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L’Apparition de l’Homme/Les recherches pour la découverte des Origines Humaines en Afrique

La bibliothèque libre.
Éditions du Seuil (p. 263-273).


LES RECHERCHES
POUR LA DÉCOUVERTE
DES ORIGINES HUMAINES
EN AFRIQUE
AU SUD DU SAHARA



En août et septembre 1953, j’ai eu l’occasion[1] de retourner en Afrique du Sud, que j’avais quittée à l’automne de 1951. Et j’ai été surpris de constater combien, à deux ans d’intervalle, les recherches paléo-anthropologiques avaient, dans cette région particulièrement bien placée pour l’étude des Origines humaines, gagné en organisation, en précision et en intensité.

Je me propose ici d’énumérer brièvement, à l’usage des lecteurs de L’Anthropologie, les principales lignes d’attaque et d’avance présentement observables sur ce terrain.


A) Le crâne de Saldanha.[2]

À quelque 120 kilomètres au nord de Capetown, et à une douzaine de kilomètres à l’est de la baie de Saldanha[3], une formation dunaire partiellement consolidée apparaît par places sous un manteau de dunes récentes. Par érosion éolienne, ce système relativement tendre de dépôts calcifiés ou ferrugineux se creuse de nombreuses cuvettes. Et dans ces cuvettes s’amassent en nombre (dégagés par ventilation, mais souvent encroûtés encore de leur gangue de « calcrète » ou de « ferricrète ») des ossements fortement fossilisés et des instruments.

Faune non particulièrement archaïque, mais où ne manquent cependant pas les types éteints : Palœoloxodon (un Éléphant à dents « de Mammouth ») ; Equus capensis et Bubalus baini (Cheval et Buffle de grande taille) ; Mesochœrus (un Phacochère géant) ; Griquatherium (?) (un grand Giraffidé). Industrie à bifaces : Acheuléen (Stellenbosch) final, suivant les spécialistes[4].

C’est dans cette localité de Hopefield, étroitement surveillée depuis 1951 par les anthropologistes et préhistoriens de l’Université de Capetown, que, en janvier 1953, Keith Jolly a eu la chance de recueillir les fragments (ajustables entre eux) d’une calotte crânienne comparable, pour son degré de conservation, à la fameuse calotte de Trinil (spécimen de Dubois). Crâne épais et surbaissé, limité antérieurement par un très fort bourrelet sus-orbitaire et, postérieurement, par un très fort torus occipital.

Les recherches continuent sur le site, dans l’espoir de recueillir les éléments permettant de déterminer plus exactement la hauteur de la boîte crânienne, et de savoir quelles étaient la forme de la mandibule et celle de la face, dans ce remarquable type humain.

Tel quel, le spécimen est encore trop incomplet pour permettre des rapprochements précis. Déjà, cependant, l’on peut affirmer que, par ses caractères crâniens les plus généraux, l’Homme de Saldanha est morphologiquement très voisin de l’Homme de Rhodésie, et plus encore peut-être (si l’on considère la forme et la position du torus occipital) de l’Homo soloensis.

Comme l’Homme de Rhodésie donc, mais (à en juger par la faune et l’industrie associées) d’un cran plus ancien que celui-ci[5], le nouveau fossile représenterait, en Afrique, la frange para-sapiens de quelque noyau sapiens (ou præ-sapiens} très ancien, dont l’existence apparaît chaque jour plus probable, encore que ses restes osseux (j’entends des restes incontestables) demeurent toujours à trouver.

D’où l’intérêt anthropologique considérable de la découverte. Et d’où l’importance — bien comprise à Capetown — de ne pas ralentir, à Hopefield, les investigations.


B) Les fouilles de Makapan.

À 250 kilomètres au nord de Prétoria, le long des pentes dolomitiques de la vallée de Makapan, un chapelet de grottes ou fissures s’échelonne à différents niveaux : les plus basses (en aval) complètement remplies et intensément stalagmitisées (brèches à Australopithèques) ; les plus hautes (en amont) encore partiellement ouvertes, et contenant (généralement au-dessus de puissantes stalagmites de base) divers dépôts archéologiques inégalement consolidés.

