L’Apparition de l’Homme/Les singularités de l’Espèce Humaine, suivi de La singularité du Phénomène chrétien
LES SINGULARITÉS
DE L’ESPÈCE HUMAINE
INTRODUCTION
LES TROIS PEURS DE L’ESPÈCE HUMAINE
ET LEUR REMÈDE
mesure que, sous la pression croissante de la totalisation
humaine, nous nous trouvons davantage conduits[1]
à penser et à sentir, non plus seulement à l’échelle de
la Société, mais aux dimensions de l’Espèce, trois peurs
essentielles (symptômes divers d’un seul et même désir de
survivre et de super-vivre) montent en nous et autour de nous,
comme une ombre.
Peur d’abord d’être perdus dans un monde si grand, et si rempli d’êtres indifférents ou hostiles, que l’Humain semble décidément n’y signifier plus rien.
Peur ensuite d’être désormais et pour toujours réduits à l’immobilité, — pris, comme nous le sommes, dans un groupe zoologique tellement stabilisé que, même si le monde se trouvait orienté, par nature, vers quelque sommet de conscience, à cette cime il nous faudrait, par suite de l’épuisement biologique de notre espèce, renoncer à arriver jamais.
Peur, enfin, d’être enfermés, emprisonnés, à l’intérieur d’un monde irrémédiablement clos, où, même si l’Humanité ne se trouvait présentement ni perdue, ni arrêtée, elle ne saurait éviter de se heurter demain, parvenue au pic de sa trajectoire, à une infranchissable barrière de réversibilité, la forçant à retomber en arrière.
Peur de ne pouvoir se faire entendre de personne. Peur de ne plus pouvoir bouger. Peur de ne pouvoir pas sortir…
Triple crainte trahissant au cœur de chaque élément pensant de l’Univers le même vouloir obstiné d’être distingué, achevé, sauvé.
Sans que je l’aie cherché, c’est à chacune de ces trois formes d’angoisse, point par point, chapitre par chapitre, que l’essai ici présenté se trouve apporter un remède.
Le pouvoir de réfléchir faisant accéder l’Homme à un compartiment supérieur et privilégié des choses (première partie) ; Le pouvoir de se co-réfléchir lui conférant le pouvoir de repartir évolutivement dans un domaine entièrement nouveau (deuxième partie) ;
Un point critique d’ultra— (ou supra-) réflexion, enfin, se dessinant au terme de ce rebondissement comme une issue ouverte sur l’irréversible (troisième partie).
Trois singularités naturelles de l’Espèce, en somme, capables de transformer en un solide goût de vivre, après les avoir apaisées une à une, les trois anxiétés éveillées dans notre esprit par une rencontre trop brusque, et encore trop fraîche, avec les réalités de l’Évolution.
Ainsi pourraient se résumer, sinon dans l’intention qui les a dictées, au moins dans l’impression qui s’en dégage, les considérations développées au cours de ces pages.
Jadis, pour rassurer ses vertiges métaphysiques, l’Homme aimait à se considérer comme ontologiquement et spatialement placé au cœur même de l’Univers. Aujourd’hui, nous pouvons arriver, plus sérieusement et plus fructueusement, au même résultat en reconnaissant que, pour l’Homme et à partir de l’Homme (non point à cause de quelque anomalie merveilleuse de l’Humain, mais en vertu d’une structure profonde et générale de l’Évolutif), le monde se comporte, vis-à-vis de ses éléments pensants, avec les soins préservateurs et collecteurs d’un système convergent.
Voilà ce que, en dehors de toute métaphysique et de tout finalisme extra-naturel, je vais essayer de faire voir, comme je le sens.
À ce néo-anthropocentrisme de mouvement (l’Homme non plus centre, mais flèche lancée vers le centre d’un Univers en voie de rassemblement) on ne manquera pas de faire des objections. Pour établir ma thèse, il me faut, en effet, poser successivement trois affirmations :
— l’une sur la nature critique du pas de la Réflexion (première partie) ;
— l’autre sur la valeur biologique du Social (deuxième partie) ;
— la troisième sur la capacité possédée par l’Univers de soutenir et d’alimenter jusqu’au bout (sans faiblir ni s’épuiser avant l’heure) le processus de l’Hominisation (troisième partie).
Et ces trois options, si appuyées soient-elles sur une masse de faits qu’elles groupent et clarifient sans effort, risquent à première vue de paraître a-scientifiques à beaucoup de ceux qui me liront.
Dans notre « Physique » présente du Monde (comme eût dit Aristote), l’Homme, qui, de par son état d’extrême arrangement organique et d’extrême intériorisation psychique, devrait normalement se poser en clef structurelle de l’Univers, est encore traité comme un accident ou un incident, dans la Nature.
À ceux qui qualifieront de fantaisiste ou de poétique l’interprétation des faits que je présente, je demande simplement de me montrer (pour que je m’y range) une perspective qui intègre plus complètement et plus naturellement que la mienne, dans les cadres de notre Biologie et de notre Énergétique, l’extraordinaire (et si méconnu !) Phénomène humain.
I
LA SINGULARITÉ ORIGINELLE
DE L’ESPÈCE HUMAINE
OU LE PAS DE LA RÉFLEXION
La singularité de l’espèce humaine[2], dont l’étude et la défense font tout le dessein de cet ouvrage, éclate principalement dans les caractères actuels de ce que nous appellerons, tout au long de ces pages, la noosphère (ou enveloppe pensante) de la Terre. Mais justement parce que, formant une vraie singularité (et non une simple irrégularité) dans l’Évolutif, l’Humain naît non point d’un accident, mais du jeu prolongé, des forces de cosmogénèse, ses racines doivent théoriquement pouvoir (et en fait elles peuvent, pour un œil averti) se reconnaître et se suivre à perte de vue dans le passé, en arrière : non seulement dans la « mutation » neuropsychique d’où est issu, vers la fin du Tertiaire, le premier animal pensant de la Terre ; mais, plus loin encore, en descendant, jusqu’au bas de la tige des Primates ; et même, plus bas tout à fait, dans les mécanismes mêmes par où, depuis quelques billions d’années, ne cesse de se tisser sur soi l’Étoffe de l’Univers[3].
Reconstruire plausiblement, depuis les origines, en utilisant ces divers points de repère, une courbe générale de l’Hominisation, sur laquelle nous établir solidement avant de nous risquer à disserter sur l’Homme d’aujourd’hui et l’Homme de demain : tel est l’objet de cette première partie, naturellement divisée en quatre chapitres, sous les titres suivants :
A) Deux mécanismes fondamentaux de l’Évolution : Corpusculisation et Ramification de la Matière.
B) La lignée des Primates et l’axe de pré-Hominisation au sein de la Biosphère.
C) Le pas de la Réflexion, et la naissance de la Noosphère.
D) Place et répartition probables du Pensant, à travers l’Univers.
A) Deux mécanismes fondamentaux de l’Évolution :
Corpusculisation et Ramification.
D’après ce que nous disent les physiciens — parlant avec l’autorité que leur donne un système complet d’expériences réussies, — l’Énergie cosmique, prise sous la forme la plus primordiale, la plus tendue, la plus « radiante » que nous lui connaissions, se révèle déjà granulée (photons) : cette granulation se « matérialisant » rapidement en un essaim d’éléments formidablement nombreux, formidablement petits, et souvent formidablement brefs dans leur existence : les éléments positifs, négatifs ou neutres de l’atome.
Or cette corpusculisation initiale n’est que le début ou amorce d’un interminable processus d’ « ultra-corpusculisation » se poursuivant en deux directions secrètement conjuguées, encore que d’apparences extrêmement différentes.
1o Suivant une première direction, sous l’action dominante de la Gravité, la Matière (parvenue à un suffisant degré d’atomisation) s’agrège en masses spiralées (galaxies), puis sphériques (étoiles, planètes), au sein desquelles (malgré une certaine structure zonaire de l’ensemble) les éléments atomiques se trouvent en quelque façon noyés et désindividualisés. Par ordre de grandeur, toute la série astronomique.
2o Suivant la deuxième direction, et en dépendance apparemment des forces électromagnétiques, la Matière s’arrange en petits systèmes fermés, de plus en plus compliqués et centrés[4], où chaque élément se superindividualise (s’accentue) fonctionnellement en s’incorporant[5].
Toute la série atomique d’abord, bien plus longue que nous ne pensions ; et cependant (malgré ses isotopes et ses transuraniens) relativement limitée dans ses combinaisons d’électrons, de protons et de neutrons.
Toute la série moléculaire ensuite, où, au niveau de la chimie organique, le nombre des atomes associés dans chaque particule (sans parler du nombre de leurs interliaisons) atteint rapidement des chiffres astronomiques.
Et, enfin, inévitablement rejointe à travers les plus grosses protéines, toute la série zoologique formée par les êtres vivants : puisque, si l’on y prend garde, la cellule (et, de proche en proche, l’Homme ou la Baleine) ne sont rien autre chose que d’énormes super-molécules…
Comparée à la « pseudo-corpusculisation » d’agrégation donnant naissance à la série astronomique, cette « eu-corpusculisation » d’arrangement[6], parce qu’elle se termine sur des groupements de grosseur moyenne, a des apparences modeste. Mais nous savons maintenant, à force d’analyses de toutes sortes, que, par ses trois segments successifs (le physique, le chimique et le biologique), elle se développe, « transversalement » au très petit et au très grand (fig. 1), dans une forme spéciale d’infini, aussi réel que ceux (seuls habituellement considérés) de l’infime et de l’immense : le troisième Infini de la Complexité organisée.

Fig. 1 « — Courbe suggérant une distribution naturelle des corpuscules (eu-corpuscules) organisés, en fonction de leurs dimensions linéaires et de leur complexité, celle-ci étant approximativement exprimée en nombre d’atomes incorporés. La courbe, partant de l’infime très simple (éléments nucléaires), monte rapidement jusqu’aux premiers corpuscules vivants (virus). Au delà, elle s’élève plus lentement, la taille variant peu avec l’arrangement. La courbe est tracée asymptotiquement au rayon de la terre, pour exprimer que la plus vaste et la plus haute complexité édifiée, à notre connaissance, dans l’Univers, est celle de l’Humanité planétairement organisée en noosphère.
Sur l’axe Oy j’ai indiqué (d’après J. Huxley) la longueur (ou diamètre) des principaux objets-repères identifiés jusqu’à ce jour par la science dans la nature, depuis les plus petits jusqu’aux plus grands. Suivant quelques physiciens, la longueur 1013 aurait des chances de représenter un quantum (minimum) absolu de longueur dans l’Univers, et dans ce cas devrait être prise (au lieu de 10-20) comme origine des axes.
a, point critique de Vitalisation ; b, point critique de Réflexion (Hominisation).
Et, de l’affaire, nous voilà amenés à soupçonner deux choses importantes.
La première, c’est que les phénomènes de Vie et de Conscience, si difficiles jusqu’ici à localiser dans l’Univers, pourraient bien ne pas être autre chose que les propriétés particulières à une Matière portée à de très hautes valeurs d’arrangement et de centration[7].
Et, la seconde, c’est que, pour continuer à suivre, dans le cas des vivants supérieurs, la marche (rapidement impossible à chiffrer) de la Complexité corpusculaire, il suffirait apparemment d’observer comment varie chez eux l’effet direct et spécifique de cette Complexité : à savoir la Conscience, — celle-ci étant finalement appréciée dans chaque cas par la perfection cérébrale du système nerveux.
Nous allons bientôt voir les avantages de ce changement de variable, en traitant des phénomènes de Spéciation.
Expliquant partiellement le mécanisme d’un aussi remarquable glissement de l’Énergie cosmique vers des états corpusculaires de plus en plus compliqués, deux facteurs quantitatifs sont reconnaissables à première vue. D’une part, un effet de compression, où reparaît le rôle de la Gravité (dans la mesure où celle-ci, avec chaque astre qu’elle engendre, fait apparaître une surface fermée sur laquelle « s’arranger » est, pour les particules, un moyen de ne pas « s’écraser »). Et, d’autre part, un jeu de grands nombres, susceptible de faire sortir, entre un nombre inimaginable d’éléments constamment agités entre eux sous pression, et ceci pendant des durées immenses, les plus improbables des combinaisons.

Fig. 2. — Courbe d’évolution de l’Énergie en fonction des deux courants cosmiques fondamentaux de complexité-conscience et d’entropie.
Suivant Ox, l’Énergie détend. Suivant Oy, elle s’arrange (se « corpusculise ») et s’ « intériorise ».
Sa, Sb, deux formes différentes de la courbe suivant que, parvenue à son sommet (apex) évolutif, l’Humain rétrograde (en complexité-conscience), ou bien au contraire s’évade à travers un point critique d’ « ultra-réflexion » (? par séparation entre « radial » et « tangentiel », cf. ci-dessous, fin de la dernière partie).
Mais ces combinaisons exceptionnelles, justement, comment se maintiendraient-elles, une fois apparues ; et surtout comment grossiraient-elles additivement (ainsi qu’elles le font) une fois amorcées, s’il n’existait pas, dans le Weltstoff lui-même, quelque « Gravité de deuxième espèce » [8] sélectionnant préférentiellement, en dépit de sa rareté et de sa fragilité, tout ce qui, depuis l’Atome jusqu’au Vertébré, tombe (c’est-à-dire monte) en direction d’une centro-complexité maxima ?
Depuis ses débuts, la science moderne n’a pas cessé de se développer sous le signe trop exclusif de l’Entropie (c’est-à-dire de l’usure et de la désintégration universelle). Il serait temps de reconnaître que « transversalement » (ici encore) à une détente irrésistible de l’Énergie universelle, et conjugué avec cette détente, un deuxième et non moins irrésistible courant existe, forçant cette même Énergie à décrire, en se relâchant, un long circuit dans le toujours plus Complexe, c’est-à-dire, identiquement, dans le toujours plus Conscient (fig. 2).
C’est à l’axe cosmique, à la fois d’arrangement physique et d’intériorisation psychique, trahi par cette dérive ou orthogenèse de fond[9], que je me référerai constamment dans la suite, chaque fois qu’il s’agira d’apprécier la signification d’un événement ou d’un processus en valeur absolue.
Axe de complexité-conscience, l’appellerai-je, transposable utilement, je répète, en axe de céphalisation (ou cérébration) à partir de l’apparition dans la Nature des systèmes nerveux.
Le long de la courbe de corpusculisation (eu-corpusculisation) dont nous venons de reconnaître l’existence (cf. fig. 1), les particules ont l’air de se succéder régulièrement, — comme les raies d’un spectre où les longueurs d’onde seraient remplacées par des valeurs de complexité croissantes. Mais ceci, bien entendu, n’est qu’une apparence ; car, entre les diverses régions de ce spectre, nous le savons, un certain nombre de paliers critiques se placent, de part et d’autre desquels non seulement certaines propriétés des particules, mais le processus même de leur genèse, se modifient profondément. Tel, par exemple, quelque part au milieu des protéines, le point critique de « vitalisation ».
En deçà de la Vie, l’histoire de chaque corpuscule (si lentement et additivement édifié que soit celui-ci) paraît être une affaire strictement individuelle. À l’aide d’autres molécules, ou de nouveaux atomes, graduellement agencés, c’est constamment une certaine molécule (toujours la même molécule) qui se bâtit. Des pierres qui s’ajoutent, ou se retirent, ou s’échangent : mais toujours pour une même maison.
À partir de la Vie, au contraire (et justement peut-être à raison de l’effarante complexité montante des édifices à assembler), l’effort de construction se divise et s’étale, à la fois dans l’espace et dans le temps. D’une part, grâce au « truc » étonnant de la reproduction, le corpuscule se transforme en population, avec multiplication des effets de tâtonnements et de chances. Et, d’autre part, simultanément, il s’étire en chaînes, suivant lesquelles les accroissements éventuels de complexité peuvent être essayés, triés et assimilés un à un, — dans une souplesse continuellement renouvelée. D’individuelle qu’elle était dans la pré-Vie, la complexification est devenue linéaire : ce simple changement déclenchant toutes les complications ramifiantes de la Genèse des Espèces sur laquelle je dois m’arrêter un instant avant d’aborder directement le problème de l’Homme et de l’Hominisation.
Essentiellement, nous disent les généticiens, la Spéciation, prise à tous ses degrés (c’est-à-dire jusque dans le cas des genres, familles, ordres et autres produits de macro-évolution), opère à partir et en fonction de deux mécanismes élémentaires (je les appellerai, par commodité, groupement et clivage} décelables expérimentalement, à l’échelle du microévolutif, dans toute population prise en cours de reproduction active sur elle-même.
Groupement, d’abord. Traités statistiquement, les divers éléments formant une même population à un moment donné ne se distribuent pas avec une densité homogène. Mais, comme les coups sur une cible, ils se groupent autour d’un certain type moyen[10], pouvant servir à caractériser l’espèce ou la sous-espèce.
Et clivage, ensuite. Par effet bien constaté de mutation, un deuxième foyer de groupement (défini par la fréquence dominante d’un nouveau caractère) finit tôt ou tard par apparaître (encore par jeu de grands nombres) au sein de l’espèce la mieux équilibrée, — phénomène entraînant la formation, et préparant l’isolement, d’une autre « espèce ». Puis vient le tour d’un troisième foyer, amorçant un nouveau dédoublement de la population considérée. Et ainsi de suite.
Laissée à elle-même, toute population en cours de multiplication tend de la sorte à se consolider sur soi, en même temps que, par segmentation, elle donne naissance à une gamme de formes légèrement divergentes les unes des autres. Elle se granule automatiquement (comme l’Énergie elle-même !…) par effets de grands nombres. Voilà ce que la Génétique est parvenue à établir en laboratoire, en traitant des vivants à rythme reproductif particulièrement rapide.
