L’Asie mineure et l’empire ottoman/01

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L'ASIE MINEURE


ET


L'EMPIRE OTTOMAN.




ETAT ACTUEL ET RICHESSES NATURELLES DE L'ASIE MINEURE.




S’il est dans le monde oriental un pays qui mérite de fixer l’attention de l’Europe par le prestige des souvenirs historiques, comme par les germes d’avenir, les élémens de prospérité qu’il renferme, c’est assurément l’Asie Mineure. On sait quelles phases de grandeur et de gloire a traversées cette région classique avant de tomber sous la domination turque. Aujourd’hui encore, l’Asie Mineure peut retrouver de brillantes destinées ; aujourd’hui comme autrefois, elle unit aux avantages d’une position sans égale entre l’Orient et l’Occident les ressources d’un sol dont les produits rappellent dans leur inépuisable variété toutes les latitudes et tous les climats. Que lui manque-t-il donc pour reprendre parmi les autres contrées de l’Orient la place élevée qu’elle a si longtemps occupée ? La sollicitude active d’un gouvernement qui sache comprendre ses intérêts et développer ses ressources, la sollicitude aussi de cette Europe, trop absorbée depuis quelques années par de stériles agitations, et trop portée à oublier le noble rôle que la situation actuelle de l’Asie Mineure semble assigner à son influence.

Quand nous parlons ici de l’Europe, nous exceptons l’Angleterre. Les avantages considérables que promet l’Asie Mineure à la puissance qui saurait en exploiter les richesses naturelles ne pouvaient échapper à la sagacité de la nation britannique. Déjà la prépondérance commerciale et par conséquent l’ascendant politique de l’Angleterre se consolident de plus en plus dans cette belle péninsule, qui, depuis les temps les plus reculés, a toujours semblé un pont jeté par la nature entre l’Asie et l’Europe. Les agens, les comptoirs, les pyroscaphes anglais sont là, comme partout, les avant-coureurs d’une ambition qui, il faut le reconnaître, se montre courageuse autant qu’habile. L’Angleterre ne craint pas de proclamer ses vues ni d’avouer ses actes. Les ingénieurs, les naturalistes, les voyageurs anglais qui sillonnent l’Orient accomplissent leurs utiles travaux à la face du monde entier, le front haut, comme des hommes sûrs de leur droit. On ne peut nier ce qu’il y a d’admirable dans le dévouement de ces nombreux agens choisis avec un tact si rare et sachant servir leur gouvernement avec la même énergie que celui-ci mettrait au besoin à les appuyer. Pourquoi donc l’Angleterre ne nous permet-elle pas de l’admirer sans regret ? Pourquoi sa politique, presque toujours si prudente et si ferme, s’est-elle récemment encore laissé entraîner en Orient à des actes que la portion éclairée de la nation anglaise est la première à condamner ? De tels abus de la force, loin de servir l’influence britannique, lui portent une grave atteinte, et des violences comme celles du Pirée avertissent la Turquie du sort qui l’attend, si la Grande-Bretagne juge quelque jour à propos de faire prévaloir en Asie Mineure cette législation du plus fort, déjà proclamée, sur les côtes de la Grèce.

Il est temps que l’Europe continentale se préoccupe de l’avenir de ces belles contrées, qui ne doivent être abandonnées exclusivement ni au commerce anglais ni à l’action malheureusement impuissante de l’administration locale. Sans doute des hommes éminens sont placés aujourd’hui à la tête du gouvernement ottoman, et la régénération de la Turquie est le but constant de leurs efforts ; mais, quelles que soient les intentions généreuses du sultan Abdul-Medjid, de Réchid-Pacha, d’Ali-Pacha, de Fuad-Effendi, ces intentions peuvent-elles suffire, et les populations musulmanes sortiront-elles jamais de leur longue torpeur, si l’Europe ne vient porter parmi elles cet esprit d’entreprise, cette intelligence des intérêts matériels qui doivent aujourd’hui compter de plus en plus parmi les élémens de la puissance politique ? — Encourager les recherches, les tentatives de l’industrie, de la science européenne dans toutes les parties de la Turquie et dans l’Asie Mineure en particulier, telle devrait être la principale préoccupation du sultan et de ses ministres. Étudier avec une activité persévérante les ressources si variées et si peu connues encore du territoire ottoman, tel serait aussi le rôle que l’Europe continentale devrait se proposer, et ces deux tâches, accomplies de concert, assureraient la régénération d’un empire dont l’existence importe plus que jamais à la paix du monde.

En visitant l’Asie Mineure, j’étais préoccupé de ces exigences nouvelles qui s’imposent à la Turquie comme à l’Europe. De précédens voyages à travers les montagnes glacées de la Sibérie et de la frontière de Chine m’avaient déjà montré ce que l’activité humaine bien dirigée peut arracher de richesses au sol en apparence le plus ingrat. J’avais hâte de contempler cette lutte de l’homme contre la nature en de plus doux climats, et, à peine revenu de l’Altaï [1], je me dirigeai vers le Taurus. La péninsule anatolique offrait à mes explorations un vaste et curieux théâtre : mon attente ne fut pas trompée. Durant trois années de séjour en Anatolie, je n’ai pas seulement admiré dans ses aspects les plus variés la nature orientale, j’ai pu aussi observer à loisir la population qui vit sur ce sol privilégié, et la situation de l’Asie Mineure sous le gouvernement d’Abdul-Medjid m’a donné une idée de la situation générale de l’empire ottoman. Un sol fertile et privé de culture, une population insouciante, quoique pleine d’intelligence, une administration qui ne peut faire prévaloir les intérêts du présent qu’à la condition de lutter sans cesse contre les traditions du passé, voilà ce que j’ai retrouvé trop souvent en Asie Mineure, voilà ce qui se retrouve, je le crains bien, dans toute la Turquie.


I

Sous le nom d’Asie Mineure, les géographes désignent la vaste péninsule qui sépare la Méditerranée du bassin de la mer Noire. La limite orientale de cette péninsule pourrait être marquée par une ligne obliquement tirée de Trébisonde au golfe d’Alexandrette. Le territoire compris entre cette ligne et l’archipel grec égale en étendue toute la France : il est divisé en onze eyalet ou vice-royautés. Cette division a confondu et effacé presque partout les limites des petits états dont le nom revient si souvent dans les anciennes annales de la Grèce et de l’Italie. — Ainsi l’eyalet de Trébisonde comprend une partie de l’Arménie Mineure, du Pont et de la Colchide. — Celui de Kastemouni se compose d’une partie de la Bithynie et de la Paphlagonie. — Sous le nom de Kudavenguiar est désignée aujourd’hui une partie de la Phrygie, de la Bithynie et de la Mysie. — L’ancienne Troade est devenue l’eyalet de Biga ; la Galatie, celui d’Angora. — Une partie de la Mysie, de la Lydie, de l’Ionie, forme la vice-royauté de Saroukhan. – L’eyalet d’Aïdin renferme une partie de la Lydie, de la Phrygie et de la Carie ; — celui de Karaman, une partie de la Pisidie, la Lycie, la Pamphylie et la Cilicie Trachée. — La Cilicia Campestris a pris le nom d’eyalet d’Adana. — Enfin, dans la vice-royauté de Marach, on retrouve une partie de l’Arménie Mineure, et dans la vice-royauté de Sivas la Cappadoce. — Ces onze eyalet se subdivisent en trente-neuf sandjaks (provinces) et cinq cent quatre-vingt- treize cazas (districts). Dans chaque eyalet, il y a trois fonctionnaires supérieurs parfaitement indépendans l’un de l’autre : le gouverneur civil, le pacha commandant les troupes, et le directeur du fisc, dont les fonctions répondent à celles du receveur-général d’un département français. L’administration judiciaire ne relève que du chef de l’ordre religieux ou cheik el islam, résidant à Constantinople.

Tel est le système administratif qui régit aujourd’hui l’Asie Mineure. Ce n’est point toutefois cette division politique du pays qui doit préoccuper l’explorateur dont le but est avant tout de porter quelque lumière sur les richesses naturelles de cette vaste contrée. Pour mettre de l’ordre dans ses recherches, il doit avoir sous les yeux une division plus simple, indiquée par la configuration même du territoire. Ainsi on peut distinguer dans l’Asie Mineure deux grandes régions : celle des plateaux, celle des montagnes. La première, qui occupe la partie centrale de l’Asie Mineure, embrasse presque le tiers de cette contrée bornée à l’ouest par le Méandre et l’Hermus, elle s’étend à l’est jusqu’aux parages de Sivas ; sa limite septentrionale est marquée par les parallèles de Sivas, Juzgat et Angora ; sa limite méridionale, par ceux d’Erégli et de Karaman. Cette région se compose, comme son nom l’indique, d’une suite de plateaux ou de bassins, les uns légèrement ondulés, les autres à surface parfaitement horizontale, et entre lesquels des montagnes, presque toutes dirigées du nord-ouest au sud-est, forment autant de barrières naturelles. Bien qu’isolés ainsi par les renflemens du terrain, ces divers bassins n’en ont pas moins une physionomie commune : sans parler de l’absence presque complète de végétation arborescente, qui imprime aux plaines centrales de l’Asie Mineure un cachet tout particulier de monotonie et de tristesse, on peut noter encore comme traits caractéristiques de cette région l’uniformité de la constitution climatologique. Dans la plupart des plateaux, cette uniformité est très marquée, et la moyenne annuelle de la température rappelle le climat du nord de la France et de l’Allemagne, avec cette différence que l’Asie Mineure a des hivers plus froids et des étés plus chauds. Aussi y cultive-t-on la vigne, qui, bien que souvent endommagée par les froids de l’hiver, comme dans la plaine d’lsbarta, à Konia, Dennir, etc., y arrive cependant très vite à maturité. Quant aux figuiers, aux oliviers et autres arbres qui exigent la température du midi de l’Europe, la région des plateaux en est complètement privée.

