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L’Apparition de l’Homme/Les Australopithèques et le Chaînon manquant

La bibliothèque libre.
Éditions du Seuil (p. 175-183).




Il faut savoir gré au Dr. Broom[1] de nous avoir enfin présenté, dans un vivant petit livre, une vue d’ensemble sur la découverte et les affinités zoologiques probables des grands Primates hominoïdes fossiles sud-africains commodément réunis pour le moment dans une seule et même famille, sous le nom d’Australopithécidés. Dans la résurrection (toute récente, et encore en cours) de ce groupe disparu, le Dr. Broom a joué un rôle de premier plan ; et nul mieux que lui ne pouvait en retracer les péripéties. Récit tout plein d’animation où un humour d’enfant terrible se mêle aux réflexions les plus sérieuses, telle cette page où l’auteur suppute, faits en mains, combien de documents ostéologiques — vitaux pour l’histoire de nos origines — dorment indéfiniment dans les tiroirs de certains musées ou disparaissent quotidiennement dans les fours à chaux ; tout cela parce que notre génération n’est pas encore arrivée à comprendre l’importance qu’il y a pour l’Homme de savoir comment l’Humain se rattache physiquement au reste de la Vie… Résumons les faits.

Sur des centaines de milles, en bordure du Transvaal et au nord de la colonie du Cap, une plate-forme dolomitique minée par d’anciens cours d’eau souterrains, contient par milliers des grottes ou fissures plus ou moins remplies de dépôts fossilifères d’âges divers (pliocènes ou plus jeunes). Dans la seule région de Sterkfontein on connaît plus d’une centaine de pareils gisements ! C’est dans une de ces poches, à Taungs (au sud-ouest du Transvaal)[2], que le premier crâne d’Australopithèque fut reconnu (en 1924) et immédiatement décrit comme « hominoïde », par le Dr. Dart, de Johannesburg. Le spécimen, bien qu’appartenant à un individu immature, présentait des caractères anatomiques remarquables. Mais les paléontologistes européens n’étaient pas prêts à recevoir le choc, surtout venant de si loin. Un certain scepticisme étouffa, ou du moins ralentit, pendant douze ans, les recherches. Et c’est alors seulement que le Dr. Broom (surtout connu jusqu’alors par ses remarquables recherches sur les Reptiles triasiques du Karroo) entre en scène, avec une série de trouvailles retentissantes : Plesianthropus transvaalensis (1936) et Paranthropus robustus (1938) pour commencer ; et, depuis la guerre, Paranthropus crassidens (1947) et Telanthropus (Homo} capensis (1949).

Présentement, il semble que les fossiles hominiens ou hominoïdes recueillis jusqu’à ce jour dans les fissures d’Afrique du Sud puissent se grouper comme suit, par rang d’âge, des plus récents aux plus anciens (âges géologiques et capacités crâniennes citées d’après Broom) :

Telanthropus (Homo) capensis. Brèches supérieures (quaternaires) de Swartkrans (région de Johannesburg). Une mandibule de type néanderthaloïde (1949).

Paranthropus crassidens (forme géante). Brèches inférieures de Swartkrans (— 700.000 ans ?). Deux mandibules et trois crânes (fragmentaires) (1947-1949). Capacité crânienne : 750 centimètres cubes, ou au-dessus.

Paranthropus robustus. Kroondraai (région de Johannesburg) (— 900.000 ans ?) Huit crânes ou restes de crânes (sept d’entre eux trouvés en 1947) et fragments de squelette (morceaux d’humérus et de cubitus, astragale…). Capacité crânienne : 650 centimètres cubes ?

Plesianthropus transvaalensis. Sterkfontein (près Johannesburg). (— 1.200.000 ans ?) Un premier crâne en 1936 ; un second, très beau, en 1946 ; un pelvis (très hominoïde) en 1947. Capacité crânienne : aux environs de 500 centimètres cubes.

Australopithecus africanus. Taungs. (— 2.000.000 d’années ?) Un crâne de jeune.

Australopithecus prometheus. Makapan (nord du Transvaal). Âge probablement un peu plus ancien que celui d’A. africanus. Un occiput, un fragment de face, une mâchoire de jeune mâle, un ilium et un fragment d’ischium d’individu jeune (le tout trouvé par Dart en 1948). Fait inattendu : le pelvis de cette forme serait étonnamment hominoïde (95 p. 100 suivant l’expression de Broom), — beaucoup plus encore que chez Plesianthropus transvaalensis (où, dit Broom, le même os ne serait que 50 p. 100 humain). Capacité crânienne : 650 centimètres cubes ?

Telle est la série, certainement imposante, de grands Primates éteints dont le Dr Broom croit pouvoir affirmer qu’elle établit une liaison zoologique continue entre les Singes anthropomorphes et les Hominiens, — le dessin d’ensemble suggérant, suivant lui, l’idée d’un Plan dirigé, beaucoup plus que l’influence d’une sélection naturelle de type darwinien. Position intellectuelle assez curieuse où un évolutionnisme scientifique des plus radicaux s’allie à des traces non déguisées de « créationnisme » métaphysique, sinon même religieux.

Et voilà qui, d’un point de vue strictement paléontologique (le seul où je me placerai ici), soulève un monde d’observations ou de réflexions que j’essaierai de résumer ainsi.

Avant tout, il est indiscutable que la récente découverte des Australopithécidés éclaire considérablement notre vision des régions obscures où a bien dû se former quelque jour et quelque part le type zoologique humain. Par leur grande taille, par leurs caractères dentaires (réduction des canines, dessin des molaires), par la forme de leur mandibule, par leur station au moins partiellement debout, ces remarquables Simiens comblent certainement un vide morphologique important entre les Anthropoïdes et les Hominiens.