Or, nous apprend à son tour et sans ambiguïté la Paléontologie, ce phénomène de granulation morphologique, si on le suit sur des durées de l’ordre du million d’années, ne se borne pas à une simple diversification des caractères. Il ne se termine pas sur un simple éventail de types fixés, dispersés suivant des azimuts différents. Mais, ou bien (ce qui n’est pas encore un fait établi, mais semble probable) par accentuation directe de certaines formes sur elles-mêmes, — ou bien (ce qui est abondamment prouvé) par succession de mutations se relayant additivement toujours dans le même sens, un axe moyen de progression morphologique (un trend, dit-on en anglais) se dessine, à la fois statistiquement et sélectivement, dans le complexe des lignées apparentées : axe dont on peut discuter s’il trahit une « préférence », ou bien, au contraire, une « inertie » de type spécial, dans la Matière vivante ; mais axe dont l’existence se manifeste universellement chez les « groupes d’espèces » apparentées, pourvu que de ces groupes on puisse observer l’histoire sur une longueur de temps suffisante.
Ainsi se constitue le phylum ; à savoir une unité zoologique hautement naturelle, qu’il faut bien souvent se résigner à représenter, sur les schémas, comme une simple ligne, mais qui, à l’analyse, se résout en un faisceau (on pourrait dire « une population ») d’espèces légèrement décalées et divergentes les unes par rapport aux autres[11].
Et ainsi, du même coup, se révèle la structure fibreuse d’une Biosphère qui, en fin de compte, n’est pas autre chose qu’un feutrage d’éléments phylétiques de toutes grosseurs et de toutes tailles, étroitement enlacés les uns avec les autres à la surface de la Terre.
Nous insistions plus haut sur l’orthogénèse générale de corpusculisation, sur l’ « orthogénèse de fond » qui, disions-nous, entraîne toute Matière vers le plus compliqué et le plus conscient. Voici maintenant, dans le cas des substances vivantes, une deuxième dérive (une sous-dérive} qui se dessine : l’orthogénèse de spéciation, orientée, suivant un nombre incroyable de directions diverses, vers le plus différencié, sous toutes ses formes[12].
Voyons s’il ne serait pas possible, par hasard, de saisir quelque relation simple et féconde entre les deux mouvements.
B) La lignée des Primates ou l’axe de pré-Hominisation
Tel qu’il s’étale dans les traités de Systématique, le monde des phyla (que ceux-ci soient vivants ou éteints) se présente d’abord comme une forêt inextricable, où nous pouvons avoir à bon droit l’impression d’être biologiquement perdus. Quelle place notre espèce tient-elle ? et, du reste, y a-t-il même des places définissables, dans cette prolifération déconcertante où chaque tige, chaque tronc paraît s’élancer suivant un angle à soi, vers quelque réussite de type différent ? De quel droit décider que, biologiquement parlant, un Protozoaire est moins qu’un Métazoaire ? ou qu’une Araignée n’est pas aussi parfaite en son genre qu’un Mammifère ? En définitive, tout ne se vaut-il pas dans les diverses expressions de la Vie ?
Voilà ce que, faute apparemment d’avoir assez réfléchi à la « loi de complexité-conscience », répètent autour de nous des maîtres respectés. Et voilà ce que, instinctivement, nous sentons être faux. Mais voilà aussi ce à quoi, par crainte de paraître naïvement vaniteux de notre condition d’hommes, nous ne savons parfois trop que répondre… Comme si, pour nous guider et nous situer dans la jungle des formes zoologiques, nous n’avions pas un critère ou index fort simple, — celui-là même que je signalais ci-dessus en parlant des progrès, au monde, de la Corpusculisation : je veux dire le développement relatif des systèmes nerveux.
Chez les vivants supérieurs (tout étudiant le sait), le système nerveux, étudié dans les phyla les plus divers, laisse voir une même tendance, parfaitement claire, à se ramasser, céphaliquement, en ganglions de plus en plus importants. Qu’il s’agisse d’insectes ou de Vertébrés, il est rare, qu’un groupe vivant, quel qu’il soit, pourvu qu’on puisse le suivre sur un espace de temps assez prolongé, ne manifeste pas une avance notable en direction de ce qu’on peut appeler indifféremment la céphalisation ou la cérébration[13]. Ceci avec le résultat global que, d’âge géologique en âge géologique, on peut estimer que, soit en pourcentage, soit en quantité absolue, la masse de matière cérébralisée n’a pas cessé de monter (et ceci de plus en plus rapidement) au sein de la Biosphère.
À cette dérive générale des formes vivantes vers des types de mieux en mieux céphalisés, il ne paraît pas que la Science ait jusqu’ici attaché un intérêt particulier. Simple parallélisme évolutif, se borne-t-on à dire. Et pourtant, si peu qu’on admette l’identité ci-dessus proposée entre « axe de complexité-conscience » et « axe zoologique de cérébration », quelle révélation !
Conformément aux données les plus élémentaires de l’expérience, essayons, en effet, de répartir symboliquement les divers phyla cérébralisés que nous connaissons suivant les rayons d’un demi-cercle (fig. 3) : chaque rayon phylétique faisant avec le diamètre x’Ox un angle proportionnel à sa vitesse (à son gradient) de cérébration. Et puis regardons.
Au premier regard jeté sur le dessin ainsi obtenu, deux choses sautent aux yeux, éclatantes à la fois de signification et de simplicité.

Fig. 3. — Expression symbolique de l’ « onde de cérébration ».
Oy, axe de cérébration (orthogénèse de fond).
x’Ox, axe de différenciation morphologique (orthogénèse de forme).
OA, OB, etc., divers phyla cérébralisés.
a, b, etc., angles exprimant, pour chaque phylum, le rapport entre différenciation morphologique et cérébration. Chez les Primates, l’angle tend à se rapprocher de 90°.
D’une part, la multitude des espèces, sortant de sa confusion, s’arrange (statistiquement et dynamiquement) en une sorte d’onde chercheuse, « essayant » par tous les moyens, et dans toutes les directions possibles, de s’élever vers un niveau supérieur de centro-complexité. Loin d’être un phénomène simplement juxtaposé à la corpusculisation de la Matière, la différenciation ramifiante des espèces n’est rien autre chose (ni rien moins) que l’expression des innombrables essais physiquement nécessaires à l’établissement, au sein de la Biosphère, des états de très haute complexité.
Et, d’autre part, défini et découvert par cette sorte de tâtonnement de la Biogénèse, voici qu’un secteur privilégié se découvre axialement (suivant Oy) où la progression est à la fois la plus rapide et la plus active, parce que, dans cette direction, Orthogénèse cosmique de corpusculisation et Orthogénèse zoologique de différenciation (ou spéciation) coïncident. Ce qui, on le sait, est la définition même des Primates : les Primates chez qui, par un jeu unique de la nature, la dérive phylétique, au lieu d’affecter principalement la structure des membres, se confond avec la céphalisation.
Je ne ferai que rappeler ici, en passant, les étapes majeures de l’histoire des Primates. D’abord, leur apparition en Amérique du Nord et en Europe, au Tertiaire inférieur, sous l’aspect de très petits animaux, déjà remarquablement céphalisés « pour leur âge ». Puis, au Tertiaire moyen, leur séparation, à la fois géographique et morphologique, en deux groupes majeurs : l’un, plus ou moins abortif (malgré la luxuriance de ses formes), en Amérique du Sud ; et l’autre, le principal, centré sur l’Afrique, avec extension probable jusqu’en Indomalaisie. Et puis enfin, à partir du Miocène, la culmination de leur type (toujours avec l’Afrique comme principal foyer ?) sous forme anthropoïde.
Mais, en revanche, je ne saurais insister assez sur la singularité fondamentale possédée par leur groupe, arrivé à maturité, de représenter, sur la couche vivante de la Terre, la zone véritablement polaire où, après quelque deux billions d’années passées à osciller en toutes directions, était finalement parvenu à se fixer, dès avant l’apparition de l’Homme — sur la voie d’accès enfin trouvée vers une cérébration maxima, — l’axe principal terrestre de complexité-conscience.
Zone essentiellement critique par nature, où il est tout naturel qu’un événement extraordinaire n’ait pas tardé à se produire.
C) Le pas de la Réflexion,
et la naissance de la Noosphère.
Sur l’espace d’un seul million d’années (le dernier), on pourrait dire que la Terre a fait peau neuve. À la fin du Pliocène, elle était encore entièrement « sauvage » — c’est-à-dire sans la moindre trace de ce que nous appelons civilisation ou culture. Aujourd’hui, par contre, où qu’on aille, la présence de l’Homme, sous une forme ou sous une autre, est impossible à éviter.
Expliquant une pareille métamorphose, opérée en un temps aussi court, il nous faut bien supposer que, vers les débuts du Quaternaire, quelque chose de majeur s’est passé dans le domaine de la Vie ; quelque chose à la recherche de quoi consacrent, depuis plus de cent ans, le meilleur de leur activité la Paléontologie et la Préhistoire.
Or plus nous pensons enfin l’avoir encerclé, plus il semble que se dérobe entre nos mains le fameux « point d’Hominisation » que nous voudrions tant saisir. Et ceci, chose curieuse, non point tant par exagération que par réduction du « blanc de naissance », qui, disions-nous plus haut, vient automatiquement cacher à notre vue, par effet absorbant du Passé, le commencement de toutes choses. Car enfin, si entre les Australopithèques par exemple (certainement des Singes encore, — mais des Singes à petites canines, et qui se tenaient debout) et les Pithécanthropiens (certainement des Hommes déjà, — mais des Hommes à crâne allongé et surbaissé, où se trahit encore le Singe), un décrochement latéral existe bien, assez sensible pour que personne ne songe à mettre sur une même ligne les deux formes, la saute anatomique, il faut bien l’avouer, n’est pas plus marquée que bien d’autres rencontrées à l’intérieur de n’importe lequel des grands phyla que nous connaissons. Entre pré— (ou para-) hominiens et proto-hominiens, l’écart ne dépasse pas celui que nous avons coutume d’observer entre deux familles voisines !
Paradoxalement, l’Homme, qui a tout changé, par son apparition, sur l’étendue entière des continents, semble être apparu presque sans changement notable de phylum sur lequel il se trouve enté…
Serait-ce donc que sa singularité tant vantée ne correspond, après tout, qu’à un accident ou à une apparence ? Et ces savants auraient-ils raison qui ont soutenu, ou qui soutiennent encore, qu’entre Hominiens et Anthropoïdes aucune différence « de nature » n’existe, mais seulement une différence « de degré » : l’Homme, un animal plus astucieux peut-être, mais, au regard du biologiste, juste aussi animal que les autres[14] ?
C’est à l’encontre de cette opinion, et en m’appuyant sur tout ce que j’ai dit depuis le commencement de cette étude, que je voudrais faire voir ici à quel point l’hominisation de la Vie, en dépit de l’insignifiance apparente de ses répercussions ostéologiques (mais, en revanche, en plein accord avec le caractère révolutionnaire de ses conséquences « biosphériques »), exige scientifiquement d’être regardée comme un événement évolutif de première grandeur : pourvu que soit correctement défini au préalable dans sa nature psychique, et justement apprécié dans ses retentissements physiques, le phénomène mental dit « de la Réflexion ».
« L’Homme, un animal raisonnable », disait Aristote. « L’Homme, un animal réfléchi », précisons-nous aujourd’hui, mettant l’accent sur les caractères évolutifs d’une propriété où s’exprime le passage d’une conscience encore diffuse à une conscience assez bien centrée pour pouvoir coïncider avec elle-même. L’Homme non plus seulement « un être qui sait », mais « un être qui sait qu’il sait ». De la conscience à la deuxième puissance, comme on l’a dit avec une justesse profonde. Sentons-nous assez ce qu’il y a de radical dans la différence ?
Sous l’effet de ce passage du simple au carré, nous expérimentons tous que l’accès se trouve ouvert, pour le Conscient hominisé, à un nouveau monde intérieur : le monde de l’Universel pensé. Mais remarquons-nous assez que, simultanément, dans le domaine même du mesurable et du tangible, une autre forme de « généralisation » — encore par effet de Réflexion — devient possible, et se dessine : non plus seulement, pour notre connaissance, la perception systématisée du Temps total et de l’Espace total ; mais encore, pour notre action, la réalisation (au moins potentielle et initiale) d’un type particulier d’arrangement technico-social capable (et exigeant) de s’étendre sans rupture à la périphérie entière du Globe ? — À la différence des « simples » animaux, qui peuvent bien être ubiquistes, mais sans jamais parvenir à s’organiser en une seule unité biologique à travers les continents, l’Homme, lui, depuis les premières traces d’outils et de feu que nous connaissons, n’a jamais cessé (par jeu d’artifices plannés et d’aménagements sociaux) de tisser peu à peu, par-dessus la vieille Biosphère, une membrane continue de Pensant tout autour de la Terre : la Noosphère.
Nés et pris comme nous le sommes en plein cœur de ce processus de totalisation, nous trouvons la situation naturelle, et même banale. Mais, en vérité, la perception tant soit peu rafraîchie d’un événement aussi étonnant n’est-elle pas décisive pour une juste compréhension et appréciation du Phénomène humain ?
Jusque dans des livres fort savants, on voudrait nous faire croire que, même considéré dans ses facultés psychologiques les plus élevées, l’Homme n’est que unus inter pares, parmi les autres animaux : parce que, assure-t-on, ceux-ci aussi, à leur manière sont intelligents. À cet abus des mots, je me bornerai à répondre ceci. Irrésistiblement — toute l’histoire de l’Hominisation le prouve — l’intelligence (j’entends ici la vraie intelligence, — celle qui universalise et qui prévoit) tend à rendre coextensive à la Terre l’espèce qui la possède. Fonctionnellement, la Réflexion planétise. Dans ces conditions, comment ne pas voir que, si n’importe laquelle des combinaisons organiques réalisées par la Vie avait précédé l’Homme (ainsi qu’on le dit) dans l’accession au Réfléchi, alors il n’y eût plus eu de place laissée pour l’Homme, et l’Homme ne fût jamais apparu dans la nature ? Les animaux peuvent, à juste titre, nous émerveiller par les modalités étonnamment variées et directes de leur pouvoir de connaître. Mais, quelle que soit la prodigieuse sagacité de leur instinct, une chose que nous pouvons affirmer a priori dans tous les cas est que cet instinct n’est jamais parvenu, chez aucun d’eux, à s’élever « à la deuxième puissance ». Car, s’il l’eût fait, c’est à partir de ce foyer-là (et non à partir de l’esprit humain) que se fût, sans attendre, formée la Noosphère.
Appuyés sur une preuve aussi énorme, nous pouvons en être sûrs, absolument sûrs. Du seul fait de son passage au « pensant », l’Homme représente, dans le champ de notre expérience, quelque chose d’entièrement singulier et de parfaitement unique. Sur un même astre, il ne saurait y avoir plus d’un seul centre d’émergence pour le Réfléchi. Mais alors (et pour en revenir à ce que nous disions ci-dessus des caractères de l’Hominisation initiale, au Pliocène) comment expliquer que, à un pareil bond en avant dans le psychique, ne semble correspondre à première vue, chez les Hominiens, aucune saute proportionnée dans l’anatomique ?… N’y a-t-il pas, m’objectera-t-on, dans cette dysharmonie, une entorse inquiétante à cette loi de complexité-conscience que vous prônez tant ? »
Non, me semble-t-il. Et voici pourquoi.
Entre l’Homme et les autres Primates, c’est entendu, l’écart morphologique semble, de prime abord, d’une faiblesse inquiétante si on le compare à l’avance mentale décisive prise par l’Humain sur le reste de la Vie.
Mais cette prétendue disproportion ne tiendrait-elle pas tout bonnement au fait que nous sous-estimons dans nos calculs le degré exceptionnel d’instabilité et de tension où, vers la fin du Tertiaire, la Biosphère se trouvait portée ?
À cette époque-là de la Terre, disions-nous plus haut, tout se passe comme si l’onde vivante « de complexité-conscience » pressait de toutes ses forces, suivant son axe principal, sur les Anthropoïdes[15]. À l’intérieur de cette aire privilégiée, la Conscience, en quelque sorte, était parvenue au voisinage de « son point de Réflexion ». Dans de pareilles conditions, qui donc (en cet âge surtout de la Cybernétique !…) oserait limiter a priori les effets psychiquement explosifs de telle ou telle modification particulièrement heureuse s’opérant dans les zones corticales du cerveau[16] ?
La coïncidence longtemps cherchée, et enfin seulement réalisée, après des millions d’années de Vie, entre l’apparition (micro-évolutive) d’une mutation favorable dans l’Organisation et l’apparition (macro-évolutive) d’un point critique dans le Psychique : telles, en somme, me paraissent être, du point de vue adopté dans ces pages, l’explication et l’essence de l’Hominisation initiale (c’est-à-dire, ce qui revient au même, du Pas de la Réflexion).