C’est vers la partie moyenne de ce système, dans la grotte presque comblée, dite « Grotte des Foyers » (Cave of the Hearths) que, de mai à octobre 1953, appuyés par la Wenner-Gren Foundation, le Dr. van Riet Lowe et ses collaborateurs[6] ont poussé des fouilles de grand style, comme les préhistoriens n’en avaient encore jamais menées en Afrique, au sud du Sahara.

L’objectif de l’entreprise était de dégager et de vider une épaisse série (paléolithique ancienne) de brèches et de cendres, localement très consolidées[7] reconnues, dès 1947, au cours de sondages préliminaires, par le Dr. van Riet Lowe. Ceci avec un secret espoir de mettre la main sur quelques restes osseux appartenant à l’Homme des bifaces[8].

Cette dernière attente, jusqu’ici, ne s’est pas réalisée. Mais en revanche un autre résultat, presque aussi important, bien que moins prévu, est apparu pendant les travaux.

D’une part, au cours de l’enlèvement des dépôts meubles (une dizaine de mètres) recouvrant les foyers à bifaces, une riche et complète série paléolithique moyenne (Pietersburg supérieur, moyen et inférieur) a été trouvée, pour la première fois, en niveaux superposés et même partiellement discordants.

D’autre part, au-dessous des couches à bifaces, une succession de brèches très dures, alternant avec d’épaisses stalagmites, est devenue apparente, par lesquelles, espère-t-on, une relation stratigraphique directe s’établira enfin, pour la première fois aussi, au cours de la campagne de 1954, entre couches à Homme et couches à Australopithèques.

Si bien que, à la fois par le haut et par le bas, une section type, comme on n’en possédait pas encore dans la région, peut être décidément considérée comme en voie d’établissement prochain à Makapan.

Dans cette belle série, sans doute, une grave lacune subsiste. Rien n’a encore été trouvé en grotte, au Transvaal, représentant la base du Paléolithique ancien (« Chelléen » et « Préchelléen », c’est-à-dire Stellenbosch inférieur et Pebble-industry). Mais voici que cette année, tout justement, de nombreux bifaces « chelléens » très roulés ont été recueillis, à la sortie même de la vallée de Makapan, dans les graviers de base d’une terrasse latéritisée contenant in situ une industrie d’âge Stellenbosch supérieur[9]. Tout porte à croire que des outils du même type « abbevillien » finiront par apparaître (en 1954 ou en 1955) dans l’une ou l’autre des brèches subordonnées aux cendres consolidées de la Grotte des Foyers.

Et alors Makapan sera devenue un nouveau « Gastillo » pour l’Afrique au sud du Limpopo.


C) La question du Pré-chelléen.

Au Kenya (Olduvay) l’existence d’une industrie de galets éclatés (« pebble-industry »), antécédente (et sous-jacente) à celle des premiers bifaces, a été positivement établie par Leakey. Et, depuis lors, la présence de ce stade culturel primitif (particulièrement important pour l’histoire des Origines humaines) a été signalée un peu partout, de l’Uganda au Transvaal, à travers l’Afrique au sud du Sahara. Mais ceci pas toujours sur indications bien sûres. En vertu même de son caractère atypique, le « Kafuan » (comme on l’appelle) ne peut être identifié définitivement comme tel que sur preuves statigraphiques ou paléontologiques formelles. Et ces preuves ne sont pas toujours faciles à fournir.

Il vaut donc la peine de signaler ici, comme spécialement intéressantes pour la préhistoire africaine, les deux séries d’observations suivantes, faites tout dernièrement : les unes dans la vallée du Vaal et les autres en Rhodésie du nord, autour de Lusaka.

