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L’Au delà et les forces inconnues/Camille Flammarion et l’immortalité de l’âme

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Société d’éditions littéraires et artistiques (p. 254-266).


CAMILLE FLAMMARION ET L’IMMORTALITE DE L’AME


M. Camille Flammarion médium repentant et spiritualiste convaincu. — Un faux Galilée. — Un prix de dix mille francs à celui qui prouvera l’immortalité de l’âme. — Le rideau miraculeux.


Quand je suis allé voir, pour cette enquête mon illustre ami Camille Flammarion, il rentrait à peine de Juvisy où il a son observatoire préféré. Les housses couvraient encore les meubles.

Madame Flammarion, qui est aussi la secrétaire de son mari, me retint, selon sa courtoise habitude, à déjeuner.

Ce fut un repas idéaliste et scientifique. Devant moi, la large baie vitrée de ce quatrième étage me mettait en face du ciel, et j’avais à mes côtés l’explorateur le plus assidu de ce firmament, celui qu’un Américain, M. Lowell, appela le « Christophe Colomb de la planète Mars ».

« Il n’y a pas de meilleur moment pour causer de l’immortalité de l’âme que le dessert », me disait un soir Renan.

Chez Camille Flammarion, nous en parlâmes à tous les plats.

Il m’affirma :


— Vous savez les quatre conclusions que je porte et que je maintiens. Elles sont établies sur quatre cent trente-huit phénomènes d’ordre psychique : apparitions télépathiques, rêves prémonitoires, etc., que j’ai exposés et discutés :

1° L’âme existe comme être réel, indépendant du corps ;

2° Elle est douée de facultés encore inconnues à la science ;

3° Elle peut agir et percevoir à distance sans l’intermédiaire des sens ;

4° L’avenir est préparé d’avance, déterminé par les causes qui ramèneront. L’âme le perçoit quelquefois.

Ainsi, j’ai lu avec le plus vif intérêt les prédictions que le Matin a publiées pour l’année 1902. Je ne sais si elles se réaliseront, mais je suis certain que la divination est possible.

— Avez-vous eu personnellement des phénomènes de ce genre ? demandai-je.

— Hélas ! non. Personne ne m’est apparu, vivant ou mort. Je n’ai même pas de pressentiment. Je ne crois à ces choses que sur les témoignages des autres que j’ai contrôlés.

— J’ai entendu les fanatiques du spiritisme vous accuser de défection, d’apostasie… D’autres fois, ils s’enorgueillissaient de vous compter dans leurs rangs…

— La vérité, c’est que j’ai toujours été et reste spiritualiste. Mais j’ai cessé d’être médium. Je fus autrefois le collaborateur d’Allan-Kardec, le pontife de cette école ; j’ai même été chez lui le secrétaire de quelques séances. Une partie de son livre, la Genèse, a été rédigée de ma main. C’était de l’écriture automatique, inconsciente. Tandis que Victorien Sardou dessinait médiumnimiquement les demeures planétaires, ces maisons de Jupiter qu’il attribuait à l’inspiration de Bernard Palissy, je signais, moi, des révélations astronomiques du nom de « Galilée ». Mais je dus reconnaître plus tard que j’avais été la dupe de ma propre imagination. Depuis que ce livre d’Allan-Kardec a paru, nous connaissons mieux la planète Jupiter, et je me suis aperçu que le prétendu Galilée qui conduisait alors ma main commit maintes erreurs ; en somme, il ne possédait que les connaissances souvent erronées que nous, avions alors de cette planète ; ce qui ne serait pas arrivé, si nous avions eu affaire à l’âme elle-même, supérieure et délivrée, de Galilée. C’était tout simplement mon « inconscient » qui écrivait de ma main, et non un esprit.

— Vous n’avez donc pas en le spiritisme la même foi que dans la télépathie ?


Le médium et la fleuriste.