Mais alors, si nous voulons exactement évaluer et exprimer la situation créée sur Terre par un tel phénomène, comprenons bien qu’il nous faut élargir, ou même refondre, les règles et les cadres adoptés jusqu’ici par la Zoologie dans sa classification des êtres vivants. À l’échelle, strictement anatomique, de cette systématique traditionnelle, les Humains ne forment qu’une simple « famille » de plus à l’intérieur de l’ordre des Primates. Or la vérité, nous venons de le constater, c’est que, il y a quelques centaines de mille ans, avec l’apparition de l’Homme au milieu des « Pongidés », un événement s’est produit sur Terre comparable seulement à celui des premières molécules « vivantes » émergeant, il y a deux ou trois billions d’années, parmi les protéines « mortes ». Avec « la conscience au carré », ce n’est rien moins qu’une nouvelle espèce de Vie (c’est une Vie de deuxième espèce) qui a commencé au Pliocène, sur notre planète, son évolution particulière. À la fois un nouveau cycle ouvert, pour des arrangements d’ordre supérieur, dans des dimensions cosmiques nouvelles, — et (nous comprenons mieux maintenant l’origine et la signification du phénomène) une enveloppe de plus jetée, comme un film extramince mais superactif, tout autour de la Terre.
En l’Homme, par conséquent, ce n’est pas simplement un phylum de plus qui se branche en tête des Primates. Mais c’est le Monde lui-même qui, forçant l’entrée d’un domaine physique resté jusqu’alors fermé, repart sur soi pour une étape nouvelle.
En l’Homme, chose fantastique, c’est l’Évolution qui rebondit sur soi, tout entière. Mais avec quelle vitesse ? dans quelle direction ? et, si le mouvement va par force s’accélérant sans cesse, vers quelle forme d’émergence ou de consommation ?
Avant de répondre — pour pouvoir mieux répondre — à cette série de questions, cœur même du sujet que je traite, faisons d’abord une pause. Et, pour nous aider à mieux comprendre la signification, bien plus « cosmique » encore que zoologique, de l’anthropogénèse, jetons un regard, à la lumière des considérations qui précèdent, sur la figure générale prise par un Monde où une place structurelle convenable est faite à la naissance et aux développements de la Réflexion.
D) La Plage et la Répartition du Pensant
dans l’univers.
À l’origine de la sous-estime en laquelle continue à être tenu par la Science le Phénomène humain (ou même, dans une certaine mesure, le Phénomène Vie tout entier) se place indubitablement une impression (ou « déception ») de quantité. Comparés à la masse et à la durée de l’inorganique, l’Organique (et plus encore le Pensant) n’occupent certainement dans le Monde qu’un volume d’espace et de temps dérisoirement petits. Sans compter que, énergétiquement parlant, dans le majestueux flot descendant de l’Entropie, le contre-courant montant d’arrangement biologique ne paraît former qu’un simple remous[17]. Comment, à cet infinitésimal, à cet accessoire, à ce « secondaire », oser attribuer une importance structurelle dans l’Univers ?
Pour peu qu’on réfléchisse à ce qui a été expliqué plus haut : d’une part, sur la généralité de la dérive complexité-conscience, et, d’autre part, sur la superposition, à l’infime et à l’immense, du « troisième » Infini de Complexité ; pour peu qu’on réfléchisse à ces choses, dis-je, on s’aperçoit combien il serait peu scientifique de se laisser arrêter par de telles hésitations.
Du fait, par exemple, que le groupe chimique de l’uranium ne constitue qu’une fraction infime de l’écorce terrestre, s’ensuit-il qu’il n’ait pas le privilège de constituer une substance fissile, en tête de la série des corps simples que nous connaissons ? Pareillement, si parcimonieusement soient-ils répandus dans le Galactique, pourquoi le Vivant et l’Humain en perdraient-ils pour cela leur qualité de couronner physicochimiquement les efforts de la Cosmogénèse ?
Pris à son vrai et grand sens scientifique, le mot singularité ne veut pas dire accident, ni exception, ni anomalie plus ou moins monstrueuse. Mais il signifie au contraire (tel « un point sur l’i ») consommation dans l’expression, paroxysme dans le développement, achèvement dans la ligne… Autant de choses, de par leur nature, toujours rares.
Eh bien ! s’il en est ainsi, comment ne pas voir que, loin de surcharger et de brouiller le dessin de notre monde en évolution, l’apparition pliocène de la Pensée sur Terre constitue, au contraire, un événement qui complète et illumine dramatiquement pour nos yeux (si seulement nous savons bien regarder) l’histoire immense de la Matière totale ?
Impossible, en effet, d’en douter plus longtemps. Si localisée et dispersée que puisse être la Vie dans l’Univers, elle deviendrait immédiatement incompréhensible scientifiquement si nous ne la considérions pas comme, depuis toujours, en pression partout. Qu’en un point quelconque des espaces sidéraux, dès lors, un astre apparaisse par chance où température, pression, gravité, etc., permettent la formation graduelle de très grosses molécules, et c’en est assez pour qu’aussitôt — en un tel point de coïncidence optima entre « corpusculisation d’agrégation » et « corpusculisation d’arrangement » — la Vie s’accroche : et pour que, une fois accrochée, elle se concentre et s’intensifie jusqu’à se réfléchir sur elle-même, — si tout va bien.
Considérées de ce point de vue (non plus seulement astrophysique ou astro-chimique, mais astro-biologique), les « planètes à noosphère », loin d’être une bizarrerie dans la nature, représenteraient donc tout simplement le produit normal, et ultime, d’une évolution de la Matière poussée jusqu’au bout.
Qu’est-ce à dire sinon que, de l’affaire, nous avons — nous autres, Hommes, — les plus grandes chances (pour ne pas dire la certitude) de ne plus être, comme nous le pensions, les seuls corpuscules pensants en train de dériver au firmament.
Du temps de Fontenelle, on pouvait encore jongler sans danger avec l’idée de la pluralité des mondes habités. Tels les Coperniciens avec l’idée d’une rotation de la Terre, — avant Galilée. Mais aujourd’hui que les Galaxies se révèlent par millions sur nos plaques photographiques, — chacune avec ses milliers (ou millions ?) de systèmes solaires plus ou moins pareils à celui dont nous sommes nés, — le temps de jouer est passé. La spéculation inoffensive est devenue révolutionnaire probabilité. Étant donné ce que nous savons maintenant sur les relations essentielles existant entre Cosmo-, Bio— et Noo-génèses, il doit véritablement y avoir « d’autres mondes habités » !
Et alors on se prend à rêver, sinon du fantastique (mais improbable) événement cosmique[18], que serait le contact s’établissant entre deux noosphères à travers le temps et l’espace, — mais au moins de l’invention merveilleuse qui nous permettrait de déceler la présence et d’apprécier « la température psychique » des planètes vivantes au moyen de quelque radar, ou de quelque émulsion, sensibles aux influences lointaines de la Matière organisée. Grâce à ce procédé, nous pourrions (comme les astronomes dans le cas de leurs étoiles blanches ou rouges) déterminer (par comparaison avec nos planètes-sœurs) à quel point notre noosphère, à nous, en est parvenue de son évolution.
Au lieu que, réduits comme nous le sommes toujours à l’examen de notre cas solitaire, il nous arrive encore d’hésiter (bien à tort, vais-je essayer de le montrer) non seulement sur les modalités, mais sur la réalité (ou même la possibilité) d’une dérive capable de nous entraîner, à travers toujours plus de Réflexion, vers quelque forme d’ « Ultra-humain ».
II
LA SINGULARITÉ PRÉSENTE
DE L’ESPÈCE HUMAINE
SON POUVOIR DE CO-RÉFLEXION
A) Un phénomène ambigu :
la contraction, et totalisation, de la noosphère
Une fois dépassé le « blanc de naissance » masquant à nos yeux le Pas de la Réflexion, le dessin général du phylum humain, sans être encore complètement débrouillé par la Préhistoire, commence tout de même, au regard des anthropologistes, à prendre figure (cf. fig. 4).
Tout à la base, peut-être, une bifurcation précoce[19] créant l’illusion de deux centres distincts d’hominisation : l’un, C1, le principal, placé quelque part, dans l’Est ou le Centre africains ; l’autre C2, moins vigoureux, sud-asiatique et indonésien.
Mais en tout cas, et sûrement, pour commencer, une phase encore distinctement ramifiée d’évolution, au cours de laquelle une riche variété de formes d’abord « pithécanthropoïdes », puis néanderthaloïdes[20] se sont évidemment relayées, encadrées et éliminées les unes les autres, soit en Afrique, soit en Extrême-Orient.
Du côté asiatique (c’est-à-dire suivant la branche pithécanthropienne), l’hominisation ne semble pas avoir dépassé le stade néanderthaloïde (Homo soloensis). Mais, en Afrique, par contre (malgré que les documents ostéologiques y soient encore trop rares), tout un ensemble de raisons concordantes nous forcent à penser que, dès un Pléistocène relativement ancien, une sorte de « deuxième hominisation » s’est opérée, faisant apparaître très tôt (bien que sous une enveloppe longtemps persistante d’écailles néanderthaloïdes : Homme de Saldanha, Homme de Rhodésie…) un type particulièrement progressif d’humanité : l’Homo sapiens, la seule espèce d’Homme que nous puissions encore observer vivante aujourd’hui[21], pour la bonne raison que c’est lui qui a déplacé tous les autres types d’Hominiens à la surface du globe.
Fig. 4. — Schéma exprimant l’histoire la structure du phylum humain.
P. H., pré— ou para— Hominiens (Australopithèques, etc.).
P. S., Hommes de type præ-sapiens ou para-sapiens (Pithécanthropoïdes, Néanderthaloïdes…).
S., H. sapiens.
a, point critique, initial, de Réflexion (débuts de l’Hominisation).
b, émergence décisive, avec H. sapiens, de la Co-réflexion.
cc, passage (actuel), pour l’Humanité en cours de Co-réflexion, de la phase dilatée à la phase comprimée de son évolution.
d, position présumée (par extrapolation) d’un point critique supérieur de Supraréflexion (Point « Oméga »).
C1 et C2, foyers africain et sud-asiatique d’hominisation (C2 avortant avec les Pithécanthropiens).
Bien entendu, ce terme de « deuxième hominisation » dont je viens de me servir ne signifie aucunement, dans ma pensée, « deuxième point critique de Réflexion », — comme si l’Homme de Néanderthal, par exemple, ou même le Sinanthrope n’étaient pas déjà, par leur pouvoir de prévoir et d’inventer, de « véritables » humains. À strictement parler, l’expression a quelque chose d’exagéré. Mais, de par sa vigueur même, elle a l’avantage (et c’est pour cela que je l’emploie) de forcer l’attention sur un fait capital : à savoir que c’est à partir (et à partir seulement) de l’Homo sapiens que prennent ampleur décisive sur Terre les phénomènes culturels de co-réflexion, dont l’importance, absolument dominante dans notre civilisation moderne, éclate brusquement, au Pléistocène moyen, non seulement dans l’apparition de l’Art, mais aussi (fait peut-être plus significatif encore) dans une soudaine expansion de l’espèce humaine à travers les continents.
Insistons sur ce point important.
Considéré dans sa phase præ- ou para-sapiens, le groupe zoologique humain ne laisse pas seulement apercevoir dans sa structure, ainsi que je le notais il y a un instant, des traces distinctes de la ramification divergente habituelle à tous les phyla pré-humains. Mais en plus — autre indice de son état immature — il ne paraît pas, sur une période couvrant peut-être plusieurs centaines de millénaires, avoir réussi à dépasser notablement les limites du territoire sur lequel il était né. Chose curieuse : sauf en Europe méridionale et occidentale (où elle gagne du terrain), l’aire quaternaire des vieux outils bifaces coïncide à peu près avec celle des grands Anthropoïdes pliocènes !
À partir des débuts du stade sapiens (Paléolithique supérieur) par contre, voici les événements qui se précipitent dans le domaine de l’extension géographique. D’abord un glissement évident du foyer principal d’hominisation (C1) s’opère, d’Afrique subtropicale vers le Nord, en direction des zones méditerranéennes. Et puis, à partir de cette nouvelle base, en moins de vingt mille ans, la nappe sapiens s’étale, sans ruptures appréciables (ni anatomiques, ni culturelles) sur toute l’Europe du Nord, — et par delà la Sibérie, sur les deux Amériques. Nappe pas très cohérente à ses débuts, apparemment ; mais à travers laquelle une continuité de type et d’usages se maintient suffisante, malgré l’étirement, pour rendre très difficile désormais l’établissement de coupures franches entre communautés humaines : ceci aussi bien pour les anthropologistes que pour les ethnographes.
Vraiment, avec le type (j’allais dire avec « le fil ») sapiens enfin trouvé, c’est, pour de bon, la Noosphère qui commence à se tisser : une Noosphère encore lâche, bien sûr, mais où se reconnaît déjà la robuste enveloppe pensante où nous nous trouvons insérés aujourd’hui : celle d’une Humanité enfin jointe sur elle-même par tous les bords, — et parcourue dans sa totalité par un réseau de liaisons qui, en se faisant dernièrement aériennes et « éthérées », évoquent de plus en plus littéralement, pour cet immense organisme, l’image d’un système nerveux.
Candidement observée d’un point de vue biologique, l’histoire de cette éclosion est tout simplement admirable.
Or c’est ici au contraire que, au lieu d’admirer, beaucoup commencent à avoir peur.
« Car enfin, s’écrient-ils, ce vaste mouvement d’arrangement planétaire, si intéressant soit-il scientifiquement pour nous découvrir les voies secrètes de la Matière, ne serait-il pas par hasard (et par malheur…) un de ces phénomènes naturels aveugles qui, une fois lancés, s’accélèrent follement ; jusqu’à se détruire eux-mêmes ? Le siècle dernier aura connu, c’est possible, un optimum passager dans l’aménagement sur Terre d’une Espèce parvenue aux limites confortables de son expansion et de ses inter-liaisons. Mais, par effet d’incontrôlable emballement, cet état de choses ne serait-il pas en train de se détériorer rapidement ?
» Regardez plutôt ce qui, en ce moment même, autour de nous se passe.
» Sous l’effet combiné d’un accroissement presque vertical de la population et d’un accroissement non moins rapide du rayon d’action (c’est-à-dire du volume) de chaque individu à la surface du globe, la Noosphère — comme vous l’appelez, — après s’être épandue à l’aise dans des domaines encore inoccupés, commence décidément à se comprimer sur soi. Or cette mise progressive à l’étau n’est-elle pas accompagnée de toutes sortes de symptômes inquiétants ?
» a. Épuisement rapide des ressources alimentaires et industrielles de la Terre[22].
» b. Disparition et nivellement, sous une couche de culture neutre et homogène, des différences qui avaient fait, au cours de l’Histoire, la riche variété des produits humains.
» c. Mécanisation (à la fois par l’industrie, par les institutions et par la propagande) des valeurs et des pensées individuelles.
» d. Craquellement et morcellement des pays, séparés entre eux par l’excès même de la pression qui les rapproche…
» Pour des raisons inéluctablement liées aux forces biologiques de Reproduction, au pouvoir psychiquement agrégeant de la Réflexion, et enfin à la courbure fermée de la Terre, il est exact que l’Espèce, d’un même mouvement, se contracte sur soi et se totalise. Pas moyen d’échapper au serrage. Mais, de l’affaire, comment ne pas voir que, du même coup, l’Humain, en nous, bien loin de se perfectionner, se dégrade et se déshumanise ? »
Voilà ce que, au nom de réalisme, ou même de science, on nous répète sur tous les tons, en ce moment.
Mais voilà aussi, justement, ce contre quoi je prétends me rebeller, de toutes mes forces, au cours de ces pages.
Sur les prémisses du jugement à porter, impossible, bien entendu, de ne pas être d’accord. Au terme d’une période d’expansion couvrant tous les temps historiques (et la fin du préhistorique), l’Humanité vient d’entrer brusquement, c’est là un fait, en régime douloureux de compression sur elle-même. Après le pas initial de la réflexion individuelle, — après l’émergence décisive, chez l’Homo sapiens à ses débuts, des forces de co-réflexion, — voici maintenant, pour l’Humanité pleinement déployée, le dangereux passage de la dilatation à la contraction : le délicat changement de phase (cf. fig. 4)…
Au moment de faire ce nouveau pas dans l’inconnu, il est naturel que nous hésitions. Mais, pour nous rassurer, n’avons-nous pas la ressource de nous dire que, si les deux premières singularités franchies par notre espèce dans le Passé représentent manifestement chacune un succès de la Vie, la troisième (j’entends la « totalisation » où nous entrons) a toutes chances, en dépit de certaines apparences contraires, de marquer elle aussi, à sa façon, un pas en avant ?
L’Humanité du xxe siècle, une espèce qui finit ?… Non point, vais-je tâcher de faire voir : mais au contraire, et de par la vertu même des puissances qui l’échauffent et la forgent, une espèce qui entre dans la plénitude de sa genèse particulière ; quelque chose de tout nouveau, en Biologie, qui commence.
B) Interprétation biologique du fait social humain.
L’Humanité : un phylum qui sur soi converge.
Chaque fois qu’un nouvel humain vient au monde, il trouve autour de lui d’autres humains pour le rassurer et l’initier aux gens et aux choses parmi lesquels il ouvre les yeux.
Ce qui, inversement, fait la tragédie, chaque jour plus aiguë, des hommes pris tous ensemble, c’est que, de par les conditions mêmes du processus cosmique qui les engendre, se réfléchir et se co-réfléchir, pour eux, signifie (au moins dans un premier temps évolutif qui dure encore) s’éveiller tout seuls dans la nuit. Car l’homme-individu est essentiellement famille, tribu, nation. Tandis que l’Humanité, elle, n’a pas encore trouvé autour de soi d’autres Humanités pour se pencher sur elle et lui expliquer où elle va.