a) Le long du Vaal, où elle abonde, la pebble-industry n’était connue jusqu’ici qu’à l’état flottant, et très usée, dans une nappe résiduelle de hauts graviers complètement siliceux (Old gravels) dérivés, par concentration, d’une importante série torrentielle (Older gravels)[10], d’âge peut-être pliocène, dans laquelle n’a encore été reconnue aucune trace d’activité humaine. Grâce à une heureuse trouvaille due aux Drs. van Riet Lowe, Desmond Clark et Kenneth P. Oakley[11], nous savons maintenant que le Kafuan du Vaal (autour de Kimberley) existe in situ, à l’état non usé[12], dans une série particulière (incomplètement appauvrie et très fortement calcifiée) de graviers résiduels, intercalés entre les (Older gravels) (également calcifiés) et le manteau (non calcifié)des (Old gravels). Et, de l’affaire, c’est l’individualité de la pebble industry qui s’affirme dans la région, sans pourtant que son âge (certainement très ancien) puisse encore être absolument précisé.

b) Dans le karst du pays de Lusaka (c’est-à-dire juste au sud de Broken Hill), Desmond Clark et Oakley viennent de reconnaître (1953), et j’ai pu vérifier, la présence régulière d’une brèche fossilifère ancienne contenant (et contenant uniquement, semble-t-il) une industrie de cailloux cassés[13]. Par exploitation systématique et exhaustive de quelques poches bien choisies, contenant une brèche de ce type, on espère pouvoir bientôt décider la question de savoir si un Préchelléen authentique existe en Rhodésie ; et comment ce Pré-chelléen (s’il existe) se situe par rapport à une certaine faune fossile qui (dans les brèches d’Angola, notamment) rappelle curieusement celle des couches sud-africaines à Australopithèques.


D) Le problème des Australopithèques.

Depuis l’achèvement, en 1952, par le Dr. Robinson, des travaux lancés à Swartkrans[14] par Broom, et en attendant (pour bientôt) de nouvelles prospections pour de nouvelles fouilles, la chasse aux Australopithèques se poursuit surtout en laboratoire[15], parmi les blocs de brèches fossilifères provenant, soit des déblais laissés par les anciens fours à chaux de Makapan, soit des diverses fissures de la région de Sterkfontein. Et je me suis trouvé arriver en Afrique juste à point pour admirer :

a) de Sterkfontein, un nouveau museau de Plésianthrope à dents supérieures et inférieures remarquablement conservées ;

b) de Makapan, une très belle nouvelle demi-mandibule d’Australopithecus prometheus ;

cependant que, dans un bloc ramené de Sterkfontein, on me montrait un bassin complet (avec vertèbres lombaires en place) de Plésianthrope, en cours de dégagement.

De l’étude incessante du matériel qui ainsi graduellement s’accumule, il ressort, avec une évidence croissante, que les Australopithèques représentent un groupe bien défini, et passablement complexe, de Para-hominiens, où Robinson[16], en se basant sur certains caractères des dents (canines, spécialement) et des os nasaux, propose de distinguer deux branches majeures : l’une représentée par Paranthropus, et l’autre comprenant Plesianthropus et les Australopithèques proprement dits.

En ce qui concerne l’âge géologique de la sous-famille, les avis continuent à être partagés. Robinson, Oakley, et (?) Cooke tendent toujours à regarder les Australopithécinés comme un groupe ayant vécu côte à côte avec l’Homme jusqu’au Pléistocène moyen. Tout ce que j’ai vu sur place me persuade, au contraire, que Homme et Australopithèques sont exclusifs l’un de l’autre (ceux-ci ayant été évolutivement relayés par celui-là) dans les gisements.

Un pas important se trouverait fait en direction de la solution du problème si les fouilles de Makapan établissaient demain (comme tout l’annonce, cf. ci-dessus) que les couches à Australopithèques représentent, au-dessous des couches à bifaces, un système ne contenant aucune trace d’industrie, et où minéralisation et fossilisation atteignent une intensité d’ordre caractéristiquement différent.


E) Le Pléistocène de la région du Rift.

En contraste marqué avec le Transvaal et la Rhodésie, où, en dehors des grottes et fissures, les dépôts pléistocènes sont peu épais, fortement concentrés et pauvres en fossiles, le pays du Rift (Grands Lacs) contient un peu partout (par exemple à Olduvay, Kenya, à Kaiso, en bordure du Lac Albert, Uganda, et à la pointe nord du Lac Nyassa) d’imposantes séries lacustres stratifiées où le Quaternaire est représenté, depuis sa base la plus inférieure, par une succession de niveaux riches à la fois en ossements et en pierres taillées.

