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L’Apparition de l’Homme/Notes de préhistoire sud-Africaine

La bibliothèque libre.
Éditions du Seuil (p. 235-242).


NOTES DE PRÉHISTOIRE
SUD-AFRICAINE



Suivis de loin, et à travers les revues, les récents progrès de la Préhistoire sud-africaine risquent de paraître, à cause de leur richesse même, touffus et confus. Observés sur place, au contraire, leur avance s’opère clairement suivant un petit nombre de directions majeures, dont il m’a semblé intéressant de dresser un bref répertoire à l’usage des préhistoriens français.


A) Les Australopithèques.

D’abord regardés comme une curiosité ou une rareté, les Australopithèques s’avèrent maintenant comme ayant constitué, à un moment donné, une importante population, solidement établie (sur environ 500 km. du nord au sud) entre Vaal et Limpopo, — et s’étendant même probablement beaucoup plus loin encore soit à l’ouest, en Angola, soit au nord, dans le Tanganyka.

Malgré un remarquable polymorphisme (à la fois individuel, sexuel et spécifique) qui rend leur classification difficile, les Australopithécinés représentent un type morphologiquement très défini, dont on peut dire qu’il est à la fois :

a) Nettement infra-humain :

Par la longueur encore toute simienne de la face, et par une relativement faible capacité cérébrale ;

b) Humain (humanoïde) :

Par la molarisation de la première pré-molaire inférieure ; par la petitesse des canines ; par la section subverticale de la symphyse mandibulaire ; par la forme du pelvis (indiquant, dans tous les cas connus : Australopithecus, Plesianthropus, Paranthropus, une station debout) ; et même, pourrait-on ajouter, par le psychisme très développé qu’il faut bien supposer à une forme aussi « inerme » pour expliquer sa survie (ou même son succès) dans un milieu écologique fortement disputé.

c) Mais aussi para-humain :

Par un développement et une complication extrêmes des molaires et prémolaires, joints à une petitesse « exagérée » des dents antérieures.

Moins remarquée, et cependant aussi importante que cette individualité zoologique des Australopithèques est ce qu’on pourrait appeler leur « unité phylétique ». Autant que nous pouvons en juger aujourd’hui, leur groupe représente un rameau évolutif, court mais bien défini, commençant sur des formes relativement petites (Australopithecus africanus), pour se terminer sur des formes pachyostéosées (Paranthropus) ou particulièrement hominoïdes (Telanthropus).

À quoi si l’on ajoute que, jusqu’ici, leur présence semble régulièrement exclure celle de l’Homme dans les gisements, une évidence s’impose à l’esprit. À savoir que, si les Australopithèques ne sont certainement pas les ancêtres de l’Homme, leur groupe en revanche forme une remarquable transition latérale (à la fois morphologique et chronologique) entre les Anthropomorphes et les Hominiens. — Preuve nouvelle, soit dit en passant, de l’invraisemblance des hypothèses qui s’obstinent encore à chercher du côté des Cercopithèques ou des Tarsidés les origines de la tige humaine.

Jusqu’à une date toute récente, les restes d’Australopithèques ne se recueillaient qu’au hasard et précairement comme un sous-produit de l’exploitation industrielle des stalagmites et des travertins, pour la fabrication de la chaux en pays dolomitique. Depuis l’élan donné par Broom en 1946, la période des fouilles systématiques a enfin commencé. En ce moment même, Robinson achève la fameuse brèche de Swartkrans (gisement à Paranthropus et Telanthropus).

Si, au cours de ces recherches méthodiques, une association ou une superposition bien établies venaient à se découvrir, dans un même gisement, entre Australopithèques et industries humaines, tout s’éclairerait d’un seul coup dans les zones profondes de la préhistoire sud-africaine.


B) La vieille industrie sur galets
(« The pebble industry »).

Comme au Congo (« Kafuan industry ») et au Kenya (base de la série d’Olduway), une industrie remarquablement primitive (pebble industry) se recueille abondamment dans certains vieux graviers du Vaal : galets simplement épointés par enlèvement de un, deux ou trois éclats à une de leurs extrémités.

Typologiquement parlant, une technique aussi élémentaire représente un point de départ idéal pour l’évolution de toute industrie lithique, en quelque partie du monde que ce soit : Il serait donc extrêmement important d’établir aussi solidement que possible l’antériorité géologique de ces « galets cassés » aux industries abbevilliennes (Stellenbosch I) dans la région.