En cette obscurité et cet isolement de naissance, le trouble ne se comprend que trop bien qui vient saisir notre génération, soudain confrontée avec la réalité d’une irrésistible dérive qui, sur une Terre de plus en plus rétrécie, nous force les uns sur les autres, corps et âmes, au risque de nous étouffer.
Mais de cette inquiétude même comment ne pas sentir en même temps que, liée comme elle est au mécanisme même de la Cosmogénèse, elle prendrait, si elle se prolongeait plus longtemps, un caractère insolite et monstrueux ? Au point d’évolution biologique que nous avons atteint (c’est-à-dire pour équilibrer en nous les forces montantes de la Réflexion), nous avons absolument besoin (sinon, c’est la panique !) de trouver un compas et une route. Qu’est-ce à dire, sinon que, à moins de supposer le monde intrinsèquement inviable (ce qui contredirait le fait même de notre existence), l’un et l’autre, si nous regardons bien, doivent se trouver à portée de nos mains ?
Voyons donc un peu si, à l’anxiété où nous jette en ce moment le dangereux pouvoir de penser, il ne nous serait pas possible d’échapper, — simplement en pensant encore mieux ? Et, pour ce faire, commençons par prendre de la hauteur, jusqu’à dominer les arbres qui nous cachent la forêt. C’est-à-dire, oubliant pour un moment le détail des crises économiques, des tensions politiques et des luttes de classes qui nous bouchent l’horizon, élevons-nous assez pour observer dans son ensemble, et sans passion, sur les derniers cinquante ou soixante ans, la marche générale de l’Hominisation.
Placés à cette distance favorable, que voyons-nous d’abord ? et que remarquerait surtout, s’il en existait, n’importe quel observateur venu des étoiles ?
Deux phénomènes majeurs, incontestablement.
1o Le premier, c’est que, au cours d’un demi-siècle, la Technique a réalisé d’incroyables progrès : non pas une technique de type dispersé et local ; mais une véritable géotechnique, étendant à la totalité de la Terre le réseau étroitement interdépendant de ses entreprises.
2o Et le second, c’est que, durant la même période, du même pas, et à la même échelle de coopération et de réalisation planétaires, la Science a transformé en tous sens (de l’infime à l’immense et à l’Immensément Compliqué) notre vision commune du Monde et notre commun pouvoir d’action.
J’aurai continuellement à insister ci-dessous sur la nature proprement (et non pas seulement métaphoriquement) biologique de ces deux événements conjugués. Mais antécédemment même à toute discussion concernant l’organicité, l’additivité et l’irréversibilité des effets de co-réflexion, comment ne pas être frappés, à première vue, par la réapparition, en l’affaire, du fameux couple complexité-conscience dont l’ascension spiralée caractérise, avons-nous vu, tout au long des périodes géologiques, l’apparition et les développements de la Vie ?
Ici, un arrangement matériel générateur de plus de psyché. Et là, l’éveil d’une psyché génératrice d’encore plus d’arrangement…
À ce signe bien connu, comment douter un seul instant que, à travers les affres de la totalisation humaine, ce ne soit l’Évolution elle-même, et l’Évolution par son courant principal, qui, sous la forme de ce que nous appelons civilisation, continue tout droit sa marche en avant ?
Ce qui nous déroute ici, in casu, c’est, bien entendu, le changement d’ordre dans la grandeur des opérations. Appliquée successivement à des atomes, puis à des molécules, puis à des cellules, l’idée d’une « centro-complexification » progressive de la Matière nous paraît une affaire authentiquement organique. Nous l’acceptons sans sourciller. Étendue par contre à des individus vivants autonomes (c’est-à-dire finalement à nous-mêmes), elle tend à nous paraître irréelle, sinon choquante. Comme si, en acquérant notre petit ego, nous avions perdu, par excès de dignité, la faculté d’être intégrés, à titre d’éléments, au sein d’aucune unité physique d’ordre plus élevé que la nôtre. C’est-à-dire comme si, en fin de compte, nous étions libres de n’accorder aucune valeur naturelle à l’immense et universel processus biologique de Socialisation.
La Socialisation…
Sur l’implâcable déterminisme du phénomène lui-même, nous ne pouvons plus nous faire aucune illusion. Multipliés par jeu de reproduction, les individus vivants ne s’alignent pas seulement, conformément aux lois de Spéciation, en un système de phyla ramifiés. Dès les formes zoologiques les plus inférieures ils manifestent en même temps (tous, bien qu’à des degrés divers) une tendance évidente à s’agréger entre eux : ceci tantôt par liaisons de type surtout physiologique, donnant naissance à des sortes de poly-organismes (colonies de Célentérés…) ; et tantôt par liaisons surtout psychiques (colonies d’insectes…) aboutissant à de véritables sociétés. Pas d’individu sans population. Et pas de population sans association.
Tout cela, nous le savons, et du reste, à longueur d’existence, nous le subissons.
Mais alors pourquoi, par instinct mal entendu de self-défense, ou par routine intellectuelle, nous obstiner à traiter d’accidentels, ou de para-biologiques, cette capacité et ce penchant de tous les vivants (plus ils sont vivants) pour le rapprochement et la coordination ? Pourquoi, en désaccord avec les faits, nous refuser encore à reconnaître, dans la montée irrésistible à travers la Biosphère des effets de socialisation, une modalité supérieure de ce que j’ai appelé ci-dessus « le processus cosmique de corpusculisation » ?
Tout ne se clarifierait-il pas à nos yeux dans le spectacle du monde si seulement, regardant en face ce qui est nouveau et extraordinaire, nous nous décidions à admettre que, après les atomes, après les molécules et après les cellules, ce sont des animaux entiers, ce sont les hommes eux-mêmes, que le moment est venu pour l’Univers d’engager dans ses synthèses pour que continue à s’enrouler sur soi le vortex de l’Évolution ?
De ce point de vue (cf. fig. 4), ce que nous avons appelé jusqu’ici la Noosphère ne serait pas autre chose, structurellement et génétiquement, qu’un domaine privilégié de l’Espace où, par inflexion des forces de Spéciation au sein d’un champ suffisamment puissant de Réflexion collective, ce ne sont plus (comme chez les Insectes) un ou quelques groupes familiaux à l’intérieur d’une espèce, mais c’est un phylum tout entier qui se rassemble sur soi jusqu’à former un seul et gigantesque corpuscule.
Y a-t-il vraiment là une raison d’avoir peur, ou non pas plutôt de nous sentir rassurés ?
Parce que, au cours de cette opération biologique inouïe d’une espèce entière qui « implose » sur elle-même, nous nous trouvons précisément situés en ce moment sur la zone sensible, « équatoriale », où, d’expansive qu’elle était jusqu’ici, l’évolution de l’Homo sapiens commence à se faire compressive, il était inévitable que ce changement de régime nous donnât, au premier moment, une sorte de vertige. Mais, éclairés enfin par un peu plus de science, c’est sans crainte, nous le voyons maintenant, que nous pouvons affronter les hautes pressions de l’hémisphère supérieure où nous venons d’entrer. Sans crainte, je dis bien : puisque, en vertu du mécanisme même de la Cosmogénèse, c’est à plus d’arrangement, c’est-à-dire, en fin de compte, c’est à plus de conscience que nous feront inévitablement accéder les forces présentement déchaînées de resserrement planétaire, — pourvu que nous leur soyons fidèles.
Le compas et la route qu’il nous fallait et que nous cherchions, les voici donc trouvés, inclus, l’un et l’autre, dans la formule très simple que voici :
« En toutes circonstances avancer toujours dans la direction montante, où techniquement, mentalement et affectivement, toutes choses (en nous et autour de nous) le plus rapidement convergent. »
Règle infaillible, en vérité, puisque, en vertu d’une courbure inhérente à l’Univers lui-même, nous ne pouvons la suivre sans nous rapprocher (fût-ce en pleines ténèbres) de quelque pôle suprême et salvifique de super-conscience, Pôle dont je vais maintenant m’attacher (troisième partie) à circonscrire autant que possible la nature… mais non sans avoir au préalable attiré l’attention, pour conclure et renforcer ce que je viens de dire, sur la façon typiquement organique dont, par jeu prolongé de co-réflexion, un noyau toujours grossissant de Pensée articulée va s’accumulant progressivement autour de nous, au cœur de la Noosphère en évolution.
C) Sous les oscillations de l’Histoire humaine :
l’accumulation d’un Co-réfléchi
Aux idées ci-dessus présentées sur l’urgence d’une intégration (sans confusion) du Social dans le Biologique, on a coutume d’opposer le caractère apparemment instable et superficiel de l’acquis humain sous toutes ses formes. « Car enfin, objecte-t-on[23], l’enfant qui vient au monde aujourd’hui à Paris ou à New-York ne naît-il pas juste aussi ignorant et désarmé qu’un petit Néanderthal ? Et, pour peu que nous venions à manquer demain (éventualité possible) de blé, de fer ou de charbon, n’est-ce pas à l’âge des cavernes que nous nous trouverions reportés, — exactement ?… Pas d’illusions ! Depuis le temps qu’il se socialise à l’état sapiens, l’Homme n’a changé ni corporellement, ni spirituellement. Enlevez-lui seulement son vernis de civilisation, et vous le retrouverez, ni plus ni moins, tel qu’il était au temps de Cro-Magnon. »
À ce prétendu dogme de l’invariabilité présente de la nature humaine il serait possible de faire, scientifiquement, des réserves sérieuses. Quelle que soit, par exemple, l’assurance de nos néo-darwiniens modernes quand il s’agit de nier tout ce qui ressemble à du Lamarckisme, on ne voit pas très bien comment, chez les animaux (Insectes notamment), nombre d’instincts, sûrement héréditaires aujourd’hui, ont pu s’établir sans fixation chromosomique de certaines habitudes acquises (méthodes de nidification, de chasse, etc.), devenues graduellement germinales à force d’éducation se répétant (avec ou sans pression sociale) sur un nombre assez grand de générations. Anatomiquement, c’est vrai, l’homme ne paraît pas avoir appréciablement changé depuis quelque trente mille ans[24]. Mais, psychiquement, est-il certain que nous soyons les mêmes ? c’est-à-dire sommes-nous bien sûrs, par exemple, de ne pas naître aujourd’hui avec la faculté de percevoir et d’accepter, comme immédiatement évidentes et naturelles, certaines dimensions, certaines relations, certaines évidences[25] qui échappaient à nos devanciers ? Et ceci, à soi seul, ne serait-il pas un indice suffisant pour établir que, biologiquement parlant, nous sommes encore en mouvement ?
Mais, puisque ce point est encore discuté, laissons-le de côté. Et, quitte à revenir plus loin sur la question, admettons ici provisoirement que, dans sa structure à la fois physique et mentale, l’individu sapiens soit effectivement une forme animale définitivement fixée. En quoi, je le demande, cette fixité (si elle était prouvée) l’empêcherait-elle, plus qu’un atome d’Hydrogène ou de Carbone, de se trouver engagé, par combinaison, dans des édifices corpusculaires d’ordre plus élevé que lui-même ? En tant qu’élément, c’est entendu, l’Homme ne saurait plus changer lui-même. Mais ne serait ce pas encore une manière très réelle d’évoluer, pour lui, que de faire partie intégrante d’un système (la Noosphère) en pleine évolution ?…

Fig. 5. — Représentation symbolique d’une particule humaine (h) et de la Noosphère (N), chacune représentée comme une ellipse construite sur un foyer (tangentiel) de complexité (f1, F1) et un foyer (radial) de conscience (f2, F2). f1 et f2 » corps (cerveau) et « pensée ». F1, F2, arrangement technique de la Terre et vision collective du monde au temps t.
N représente une sorte d’onde stationnaire se formant et s’amplifiant pardessus la multitude des h qui se succèdent en elle, collaborent et participent à la fois à ses accroissements.
(Pour la définition du tangentiel et du radial, cf. fin de la dernière partie.
Il faudrait tout de même que, en Science au moins, nous nous décidions enfin à émerger hors de notre petit ego pour essayer d’apercevoir dans sa réalité, non seulement globale, mais mouvante, cette fameuse Humanité que nous avons tant de peine à discerner, parce que nous y vivons noyés.
Symboliquement (fig. 5) Homme-individu et Homme-espèce (ou Noosphère) peuvent se représenter par la même figure d’une ellipse construite sur deux foyers : l’un d’arrangement matériel (ici Cerveau, là Technique) et l’autre d’approfondissement mental (ici Réflexion, là Co-réflexion). De part et d’autre, le schème est exactement le même : simple expression graphique de la loi structurelle de complexité-conscience, valable, nous l’avons vu, pour toutes les particules, très petites ou très grandes, de l’Univers. Mais, de part et d’autre, en revanche, une grande différence est manifeste dans l’ordre des longueurs de vie. Tandis, en effet, que l’ellipse individu ne dure qu’un temps minime, l’ellipse Humanité, elle, se maintient comme une espèce d’onde stationnaire par-dessus la multiplicité constamment renouvelée des machines et des pensées particulières qui constituent respectivement, à chaque instant, ses deux foyers collectifs de complexité et de conscience. Comme une onde « stationnaire », faisons bien attention, mais non comme une onde fixée : puisque, juste au contraire, supporté par le flux des hommes et des outils qui se succèdent, le système Humanité ne cesse pas, sans perdre sa forme générale, de s’amplifier et de s’articuler.
Sous les générations qui passent, un arrangement permanent qui prend figure…
Voilà bien le point indispensable à saisir si l’on veut convenablement comprendre et définir le rapport existant entre Biologique et Social, au niveau du Réfléchi.
Sans doute, c’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas encore assez de reconnaître avec Simpson[26] que, à l’intérieur de la Noosphère, du fait de la convergence intraphylétique propre à l’espèce humaine, l’évolution zoologique a transformé ses moyens et ses méthodes d’invention. Plus important encore est le fait que, corrélativement à ce changement d’allure, cette Nouvelle Évolution soit devenùe capable d’utiliser à ses fins une forme d’hérédité également nouvelle) non plus seulement combinaisons chromosomiques transmises par fécondation, mais (ce qui est beaucoup plus souple et plus riche, — sans en être moins « biologique » pour cela) transmission éducative d’un complexe sans cesse modifié et accru de procédés et d’idées au sein duquel naissent, et en fonction duquel se développent si intimement au cours des âges les divers individus humains qu’il est, en toute rigueur, illégitime de comparer entre eux deux hommes non contemporains l’un de l’autre, — c’est-à-dire extraits à deux temps t et t’ notablement différents de la Noosphère[27].
Par quel mystérieux travail de tâtonnement et de sélection se forme-t-il depuis les plus lointaines origines humaines, ce noyau à la fois additif et irréversible d’institutions et de points de vue auquel nous nous ajustons en naissant, et que nous contribuons chacun à grossir, plus ou moins consciemment et infinitésimalement, toute notre vie durant ? À quoi tient-il qu’une invention ou une idée, entre des millions d’autres, « prenne », grandisse et, finalement, se fixe inaltérablement dans le Donné, ou Consensus, humain ?… Nous ne saurions trop le dire. Mais le fait lui-même que, sous les oscillations culturelles analysées par un Spengler ou un Toynbee, la marée d’une Weltanschauung commune, la perception graduelle d’un Sens de l’Histoire[28], montent sans arrêt, toujours dans le même sens, au sein de la Noosphère, — ce fait matériel, dis-je, est incontestable. Il y a des découvertes techniques (le Feu, le Nucléaire…) et il y a des illuminations intellectuelles (les droits de l’individu, la réalité d’une Cosmogénèse…) qui, une fois opérées ou subies, le sont pour toujours. Et l’acquis humain ainsi accumulé au cours des temps n’a rien de commun avec un résidu inerte (un « plus petit commun multiple ») lentement déposé par l’expérience des siècles. Mais il représente une force vive imprégnant et complétant, dans l’essence même de son humanité, chaque parcelle nouvellement apparue de substance humaine[29].
Non, décidément, il n’est pas exact, comme on le dit encore, que l’Humain reparte de zéro en nous, à chaque génération nouvelle. Mais la vérité est, au contraire, que, par effet accumulé de co-réflexion, il démarre chaque fois à un tour de spire plus élevé, sur un Monde constamment plus arrangé et mieux compris, — orthogénétiquement.
De telle sorte que c’est principalement en essayant d’analyser jusqu’au bout les possibilités et les exigences évolutives de cet Univers collectivement pensé (où nos individualités pensantes trouvent ultimement leur continuité et leur consistance) que nous pouvons le mieux espérer, en fin de compte, entrevoir, dans leurs lignes majeures, la suite et la fin, sur Terre, de l’Hominisation.
III
LA SINGULARITÉ TERMINALE
DE L’ESPÈCE HUMAINE
UN POINT CRITIQUE SUPÉRIEUR
D’ULTRA-RÉFLEXION ?
Réflexion entraîne Prévision.
Plus l’Homme, donc, va se réfléchissant collectivement sur lui-même, plus il est inévitable que, devant son esprit, se pose avec urgence le problème de sa destinée. Et plus il est naturel aussi que, dans son cœur, monte une sorte de ressentiment contre l’ignorance où le laisse, à ce sujet, son isolement dans l’Univers. Combien longtemps dure ?… jusqu’où s’élève ?… et comment se termine ?… la vie d’une planète vivante ?
À cette question, bien entendu, les essais de réponse ne manquent pas, venant d’hommes aussi distingués et prudents qu’Eddington, Julian Huxley, ou Ch. Galton-Darwin[30]. Mais ce qui surprend, à la lecture de ces diverses « anticipations » d’avenir, c’est l’absence de tout principe ferme, à la base des conjectures proposées. Des tâtonnements au hasard dans le Futur, plutôt que de sérieuses extrapolations.