Pour diverses raisons, politiques et autres, le travail, depuis deux ans, s’est trouvé ralenti dans ce domaine de choix. Mais le Dr. Leakey n’attend qu’une éclaircie pour exploiter à fond, à Olduvay, un certain horizon argileux (ancien marais), pétri de bifaces (du Stage I) et de restes d’Ongulés archaïques (Pelorovis, Sivatherium), où « il espère trouver quelque reste d’Homme chelléen ». Et les couches de Kaiso auront aussi bientôt leur tour, espérons-le.

De toutes façons, aussi bien par l’importance de ses formations pléistocènes que par sa position géographique au foyer même (présumé) de l’évolution des faunes africaines pliocènes, le Rift se détache de plus en plus clairement comme la région du monde où nous pouvons espérer cerner de plus près que nulle part ailleurs la question des Origines humaines.[17]

  1. Encore une fois avec l’appui et pour le compte de la Wenner-Gren Foundation de New-York.
  2. Cf. A. J. H. Goodwin. Hopefield : the Site and the Man (The South African Archœological Bulletin, vol. VIII, no 30, juin 1953, pp. 41-46) ; et M. R. Drennan. A preliminary Note on the Saldanha skull (South Africain Journal of Science, vol. 50, no 1, août 1953, pp. 7-10).
  3. Sur la ferme d’Elandsfontein, près de la petite ville de Hopefield.
  4. Mêlés au Stellenbosch, mais d’apparence beaucoup plus fraîche, de petits bifaces du Middle Stone Age se recueillent aussi dans les cuvettes d’érosion. Jusqu’à nouvel ordre, je pense qu’il faut les regarder comme étrangers à la formation.
  5. Faunistiquement et culturellement, il paraît maintenant établi que l’Homme de Rhodésie est le représentant, au Pléistocène final, d’une culture paléolithique supérieure (Middle Stone Age) (et non, comme l’Homme de Saldanha, le représentant pléistocène moyen d’une culture paléolithique ancienne finissante). Cf. Kenneth P. Oakley, New Evidence Regarding Rhodesian (Broken Hill) Man (Yearbook of Physical Anthropology, The Viking Fund, 1949, pp. 53-54).
  6. MM. Kitching et Mason.
  7. Et riches en bifaces du type « Stellenbosch final », c’est-à-dire culturellement comparables aux gisements dunaires de Hopefield.
  8. Espoir fortifié par la découverte faite en 1947 par le Dr van Riet Lowe, dans ces couches à bifaces précisément, d’un fragment antérieur de mandibule (appartenant à un enfant de douze ans environ), mandibule décrite comme « néanderthaloïde » par le Dr. R. Dart (The South African Archœological Bulletin, vol. iii, no 12, 1947).
  9. Un biface non roulé, de type « abbevillien », a même été extrait, en août dernier, d’une brèche de pente, juste au-dessous de la Grotte des Foyers.
  10. Formant terrasses à 80 et 100 pieds au-dessus du Vaal. Ces Older gravels, localement exploités (comme les Old gravels, mais moins intensément que ceux-ci) par les chercheurs de diamants, contiennent une bonne moitié d’éléments basaltiques pourris.
  11. Cf. C. van Riet Lowe. The Kafuan Culture in South Africa (The South African Archeological Bulletin, vol. VIII, no 30, 1953, pp. 27-31).
  12. Et sans aucun mélange d’industrie plus récente.
  13. La même élémentaire industrie s’observe (à l’exclusion de tout outillage de type plus avancé) à la base des graviers résiduels ferrugineux répandus sur le haut plateau, entre Livingstone et Lusaka.
  14. Fissure à Paranthropus et Telanthropus.
  15. À Johannesburg (École de Médecine) chez le Dr. R. Dart ; et à Prétoria (Transvaal Museum) sous la direction du Dr. Robinson. À Prétoria, Robinson a mis au point une méthode de dissolution des brèches par l’acide acétique qui, pour la vitesse et la perfection du dégagement des fossiles, donne des résultats surprenants.
  16. Cf. un article de lui, à paraître incessamment dans Evolution.
  17. L’Anthropologie, t. 58, 1954.