La région montagneuse comprend les parties occidentale, septentrionale et méridionale de l’Asie Mineure. C’est surtout dans la partie méridionale que se développe l’imposante chaîne du Taurus, dont les ramifications infinies traversent la Perse et atteignent jusqu’aux mystérieuses contrées de l’Asie centrale. La région montagneuse est la plus belle et la plus riche portion de l’Asie Mineure. Dans la région des plateaux, dans les plaines d’Isbarta, de Konia, de Kaïsaria, par exemple, c’est la culture des céréales qui domine : dans la région montagneuse, à la culture des céréales il faut ajouter la culture de toutes les richesses végétales du midi de l’Europe. À côté de hautes montagnes, cette région présente des surfaces planes assez étendues ; nous citerons, par exemple, les belles et fertiles plaines de Mohalitch, les bords des lacs d’Apollonia et de Nicée. Il y a aussi dans la région des montagnes de vastes et profondes vallées dont quelques-unes deviendront un jour les grandes artères commerciales et industrielles de l’Asie Mineure. La vallée du Kizil-Ermak, celle du Yéchil-Ermak, celle d’Ermenek, celles du Méandre, du Caïstre et de l’Hermus, tiennent le premier rang parmi ces territoires privilégiés.

La vallée du Kizil-Ermak (l’ancien Halys) commence à peu près dans les environs du village Kalédchuk, au nord-est d’Angora ; elle suit la belle rivière du Kizil-Ermak dans toutes ses sinuosités capricieuses, et s’étend jusqu’à l’embouchure de ce cours d’eau dans la mer Noire ; elle a plus de quarante-cinq milles géographiques de long.

La vallée qui borde le Yéchil-Irmak (l’ancien Iris), et qui depuis Tokat jusqu’à l’embouchure de cette rivière dans le Pont-Euxin a plus de vingt-cinq milles géographiques de long, cette vallée se prête également à la culture des céréales et à l’élève du ver à soie. La ville seule d’Amasia produit plus de 20,000 oks [2] de soie. Presque toute la soie produite par cette ville est exportée en Suisse par l’intermédiaire de l’agent d’une maison de Zurich, qui est établi à cet effet à Amasia, et y réalise d’immenses bénéfices. La production des céréales est plus considérable encore que la production de la soie dans la vallée du Yéchil-Ermak, car les deux provinces d’Amasia et de Tchorum, traversées par cette vallée, donnent à elles seule annuellement 70,000,000 oks [3] de blé, dont une partie fort considérable est exportée en Europe. Le montant de cette production aurait pu être facilement décuplé, si toute l’étendue des terres susceptibles de culture était effectivement exploitée ; alors les deux provinces d’Amasia et de Tchorum, avec le concours de quelques provinces également fertiles, pourraient faire de l’Asie Mineure le véritable grenier de l’Europe, et créer dans les nombreux ports de l’Anatolie de dangereux rivaux aux ports de la Russie méridionale. Il est peut-être inutile d’ajouter que la culture des céréales dans l’Asie Mineure n’atteindra un pareil but que secondée par les efforts de la science moderne et par le travail d’une population industrielle sur laquelle ne pèseront plus les entraves d’un système administratif souvent peu compatible avec les besoins de la civilisation moderne. Si jamais pourtant cette régénération peut s’accomplir, une ère de brillante et féconde activité s’ouvrira pour les belles vallées qui débouchent vers le littoral occidental de l’Asie Mineure. Converties en des champs de céréales et reliées par des routes aux ports de Smyrne, d’Aïvalhy, de Scala-Nuova, de Tchanderly, ces vallées pourront en toute saison verser leurs produits sur les côtes de la péninsule anatolique et fournir à l’Europe des grains à des prix d’autant plus réduits, qu’avec un sol pour le moins aussi fertile que celui des provinces méridionales de la Russie, l’Asie Mineure aurait encore sur ces dernières l’avantage d’un transport plus aisé et d’une ligne littorale bien plus développée et mieux appropriée par la nature aux exigences commerciales.

La vallée d’Erménék, qui traverse du nord-ouest au sud-est la Cilicie Pétrée, est arrosée par l’Erménéksou (l’ancien Calycadnus). C’est peut-être la vallée la plus pittoresque de l’Asie Mineure. Encaissée entre deux remparts de montagnes qui ne la quittent qu’à l’embouchure de l’Erménéksou, où commence la superbe plaine de Sélévké, la vallée d’Erménék jouit des avantages d’un printemps presque perpétuel, et captive le naturaliste par l’immense variété et la richesse de sa végétation, qui revêt quelquefois le type d’une flore tropicale.

La vallée du Méandre (Buyuk-Méndéré), celle du Caïstre (Kutchuk6Méndéré), celle de l’Hermus (Gédis-Tchaï) et enfin celle du Caïeus (Bakyr-Tchaï) aboutissent toutes vers l’archipel grec, et, comme c’est sur le littoral occidental de l’Asie Mineure que se trouvent situés les ports de mer les plus nombreux et les plus favorisés par la nature, ces quatre vallées acquièrent une haute importance commerciale. Leurs nombreux produits consistent principalement en riz, tabac, maïs, opium, céréales et huile d’olive. Le sol dans ces vallées est d’une fécondité merveilleuse. La partie nord-ouest de la plaine du Méandre est la mieux cultivée ; c’est là qu’on trouve aussi les localités qui servent de marché aux céréales venues de tous les points de cette vallée ; le village Sukoi est de ce nombre, et forme un des grands dépôts de grains auxquels les commerçans s’adressent pour y faire leurs achats et les transporter ensuite au port de Scala-Nuova, situé seulement à quatre lieues du village. Les céréales arrivées, à Sukoi s’y vendent au prix de 15 à 20 piastres (4 à 5 francs) le kilo turc (15 kilogrammes) ; or, Sukoi fournit annuellement aux ports de Scala-Nuova et de Smyrne environ 250 ou 300,000 kilos turcs de grains (4,500,000 kilogrammes).

La vallée du Caïstre, celles de l’Hermus et du Caïcus sont tout aussi fertiles que la vallée du Méandre ; mais, moins cultivées que cette dernière, elles sont de plus envahies en partie par de vastes marécages qui ne naissent et ne se développent que faute de quelques précautions prises pour empêcher l’accumulation des détritus charriés par les rivières. La vallée du Caïcus, qui s’étend le long du littoral et va se rattacher à la belle plaine d’Adramite, est surtout d’une admirable fertilité. Non-seulement elle est très favorable à la culture du riz, qui, à en juger par le peu qu’on en récolte, donne un produit peu inférieur aux qualités les plus recherchées de Damiette : elle fournit encore la plus forte portion des grains et de l’huile d’olive exportés en Europe par les échelles d’Aïvalhy et de Tchanderly. C’est particulièrement dans le bourg de Somma que se fait le dépôt central de ces deux produits, et surtout des grains récoltés dans les plaines de Pergame, de Kirkagalch, etc. Le kilo de blé se paie à Somma de 17 à 20 piastres [4], et se vend, transporté à Aïvalhy, à raison de 19 à 22 piastres ; les marchands européens de Trieste, Marseille, Gênes, etc., qui font acheter les grains à Somma même, les revendent ensuite en Europe à 24 et à 26 piastres le kilo. La quantité de grains fournie annuellement par Somma à Aïvalhy, et destinée à l’exportation pour l’Europe, est environ de 500,000 kilos turcs (7,500,000 kilogrammes). La portion de la vallée du Caïcus qui avoisine la mer, depuis Aïvalhy jusqu’à Adramite, fournit aussi un riche contingent d’huile d’olive, dont une grande partie est exportée en Europe. Le montant annuel de cette exportation, effectuée par Aïvalhy et Adramite, peut être évalué de 100 à 150,000 kantars [5] ; or, comme le fisc prélève annuellement sur les olives récoltées dans ces localités une dîme de 25,000 kantars, la production brute annuelle doit y être de 250,000 kantars ou de 75 millions de kilogrammes. C’est sur le pied de 180 à 200 piastres le kantar (33 kilogrammes) que l’huile d’olive est achetée par les Européens dans les échelles d’Aïvalhy et d’Adramite.

On connaît maintenant la configuration de l’Asie Mineure, on connaît aussi les principales sources de sa production agricole : la région des plateaux, et les grandes vallées de la région montagneuse. À quoi se réduit aujourd’hui le travail de l’homme dans ces deux régions, et que pourrait-il être ? C’est sur la région des montagnes et sur la culture des céréales que notre attention se portera d’abord.

