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L’Apparition de l’Homme/Les fouilles préhistoriques de Péking

La bibliothèque libre.
Éditions du Seuil (p. 97-110).


LES FOUILLES
PRÉHISTORIQUES
DE PÉKING



Dans un article paru ici même il y a trois ans (juillet 1930), j’ai raconté la découverte du Sinanthropus pekinensis. À cette époque, comme suite aux fouilles intensives menées en association par le Service Géologique de Chine (Dr W.H. Wong) et la fondation Rockefeller (Dr Davidson Black), la plus grande partie de deux crânes et plusieurs importants fragments de mâchoires appartenant à ce remarquable Homme fossile avaient été retirés des dépôts Pléistocènes Inférieurs de Choukoutien, près Péking. Le gisement, reconnu dès 1921 par le Dr J.G. Andersson, se présente, au flanc d’une colline calcaire ouverte par des carrières à chaux, comme une vaste poche (longue de près de 200 mètres et profonde de plus de 50), entièrement remplie par une brèche rougeâtre ; ancienne caverne, peu à peu comblée, puis en partie abrasée, dont les dépôts, fortement cimentés, contiennent en abondance des restes de Mammifères.

J’écrivais en 1930. Depuis lors, les fouilles ne se sont pas arrêtées à Choukoutien. D’année en année, les résultats nouveaux se succèdent. Je me propose ici de mettre les lecteurs de la Revue au courant de nos dernières trouvailles[1].


A) Nouveaux progrès
dans la connaissance du Sinanthrope

Sauf au cours de la campagne de 1931, encore consacrée à des sondages profonds, l’effort des dernières années, à Choukoutien, s’est surtout déployé en surface. Il s’agissait en effet de préparer, au sommet de la colline, une large plateforme de départ, d’où il fût possible de redescendre méthodiquement à travers les couches à Sinanthropus, — desquelles plus de la moitié est encore intacte. Ce déblaiement, qui va être achevé au début du printemps prochain (1934) a donné, nous verrons bientôt, des résultats inattendus et importants. Mais, à raison des difficultés et de la lenteur du travail, lequel se poursuit entièrement à la mine, on peut dire que, depuis deux ans, aucune recherche n’a été exécutée dans les parties vitales du gisement.

Assez peu de choses, donc, à signaler depuis 1930, en fait de restes osseux nouveaux appartenant au Sinanthrope. Une très belle demi-mâchoire inférieure, cependant, avec toutes ses dents, a été recueillie en 1931, avec un autre fragment de mandibule, des morceaux de crâne et une clavicule, dans ce que nous appellerons tout à l’heure « la zone culturelle C ». Deux autres fragments de mâchoires ont été rencontrés dans la partie supérieure de la « zone culturelle A » (1932). Si minimes soient-elles, ces trouvailles font bien augurer des résultats de 1934, quand les fouilles entameront à nouveau par masses importantes, le cœur des dépôts.

Entre temps, le travail du laboratoire continuait. Après son importante étude ostéologique des crânes trouvés en 1929 et 1930, le Dr Black a publié, en 1933, un mémoire préliminaire sur l’encéphale du Sinanthrope ; et sa description des sept fragments de mâchoires actuellement connus va bientôt paraître. D’excellents moulages de ces différentes pièces sont du reste dès maintenant dans le commerce.

Entre temps aussi, la réaction des anthropologistes étrangers a commencé à se produire. On peut dire que les experts se partagent actuellement en trois groupes, — deux extrêmes et un moyen. Pour les uns (par exemple le Prof. M. Boule et le Prof. O. Abel), le Sinanthrope n’est pas autre chose qu’un Pithécanthrope, — l’un et l’autre devant du reste être regardés comme des Hominiens. Pour d’autres (tels que le Dr Dubois et le Prof. Hrdlička, qui paraissent obéir largement, dans l’occurrence, à des raisons sentimentales), le Sinanthrope n’est qu’un Homme de Néanderthal, dont le crâne serait anormalement petit. Entre ces deux opinions extrêmes, la thèse initiale du Dr Black, admise par le Prof. Elliot Smith, se trouve en bonne posture : le Sinanthrope, plus homme que le Pithécanthrope, est cependant bien différent de l’Homme de Néanderthal, et plus primitif que ce dernier.

