L’Apparition de l’Homme/Observations sur les Australopithécinés
OBSERVATIONS SUR LES
AUSTRALOPITHÉCINÉS
u cours d’un récent voyage en Afrique du Sud1, j’ai pu, guidé par nos confrères de là-bas, me rendre
compte sur place — et par comparaison avec ce que
m’avait appris en Extrême-Orient le groupe des Pithécanthropes — de la façon dont se présente en ce moment pour
la Science la question des Australopithécinés.
Et, à ce propos, je crois intéressant d’insister sur les points suivants.
A) Importance zoologique des Australopithécinés.
Avant les dernières recherches de Broom, Dart et Robinson, on pouvait encore s’imaginer que les Australopithèques représentaient une simple rareté, ou curiosité, zoologique. Maintenant, il apparaît clairement que nous avons affaire, avec eux, à une importante population, largement répandue, à un moment donné, sur une large partie de l’Afrique Australe. De Taungs (région de Kimberley) à Makapan (au nord de Pretoria) en passant par la région de Sterkfontein (près de Johannesburg), les brèches à Australopithèques s’étendent déjà sur 350 milles, du Sud au Nord. Et tout porte à croire qu’on va les retrouver à l’Ouest, en Angola, — et plus au Nord, à travers la Rhodesia, jusqu’en direction du Tanganyka — (Lac Eyasi S.E. du Lac Victoria) — d’où le Dr. Adolf Romane vient de décrire2, en les rapportant au genre Meganthropus de Java, deux prémolaires supérieures, dont la place serait beaucoup mieux, à mon avis, avec les Australopithèques qu’avec les Pithécanthropes.
B) Autonomie morphologique des Australopithécinés.
Sans qu’on puisse encore distinguer bien clairement ce qui, dans l’affaire, tient à la variabilité individuelle et au dimorphisme sexuel, — ou bien au contraire à la coexistence (ou même à la succession rapide) dans les gisements de plusieurs formes spécifiquement (ou même génériquement) différentes, les Australopithèques sont remarquablement polymorphes. Comme les Pithécanthropes, ils représentent un groupe en état de rapide évolution.
Mais, justement aussi comme dans le cas des Pithécanthropes, ce polymorphisme joue chez eux sur un type fondamental facilement reconnaissable, bien défini pour les paléontologistes par l’association de molaires et prémolaires à couronnes extrêmement élargies et compliquées (régime végétarien ?) avec des dents antérieures (canines et prémolaires) curieusement réduites.
Par l’ensemble de ces caractères odontologiques (et plus spécialement par la molarisation des prémolaires antérieures et la réduction des canines) les Australopithèques diffèrent de tous les Anthropomorphes connus, et parallélisent étonnamment le type dentaire humain, — tout en l’exagérant. Et il est remarquable de constater que ces traits hominoïdes se retrouvent : dans la section sub-verticale de la symphyse mandibulaire ; dans la forme du pelvis3, dénotant une stature debout ; et aussi, faut-il ajouter, dans le haut degré d’astuce et d’adresse qu’il faut nécessairement attribuer à ces animaux pour expliquer, non seulement leur survie, mais leur dominance momentanée dans une province zoologique aussi disputée que pouvait être, vers la fin du Tertiaire, le Centre et le Sud africains.
« Hominoïde » toutefois, ne veut pas dire « humain ».
Dans aucun cas, jusqu’ici, ni par la capacité cérébrale de leur crâne, ni par la réduction de leur face, ni par l’association de leurs restes osseux avec aucune trace de feu ou aucun outil vraiment démontré, les Australopithèques (à la différence des Pithécanthropes) ne peuvent être considérés comme un groupe zoologique ayant jamais franchi (même au niveau du « Telanthropus » — son type apparemment le plus tardif et le plus évolué — 4 la ligne de partage séparant les Anthropomorphes des Hominiens. Mais, entre ceux-ci et ceux-là, ils paraissent former un groupe autonome, et « à part ».
Ce qui s’accorde parfaitement avec ce que nous connaissons ou soupçonnons de leur âge géologique.
C) Âge géologique des Australopithécinés.