Dans les vallées de cette région, comme dans une grande partie de l’Asie Mineure, le sol n’est jamais fumé, et le labour se réduit à l’action superficielle d’une charrue vraiment primitive, construite exclusivement en bois ; dans la plaine de Pergame, il n’y a que les propriétaires riches qui, pour ménager les forces productives du sol, ensemencent à tour de rôle leur terrain de blé, de pois ou bien de coton ; les petits cultivateurs, au contraire, récoltent annuellement et sans intermission les mêmes céréales sur le même terrain, sans que le sol manifeste jamais le moindre symptôme d’épuisement. On a vu que les deux vallées du Méandre et du Caïcus fournissent à elles seules un montant annuel de 800,000 kilos turcs ou 12 millions de kilogrammes de grains destinés à l’exportation pour l’Europe, ce qui suppose le double pour le total de la production annuelle, c’est-à-dire environ 24 millions de kilogrammes. En admettant que les terres cultivées dans les deux vallées ne représentent que la moitié de la surface qui aurait pu être livrée à l’agriculture, le minimum du montant annuel serait de 48 millions de kilogrammes de grains, et, si nous y ajoutons la même proportion pour les deux autres vallées (celles de l’Hermus et du Caïstre), nous aurons 96 millions de kilogrammes. Maintenant, si on ajoute à ce chiffre la production annuelle des deux provinces de Tchorum et d’Amasia, on est en droit d’affirmer que les quatre vallées du Méandre, du Caïstre, de l’Hermus et du Caïcus, ainsi que les deux provinces de Tchorum et d’Amasia, produisent à elles seules, sans aucun recours aux nouveaux procédés de la science agricole, plus de 144 millions de kilogrammes de grains par an. Or, les parties de la région montagneuse qui fournissent ce montant très considérable ne forment qu’un très petit canton dans la vaste péninsule de l’Asie Mineure, dont le produit total devrait être estimé au moins dix fois autant, et, en n’admettant qu’une évaluation très faible, on ne s’éloignerait pas beaucoup de la vérité en estimant la production annuelle de toute l’Asie Mineure à 400 millions de kilogrammes de grains, dont au moins un quart (ou 100 millions de kilogrammes) est exporté en Europe. Si l’on évalue le kilogramme de grains à 3 piastres seulement (5 piastres par kilo turc), cette production annuelle représenterait à peu près une somme de 100 millions de francs et le montant de l’exportation plus de 25 millions de francs.

Les céréales ne sont pas le seul produit important de la région montagneuse ; l’huile d’olive, le tabac, le bois de construction et la vallonnée y figurent encore parmi les richesses du sol. La culture de l’olivier n’est pas moins favorisée par le climat de cette région que la culture des céréales. Quant au bois de construction, l’Asie Mineure ne sait pas assez qu’il y a là pour elle une branche d’exploitation considérable. Les côtes de l’Asie Mineure, les côtes méridionales surtout, présentent de superbes forêts de pins, qui pourraient donner non-seulement de nombreux matériaux de construction, mais aussi d’excellens bois de mâture. Plusieurs régions de l’intérieur offrent également de grandes richesses forestières qui, faute de moyens de transport, sont complètement perdues pour le pays, de telle sorte qu’il n’y a que les forêts de la Cilicie Pétrée et de l’Isaurie qui soient en partie utilisées, mais encore seulement pour le commerce avec le reste de la Turquie, ou bien avec l’Égypte. Ce commerce s’effectue par l’entremise des petites échelles situées sur la côte méridionale depuis Tarsus jusqu’à Adalia ; ces échelles ne sont le plus souvent composées que de quelques masures appelées mahazy, où le bois, ainsi que les glands de chêne connus sous le nom de vallonnée, se trouvent déposés : les bois travaillés en planches sont protégés par une espèce de toiture contre les intempéries des saisons ; les autres bois taillés en rondins d’un à deux mètres de long, et destinés au chauffage ou aux bâtisses, sont entassés sur la plage ; à l’époque des pluies et des tempêtes, les vagues viennent souvent enlever une grande quantité de ce bois, qui, après avoir été promené quelque temps, finit toujours par échouer sur les côtes de Chypre et de l’Égypte, où les habitans épient ces arrivages qui leur fournissent un moyen très économique d’approvisionnement. Tout le bois des mahazy est, je le répète, exclusivement destiné aux besoins du commerce de l’empire ; c’est surtout vers l’Égypte que ce bois est dirigé, et les bâtimens d’Alexandrie, de Damiette et de Rosette viennent chaque année l’acheter aux échelles de la côte méridionale, à raison de 7 à 8 piastres le kantar (évalué pour la mesure du bois à 180 oks) [6] ; le gouvernement prélève 23 pour 100 sur la valeur en numéraire de la quantité du bois vendu.

La vallonnée, qui est également déposée dans ces mahazy et qui, ainsi que le bois, provient des forêts de la Cilicie et de l’Isaurie, n’a pas la même destination ; elle défraie exclusivement les besoins de l’Europe, où elle arrive par la voie de Smyrne ; c’est vers Trieste que s’acheminent les plus grands envois de cet article ; la vallonnée rendue dans les échelles de la côte méridionale de l’Anatolie coûte 30 piastres le kantar (à 44 oks), ou environ 5 sous le kilogramme, tandis que, transportée à Trieste, l’ok y est vendu à raison de 12 sous (de 75 à 80 piastres le kantar), ce qui, déduction faite des frais de transport, assigne aux vendeurs un bénéfice de presque cent pour cent. La Troade, les îles de Mitylène et de Chio fournissent une quantité très considérable de cet article au commerce extérieur, bien que celui-ci n’en retire plus des bénéfices aussi exorbitans qu’il y a cinq ou six ans, lorsque le kantar de vallonnée se vendait à Trieste 105 piastres ; on attribue la baisse du prix à la diminution de la demande de la part de l’Angle terre, qui, depuis quelque temps, cherche à substituer à la vallonnée une autre substance moins dispendieuse et également propre aux opérations du tannage.

La plus grande masse et les qualités les plus estimées de tabac sont fournies en Asie Mineure par les régions occidentale, méridionale et septentrionale ; les tabacs de Magnésie, de Pergame, d’Adalia et de Samsun jouissent dans toute la Turquie d’une grande célébrité, tandis que plus on avance vers la partie centrale, c’est-à-dire vers la région des plateaux, plus la culture du tabac perd de son importance et la qualité s’en détériore ; ainsi, dans plusieurs localités de cette région, comme, par exemple, à Konia, à Kaïsaria, à Sivas, les habitans sont obligés de faire venir leur tabac de très loin, et entre autres de Magnésie et de Samsun. En Asie Mineure comme dans tout l’empire ottoman, le tabac n’est l’objet que du commerce intérieur ; mais il joue dans l’Orient un rôle tellement important parmi les besoins de première nécessité, que l’énorme consommation qui s’en fait peut figurer au premier rang parmi les ressources fiscales de la Turquie. Ce revenu pourrait devenir bien plus considérable sans l’influence pernicieuse de l’ancien régime financier dont le gouvernement ottoman, malgré tous ses efforts, n’est pas encore parvenu à secouer complètement le joug.

Bien que placée dans des conditions climatériques moins favorables que celles de la région montagneuse, la région des plateaux se prête également à d’importantes cultures. Elle fournit aussi son contingent de céréales ; seulement, dans quelques localités, le terrain réclame l’assistance de l’engrais, et l’époque de la récolte y est la même que dans l’Europe septentrionale, tandis que, dans toute l’Asie occidentale et méridionale, on peut récolter depuis le mois de mai jusqu’au mois de juillet. L’excellente qualité du sol, la modicité de la main-d’œuvre qui, presque partout, ne se paie que 6 piastres ou environ 30 sous la journée, n’en offrent pas moins à la production agricole sur les plateaux de l’Asie Mineure de précieuses facilités. On pourrait y recueillir d’immenses quantités de grains à des prix fort modérés ; les localités les plus favorables à l’agriculture y sont les plateaux de Koutaya, d’Isbarta, de Buldur et d’Eguerdir, et enfin une bonne partie des renflemens qui composent la partie septentrionale de la Lycie, et où les vastes, mais désertes plaines de Karayoukbazar et d’Elmalu pourraient être converties en riches champs de blé. L’étendue la plus considérable de terrains susceptibles de culture qu’on puisse signaler en Asie Mineure, c’est, sans contredit, l’immense plaine qui, à quelques interruptions locales près, s’étend depuis Karaman et les ramifications méridionales du mont Argée jusqu’au Sangariuset au lac salé de Tus-Téhly (l’ancien Tatta de Strabon). Cette plaine, qui a une surface de presque six cents milles géographiques carrés et qui comprend presque toute la Lycaonie, n’offre qu’à peine cinquante milles géographiques carrés de terrains cultivés : c’est une vaste solitude, animée seulement à de larges intervalles par quelques tentes des tribus kurdes.

Outre les céréales, la région des plateaux fournit encore deux autres produits, qui pourraient devenir l’objet d’un commerce lucratif : le pavot et la plante tinctoriale connue dans l’Orient sous le nom de djéhri : c’est le rhamnus infectorius, cultivé également dans le midi de la France, à cause de la belle couleur jaune, que donne le fruit de cet arbuste, fruit qui y est désigné vulgairement sous le nom de graines d’Avignon.

Le pavot (papaver somniferum), destiné à la fabrication de l’opium, est cultivé dans presque toutes les parties de l’Asie Mineure ; mais c’est particulièrement dans la région des plateaux que cette culture est pratiquée sur une très grande échelle. La ville d’Afium-Karahissar peut être considérée comme le pays classique de la culture du pavot ; toutes les vastes plaines qui environnent cette ville y sont presque exclusivement consacrées. On ne saurait douter que le funeste usage que les Chinois font de l’opium ne nuise grandement à l’agriculture de l’Asie Mineure, entravée par le développement des plantations de pavots. Malheureusement l’intérêt de l’agriculture s’efface ici devant les intérêts du commerce anglais. L’Angleterre se livre aujourd’hui au trafic de l’opium avec plus d’ardeur et de succès que jamais ; il semble que sa dernière guerre avec la Chine n’ait eu pour but que de conquérir à la Grande-Bretagne le droit d’empoisonner en masse les citoyens inoffensifs du Céleste Empire. Aussi, pour exercer ce monopole sur la plus large échelle et le garantir contre toute concurrence étrangère, l’Angleterre a consacré d’immenses capitaux à l’organisation du commerce de l’opium, en le concédant comme droit exclusif à la Peninsular Company, créée en 1840 par un bill du parlement. Cette riche et puissante compagnie possède vingt-six bateaux à vapeur, dont plusieurs sont exclusivement destinés à recueillir dans toutes les échelles du Levant le précieux narcotique et à le transporter aux Indes. Smyrne, comme plusieurs autres échelles, a un agent de la compagnie qui y réside constamment ; un bateau à vapeur est exclusivement affecté au service entre Smyrne et Malte, où les cargaisons d’opium sont d’abord transportées : là, elles sont transbordées sur un autre bateau qui les dépose à Alexandrie ; un troisième steamer les y reçoit et les transmet au Caire à un quatrième bateau, qui à son tour les achemine vers Suez, où enfin un cinquième bateau les transporte à Madras. En 1847, Smyrne seule a fourni à l’agent anglais qui y réside 400 tonnes (la tonne à peu près à 1,000 kilogr.) ou 400,000 kilogr. d’opium.