Sans prétendre être plus clairvoyant que les autres, je voudrais, au cours de cette troisième partie, faire observer comment, en prolongeant logiquement une certaine loi de récurrence reconnue une bonne fois comme de valeur universelle, on se trouve conduit, non pas, bien sûr, à se représenter imaginativement la suite de l’Humanité, mais du moins à reconnaître l’existence de certaines conditions, de certains contours, en dehors desquels notre Monde de demain serait inconcevable : parce que contradictoire avec certaines caractéristiques positives et définitives de notre Monde d’aujourd’hui.
Résumons, en effet, ce que nous a appris ci-dessus (première et deuxième parties) une inspection aussi générale que possible des faits mis actuellement à notre disposition par les investigations et les reconstructions de la Science. On peut ramener cet enseignement aux trois points suivants :
a. De par la nature réfléchie de son psychisme, l’Homme-individu apparaît dans le champ de notre expérience comme la forme extrême actuellement atteinte, dans un élément isolé, par le processus (ou dérive) cosmique de complexité-conscience.
b. Dans l’Homme-espèce (autant que nous puissions en juger par les phénomènes d’arrangement et de co-réflexion planétaires), un pas de plus — pas vertigineux — est en train de se faire dans la complexification et l’intériorisation (psychique) de l’Étoffe cosmique. À la faveur des liaisons sociales opérant en milieu réfléchi, c’est un phylum tout entier qui se prend et se synthétise organo-psychiquement sur soi, aux dimensions de la Terre.
c. Loin de faire mine de se ralentir ou de plafonner autour de nous, ce mouvement biologique de convergence panhumaine ne fait qu’entrer (depuis un siècle…) dans une phase compressive, au cours de laquelle il ne peut aller désormais que s’accélérant. À cette aspiration du « vortex évolutif » on peut concevoir qu’en vertu de leur liberté certains individus anormaux se refusent et échappent (pour leur perte). Mais ces évasions ne sauraient être regardées que comme un déchet. En fait, et à l’échelle de l’Espèce, le processus de totalisation est, de soi, inarrêtable, lié qu’il apparaît au jeu de deux courbures cosmiques sur lesquelles notre volonté n’a aucune action : d’une part, la courbure géométrique d’une planète qui, relativement à notre nombre et à notre rayon d’action, va se contractant rapidement ; et, d’autre part, la courbure psychique d’une co-pensée qu’aucune force au monde ne saurait empêcher de se concentrer sur elle-même.
Prises ensemble, et simplement extrapolées, il est évident que ces trois propositions ne permettent pour l’avenir qu’un seul pronostic possible, lequel peut se formuler ainsi :
« Par structure, et nonobstant toute impression ou apparences contraires, l’Homme se trouve historiquement engagé dans un processus au sein duquel (par usage même de sa liberté, — c’est-à-dire pour survivre et super-vivre) il se trouve assujetti (au moins statistiquement) à s’unifier biologiquement sur soi toujours davantage. Si bien que, droit devant nous dans le Temps, quelque sommet d’Hominisation[31] existe nécessairement, — sommet dont, à en juger par l’énorme quantité d’Humain inarrangé qui nous entoure encore, nous pouvons garantir que, par rapport à nous, il se trouve placé extrêmement haut dans la conscience, sinon aussi éloigné encore dans le Temps que nous ne serions tentés de le supposer au premier moment. »
Ainsi, faisais-je déjà observer ci-dessus, nous ne sommes pas égarés, bien au contraire, dans l’Univers : puisque, si épaisse soit la brume à l’horizon, la loi cosmique de « convergence du Réfléchi » est là pour nous signaler, avec la certitude d’un radar, la présence d’une cime vers l’avant, — cime représentant pour notre phylum une issue naturelle aux démarches de la Spéciation. En vérité, à un tel pic d’Hominisation (ou, comme j’ai pris l’habitude de dire, à un tel Point Oméga), plus moyen de douter que le jeu normalement prolongé des forces planétaires de complexité-conscience ne nous appelle et nous destine.
Mais, dans la réalité brutale des événements, bien des choses ne ratent-elles pas qui auraient dû réussir ? Une fleur qui avorte. Une expérience qui manque. Un pain qui brûle dans le four…
Pour atteindre le paroxysme biologique auquel, si nos calculs sont justes, toute noosphère est naturellement appelée en droit, avons-nous quelques raisons d’estimer que, en fait, dans le cas particulier de la Terre, rien ne manquera, en cours de route, aux forces d’hominisation ? Nous voilà partis, c’est sûr, — et même déjà engagés sur la pente. Mais, pour arriver effectivement jusqu’en haut, aurons-nous le temps suffisant ? aurons-nous les ressources matérielles nécessaires ? et surtout aurons-nous intérieurement assez de génie et assez d’élan ?
Autant de problèmes qu’il nous faut, pour y voir clair, regarder en face, un à un ; — et dont le dernier, par un détour dialectique curieux, nous amènera à découvrir (par voie d’exigences vitales à satisfaire) un groupe de propriétés surprenantes au pôle mystérieux de notre co-réflexion.
A) Le Temps.
En matière de « fin du Monde », la première idée qui nous vient à l’esprit — et celle, en fait, qu’on retrouve à la base de toutes les croyances ou craintes populaires — est l’éventualité d’une destruction, ou au moins d’une rapide altération planétaire. Collision sidérale, par exemple. Ou brusque refroidissement du globe. Ou encore (nouvelle menace récemment dévoilée par la Science) disparition de la couche absorbante d’ozone qui nous protège de certains rayons dévorants.
Par sa simplicité et sa radicalité, cette idée d’un accident destructeur de l’Humanité ne cesse pas d’avoir, pour notre imagination, quelque chose d’attirant. Mais, scientifiquement parlant, il faut bien reconnaître qu’elle devient chaque jour moins probable. Car mieux, par l’usage des isotopes, nous arrivons à nous rendre compte de la lenteur d’évolution du globe (une affaire de billions d’années) par rapport à la « vie » moyenne des Espèces (quelque 20 ou 30 millions d’années seulement), plus nous nous rendons compte qu’une interférence entre les deux phénomènes n’est pas à redouter. Même si l’Humanité pouvait être considérée comme « une espèce ordinaire », les chances pour que l’Anthropogénèse se trouve interrompue dans son cours par un arrêt ou une modification appréciable de la Géogénèse seraient déjà négligeables. Or, du fait que l’Humanité n’est pas une espèce comme les autres, comment ne pas voir que la vulnérabilité à l’ « accident cosmique » se trouve encore diminuée ?
Parce que l’Humanité, échappant, nous l’avons vu, aux cadres de la Systématique, en est parvenue à cette étonnante situation biologique de constituer à elle seule une nouvelle « enveloppe » de la Terre, on pourrait croire que sa longévité probable s’est extrêmement accrue par rapport à celle des autres groupes animaux.
Or c’est à une conclusion exactement contraire que conduit l’évidence de son extrême vitesse d’évolution.
Il n’y a certainement pas plus d’un million d’années que l’Homme est apparu, isolé et désarmé, en un coin de la Terre. Et ce peu de temps lui aura suffi (cf. fig. 4) à couvrir la phase dilatée tout entière de son développement phylétique. Maintenant qu’en pleine vigueur il s’engage dans la deuxième étape majeure de son évolution, pourquoi cette phase de compression accélérée durerait-elle beaucoup plus que la précédente ; c’est-à-dire, pourquoi dépasserait-elle notablement un autre million d’années ?
Or si, à la vitesse toujours accrue où vont les affaires humaines, un autre million d’années d’hominisation représente quelque chose d’effarant pour la Noosphère, le même intervalle, astronomiquement parlant, est absolument négligeable !
Non. Épanouie « pour quelques heures seulement », comme une fleur, sur l’arbre de la Vie, l’espèce humaine, bien moins encore que tout autre rameau apparu avant elle sur le même tronc, n’a rien à redouter sérieusement de l’équilibre des cieux.
De ce premier côté, par conséquent, nous pouvons être tranquilles. D’ici le moment où nous mettions le pied sur le sommet biologique, quel qu’il soit, vers lequel nous pousse l’Évolution, si quelque chose vient à nous faire défaut, ce ne sera pas le sol qui nous porte. Dans un, ou deux, ou trois millions d’années, la Terre sera certainement toujours là, sous nos pieds, — et toujours aussi habitable qu’elle l’est aujourd’hui, de par sa température et ses continents.
Mais, avant que cet instant suprême n’arrive, ne l’aurons-nous pas, par hasard, déjà dépouillée nous-mêmes, dans notre imprévoyance, de ce qu’elle avait naturellement le pouvoir et la charge de nous donner pour que nous ne défaillions pas en chemin ?…
B) Les Réserves matérielles.
Jusqu’à ce que l’Homme apparût sur Terre, un équilibre souple et mouvant se maintenait stablement entre Litho- et Biosphères. Grâce aux populations de microbes enfouies dans les roches décomposées et aux plantes pompant le rayonnement solaire, une base « autotrophe » (bactérienne et végétale) s’était peu à peu constituée, ei n’avait jamais cessé de se consolider, au cours des temps, proportionnée aux besoins alimentaires d’un nombre toujours croissant d’animaux supérieurs. Périodiquement, bien sûr, de larges taches désertiques se formaient çà et là dans la verdure ; ou bien des avances glaciaires remettaient à nu, sur de vastes espaces, la roche stérile… Mais ces désordres locaux ne tardaient pas à se cicatriser. Les effets momentanés de famine s’atténuaient. Et, dans l’ensemble, la Biogénèse continuait régulièrement, d’âge en âge, son jeu compliqué de multiplication, de spéciation et de sélection à la surface de la Terre.
Ceci, je le répète, jusqu’à ce que se produisît la crise biologique de l’Hominisation.
Mais, à partir de cet instant fatidique, quel changement !…
Dans le phénomène historique de la conscience terrestre devenant, en l’un de ses points, réfléchie, nous avons uniquement considéré jusqu’ici la saute évolutive, c’est-à-dire l’inauguration triomphale, dans la Vie planétaire, d’une ère nouvelle. De cette victoire incontestable le moment est venu de signaler la face physiologiquement dangereuse. Avec la Vie devenue réfléchie, ce n’est pas seulement une capacité encore inconnue d’invention qui est apparue sur Terre. Mais ce sont aussi, corrélativement, deux fonctions biologiques fondamentales, celles de multiplication et de consommation, qui ont soudain bondi à des valeurs jamais approchées jusqu’alors dans les formes de Vie supérieures. Et, du coup, c’est l’économie planétaire tout entière qui s’est trouvée remise en question.
Le fait n’est plus niable.
Grâce à une supériorité psychique qui lui permettait de supplanter toute autre vie que la sienne, l’Homme (surtout depuis le Néolithique) s’est tellement reproduit, et — par la pierre, par le fer, par le feu, — il a si bien « travaillé », que son action a finalement réussi à rompre, entre le sol et lui. le vieil équilibre des choses.
Certes, il lui a fallu du temps pour s’apercevoir de son imprudence ! N’est-ce pas hier seulement qu’a commencé à être dressé par nos économistes un bilan de la Terre ? Mais aujourd’hui, — à la suite d’une montée incroyablement rapide de la population du monde — et par suite de l’accroissement non moins incroyablement rapide de la ration quotidienne exigée, pour survivre, par l’individu humain (ration non seulement en pain et en eau, mais en substances et en énergies de toutes sortes), le danger de disette devient si évident que les cris d’alarme se font entendre de toutes parts[32]. Au train dont vont les choses (trop d’hommes et trop de gaspillage par la faute des hommes), sol et sous-sol des continents risquent, avant très peu de siècles, de se trouver épuisés. À vue d’œil, c’est notre capital évolutif qui disparaît… Je parlais tout à l’heure d’un pic de co-réflexion situé à un ou deux millions d’années en avant de nous. Mais ce beau rêve d’avenir n’est-il pas brutalement détruit par l’évidence que, s’il y a vraiment pour la Noosphère un maximum d’hominisation attendu, c’est très vite (c’est tout de suite même !) que ce maximum devrait arriver, puisque, d’une part, l’hominisation ne peut se maintenir qu’en absorbant une quantité exponentiellement croissante d’énergie, et que, d’autre part, jamais (prétendent certains spécialistes) l’Homme ne connaîtra plus l’abondance de ressources (soit alimentaires, soit industrielles) que brûle si inconsidérément notre civilisation d’aujourd’hui[33].
En présence d’une situation dont je serais le dernier à vouloir minimiser le réalité et la gravité, je me refuse, pour ma part, à être pessimiste. Mais, au contraire, et sans cesser, j’espère, d’être réaliste, je maintiens que rien, d’un point de vue économique, ne nous empêche de continuer à penser que, pour l’Homme, « la vie commence demain ». Et voici pourquoi.
Par effet irrésistible d’accélération dans la consommation, nous vidons rapidement (et même trop rapidement) nos gisements de fer, de pétrole, de charbon : ceci est clair. Par effet d’accélération reproductrice, en même temps, un écart de plus en plus grand tend à se développer entre l’étendue totale des terres arables et les besoins de la population mondiale : ceci est non moins évident. Mais, en revanche, juste à point nommé, ne voyons-nous pas nos physiciens mettre en ce moment la main sur l’énergie nucléaire, — et nos chimistes circonscrire peu à peu le problème des synthèses organiques ? Qui peut dire où ce mouvement s’arrêtera ? Irrévérencieusement, on a comparé l’Humanité à une fleur éphémèrement apparue sur le cadavre minéralisé de millions d’années de Vie enterrée. Mais pourquoi ne pas estimer plutôt que, semblable à ces avions qui, pour démarrer, requièrent une force étrangère[34], notre espèce, afin de devenir autotrophe et autonome, avait besoin, au cours d’une première phase (celle qui s’achève), de trouver, juste à côté d’elle, une source abondante d’énergies toutes prêtes… Après quoi elle pourra voler de ses propres ailes.
Depuis les centaines de millions d’années que monte, sans jamais rétrograder, la température psychique de la Terre, la Vie a dû rencontrer bien des obstacles sur son chemin… Aujourd’hui qu’elle a pris tout son élan, serait-il possible qu’elle défaille, juste dans l’acte magnifique de se réfléchir sur soi jusqu’au bout ?
Ceci admis (je veux dire qu’il doit exister, et qu’on finira bien par trouver une solution définitive au problème de l’alimentation humaine), par quelles manœuvres allons-nous parvenir à franchir la passe dangereuse où nous nous trouvons présentement engagés ? Par quelles méthodes de conservation des sols ? par quelle économie balancée des matières premières ? par quelle prudence introduite dans la multiplication de l’espèce ?… pouvons-nous gagner le temps nécessaire pour découvrir et acclimater dans notre civilisation tout un monde d’énergies nouvelles. Comment nous y prendre, en d’autres termes, pour que, en l’an 3000, l’Humanité se trouve, comme il le faut, mieux nourrie et mieux équipée encore qu’elle ne l’est aujourd’hui, dans son effort pour faire face à la suite biologiquement attendue de sa destinée ?
À ces questions, personne ne pourrait encore répondre avec précision.
Mais, en attendant, une chose au moins est sûre. Et c’est qu’une telle plénitude de survie matérielle (exigée, je le répète, par le cours normalement prévisible de l’hominisation) ne peut être assurée que par toujours plus de Science, et toujours plus d’Ambition, et toujours plus de Sagesse.
En sorte que ce n’est pas tant (quoi qu’il paraisse) de la quantité de nos réserves économiques, mais bien plutôt de l’intensité accrue de nos puissances réflexives et affectives, que dépendent, en fin de compte, le succès ou l’échec ultimes de l’Humanité.
C) Les Forces intérieures.
Dans la majorité (sinon la totalité) des Essais scientifiques dernièrement consacrés au Futur de l’Homme, rien n’est plus déconcertant que l’assurance avec laquelle les auteurs placent à l’origine de leurs évaluations d’avenir le postulat catégorique d’une immutabilité et imperfectibilité définitives de la nature humaine[35]. Dans ses qualités (ou défauts) et dans ses réactions sociales, l’Homme sera demain exactement tel que nous le voyons aujourd’hui. Avec un tel présupposé au départ, quoi d’étonnant si l’inspiration manque au livre, et si la pensée de l’écrivain ne se développe pas ?…
Pour peu qu’on accepte les perspectives défendues au cours de ces pages, le vice technique d’une pareille méthode est évident. Dans leurs calculs et leurs prévisions, les théoriciens auxquels je fais allusion utilisent les dernières données statistiques publiées en démographie et en économie mondiales. Ils sont au courant des derniers résultats de la Science. Mais en revanche ils oublient une chose, — une chose capable, à elle seule, d’altérer ou d’annuler toutes leurs conclusions à la fois. Et c’est l’existence du Flux de convergence biologique dans lequel nous sommes pris, et dont la réalité (scientifiquement décelable, avons-nous vu) nous force à estimer — juste à l’opposé de ce qu’on voudrait nous faire croire — que l’Homme ne saurait absolument pas être demain, dans sa vision et son attaque du Monde, le même qu’il est aujourd’hui.
Justement parce que, sous l’influence de cet incoercible glissement vers des états d’organisation et de conscience toujours plus élevés, c’est en direction de climats et de rivages tout nouveaux que nous dérivons, je ne me livrerai pas ici à l’effort inutile de deviner quoi que ce soit de précis concernant les traits (ou physionomie) de la Terre de demain.
Par contre, il me paraît essentiel de signaler ici trois lignes principales d’avance organo-psychique suivant lesquelles il semble inévitable que nos descendants se trouvent, par rapport à nous, singulièrement « ultra-hominisés »[36].