Or, dans cette direction, certaines difficultés subsistent encore, du fait que les cailloutis dans la masse desquels les galets éclatés se trouvent incorporés (à l’état usé, plutôt que roulés) représentent un manteau résiduel beaucoup plus qu’une véritable formation alluviale. Bien que, dans son état actuel, leur nappe soit certainement fort ancienne (le long du Vaal, elle ne descend jamais au-dessous de 30 mètres), leur composition, entièrement quartzitique, trahit un long processus de concentration sur place. Pas moyen, dans ces conditions, de les traiter et de les dater comme une simple terrasse.

Après la question de l’âge des Australopithèques, on pourrait dire que le deuxième problème majeur posé en ce moment, aux préhistoriens d’Afrique du Sud est de trouver quelque part (que ce soit en grottes ou à l’air libre) la vieille « pebble industry » du Vaal prise en série stratifiée.


C) L’apogée « acheuléenne ».

En Afrique du Sud, la grande masse du Paléolithique Ancien est représentée par une succession graduée d’industries à bifaces (Stellenbosch I-V) correspondant grosso modo, par ses termes II-V, à l’Acheuléen d’Europe. Ce fait a été mis en excellente évidence par les derniers travaux du Service Archéologique (siège à Johannesburg). Mais ce que les notes ou mémoires ont peine à faire comprendre au lecteur, c’est l’extraordinaire abondance, variété, — et souvent grosseur et perfection — de l’outillage rencontré, pratiquement partout, dans les vieilles terrasses, à ces niveaux privilégiés. Non seulement la présence d’une certaine culture : mais son paroxysme ou apogée !

Il est difficile d’observer sur place cette exubérance (dont rien, en Europe et en Asie, n’approche, à la même époque), sans songer que l’œuvre de la Préhistoire demeurerait incomplète si, après avoir dressé la carte des industries, elle ne cherchait encore à apprécier, pour chaque époque et en chaque région, l’ « intensité » des diverses cultures identifiées.

De ce point de vue, on ne saurait échapper à l’idée que, au Paléolithique Ancien, l’Afrique centrale et australe représentait encore le foyer principal de l’ « hominisation » — en attendant que celui-ci se déplaçât peu à peu vers le nord, en direction et au-delà de la Méditerranée.


D) Évolution anatomique et évolution culturelle.

Considérée dans son ensemble, l’évolution de l’industrie Éthique, en Afrique méridionale et centrale, est remarquablement claire et continue. Depuis les cailloux grossièrement épointés de la « pebble industry » jusqu’aux fins outils du « Middle Stone Age » en passant par la longue gamme des bifaces (« abbevilliens », « acheuléens », « micoquiens »), l’art d’utiliser d’abord les galets, puis leurs éclats, se poursuit dans la région avec une impressionnante régularité.

Et pourtant, comme en Europe même, il n’est pas douteux que sous cette continuité et homogénéité de l’évolution culturelle (prélude lointain de notre moderne totalisation), ne se cache un monde de discontinuités et de complexités anthropologiques. Par elle-même, nous le savons maintenant, une industrie « du Middle Stone Age » ne nous permet pas de décider si nous avons affaire à un Homme de Boskop ou à l’Homme de Rhodésie. — Mais alors combien d’« espèces » d’Homme ne faut-il pas supposer, derrière le Stellenbosch et le Fauresmith, pour alimenter le long effort d’éliminations et de concentration phylétique dont est finalement sorti l’Homo sapiens ?…

Présentement, l’espoir de trouver (prochainement) en Afrique du Sud des restes humains osseux appartenant à cette période critique s’accrochent à deux localités seulement : la « Grotte des Foyers » (The Cave of the Hearths) à Makapan (un petit Choukoutien, où des cendres et des brèches cimentées, contenant du Stellenbosch V a déjà fourni un fragment, peu caractéristique, de mandibule humaine[1] ; et le site de Hopefield (au nord de Capetown), peut-être un peu plus jeune, où ossements pléistocènes associés à de l’outillage se trouvent abondamment, en dunes consolidées.

Mais ce n’est là, on peut l’espérer, qu’un simple commencement.

Au sortir de l’Afrique du Sud, les hasards du voyage m’ont fait toucher l’Amérique du Sud, où le Prof. O. Menghin est en train de renouveler, par une série de fouilles systématiques, nos connaissances sur la préhistoire en Argentine. Et, à cette occasion j’ai pu vivement sentir le contraste entre les deux « bouts de continents ». Ici (en Afrique), l’ampleur d’un mouvement humain qui s’enfle et déborde sur ses origines. Là (en Argentine), une pluralité disjointe de petites industries tardives où quelques analogies (plus ou moins équivoques) permettent seules de soupçonner la terminaison (usée et brisée par sa longue course à travers l’Asie et les deux Amériques) de la grande vague paléolithique.[2]

  1. R. Dart. S. African Archaeol. Bull., III, n. 12, 1948.
  2. Inédit ; 1951.