Le pavot est ordinairement semé à la fin de l’automne et se récolte au mois de juillet ; on en obtient le suc laiteux au moyen d’une incision circulaire pratiquée dans les capsules désignées en turc sous le nom de hachich ; c’est ce suc qui constitue l’afium ou l’opium des Européens ; on le laisse coaguler et on le pétrit ensuite en forme de galettes de quatre à cinq oks chacune ; c’est sous cette forme que l’opium de l’Orient est livré au commerce. Sur les lieux, l’ok d’opium coûte de 150 à 200 piastres (de 30 à 40 francs environ), tandis que la compagnie anglaise le revend ensuite en Chine à raison de 500 à 600 piastres l’ok, ce qui, déduction faite de tous les frais de transport, lui assure un bénéfice d’au moins 100 pour 100.

Le djéhri est particulièrement cultivé à Konia et à Kaïsaria ; on le retrouve également dans presque toutes les localités volcaniques de l’Asie Mineure, car cette rhamnée affectionne singulièrement le sol rocailleux composé des détritus des roches qui contiennent des substances feldspathiques et amphiboliques. Aussi une carte géologique de l’Asie Mineure permettrait-elle de désigner d’avance, et par la simple inspection, les localités favorables à la culture de cette plante tinctoriale, qui sera quelque jour une source de grande richesse pour le pays. Dans l’Asie Mineure en effet plus que dans tout autre pays, les zones botaniques se trouvant en relation intime avec les formations géologiques, les simples teintes d’une carte géologique bien faite et munie d’indications hypsométriques signaleraient d’avance la distribution des plantes utiles, et conséquemment détermineraient les chances qu’offrent certaines régions pour certaines cultures, ce qui épargnerait au gouvernement turc des tâtonnemens et des essais dispendieux, tant pour les produits du règne végétal que pour ceux du règne minéral.

Tous les rochers trachytiques dans les environs de Konia, d’Angora et de Kaïsaria sont couverts de l’arbuste nommé djéhri, et, dans le village grec de Silé (à six kilomètres de Konia), un superbe pic trachytique porte pour cette raison le nom de Djéhri-Dagh (la montagne du Djéhri). L’arbuste est propagé par boutures ; la bouture transplantée porte fruit la troisième année ; la plante produit pendant trois ans, après quoi elle s’épuise et devient improductive, si on n’a pas soin de la greffer. Malheureusement la fructification est sujette aux plus grandes vicissitudes, et c’est là une source de graves mécomptes pour les planteurs de ce pays ; très souvent l’arbre, après avoir parfaitement fleuri, laisse tomber ses fruits avortés et dénués de toute matière colorante. Il ne serait pas impossible que ces fréquens avortemens tinssent à des fécondations incomplètes ou défectueuses, et, pour remédier à ce mal, il faudrait peut-être faciliter les relations entre les fleurs femelles et mâles, car la plante dont il s’agit n’est pas hermaphrodite ; elle ne présente pas la réunion des organes des deux sexes dans une seule fleur ; ces organes sont au contraire répartis dans des fleurs différentes.

La plantation des nouvelles boutures du djéhri se fait au mois de mars, la récolte au mois de juillet. Le djéhri peut résister à un froid très rigoureux sans réclamer l’usage d’aucune protection artificielle ; aussi cette plante prospère-t-elle parfaitement à Kaïsaria, où pendant l’hiver le thermomètre descend fréquemment jusqu’à 15 degrés au-dessous de zéro [7]. Dans l’état normal, un arbuste donne 60 oks de fruits frais ou bien 30 oks de fruits secs, mais on ne parvient le plus souvent à en récolter que 1 ok seulement ; aussi, en moyenne, sur dix arbres, il y en a six qui ne donnent rien. Kaïsaria, avec sa banlieue, produit annuellement 350,000 oks (environ 400,000 kilogrammes), ce qui, en évaluant l’ok à 20 piastres seulement, représenterait un capital de 700,000 piastres. Or, le montant de la récolte aurait dû être à peu près de 10,500,000 oks (représentant une valeur de 210,000,000 piastres), si l’on avait pu découvrir un moyen de faire parvenir à leur maturité la totalité des fruits, résultat qui ne pourra être obtenu qu’à la suite d’une étude longue et consciencieuse faite sur les lieux par un botaniste pratique versé dans la chimie organique. Il est d’autant plus à désirer que l’on cherche à garantir contre de telles vicissitudes la culture du djéhri, qu’un avenir brillant est promis au commerce de cette plante : l’ok du fruit ainsi nommé se vend déjà dans la péninsule anatolique à raison de 20 à 25 piastres le kilogramme, et la demande pour l’Europe est si considérable, qu’on est partout tenté d’abandonner les autres branches d’agriculture pour se consacrer à cette lucrative production. La plus grande quantité des fruits du djéhri est expédiée à Snnyrne ou à Samsun, d’où on l’exporte en Europe et particulièrement en Angleterre. Toujours préoccupée d’explorer et de monopoliser à son profit les sources industrielles cachées dans le sein de cet Orient qu’elle connaît mieux que personne, l’Angleterre entretient un consul à Kaïsaria, qui, indépendamment de sa mission politique, a pour tâche spéciale de favoriser l’écoulement du djéhri vers les Iles britanniques. Cette tache est d’autant plus facile qu’à Kaïsaria, comme dans presque tout l’Orient, les agens anglais ont,le champ libre, et qu’il leur suffit de prendre position sur un point du pays pour écarter tous les concurrens.

L’élève du bétail se rattache encore à l’industrie agricole, et, parmi les produits de cette industrie dans l’Asie Mineure, je dois citer la chèvre d’Angora. Cette variété, éminemment locale, ne se retrouve dans aucune autre contrée. La laine longue et soyeuse de la chèvre d’Angora jouit depuis long-temps d’une légitime célébrité, non-seulement en Europe, mais aussi en Orient. Cette chèvre habite une région assez circonscrite, comprise entre la rive occidentale du Kizil-Errnak et une ligne tracée à l’ouest de ce fleuve, à peu près parallèlement à son cours, depuis Sevrihissar jusqu’au littoral septentrional de la mer Noire : cette région ainsi délimitée, qui forme un parallélogramme fort irrégulier dont l’étendue peut être évaluée à environ cinq cents milles géographiques carrés, est le seul domaine où la chèvre dite d’Angora puisse développer toute la richesse de sa toison ; le moindre déplacement occasionne une détérioration plus ou moins prononcée dans la qualité de la laine, et finit par amener une dégénérescence complète. Il est à remarquer que les troupeaux de chèvres qui paissent sur la rive orientale du Kizil-Ermak diffèrent déjà sensiblement de leurs congénères établis sur la rive opposée, et que, même dans le district étroit que la nature semble avoir si inexorablement assigné à ce noble animal, on ne peut transférer une chèvre du village où elle est née à un village voisin sans l’exposer à être atteinte par une espèce de mal du pays. La chèvre d’Angora ne réclame d’ailleurs aucun soin particulier. L’usage de l’eau stagnante, le séjour dans des étables complètement fermées, sont, avec le changement de climat, les seules influences qui lui soient réellement pernicieuses. Dans les hivers très froids, il n’est pas toujours aisé de concilier dans les étables l’aérage nécessaire à ces chèvres avec les soins exigés par la rigueur de la température. Il y a là un problème que les ignorantes populations de l’Asie Mineure n’ont point encore su résoudre, mais qui n’arrêterait pas long-temps l’industrie européenne. Chaque année, à Angora, où le thermomètre centigrade descend quelquefois à 10 ou 15 degrés, on perd un très grand nombre de chèvres, qu’on laisse languir pendant l’hiver dans des étables dépourvues de toute toiture. Quand les pertes deviennent considérables, on les répare en faisant saillir les chèvres d’Angora par des boucs communs, ce qui donne pour résultat direct des chèvres un peu abâtardies, mais dont la race reprend toute sa pureté à la troisième génération. Le district habité par la chèvre d’Angora de pur sang ne contient que de cinq cent à huit cent mille sujets, chiffre comparativement minime, que d’habiles éleveurs décupleraient facilement en peu de temps. La laine magnifique fournie par cet animal pourrait devenir l’objet d’un commerce d’autant plus lucratif, que, soumise aux procédés des manufactures européennes, elle se trouverait aisément élevée au niveau de la célèbre laine de Cachemire, qu’elle remplacerait alors parfaitement. La laine d’Angora aurait même sur la laine de Cachemire l’avantage de pouvoir être livrée à un prix infiniment plus modique, vu les frais de transport bien moins considérables. Or, l’Angleterre et la Hollande ont déjà démontré en petit ce qui, sous ce rapport, pourrait être effectué en grand, puisque tout le fil de laine d’Angora exporté dans ces derniers pays y est employé à la fabrication des tissus qu’on revend ensuite en Europe sous le nom de châles de Cachemire, et qui trouvent même un excellent débouché dans les colonies anglaises et hollandaises des Indes orientales. La chèvre d’Angora donne en moyenne 1 ok ou à peu près 1 kilog. de laine ; on la tond au mois d’avril. La quantité moyenne fournie annuellement par le district dont j’ai indiqué les limites, la ville d’Angora y comprise, peut être estimée de 350 à 400,000 oks, ou environ 450 ou 500,000 kilogrammes ; sur cette quantité, 40,000 oks sont employés dans le pays même à la fabrication du fil, dont on en retire 25,000, et qu’on exporte en Hollande ; 8 à 10,000 oks de laine sont manufacturés dans le pays même et convertis en châles et tissus, dont l’exportation est prohibée par le gouvernement turc, et qui ne sont consommés que dans l’empire ; enfin, 300,000 oks, sous forme de laine brute, sont exportés en Europe ou plutôt en Angleterre, car une très petite quantité seulement de ces laines brutes pénètre en France par le port de Marseille, et en Autriche par celui de Trieste. Ce relevé est basé sur des renseignemens authentiques que je dois aux marchands arméniens d’Angora, de Sevrihissar, Kastémouni, Tchengueri et autres localités, centres du commerce des laines dans l’Asie Mineure. Il prouve suffisamment l’importance que pourrait acquérir, dans l’intérêt du commerce extérieur de l’Anatolie, l’élève de la chèvre d’Angora, puisque, sur 350 à 400 oks de laine qui représentent le montant de la production annuelle, 340 à 390,000 oks sont exportés en Europe, où l’Angleterre trouve moyen de revendre cette laine au poids de l’or sous le titre pompeux de laine de Cachemire.

