L’Apparition de l’Homme/Sur la probabilité d’une bifurcation précoce
SUR LA PROBABILITÉ
D’UNE BIFURCATION PRÉCOCE
DU PHYLUM HUMAIN
AU VOISINAGE IMMÉDIAT
DE SES ORIGINES
n août et septembre derniers (1953), je suis retourné en
Afrique du Sud et j’ai été surpris de constater, au cours
de cette visite, à quel point, en l’espace de deux ans,
les recherches paléoanthropologiques avaient gagné dans cette
partie du monde, en organisation, en précision, et aussi en
puissance d’intérêt.
Fait désormais bien établi que les Australopithécinés représentent un groupe autonome et extrêmement progressif d’Anthropomorphes, auxquels peut avec justesse être appliqué le nom de Para-hominiens.
Preuve nouvelle apportée par la récente découverte de l’Homme de Saldanha (près Capetown) qu’une frange de formes « néanderthaloïdes » (c’est-à-dire para-sapiens} se maintenait encore en Afrique, autour d’un noyau (présumé) de formes sapiens (ou du moins prae-sapiens), vers le milieu et la fin du Pléistocène.
Individualité toujours mieux marquée d’une phase culturelle très ancienne (galets éclatés, « pebble industry ») partout sous-jacente à la grande période des bifaces, au Sud du Sahara.
À ces différents traits (et à d’autres encore), il s’avère de plus en plus clairement que le continent africain a fonctionné dans l’ensemble, au Pléistocène inférieur, comme un centre de première importance dans l’histoire des origines humaines1.
Mais ce centre, si actif qu’il ait été, doit-il être regardé comme le seul et unique foyer d’hominisation actuellement reconnaissable à la surface de la Terre ? Telle est la question que je voudrais soulever ici.
Chez les paléoanthropologistes une tendance se manifeste en ce moment à identifier simplement entre eux Australopithèques (Afrique) et Méganthropes (Java), Télanthrope (Afrique) et Pithécanthrope (Java), Homo rhodesiensis (Afrique) et H. soloensis (Java), comme si la nappe humaine toute entière (vivante et fossile) se déployait autour d’un axe unique d’évolution.
Cette simplification tentante me paraît être présentement une source de difficultés et de confusion.
Dans l’état actuel de nos connaissances, la meilleure façon de grouper les Hominiens et Parahominiens du Pléistocène inférieur ne serait-elle pas de les distribuer, non pas autour d’un seul, mais autour de deux centres (ou axes) d’évolution (l’un situé en Afrique orientale, l’autre en Indomalaisie) : chacun de ces deux centres (ou axes) possédant ses anneaux propres de formes successivement « australopithécoïdes », « pithécanthropoïdes » et néanderthaloïdes » ; mais un seul des deux (le centre africain) ayant réussi à dépasser (sans avorter) le stade néanderthaloïde, et à émerger planétairement sous forme d’Homo sapiens ?
Tel est le schème, en tous cas, auquel, soit en Extrême-Orient, soit en Afrique, je me trouve continuellement ramené par mes études sur le terrain.
Pour satisfaire aux données de l’expérience2, les deux centres en question, je m’empresse d’ajouter, ne sauraient être regardés comme radicalement indépendants l’un de l’autre, mais plutôt comme résultant de la rupture précoce d’un front originellement continu d’évolution3. L’hypothèse ici présentée reste donc fidèle, au fond, à la notion d’une Humanité monophylétique. Mais elle nous rappelle opportunément que si, grâce aux généticiens, nous commençons à comprendre par quel mécanisme élémentaire se forment les Espèces, en revanche nous n’avons encore que des idées extrêmement vagues sur les contours, la structure, la « morphologie » d’un phylum à ses origines, et plus généralement sur tout ce qu’on pourrait appeler les figures (ou « patterns) » de Spéciation[1].
1. En même temps que, par son diverticule austral, il servait de refuge aux formes archaïques (Australopithèques et autres) successivement refoulées en périphérie par les progrès de l’hominisation.
2. C’est-à-dire pour rendre compte du remarquable parallélisme et du remarquable synchronisme observables dans le processus d’hominisation, soit en Afrique, soit en Indomalaisie.
3. Cf. l’apparition simultanée — aux deux extrémités de l’Ancien Monde — de deux groupes distincts d’Antilopes strepsicères, en Afrique et en Asie (Chine), au Pliocène.
- ↑ Exposé fait à l’Académie des Sciences le 23 novembre 1953, T. 237 des Comptes rendus des séances.