En Afrique, on le sait, le conservatisme des faunes et l’absence de mouvements majeurs au Villafranchien rendent particulièrement difficile la définition d’une coupure entre Quaternaire et Tertiaire. Par ailleurs, quoi qu’on ait pu dire, aucune succession définie n’a encore pu être reconnue, ni dans les dépôts, ni dans la faune, des fissures à Australopithèques.
Dans ces conditions, tout ce qu’on peut affirmer présentement, concernant l’âge géologique des Australopithécinés, se réduit aux points suivants :
a) — La faune de mammifères associée aux Australopithèques, si riche soit-elle déjà en types éteints5 ne paraît pas différer essentiellement de la faune, remarquablement archaïque, associée avec les premières industries humaines dans les dépôts stratifiés du Kenya, et dans les graviers du Vaal.
b) — il y a jusqu’ici exclusivité, dans les fissures fossilifères d’Afrique Australe, entre les dépôts à Australopithèques et les dépôts à industrie humaine. Les deux n’ont jamais encore été sûrement trouvés juxtaposés ou superposés dans un même gisement6.
c) — Aucun type de fentes fossilifères n’est connu jusqu’ici en Afrique du Sud (même à Taungs) qui puisse être référé à un troisième système plus ancien.
Ces diverses données s’accordent bien entre elles si on admet que les Australopithécinés représentent une population de grands Anthropomorphes particulièrement progressifs ayant occupé l’Afrique Australe juste avant que l’Homme n’apparût à son tour sur le même terrain, pour les déplacer et les remplacer.
D) Signification des Australopithécinés
quant aux origines et à la structure du groupe humain.
Des considérations qui précèdent, il ressort assez clairement que, par suite de l’individualité à la fois infra-humaine et para-humaine de leur groupe, les Australopithèques ne sauraient être regardés comme formant la racine même du phylum humain.
Sur la position et la composition initiales des Hominiens, néanmoins, on doit dire qu’ils nous apportent, à trois titres, de précieux renseignements.
a) — Systématiquement d’abord (comme dit ci-dessus) ils représentent un type remarquablement intercalaire, qui rapproche, presque jusqu’à les mettre en contact morphologique, les grands Anthropomorphes avec les Hominiens.
b) — Géographiquement, ensuite, leur présence en Afrique (une région qui s’affirme de plus en plus comme ayant été le foyer principal de développement des Anthropoïdes) apporte un argument de plus en faveur de la thèse d’une origine africaine du groupe humain.
c) — Phylétiquement, enfin, la position si curieusement symétrique de leur rameau par rapport à celui des « Pithécanthropinés » de part et d’autre du point présumé d’origine des Hominiens7 confirme l’idée que le groupe humain a initialement possédé et possède encore virtuellement la structure ramifiée (verticillaire) peu à peu décelée dans tous les grands phylums animaux par la Paléontologie, — si voilées soient aujourd’hui cette complexité et cette divergence, chez H. sapiens, par le grand phénomène convergent de Socialisation.[1]
1. Voyage « sponsored » par la Wenner-Gren Foundation.
2. Adolf Romane. Die Zahne von Meganthropus africanus Zeitschrift f. Morphologie und Anthropologie, 1951, pp. 311-325.
3. Par chance, des pelvis bien conservés ont été trouvés sur toute l’étendue actuellement connue des gisements ; à Taungs, à Swartkrans (près Sterkfontein) et à Makapan.
4. La mandibule, seule connue, de « Telanthropus » est de forme remarquablement « moustéroïde » ; mais les molaires, par leur puissance, sont toujours typiquement celles d’un Australopithèque.
5. En fait, la préparation des restes de Mammifères non Primates recueillis en association avec les Australopithèques est loin d’être achevée.
6. Cette « exclusivité » des Australopithèques et de l’Homme dans les gisements me paraît rendre très improbable (pour le moment) l’idée, acceptée par certains, que les « Paranthropus » soient d’âge Pléistocène moyen.
7. Eux (les Australopithèques) n’étant pas encore des Hommes, — et ceux-ci (les Pithécanthropes) faisant déjà partie des Hominiens.
- ↑ Exposé fait à l’Académie des Sciences de New-York, en mars 1952.