L’Arroseur/11 Utilité à Paris du Bottin des Départements

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Juven et Cie (pp. 54-58).


Utilité à Paris du Bottin des Départements


Vraiment, j’avais beau chercher au plus creux de mes souvenirs, il m’était impossible de me rappeler le monsieur qui me tendait si cordialement la main. Ou plutôt, je me le rappelais vaguement, comme un monsieur qu’on peut avoir vu quelque part, mais où ? mais quand ? mais dans quelles circonstances ?

— Chacun son tour, alors, fit-il d’un ton enjoué. Il y a quelques années, c’est vous qui m’avez reconnu ; aujourd’hui, c’est moi !

Et il ajouta : — Monsieur Ernest Duval-Housset, de Tréville-sur-Meuse.

Je jouai la confusion, la honte d’un tel oubli ! Comment avais-je pu ne point me rappeler la physionomie de M. Ernest Duval-Housset que j’avais connu à Tréville-sur-Meuse, puis revu dans la suite à Paris ?…

Notez que, de ma vie, je n’ai mis les pieds à Tréville !

Cette histoire-là est toute une histoire…

Il y a quelques années, mon ami Georges Auriol et moi, nous nous arrêtâmes un jour à la terrasse du café d’Harcourt, et nous installâmes à une table voisine de celle où un monsieur buvait un bock.

Comme il faisait très chaud, le monsieur avait déposé sur une chaise son chapeau, au fond duquel mon ami Georges Auriol put apercevoir le nom et l’adresse du chapelier : P. Savigny, rue de la Halle, à Tréville-sur-Meuse.

Avec ce sérieux qu’il réserve exclusivement pour des entreprises de ce genre, Auriol fixa notre voisin ; puis, très poliment :

— Pardon, monsieur, est-ce que vous ne seriez pas de Tréville-sur-Meuse ?

— Parfaitement ! répondit le monsieur, cherchant lui-même à se remémorer le souvenir d’Auriol.

— Ah ! reprit ce dernier, j’étais bien sûr de ne pas me tromper. Je vais souvent à Tréville… J’y ai même un de mes bons amis que vous connaissez peut-être, un nommé Savigny, chapelier dans la rue de la Halle.

— Si je connais Savigny ! Mais je ne connais que lui !… Tenez, c’est lui qui m’a vendu ce chapeau-là.

— Ah ! vraiment ?

— Si je connais Savigny !… Nous nous sommes connus tout gosses, nous avons été à la même école ensemble. Je l’appelle Paul, lui m’appelle Ernest.

Et voilà Auriol parti avec l’autre dans des conversations sans fin sur Tréville-sur-Meuse, localité dont mon ami Georges Auriol ignorait jusqu’au nom, il y a cinq minutes.

Mais moi, un peu jaloux des lauriers de mon camarade, je résolus de corser sa petite blague et de le faire pâlir d’envie.

Un rapide coup d’œil au fond du fameux chapeau me révéla les initiales : E. D.-H.

Deux minutes passées vers le Bottin du d’Harcourt me suffirent à connaître le nom complet du sieur E. D.-H. — Entrepositaire : Duval-Housset (Ernest), etc.

D’un air très calme, je revins m’asseoir et fixant à mon tour l’homme de Tréville :

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— Excusez-moi si je me trompe, monsieur, mais ne seriez-vous pas M. Duval-Housset, entrepositaire ?

— Parfaitement, monsieur, Ernest Duval-Housset, pour vous servir.

Certes, M. Duval-Housset était épaté de se voir reconnu par deux lascars qu’il n’avait jamais rencontrés de son existence, mais c’est surtout la stupeur d’Auriol qui tenait de la frénésie.

Par quel sortilège avais-je pu deviner le nom et la profession de ce négociant en spiritueux ?

J’ajoutai :

— C’est toujours le père Roux qui est maire de Tréville ?

(J’avais à la hâte lu dans le Bottin cette mention : — Maire M. le docteur Roux, père).

— Hélas ! non. Nous avons enterré le pauvre cher homme, il y a trois mois.

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— Tiens, tiens, tiens ! C’était un bien brave homme, et par dessus le marché, un excellent médecin. Quand je tombai si gravement malade à Tréville, il me soigna et me remit sur pied en moins de quinze jours.

— On ne le remplacera pas de sitôt, cet homme-là !

Auriol avait fini, tout de même, par éventer mon stratagème.

Lui aussi s’absenta, revint bientôt, et notre conversation continua à rouler sur Tréville-sur-Meuse et ses habitants.

Duval-Housset n’en croyait plus ses oreilles.

— Nom d’un chien ! s’écria-t-il. Vous connaissez les gens de Tréville mieux que moi qui y suis né et qui l’habite depuis quarante-cinq ans !

Et nous continuions :

— Et Jobert, le coutelier, comment va-t-il ? Et Durandeau, est-il toujours vétérinaire ? Et la veuve Lebedel ? Est-ce toujours elle qui tient l’hôtel de la Poste ? etc., etc. Bref, les deux feuilles du Bottin concernant Tréville y passèrent (Auriol, moderne Vandale, les avait obtenues d’un délicat coup de canif et, très généreusement, m’en avait passé une.)

Duval-Housset, enchanté, nous payait des bocks — oh ! bien vite absorbés ! — car il faisait chaud (l’ai-je dit plus haut ?) et rien n’altère comme de parler d’un pays qu’on n’a jamais vu.

La petite fête se termina par un excellent dîner que Duval-Housset tint absolument à nous offrir.

On porta la santé de tous les compatriotes de notre nouvel ami, et le soir, vers minuit, si quelqu’un avait voulu nous prétendre, à Auriol et à moi, que nous n’étions pas au mieux avec toute la population de Tréville-sur-Meuse, ce quidam aurait passé un mauvais quart d’heure.