On le voit, la région des montagnes et la région des plateaux offrent au travail agricole les conditions les plus favorables. Les céréales, les vignes, le tabac, le pavot, le djéhri, l’élève des bestiaux, sont pour l’Asie Mineure autant de sources de prospérité qu’il est aisé de rendre plus fécondes, en substituant aux procédés surannés de l’industrie orientale les procédés, les méthodes perfectionnées de l’industrie européenne : Ce n’est point pourtant à la surface du sol qu’il faut chercher les principales richesses de l’Asie Mineure. Les chaînes de montagnes qui la traversent en tous sens cachent dans leurs entrailles d’autres trésors qui sont restés trop ignorés jusqu’à ce jour. Ce que nous avons dit des produits agricoles de l’Asie Mineure a pu donner une idée de l’aspect général du pays ; les ressources minérales de cette péninsule en feront connaître la construction géologique.


II

Les mines actuellement exploitées dans l’Asie Mineure sont au nombre de dix ; à ces mines on pourrait en joindre sept que les mineurs turcs, rebutés par quelques obstacles insignifians, ont déclarées improductives. Les sept mines inexploitées et prétendues improductives sont : Falsa-Madène, Armutli-Madène (toutes deux sur le littoral de la mer Noire entre Samsun et Trébisonde) ; Balia-Madène et Aumia- Madène (entre Mohalitch et Belikesri) ; Bulgar-Madène (sur la pente méridionale du Bulgar-Dagh) ; Korou-Madène (non loin de Trébisonde), et Boskar-Madène (près de Konia). Les dix mines exploitées sont : Gumuch-Hané, Dénék-Madène, Akdagh-Madène, Guéban-Madène, Hadjikoi-Madène, Argana-Madène, Esséli-Madène, Kuré-Madène, Helva-Madène, et Bérékétli-Madène. Parmi ces dernières mines, cinq fournissent de l’argent, quatre du cuivre, une du plomb.

Les données numériques relatives à la production des mines ne sont guère connues en Turquie que de quelques membres du gouvernement. Le relevé que je vais donner a été puisé à des sources que la connaissance de la langue et un long séjour dans le pays ont seuls pu me rendre accessibles, et il rectifie en beaucoup de points les renseignemens ou défectueux ou complètement faux qu’on a recueillis en Europe sur ce sujet.

Produit annuel des mines de l’Asie mineure et de l’Arménie


oks drèmes
MINES D’ARGENT Dénék-Madène 156,436 40,000
Gumuch-Hané 17,520 67,680
Hadjikoi 134,976 147,456
Akdagh-Madène 119,520 230,400
Guéban-Madène 142,350 160,000
MINES DE PLOMB Bérékétli-Madène 175,000
Argana-Madène 720,000
MINES DE CUIVRE Esséli 156,888
Kuré-Madène 27,612
Helvali 61,020

Il résulte de ce tableau que le produit annuel des mines de l’Asie Mineure est en nombre rond d’à peu près 1,800,000 oks ou 2,162,204 kilogrammes de métaux dont :


Argent 554,870 oks ou 693,589 kilogr.
Plomb 175,000 oks ou 175,437 kilogr.
Cuivre 965,620 oks ou 1,206,775 kilogr.
1,695,390 oks ou 2,075,801 kilogr.

Le total de ce produit représente une valeur de 15,959,846 piastres au 3,755,210 francs.

Les proportions entre le minerai et le métal exploité sont ordinairement, en Asie Mineure, pour le plomb 50 pour cent et pour le cuivre 12 à 13 pour cent ; mais les métallurgistes turcs ne parviennent jamais à séparer convenablement le métal du minerai. Il suffit de comparer les mines de l’Asie Mineure avec celles des autres provinces de l’empire ottoman pour reconnaître qu’au point de vue de la production métallurgique, la première place est due entre toutes les provinces turques, à l’Anatolie. Il est même permis d’assurer que cette péninsule est, à l’exception toutefois de la Roumélie, qui est très riche en mines de fer, la source presque unique de toutes les richesses métalliques de la Turquie. Ni la Syrie ni l’Égypte n’offrent jusqu’à présent aucun contingent de quelque importance et celui que fournissent les provinces de la Turquie d’Europe est bien inférieur à la production de l’Asie Mineure, car la mine la plus importante de la Roumélie, celle de Iskup-Madène ou Karatova, ne donne annuellement que 4,000 oks de plomb et 60 oks d’argent. Les mines de Sidéré-Kapsé (près du mont Athos) et de Senguel sont complètement abandonnées, ce qui, au reste, ne prouve que contre l’incapacité des mineurs turcs [8]. Néanmoins, en admettant même que ces mines fussent convenablement exploitées, la supériorité comme pays producteur resterait encore acquise à l’Anatolie.

On a beaucoup parlé des sables aurifères de l’Asie Mineure, et on sait quelle est à cet égard la classique réputation du Pactole. Cette rivière, qui baigne la colline couronnée par les ruines de la fameuse Sardès, est presque constamment à sec pendant l’été, et je n’y trouvai qu’un petit filet d’eau au mois de septembre ; quelques lavages, à la vérité superficiels, ne m’y ont donné que des traces à peine appréciables d’or. Je n’en ai trouvé dans aucune des rivières de l’Asie Mineure, en sorte que l’Égypte et la Roumélie sont les seules provinces de l’empire ottoman où la présence des sables aurifères soit certaine, sans cependant être devenue encore l’objet d’aucune exploitation lucrative. En Roumélie, à une distance de sept heures de marche au nord-ouest de Salonique, on voit des alluvions aurifères occupant une surface non interrompue de 48 milles géographiques ; on observe aussi de semblables dépôts près du village Nigrita, situé à quatre heures de Serès ; ces dépôts s’étendent de là jusqu’à Nevrokop ; en soumettant au lavage les dépôts des vallées arrosées par le Karasou (l’ancien Strymon), je les ai presque tous trouvés plus ou moins aurifères, et les habitans de ces parages m’ont même assuré qu’on y recueillait quelquefois des pépites. Bien que tous ces dépôts eussent pu devenir parfaitement exploitables entre les mains des Européens, le gouvernement turc les laisse intacts, sans se douter même qu’ils sont l’objet d’une exploitation secrète qui prive le fisc des avantages qu’il pourrait recueillir de la perception légitime des droits. Cette exploitation frauduleuse est soigneusement soustraite à la connaissance du gouvernement ottoman. Ce sont les Juifs qui s’occupent de ces lavages clandestins, dont le produit annuel peut être estimé à 300 oks d’or pur (environ 380 kilogrammes.) Craignant de confier au commerce intérieur des lingots dont on découvrirait l’origine illégale, les fraudeurs leur trouvent un débouché certain, en les introduisant furtivement par la frontière autrichienne dans la Transylvanie, où ils les vendent aux Bohémiens de cette contrée. Les Bohémiens (Zigaener), connus aussi sous le nom de Neubauern, exploitent avec l’autorisation du gouvernement autrichien les sables aurifères qui se trouvent dans différentes localités de cette province, et, comme ils sont tenus de livrer le produit de leur industrie aux autorités locales en raison d’un taux convenu, l’or acheté aux Juifs fraudeurs de la Turquie est versé entre les mains des agens du gouvernement autrichien sous le titre de produit des lavages de Transylvanie.