À la première convient tout naturellement, comme nous verrons, le qualificatif de self- (ou auto-) évolution.
Pour la seconde, j’emploierai le mot d’unanimisation.
Et quant à la troisième je me servirai, pour la désigner, du terme d’activation.
Sauf en ce qui touche, je le rappelle, une sorte de « lestage » (ou de Gravité) d’un type spécial, donnant priorité aux groupements corpusculaires les mieux centrés et les mieux intériorisés, l’Évolution, considérée à ses débuts, émerge à peine, pour notre regard, du jeu des Grands Nombres. Et ce n’est que lentement, par édification progressive de véritables machines à accumuler et multiplier l’indétermination, que la Vie, échappant partiellement au Hasard, laisse apparaître une habileté définie, non plus seulement à saisir au vol les possibilités qui lui sont offertes de mieux s’arranger, mais encore à provoquer activement la construction de systèmes où la complexité-conscience prenne des valeurs constamment croissantes. Chez les animaux non pensants, nous ne pouvons que soupçonner l’existence de ce pouvoir d’invention, dont l’opération, si parfaite puisse-t-elle nous sembler dans le détail, ne se développe jamais, chez eux, que poussée par un instinct obscur, et à l’intérieur d’un angle de recherche extrêmement limité. Chez l’Homme, par contre, en vertu du Pas de la Réflexion, inventer devient une occupation universelle et continuelle, dont la nature à la fois collective et additive trahit, nous l’avons vu, au cœur même du Social et au niveau du Planné, la persistance des forces biologiques d’évolution.
En se réfléchissant sur soi en l’Homme, l’Évolution ne devient donc pas seulement consciente d’elle-même. Du même coup et par surcroît elle devient capable, dans une certaine mesure, de se diriger et de s’accélérer elle-même.
Considérons de plus près cette situation remarquable. Et demandons-nous à quelle profondeur il est concevable que, après un temps suffisamment long, pénètre et réagisse sur notre propre organisme, pour le transformer, ce pouvoir humain, absolument singulier de self— (ou auto-) évolution ?
Ci-dessus, me plaçant dans l’hypothèse la plus commune et la plus conservatrice, j’ai raisonné provisoirement comme si, au cours du processus qui la noosphérise, la particule humaine, considérée dans ses déterminations physio— et psychologiques, demeurait la même. En cette phase ultérieure de la discussion, le moment me paraît venu de faire observer que, sur cette question prétendûment réglée d’une immutabilité définitive de l’élément réfléchi[37], les probabilités semblent décidément en train de changer de signe : en ce sens que telle ou telle éventualité, regardée il y a seulement cinquante ans comme purement fantaisiste, commence à être envisagée tout à fait sérieusement. Ce que, en l’espace d’une génération, les Physiciens sont arrivés à réaliser dans le domaine de l’Atome, pourquoi demain, dans le domaine du Cellulaire, du Germinal, du Neurone, les Biologistes n’arriveraient-ils pas à le faire ? Au minimum, disais-je plus haut, l’Humanité, prise dans son ensemble, continue, par effet de co-réflexion, à se cérébraliser collectivement. Mais, par effet rétro-actif de co-réflexion, tout justement, l’individu humain, aidé par tous les autres à la fois, ne va-t-il pas réussir quelque jour à perfectionner son propre système nerveux ? Mettre assez efficacement la main sur les ressorts de la reproduction, de l’embryogénèse, de la sélection pour que non seulement le groupe social pris dans sa réalité globale, mais les individus eux-mêmes, de génération en génération, se trouvent de plus en plus cérébralisés, ceci non plus par sélection naturelle, mais par sélection dirigée : qui oserait affirmer aujourd’hui[38] qu’avant dix mille ans d’ici cette folle imagination d’hier ne sera pas devenue la réalité ?
Je sais parfaitement, et j’éprouve, tout ce que pareille supposition éveille de répulsions et d’inquiétudes justifiées. Je mesure, comme tout le monde, les multiples et mortels dangers attachés non seulement à la possession d’un tel pouvoir, mais plus encore peut-être aux expériences conduisant à son acquisition.
Mais, à toutes ces objections de la tête et du cœur, de la Morale et des Religions, je ne puis que répondre par deux affirmations absolues, — dont la seconde, par les espérances qu’elle éveille, vient tempérer ce que la première a de trop brutalement évident.
1o D’une part (que la chose nous plaise ou non), comprenons donc enfin que rien, absolument rien, n’empêchera jamais l’Homme (poussé qu’il est en cela par une urgence intérieure d’ordre cosmique) d’aller en toutes directions — et plus spécialement en matière de Biologie — jusqu’à l’extrême bout de ses puissances de recherches et d’invention.
2o Mais d’autre part, et justement pour que les constructions de cette self-évolution soient physiquement réalisables, n’oublions pas que le développement concomitant de certaines dispositions psychologiques nouvelles est probablement indispensable, — dont ne pas tenir compte serait rendre invraisemblables ou monstrueux les résultats de notre extrapolation.
Chose qui, tout naturellement, par delà les effets intellectuels de co-réflexion seuls envisagés jusqu’ici, dans ces pages, nous amène à considérer l’importance grandissante réservée apparemment dans l’avenir aux phénomènes noosphériques de sympathie, ou, suivant une expression chère à Édouard Le Roy, de « con-spiration. »
Si, pour avoir beaucoup enflé son savoir, l’Homme, répète-t-on, n’est pas devenu pour cela plus intelligent, à plus forte raison, poursuit-on, il n’y a aucune chance pour que, suivant le même chemin, il devienne jamais meilleur que nous ne le voyons aujourd’hui. La Connaissance : principe de quelque bien, — mais surtout de beaucoup de mal. L’Homme ne régresse-t-il pas moralement, à mesure qu’il devient plus savant ?…
En ce domaine particulièrement confus des valeurs dites « éthiques », où tant de facteurs émotionnels et traditionnels risquent de déformer la clarté des faits et le sens des mots, je vais chercher, ici encore, à trouver un point d’observation assez élevé (ou, ce qui revient au même, à reconnaître une loi d’évolution assez générale) pour que les pronostics auxquels je crois pouvoir me fier se présentent sous le signe d’une complète et sereine objectivité.
Et, comme toujours en pareil cas, j’en reviendrai au processus de complexité-conscience qui, transformant en ordre et en psyché l’énergie dégagée par la compression de l’Humain planétaire, entretient les progrès de ce que j’ai appelé ci-dessus la co-réflexion. Mais, faisant ici un pas de plus, j’insisterai sur le fait que, de par sa nature même, la co-réflexion, tout justement, ne saurait être conçue comme s’intensifiant indéfiniment sur soi sans se franger, puis se pénétrer peu à peu (et ceci pour deux raisons au moins) d’unanimité.
Tout d’abord, malgré les crises d’égoïsme qui viennent trop souvent opposer férocement les savants entre eux, rien, c’est là un fait, ne rapproche plus étroitement les âmes que la poursuite (plus cette poursuite est dangereuse !…) d’une même vérité en commun. En cours de genèse, ce ne sont pas seulement les cerveaux, ce sont les cœurs que, inévitablement, la connaissance cimente. Et il n’en faut pas davantage pour que, du fait si remarquable et si manifeste de l’universalisation moderne de la Recherche, nous puissions conclure a priori qu’une certaine chaleur affective est sûrement en train de se développer, sous les sommets glacés de la spéculation, dans les zones profondes de la Noosphère. À lui seul (et que nous en ayons encore ou non conscience distincte), l’établissement d’une Physique, d’une Chimie, d’une Biologie universelles fait inévitablement apparaître la première ébauche d’une intersympathie planétaire.
Mais que dire (deuxième raison d’espérer) si la Weltanschauung scientifique ainsi développée par co-réflexion nous conduit, non pas aux perspectives décourageantes d’une stagnation ou désagrégation, mais tout au contraire à l’idée d’une intégration croissante sur soi, du groupe zoologique auquel nous appartenons ?
Ci-dessus, en traitant de la Convergence humaine, je me suis systématiquement limité à une étude structurelle et quasi physiologique de l’événement. Tournons-nous maintenant — le moment est venu — vers la face émotive, ou même « passionnelle », du phénomène.
Hic et nunc, hélas, dans nos consciences encore engourdies d’hommes du xxe siècle, l’évidence que la masse entière de l’Humanité — par effet de dérive cosmique — est en train de se synthétiser biologiquement sur soi ne s’est encore installée que précairement et abstraitement en quelques rares points de la pensée scientifique. Mais que se passerat-il demain, lorsque, par effet prolongé de diffusion et de pénétration, l’idée se trouvera (comme c’est inévitable} injectée au vif de la Noosphère ? Au cours de l’Histoire, jusqu’ici, par effet d’expansion phylétique (cf. fig. 4), l’effet principal de la Civilisation a été (comme cela devait être) d’accroître la valeur particulière des éléments humains, au point de créer chez eux une dangereuse impression d’autonomie et de divergence. Mais que va-t-il arriver demain, je répète, quand, du fond de leur plénitude reconquise, les individus, recommenceront, par un phénomène de co-conscience supérieure[39], à éprouver, chacun pour soi, la Vie totale de l’Espèce ?…
Sous couleur de réalisme (à moins que ce ne soit de métaphysique) on ne cesse de nous rappeler que l’Homme se trouve pris, par nature, dans un certain nombre de cercles qu’il ne saurait jamais rompre : conflit éternel entre le Maître et l’Esclave, — nécessité organique des guerres, — in-concevabilité fonctionnelle d’une Humanité non-divisée sur elle-même… Que sais-je encore ?… Or comment ne pas voir que, pour justifier leur immobilisme ou leur pessimisme, toutes ces prétendues « lois de fer » ignorent systématiquement l’éventualité d’une transformation modifiant le milieu psychologique dans lequel s’est développée jusqu’ici l’Histoire ! En géométrie, la superposition de deux figures symétriques, irréalisables dans le plan, devient toute simple « à trois dimensions ». En physique, aucun effet n’est possible qu’à une température convenable. Pareillement, si, en ce moment, parler d’organisation humaine universelle semble être (et est probablement, en fait) une utopie, qui nous dit que l’opération ne se fera pas toute seule demain, — quand l’Homme se trouvera porté, par évidence généralisée de sa convergence phylétique, à quelque forme encore insoupçonnée de « Sens de l’Espèce »[40].
Et ici qu’on m’entende bien. Lorsque je parle d’Humanité unanimisée, ce à quoi je pense n’a rien de commun avec une sorte d’euphorie confortable et vertueuse. Comme je le dirai mieux tout à l’heure, une Hominisation de convergence ne peut finir qu’en paroxysme. Même cohérée sur soi par la conscience enfin actuée de sa destinée commune, l’Humanité passera donc probablement demain, soit dans son effort pour définir et formuler l’unité qui l’attend, soit dans le choix et l’application des moyens les plus appropriés pour y atteindre, par des conflits intérieurs plus violents encore que ceux que nous connaissons. Mais ces phénomènes de tension, justement parce qu’ils se développeront en un milieu humain beaucoup plus fortement polarisé vers l’avenir que nous ne pouvons encore l’imaginer, ont grand-chance de perdre la stérile amertume particulière à nos luttes présentes. Sans compter qu’au sein d’une telle atmosphère de « conspiration » certaines opérations de caractère universel peuvent être envisagées comme réalisables dont il ne saurait être question dans l’état d’inagrégation psychique où nous végétons encore aujourd’hui[41] :
— telle l’acceptation, allègrement consentie par tous les représentants de l’Espèce, de certaines mesures générales corrigeant au centuple, par quelque noble forme de « sélection dirigée » : d’une part, les inquiétants désordres physiques et mentaux déchaînés sur notre société par la réduction (infiniment désirable, mais encore non compensée aujourd’hui !…) des forces de sélection naturelle ; et, d’autre part, les décevants effets d’anti-sélection liés à une stérilité plus ou moins consentie des élites ;
— ou telle, encore, une inclination spontanée des individus à apporter et à appliquer aux points voulus d’une Noosphère de plus en plus exigeante et différenciée leur forme particulière de « génie » et d’activité ;
— ou telle, enfin, un soin de tous à donner à la face industrialisée de la Terre, défigurée en ce moment par un saccagement barbare de la nature, une nouvelle beauté.
Imaginés dans la platitude individualistique du cercle où nous nous trouvons encore prisonniers, ces divers gestes (si clairement exigés soient-ils de nous et pour tout progrès ultérieur de la co-réflexion) semblent chimériques, et, pis encore peut-être, humiliants. Mais, exécutés dans la liberté supérieure de « la sphère » où finira bien par nous faire accéder la perception, enfin acquise et transmise, d’un Univers convergent, ils ne feraient en somme que prolonger, à l’échelle du phylum, la plus humanisante des dispositions morales que nous connaissions : l’esprit d’équipe. Et de ce chef, étant donné un tel milieu, ils apparaissent à la fois comme extrêmement désirables et comme parfaitement possibles.
Par une sorte de crainte perverse du changement, on voudrait nous faire croire que l’Humanité, en nous, se trouve arrivée à fond de course, dans son évolution. Tout porte au contraire à estimer que les potentialités de l’Humain que nous connaissons n’ont pas d’autres limites prévisibles que celles de la tension évolutive entretenue en lui par un sens toujours plus aigu de son unification organo-psychique ; c’est-à-dire, en dernière analyse, par l’intensité maintenue et accrue d’un champ d’unanimisation dont il s’agit maintenant, pour conclure cet exposé, de préciser les origines et le fonctionnement.
Par ce mot d’activation je désignerai ici le pouvoir spécial possédé par certains facteurs (dits activants) de déchaîner, à leur contact, des réserves d’énergies qui, faute de cette excitation, resteraient dormantes.
En Physico-Chimie, de tels déclenchements ou sensibilisations de puissance sont couramment constatés et utilisés, par exemple, dans le cas des catalyseurs ou de certains rayonnements. Mais beaucoup plus important pour les vues que je développe ici est le fait que certains phénomènes tout pareils apparaissent constamment chez le Vivant en dépendance de facteurs non plus seulement physiques, mais psychiques, d’excitation. Quel que soit en effet le point de vue matérialiste cru spiritualiste où on se place pour interpréter les faits, il est indubitable : 1o qu’un animal agit beaucoup moins intensément lorsqu’il est tranquille et satisfait qu’à l’état de bête affamée ou traquée ; et 2o que, en pareille occurrence, la peur et l’appétit, loin d’être de simples échos ou reflets conscients de ce qui se passe dans la chimie des cellules, forment, à titre d’excitateurs, un anneau essentiel dans la chaîne des causalités.
De ce point de vue, ce qu’on pourrait appeler la « température psychique » des êtres vivants tient une place de première importance dans l’énergétique de toute substance organisée, — cette importance s’affirmant et se précisant de plus en plus avec les progrès de la cérébration. En l’Homme, du fait de la Réflexion, il est normal que le phénomène devienne prépondérant, et qu’en même temps il se différencie suivant certaines lignes nouvelles. Non seulement, chez les êtres pensants, la mise en jeu de l’Énergie obéit à une gamme exceptionnellement riche de répulsion et d’attraits ; mais encore chez eux (par suite de la redoutable faculté de prévoir) nous expérimentons tous que craintes et espérances, débordant le présent ou le futur immédiat, tendent à s’alimenter de plus en plus aux promesses illimitées des temps à venir.
Ce qui revient à dire que, dans le cas de la « Matière hominisée », l’activation majeure de l’Énergie, au lieu de s’exercer seulement (comme dans le cas de la Matière simplement vitalisée) à partir de ce qui se touche et ce qui se voit, est inévitablement amenée à s’opérer aussi à partir d’une chose attendue, c’est-à-dire sous l’influence d’une foi surtout dans le cas d’œuvres aussi étendues et prolongées que le rassemblement sur soi d’une Noosphère. La grande peur suscitée par un danger planétaire imminent serait suffisante à coup sûr pour galvaniser et souder momentanément entre eux tous les égoïsmes et les nationalismes de la Terre. Mais cette unification provisoire des intérêts par le dehors manquerait certainement de la solidité et de la chaleur requises pour que se produise un véritable et fécond rapprochement des volontés et des cœurs.
Plus on approfondit cette question, si fondamentale et si urgente, du développement d’une cohésion spirituelle à l’intérieur de l’Espèce humaine, plus on se convainc que la solution finale du problème est à chercher non dans quelque élévation générale du niveau de vie (comme on paraît le croire à la Société des Nations), mais du côté de l’action fusionnante exercée du dedans, sur la multitude des êtres pensants, par le foyer ultime de leur co-réflexion.
Non sans quelque raison, on a pu sourire de l’ « élan vital » de Bergson. Mais ne l’a-t-on pas aussi jeté par-dessus bord trop légèrement ?… Étendue aux phases initiales et à la totalité présente de la Biosphère, l’expression a certainement une saveur désagréablement anthropomorphique. Mais, restreinte aux zones réfléchies de la Noosphère, que fait-elle, sinon exprimer la rigueur dynamique d’une situation ?
Car, ainsi que je l’aurai répété à satiété depuis vingt-cinq ans, que servirait-il à l’Homme d’accumuler à portée de sa main des montagnes de blé, de charbon, de pétrole et de tous métaux s’il venait par malheur à perdre le goût (un goût « géométriquement croissant ») d’agir, c’est-à-dire de devenir toujours plus Homme, par voie de totalisation planétaire ? Et, pour maintenir ce goût, à la fois « essentiel » et « exponentiel », de s’unanimiser jusqu’au bout, que placer à la base sinon un attrait toujours plus explicitement exercé sur l’Espèce par le centre approchant de sa convergence biologique ?
