être définitive) est ouverte dans cette distinction par l’analyse, bien conduite, du phénomène humain.
D’une part, en effet — je le disais en commençant, — le groupe humain, en dépit d’une faible coupure anatomique, se comporte, effectivement, par rapport au reste des Primates (ou même au reste de la Vie !), comme un département zoologique absolument nouveau.
D’autre part, — nous venons de le voir — à la base de ce département ou compartiment nouveau aucune raison décisive ne paraît exister d’imaginer autre chose qu’un simple remaniement de gènes.
Autrement dit, dans le cas de l’Homme, il semble bien que nous tenions un exemple de méga-évolution commandée par jeu chromosomique de type parfaitement normal.
Qu’est-ce à dire, sinon que, de l’affaire, la « mutation » se découvre à nous comme un phénomène « équivoque », susceptible, suivant les circonstances (juste comme une allumette…), d’amorcer tantôt une micro, et tantôt une macro ou mégaévolution.
Faisons maintenant un pas de plus. C’est-à-dire cherchons à deviner, en fonction d’une théorie cohérente, ce qui a bien pu se passer au Pliocène pour donner à la mutation « hominisante » son caractère explosif, si évident, de méga-mutation (si l’on me permet de forger ce mot nouveau).
Comment un si petit événement a-t-il bien pu être capable de renouveler biologiquement la face de la Terre ?…
4. POSITION ET NATURE CRITIQUES DE
LA MÉGA-MUTATION HUMAINE
Vitalisation et cérébration
Comme j’aurai à le rappeler plus d’une fois au cours des développements qui suivent, la Vie n’est apparemment rien autre chose que l’exagération privilégiée d’une dérive cosmique fondamentale (aussi fondamentale que l’Entropie ou la Gravité) qu’on peut appeler « Loi de complexité/conscience », et qui peut s’exprimer comme suit :
« Laissée assez longtemps à elle-même, sous le jeu prolongé et universel des chances, la Matière manifeste la propriété de s’arranger en groupements de plus en plus complexes, et en même temps de plus en plus sous-tendus de conscience ; ce double mouvement conjugué d’enroulement physique et d’intériorisation (ou centration) psychique se poursuivant, s’accélérant et se poussant aussi loin que possible, — une fois amorcé. »
Cette dérive de complexité/conscience (aboutissant à la formation de corpuscules de plus en plus astronomiquement compliqués) est facilement reconnaissable dès l’Atomique, — et elle s’affirme dans le Moléculaire. Mais c’est évidemment chez le Vivant qu’elle se découvre avec toute sa clarté — et toute son additivité ; en même temps qu’elle se transpose en une forme commode et simplifiée : la dérive de cérébration.
Dans la perfection et la céphalisation croissantes des systèmes nerveux, nous tenons véritablement, semble-t-il, un paramètre concret et précis permettant de suivre, à travers la jungle des formes vivantes, la variation absolue et utile de la corpuscularité cosmique.
Eh bien ! c’est en utilisant ce « paramètre » de cérébration qu’on fait apparaître, dans la masse de substance terrestre vitalisée, la structure particulière schématisée sur notre figure 2.
À partir du « mycélium » initial Protéines-Monocellulaires qu’il faut bien supposer, dans tous les cas, à la base de l’opération générale de vitalisation planétaire, une gerbe touffue de types pluricellulaires jaillit (tout le monde est d’accord sur ce point) en direction générale de quelque accroissement en complexité et conscience : chaque rayon de la gerbe, c’est-à-dire chaque espèce, représentant une solution particulière du problème de la Vie.
Or, ce qui, du point de vue de la cérébration, est important à observer, c’est que (contrairement à une idée souvent présentée comme seule « scientifique ») cette gerbe, loin d’être homogène, se différencie au cours du temps. Avec les âges géologiques qui se succèdent, une zone parfaitement distincte d’intensification et de centralisation neurales (Vertébrés,
Mammifères, Primates, Anthropoïdes) se dessine au sein des innombrables fibres qui la composent.
Une sorte d’anticlinal organo-psychique d’arrangement et d’indétermination se soulève peu à peu en plein milieu de la Biosphère (fig. 2 b).
Et c’est précisément là — je veux dire au sommet de cet anticlinal de complexité/conscience — que se situe (vers la fin du Tertiaire) la fameuse mutation hominisante dont les effets bouleversants nous intriguent.
Fig. 2. — Développement hypothétique d’une zone axiale C de cérébration maxima au centre du faisceau montant et divergent des formes vivantes.
RR, surface critique « de Réflexion », franchie en H par le rayon (phylum) humain. Divergent à la base, au-dessus du point d’émergence, le rayon converge ensuite sur soi (cf. fig. 1).
a, b, c, trois phases dans le développement.
En vérité, que nous faut-il de plus qu’une pareille coïncidence pour commencer à voir clair dans ce grand événement ?
Pour des raisons qui me paraissent illégitimes ou obscures, on continue d’habitude à opposer entre eux, comme irréductibles, les deux phénomènes de mutation et d’orthogénèse (ce terme étant pris à son sens étymologique et général d’« évolution dirigée ») : comme s’il y avait la moindre contradiction entre le jeu des chances et l’existence, dans l’objet soumis aux effets de hasard, de certaines orientations ou préférences de fond !
Mais n’est-ce pas, au contraire, par association des deux mécanismes que, non seulement nous agissons tous au cours de la vie ordinaire, mais encore que l’on peut espérer conférer au « quantum génétique de mutation » la longue gamme de valeurs exigée par la différenciation si hautement hiérarchisée de la Biosphère, — et plus spécialement par la grande saute d’hominisation ?
Chez les Anthropoïdes, nous venons de le voir, une orthogénèse culmine, qui n’est pas simplement la micro-orthogénèse d’un phylum particulier (Chevaux, Éléphants…), mais qui coïncide avec la méga-orthogénèse de la Biosphère tout entière (axe principal de cérébration).
Dans de telles conditions, ne devient-il pas compréhensible qu’une légère variation d’ordre neuro-cérébral ait pu déclencher l’explosion, l’embrasement, que nous constatons s’être produits sur Terre au cours du Pliocène ? Un rayon zoologique (le rayon humain) réussissant, lui et lui seul (par suite d’une position privilégiée et longuement préparée), à percer la surface critique séparant le Psychique simple du Psychique réfléchi ; et toute la pression vitale s’engouffrant dans un domaine nouveau par l’issue enfin pratiquée (fig. 2 c).
Ne serait-ce pas là le secret du Phénomène humain ?
du phylum humain
Si les considérations qui précèdent ont quelque valeur (c’est-à-dire si vraiment l’Humanité représente biologiquement un jaillissement de Vie en milieu réfléchi, par effet de coïncidence entre mutation chromosomique et orthogénèse cérébrale), alors le Groupe humain, étudié dans son « blanc de naissance », se présente comme doué, par structure originelle, des trois propriétés majeures suivantes :
a. D’abord, issu de la Biosphère par voie de spéciation normale, il s’annonce comme un véritable phylum — au sein duquel il faut nous attendre à retrouver les caractères généraux de tout phylum : dispersion et ramification phylétiques, notamment.
b. Mais en même temps, et dans la mesure où il se développe sans concurrents dans un néo-espace biologique complètement libre (domaine de la Vie réfléchie, — ou Vie de deuxième espèce), ce phylum a naturellement tendance, non seulement à former flèche en tête de l’ « arbre de la Vie », mais encore à s’étaler largement en nappe sur la planète tout entière.
c. Ceci par déploiement de certaines possibilités internes (celles du Réfléchi, tout justement) qui ne peuvent pas manquer de lui conférer — à partir d’un certain moment donné — une allure toute particulière[3].
Exactement ce que va nous révéler par degrés successifs l’examen plus approfondi de ce que j’ai appelé la Tige et l’inflorescence du groupe zoologique humain.
II
LA RAMIFICATION DE BASE
DU GROUPE HUMAIN(Phase prae-sapiens.)
I. INTRODUCTION — CARACTÈRES PRÉSUMÉS
DU PÉDONCULE DE LA TIGE HUMAINE
ar suite du « blanc » inévitablement rencontré par la
Science à l’origine de tout rameau zoologique, nous
n’avons encore qu’une idée confuse des dimensions et de
la structure des phyla à leur naissance. Au départ de la spéciation,
sans doute, nous commençons à nous rendre compte que
se place un jeu statistique de grands nombres, un effet « de
populations ». Mais, sur le nombre et la variété des individus
engagés dans l’opération nous ne savons à peu près rien : la
section et la complexité morphologique des « pédoncules »
phylétiques pouvant apparemment varier dans des limites
fort étendues suivant l’ « espèce » considérée.
