L’Arbre de Noël (Fertiault)

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Amable Rigaud, libraire-éditeur (pp. 1--).

F. FERTIAULT.


L’ARBRE DE NOËL

POÈME

Voilà l’Arbre paré ! Il est beau

comme un mai !

J.-P. Hebel.




PARIS,

CHEZ AMABLERIGAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,

50, Rue Ste-Anne, 50,

1864.

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MAÇON, TYP. ROMAND.

L’ARBRE DE NOËL

A MONSIEUR THÉODORE MINTROP.

Ah ! voilà l’Arbre paré ; il est beau

comme un mai !

J.-P. HEBEL.

I

Quel joyeux guide vous conduit,
0 troupe allègre et turbulente ?
Votre figure est jubilante…
Voici venir la Sainte Nuit :

Sur les monts et sur les vallées
Le manteau sombre au loin s’étend,
Et de tout clocher l’on entend
Bondir les sonores volées.

Venez tous, venez l’entourer,
Ce monument de votre joie !
Assiégez-le !… Pour qu’on le voie,
C’est vrai qu’il faudrait l’éclairer ?

Un Ange à la douce figure,
Un flambeau céleste à la main,
Vers lui, d’en haut, prend son chemin
Pour l’allumer à l’heure obscure.

Voilà sa lueur qui grandit :
Le bois plantureux se dévoile ;
Chaque feuille porte une étoile…
L’Arbre de Noël resplendit !

II

Comme il se dresse sur sa tige !
Et surtout comme il s’est peuplé !
Tout l’essaim du Ciel assemblé
Autour de lui plane et voltige.

Ce n’est que parcours en tous sens,
Que chants et frémissements d’ailes…
Vos bons Anges vous sont fidèles,
0 mes chers petits innocents !

De l’air ils ont franchi les plaines
Pour descendre à l’Arbre, ce soir,
Et, de leur brillant reposoir,
Ils penchent vers vous leurs mains pleines.

Ils ont des surprises pour tous.
Amplement leur moisson est faite :
Lutins rieurs, c’est votre fête…
Haut les mains ! et gare aux joujoux !

Las ! vos jambes sont bien peu grandes
Pour vous faire atteindre à ces dons ;
Mais ne craignez pas d’abandons…
Pour chacun l’Arbre a ses offrandes.

Vos mères sur leurs bras aimants
Et vous tiennent et vous soulèvent…
Chers enfants, comme vos cœurs rêvent !
Oh ! quelle ivresse ! oh ! quels moments !

III

Accourez !… Prenez !… Votre foule
N’épuisera point les cadeaux.
Prenez-en à plier le dos…
Toujours la source abonde et coule.

Ceux du sommet sont-ils donnés ?
Au pied de l’Arbre on vous en taille ;
Un groupe actif d’anges travaille
Et comble les vides… Venez !

L’un sculpte, de sa lame fine,
Adroit comme est un chérubin,
Un petit peuple de sapin
A la saine odeur de résine ;

Un autre, sous ses doigts charmants,
Fait voltiger l’aiguille agile
Et, d’un fil fin mais non fragile,
Dore de coquets vêtements ;

Un autre, plein de gentillesse,
Songeant peut-être aux tard-venus,
Fait des sabots pour les pieds nus…
Et l’enfant pauvre est en liesse ;

Vingt autres, légers sous le poids
Et des paniers et des corbeilles,
Portent les riantes merveilles
Qui font de vous autant de rois.

C’est une allée, une venue,
Un mouvement sans fin pour vous…
Larges parts ! et point de jaloux !…
Sois heureuse, troupe ingénue !

IV

Tourbillonnez ! chantez en chœur !
Bien loin sont les humeurs chagrines.
Ouvrez vos lèvres purpurines
Aux chauds élans de votre cœur !
 
De qui vous vient réjouissance,
Bambins choyés, prenez souci ;
Au bon Jésus dites merci !
Ayez de la reconnaissance.

Le voyez-vous,ce doux Jésus,
Debout dans les bras de sa mère ?
Il ajoute un mot débonnaire
Aux dons que vous avez reçus.

Et sa mère, Vierge des vierges ?
Elle est sur un trône éclatant,
Moins pur qu’elle, et qui brille tant
Qu’il en fait pâlir tous les cierges.

Comme à l’autel monte l’encens,
A la Vierge, mère bénie,
Monte la suave harmonie
De mille angéliques accents…

V

Mais, à travers ces voix divines,
Quelles voix au timbre argentin,
Claires comme un son du matin,
Et vibrant tendres et câlines ?

Ah ! chers enfants, levez les yeux.
Voyez,dans un pli de verdure,
Ces mignons,dont chacun endure
Un chagrin, s’il en est aux Cieux.

Frais angelets nimbés de flammes,
Blottis genoux contre genoux,
Ils forment un groupe si doux
Dans ce doux nid des jeunes âmes !

Ce sont les êtres adorés
Que, pour précoces sentinelles,
Dieu prit aux ardeurs maternelles
Dans ses desseins impénétrés.

On pouvait les nommer chimères,
Ces blonds aimés si tôt partis.
Ne les plaignez point, chers petits ;
Mais plaignez fort leurs tristes mères !