De ce pôle évolutif mystérieux nous avons été amené ci-dessus à reconnaître et à localiser, comme sur une épure, la présence en nous basant sur la nature « centripète » de la phylogénèse humaine. Utilisant maintenant les lois de l’Activation, cherchons à reconnaître si, pour être capable de nous attirer à lui, il ne devrait pas être doué, à toute force, de certaines propriétés de fond qui, une fois reconnues, nous permettraient ipso facto de le déterminer approximativement en figure et en nature, et non plus seulement (comme nous l’avions fait jusqu’ici) en direction et en position.
En d’autres termes, pour qu’il ait la vertu d’activer en nous jusqu’au bout (conformément aux lois les plus générales de l’Énergétique) les forces de Cosmogénèse, quelles qualités devons-nous supposer que possède, au minimum, le point final, l’Oméga, de notre ultra-hominisation ?
Posé en ces termes d’exigence psychologique, le problème zoologique de l’avenir de l’Espèce paraît évidemment s’engager sur des bases bien frêles. Depuis quand, en effet, nos désirs seraient-ils devenus une mesure du Réel ? Et, du reste, comment ferait le Réel pour se plier à la multiplicité contradictoire de nos désirs ? À première vue, rien de plus a-scientifique (parce que rien de plus subjectif) que de faire intervenir un sentiment, un goût, dans nos extrapolations de l’Anthropogénèse.
Et pourtant, de l’avis de tous, n’est-il pas un cas — un cas au moins — où une cohérence primaire, basique, se découvre, reliant la structure objective du monde, non plus seulement avec les formes logiques de notre entendement, mais avec certaines propensions primordiales de notre sensibilité ? Par nature (et malgré certains vertiges se produisant sporadiquement à l’intérieur du Réfléchi) toute conscience, plus elle est cérébralisée, ne s’oriente-t-elle pas invinciblement vers l’être plutôt que vers le non-être ? au point que, sans cette priorité accordée depuis toujours, sans discussion, par tous les vivants, à la Vie sur la Mort, nous ne concevrions même pas la possibilité physique d’une Évolution ?
Eh bien ! ceci vu et admis (je veux dire le fait d’une irrésistible tendance du Weltstoff à être plutôt qu’à ne pas être), comment ne pas observer qu’une question ultérieure se pose immédiatement : j’entends celle de savoir si ce que nous appelons confusément « préférence pour l’être » ne se révélerait pas à l’analyse (dans le cas du Réfléchi) comme un vecteur psychologique complexe, formé de plusieurs composantes primaires à l’action desquelles aucune conscience humaine ne saurait échapper, — quelles que soient les modalités individuelles de son tempérament ? Plus précisément, l’idée d’être, dans le langage universel humain, désigne-t-elle n’importe quelle forme de survie ? ou plutôt le terme ne signifierait-il pas (identiquement, et dans tous les cas) être pour toujours, et émerger tout entier ?… Voilà ce sur quoi il me paraît essentiel d’attirer l’attention non pas des métaphysiciens, mais des physiciens, en insistant sur la désactivation radicale d’Énergie qu’entraînerait pour l’Homme la prévision, au terme de la phylogénèse en cours, soit d’un anéantissement total, soit seulement d’une condition diminuée.
En matière d’évidences si primitives et fondamentales qu’on ne saurait les comparer qu’à notre perception (aussi indiscutable qu’inexplicable) d’un espace à trois dimensions, il est impossible de « démontrer ». Et, tout ce que je puis faire, en l’occurrence, c’est de renvoyer chacun au témoignage de sa conscience, — ou tout au moins de sa subconscience mieux analysée. En ce moment, je le sais, nombre d’excellents ouvriers de la Terre s’imaginent encore pouvoir travailler, de tout cœur et à plein rendement, quel que soit le sort réservé ultimement au fruit de leurs découvertes. Mais vraiment je ne saurais les croire. Car tout ce que j’ai jamais pu déchiffrer (en eux comme en moi) des vrais motifs alimentant ultimement la passion humaine de savoir et de faire n’a pas cessé de me persuader que ce qui, malgré toutes sortes de dénégations, soutenait dans leur effort les savants les plus agnostiques et les plus sceptiques était la conviction obscure de collaborer, comme disait le vieux Thucydide, à une œuvre qui ne finirait jamais.
Dans un premier temps (hier), l’Homme, qui jusqu’alors s’imaginait fixe ou fixé, s’est tout d’un coup avisé que, biologiquement, il continuait à bouger.
Dans un deuxième temps (aujourd’hui), le voilà qui s’éveille peu à peu à l’idée que cette ultra-évolution l’unifie sur lui-même.
Dans un troisième temps (demain), ne peut-on pas sérieusement prévoir qu’il va prendre conscience (une conscience toujours plus aiguë) du fait que cette convergence biologique n’est vraiment intéressante que si, au terme de son opération, elle sauve irréversiblement, et dans sa totalité, l’essence lentement distillée du Réfléchi et du Co-Réfléchi ?
Semblable à des mineurs surpris par une explosion, et qui se coucheront découragés sur place s’ils pensent que leur galerie est bouchée en avant, l’Homme (plus il est Homme) ne saurait continuer plus longtemps à s’ultra-cérébraliser au gré de l’Évolution sans se demander si l’Univers, tout en haut, est ouvert ou fermé, c’est-à-dire sans se poser la question définitive (la question de confiance…) de savoir si, oui ou non, la lueur vers laquelle l’Humain dérive par self-arrangement de lui-même représente bien un accès à l’air libre, ou bien si elle correspond seulement à une éclaircie momentanée dans la nuit : auquel cas, je le jure, il ne nous resterait plus qu’à faire grève à la Nature, et à nous arrêter.
En vérité, plus on tourne et retourne le problème fondamental d’activation posé aux forces de Cosmogénèse par l’apparition de la Réflexion, plus on se convainc que, du simple (mais inflexible) point de vue de l’Énergétique, l’Hominisation ne peut plus physiquement continuer bien longtemps sans postuler explicitement en avant d’elle l’existence d’un point critique de Super-Réflexion : quelque chose comme un débouché du Co-Réfléchi hors du Temps et de l’Espace, dans de la Vie définitivement irréversibilisée.
Aussi bien que personne, je mesure ce qu’il y a de fantastique dans les perspectives auxquelles notre esprit se trouve forcé par cette exigence de fond. Le couple complexité-conscience se dissociant en fin de série pour laisser échapper, à l’état libre, une pensée sans cerveau… L’évasion d’une partie du Weltstoff hors de l’Entropie (cf. fig. 2)… Tout cela, au regard de la Science du jour, paraît impossible à accepter. Et, d’un autre côté, comment nier l’éventualité de l’événement sans arrêter du même coup dans sa flèche humaine (par désactivation, je répète) le mouvement ascensionnel du Monde tout entier ?
Pris dans cette antinomie entre les formes présentes de notre Connaissance et certaines exigences croissantes de notre Action, le seul geste que nous puissions honnêtement faire est de pousser patiemment dans l’une et l’autre direction à la fois, avec l’espoir que le conflit finira par se résoudre dans une Science plus avancée que la nôtre, — comme il est déjà arrivé si souvent. Or, dans cette direction d’une synthèse possible, après l’antithèse, me serait-il permis de risquer l’observation que voici ?
En vertu de la « loi de complexité-conscience », qui nous a toujours guidés jusqu’ici, on peut dire qu’il existe, dans tout corpuscule, deux niveaux d’opération : l’un (appelons-le tangentiel) reliant physico-chimiquement, c’est-à-dire par voie de complexité, le corpuscule considéré à tous les autres corpuscules de l’Univers ; l’autre (nommons-le radial, ou axial} courant directement de conscience à conscience, et se manifestant, à la hauteur de l’Humain, par les divers phénomènes psychologiques, ci-dessus mentionnés, d’unanimité et de co-réflexion.
Ceci posé, aux effets « tangentiels » (domaine propre du Statistique et de l’Entropie), nous avons pris l’habitude de réserver à la fois, et le nom d’Énergie, et la dignité de constituer l’Étoffe première des choses ; le « radial » n’étant dès lors regardé que comme un sous-effet, ou une super-structure fragile, des déterminismes de la Matière. Mais pourquoi, renversant bout pour bout la perspective, ne pas décider, au contraire, que, dans le couple considéré, c’est le Radial qui est primitif et consistant, le Tangentiel n’étant qu’un sousproduit statistiquement engendré par les inter-réactions de « centres » élémentaires de conscience imperceptibles dans le Pré-vivant, mais clairement saisissables pour notre expérience à partir d’un degré suffisamment avancé d’arrangement de la Matière ? De ce point de vue[42], si on l’accepte, l’édifice des lois physiques demeurerait absolument intact et valable dans le domaine du Pré-vivant, où le Radial, pour nos yeux, n’existe pas encore. Mais en revanche, pour une intériorisation suffisamment poussée des corpuscules, il nous deviendrait possible de concevoir que le Conscient axial, enfin capable de se nouer sur soi directement, centre à centre, échappe aux servitudes périphériques de la Complexité physico-chimique. En ce cas, très en arrière (c’est-à-dire dans l’inanimé), tout continuerait à se passer comme si l’Entropie était maîtresse. Mais tout en avant (c’est-à-dire au point critique de Super-Réflexion), c’est l’entropique qui s’évanouirait à son tour, pour laisser apercevoir et s’échapper à nu la portion ultra-réfléchie et irréversible de l’Étoffe cosmique[43]. Ce qu’il fallait démontrer.
Ce qui reviendrait finalement à dire, comme l’a récemment suggéré Léon Brillouin[44], que le Physique (tel qu’on le définit encore en ce moment) ne serait qu’une « dégradation » (je dirais plutôt « une première approximation ») du Biologique. Et pourquoi pas, après tout, si, de l’affaire, nous tenons enfin une solution énergétique cohérente du Phénomène humain ?
Bien entendu, même surmontée (ou plus exactement « contournée »), grâce à la notion d’énergie radiale, notre répugnance scientifique à admettre que le Réfléchi puisse, en devenant self-subsistant, échapper à toute retombée en arrière[45], nous restons face à face avec un autre mystère. Comment, en effet nous représenter, même de façon très générale, l’événement sidéral d’une Noosphère atteignant son point critique supérieur de co-réflexion ? Que se passerat-il sur Terre à ce moment-là, pour un observateur assistant du dehors au spectacle ?… Dans cet ordre d’idées, force nous est bien d’avouer que non seulement nous n’y voyons pas clair en ce moment ; mais encore qu’en vertu d’une certaine structure bien définie du Réel il est inévitable que nous n’y voyions rien.
Et voici pourquoi.
J’ai parlé ci-dessus des modifications profondes que feront nécessairement subir à l’atmosphère psychique humaine, après un temps assez long, les progrès conjugués de l’unanimisation et de la co-réflexion. En conséquence de ces altérations, faisais-je observer, certains gestes collectifs, encore irréalisables, ou déshumanisants (parce que forcés), ont toutes chances de devenir, pour nos descendants, chose naturelle et belle. À une « température psychique » notablement plus élevée que la nôtre, disais-je, nous n’avons aucune idée de ce que, en union avec tous les autres hommes, chaque homme (sans se déformer, et pour se transformer) deviendra capable de faire. Ni, me faut-il ajouter maintenant, pouvons-nous soupçonner ce que, à ces hautes latitudes, il commencera à voir… Or, s’il en est vraiment ainsi, à quel paroxysme de conscience (trop éblouissant pour que nous puissions le « fixer ») ne sommes-nous pas en droit d’estimer qu’atteindra la Noosphère lorsque, aux approches de sa maturation, il n’y aura plus seulement sur Terre une seule Physique, ni même seulement une seule Éthique, mais encore (par polarisation des esprits et des cœurs sur un foyer enfin en vue de convergence évolutive) une seule passion, c’est-à-dire une seule « Mystique » ?
Aux débuts de l’Hominisation, avons-nous vu, se place pour notre expérience (par effet absorbant du Passé) un « blanc » d’en bas, un « blanc de naissance ». Voici maintenant que, non moins inévitablement (mais, cette fois, par effet transformant, « psychogénique », de l’Avenir), se révèle de plus en plus nettement, autour du pôle conjecturé de notre totalisation, un « blanc d’en haut », un « blanc d’émergence ».
D’une telle lacune, faut-il nous plaindre ? Peut-être pas, après tout…
Car, en fin de compte, n’est-ce pas cette incandescence de l’Avenir, tout justement, qui, par les transfigurations qu’elle suggère, tout en les dissimulant à nos yeux, est le plus capable de nous renseigner et de nous rassurer sur ce que nous avons raisonnablement besoin de savoir ?
Comment pour nous le Monde finira-t-il ?
Qu’importe, en somme, pourvu que, à l’intensité de rapprochement psychique où se trouvera portée l’Espèce par un ou deux millions d’années encore de co-réflexion, nous puissions escompter que la différence tende à s’annuler pour l’Homme entre la volonté de survivre et l’ardeur à s’évader (fût-ce au prix d’une mort apparente) hors de la phase temporo-spatiale de son évolution[46] ?
CONCLUSION
l’Univers-personnel.
Ainsi, prise entre les puissances physiques de compression qui la forcent à s’arranger de plus en plus organiquement sur soi, et les puissances psychiques d’attraction qui, nées de cet arrangement même, l’excitent à se totaliser de plus en plus étroitement sur elle-même, l’Humanité s’en va dérivant, sous l’action du processus cosmique de complexité-conscience, vers des états de toujours plus haute intériorisation et de toujours plus complète réflexion.
Depuis Galilée (suivant la remarque de Freud), l’Homme n’avait pas cessé de perdre, un par un, aux yeux de la Science, les privilèges qui l’avaient jusqu’alors fait regarder comme unique au Monde. Astronomiquement, d’abord, dans la mesure où (comme et avec la Terre) il se noyait dans l’énorme anonymat des masses stellaires ; biologiquement, ensuite, dans la mesure où (comme tout autre animal), il se perdait dans la foule des espèces, ses sœurs ; psychologiquement, enfin, dans la mesure où s’ouvrait, au cœur de son moi, un abîme d’inconscient : par trois degrés successifs, en quatre siècles, l’Homme, je dis bien, avait paru se redissoudre définitivement dans le commun des choses.
Or voici que, de cette remise au creuset, paradoxalement, ce même Homme est en train de réémerger, plus que jamais en tête de la Nature : puisque, justement pour s’être refondu avec le courant général d’une Cosmogénèse convergente, il acquiert à nos yeux la possibilité et la qualité de former, au cœur du Temps et de l’Espace, un point singulier d’Universalisation pour l’Étoffe même du Monde.
Universaliser…
Jusqu’ici (c’est-à-dire dans le statique ou le circulaire), ce mot magique n’avait, et ne pouvait avoir, que deux sens pour le Sage. Ou bien extraire de l’expérience, par abstraction, l’idée générale de certaines « essences ». Ou bien, par suppression indéfiniment poussée de toute détermination, s’installer mystico-mentalement dans un Fond commun des choses.
Mais maintenant, consécutivement à notre acquisition, encore toute récente, d’un Sens nouveau : le Sens de l’évolutif, et plus spécialement le sens de l’évolutif convergent, n’est-ce pas une troisième et bien meilleure façon d’atteindre l’Universel qui s’offre à notre pouvoir d’intellection et d’action ?…
Car enfin, si la sphère entière des choses se trouve bien avoir la propriété essentielle de se contracter peu à peu sur son centre par rapprochement de plus en plus réfléchi des éléments qui la composent, alors comment ne pas voir que l’Univers, si formidablement que nous le voyions grandir autour de nous en puissance et en dimensions, ne tend aucunement, comme nous pouvions le craindre, à écraser, mais au contraire à exalter par son énormité nos valeurs individuelles.
… Puisque, par suite de la forme particulière de son organicité, il se saurait, en se refermant psychiquement sur soi, qu’intégrer et achever ce qu’il y a de plus irremplaçable et incommunicable en chacun de nos petits ego ?
Au degré du « Vivant simple », nous apprend toute la Science, l’Union différencie les éléments qu’elle rapproche.
Au degré du Réfléchi, nous le constatons sur nous-mêmes, elle les personnalise.
À force de co-réflexion, devons-nous logiquement conclure, elle les totalise en un « je ne sais quoi » où toute différence disparaît à la limite entre Univers et Personne.
Ainsi le veut la loi de complexité-conscience, poussée jusqu’au bout.[47]
APPENDICE
Remarques complémentaires
sur la nature du Point Oméga
ou
De la singularité du Phénomène chrétien
Ci-dessus (p. 341), j’ai donné conventionnellement le nom de « Point Oméga » au pôle supérieur, conjecturé, de la co-réflexion humaine. Par structure et par construction, ce sommet de l’Hominisation s’est peu à peu découvert à notre analyse comme définissable, en première approximation, par les propriétés suivantes, indispensables au fonctionnement de l’Évolution :
a) Être de nature objective, bien entendu, c’est-à-dire correspondre, non pas à une simple prolongation ou projection idéales de nos concepts et de nos désirs, mais à un rassemblement biologique de nos personnalités.
b) Tout sauver, ensuite, c’est-à-dire se montrer capable, avec le temps, de recueillir et de consommer, dans sa centréité suprême, ce qu’il y a de plus essentiel et de plus incommunicable dans chaque élément réfléchi de l’Univers.
c) Tout sauver pour toujours, enfin, c’est-à-dire faire échapper définitivement, d’une manière ou de l’autre, l’Humain évolué à tout danger de désagrégation par retour en arrière.