Dans le cas de la Tige humaine, deux faits principaux peuvent cependant servir à guider nos conjectures à ce sujet.
1o Tout d’abord, la zone sensible, mutante, sur laquelle s’est opérée l’Hominisation initiale (c’est-à-dire sur laquelle s’est fait « le pas » de la Réflexion) est sûrement co-extensive à la tache anthropoïde progressivement apparue en Afrique et en Asie sud-himalayenne, au cours du Tertiaire supérieur, par intensification et concentration de la cérébration au sein du groupe Primates dans les zones tropicales et subtropicales de l’Ancien Monde[4].
2o Ensuite, sur cette vaste aire paléo-tropicale d’évolution, l’étude comparée des formes vivantes et fossiles suggère que la population anthropoïde, si continue fût-elle alors du cap de Bonne-Espérance à la Malaisie[5], ne formait pas nappe serrée ni homogène, mais se trouvait déjà subdivisée (par exigences biologiques) en une mosaïque de petits groupes semi-indépendants.
Il est intéressant de noter au passage qu’un pareil type de distribution (à la fois étendu et compartimenté) correspond précisément à un optimum d’étoffe mutante : puisque, aux chances accrues de mutation (chances multipliées par la surface générale du groupe), se superpose tout justement une chance accrue de préservation et de multiplication pour les individus mutés (ceux-ci se trouvant protégés par le cloisonnement).
Mais, par surcroît (et ceci vient tout directement à notre sujet), il est également clair qu’une telle composition de la tache anthropoïde Pliocène suggère pour sa portion mutée une complexité morphologique exceptionnelle : les diverses nuances des multiples sous-groupes ayant chance de se trouver représentées dans la fraction hominisée.
Ainsi, un pédoncule plutôt large et lâche, — un pédoncule relativement polymorphe anatomiquement, et fortement différencié en fonction de ses coordonnées géographiques : tel, à en juger par l’état de la Biosphère juste avant la saute d’hominisation, nous pouvons conjecturer qu’a dû, dans sa zone blanche originelle, se présenter le phylum humain.
Et tel semble-t-il bien qu’il ait été effectivement, si nous voulons expliquer, d’une manière satisfaisante, juste au-dessus du « pédoncule » manquant, la distribution des fossiles humains les plus anciens actuellement connus.
2. STRUCTURE PRIMAIRE DE LA TIGE HUMAINE
Malgré les remarquables progrès accomplis depuis cinquante ans par la paléanthropologie, il pourrait sembler que les Hommes pléistocènes que nous connaissons sont encore trop peu nombreux pour que, de leur répartition anatomique et géographique, se dégage, en ce qui concerne la Tige humaine basale, un dessin bien déterminé.
C’est contre cette impression trop répandue que je voudrais réagir en montrant ici qu’il suffit apparemment de bien interpréter le petit groupe (particulièrement bien connu, et particulièrement bien placé) des Pithécanthropiens, pour faire brusquement apparaître une structure génétique parfaitement nette dans le phylum humain tout entier.
a) Rappelons d’abord les faits, tels qu’ils se présentent à nous en ce moment (cf. fig. i).
Grâce aux efforts du Service géologique de Bandœng (et plus particulièrement du Dr von Kœnigswald), trois Pithécanthropiens différents, au moins, sont aujourd’hui repérés dans le Quaternaire inférieur (Trinil) ou même basal (Djetis) de Java : Pithecanthropus erectus (l’espèce de Dubois, retrouvée, sur bien meilleur échantillon, en 1935, Pithecanthropus robustus (1938) et Meganthropus palaeojavanensis[6] (1942) — et peut-être encore une quatrième forme. Ce qui, ajouté au Gigantopithecus (dents isolées) de Chine méridionale, et au Sinanthropus de Pékin, représente, en frange du Pacifique, une demi-douzaine de formes caractéristiques, étroitement associées.
Mais ce n’est pas tout. À Java encore (Ngandong, toujours sur la rivière Solo), mais dans des couches certainement beaucoup plus jeunes (terrasse de 30 mètres, recoupant du Trinil plissé), une dizaine de crânes ont été trouvés in situ d’un être extraordinaire (« le plus étrange des Hommes fossiles », suivant une expression du Dr Weidenreich), l’Homo soloensis, un Pithécanthropien renforcé[7] dont l’existence et la position en fin de série[8] confèrent au groupe tout entier, ainsi que je vais dire, une allure sur laquelle on ne saurait se méprendre : « le point sur un i ».
Cherchons à bien voir ceci.
b) L’interprétation.
Depuis la découverte du Sinanthrope en Chine, et celle des nouveaux spécimens de Pithécanthrope à Java, personne ne doute plus (comme on le faisait encore en 1920 !) que les Pithécanthropiens ne soient des Hominiens. Mais obscurément l’idée paraît encore traîner en Préhistoire qu’au groupe humain tout entier ils forment une sorte de racine principale dont tout le reste serait émergé : conception se reflétant dans le terme, souvent employé pour les désigner, de Pré-hominiens.
Or, si je ne me trompe, cette qualification est doublement défectueuse :
1o D’abord parce que, psychologiquement parlant (à en juger par le degré de culture du Sinanthrope), les Pithécanthropiens étaient déjà pleinement humains.
2o Et ensuite parce que, pour toutes sortes de raisons, ce n’est pas en ligne avec l’axe principal d’hominisation, mais en marge de celui-ci, qu’il convient de les placer, à titre, si l’on veut, de « para-Hominiens ».
Et, en effet, comment réfléchir sérieusement à la composition morphologique du groupe, à sa répartition chronologique, et aussi à sa distribution géographique, sans y reconnaître les indices, ou mieux les traits, d’une petite unité zoologique complète, et quasi fermée sur soi ?
Cette pluralité de formes voisines, accompagnées de leurs « géants »…
Cette homogénéité anatomique, dans l’ensemble…
Cette concentration en bordure orientale de l’Asie…
Et enfin cette terminaison sur un type subrécent (H. soloensis), si parfaitement inadaptatif qu’il est impossible d’y voir autre chose qu’une extinction.
En vérité, tous ces indices, pris ensemble, ne définissent-ils pas clairement un feuillet autonome et isolé, formant une sorte de court rameau, sub-indépendant et marginal, en revêtement externe de la masse principale des Anthropoïdes hominisés ?
De ce chef, l’intérêt exceptionnel des Pithécanthropiens, oserais-je bien dire, c’est beaucoup moins la « primitivité » de leurs caractères ostéologiques que la chance (encore unique en paléanthropologie !) qui nous permet de tenir entre les mains leur écaille encore reconnaissable dans son intégrité d’ensemble, — et, grâce à cette écaille unique, de pouvoir déterminer, aux origines, la loi de formation de la Tige humaine tout entière.
c) La généralisation de l’interprétation.
Car enfin, de même qu’un paléobotaniste trouvant, dans un gisement, un organisme végétal démembré et écrasé, où se reconnaît une écaille, sait que les autres débris de son fossile doivent se traiter comme des « éléments de cône » ; — pareillement, si mon interprétation des Pithécanthropiens est correcte, tous les autres fossiles humains que nous connaissons ne peuvent trouver leur place que sur un système de type écailleux. Tels les corps simples, en chimie, qui n’arrivent à s’arranger qu’en système périodique… Pas de longues lignées directes : mais une série de courtes lamelles imbriquées.
C’est donc en fonction de cette clef que j’ai cherché à grouper sur mon schéma (fig. 1) les principaux types d’Homme fossile actuellement connus. Et, le moins qu’on puisse dire, c’est que, si la solution n’est pas déterminante, elle est satisfaisante. Elle fonctionne. Car elle mène à une distribution vraisemblable ; et, qui plus est, féconde, — grâce aux lignes de recherches suggérées.
Par exemple, trois écailles majeures se laissent entrevoir sur la figure, qu’il s’agit d’achever dans leur dessin :
— l’une africaine, se terminant sur l’énigmatique Homme de Rhodésie ;
— une autre ouest-asiatique, aboutissant au type (particulièrement adaptatif) des Hommes de Palestine ;
— et enfin la troisième, européenne, culminant avec l’H. neanderthalensis : ce dernier feuillet, mieux nourri que les deux précédents dans nos collections, manifestant, aux approches de sa terminaison, la même « accentuation d’extinction » que celle si bien marquée chez H. soloensis, dans le cas des Pithécanthropiens : l’Homme de Circé renforçant distinctement les caractères néanaerthaliens de l’Homme (plus ancien) de Saccopastore.
