L’Apparition de l’Homme/Les Hommes Fossiles
LES HOMMES FOSSILES
à propos d’un livre récent
n un demi-siècle, nos vues sur l’ancienneté de l’homme
ont varié aussi rapidement et aussi irrésistiblement que
les conditions économiques et sociales parmi lesquelles
se meut notre existence présente. Alors qu’il y a soixante-dix
ans seulement, on n’eût trouvé personne pour admettre l’existence
d’une humanité antérieure aux quelques millénaires
enregistrés par l’Histoire écrite, personne pour comprendre
la signification des pierres taillées qui jonchent notre sol,
personne pour remarquer les peintures qui couvrent, en
Périgord et en Espagne, les parois des cavernes, — aujourd’hui,
les musées et les bibliothèques se remplissent de collections
et de publications concernant la préhistoire ; des établissements
et des associations savantes se fondent pour
rechercher et étudier l’homme fossile ; les plus étrangers ou
les plus opposés à la nouvelle science trouvent tout naturel
de penser que nos ancêtres ont vécu avec le Mammouth et
fait leur apparition sur terre à une date que n’eût pas osé
proposer Boucher de Perthes.
Nul n’était mieux qualifié que M. Boule, professeur de paléontologie au Muséum de Paris, pour noter les phases et fixer l’état actuel de cet important revirement dans nos perspectives sur les anciens âges. Par l’orientation de ses recherches qui l’ont depuis toujours porté vers l’étude des mammifères fossiles, par un concours heureux de circonstances qui l’ont placé au centre même des développements de la préhistoire et ont fait passer par ses mains les plus remarquables fossiles humains, par l’obligation aussi où il s’est trouvé, pour diriger la revue l’Anthropologie, de suivre toutes les publications parues sur l’homme depuis trente ans, M. Boule est probablement le savant du monde qui possède la plus large expérience des commencements de l’humanité. Tous ceux qui sentent la gravité du problème des origines humaines lui seront reconnaissants d’avoir fixé, dans un livre admirablement clair et merveilleusement édité, les éléments essentiels de sa vision du passé.[1]
La lecture des Hommes fossiles captivera certainement le grand public. Elle plaira davantage encore, suivant le désir de l’auteur, aux étudiants et aux professionnels, à qui elle apporte, avec une bibliographie choisie, des principes longuement mûris de recherche et de critique, et une large systématisation de faits assez touffus pour décourager les débutants si personne ne vient les diriger. Puissent être nombreux, parmi ces travailleurs, les spécialistes de la pensée philosophique et religieuse ! Nul ne saurait désormais spéculer loyalement sur les débuts historiques de notre race s’il n’a pris connaissance d’un livre où les résultats, définitifs ou provisoires, de la science lui sont enfin apportés, non seulement avec une compétence exceptionnelle, mais avec un grand esprit de conciliation, et, je puis en rendre un témoignage personnel, avec une absolue bonne foi.[2]
Les Hommes fossiles ne sont pas l’œuvre d’un pur anatomiste, ni d’un simple archéologue. La nouveauté de l’ouvrage, sa puissance démonstrative et éducative tiennent à ce qu’il utilise les méthodes les plus larges de la géologie et de la paléontologie : l’Homme est étudié avec toutes les ressources que fournissent les sciences de la Vie et de la Terre.
Après un historique (riche de leçons psychologiques) où est raconté comment l’homme a pris peu à peu conscience du lointain de ses origines (chap. I), le premier soin de M. Boule est de mettre son lecteur au courant des méthodes stratigraphiques qui permettent d’établir dans le quaternaire une chronologie relative (utilisation des oscillations marines, des formations alluviales et glaciaires, des dépôts remplissant les grottes…) (chap. II). Ceci posé, il résume ce que nous savons des singes vivants et fossiles, de l’extraordinaire antiquité de leur groupe zoologique, des caractères anatomiques par où ils se différencient de l’homme (chap. III). Un chapitre tout entier (chap. IV) est consacré à l’étude du pithécanthrope de Java, qui est finalement considéré comme un grand gibbon, à cerveau plus gros que celui d’aucun autre singe connu. Le chapitre V, employé à la discussion du problème des éolithes et de l’homme tertiaire, conclut à l’absence actuelle de tout vestige humain sûr avant le début du quaternaire. C’est seulement après avoir posé ces bases solides que l’auteur aborde directement la description des hommes fossiles.