Au nombre des richesses minérales de l’Asie Mineure, il faut compter, outre l’or, l’argent, le cuivre et le plomb, le sel et le charbon de terre. La production saline de l’Asie Mineure porte sur trois qualités de sel : le sel gemme, le sel lacustre et le sel marin. Les dépôts de sel gemme les plus considérables se trouvent dans la partie du bassin du Kizil-Ermak comprise entre Kalédjik et Osmandjik, et ils y sont l’objet d’une exploitation qui pourrait devenir infiniment plus lucrative, si les voies de communication ne faisaient complètement défaut aux producteurs. Le sel lacustre forme des dépôts très riches, non-seulement dans le grand lac de Tuzgol (près de la ville de Kotchissar), qui a 30 kilomètres de circonférence et n’est composé que d’une immense masse de sel cristallin, mais encore dans les lacs nombreux qui étendent sur tout le pachalik de Sivas une sorte de réseau. Le -sel marin enfin est exploité par l’évaporation de l’eau de mer sur toute la côte occidentale de l’Asie Mineure.

Le charbon de terre de formation carbonifère n’existe point en Asie Mineure. On n’y connaît, du moins jusqu’à présent, ce précieux combustible que par des échantillons de lignite, soit tertiaire, soit secondaire. Les dépôts les plus considérables de lignite forment une bande très allongée, mais étroite, le long du littoral septentrional de l’Asie Mineure depuis Érégli jusqu’à Inéboli ; cette bande, qui a environ 150 kilomètres de long sur 10 de large, n’est probablement que l’effleurement local d’un vaste dépôt de lignite qui, interrompu çà et là par des éruptions trachytiques, continue à border le littoral jusqu’à la frontière russe. Les dépôts qui se trouvent entre Érégli et Amassera défraient la plus grande et la plus productive exploitation de charbon de terre dont l’Asie Mineure soit aujourd’hui le théâtre. Le charbon de terre de l’Anatolie, sans pouvoir être comparé à la bouille proprement dite, surtout à la houille anglaise, n’en est pas moins d’une grande importance industrielle et peut être employé avec avantage aux besoins de la navigation à vapeur. Le montant de la production annuelle du charbon de terre dans le district compris entre Érégli et Amassera est de 44 millions d’oks ou 56 millions de kilogrammes, et, comme le charbon de ce district est le seul dans toute l’Asie Mineure que l’industrie puisse avantageusement employer, il est permis de considérer ce chiffre comme représentant la totalité de la masse de ce combustible que l’Asie Mineure verse annuellement dans le commerce ; cependant ce contingent est très minime, comparativement à celui que pourrait fournir la contrée, si tous les gîtes de lignite qu’elle renferme étaient réellement exploités.

Sous le rapport du mode d’exploitation des mines et du minerai, on peut dire, sans exagération, que les sciences du mineur et du métallurgiste se trouvent en Asie Mineure, comme dans toute la Turquie, complètement à l’état d’enfance. La manière dont on exploite quelques-unes des mines principales de l’Asie Mineure nous donnera une idée des procédés usités dans toutes les autres mines de la Turquie ; car toutes, sans exception aucune, sont soumises au même mode d’exploitation ; je choisirai pour exemple les mines situées dans les montagnes de l’Alladagh et de Bulgardagh.

Le rempart élevé de l’Alladagh, qui forme l’extrémité orientale du Taurus proprement dit, et qui sépare la Cilicie de la Cappadoce, renferme plusieurs mines situées soit sur le versant oriental du rempart (et parmi lesquelles les mines de Déliktach sont les plus importantes), soit sur le versant occidental, où les dépôts métallifères se trouvent groupés au nombre de neuf dans la proximité du petit village Bogaz-Koi, autrement nommé Eski-Madène. Ce village n’est composé que de cinq à six monceaux de pierres recouvrant autant de petites cavités noires et humides, dans chacune desquelles demeurent, accroupis comme des quadrupèdes, trois ou quatre ouvriers demi-nus. Leur tâche consiste à recueillir le minerai qu’on leur apporte péniblement à dos d’âne des mines de la montagne ; ils disposent le minerai en tas au fur et à mesure qu’ils le reçoivent pendant les quatre ou cinq mois consacrés à ces travaux d’extraction. Les mineurs ne travaillent en effet que durant l’été ; la saison une fois close, tous les minerais accumulés à Bogaz-Koi sont transportés aux usines de Bérékétli-Madène, situées à cinq heures de Bogaz-Koi, où l’on en effectue la fonte. Cette opération se faisait jadis à Bogaz-Koi même ; mais l’incurie des Turcs eut bientôt épuisé toutes les forêts voisines, ce qui les obligea de transférer les usines à Bérékétli-Madène, où probablement on ne tardera point à se trouver à bout de combustible, car la coupe des bois se pratique en Asie Mineure contrairement à tous les principes de l’art forestier, et les plus belles forêts sont menacées d’une ruine plus ou moins prochaine, si ce vandalisme est, durant quelques années encore, livré à lui-même. La quantité de minerai déposée annuellement à Bogaz-Koi, puis transportée de là à Bérékétli-Madène, peut être évaluée de 300 à 500 oks ; le gouvernement paie aux fournisseurs 31 paras (à peu près 2 sous par kilogramme) pour chaque ok de plomb pur ; il en résulte que, tous frais d’exploitation et de fonte compris, l’ok de plomb revient au gouvernement à 2 piastres (10 sous).

Le Bulgardagh, qui n’est que la continuation de l’Alladagh, a plusieurs mines de galène éminemment argentifère ; les mines qu’on y exploite aujourd’hui sont principalement situées sur le revers septentrional ; toutes ces mines, dont le nombre peut être évalué de huit à neuf, sont situées à peu de distance du village de Bulgar-Madène, qui se trouve au pied même du Bulgardagh. Elles ne consistent qu’en un certain nombre de trouées fort étroites dont, au premier abord, on aurait de la peine à deviner l’origine et la destination ; ces espèces de galeries percées dans la roche sont à peine accessibles à un ouvrier, ou plutôt à un enfant, car ce sont toujours des garçons de treize à quinze ans qu’on fait descendre dans ces trous obscurs, étroits, où le jeune mineur rampe sur le ventre muni d’une mauvaise lanterne, d’un sac et d’un marteau ; après avoir rempli sa besace de minerai ocreux qui se détache aisément, l’ouvrier revient haletant, épuisé, et il répète l’opération jusqu’à ce que la fatigue le force de se faire remplacer par un de ses camarades, qui ne peut entrer dans la galerie que lorsque le premier occupant s’est retiré, car il n’y a pas place, pour deux. On a d’autant plus de peine à s’expliquer ce mode barbare d’exploitation, que la nature même de la roche qui renferme la galène se prête admirablement à un travail régulier, sans même réclamer des constructions dispendieuses que pourrait exiger la nécessité de se garantir soit de l’irruption des eaux souterraines, soit des éboulemens. On n’a encore nulle part trouvé de l’eau dans les mines de Bulgardagh, et la nature de la roche, très solide, parfaitement homogène, ne nécessiterait qu’un petit nombre de maçonneries ou de charpentes.

Tous ces avantages naturels ne suffisent malheureusement pas pour donner à la production minière en Asie Mineure une impulsion appropriée à la richesse du sol. On y exploite les mines presque au hasard, et toujours au mépris des principes fondamentaux de la science. Les mines où l’extraction du minerai exige un ouvrage souterrain un peu compliqué, celles où commence à filtrer le moindre filet d’eau, celles encore où le gîte métallifère manifeste quelque appauvrissement, sont aussitôt abandonnées, et on va creuser un peu plus loin un petit trou qui ne tarde pas à être délaissé comme le premier. Aussi aucune mine en Asie Mineure n’a-t-elle été poussée au-delà d’une dizaine de mètres de profondeur, et le plus souvent on cesse de l’exploiter avant même d’avoir atteint la partie la plus riche du gisement. Ce travail puéril de percemens successifs donne à chaque district minier de l’Anatolie un aspect des plus singuliers ; on y voit des montagnes entières sillonnées de taupinières qui représentent autant de mines. Quant au véritable gisement du minerai, il demeure intact. Lorsque le moment sera venu d’exploiter sérieusement les gîtes métallifères de l’Asie Mineure, il faudra considérer comme non avenus les travaux des mineurs turcs, et reprendre une à une toutes les mines condamnées par ces derniers comme impraticables ou épuisées.

Dans l’élaboration comme -dans l’extraction des métaux, la même ignorance barbare frappe de stérilité les opérations des mineurs turcs. J’ai visité les deux usines principales où s’opère la fonte des minerais extraits des mines d’Alladagh et de Bulgardagh, Bérékétli-Madène et Bulgar-Madène. Bérékétli-Madène est un assez grand bourg où l’on a organisé dix fourneaux, placés au nombre de deux ou trois dans des masures presque sans toit et sans fenêtres [9] ; remplis de boue et de décombres de toute espèce, ces fourneaux ne sont qu’un assemblage informe de grands cailloux juxtaposés sans ciment ; ils se démantibulent et se détraquent constamment, et doivent être reconstruits ou remaniés après chaque opération. Les usines de Bérékétli-Madène fournissent annuellement de 200 à 250 oks de plomb pur (ou du moins censé tel) ; on obtient ordinairement 5 à 700 oks de plomb sur 1,000 batmans [10] de minerai ; mais cette proportion va toujours en diminuant, car il y a cinq ou six ans seulement que 1,000 batmans de minerai donnaient 4,000 oks de plomb.