Et, par surcroît (confirmation remarquable !), juste avant l’apparition des Hominiens proprement dits, quelle autre écaille, encore, mieux définie que celles des Australopithèques (cet essai d’Hommes…) où, par une étonnante réplique à l’écaille pithécanthropienne, une riche série de formes anatomiquement voisines, accompagnées elles aussi de leurs géants, se développe quasiment sur place, tout au long du Pliocène, en Afrique du Sud, — et finit par y mourir !
3. L’HUMANITÉ, UN VÉRITABLE PHYLUM,
ET UN PHYLUM COMPLET
Je ne saurais dire dans quelle mesure l’interprétation ici esquissée d’un groupe humain, formant génétiquement « système écailleux », est particulièrement originale. Mais ce que je puis affirmer, de toute mon expérience paléontologique, c’est qu’elle correspond exactement à ce à quoi il eût fallu, dès l’abord, nous attendre.
Puisque, en fin de compte, ce que nous retrouvons ici, dans le cas de l’Homme, c’est tout simplement la figure générale de spéciation reconnaissable chez tous les autres groupes animaux, — à mesure que ceux-ci nous sont mieux connus !
Qu’il s’agisse de Cynodon oligocènes, ou de Mustélidés pontiens, ou de Siphnés pliocènes (je ne parle ici que de trois genres ou familles que je connais bien), toujours, après « le blanc initial », le même faisceau foisonnant de rameaux enveloppants.
Et n’est-ce pas, du reste, justement le même schème généalogique qui, aux temps historiques et proto-historiques, vaut pour la naissance et le développement des civilisations ?…
Que conclure de cette coïncidence sinon que, étudiée dans ses attaches de base, la Noosphère se comporte comme une protubérance normale de la Biosphère ?
Au début de cette étude, je rappelais ce qu’a de déconcertant pour la Systématique générale la physionomie de notre Humanité adulte.
Comme il arrive si souvent en Zoologie, c’est la considération des stades embryonnaires qui vient, ici encore, nous tirer d’embarras.
Quels que soient les extraordinaires caractères de son « inflorescence » (à l’étude de laquelle il nous faut maintenant accéder), le Groupe humain, pris assez profond, obéit aux lois fondamentales de la spéciation. Étudié dans sa « tige », il se découvre comme un véritable phylum, doué d’un pouvoir autonome de ramification et de divergence : phylum complet, où se distinguent des verticilles successifs de formes anatomiquement et géographiquement marginales, encadrant vraisemblablement (cf. ci-dessous) un noyau spécialement adaptatif de fibres plus internes.
Et c’est pourquoi nous allons avoir le droit, dans ce qui suit, de le traiter non point comme une monstruosité inexplicable, mais, au contraire, comme le produit normal (et révélateur) d’un effet d’ultra-différenciation, lié au milieu de plus en plus intensément « réfléchi » où, depuis l’H. sapiens, va s’opérant l’anthropogénèse.
III
LE REPLOIEMENT (OU ENROULEMENT)
PHYLÉTIQUE DU GROUPE HUMAIN
ÉMISSION, AGRÉGATION, EXPANSION
ET RÉFLEXION COLLECTIVE (INITIALE)
DE L’HOMO SAPIENS
ux approches du Quaternaire supérieur, il pourrait
sembler au paléontologiste que l’anthropologie perd
beaucoup de son intérêt et de son charme. Anatomiquement,
sur les fossiles humains de cet âge, l’ostéologie ne trouve
plus à s’accrocher qu’à des indices fuyants et vagues, de valeur
surtout statistique. Les caractères se modernisent et se brouillent.
Comme si, en parvenant au stade sapiens, l’Homme ne
formait plus, zoologiquement, qu’un groupe étale, où seules
courent encore quelques nuances morphologiques de surface…
Eh bien ! juste au contraire, dirai-je (et pourvu seulement que, de la Zoologie de l’individu, on se décide à passer à la Zoologie de Groupe), rien de plus captivant ni de plus instructif pour le biologiste que l’émergence, au cours du dernier Glaciaire, d’un type humain enfin définitivement établi à partir duquel le véritable édifice organique de la Noosphère peut enfin commencer à se construire.
L’apparition de l’Homo sapiens, — je vais essayer de le montrer : non pas la fin de l’Hominisation, mais bel et bien le réel début de la véritable Hominisation ; pour ne pas dire tout simplement une deuxième Hominisation :
a. Celle-ci se trouvant marquée, à sa base, par une crise d’émersion bien caractérisée ;
b. Crise de naissance amenant un changement radical dans l’économie phylétique du groupe ;
c. Changement entraînant à son tour une complète suprématie biologique du groupe par rapport au reste de la Vie ;
d. Et accompagné par une montée rapide, sur Terre, des effets psychiques de Socialisation.
Étudions l’un après l’autre ces différents points.
1. L’ÉMERSION DE L’HOMO SAPIENS
Par suite de la présence (tout à fait normale) d’un fort « blanc de naissance », nous ne saurions décider à quelle profondeur le groupe sapiens s’enfonce dans le Pléistocène. Comme toujours, ses racines nous échappent. Mais ce qui est clair, c’est que son émersion, vers la fin du Quaternaire, au sein du complexe néanderthaloïde, a quelque chose de zoologiquement sensationnel, dans la mesure où elle représente l’entrée en scène d’un type décidément moderne, introduit (ou porté au jour) par un mouvement dont on peut dire qu’il est à la fois tardif, axial et une deuxième fois explosif (à sa manière).
A) Tardif.
Anatomiquement parlant, l’H. sapiens est certainement une forme très évoluée. Par rapport aux types pré- ou parahominiens du Pléistocène inférieur que nous possédons ou que nous conjecturons, une longue série de petites mutations dirigées a évidemment dû intervenir dans sa lignée pour raccourcir la face et faire saillir le menton ; pour reployer et exhausser sur soi la boîte crânienne et le cerveau. Si révolutionnaire qu’ait pu être la mutation humaine de base (cf. p. 194), nous ne concevons pas qu’elle ait pu transformer à ce point, et d’un seul coup, un crâne d’Anthropoïde pliocène. Phylétiquement, l’H. sapiens est très en avance sur les Pithécanthropiens, par exemple, — c’est-à-dire très loin au-dessus d’eux sur la Tige.
Et de plus, faut-il ajouter, il se présente, par rapport à eux, comme particulièrement central, — ou axial.
B) Axial.
Géographiquement d’abord (?), dans la mesure où son groupe a des chances sérieuses d’être né, et d’avoir mûri, dans les zones les plus intérieures (centre-africaines ?) de l’aire pliocène d’hominisation. Mais, bien plus encore, axial morphologiquement, du fait que l’avance qui le caractérise (réduction de la face, enroulement du crâne…) trahit une avance directe de la cérébration. Un pas de plus, droit suivant l’axe principal de vitalisation.
Et tout ceci, ajouterais-je, d’une façon apparemment explosive : à en juger par une accélération très nette de la ramification phylétique au voisinage du point d’émergence. L’Homme de Steinheim, l’Homme de Swanscombe, les Hommes de Palestine (peut-être) : autant d’écailles pressées, formant verticille serré, les unes tout près des autres, comme les sépales sous le calice des fleurs…
Ici, sans doute, pas de déclenchement brusque sous l’effet « détonant » d’une mutation bien placée ; mais plutôt fermentation générale de la tige, à un moment et dans une région donnés.
Cherchons à discerner sous l’influence de quels facteurs. Et pour cela, conformément à notre méthode, attachons-nous à débrouiller la structure du système nouvellement formé.
2. LA CONVERGENCE INTRAPHYLÉTIQUE
DE L’HOMO SAPIENS
Malgré l’incontestable monotonie de ses teintes générales, le groupe sapiens, examiné de près, se révèle beaucoup plus complexe, zoologiquement parlant, qu’on pourrait d’abord le croire.
D’une part, en effet — en dépit du « blanc » qui nous masque sa composition initiale, — tout nous porte à le considérer comme ayant formé, aux origines, un faisceau d’écailles variées, dont les grandes races actuelles (Blanche, Jaune, Noire…) représentent vraisemblablement les vestiges fortement simplifiés par « éclaircissement » et ultra-différenciation.
Et, d’autre part (ce qu’on refuse généralement de voir !), il ne paraît pas douteux que, dans le réseau quasi indéchiffrable de Cultures, de Nations, d’États, etc., constamment en train de se tisser autour de nous, il ne faille voir un système organique d’unités parfaitement « naturelles », issues biologiquement du jeu normal des chromosomes en milieu exceptionnellement « psychisé ».