Qu’une seule de ces qualités, avons-nous vu, vienne à manquer au Terme prévisible de l’Anthropogénèse, et l’Homme, légitimement découragé dans ses exigences les plus fondamentales, s’arrête automatiquement sur place, et refuse d’aller plus loin.
Réalité, Pouvoir totalisateur, Irréversibilité, donc : trois attributs nécessaires, — mais faut-il ajouter trois attributs suffisants ?… pour caractériser, à partir de son pouvoir présumé d’activation, la nature d’Oméga.
À cette question ultime, impossible de répondre sans prendre position sur un point théorique, abandonné jusqu’ici aux philosophes, mais dont il faudra bien se décider à admettre, quelque jour prochain, qu’elle commande, en fin de compte, toute l’Énergétique de l’Humain.
En Cosmogénèse convergente, disais-je, tout se passe comme si le contenu sauvable du Monde se rassemblait et se consolidait, par évolution, au centre de la sphère représentative de l’Univers. Mais, de ce Centre lui-même, c’est-à-dire de ce point d’intériorisation et d’irréversibilisation totale, comment, en dernière analyse, nous imaginer la structure de fond ?
Ainsi qu’il arrive dans nos instruments d’optique, le Foyer principal de Cosmogénèse naît-il de la réunion de rayons courant à la rencontre les uns des autres (hypothèse no 1 — ou « hypothèse de l’unification ») ?
Ou bien, comme dans le cas d’un nuage d’insectes se précipitant, la nuit, sur une lampe, le rassemblement évolutif du Weltstoff est-il conditionné par la pré-existence d’un foyer (non plus engendré, mais engendrant) de convergence cosmique (hypothèse no 2, — ou « hypothèse de l’union ») ?…
Décidé comme je le suis à ne pas quitter le terrain des faits au long de ces pages, je n’entrerai pas ici dans les considérations métaphysiques concluant à la distinction inévitable dans l’Étoffe des choses, entre « un être second ou participé » et « un être premier, ou nécessaire ». Par contre, il me faut bien noter l’énorme différence d’ « excitation évolutive » obtenue expérimentalement suivant qu’on adopte l’hypothèse no 1 (ou de « l’unification »), ou bien au contraire l’hypothèse no 2 (ou de « l’union »), comme base de calcul.
Dans le premier cas (Univers s’unifiant en soi par simple groupement des éléments entre eux), l’Évolution est incontestablement valorisée, — mais ceci dans une atmosphère strictement impersonnelle de collectivité.
Tandis que, dans le deuxième cas (Univers s’unifiant sous l’influence de quelque « suprêmement un » déjà existant, — c’est-à-dire, en somme, par adhésion à un « suprême Quelqu’un »), elle se trouve, en plus, amorisée.
Ce qui, dynamiquement parlant, représente une manière incontestablement supérieure de déchaîner, jusque dans ses tréfonds, notre pouvoir d’action.
Jusqu’à quel point cet « embrayage » des puissances d’amour sur l’élan humain d’évolution représente-t-il, pour les développements attendus demain de l’Hominisation, un simple surcroît (désirable, sans doute, mais accidentel)… — ou au contraire une véritable et ultime condition sine qua non d’aboutissement ? — C’est-à-dire dans quelle mesure, pour se co-réfléchir et s’unanimiser plus outre, l’Humanité ne sera-t-elle pas menée progressivement à distinguer (en dehors de toute philosophie, et pour raisons bio-énergétiques) un noyau amorisant de transcendant au cœur d’un Oméga regardé d’abord comme simplement immanent ?…
L’avenir le dira.
En attendant, et toujours sans quitter le plan du Phénomène, comment ne pas être frappé par la montée symptomatique, autour de nous, d’un vigoureux courant mystique précisément alimenté par la conviction que l’Univers, pris dans la totalité de ses opérations, est ultimement aimable et aimant ?
Explicitée aux dimensions du monde moderne, la Charité évangélique est en train de s’apercevoir qu’elle n’est pas autre chose, tout au fond, que l’amour d’une Cosmogénèse « christifiée » jusque dans ses racines.
Juste au moment où, en l’Homme, le Weltstoff, devenu conscient de ses forces d’auto-convergence, se ramasse pour le dernier assaut, elle re-paraît ainsi, cette Charité rajeunie et universalisée, comme le type rêvé de l’excitant évolutif dont nous avions besoin.
Dans une si rare coïncidence ne faudrait-il pas voir une indication que les prétentions du Christianisme sont justifiées de relier objectivement (par l’intermédiaire de quelque influx « révélateur ») les nappes rapidement convergentes de l’onde humaine avec un Centre réel, et déjà existant, de leur « implosion » ?
Si je n’en étais pas déjà convaincu de naissance, je crois que je me le demanderais.
- ↑ Sans cesser, comme on l’a dit, mais au contraire afin de rester « à hauteur d’homme ».
- ↑ « Man stands atone », a dit excellemment Julian Huxley.
- ↑ Prise à ce degré de généralité (à savoir que toute réalité expérimentale fait partie d’un processus, c’est-à-dire naît, dans l’Univers), il y a longtemps quel’ « Évolution » a cessé d’être une « hypothèse » pour devenir une condition générale de connaissance (une dimension de plus) à laquelle doivent désormais satisfaire toutes les hypothèses. Je ne perdrai pas mon temps ici à rediscuter cette proposition admise aujourd’hui par tous ceux, physiciens aussi bien que biologistes, qui font de la Science.
- ↑ Je ne parlerai pas ici des arrangements cristallins, dont les réseaux ouverts, et comme indéfinis, semblent ne représenter qu’une étape, ou un essai, de moléculisation.
- ↑ « L’union (la vraie union) différencie » : loi de valeur universelle, dont l’application réapparaîtra constamment tout le long de ces pages.
- ↑ La seule, en fait, que j’aurai en vue chaque fois qu’il sera question ci-dessous de « corpusculisation ».
- ↑ Chaque espèce d’ « infini », nous apprend la Physique, a ses propriétés spéciales, celles-ci devenant imperceptibles à partir d’un certain niveau.
- ↑ Cette « gravité de complexité » s’exprimant, dans les complexes animés, par une « ténacité à survivre », ou, plus exactement, par une « exubérance évolutive », que tout le monde voit et admet, sans chercher assez à lui assigner une racine d’ordre universel.
- ↑ Ici et ailleurs dans cet ouvrage, je prends ce terme si discuté d’« orthogénèse » (terme dont il est aussi impossible de se passer que du mot, également équivoque, d’ « évolution ») à son sens étymologique de développement orienté : sans que cette qualité purement « vectorielle » (en l’absence de laquelle on ne pourrait parler ni de trends, ni de phyla) entraîne de soi aucune idée, ni de monophylétisme, ni (au moins à l’origine) de finalité.
- ↑ Maximum de fréquence, obstinément regardé par les « darwiniens » radicaux comme un pur effet de hasard ; mais où (comme dans le cas des coups groupés sur une cible, tout justement) doit se glisser déjà, dans bien des cas, un effet préférentiel de sélection : meilleur ajustement interne, ou meilleure adaptation au milieu.
- ↑ Décalages et divergences susceptibles de s’exagérer avec le temps jusqu’à créer, entre types zoologiques vivants, des vides profonds où on se tromperait en voyant l’indication de quelque mystérieuse différence entre micro— et macro-évolution (sic, jadis, Vialleton, et même encore Jean Rostand, 1953). Non seulement, avec le temps, les rameaux zoologiques s’écartent de plus en plus entre eux par effet de dérive morphologique, mais encore, par effet destructif du Passé, leurs attaches (toujours plus tendres que le reste) disparaissent, sur une longueur de plus en plus grande, à nos yeux. J’ai souvent insisté sur l’implacable processus d’absorption ou d’usure en vertu duquel toute l’histoire (fût-ce celle, toute proche, des civilisations) tend à se réduire, pour notre regard, à une série de maxima, stabilisée et isolée.
- ↑ De ce point de vue, on pourrait dire que, à l’intérieur de chaque phylum, les espèces s’accentuent sur elles-mêmes, plus qu’elles ne se « transforment ».
- ↑ Un cas particulièrement typique étant celui des Mammifères placentaires qui, vers le Tertiaire moyen, entrent brusquement dans une période de cérébration croissante, reconnaissable dans toutes leurs branches « adaptatives » simultanément : qu’il s’agisse de Primates, de Carnivores ou d’Ongulés (cf. les travaux de T. Edinger).
- ↑ Sic M. Boule dans Les Hommes Fossiles, et, tout récemment, J. Rostand, 1953, p. 58.
- ↑ À la fin du Pliocène, observons-le, les grands Anthropoïdes se trouvaient répandus (et probablement distribués suivant une mosaïque de petits groupes distincts) sur un énorme espace : toute l’Afrique (au sud de ce qui est maintenant le Sahara), et l’Asie, au sud de l’Himalaya. Distribution à la fois massive et compartimentée, qui représente un optimum pour la multiplication et la conservation des mutations à l’intérieur d’une population.
- ↑ Quelque artifice « génial » de connexion et d’arrangement des neurones (mais arriverons-nous jamais à le déceler ?) distingue certainement le cerveau « réfléchissant » de l’homme de celui (non réfléchissant) du Chimpanzé.
- ↑ Cf. Harold F. Blum, 1951.
- ↑ Événement dont la puissance explosive semble avoir complètement échappé, dernièrement, aussi bien aux adversaires qu’aux tenants des absurdes « soucoupes volantes » dont on a trop parlé. Ce n’est pas sans quelque « coup de foudre » que deux pensées pourraient se rencontrer !…
- ↑ Clivage résultant de quelque étranglement local (suivi de rupture) apparu sur un front, initialement continu, d’hominisation (cf. Teilhard, 1953).
- ↑ Bien reconnaissables, les unes et les autres, à leurs crânes allongés et surbaissés, à leurs forts bourrelets frontaux et occipitaux, et à leurs mâchoires inférieures « sans menton ».
- ↑ À l’exception, peut-être, de quelques lambeaux (tels certains Australiens ?) qui pourraient représenter les traces, plus ou moins transformées, d’un verticille phylétique plus ancien.
- ↑ Cf. Harrison Brown, 1954 ; Ch. Galton-Darwin, 1953 ; Fairfield Osborn, 1948 et 1953.
- ↑ Cf. J. Rostand, 1953, p. 82.
- ↑ Simplement, peut-être, parce que l’intervalle de temps est trop court ; ou bien parce que nous manquons encore de tout procédé pour suivre directement, au niveau des neurones, les progrès éventuels de la cérébration…
- ↑ Par exemple, la structure évolutive de l’Univers ; ou la valeur absolue du Personnel ; ou le primat de la solidarité humaine.
- ↑ Cf. G. Gaylord Simpson, 1949.
- ↑ Dans le « nature humaine », autrement dit, il faut (et il faudra de plus en plus) reconnaître, par-dessus les caractères individuels, l’existence de certaines qualifications « noosphériques » Comme « cerveau » et comme « cœur », Bergson ne valait peut-être pas Platon. Mais, vivant deux mille ans après Platon, il apercevait et sentait des choses que ce dernier ne pouvait ni éprouver, ni voir. Quelque chose comme le Principe de Relativité transporté en Histoire.
- ↑ Car, quoi qu’on dise encore (cf. L’Homme et l’Histoire, actes du VIe Congrès des Sociétés de Philosophie de Langue française, Presses Universitaires de France, 1952), la « subjectivité » tant proclamée de l’Histoire (comme celle des Morales) est en train de se muer irrévocablement en objectivité, à mesure que l’Homme découvre plus clairement une signification (et donc une échelle de valeurs) absolue aux processus d’Hominisation et de Socialisation (cf. Redfield, 1953, chap. VI : « The Transformation of Ethical Judgment » ).
- ↑ À ces divers produits de la co-réflexion il est notable que chacun participe et collabore, sans les posséder complètement. L’idée moderne d’Atome, par exemple, appartient en ce moment, en commun, à un certain nombre de milliers de physiciens, sans être possédée totalement par aucun.
- ↑ Cf. Julian Huxley, 1953 ; Ch. Galton-Darwin, 1953. Je parle uniquement ici, c’est clair, des prévisions d’ordre scientifique, laissant soigneusement de côté les illuminés et les romanciers.
- ↑ Maximum suivi, ou non, d’une redescente ?… Voilà ce qui ne pourra être décidé que ci-dessous, au paragraphe consacré à l’ « activation » de l’Énergie humaine d’évolution.
- ↑ Cf. Osborn, 1948, et Brown. 1954.
- ↑ Leitmotiv de Ch. G. Darwin dans The next Million Years (1953). Harrison Brown, dans The Challenge of Human Future (1954), est plus rassurant.
- ↑ Ou, plus topiquement encore, à ces Hyménoptères qui, pour accomplir leur métamorphose, doivent trouver près d’eux, en éclosant, une nourriture toute préparée par leur mère.
- ↑ Cf. Ch. G. Darwin, 1953, passim. Du point de vue religieux, les perspectives envisagées ne sont pas plus « roses ». Suivant Karl Barth, « les hommes n’ont jamais été bons, ils ne sont pas bons, ils ne seront jamais bons » (cité par Time, 12 avril 1954, p. 86).
- ↑ « Ultra-hominisés », et non, d’aucune façon, « dés-hominisés » ! En se totalisant sur soi à une température psychologique suffisante, c’est ici toute ma thèse, l’Homme ne se détruit pas : il s’achève.
- ↑ Exactement comme sur la question, ci-dessus traitée, de la pluralité des « astres pensants »
- ↑ Malgré la brillante caricature tracée par Aldous Huxley, dans Bravenew World…
- ↑ « Co-conscience supérieure », par opposition à la « co-conscience inférieure », notée par les ethnographes chez certains pré-civilisés. Cf. B. Malinowsky. Argonauts of the Western Pacific (1932), et Gerald Heard, The Ascent of Humanity. « From group consciousness, through individuality, to super-consciousness » .
- ↑ Tant s’en faut, on le voit, que j’accepte ici les vues pessimistes de R. Seidenberg (1950) qui, au terme de la totalisation humaine, prévoit la disparition (au lieu de l’intensification, ici admise) des forces de liberté, de conscience et d’amour. Encore un qui ne voit pas que, comprimée sur soi, l’Humanité est normalement amenée à s’échauffer psychologiquement et à s’ « ultra-personnaliser »…
- ↑ Cf. Ch. G. Darwin, 1953, p. 114 : à propos de la nécessité d’une foi (a creed) pour assurer la continuité de toute entreprise humaine d’auto-sélection dirigée.
- ↑ Dont l’ « astuce » consiste en somme à distinguer deux espèces d’Énergie : l’une primaire (Énergie psychique ou radiale) échappant à l’Entropie ; et l’autre secondaire (Énergie physique ou tangentielle) obéissant aux lois de la thermo-dynamique : ces deux énergies n’étant pas transformables directement l’une dans l’autre, mais interdépendantes l’une de l’autre dans leur fonctionnement et leur évolution (le Radial croissant avec l’arrangement du Tangentiel, et le Tangentiel ne s’arrangeant qu’activé par le Radial) (cf. fig. 5).
- ↑ Dans quelle mesure cette irréversibilité finale du Conscient réfléchi implique-t-elle (toujours pour raisons énergétiques d’activation) l’ « immortalité » de tous les ego élémentaires ayant, à un moment quelconque de la Durée, fait partie intégrante de la Noosphère ? Ceci est une question ultérieure que je n’aborderai pas ici, par crainte de surcharger le dessin déjà trop compliqué de cette discussion.
- ↑ Cité par Louis de Broglie, dans son article sur la Cybernétique (Nouvelle Revue Française, 1953).
- ↑ Je dis bien le Réfléchi et non le Conscient simple, parce qu’en l’absence de toute prévision de l’avenir le danger d’une désactivation de l’énergie évolutive par la perspective d’une mort totale, et donc l’exigence énergétique d’une certaine « immortalité », sont des questions qui ne se posent pas.
- ↑ C’est à dessein que je ne considère pas ici la solution d’une survie de l’Espèce humaine par migration interplanétaire : d’une part, parce que je ne crois guère à la possibilité biologique d’une telle transplantation et, d’autre part surtout, parce que, même effectuée avec succès, l’opération ne ferait que reculer un peu plus loin, sans la supprimer, la menace désactivante d’un anéantissement.
Et c’est à dessein aussi que, limitant le problème de notre destinée à ses dimensions présentement accessibles, je n’envisage ici le mécanisme de la Convergence cosmique que dans le cas, idéalement simplifié, d’un Univers à une seule (et non à n) noosphères.
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Note des Éditeurs :
L’auteur a réservé pour ses écrits moins exclusivement scientifiques les explicitations d’ordre religieux. Afin qu’il n’y ait pas d’équivoque sur sa pensée, nous anticipons la publication de la note suivante qui achève Le Paradoxe Transformiste :
« Est-il besoin de rappeler que, loin d’être incompatibles avec l’existence d’une Cause Première, les vues transformistes, telles qu’elles sont exposées ici, sont au contraire la plus noble et la plus réconfortante manière de nous représenter son influx ? — Pour le transformisme chrétien, l’action créatrice de Dieu n’est plus conçue comme poussant intrusivement ses œuvres au milieu des êtres préexistants, mais comme faisant naître, au sein des choses, les termes successifs de son ouvrage. Elle n’en est ni moins essentielle, ni moins universelle, ni surtout moins intime, pour cela. »
- ↑ Annales de Paléontologie. T. XLI, 1955. L’Appendice était inédit.