Des trois positions susdites, celle de Dubois et Hrdlička paraît être la plus faible. Ces savants semblent oublier que du Sinanthrope nous avons déjà, non un seul, mais deux crânes, — tous les deux de même capacité, et de même type. Il est difficile, dans ces conditions de parler de microcéphalie. D’autant que si l’on excepte des caractères très généraux (tels que la visière frontale, la constriction post-orbitaire, la platycéphalie, etc.), ces pièces diffèrent massivement, et sur des points précis (ne citons que la forme, unique, de l’os tympanique), de tous autres restes humains connus.

À moins donc de jouer, comme on le fait trop souvent, sur le mot Néanderthal ou Néanderthaloïde en donnant à ce terme le sens imprécis de « prae-sapiens », il devient de plus en plus probable que le Sinanthrope constitue un vrai et nouveau chaînon dans la série des stades morphologiques aboutissant au type humain moderne. Qu’il représente du reste vraiment un Homme, et non un singe, les dernières études du Dr Black, sur le moulage endocrânien de « l’Homme de Péking », viennent encore de confirmer ce point, — en parfait accord avec l’existence, enfin établie, d’une industrie lithique à Choukoutien.


B) l’industrie des couches à sinanthrope.

En écrivant ici mon premier article sur Choukoutien, il y a trois ans, je pouvais encore dire que « jusqu’à ce jour », et malgré certains symptômes, aucune trace d’industrie n’avait encore été sûrement reconnue en association avec les restes osseux du Sinanthrope. Deux mois plus tard, revenant au gisement en compagnie de M. W.C. Pei, le jeune savant chargé des fouilles, je recueillis avec lui, in situ, des fragments de pierre éclatés et des os brûlés, incontestables. Ces traces avaient jusqu’alors échappé à l’attention parce que les travaux se poursuivaient depuis des années dans une partie du gisement où elles n’étaient que difficilement reconnaissables, Mais, comme toujours, quand la lumière a commencé de luire, elle envahit tout.

Il avait fallu du temps avant que nous nous décidions à reconnaître, dans la brèche ossifère de Choukoutien, les restes d’une ancienne caverne. Plus longtemps encore, nous avions écarté l’hypothèse que les zones rouges et noires, visibles dans les dépôts, pussent avoir une origine artificielle. Aussitôt les premiers éclats de quartz reconnus, tout devint clair. Leur âge, leur état d’écrasement et de consolidation, l’abrasion de leur partie supérieure mis à part, les couches à Sinanthrope apparaissaient comme la réplique évidente des formations qui remplissent les cavernes les plus classiques d’Europe.

À partir de ce moment, les découvertes archéologiques se multiplièrent, — la plus importante étant la mise au jour (été 1931) d’un lit argileux, rouge, jaune et noir, épais d’environ deux mètres, excessivement riche en débris lithiques et osseux. Au-dessous de ce niveau (Zone C) rencontré par M. Pei, à une quarantaine de mètres de profondeur, au sein d’une masse épaisse de brèche dure, nous ne connaissons encore que des outils isolés. Mais au-dessus, deux autres horizons culturels sont déjà repérés : l’un à quelques mètres seulement du premier (nous l’appelons Zone B) mince et pincé dans la brèche ; l’autre (Zone A), atteignant 7 mètres de puissance, et probablement divisible en sous-zones. Avec la Zone A, que couronnent deux blocs de calcaire effondrés et un système stalagmitique peu fossilifère, paraissent s’arrêter, vers le haut, les couches à Sinanthrope. Formée d’argiles et de cendres bariolées dans sa masse centrale, mais passant latéralement à des travertins très durs, cette partie supérieure des dépôts est pleine de promesses. Mais elle n’a pas été touchée depuis le début des fouilles, et représente en somme avec le fond, non atteint, la portion la moins bien connue du gisement. Dans un an, nous en saurons davantage.