De ce double chef, il serait inexact, je pense, de considérer la remarquable homogénéité morphologique de l’H. sapiens comme due, en quoi que ce soit, à un relâchement, au sein du phylum, des forces de spéciation, — lesquelles, bien au contraire (cf. ci-dessous, chap. IV), continuent probablement à fonctionner (sinon même à s’intensifier !) chez lui avec le temps, — comme il convient à un groupe formant, non point rameau secondaire, mais flèche phylétique.
Par contre tout s’explique bien dans les faits si l’on admet que, au niveau de l’H. sapiens, à la fois par effet d’inter-croisement à longue distance[9] et par extrême intensification des forces bio-psychiques de Socialisation, un phénomène absolument révolutionnaire se produit : celui d’un phylum où (pour la première fois dans l’histoire planétaire de la Vie), par effet croissant de cérébration et de réflexion, la convergence l’emporte sur la divergence dans le mécanisme de la phylogénèse.
Par suite de ce changement de régime, en effet, nous comprenons d’abord pourquoi, dans notre Humanité présente, les subdivisions phylétiques anciennes ou nouvelles ne parviennent plus à se séparer : comme si les puissances de ramification avaient perdu la force de pousser au delà de la « race » ou de la « sous-espèce » le clivage des unités zoologiques.
Mais, ce qui est mieux encore, nous voyons pourquoi les « unités humaines » modernes ne font plus, entre elles, que s’emmêler et se pelotonner toujours davantage : jusqu’à former, toutes ensemble, un système zoologique de type complètement nouveau, auquel il est simplement impossible d’appliquer aucun des termes en usage en Systématique végétale ou animale ; — puisque ces divers termes ont été créés pour marquer une hiérarchie entre dérivations phylétiques, — alors qu’ici (dans le cas de l’H. sapiens) nous avons affaire au reploiement sur soi d’un phylum actif tout entier.
3. L’EXPANSION PLANÉTAIRE DE L’HOMO SAPIENS
Il suffit de réfléchir un instant à l’énorme supériorité biologique (compacité et pouvoir de pénétration) conféré par un pareil enroulement au groupe animal affecté de « convergence intra-phylétique » pour comprendre qu’à la hauteur de l’H. sapiens une brusque saute se soit produite dans l’expansion planétaire du groupe humain.
Sans doute, au cours même de ses phases præ-sapiens, l’Humanité fossile semble avoir manifesté un pouvoir d’extension géographique déjà remarquable. Le Vieux Paléolithique à bifaces couvre toute l’Afrique, déborde sur l’Europe occidentale et méridionale ; et de l’Asie méridionale (entièrement occupée) il remonte — avec un faciès lithique spécial, propre aux Pithécanthropiens ? — jusque vers le 40e parallèle, en bordure du Pacifique.
Tout ceci, cependant, et au fond, ne le fait pas dépasser bien notablement les limites de la vieille « tache anthropoïd » pliocène…
Mais, ensuite, quel brusque et rapide changement !
Comme une sorte de vague pan-continentale, le Paléolithique Supérieur s’étend soudain en discordance sur les gisements « à coup de poing » de l’Ancien Monde. Il déborde, pour les recouvrir entièrement, sur les zones paléarctiques de l’Eurasie et sur les zones australiennes du Pacifique. Et, finalement, profitant des moindres fissures (isthme de Behring…), il pénètre en Amérique, dont (à densité faible, sans doute, mais du nord au sud, de bout en bout) il parvient à remplir les immensités, en l’espace peut-être d’une dizaine de millénaires seulement.
De toute évidence, c’est avec l’H. sapiens, c’est à partir de son rassemblement phylétique, que l’Humanité a acquis la pleine force expansive lui permettant de percer et de recouvrir définitivement la Biosphère ; cette forme particulière de dilatation sous convergence ayant pour effets :
a. De gonfler, presque démesurément, le faisceau sapiens proprement dit ;
b. Ensuite, d’accélérer la chute des dernières écailles néanderthaloïdes encore adhérentes à la Tige : disparition définitive des Pithécanthropiens, des Hommes de Néanderthal, de l’Homme de Rhodésie[10]… ;
c. Et ceci (voilà ce qu’il nous reste à voir) sans entraîner — bien au contraire ! — au cours de cet étalement et de cette épuration, la moindre détente dans la marche générale de l’Hominisation.
4. LA MONTÉE DE LA CIVILISATION
CHEZ L’HOMO SAPIENS
C’est, je le suggérais ci-dessus (p. 208), par une sorte d’exagération, en milieu « réfléchi », des forces bio-psychiques de Socialisation (communes à toute substance vivante) que s’explique ou se traduit le mieux, pour notre expérience, le renversement de la divergence en convergence dans la phylogénèse humaine.
Je ne chercherai pas à évoquer ici, une fois de plus, la merveilleuse histoire, ou montée, de la Socialisation (c’est-à-dire de la Civilisation) humaine, à partir du moment où l’H. sapiens, parvenu (principalement par voie d’agriculture) à se grouper stablement en noyaux importants, a réellement commencé à établir sur terre un réseau permanent de foyers pensants. Jeu compliqué, jeu oscillant, mais jeu statistiquement irréversible d’interinfluences, de soudures et de captures, donnant naissance à des taches culturelles rivales de plus en plus étendues. Série inlassable d’avances et de reculs à somme positive : comme le va-et-vient des lames, en période de marée montante, sur une plage…
Sur cette analyse de détail, je ne saurais insister sans obscurcir les grandes lignes du schème que mon but est de tracer ici.
Ce qui, en revanche, importe essentiellement à mon sujet, c’est de dégager la signification physique profonde de la remarquable association, clairement observable dans le groupe sapiens, entre les trois phénomènes de Convergence intra-phylétique, d’Expansion planétaire et finalement de croissante Civilisation, si caractéristiques de la phase supérieure (« inflorescence ») de l’Hominisation. En l’occurrence, à quoi avons-nous ici affaire ?… Simple rencontre accidentelle ? ou bien relation causale ?
Pour trancher la question, penchons-nous d’un peu plus près sur le phénomène « civilisation », et décomposons sa nature. Deux éléments conjugués s’y reconnaissent au premier coup d’œil : un arrangement économico-social (élément matériel), d’une part ; et, corrélativement à celui-ci, d’autre part, une certaine intensification de la pensée humaine (élément psychique), incontestablement.
Or, ceci n’est-il pas justement le trait de lumière dont nous avons besoin ?
Sans aucune raison scientifique précise, mais par simple effet d’impression et de routine, nous avons pris l’habitude de séparer les uns des autres, comme s’ils appartenaient à deux mondes différents, les arrangements d’individus et les arrangements de cellules : les deuxièmes seuls étant regardés comme organiques et naturels, par opposition aux premiers, relégués dans le domaine du moral ou de l’artificiel. Le Social (le Social humain surtout), affaire d’historiens ou de juristes, bien plus que de biologistes. N’est-ce pas là, trop souvent, ce que nous pensons ?
Surmontant et dédaignant cette illusion vulgaire, essayons, plus simplement, la voie contraire. C’est-à-dire étendons tout naïvement aux groupements inter-individuels la perspective reconnue ci-dessus valable (p. 195) pour tous les groupements corpusculaires connus, depuis les atomes et les molécules jusqu’aux édifices cellulaires inclusivement. Autrement dit, décidons que les multiples facteurs (écologiques, physiologiques, psychiques…) agissant pour rapprocher et relier stablement entre eux les êtres vivants en général (et plus spécialement les humains) ne sont que le prolongement et l’expression, à ce niveau, des forces de complexité/conscience, depuis toujours à l’œuvre, disions-nous, pour construire (aussi loin que possible et partout où possible dans l’Univers), en direction opposée à l’Entropie, des ensembles corpusculaires d’ordre toujours plus élevé.
Alors, tout ne s’éclaire-t-il pas, et ne s’explique-t-il pas, dans le phénomène Homo sapiens ?
Puisque, de ce point de vue, la montée de Civilisation n’est pas autre chose que l’apparence organo-psychique prise par une colossale opération biologique jamais encore tentée dans la nature : l’arrangement sur soi, non pas seulement (comme chez les Insectes, par exemple) d’un simple groupe familial, mais d’un vaste Groupe de groupes vivants : je veux dire d’un phylum (et d’un phylum d’extension planétaire) tout entier.