Les plus anciens hommes connus datent de la période relativement chaude, qui précéda la dernière avancée des glaciers en Europe. De cet homme pré-glaciaire, ou chelléen, l’outillage en pierre couvre presque toute la terre ; mais les restes osseux que nous possédons de lui (mâchoires de Mauer et de Taubach (chap. VII), bien que puissamment suggestifs, sont misérablement fragmentaires. — Le véritable homme fossile, dans l’état actuel de nos connaissances, c’est l’homme de la dernière période glaciaire, l’homme moustérien ou de Néanderthal, dont M. Boule a personnellement fait connaître les deux plus beaux spécimens connus, celui de la Chapelle-aux-Saints et celui de la Ferrassie : ce dernier est décrit pour la première fois dans l’ouvrage que nous analysons ici. Les soixante-dix pages employées à l’étude de l’homme de Néanderthal (chap. VIII) sont la partie fondamentale du livre ; elles doivent être lues très attentivement par quiconque veut se faire une opinion sérieuse sur la question de l’homme fossile.
Dans l’homme de Néanderthal nous saisissons, en quelque manière, la dernière frange humaine de la véritable humanité fossile. Aussitôt après lui, c’est-à-dire après le maximum de la dernière période glaciaire, la préhistoire commence à rencontrer des hommes qui, tout en appartenant à des types représentés surtout aujourd’hui par des sauvages (homme de Grimaldi, homme de Cro-Magnon, homme de Chancelade), sont déjà pleinement l’homme actuel, l’Homo sapiens des zoologistes. Aussi bien par leur tempérament artistique que par leurs caractères ostéologiques, les hommes de l’âge du renne (Aurignacien, Solutréen, Magdalénien (chap. VIII) se placent à la limite des temps modernes. Dans un chapitre très original (chap. IX), M. Boule cherche à établir, à travers la confusion des temps néolithiques, une liaison entre ces derniers représentants du paléolithique et l’humanité présente. Trois principales nappes humaines se partagent aujourd’hui le monde occidental : au nord, celle de l’Homo nordicus, grand, blond, dolichocéphale ; au sud, celle de l’Homo mediterraneus, petit, brun et, lui aussi, dolichocéphale ; entre les deux, enfin, s’avançant comme un coin, celle des petits brachycéphales bruns, l’Homo alpinus. À l’apparition graduelle de ces trois courants en Europe, à leur rôle probable dans l’édification du monde moderne, à leur identification possible avec les peuples les plus célèbres de l’histoire ancienne, M. Boule consacre des pages d’autant plus attachantes qu’elles servent de trait d’union entre nos vies actuelles et un passé fossile dont nous pouvions nous croire définitivement coupés.
L’Homo nordicus, qui a dû sortir de Russie ou de la Sibérie occidentale, et véhiculer les langues aryennes, c’est le fonds commun d’où sont issus les Celtes, les Achéens, les Scythes… et plus tard, les hordes de presque tous les barbares. — À l’Homo mediterraneus, inventeur de la métallurgie, civilisateur, on peut attribuer les Égyptiens, les Phéniciens, les Étrusques, les Ibères… L’Homo alpinus, envahisseur venu de l’Asie centrale, ce sont probablement, aux âges historiques, les Sarmates, les Hittites, les Slaves. Rapprochements provisoires et souvent fragiles, mais combien utiles pour provoquer et diriger la recherche !
Après avoir étudié l’homme fossile en Europe, M. Boule, dans un avant-dernier chapitre, résume et clarifie ce que nous savons sur le même sujet en dehors d’Europe : peu de choses, mais des choses qui permettent d’espérer beaucoup. En Amérique, sans doute, l’homme ne paraît avoir ni son lieu d’origine (il ne reste rien des pré-hommes pampéens d’Ameghino, Prothomo, Diprothomo…), ni même — par suite peut-être d’un blocus du continent par les glaces du Nord — une antiquité aussi vénérable qu’ailleurs. Mais, dans tous les autres continents, on a relevé les traces (outillage surtout) d’hommes contemporains d’une faune aujourd’hui disparue. Plus rares en Australie, — terre isolée du monde depuis le crétacé, où l’homme semble n’avoir pénétré qu’à une date relativement tardive, — ces traces sont nombreuses dans l’Inde, et elles couvrent le continent africain. L’Afrique, et il faudra peut-être ajouter bientôt (quand les énormes dépôts quaternaires de la Chine auront été explorés) l’Asie centrale et orientale, voilà les grands laboratoires où a dû se former l’humanité. L’Europe, centre de la civilisation moderne, n’a jamais été, dans les âges passés, qu’un diverticule où venaient mourir les grands mouvements de vie nés au large des continents.