Est-ce à dire cependant que de ceux-ci à ceux-là, comme dit Broom, une ligne d’évolution directe soit désormais établie, dont tous les anneaux se retrouveraient sur place, dans les cavernes d’Afrique du Sud ?… Paléontologiquement parlant, ce serait trop beau ; et nous ne le pensons pas.

D’une part, en effet, rien ne prouve que le Telanthropus capensis (connu seulement par une mâchoire qui, trouvée en Europe, serait rapportée sans hésitation à un Homme de Néanderthal) ne représente pas, dans la chaîne de Broom, un élément hors série, entièrement indépendant, dans son évolution, des Australopithèques rencontrés dans les brèches plus anciennes.

D’autre part (et quelque progressifs que soient les Australopithécidés dans leur anatomie), il ne paraît pas douteux que, jusque dans leurs types les plus avancés (Plésianthrope, Paranthrope), leurs caractères se maintiennent « simiens », beaucoup plus qu’ « humains ». Il suffit pour s’en convaincre de regarder le museau du magnifique crâne de Plésianthrope dont la photographie ouvre le livre du Dr Broom. — Contrairement à l’opinion de Dart, pas trace de feu, reconnaît Broom, en relations avec A. prometheus, à Makapan. Et, jusqu’à nouvel ordre, aucune preuve sérieuse d’ « intelligence », ajouterai-je (quoi qu’en pensent Dart et Broom), dans l’association, en gisement, des restes d’Australopithèques avec une faune prétendument chassée (et plus particulièrement avec des crânes de Babouins prétendument assommés). Tout ceci sent le roman. Sans compter que les capacités crâniennes estimées par le Dr Broom demanderaient à être soigneusement vérifiées. N’oublions pas que la majeure partie du magnifique matériel recueilli depuis 1947 est encore à l’étude, ou même en préparation.

Dans ces conditions, et en attendant que, soit en laboratoire, soit sur le terrain, les données du problème se précisent, je me demande si (toujours du point de vue professionnellement paléontologique ici adopté) la meilleure interprétation actuellement possible des Australopithécidés ne serait pas de les regarder, non point exactement comme un « missing link » dans la chaîne humaine, mais plutôt comme un groupe intercalaire particulièrement significatif (comme « un essai d’Homme », oserais-je dire) apparu au Pliocène sur le tronc des Primates supérieurs, et disparu ultérieurement, sans monter plus haut, ni laisser de traces. De ce point de vue, les Australopithèques représenteraient à la fin du Tertiaire, pour l’Afrique du Sud et à un niveau pré-humain, ce que les Pithécanthropiens (Pithécanthrope, Méganthrope, Sinanthrope, etc.) semblent avoir été au Quaternaire inférieur, en Extrême-Orient et sur le versant humain : non point la tige principale, mais un rameau marginal. Perspective beaucoup plus en harmonie que toute autre avec les lois générales de notre connaissance du passé, où rien (jusque dans le domaine des civilisations historiques !) ne semble pouvoir nous apparaître sous forme de séries linéaires, mais seulement à la manière de segments imbriqués, plus ou moins divergents et se relayant entre eux.

De ce chef, on peut être sûr que la position scientifique du Dr Broom, tout en restant fondamentalement valide, paraîtra, aux yeux de bien de ses collègues en géologie, nettement trop simpliste. Et j’en dirais volontiers autant de son idée (exprimée en conclusion) d’un « Plan » de l’Évolution. Un Plan… Expression vague, — juste aussi sommaire, dans son affirmation, que la condamnation par l’auteur, quelques pages plus haut, du néo-darwinisme contemporain. Car, enfin, si lamarckiste ou bergsonien soit-on, il faut bien admettre que, même « hominisée », la Vie n’avance qu’en tâtonnant parmi les effets de grands nombres et le jeu des chances. Et, si spiritualiste soit-on, force est bien aussi de reconnaître que l’opération créatrice se présente à notre expérience comme un processus, dont la fonction de la Science est de reconnaître les lois, laissant à la philosophie le soin de discerner dans le phénomène la part et l’influence d’une intention.

Ce qui paraît (à juste titre) impressionner le Dr Broom, c’est l’impossibilité de fait où nous nous trouvons de situer scientifiquement l’Homme dans la Nature — c’est-à-dire d’expliquer à la fois son enracinement au cœur du monde animal et sa brusque expansion planétaire (coïncidant avec un arrêt apparent de l’évolution zoologique sur tous les autres secteurs) — sans supposer, au cours des temps géologiques, l’existence d’une dérive de la matière organisée vers des arrangements toujours plus compliqués, et corrélativement toujours plus chargés de conscience.

L’Homme représentant, dans cette direction particulière, l’état le plus avancé saisissable dans le champ de notre expérience.

L’Homme, par suite, terme au moins provisoirement ultime d’une évolution qui ne se comprendrait pas en dehors d’une marche préférentielle de l’Univers en direction de niveaux cérébro-psychiques de plus en plus élevés.

Si c’est bien cela, ou surtout cela, comme nous le pensons, qu’a voulu dire le Dr Broom en parlant d’une orientation anthropocentrique de la Vie, j’imagine que demain la Science tout entière sera d’accord avec lui.

L’avenir décidera.

Reste, pour l’instant, que c’est à l’intelligence et à l’initiative du Dr Broom (et aussi de son ami et protecteur le général Smuts) que la paléoanthropologie aura remporté, en Afrique du Sud, un de ses plus beaux succès du siècle.

Et ceci ne sera jamais oublié.[3]

  1. R. Broom, F. R. S., Finding the Missing Link. Londres, Watts & Co., 1950.
  2. À Taungs, les dépôts fossilifères se trouvent au sein d’une puissante formation de travertins, dérivés des dolomites.
  3. Études, juin 1950.