Avec l’H. sapiens, sous le voile de la socialisation, c’est la vitalisation axiale de la Matière qui prend pied sur un étage nouveau : non plus simplement la réflexion d’un individu sur lui-même ; mais des millions de réflexions qui se cherchent et se renforcent. L’aurore d’une Réflexion collective. L’émersion du Réfléchi dans le Collectif…
Vision extraordinairement simple, en vérité. Et cependant extraordinairement féconde. Puisque, à sa lumière, non seulement le Passé humain s’interprète, mais (et c’est là ce que je voudrais maintenant faire voir) notre Présent prend figure, et le Futur même de notre race, jusqu’à un certain point, se découvre.
IV
LA COMPRESSION PHYLÉTIQUE
DE L’H. SAPIENS
ET L’AUTO-REBONDISSEMENT
DE L’ÉVOLUTION
1. SITUATION PRÉSENTE DU GROUPE HUMAIN :
« PASSAGE À L’ÉQUATEUR » ET INTENSIFICATION
DE LA CONVERGENCE
Imaginons une pulsation pénétrant normalement une sphère par son pôle sud, et se propageant en direction du pôle nord, à l’intérieur de ladite sphère.
Dans le développement de l’onde ainsi engendrée, — il y a évidemment lieu de considérer deux phases principales : l’une d’expansion (du pôle sud à l’équateur) ; l’autre de compression (de l’équateur au pôle nord) : les deux phases se développant également, l’une et l’autre, en milieu courbe, c’est-à-dire convergent.
Eh bien ! je ne trouve rien de mieux que cette image géométrique pour exprimer et faire comprendre, tel que je le vois, l’état biologique et phylétique du monde humain, autour de nous, en ce moment.
Depuis quelque trente mille ans, l’épanouissement convergent et lié du faisceau sapiens n’avait pas cessé de se poursuivre plus ou moins en milieu libre : sous pression, sans doute, mais une pression légère ; le groupe trouvant suffisamment d’espaces vides pour que, dans l’ensemble, le déploiement de la Noosphère par-dessus la Biosphère s’effectuât en régime de décompression.
Or voici que, depuis quelque temps, sous nos yeux mêmes, un double grand phénomène se dessine : je veux dire une prise de contact générale sur soi, sans traces de ralentissement évolutif, de la masse humaine tout entière.
Prise de contact générale. — Au cours de ses périodes « historiques », je le rappelais ci-dessus, le développement de l’Humanité s’est opéré par apparition, multiplication et extension d’un semis de « taches culturelles » semi-indépendantes, à la surface des continents. Et, jusqu’à ces tout derniers temps on peut dire qu’entre ces diverses taches couraient encore quelques bandes libres, ou du moins quelques souples articulations. Mais voici maintenant que, par suite d’une soudure périphérique généralisée, brusquement le système se totalise. Économiquement et spirituellement parlant, l’âge des civilisations est terminé ; et c’est celui de la Civilisation qui commence.
Ceci du reste, ajoutais-je, sans détente apparente de la pression d’hominisation considérée dans l’ensemble.
Étudions d’un peu plus près ce point important.
Théoriquement, on pourrait se demander si, parvenue à un certain degré de saturation (c’est-à-dire de rapprochement de ses éléments), une masse vivante ne réagit pas (par autorégulation) en réduisant son pouvoir de multiplication et de ramification internes.
Or, à cette suggestion, les faits — au moins dans le cas de l’Homme — répondent clairement par la négative. Jamais (des statistiques effarantes en font foi) l’Humanité, dans tous ses compartiments, n’a été plus prolifique que de nos jours. Jamais, en outre, le rayon d’action (c’est-à-dire en somme « le volume ») de chacun de ses éléments n’a été plus grand : si grand, en fait, que chaque individu est déjà virtuellement en position de pouvoir agir instantanément sur la totalité de la Noosphère. Et jamais, non plus (à en juger par un certain pullulement culturo-racial de ce que j’ai appelé plus haut les « unités naturelles humaines »), la pression de spéciation[11]n’y a été secrètement plus forte.
Partout entrée géographiquement en contact étroit avec elle-même, la nappe sapiens, loin de diminuer, ne fait, semble-t-il, qu’accroître (et ceci quasi explosivement…) son coefficient de dilatation interne.
Qu’est-ce à dire ? sinon que, par un brusque renversement de la situation ancienne, elle voit s’inaugurer pour elle, et pour toujours, un régime de surcompression rapidement montante.
« L’équateur » est atteint ; de telle sorte que, désormais, autour et en avant de nous, l’espace vital planétaire se resserre.
Après la phase de convergence « expansive », voici, pour la phylogénèse humaine, la phase de convergence compressive qui s’annonce.
A priori, c’est-à-dire en fonction du mécanisme ici présenté et admis de la Bio- et de l’Anthropogénèse, à quels effets nouveaux, sous ce nouveau régime, devons-nous nous attendre ?
Ci-dessus (p. 195), j’ai cru pouvoir ramener le mécanisme entier de la vitalisation cosmique à ce que j’ai appelé « la loi de complexité/conscience ». Mais ceci n’était qu’une expression abrégée ou condensée. Il suffit, en effet, d’un instant de réflexion pour s’apercevoir que la matière ne saurait se complexifier (sous jeu préférentiel de chances) que si, au préalable, les éléments arrangeables se trouvent étroitement rapprochés.
« Compression/Complexité/Conscience »
ou encore, si l’on préfère :
« Compression/Compétition/Complexité/Conscience. »
Telle est, en réalité, la formule à trois (ou quatre) termes vraiment satisfaisante pour traduire, suivant sa chaîne complète, le processus de Biogénèse.
Sous pression seulement (et en fonction croissante de la pression), la matière vitalisée réagit, pour survivre, en s’ultra-organisant[12] : telle est la condition générale primaire de la dérive cosmique vers l’improbable.
Ceci posé, et par le fait de ce que je viens d’appeler « le passage à l’équateur » de l’onde humaine, voici que la substance cosmique la plus activement arrangeable que nous connaissions (l’Homo sapiens) se trouve soumise, à partir de maintenant, au régime d’une surcompression planétaire géométriquement croissante.
Que conclure de cette situation, sinon que, bien loin de se trouver (comme on l’entend trop souvent dire) à un point mort, notre Humanité ne peut être (et ceci en vertu des lois les plus sûres et les plus fondamentales de la Biogénèse) qu’à un point vif, c’est-à-dire d’accélération, en ce qui concerne l’Anthropogénèse ?
Et n’est-ce pas cela justement qui saute aux yeux a posteriori dès et pourvu que, avec un regard averti, on observe les symptômes extraordinaires de super-vitalisation qui se multiplient en ce moment même, autour de nous, dans la masse humaine, consécutivement à l’intensification de convergence phylétique due à la brusque montée, essentiellement moderne, de la compression planétaire ?
Énumérons et analysons rapidement, par trois degrés successifs, les principaux de ces effets.
2. SUPER-VITALISATION,
PAR COMPRESSION PHYLÉTIQUE,
DU GROUPE SAPIENS
explosif d’énergie libre réfléchie
Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, rien ne caractérise plus sûrement et plus exactement les temps modernes que l’irrésistible envahissement par la Technique de la Terre humaine.
Machinisme envahissant, comme une marée, tous les lieux du monde, et toutes les formes de l’activité sociale.
Machinisme débordant rapidement les limites du travail individuel, provincial et national, pour s’élever aux dimensions d’une opération planétaire.
Machinisme dépassant, depuis peu, le stade de la prise en charge et de la multiplication de l’effort mécanique pour assumer les mêmes fonctions dans le domaine mental. Toute la Cybernétique naissante, avec ses prodigieuses possibilités de combinaison et de communication automatiques !
Comme il fallait s’y attendre (en vertu du mécanisme général de la Biogénèse), c’est par une saute dans l’ « arrangement » de la Matière que se traduit d’abord la poussée de Vie déclenchée et entretenue par la moderne surcompression de la Noosphère.
Et, comme il fallait s’y attendre aussi, c’est par une saute corrélative dans la quantité (sinon encore immédiatement dans la qualité) d’énergie réfléchie disponible que se double (ou se sous-tend) immédiatement ce progrès de l’Organique autour de nous.
Arraché de plus en plus par la Machine aux soins qui rivaient à un labeur matériel ses mains et son esprit, l’Homme, relevé d’une large partie de sa tâche, et forcé à une vitesse toujours plus grande d’action, par les engins que son intelligence ne peut s’empêcher de créer et de perfectionner sans cesse, est à la veille de se trouver brutalement inoccupé. Voilà la situation. D’un point de vue scientifique, comment y remédier ?