Et maintenant que nous avons présenté la stratigraphie archéologique du site, comment définir les caractères et le stade de la « culture » rencontrée ?

Les traces de feu (ceci ressort de ce que nous venons de dire) sont sûres et abondantes : os calcinés et pierres brûlées, en nombre ; cendres noires et argiles cuites s’accumulant sur plusieurs mètres d’épaisseur.

L’existence d’un outillage osseux, admise par mon ami le Prof. H. Breuil, demeure, à mon avis, problématique. Beaucoup de pièces sont striées ou fracturées artificiellement. Mais rien ne paraît imposer encore l’évidence d’une utilisation systématique des os, ni des bois de Cerf.

L’outillage en pierre, par contre, est très abondant et indiscutable. Malheureusement il est aussi, à raison de la matière utilisée, d’une étude difficile. Très peu de cristal de roche et de chert, dans la région de Choukoutien. Presque tous les instruments et les éclats recueillis sont donc faits de grès tendre ou de quartz filonien, substances qui prennent et conservent mal la retouche. Il devient presque impossible, dans ces conditions, d’apprécier le degré d’habileté, et les progrès techniques, de celui qui les a faits. Tout ce que nous pouvons dire c’est que, dans l’ensemble, l’industrie lithique de Choukoutien est monotone et atypique, — presque uniquement représentée par des grattoirs, racloirs ou éclats appointés de forme banale, tels qu’il s’en rencontre partout dans le Paléolithique ancien. Peut-être la taille et le choix de la matière utilisée s’affinent-ils graduellement à travers l’énorme épaisseur des dépôts ? Mais le fait ne pourra être établi qu’après exploration nouvelle de la Zone A insuffisamment connue. — Ajoutons qu’à côté des éclats plus ou moins retouchés que nous venons de dire, la Zone C a livré un nombre important de gros galets ayant servi de marteaux ou de haches (« Choppers »). Beaucoup de ces blocs naturellement arrondis ont été utilisés tels quels. Mais plusieurs, aussi, ont été aménagés par une troncature verticale qui leur a formé une sorte de talon. Une étude détaillée de ces diverses pièces peut se lire dans le mémoire Fossil Man in China mentionné au début de cet article.

Si élémentaire que soit l’industrie des couches à Sinanthrope, on ne saurait nullement la traiter d’ « éolithique » : elle représente déjà un franc paléolithique, associé du reste à l’usage habituel du feu. Mais alors n’y a-t-il pas disproportion entre une culture relativement aussi avancée et les caractères anatomiquement si primitifs de son auteur présumé ? Est-ce vraiment le Sinanthrope qui a fait cela ? Un doute peut naître ; et il a déjà été exprimé. « Êtes-vous bien sûr, ont dit quelques préhistoriens (et non des moindres) que, à Choukoutien, ne coexistent pas deux choses très différentes, qu’il faut séparer ? Ici, les restes d’un Hominien tout à fait inférieur, le Sinanthrope ; et là des foyers laissés par un vrai Homme (appelons-le X), dont les restes n’ont pas encore été trouvés, mais dont la présence est attestée par les outils et par la cendre. N’attribuez pas aux os de l’un l’intelligence de l’autre. C’est l’Homme X qui a dû tuer le Sinanthrope, et en rapporter les trophées. Pour ce dernier, il était bien incapable de rien allumer, ni de rien tailler : voyez son crâne ». — En soi, cette idée d’ « un autre Homme », à Choukoutien, n’est pas nouvelle, puisqu’on l’avait déjà émise, il y a quelque cinquante ans, pour expliquer, en Belgique, l’association de silex taillés avec l’Homme de Néanderthal (regardé alors lui aussi, comme non intelligent). Mais il n’est pas mauvais qu’on l’ait reprise : car, avant d’admettre une chose, en Sciences, il convient d’avoir cherché à se la prouver fausse, par tous les moyens.