— Que voulez-vous ? le phénomène spirite est tellement complexe, si fuyant !… Tout récemment encore, nous avions ici dans notre appartement un médium, Adda-Roth, qui, en pleine lumière cette fois, faisait apparaître des fleurs ; mais n’est-ce pas là un fait commun à tous les prestidigitateurs ?… Si j’ai bon souvenir, cette Adda-Roth fut surprise achetant trivialement à une fleuriste les bouquets qu’elle prétend ensuite transmis directement par l’Au delà. Pour la convaincre de supercherie, on fit une expérience bien simple. On pesa le médium avant la séance, puis après. La différence était exactement le poids des fleurs apparues… Hélas ! on est souvent trompé. Les prestidigitateurs imitent parfaitement les phénomènes spirites les plus élevés. Cazeneuve est venu ici, chez moi. « Je ne veux pas, disait-il, que Camille Flammarion soit mis dedans par ces farceurs », et, devant moi, il a accompli tous les prodiges des médiums.


Les phénomènes spirites et la prestidigitation.


— Croyez-vous donc qu’il n’y ait dans le spiritisme que prestidigitation ?

— Oh ! je ne dis pas cela… Mais la plupart des résultats obtenus dans les réunions des spirites représentent des illusions dues à une crédulité facile. Plus de la moitié des évocations d’esprits sont produites par les assistants eux-mêmes qui répondent à leurs propres questions. En certains cas, il s’y ajoute une véritable foi religieuse aussi aveugle que celle des dévots qui brûlent des cierges pour obtenir des guérisons. L’autosuggestion joue là un rôle prépondérant. D’autre part — c’est incontestable — tous les médiums trichent, consciemment ou inconsciemment ; mais ils ne trichent pas toujours, pas plus que les hypnotisées de la Salpêtrière qui simulent facilement et attrapent les élèves de Charcot, quoiqu’elles soient indéniablement de véritables sujets. Certaines séances mettent en évidence une sorte d’extériorisation de la pensée — comme un miroir qui refléterait un personnage psychique et l’individualiserait.

— En somme, l’âme des morts vous parait absente de tout cela ?

— Nous ne savons encore presque rien de l’âme humaine. Le plus probable c’est que toute la science se trompe en ne voyant en elle qu’une fonction du cerveau. Les physiologistes sont dupes d’une immense illusion. Le monde visible n’est pas le réel ; il n’est qu’une impression incomplète et fausse de nos sens imparfaits et restreints.

— La survivance de l’âme vous parait donc possible ?

— La survivance de l’âme parait certaine, répéta avec force M. Flammarion. Je dis paraît, continua t-il avec une nuance de restriction, car je n’ai pas., nous n’avons pas encore une seule preuve d’ordre scientifique absolue.

Le dîner était achevé. Nous étions maintenant dans le cabinet de travail si encombré de livres et de notes que nous nous assîmes avec peine. La fenêtre d’angle permet d’apercevoir l’Observatoire. L’astronome, même quand il devient psychologue et occultiste, veut se sentir en communion avec ses chères étoiles.

— Tenez — et il agitait sur sa table des papiers se chevauchant — voilà une quarantaine d’apparitions de personnes mortes, signées, contresignées, certifiées. Eh bien ! l’hallucination explique presque tous les cas, et ceux qu’elle n’explique pas ne sont pas probants. Un seul cas certain aurait une valeur immense.

M. Camille Flammarion s’animait ; nous n’avions cependant goûté à d’autre liqueur qu’à celle de la discussion.

— M. Deutsch a créé un prix de cent mille francs, reprit-il, pour consacrer la direction des ballons. Je n’ai aucune fortune et ne tiens pas du tout à en avoir jamais. Mais je souscrirais avec plaisir un chèque de dix mille francs à toucher chez l’un de mes éditeurs à présentation d’un véritable revenant. Ce revenant aurait core plus de valeur technique que mon savant et énergique ami Santos-Dumont ; car la preuve de l’immortalité de l’âme est encore plus importante que tous les progrès de la navigation aérienne.

— Mais ce but merveilleux n’est-il pas le plus fugace ?