Le bref aperçu qui précède permettra d’apprécier la riche documentation du livre de M. Boule et le solide enchaînement de sa composition. Puisqu’il ne m’est pas possible d’énumérer ici toutes les conclusions, même les plus importantes, auxquelles il conduit, je voudrais au moins dégager de sa lecture certains enseignements qui me paraissent d’un intérêt dominant.
Avant tout, il est scientifiquement démontré aujourd’hui qu’il y a des hommes fossiles, — fossiles par l’âge très ancien de leurs os qu’on trouve mélangés avec les restes d’une faune depuis longtemps éteinte ou émigrée, — fossiles par leurs caractères anatomiques qui les distinguent de tous les hommes actuellement vivants. Le mieux connu d’entre eux, l’homme de Néanderthal, a une face beaucoup moins réduite que la nôtre, un menton à peine plus formé que celui de l’homme de Mauer, et un crâne qui se place morphologiquement, d’une manière extraordinairement exacte, entre ceux du pithécanthrope et d’un homme moderne. Très spéciaux en soi, ces caractères sont tout à fait remarquables par leur fixité : comme on pourra s’en rendre compte en comparant les excellentes photographies données par M. Boule, les sept à huit crânes néanderthaloïdes que nous connaissons se ressemblent entre eux d’une manière impressionnante. Ce sont là des signes auxquels un naturaliste ne peut se tromper. L’Homo neanderthalensis taillait le silex, faisait du feu, ensevelissait peut-être ses morts : il était donc intelligent. Mais sur le palier des êtres raisonnables, c’est-à-dire humains, il constitue un type zoologiquement nettement spécifié. Comme l’observe M. Boule, son intérêt paléontologique est plus grand que ne pourrait le laisser croire la seule inspection du niveau géologique, assez tardif, où on le rencontre. L’homme de Néanderthal est un archaïque, un attardé. Il représente vraisemblablement, à l’époque glaciaire, le témoin d’une des plus anciennes couches de l’humanité.
L’homme de Néanderthal ne semble pas avoir laissé de postérité. Il a disparu, remplacé par des races plus intelligentes et plus vigoureuses qui, depuis longtemps sans doute, se développaient parallèlement à lui en quelque région du globe encore inconnue de nous. Il a été « relayé ». Ce mécanisme du « relais », suivant lequel les groupes vivants successivement saisis par l’histoire s’engendrent bien moins souvent qu’ils ne se remplacent latéralement, est important à bien saisir, d’abord parce qu’il est une des lois les plus générales et les plus sûres de la vie (loi qui fonctionne à chaque instant dans les développements sociaux et l’humanité présente), et ensuite parce qu’il permet de comprendre à quel point, aux yeux des paléontologistes, l’évolution biologique prend la figure d’un processus long et embrouillé.
Il fut un temps où on pouvait croire tenir facilement les points d’attache à partir desquels les espèces zoologiques ont dérivé les unes des autres. Aujourd’hui, en regardant les choses de plus près, on s’aperçoit que les contiguïtés morphologiques prises pour des bifurcations ne sont souvent que des points d’imbrication ou de remplacement. Les hommes de l’âge du renne ne descendent pas davantage de l’homme moustérien, celui-ci ne se relie pas plus directement au pithécanthrope, que les Européens établis au Cap et en Australie ne proviennent des Boschimen et des Tasmaniens. Le faisceau des humains, tout comme celui de n’importe quel groupe animal, se révèle, à l’analyse, d’une intrication extrême. Pas plus pour nous que pour les autres vivants, l’évolution n’est représentable en quelques traits simples : mais elle se résout en lignes innombrables qui divergent de si loin qu’elles paraissent presque parallèles. Ces lignes se tiennent certainement, en quelque manière ; nous en sommes de plus en plus sûrs ; mais tellement bas que nous ne pouvons pas voir.