Dans le cas présent, l’hypothèse de l’Homme X, parce qu’elle est largement gratuite et négative, ne saurait être absolument éliminée. Il est théoriquement possible, c’est vrai, que la suite des fouilles amène, dans l’une des zones A, B ou C, la découverte d’ossements appartenant à quelque Hominien supérieur. Mais il semble aussi que cet événement soit, dès maintenant, des plus improbables. D’une part les restes du Sinanthrope se rencontrent si régulièrement au voisinage des outils et des cendres que cette association ne saurait être fortuite. Et, d’autre part, ses caractères ostéologiques et endocrâniens tendent de plus en plus, nous l’avons dit, à le faire ranger parmi les vrais Hommes. Pourquoi alors chercherions-nous un autre ouvrier ?

En somme, si étonnant que cela ait pu d’abord paraître, il y a les plus grandes chances maintenant pour que le Sinanthrope ait été intelligent. — Mais d’où venait-il ? et en quel lieu de la terre a-t-il appris, ou découvert, l’art du feu et la taille des pierres ? C’est là une autre question sur laquelle nous ne savons rien de sûr. L’outillage de Choukoutien, justement parce qu’il est atypique, ne permet aucun rapprochement défini avec aucune culture occidentale. Géographiquement, anatomiquement et culturellement, l’« Homme de Péking » est encore un isolé.


C) Le paléolithique supérieur de Choukoutien

Si j’avais envoyé cinq mois plus tôt le présent article à la Revue, ici se serait arrêtée ma chronique des fouilles de Péking. Mais n’importe quelle chose au monde, dès lors qu’on la creuse assez à fond, peut devenir un nid à surprises. Tel est le cas de la colline de Choukoutien.

J’ai dit que, depuis deux ans, les travaux de fouille s’étaient concentrés sur le sommet de la dite colline, à nettoyer et à niveler. Tout cela en vue d’une redescente dans les couches profondes. Au cours de cette opération, un paquet de limon jaunâtre, mêlé de pierrailles, apparut au milieu du calcaire. On n’y prit pas garde d’abord. Mais quand le moment fut venu de s’en défaire, on se trouva de nouveau en présence d’un dépôt de caverne riche lui aussi en fossiles et en restes archéologiques, et cependant tout différent des couches, beaucoup plus anciennes, à Sinanthrope.

À l’heure qu’il est, l’exploration, minutieusement conduite, du gisement, est terminée. Il est donc possible, dès maintenant, d’en exposer avec quelque sécurité les résultats.

Lithologiquement, les sédiments de la grotte supérieure de Choukoutien consistent en un mélange de terre grise et de gravats, légèrement incrustés de calcaire, mais encore presque meubles. Par leur teinte et leur état faiblement consolidé, ces dépôts diffèrent complètement de la brèche ordinaire de Choukoutien. Ils ont l’air décidément plus jeunes, — et plus jeune aussi est l’aspect de la cavité qu’ils occupaient. Celle-ci, une fois vidée, est apparue comme une véritable grotte (12 mètres de hauteur, sur 10 X 5 mètres de superficie, environ), où les parois et le plancher sont encore couverts de stalactites et de stalagmites intactes. À part le plafond, presque entièrement émietté en fragments anguleux, l’ensemble est d’une fraîcheur qui contraste vivement avec l’aspect comprimé et déformé de la grande poche inférieure contenant les restes du Sinanthrope. La grotte se développe du reste, en plein calcaire, comme un système indépendant.

Les ossements d’animaux ensevelis dans cet abri sont assez bien fossilisés, mais beaucoup plus légèrement que dans les couches à Sinanthrope. Ils appartiennent à des formes variées ; et celles-ci sont fréquemment représentées par des squelettes entiers. Citons, parmi les types les plus intéressants : le Tigre (squelette), le Guépard (un squelette entier), un grand Ours (deux crânes), une Hyène du groupe crocuta (mâchoires), une Civette, un petit Cheval, un grand Bovidé, le Cerf Elaphe (squelette), le Cerf Sika (squelettes), l’Écureuil volant, une grande Autruche (deux fémurs), de grands rapaces (squelettes), etc. — Cette faune diffère de la faune accompagnant le Sinanthrope par de nombreux caractères : absence de l’Hyène sinensis, du Cerf Mégacéros à mâchoires épaisses, du grand Cheval, etc. ; présence de l’Elaphe, du petit Cheval, de l’Hyaena crocuta, etc. Dans l’ensemble, sa composition paraît être exactement celle du Pléistocène supérieur de Chine (âge du Loess), telle que nous la connaissons des sables de l’Ordos et de la Sungari. La présence du Guépard, actuellement retiré dans l’Inde et en Afrique, et celle de la Civette, jamais encore signalée en Chine du Nord, sont à remarquer.