Et, pour ne pas faire saigner
Les seins tout palpitants des vôtres,
Priez le Ciel, les uns, les autres,
D’attendre et de vous épargner.

Qu’il vous laisse longtemps encore
A leurs baisers, à leur amour,
Aux bonheurs naissants tour à tour
Sur l’Arbre que Noël décore !

VI

Puis, comme les anges pieux
Qui le couronnent de leur ronde,
Nouez un long cercle qui gronde
De vos cris, lutins radieux !

C’est Nuit Sainte ! Soyez en fête !
Pour les pécheurs Jésus est né ;
Que le monde soit pardonné,
Du mal acclamez la défaite !

Ce beau mât que vous entourez,
Qui vous jette ses lueurs blanches
Et qui vous tend ses lourdes branches,
Vrais bras de trésors encombrés,

Cet Arbre n’est point, troupe alerte,
Comme un autre de vous connu,
Où le grand-père Adam venu
Mit la dent sur la pomme verte.

Non. Si maint fruit s’y voit pendu,
C’est pour que votre doigt le cueille ;
Vous pouvez l’ôter à sa feuille…
Là, ni peur ni fruit défendu !

Allons ! ferme ! ayez conscience,
Des hauts faits qui vous sont permis !
Prenez ! croquez ! gentils amis,
Ce n’est pas l’Arbre de Science.

Il l’est si peu qu’il faudra bien,
Quand la fête sera passée,
Tourner un brin votre pensée
Vers l’étude… Oh ! silence ! rien :

Demain viendra l’heure d’apprendre. —
Du beau mât que vous entourez
Dépouillez les bras encombrés,
Dût le point du jour vous surprendre !

Oh ! comme sa lueur grandit !
Le bois plantureux est sans voile ;
Chaque feuille porte une étoile ;
L’Arbre de Noël resplendit !

F. Fertiault.
Paris, le 28 décembre 1862.
NOTE ET NOTICE.
Décembre 1863.

Un soir ou deux avant la veille de Noël de l’an dernier, il me passa sous les yeux la gravure d’un tableau ayant pour sujet l’Arbre de Noël.

Je ne l’eus pas plutôt vu que je fus charmé, séduit : ce tableau m’apparut comme un suave et ravissant poème, et aussitôt s’empara de moi un besoin irrésistible de le traduire en strophes.

Je me mis immédiatement à l’œuvre, et, au bout de trois soirées, j’eus terminé la pièce que l’on vient de lire.

Alors je songeai à en faire parvenir une copie au peintre dont la composition m’avait inspiré !

Pour tous renseignements j’avais son nom au bas de la gravure.

J’eus bientôt fait mes recherches.

Qu’on juge de mon étonnement en même temps que de ma sympathie… Je venais de faire connaissance avec un nouveau Giolto !

Théodore Mintrop est né, le 17 avril 1814, d’une famille de paysans bavarois. Orphelin dès son enfance, il a travaillé à la charrue jusqu’à l’âge de trente ans. Le goût de l’art s’éveilla en lui pendant ses contemplations de la nature, et, sans guide ni maître, il faisait éclater une haute poésie dans les paysages qu’il reproduisait.

Découvert et recueilli par M. Ed. Geselchap, il est aujourd’hui l’un des plus étonnants et des plus délicieux dessinateurs de l’école de Dussekdorf.

Devant des circonstances pareilles, j’étais deux fois heureux, et c’est avec une véritable joie que je lui adressai mon poème.

Quelquetemps après, je reçus, en réponse, une ravissante photographie du tableau, accompagnée de la lettre suivante, en allemand, et dont je donne une traduction littérale :

« Dusseldorf, 19 mai 1863.

« Très-honoré monsieur Fertiault,

» Avec le plus grand regret, je ne puis qu’aujourd’hui » répondre à votre lettre amicale.

» Je vous envoie, par la présent, ma reconnaissance la » plus profonde, ainsi que ma surprise pour votre beau » poème. Je me réjouis qu’un sentiment sympathique avec » le mien ait lui si chaleureusement dans votre cœur.

» Mon silence a été occasionné parce que je voulais vous » envoyer un souvenir permanent de mon Arbre de Noël » en une photographie ; mais mes espérances de vous voir » le plus tôt possible en possession de cette reproduction » ont été détruites par le retard du photographe.

» Enfin aujourd’hui il m’envoie la première épreuve, et » je m’empresse de vous la transmettre. Agréez-la comme » un faible témoignage de ma gratitude, ainsi que de mes » sentiments sympathiques.

» Je tiens pour le plus grand honneur que vous veuillez » bien publier et me dédier ce poème,et je ne doute pas qu’il » ne soit accueilli du public avec la même joie que j’en ai » éprouvée.

» Recevez, Monsieur, l’assurance de ma plus haute » considération,

» Votre dévoué,

» Th. Mintrop. »

Je me trouvai largement payé de mon travail !

J’espère que mes lecteurs voudront bien me pardonner cette Note un peu personnelle en faveur de l’intérêt qui s’attache à l’éminent artiste qu'elle leur fait connaître.

F. Fertiault.
TABLE.

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L’Arbre de Noël 
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Note et Notice 
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Lettre de Théodore Mintrop 
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