Rien ne donne mieux cette impression de « distance » que le fait suivant, sur lequel M. Boule insiste justement. Datant du pléistocène supérieur (fin de la dernière époque glaciaire), ou d’une période au moins aussi reculée, nous devinons trois races d’hommes en Europe (Grimaldi, Cro-Magnon, Chancelade), et, en dehors d’Europe, nous possédons trois séries de restes humains : certains crânes des Pampas (Argentine), le crâne de Talgai (Australie), et le crâne de Boskop (Transvaal). Eh bien, l’homme de Grimaldi est un négroïde ; l’homme de Cro-Magnon représente un type qui paraît persister de nos jours en Europe occidentale ; l’homme de Chancelade ressemble à un Esquimau. Les crânes des Pampas, de Talgai, de Boskop, de leur côté, ont respectivement des caractères d’Amérindiens, d’Australiens, d’Africains, c’est-à-dire possèdent déjà le type humain propre, aujourd’hui, au continent où on les a trouvés. Ceci nous montre que, dès le paléolithique (du vivant même, peut-être, de l’homme de Néanderthal), il y avait des Blancs, des Noirs, des Jaunes, ces diverses races occupant déjà, en gros, la place où nous les voyons aujourd’hui. Ce n’est donc pas seulement le type zoologique humain, c’est l’humanité qui est préhistorique ! Dès que nous commençons à pouvoir distinguer ses traits, nous l’apercevons fixée dans sa distribution fondamentale. Si la simple « mise en place » de notre espèce est déjà si lointaine, jusqu’où ne faudra-t-il pas reculer pour trouver le centre temporel et spatial de son irradiation ?
Complication et antiquité déconcertante du mouvement dont nous sommes issus, voilà, selon M. Boule, la grande leçon de la préhistoire. Ces perspectives, toutes chargées d’obscurité, pourront sembler décevantes ou méprisables à ceux qui n’ouvriront Les Hommes fossiles que pour y chercher naïvement la date de l’apparition de l’homme, ou son exacte généalogie. Elles sont pourtant, par leur accord avec les résultats où conduit n’importe quelle étude de la matière ou de la vie, les plus dignes d’impressionner. L’homme devient chaque jour moins aisé à expliquer pour la science, c’est vrai. Mais cette difficulté tient précisément au fait que nous commençons à le mieux comprendre.
Pour faire la préhistoire, nous le voyons maintenant, il n’est plus possible de se confiner dans l’étude de quelques peuplades : la recherche du passé humain est liée à un effort d’ « accommodation visuelle » beaucoup plus vaste, qui doit restituer les véritables perspectives, le vrai relief du passé géologique tout entier. Celui qui cherche les sources matérielles de l’humanité rencontre le courant général de la vie.
Par son histoire, notre race fait bloc, elle « fait corps », avec le monde qui la porte.
Ce jugement ultime porté par la paléontologie humaine, est le dernier mot de ce qu’elle sait et de ce qu’elle ignore. Il doit satisfaire tous ceux qui, ou bien par tendances intellectuelles, ou bien par convictions religieuses, ont besoin de trouver autour d’eux l’unité.
Pour exprimer la puissance de cette unité, M. Boule emploie çà et là, dans le remarquable chapitre de ses Conclusions, des expressions qui ne peuvent entrer telles quelles dans la pensée chrétienne, et qui empêcheront par suite de remettre son livre, sans explication, entre toutes les mains.
Veuillent les philosophes et des théologiens qui rencontreront ces phrases contestables ne pas se laisser impressionner par les mots, mais chercher à transposer dans un langage orthodoxe un enseignement dont les grandes lignes, sous un voile encore épais de conjectures et d’hypothèses, paraissent conformes à la réalité.
La lettre de la Bible nous montre le Créateur façonnant le corps de l’homme avec de la terre. L’observation consciencieuse du monde tend à nous faire apercevoir aujourd’hui que, par cette « terre », il faudrait entendre une substance élaborée lentement par la totalité des choses, — de sorte que l’homme, devrions-nous dire, a été tiré non pas précisément d’un peu de matière amorphe, mais d’un effort prolongé de la « Terre » tout entière. Malgré les difficultés sérieuses qui nous empêchent encore de les concilier pleinement avec certaines représentations plus communément admises de la création, ces vues (familières à saint Grégoire de Nysse et à saint Augustin) ne doivent pas nous déconcerter. Petit à petit (sans que nous puissions encore dire dans quels termes exactement, mais sans que se perde une seule parcelle du donné, soit révélé, soit définitivement démontré), l’accord se fera, tout naturellement, entre la science et le dogme sur le terrain brûlant des origines humaines. Évitons, en attendant, de rejeter, d’aucun côté, le moindre rayon de lumière. La Foi a besoin de toute la vérité.[3]
- ↑ Marcellin Boule, Les Hommes fossiles. Éléments de paléontologie humaine, 1 vol. in-8, 491 pages, 259 figures dans le texte et hors texte. Paris, Masson, 1921. Prix : 40 francs.
- ↑ Un homme intelligent et « positiviste » diminue son autorité quand il parle, comme tout dernièrement M. Maurras (Revue Universelle, 15 janv. 1921, p. 149) d’ « une préhistoire toute pourrie d’hypothèses pleines de vent ».
- ↑ Études, mars 1921.