Déroutés par l’extraordinaire spectacle d’une planète exhalant, sous les apparences inquiétantes d’un chômage qui se précipite, un énorme nuage d’activités inutilisées, une certaine sagesse voudrait essayer d’arrêter, ou au moins de ralentir, ce qui lui paraît être une déperdition dangereuse et malsaine.
Impossible dessein. Ou même effort contre nature.
Car si la thèse admise au cours de ces pages a la moindre valeur, le geste particulier que nous commande la Biologie en face de la crise économique moderne n’est pas (et il ne saurait être en aucun cas) celui de couper le dégagement, mais bien au contraire celui d’assurer, par un traitement convenable, la facile sortie et la correcte transformation d’une sève qui monte sous la pression même de ce qu’il y a de plus irrésistible dans l’Univers : à savoir une dérive de la Matière vers un ordre qui lui permette de s’intérioriser toujours davantage.
de l’énergie humaine libre
Comme tant d’autres choses dans la nature, l’Énergie psychique fraîchement dégagée par la compression noosphérique moderne se présente à l’état brut. Je veux dire que, dans sa portion principale (celle fournie par la « classe ouvrière », relayée dans son effort mécanique par le machinisme et l’automatisme), elle peut sembler, à première vue, difficilement utilisable. Comment passer brusquement du travail des bras à un travail de la tête ou du cœur ?… Toute la question des « loisirs ».
Ce n’est pas ici le lieu d’aborder et de discuter, même sous un angle strictement biologique, le délicat — et cependant vital — problème posé à notre génération par la montée et l’éducation des Masses.
En revanche, ce qui me paraît essentiel à signaler, parce que d’ores et déjà inscrit dans la marche des faits observables, c’est la direction générale suivant laquelle l’opération tend inévitablement à se développer.
Aux heures de crise et de découragement, nous sommes tentés de penser que tout ce que l’Homme arrive, et arrivera jamais à faire de mieux, avec ses puissances libres, c’est de se distraire et de cultiver son jardin ; ou encore, et surtout, c’est de faire la guerre : la Guerre, le grand exutoire (ne dirait-on pas ?) du trop-plein d’énergie engendré par l’Anthropogénèse.
Voilà ce que répètent autour de nous les soi-disant « réalistes ».
Mais, en vérité, pour qui sait voir, n’est-ce pas tout autre chose qui se passe ? Puisque, sans erreur possible, il devient chaque jour plus évident que ce n’est ni vers la forme Repos, ni vers la forme Guerre, mais bien en direction d’un troisième état, la forme Recherche, que tend à s’orienter, de tout son poids naturel, la transformation de l’Énergie humaine.
La Recherche, que provoquent et favorisent également, chacune à leur façon, la Guerre et la Paix. Et la Recherche qui, une fois amorcée, s’enlève comme une fusée : se nourrissant et s’accélérant à la logique et à l’appât de ses propres succès.
La Recherche : une poignée d’amateurs, il y a seulement deux siècles… Et aujourd’hui tout un front d’avant-garde à l’Humanité.
La Recherche, autrement dit : le groupe humain amené irrésistiblement, par le jeu même de sa confluence et de son arrangement, à penser toujours plus loin, toujours plus vite, toujours plus un.
Que signifie cet étonnant et indiscutable phénomène ? Sinon ceci :
Au cours d’une première phase, avons-nous vu (celle de l’Hominisation initiale), la Vie s’était, dans l’élément humain, réfléchie sur soi, de façon à former « le grain élémentaire de pensée ».
Plus tard, au cours d’une deuxième phase (celle d’une Hominisation continuée par civilisation en régime d’expansion), c’est tout un réseau de fibres réfléchies qui, bien qu’encore lâche et diffus, s’était mis à couvrir la face de la Terre.
Et maintenant voici que, dans une troisième phase (celle d’une Hominisation prolongée sous pression), c’est ce réseau lui-même qui fait mine de s’enrouler sur soi, — ou comme on pourrait dire, de se planétiser.
À l’horizon, une réflexion collective, sur elle-même, de l’Humanité tout entière.
Comment, à tous ces signes, ne pas reconnaître, dans l’énorme système, si incroyablement compliqué, du machinisme technico-social moderne, le prolongement authentique et direct du procédé et processus biologique de cérébration ?
Oui, encore et toujours, sous forme de Recherche collective, la Cérébration, axe principal de l’évolution zoologique. Mais, cette fois, une Cérébration portée, par surcompression, à l’échelle noosphérique. Et, ce qui est plus remarquable encore, une Cérébration animée désormais du pouvoir, entièrement nouveau, de prévoir et de planner ses propres développements.
Terminons sur ce point important.
du régime d’auto-évolution
Bien qu’on ne puisse la considérer comme s’étant jamais comportée de façon purement passive[13] vis-à-vis des forces de vitalisation, la masse organisée formant la Biosphère semble, jusqu’au Pliocène, avoir été menée, plutôt que menante, dans l’histoire terrestre de l’Évolution. Et, longtemps même après la crise initiale d’hominisation, il paraît bien que la marche apparente des choses n’ait pas sensiblement changé.
C’est que, pour modifier le régime ancien, ce n’était pas assez que, dans un premier pas, la substance cosmique fût devenue réflexivement consciente de soi en s’hominisant chez l’individu. Mais il fallait encore, c’est trop clair, que, dans un deuxième pas, l’Homme-individu, à force de réflexion, devînt explicitement conscient, à la fois : et de la dérive évolutive générale dont il forme (dans le champ de notre expérience) la pointe extrême, — et du pouvoir, à lui conféré, d’influencer, ou même de piloter, ce courant.
Or, nous le voyons maintenant, ce n’est qu’en « phase sociale compressive », par arc-boutement quasi forcé de tous les esprits en un seul effort planétaire, que ce nouveau seuil pouvait être franchi.
Nous le voyons, dis-je, et le vérifions à chaque instant dans notre attitude même. Car c’est tout juste encore si aujourd’hui, armés de toute notre science, nous commençons à nous familiariser avec la notion d’un Univers en état de « cosmogénèse », — et, plus remarquable encore, avec l’idée que, par sa pointe la plus vive, l’avenir de cette cosmogénèse puisse être entre nos mains.
Mais enfin, sous la pression des faits accumulés, la nouvelle vérité arrive tout de même à pénétrer notre vision habituelle des choses. Ce que la Physique opère déjà sous nos yeux dans le domaine nucléaire, rien ne prouve (nous déciderons-nous enfin à le reconnaître !) que dans le domaine du cellulaire, suivant les mêmes voies prolongées, la Biologie n’y parvienne demain. Bien sûr, par la grande masse des facteurs qui la conditionnent, l’Anthropogénèse relève d’énergies sidérales, planétaires et biosphériques, dont la marche nous échappera toujours. Mais, par son germe le plus axial et le plus actif — à savoir l’avancement du système nerveux (individuel et collectif) — n’est-elle pas sur le point de tomber dans le rayon agrandi de notre pouvoir d’invention ?
Suivant les voies convergentes de la génétique, de la biochimie, de l’endocrinologie, de la cérébrologie et de la psychologie nouvelle, l’homme, associé à tous les autres hommes sent que l’heure approche où, forcé par son destin, il va réussir à mettre le doigt sur les ressorts les plus fondamentaux de son propre développement organique.
Qu’est-ce à dire, sinon qu’en fin de compte, pour le Réfléchi terrestre parvenu à sa phase supérieure et ultime de surcompression, une nouvelle forme d’évolution devient possible et s’inaugure : après l’ère des évolutions subies, l’ère de l’auto-évolution s’ouvrant en direction de quelque ultra-humain pour la matière organisée.
Sans perdre contact avec les faits, penchons-nous sur cet horizon nouveau ; et, à travers beaucoup de brume, tâchons de distinguer, suivant cet axe de marche, quelque chose en avant,
V
LA TERMINAISON DU PHYLUM HUMAIN
SÉNESCENCE OU PAROXYSME ?
EXTINCTION OU TRANSFORMATION ?
n définitive, considérée dans ce que nous avons appelé
son « inflorescence » présente, l’ « espèce » humaine se
découvre à notre observation comme un système organique
singulier, formé par enroulement ou pelotonnement
(sous compression et en milieu réfléchi) des multiples fibres,
anciennes ou nouvelles, constamment engendrées par jeu
normal des forces de multiplication et de ramification propres
à toute substance vivante. Un véritable phylum, mais
un phylum rapidement convergent sur soi par double effet de
coréflexion et de serrage planétaire ; et, par suite, un phylum
passant du régime normal d’évolution subie à celui d’évolution
auto-dirigée : telle, par analyse de sa structure phylétique,
se révèle au biologiste la nature du groupe humain.