C’est mêlés aux restes de cette population animale qu’ont été rencontrés les ossements d’un Homme, et les vestiges de son industrie. De l’Homme (un véritable Homo sapiens) il a été recueilli : trois crânes d’adultes, absolument complets (mandibule comprise) ; un bassin avec les deux fémurs ; le radius, le tibia, le calcanéum, l’astragale, etc. En tout, une bonne demi-douzaine d’individus sont représentés, y compris un très jeune enfant.

Pour tant de monde, les restes d’industrie étaient curieusement rares. Trois bons instruments en beau phtanite noir (un grattoir ; une pointe sans retouches latérales, brisée ; un burin ?) ; quelques grattoirs et des pièces informes en quartz ; un éclat de chert : voilà toute la récolte. Rien de cette accumulation d’os et de pierres brisées qui marque d’ordinaire les lieux d’habitation préhistoriques. En revanche M. Pei a recueilli dans le gisement une longue aiguille d’os, avec chas, — et d’assez nombreux ornements : canines perforées de Renard et de Cerf (près de 80) ; un galet percé ; deux coquilles marines (Area) percées, et de grands morceaux de nacre ; de l’ocre. Çà et là quelques traces charbonneuses de foyers, — mais peu étendues. Il semble que la grotte, normalement occupée par des Carnassiers, n’ait été visitée qu’en passant par l’Homme, ou ne lui ait servi que pour enterrer ses morts.

En présence de ces faits, une seule interprétation était actuellement possible ; et nous l’avons acceptée. C’est d’admettre que les dépôts de la nouvelle grotte de Choukoutien sont d’un âge encore Pléistocène (âge du Loess), et que leur culture représente un Paléolithique supérieur. Tout s’explique bien dans cette hypothèse : et la nature relativement fraîche des dépôts ; et l’aspect néanmoins relativement ancien de la grotte (cavité complètement remplie, et plafond partiellement disparu) ; et les caractères de la faune ; et l’aspect même des outils et des ornements humains, si étrangement apparentés à ce que nous montre, dans ses dernières étapes (avant l’apparition du Microlithique), le Paléolithique européen. En somme, dans cette perspective, l’Homme de la grotte supérieure de Choukoutien, plus jeune sans doute que l’Homme d’Ordos (dont les foyers ne contiennent ni ornements, ni os finement travaillés), succéderait cependant d’assez près à celui-ci. En conséquence, du plus ancien au plus récent, la série Paléolithique, en Chine tend à se dessiner comme suit :

 Pléistocène inférieur. 1) Sinanthrope et son industrie (contemporains du vieux Chelléen d’Europe ?)
 Pléistocène supérieur. 2) Quartzites roulés de la base du Loess, au Shansi et Shensi (Moustérien.)
3) Foyers dans le Loess et les sables d’Ordos (Aurignacien ?)
4) Grotte supérieure de Choukoutien (Homme contemporain du Magdalénien d’Europe ?)
 Transition au Néolithique. 5) Azilien (?) des dunes de Mongolie.

Mais ceci n’est encore qu’une hypothèse de travail. Choukoutien est si loin des bases où a été fixée l’échelle des cultures préhistoriques que certaines analogies peuvent être décevantes. D’autre part, en Chine plus encore qu’ailleurs, nous nous heurtons à la difficulté de savoir à quelle époque s’est véritablement éteinte la faune dite Quaternaire. C’est une question bien délicate, et toujours grossissante, que celle des faunes résiduelles. Bien des survivances sont possibles, qui peuvent troubler les déductions de la Paléontologie stratigraphique !