Bulgar-Madène ne consiste qu’en une vingtaine de cabanes habitées par deux cents ouvriers, tous exclusivement Grecs, employés à l’opération de la fonte du minerai de galène fourni par les mines du Bulgardagh ; cette fonte s’effectue dans trois fourneaux construits sur le modèle des fourneaux de Bérékétli-Madène. La tâche difficile de séparer l’argent d’avec le plomb, confiée à des hommes complètement étrangers aux premières notions de la métallurgie ou de la chimie, ne s’accomplit jamais sans un déficit considérable. L’argent est coulé en plaques de 3 à 5 oks chacune. La galène que l’on fond à Bérékétli-Madène est tellement riche, que, malgré l’imperfection des procédés métallurgiques, on obtient de 2 à 3 drèmes d’argent de chaque ok de minerai (6 à 9 grammes par kilogramme),-ce qui donne un montant annuel de 3 à 500 oks. Les propriétaires des minerais fournis aux mines de Béréketli-Madène reçoivent du gouvernement 32 paras pour chaque drème d’argent, ou environ 30 centimes pour 3 grammes.

Parmi les usines de l’Asie Mineure, il en est une seule à laquelle ne sauraient s’appliquer les observations précédentes, car elle est organisée sur un pied européen. Créée par des Européens, elle a été dirigée jusqu’à ce jour par des ingénieurs autrichiens ; c’est le bel établissement de Tokat. Cette usine a été construite il y a huit ans par M. de Pauliny, ingénieur en chef des mines autrichiennes. C’est un édifice spacieux, situé à un quart de kilomètre de la ville de Tokat, et renfermant trois fourneaux à réverbère dans lesquels s’opère la fonte des minerais de pyrite de cuivre fournis par les mines d’Argana-Madène à l’état de cuivre brut. Les procédés employés pour en extraire du cuivre raffiné sont parfaitement conformes aux procédés usités en Europe ; ils n’en diffèrent qu’en un point : c’est qu’on ajoute un peu de plomb oxydé à la matière en fusion quand l’œuvre de l’oxydation et de la scorification est terminée. Le cuivre métallique se trouve ainsi réduit à l’état d’oxydule, dégagé de toutes les substances étrangères qui passent dans la scorie à l’état de fer oxydulé. Une étrange prétention du gouvernement turc motive ce procédé, que je n’avais encore nulle part observé en Europe. Le gouvernement ottoman exige que le cuivre lui soit livré en barres dont la structure intérieure offre une parfaite homogénéité ; or, c’est un fait bien connu de tout métallurgiste pratique que, lorsque le cuivre oxydulé se trouve coulé en barres, il acquiert, à la suite d’un refroidissement inégal, une texture plus ou moins poreuse ou fibreuse, ce qui, dans aucun pays du monde, ne constitue une imperfection réelle, mais ce qui paraît intolérable au gouvernement turc. Pour remédier à cet inconvénient imaginaire, M. Haas, directeur de l’usine de Tokat, a dû chercher un moyen de donner aux barres cette homogénéité et cette élégance de surface requises par le gouvernement turc, et il a atteint son but, bien qu’aux dépens de la qualité intrinsèque du produit, par l’addition du plomb oxydé au pyrite de cuivre. Voilà donc encore le fond sacrifié à la forme.

Le cuivre coulé en barres est soumis dans le même établissement au procédé de la désoxydation par l’effet du charbon. L’opération du raffinage est alors terminée, et le cuivre ainsi épuré ne le cède pas aux cuivres européens les plus estimés. Le minerai d’Argana-Madène possède même une qualité qu’on retrouve rarement dans celui des autres pays, l’absence complète de ces substances antimoniales ou arsenicales dont l’expulsion exige, dans la plupart des mines d’Europe, tant de travaux et de si pénibles efforts. Quant à l’élimination du soufre et du fer, les deux seuls alliages que renferment les minerais de cuivre d’Argana-Madène, elle s’effectue aisément par la voie de l’oxydation.

En évaluant le batman à 180 piastres (environ 45 fr.) [11], la quantité de cuivre fournie par Tokat représente une valeur de 3,750,000 à 10,105,000 piastres (environ 811,761 à 2,435,283 francs). Toutefois les frais de production réduisent considérablement le bénéfice obtenu. On s’explique même difficilement l’exiguïté de ce bénéfice, rapprochée de l’étendue et de l’abondance des gîtes cuprifères d’Argana-Madène, les plus riches peut-être du monde entier. Ce vaste nid de pyrites intercalées dans un calcaire de transition n’est encore en effet qu’imparfaitement connu. La partie de ce gîte aujourd’hui exploitée présente en surface une étendue de 6 kilomètres dans la direction de l’ouest à l’est, et ce n’est sans doute qu’une faible portion de cette masse colossale. Quant à la longueur de l’axe vertical du gîte d’Argana-Madène, elle est complètement ignorée ; dans tous les cas, il paraît que la partie centrale du nid est composée de pyrites qui renferment au moins de 30 à 40 pour 100 de cuivre. Malheureusement plusieurs causes paralysent le développement des travaux d’exploitation d’une mine qui aurait pu être pour le gouvernement turc une source intarissable de richesses. Parmi ces causes, il faut placer au premier rang l’organisation vicieuse de l’administration des mines. Privé du concours d’agens éclairés, le gouvernement est forcé d’accepter presque sans contrôle le minerai qui lui est fourni par des entrepreneurs ignorans, auxquels les mines d’Argana-Madène sont affermées. Ce minerai est d’abord soumis à un grillage fort incomplet sur les lieux mêmes de l’extraction, puis transporté à grands frais aux usines de Tokat, où la même opération doit être répétée, faute d’avoir été conduite convenablement à Argana-Madène. Il en résulte naturellement une consommation tout-à-fait inutile de combustible et de temps, et, qui plus est, des frais gratuits de transport, puisque toutes les substances que le prétendu grillage effectué à Argana-Madène aurait dû séparer du cuivre brut envoyé aux usines de Tokat y sont transportées, et cela à dos de mulet et de chameau. L’espace qui est parcouru ainsi avec cet inutile surcroît de poids est de plus de quatre-vingts lieues, ce qui exige au moins dix à quinze jours de marche. En adoptant donc comme moyenne le chiffre de 600,000 kilogrammes pour la masse de cuivre brut qui arrive annuellement d’Argana à Tokat, et qui ne contient que 25 pour 100 de cuivre pur au lieu de 80 à 74 pour 100 qu’elle aurait dû contenir à la suite d’une bonne concentration, on peut admettre que le tiers de cette masse, c’est-à-dire 200,000 kilogrammes, fait chaque année un voyage dispendieux ; or, comme l’usine de Tokat existe depuis dix années environ, la quantité des matières minérales qui y ont été inutilement transportées pendant ce laps de temps atteint le chiffre énorme de 2 millions de kilogrammes, ce qui représente une somme très considérable qu’on peut regarder comme entièrement perdue.

Il est vrai qu’en 1846 le gouvernement turc chargea des ingénieurs autrichiens de l’organisation des travaux d’exploitation de la mine d’Argala ; comme de raison, les ingénieurs auxquels cette mission avait été confiée jugèrent convenable de jeter les bases de l’édifice avant de vouloir en tirer les revenus : en conséquence, ils se mirent à percer à la profondeur requise des galeries d’écoulement, afin de protéger contre l’invasion des eaux tous les travaux présens et à venir ; mais ces allures méthodiques ne pouvaient convenir au gouvernement turc, qui demandait avant tout et sans délai une bonne quantité de cuivre. Aussi se hâta-t-il de congédier les ingénieurs dès que le terme de leur engagement fut expiré, et il n’eut rien de plus pressé que de remettre les travaux entre les mains des Arméniens ; ceux-ci abandonnèrent immédiatement les ouvrages commencés par les infidèles, et rentrèrent dans l’ancienne voie. Aujourd’hui le plus riche dépôt cuprifère du monde est dans un état déplorable.

Par ce que j’ai dit des procédés métallurgiques usités en Asie Mineure, on peut apprécier la nature des métaux qui sortent des usines turques et les pertes immenses qu’ils y subissent. En moyenne, on peut admettre que dans la fonte et le raffinage de l’argent, du cuivre et du plomb, les métallurgistes turcs perdent 32 pour 100 sur le premier, 12 pour 100 sur le second et 10 pour 100 sur le troisième ; or, comme l’Asie Mineure fournit annuellement 693,589 kilog. d’argent, 175,437 kilog. de plomb, et 1,206,773 kilog. de cuivre, il s’ensuit que chaque année, on y perd dans les usines, en nombre rond, près de 200,000 kilog. d’argent, plus de 100,000 kilog. de cuivre, et plus de 40,000 kil. de plomb, ce qui, pris ensemble, fait une perte annuelle de plus de 300,000 kilogr. de métaux ; et, comme le montant annuel de tous les produits métalliques de l’Asie Mineure en argent, cuivre et plomb est de 2.075,801 kil., on voit que les procédés de la fonte occasionnent annuellement un déficit au-delà du cinquième du chiffre total de la production ? Que dirait-on en Europe si, sur 100 kil. d’argent que renfermerait un minerai, plus de 20 kil. de ce métal étaient perdus dans l’opération métallurgique [12] ? Que dirait-on si, pour produire 100,000 kil. de métaux (cuivre, argent et plomb), on devait en perdre plus de 20,000 kil. ? Et cependant telles sont relativement les pertes qu’entraîne l’exploitation vicieuse des richesses métalliques de l’Asie Mineure.