Un groupe zoologique bien défini, donc.
Mais, en même temps, un groupe tout jeune encore ; et, même, apparemment, en pleine crise de croissance…
Face à une telle situation, il est inévitable qu’avec toute la prudence convenable nous cherchions à prolonger mentalement le mouvement. Non point par simple curiosité, mais par besoin et devoir vitaux : devoir de prévoir autant que possible l’avenir pour y faire face et le préparer ; et besoin (besoin essentiel, nous allons y revenir !) de savoir quelque chose sur ce qui, au bout de l’aventure, nous attend.
Dans cet effort d’extrapolation, naturellement, il serait vain et puéril de faire entrer les imprévisibles et inimaginables modalités de l’ « ultra-humain » vers lequel nous dérivons. Succédant, par exemple, à l’âge (décidément dépassé) des civilisations, quelles vont être, demain, les nouvelles formes d’antagonisme et les nouveaux faciès périodiques de croissance à la surface d’une Terre économiquement, culturellement et politiquement totalisée ?… Ou encore, sous l’action morphogénique prolongée des nouveaux pouvoirs acquis par la Biologie, comment se figurer l’état psycho-anatomique atteint, dans un million d’années d’ici, par l’encéphale humain ?…
Excitant pour l’esprit, peut-être, — mais encore extra-scientifique de chercher à le préciser.
Par contre, je le répète, rien ne s’oppose — ou même tout nous pousse — à essayer de prolonger dans le temps, suivant ses paramètres essentiels, la courbe d’hominisation, de façon à déterminer (en première approximation) vers quel type général d’avenir nous entraîne le jeu irrésistible des forces terrestres de vitalisation.
Tout au début de cette étude, l’analyse du phylum humain, pris à ses origines les plus lointaines, nous avait mis en présence d’un « blanc » initial où, pour diverses raisons concordantes, nous nous sommes trouvés amenés à conjecturer une mutation privilégiée : le pas individuel de la Réflexion.
Voici maintenant que, poussée jusqu’à l’extrême limite du Présent, l’inspection du même phylum nous confronte avec une autre lacune, symétriquement placée : le « blanc d’en haut », aux antipodes du « blanc d’en bas ».
Après le mystère du premier commencement, le mystère de la terminaison.
Quelle mort, ou quelle transformation, se cache-t-elle dans cet espace impénétrable ?
Si seulement, comme dans le cas des étoiles, nous avions la chance de pouvoir photographier, à leur lueur « psychique », une série d’astres vitalisés saisis à des phases diverses de leur évolution, cette question de l’avenir ultime réservé à notre petit monde pensant aurait sans doute une réponse directe et simple.
Mais puisque, malheureusement, semblables à un zoologiste qui, d’une forme animale, ne posséderait qu’un exemplaire unique (et même immature !), nous en sommes toujours réduits au seul cas de notre Terre, en fait de « noosphères » observables dans l’Univers — force nous est bien d’avoir recours à une méthode indirecte pour déterminer à l’estime le point de chute probable de notre trajectoire.
Essayons. Et, pour ce faire, procédons en deux fois, c’est-à-dire par considération et solution de deux alternatives enchaînées.
1o Sénescence, ou paroxysme ?
2o Et si paroxysme, paroxysme d’extinction ? ou paroxysme de transformation ?
Comment convient-il, scientifiquement (c’est-à-dire en cohérence avec les principes les plus généraux de la Biogénèse), de nous représenter au mieux la fin naturelle d’une Planète vivante ?
1. SÉNESCENCE OU PAROXYSME ?
Pour qui cherche à se représenter l’extrême avenir humain, la première idée qui vient à l’esprit est certainement celle d’un affaiblissement général de la Race. Car si, dans un Univers dominé (dirait-on…) par le Cyclique, non seulement les individus, mais les espèces elles-mêmes, s’usent et meurent, comment et pourquoi espérer, nous (sous prétexte que nous sommes réfléchis, et momentanément en tête), échapper à la loi commune ?
Toujours et partout, dans le Monde, après la montée, un déclin. Donc, au delà du maximum vers lequel nous gravitons encore, pour nous aussi, irrémédiablement, quelque jour, la sénescence…
Voilà ce que, instinctivement[14], nous avons tous tendance à penser, au fond.
Or, à serrer de plus près la question, rien n’est moins clair que cette prétendue évidence.
Car (et même en admettant — ce qui n’est pas encore sûr — que, au cours des temps géologiques, les espèces ont réellement disparu par épuisement interne)[15], cette règle n’a été constatée (et pour cause) que dans le cas de branches latérales, et non sur l’axe principal (ou flèche) de l’Arbre de la Vie.
Or, rien ne prouve (bien au contraire) que, ici et là, les conditions soient les mêmes.
D’une part, en effet, dans le cas de la « flèche » (représentée, nous l’avons admis, cf. p. 199, par le phylum humain), la compétition interspécifique avec le reste de la Biosphère se trouve quasi annulée, en même temps que l’adaptabilité au milieu semble pratiquement indéfinie.
Et, d’autre part — fait bien plus significatif encore, — suivant cette même flèche, le mécanisme phylétique, avons-nous constaté, change radicalement de nature. Pour des raisons planétaires et psychiques définitives, de divergent il devient convergent. Or comment étendre l’idée de relaxation ou de détente, — comment appliquer la notion de vieillissement — à une convergence ?
Plus on approfondit cette situation plus on se convainc que, dans le cas de la noosphère terrestre comme dans celui des atomes, ou des astres, ou des continents, certaines dérives de fond (véritable noyau du phénomène) se cachent sous le voile des mouvements cycliques surtout étudiés jusqu’ici par la Science : dérives incapables de ne pas progresser toujours dans le même sens, et toujours plus loin, — c’est-à-dire de ne pas aboutir à quelque événement spécifique d’explosion, de maturation ou de transformation.
Ce qui nous invite à regarder, finalement, du côté, non de la sénescence, mais d’un « paroxysme », si nous voulons nous faire une idée scientifiquement approchée du seul mode de terminaison concevable pour notre phylum hominisé. Mais quelle forme de paroxysme ?
2. EXTINCTION OU TRANSFORMATION ?
Ici encore, au simple mot de « paroxysme » notre imagination tend à sauter sur l’analogie la plus commode : celle de la fusée qui éclate, éblouissante, au sommet de sa course, après avoir semé derrière elle une traînée d’étincelles. Les planètes vivantes achevant leur évolution un peu comme des Novae : sur une grande lumière qui s’éteint. Pourquoi pas ?…
Or ici, de nouveau, ce n’est pas, je pense, dans le sens du plus immédiatement vraisemblable qu’il y a lieu de trancher la deuxième alternative présentée à notre attention.
Mais, pour le faire voir, il me faut, au préalable, attirer l’attention des biologistes sur une particularité remarquable du régime d’auto-évolution amorcé, nous l’avons vu, au cœur de la noosphère terrestre, par l’entrée de la socialisation humaine en phase compressive. Je veux dire sur le remplacement graduel de la pression externe par l’attrait interne (du push par le pull} en qualité d’ « énergie motrice » de l’Évolution.
Jusqu’alors (cf. p. 225), pour que la Vie montât, il suffisait, en première approximation, qu’elle fût à la fois talonnée et alimentée. Désormais (c’est-à-dire depuis qu’elle est devenue, en l’Homme moderne, directrice de ses propres progrès), il devient absolument évident que rien ne saurait plus l’obliger à bouger que si elle veut bien le faire ; et même que si elle le veut passionnément. Je l’ai souvent dit, et je le répète : sur des monceaux de blé, de charbon, de fer, d’uranium — sous quelque pression démographique que ce soit, — l’Homme de demain fera la grève s’il perd jamais le goût de l’ultra-humain. Et non pas un goût quelconque : mais un goût violent et profond ; un goût constamment montant avec les accroissements en lui du pouvoir de vision et d’action ; un goût, autrement dit, capable de devenir paroxysmal aux approches du paroxysme final qu’il est chargé de préparer.
Et maintenant, ceci posé, je le demande. N’y aurait-il pas, par hasard, une condition à laquelle l’Univers doit absolument satisfaire pour que (au moins prise dans sa pointe chercheuse et perforante) l’Humanité, devenue consciente de son pouvoir et de son devoir auto-évolutifs, sente constamment grandir en elle-même l’ardeur indispensable de découvrir et de créer ?