Il se pourrait, dans ces conditions, que le nouveau gisement de Choukoutien soit rajeuni, quelque jour, sur nos estimations actuelles. Mais le fait restera, même alors, que la découverte de son industrie, et plus encore de ses ossements, établit, pour la Préhistoire d’Extrême-Orient, un solide chaînon de plus. Nous ne saurons que dans quelques semaines si, par ses caractères ostéologiques, parfaitement constants et parfaitement lisibles sur les trois crânes recueillis par M. Pei, l’ « Homme supérieur » de Choukoutien se place parmi les Mongoloïdes, ou parmi les Blancs.

Sans pouvoir nier les faits que je viens de résumer, le lecteur de ces pages sentira peut-être, au fond de lui-même, une secrète méfiance à les accepter. Tant de choses nouvelles en un si petit endroit !… — Que serait-ce si, passant à des questions plus techniques, je lui parlais de cette autre poche fossilifère (Pliocène ou Pléistocène) où, à 70 mètres au-dessus de la rivière actuelle, nous venons de trouver dans du sable durci en grès des squelettes de Poissons, par centaines ; — et de cette poche encore, où, mêlés à des graviers, ont été recueillis, il y a trois mois, les restes d’un grand Babouin, un habitant des mêmes collines, avant que le Sinanthrope ne l’en délogeât. Tout cela aussi à Choukoutien !

Une première considération doit rendre moins paradoxale cette invraisemblable confluence de richesses : c’est que, à Choukoutien, le travail d’exploration se poursuit avec une ampleur peu commune. Non seulement le chantier particulier du Service Géologique fonctionne depuis bientôt sept ans ; — mais les carrières locales, ouvertes pour la chaux, attaquent sur près de deux kilomètres le front des collines. Dans ces conditions, tout ce qui est trouvable vient graduellement au jour ; et la quantité de ce trouvable est toujours plus grande que nous ne pensons.

Mais il y a autre chose qu’une recherche exhaustive pour expliquer le nombre et la variété des découvertes de Choukoutien. Et c’est le fait que, soit par leur position, soit par leur nature lithologique, les roches de la région étaient prédestinées pour enregistrer, et mettre sous scellés, des dépôts appartenant à la suite entière des dernières époques géologiques. Leur plate-forme n’est, ni trop haute au flanc des montagnes, ni trop bas sous les alluvions de la plaine ; et leur nature calcaire est éminemment favorable à la formation de fentes par fractures et de cavités par dissolution. C’est un parquet dans les rainures duquel sont conservées des traces de tout ce qui a été successivement déposé, puis balayé, à la surface.

De là, pour le Paléontologiste et le Préhistorien, la conservation des reliques si variées que nous venons de dire. De là, pour le Géologue, le passionnant travail qui consiste, moins à séparer l’une de l’autre des couches empilées (comme fait d’ordinaire la Stratigraphie), qu’à débrouiller un écheveau de racines emmêlées. Mais de là surtout, pour le curieux de la Vie, cette leçon très générale, dont notre esprit se décide si difficilement à accepter la vérité : « les vestiges du Passé que nous découvre la Science ne sont qu’une ombre de ce qui a réellement existé ». Ne nous étonnons pas de ce hasard surprenant que sur une même colline, près de Péking, aient pu échouer, séparés par des temps immenses, les vestiges de deux anciennes humanités. Mais comprenons que, si ces traces, par une même cause favorable accidentelle (les grottes), se trouvent là, toutes deux, renforcées et conservées, elles ne représentent, l’une et l’autre, que les témoins d’une nappe très large qui, à un moment donné, recouvrait tout.[2]

  1. Un exposé scientifique de l’état actuel de la question Choukoutien (avec bibliographie complète) s’arrêtant à juin 1933, vient d’être publié : Fossil Man in China, by DAVIDSON BLACK, P. TEILHARD DE CHARDIN, C.C. YOUNG and W. C PEI (Mémoire of the Geological Survey of China, ser. A, 1933). Il est facile de se procurer cet ouvrage, soit dans les librairies scientifiques, soit directement au Geological Survey of China, 9 Ping-Ma-Ssu (Peiping, W.).
  2. Revue des Questions Scientifiques, Tome XXV, 1934.