Bientôt peut-être le nombre de ces richesses se sera encore notablement accru, et tout porte à croire que l’Asie Mineure contient de vastes gisemens d’émeri. En ce moment, l’émeri ne nous arrive guère que des Indes Orientales, et il n’a jusqu’à ce jour été trouvé en Europe que dans une seule localité, l’île de Naxos, car l’émeri d’Ochsenkopf, en Saxe, ne se présente qu’en petites quantités ; aussi, le prix de l’émeri est-il très élevé. En 1826, la tonne d’émeri (1,000 kil.) valait 125 francs ; mais, depuis l’année 1834, où le gouvernement hellène afferma la mine de Naxos, le prix a haussé jusqu’à 500 et même 700 francs la tonne les concessionnaires de la mine ne fournissaient à dessein qu’une quantité très restreinte d’émeri, afin de soutenir les prix à la même hauteur, et le contingent de Naxos se réduisait ainsi à 1,200 ton., tandis que la mine, qui est fort riche, eût pu en donner le triple. Depuis quelques mois, le gouvernement hellène a cédé le monopole à de nouveaux entrepreneurs. En attendant, il se prépare, en Asie Mineure, une redoutable concurrence à l’exploitation des mines de Naxos ; déjà, en 1846, on m’avait montré, à Smyrne, quelques morceaux de minerai trouvés à Samos et près d’Ainé-Bazar, minerai que je reconnus pour de l’émeri ; depuis, mon attention s’est portée particulièrement sur ce précieux minéral, et j’ai eu la satisfaction d’en découvrir un gisement de près de deux kilomètres de long dans le sandjak (province) de Moula ; j’ai la certitude que toutes les montagnes voisines contiennent de l’émeri, et je ne doute pas que l’Asie Mineure ne compte d’ici à peu d’années une nouvelle source de richesses [13].

À propos des mines d’Argana-Madène, j’ai déjà signalé quelques-uns des inconvéniens du régime administratif auquel le travail des mines est soumis en Turquie. La question soulevée par ces inconvéniens est trop grave pour que je n’y revienne pas. Tous les sujets ottomans, sans différence de religion ni de races, sont libres d’exploiter des mines ; mais la loi refuse formellement ce droit aux étrangers. Tout individu qui découvre un gîte métallifère, et qui veut s’en assurer l’exploitation, est tenu d’en demander la concession au gouvernement, qui la lui accorde à un terme dont le minimum est de dix et le maximum de vingt années. Après l’expiration de ce terme, l’exploitant qui désire continuer ses travaux doit demander le renouvellement de sa concession, et le gouvernement répond à cette demande, s’il le juge à propos, par l’octroi d’un nouveau firman. Les concessions imposent l’obligation : 1° de payer au gouvernement 20 pour 100 des produits de la mine exploitée ; 2° de verser entre les mains des autorités instituées à cet effet le montant du minerai obtenu, car la fonte de ce dernier est sévèrement interdite aux particuliers ; — le gouvernement seul a le droit de faire les opérations métallurgiques, dont il supporte aussi tous les frais. Après l’élaboration des métaux, le gouvernement prélève d’abord le droit de 20 pour 100 et paie ensuite aux propriétaires du minerai la valeur des produits qui en ont été extraits, valeur fixée d’avance : c’est ainsi que le cuivre est payé à raison de 5 piastres le batman (environ 22 sous les 28 kilog.), l’argent à raison de 32 paras le drème (environ 2 sous les 3 grammes), le plomb à raison de 31 paras l’ok. Malgré le mode barbare d’exploitation usité en Asie Mineure, le gouvernement turc parvient cependant à obtenir des mines de ce pays un revenu net assez considérable. Des recherches assidues et persévérantes m’ont mis à même de percer à cet égard le voile qui dérobe aux yeux des voyageurs européens tout ce qui a rapport à l’état des finances de la Turquie. En comparant tous les renseignemens que j’ai été à même de recueillir sur les lieux, j’ai réussi à découvrir le chiffre réel du bénéfice net qui, déduction faite de tous les frais et dépenses, est réalisé par le gouvernement turc sur les mines de l’Asie Mineure ; ce chiffre est d’environ 2,500,000 francs, et, comme le montant annuel de la recette brute est estimé à environ 4,000,000 de francs, le gouvernement recueille, on le voit, un bénéfice de plus de 50 pour 100. Ce fait est très remarquable, car il prouve d’une manière péremptoire tout à la fois l’extrême richesse des mines de l’Asie Mineure et la facilité qu’il y aurait d’en augmenter considérablement la valeur productive, si, en Turquie, les Européens pouvaient prendre part à l’exploitation des gîtes métallifères. Or, l’époque où cette participation sera possible n’est certainement pas éloignée. Il y a déjà quelques mois que la question de la liberté d’exploitation se débat dans le sein du conseil des mines de l’empire turc.

Dès ce moment, on se relâche beaucoup vis-à-vis des étrangers de l’ancien système d’exclusion. On leur accorde assez aisément le droit de propriété territoriale, surtout à Constantinople, ce qui, il y a quelques années seulement, eût été considéré comme une infraction flagrante aux lois du Koran. Aussitôt que les dernières barrières qui écartent les étrangers de la Turquie seront tombées, aussitôt que l’Europe sera parvenue à se rendre compte de l’immense produit que pourraient fournir les mines turques exploitées selon les principes de la science, une nouvelle ère industrielle commencera pour l’Asie Mineure. L’affermage des mines de cette péninsule pourrait devenir, entre les mains des capitalistes européens, l’objet d’une magnifique spéculation. Le gouvernement turc hésiterait d’autant moins à l’encourager, qu’il fait de presque toutes les branches des revenus publics un objet de concession, et si un capitaliste quelconque, lui demandant la concession des mines de l’Asie Mineure, s’engageait à lui payer une rente annuelle supérieure au chiffre du revenu actuel, le divan s’empresserait certainement de souscrire à de telles conditions, car il sait que le mode actuel d’exploitation ne lui permet guère d’espérer un accroissement de bénéfice. Favorable au gouvernement turc, cet arrangement le serait bien plus encore au concessionnaire, car, en admettant qu’une exploitation rationnelle, exécutée sur une échelle beaucoup plus grande et à l’aide de procédés plus efficaces, quadruplerait le produit des mines de l’Asie Mineure, hypothèse qui, certes, est fort modeste, le montant annuel de ce produit (qui est actuellement de 4,000,000 de francs) serait de 16,000,000 de francs ; et, si le concessionnaire obtenait l’affermage au prix de 5,000,000 de francs, son bénéfice serait de 7,500,000 francs, le bénéfice obtenu par le gouvernement turc étant à peu près de 50 pour 100. Or, que l’on réfléchisse à l’énorme développement que pourrait prendre l’exploitation des gîtes métallifères de l’Asie Mineure entre les mains de l’industrie européenne, et on reconnaîtra bientôt que l’exploitation de ces mines assurerait au concessionnaire européen un bénéfice bien supérieur à celui que retire un célèbre banquier des mines de mercure de l’Espagne. D’abord, les mines de mercure de l’Espagne ne donnent pas un bénéfice net de 50 pour 100, comme les mines de l’Asie Mineure ; ensuite, le gouvernement turc, moins versé dans ces sortes de questions que tout autre gouvernement, est naturellement porté à établir la valeur des mines qu’il concéderait sur la base de sa recette actuelle, sans tenir compte de l’influence exercée sur cette recette par sa propre incapacité. Le gouvernement turc croirait donc avoir fait une excellente affaire en acceptant un bénéfice un peu supérieur à celui qu’il réalise aujourd’hui, et on comprend sans peine que l’administration ottomane est la seule en Europe avec laquelle des spéculateurs puissent traiter sur un pied aussi avantageux.

La nature, on le voit, a été prodigue envers l’Asie Mineure ; elle lui a tout donné, richesses agricoles et richesses minérales. On se demande comment un empire qui compte parmi ses provinces un si riche territoire occupe aujourd’hui dans le monde un rang si peu digne de son glorieux passé. Le mot de cette énigme est dans l’organisation vicieuse de l’administration turque. Déjà on a pu voir combien le régime auquel est soumise l’Asie Mineure nuit au développement de sa prospérité matérielle. Il me reste à traiter cette question d’un point de vue plus large et dans ses rapports avec la prospérité générale de l’empire ottoman.


PIERRE DE TCHIMATCHEF.


  1. Voyez, sur le voyage dans l’Altaï, la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1845.
  2. Environ 30,000 kilogrammes.
  3. Environ 100,000,000 kilogrammes.
  4. ) Un franc correspond à peu près à 4 piastres turques, car la piastre turque est composée de 40 paras ; or 170 paras sont acceptés dans le commerce à raison d’un franc.
  5. De 32,000,000 à 63,000,000 de kilogrammes.
  6. L’ok turc est un peu inférieur au kilogramme, car il est composé de 400 drèmes, or, 312 drèmes sont acceptés dans le commerce comme l’équivalent d’un kilogramme ; le drème correspond environ à 3 grammes.
  7. On pourra s’en convaincre par des tables météorologiques qui, sous ma direction, se font à Kaïsaria par les soins du consul d’Angleterre, et qui présentent déjà une série non interrompue de seize mois d’observations.
  8. La mine de Sidéré-Kapsé, dont le minerai consiste en galène argentifère fort riche, pourrait notamment devenir, entre les mains des Européens, très productive.
  9. Nous parlons ici, bien entendu, d’ouvertures servant de fenêtres, car l’usage des vitres est inconnu dans la plus grande partie de l’Asie Mineure.
  10. Le batman renferme 28 oks, et équivaut par conséquent à environ 30 kilogrammes.
  11. L’ok de cuivre coûte à Constantinople 30 piastres.
  12. En Autriche, où les procédés métallurgiques n’ont pas encore atteint le même degré de perfection qu’en Angleterre ou en France, on ne perd dans la fonte des minerais argentifères que 5 kilogrammes sur 100.
  13. Voyez sur ce sujet, dans les Comptes rendus des séances de l’Académie des Sciences, année 1848, n° 735, page 105, un travail publié sous ce titre : Lettre de M. de Tchihatchef à M. Élie de Beaumont sur le gisement de l’émeri en Asie Mineure. Constantinople, 1848.