Parfaitement, répondrai-je. Oui, une telle condition existe, — condition nécessaire, sinon même suffisante, de survie active, pour une substance réfléchie : et c’est, pour le Monde, d’être tellement construit que la Pensée qui en est évolutivement issue ait le droit de se juger irréversible dans l’essentiel de ses conquêtes. Sans pouvoir le prouver dialectiquement, bien sûr (car il s’agit là d’une évidence première)[16], je perçois définitivement que si, en avant de nous, l’Univers venait à s’avérer demain, au regard de la Science, si étanche et si fermé que toute la super-structure psychique élaborée en lui au cours de milliards d’années fût destinée à se désagréger un jour sans laisser de traces, clairement je perçois, dis-je, que, dans un Univers aussi hermétiquement clos, je me sentirais (et tout le monde avec moi…) physiquement asphyxié.
Ce qui revient à dire que, de par sa nature même, un régime d’auto-évolution, dans la mesure où il exige, pour fonctionner, un espoir illimité de survivre, est structurellement « incompossible » avec l’éventualité d’un retour total (ou même substantiel) en arrière de l’Hominisation.
Et de ce chef, ainsi que je l’annonçais, voilà positivement exclue, comme biologiquement inviable, la solution commode d’une phylogénèse humaine finissant brusquement, comme un éclair dans la nuit.
Non point paroxysme d’extinction, donc. Mais, par élimination[17], sous une forme ou sous une autre, paroxysme de transformation, — c’est-à-dire transformation critique. Telle est, finalement, la seule forme scientifiquement concevable pour la phase ultime du processus de vitalisation où nous nous trouvons engagés.
Dans le blanc initial de nos origines se dissimulait, rappelions-nous plus haut, un point critique de réflexion individuelle.
Eh bien ! symétriquement, ne serait-ce pas un deuxième point critique de réflexion et de cérébration (point critique non plus seulement individuel, celui-là, mais « noosphérique ») qui se cache, et vers lequel nous dérivons activement, au sommet du « blanc final » de « l’inflorescence » humaine ? Point critique[18] au delà duquel nous ne saurions rien distinguer phénoménalement, puisque, dans la mesure même où il forme seuil d’irréversibilisation, il coïncide[19] avec une émersion hors des structures et des dimensions de l’Évolution[20].
Impossible, quant à moi, d’imaginer, scientifiquement, quelque autre conclusion au Phénomène humain.
Singulière vision, sans doute, que celle d’un Univers où chaque planète pensante représenterait à son terme, par concentration de sa noosphère, un point de percée et d’évasion hors de l’enveloppe temporo-spatiale des choses.
Mais à partir du moment où, essayant résolument de voir jusqu’au bout, dans l’Humain, non pas une modalité superficielle de la Biosphère, mais bien une forme supérieure et extrême prise évolutivement par l’Étoffe du Monde, comment éviter des perspectives de cette envergure ?
À l’échelle du cosmique (toute la Physique moderne nous l’apprend), seul le fantastique a des chances d’être vrai.[21]
- ↑ Et naturellement aussi au physicien, confronté avec le problème de concevoir une étoffe cosmique capable de passer (par voie d’évolution corpusculaire) de l’état hydrogène à l’état humain. Mais ceci est une autre histoire.
- ↑ Par ce mot je désigne la nappe « pensante » formée par étalement du groupe zoologique humain au-dessus (et en discontinuité) de la Biosphère.
- ↑ Convergence (nous le verrons) du phylum sur lui-même ; et apparition conjuguée des forces d’auto-évolution.
- ↑
Dans l’état actuel de nos connaissances, l’histoire des Primates peut se tracer, à très grands traits, comme suit :
Éocène inférieur. — Apparition de très petites formes (tarsioïdes et lémuroïdes) en Amérique septentrionale et en Europe occidentale. Rien de connu encore (faute de dépôt convenable ?) en Afrique, ni en Asie.
Éocène moyen et supérieur. — Notable accroissement de taille et extension probable du groupe (passage en Amérique du Sud et en Asie méridionale).
Oligocène. — Grand remaniement, avec disjonctions. Établissement en Amérique du Sud des Platyrrhiniens. Le groupe disparaît d’Amérique du Nord et d’Europe. Apparition d’un important foyer de développement (autochtone ? ou dérivé ?) en Afrique : les premiers Anthropoïdes (« Préanthropoïdes ») se laissent voir au Fayoum.
Miocène. — Expansion maxima des Anthropoïdes (Dryopithecidæ, etc.) hors d’Afrique : Europe du Sud, Asie méridionale.
Pliocène. — Réduction et concentration de la « tache anthropoïde » sur l’Afrique (tout entière), l’Asie sud-himalayenne et l’Indonésie.
- ↑ Abondance des Dryopithécidés dans les Siwaliks. Et abondance aussi (jusqu’au Pléistocène inférieur) des Orangs en Chine du Sud et en Indochine…
- ↑ Forme géante, connue par une mandibule très bien caractérisée : P3 uniradiculée, non tranchante ; symphyse plus droite que dans P. robustus. Suivant les dernières idées de von Kœnigswald, P. robustus, serait la forme adulte de l’Homme de Modjokarta, et d’âge Djetis (= Villafranchien ?), ainsi que Meganthropus.
- ↑ Cerveau notablement plus gros que chez Pithecanthropus ; mais caractères crâniens (épaisseur occipitale, structure de la région auriculaire, etc.) encore exagérés.
- ↑ H. soloensis était probablement un contemporain de nos Aurignaciens…
- ↑ Cf. les cas d’hybridation entre genres différents d’Orchidées, signalés par le professeur Magrou.
- ↑ Cette « desquamation » continuant à jouer aux époques historiques pour les feuillets les plus externes du groupe sapiens : par exemple les Tasmaniens…
- ↑ En première approximation, A. Cailleux (C. R. S. de la Société géologique de France, 1950, p. 222) estime que le nombre des espèces double en 80 millions d’années au sein de la Biosphère. Dans cette progression géométrique, il y a certainement le principe d’une pression biologique de type spécial, différente de la simple pression de type « démographique.
- ↑ Sur une surface planétaire indéfinie, ou indéfiniment extensible, la Vie serait sans doute demeurée stationnaire, à supposer qu’elle y fût jamais née.
- ↑ Sur une étoffe cosmique complètement indifférente à la Complexité et à la Conscience, on ne conçoit pas que le jeu des chances ait la moindre prisé pour faire démarrer et entretenir dans le système le moindre mouvement de « corpusculisation » et de « cérébration ».
- ↑ Et ceci dans l’hypothèse (à la fois la plus probable et la plus favorable) qu’aucune catastrophe stellaire ne se produira au cours du temps, relativement bref (au maximum quelques millions d’années), exigé pour le cycle biologique complet de l’évolution humaine.
- ↑ Et non par simple jeu de compétition avec espèces voisines, ou d’inadaptation à des conditions écologiques nouvelles. Sans parler des espèces (surtout nombreuses, semble-t-il, dans les groupes inférieurs) devenues quasi immortelles à force d’immobilisme.
- ↑ Évidence à vérifier par chacun, individuellement, en attendant, j’en ai la conviction, que sa résultante statistique finisse par constituer explicitement un « consentement universel ».
- ↑ Je ne considérerai pas ici l’hypothèse d’une émigration transplanétaire de l’Humanité future : d’une part, parce que l’opération me paraît biologiquement invraisemblable ; et ensuite parce que (même imaginée dans les conditions les plus favorables, celles, veux-je dire, où les « émigrants » pourraient emporter l’essence même des trésors psychiques accumulés par l’hominisation planétaire) une telle migration ne ferait que reculer le problème d’un Paroxysme, et celui de la Mort totale.
- ↑ Non pas de fusion, bien entendu ! mais de renforcement mutuel, pour les réflexions élémentaires engagées dans l’opération.
- ↑ Tout juste comme, en sens inverse et au pôle opposé de l’Espace-Temps, l’atome primitif postulé par un Univers en expansion.
- ↑ Émersion dont nous ne saurions encore présumer (en ordre de millions d’années) la distance dans l’avenir : étant donné que la vitesse de phylogénèse en régime d’ « inflorescence » (cas de l’Homo sapiens) est probablement tout autre — et beaucoup plus grande — que dans le cas des rameaux divergents dont seule la longévité commence à devenir mesurable par les méthodes de la paléontologie moderne.
- ↑ Annales de Paléontologie, t. XXXVII, 1951 (Leçons données en Sorbonne — Géologie — Ier janvier 1951).