— Hé ! hé ! Peut-être ne sommes-nous pas très loin d’y arriver ; les sciences psychiques marchent à grands pas… La postérité, croyez-le, saura se souvenir des pionniers qui, comme Crookes, comme Myers, comme vous, ont su appeler l’attention scientifique la plus sérieuse sur des problèmes regardés depuis si longtemps comme insolubles et imaginaires…



Le salon à prodiges.


Avant de partir, comme je tenais à saluer madame Camille Flammarion, nous passâmes dans le salon où les coussins du canapé racontent la gloire de l’astronome : Flamma Orionis y est-il écrit en lettres de soie. Traduisez Flammarion, Et ce salon, vide en ce moment, réveilla dans ma mémoire les soirées inoubliables des séances fantomales.


— Nous en reparlons avec la fervente collaboratrice de mon illustre ami. — Là, je vis de, médiums se tordre au milieu des lueurs astrales, et ces meubles, aujourd’hui immobiles et calmes, en sarabande, comme si des âmes violentes y étaient tout à coup descendues… Là, j’amenai un jeune joghi de l’Inde… Et un de mes souvenirs les plus étranges se précise tout à coup quand madame Flammarion me dit à brûle-pourpoint : — Vous rappelez-vous le livre qui a traversé le rideau ?

— Si je m’en souviens ! répondis-je, la chose eut lieu devant nous deux, sous nos propres yeux.

Je reconstituai la scène. Le médium épuisé avait mis sa tête sur l’épaule du maître de la maison ; ses mains étaient visibles dans la demi-lumière sur la table. Nous étions neuf à dix, des astronomes, une princesse russe, deux Anglaises, Adolphe Brisson, les deux frères Baschet, M. et madame Flammarion, et moi. On n’entendait que le bruit rauque de la respiration du médium qui haletait et sanglotait. La lumière rouge, posée à terre au fond de l’appartement, nous faisait à tous des visages bizarres, presque purgatoriels.

Le rideau, auquel le médium tournait le dos, se gonfla, comme si une présence mystérieuse voulait se faire connaître. Un livre était sur la table autour de laquelle nous étions groupés.

— Voulez-vous que j’offre ce livre au rideau ? dis-je.

— Faites, répondit Flammarion.

J’approchai le livre du rideau, qui le saisit comme une main et le garda.

Comme je me méfiais des subtilités du médium, à ce même moment, on « contrôla » non seulement ses mains, mais ses pieds, M. Baschet, avec beaucoup de complaisance, s’en chargea.

Madame Flammarion, curieuse, se leva et regarda derrière le rideau, qui tenait toujours le livre. Il n’y avait rien.

Alors eut lieu le phénomène matériel le plus absurde et le plus extraordinaire auquel j’aie assisté sis té en Europe. Sous mes yeux le livre disparut de mon côté et, sans qu’il y eût dans l’étoffe la moindre déchirure, la moindre fente, il tomba de l’autre côté du rideau, où madame Flammarion le ramassa.

Ces feuilles imprimées avaient, par un inexplicable prodige, traversé ce rideau intact.

— Que penses-tu de cela, Flamme ? dit familièrement madame Flammarion à son mari» lorsque nous eûmes reconstitué ensemble nos souvenirs exacts et concordants.

— Zöllner, répondit le savant sur le ton du rêve, vit aussi la matière traverser la matière…

— En tous cas, je peux certifier ce fait, dit madame Flammarion avec vivacité. Je l’ai noté le soir même de l’expérience. J’en suis certaine ; je suis prête à en témoigner devant qui voudra.



Saint Thomas et les sciences psychiques.


Quand je fus dans la rue Cassini, loin du salon à prodiges, je me tâtai la conscience :

— Moi aussi, j’ai vu, me disais-je, et, comme saint Thomas, j’ai touché… Suis-je pourtant convaincu ? Hélas ! non, et je me range à l’avis d’Auguste Vacquerie qui, après avoir assisté aux plus extraordinaires phénomènes du spiritisme, après avoir vu et touché comme moi, écrivait pourtant : « J’ai toujours trouvé saint Thomas bien crédule… »