L’Au delà et les forces inconnues/Texte entier

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Société d’éditions littéraires et artistiques.


L’Au delà
et
les forces inconnues


DU MÊME AUTEUR


L’Ève Nouvelle (Essai de synthèse féministe).

Le Satanisme et la Magie (Etude historique).

Les petites religions de Paris.


ROMANS

L’éternelle poupée.

La douleur d’aimer.

Une nouvelle douleur.

La Femme inquiète.

Le Mystère et la volupté.


Pour paraître incessamment

Les Visions de l’Inde.

La clef de la magie pratique.

Le Miracle moderne.

Le testament d’un occultiste.



JULES BOIS




L’Au delà


et les


forces inconnues


(OPINION DE L’ÉLITE SUR LE MYSTÈRE)




LETTRE-PRÉFACE DE JEAN IZOULET
Professeur au Collège de France.




TROISIÈME ÉDITION



PARIS
SOCIÉTÉ DÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
Librairie Paul Ollendorff
50, CHAUSSÉE DANTIN, 50

1902


Ce livre est dédié


À MES
LECTEURS ET CORRESPONDANTS
du journal « Le Matin »


Où une grande partie de l’enquête a paru.


J. B.



IL A ÉTÉ TIRÉ À PART
Cinq exemplaires sur papier de Hollande.


PRÉFACE


Mon cher confrère, vous voulez bien me demander ma « contribution » philosophique pour le présent livre, et, en plus, quelques mots sur l’œuvre et l’auteur.

Sur l’auteur, qu’ajouterais-je aux justes éloges des Jules Lemaître et des Max Nordau ?

Quant à l’œuvre, comment ne pas goûter la riche variété et l’ingénieux groupement des doctrines par vous recueillies et confrontées ?

Pour mener à bien une telle enquête, il ne fallait rien moins que votre tenace douceur à interroger les hommes et votre avisée souplesse à circuler parmi les idées.

Ne faut-il pas que vous soyez un enchanteur pour m’avoir su décider à risquer au pied levé une opinion sur le « mystère » !

Ne faut-il pas que j’aie subi une incantation pour, sur un tel sujet, oser rompre d’un balbutiement le silence sacré qui remplit les interrègnes des Platon et des Pythagore, des Goethe et des Spinosa ?

Quoi qu’il en soit, et vaille que vaille, voici mon opinion.


SCIENCE ET NESCIENCE


Le mystère nous submerge dé toutes parts non seulement le mystère de l’inconnu, soit en ce monde terrestre, soit dans les autres mondes ; mais aussi le mystère du connu, soit dans la science en général, soit dans telle ou telle loi scientifique en particulier.


I


Le mystère de l’inconnu, — dans les autres mondes.


Il est inadmissible, par exemple, que l’homme soit le dernier mot de la création.

Comment un seul monde, parmi des millions de mondes, serait-il habité ?

Et comment n’y aurait-il pas des êtres aussi élevés, et cent fois, mille fois plus élevés au-dessus de l’homme que l’homme lui-même n’est élevé au-dessus des mollusques ou des algues ?

La « pneumatologie » médiévale, ou science des esprits, qu’était-ce autre chose, au fond, que l’effort de l’imagination métaphysique pour continuer l’échelle des êtres et combler tant bien que mal le vide immense entre l’homme et Dieu ?


II


Le mystère de l’inconnu, — en ce monde terrestre.


Et, sans quitter notre « globule » terrestre, les esprits les plus enorgueillis de la science moderne ne daignent-ils pas avouer que [nous ne connaissons « pas encore » « toutes les propriétés de la matière » ?

« Pas encore » ! « Toutes les propriétés de la matière », c’est-à-dire toutes les énergies de la force I Je crois bien.

Imaginez une fourmi des bois de Meudon qui, hochant gravement sa tête minuscule, se dirait à la fin de l’été : « Je crois bien que je ne connais pas encore toutes les régions de la planète » !

À vrai dire, toutes nos découvertes et nos inventions sont si peu de chose encore !

L’auteur de la plus grande de toutes les découvertes, le théoricien de la gravitation universelle, Newton, n’avait-il pas coutume de dire : Nous sommes des enfants qui ramassons quelques coquillages sur les bords du lac immense de la vérité !


III


Le mystère du connu, — dans la science en général.


Après le mystère de l’inconnu, n’y a-t-il pas bien mieux encore, le mystère du connu ?

Parlons-nous de la science en général ?

D’Alembert disait avec raison : La gloire de Descartes, dans la postérité, sera d’avoir montré que le problème du monde est un problème de mécanique.

Et depuis Descartes en effet tous nos savants s’efforcent avec succès de ramener à la mécanique tous les phénomènes de l’univers, sidéraux, minéraux, végétaux, animaux, sociaux.

Systèmes d’astres, architectures d’atomes, équilibres humains : tout n’est au fond que maière et mouvement.

Certes.

Mais, qu’est-ce que « matière » et qu’est-ce que a mouvement »?

Je crois que la « matière » n’est que l’apparence extérieure de la « force », et le et mouvement » l’apparence extérieure de l’« action ».

Qu’importe ici ? La question n’est que reculée : Qu’est-ce que la « force »? Et qu’est-ce que l’« action » ?

Deux termes, d’ailleurs qui n’en font qu’un, et qui ne sont séparés que par abstraction.

« Au commencement était l’action », dit Gœthe.

Soit. Mais, sans même parler des « antinomies » Kantiennes sur l’espace et le temps, qu’est-ce toujours que cette « action », que cette « activité », apparemment intarissable ? Et qu’est-ce que cet « agent », que cet « acteur » obstinément masqué ?


IV


Le mystère du connu, — dans telle ou telle loi scientifique particulière.


Parlons-nous de telle ou telle loi scientifique particulière ?

Prenons, si vous voulez, la découverte de Newton, la loi de l’attraction universelle : les astres s’attirent en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances.

Voilà, du coup, semble-t-il, le mystère des cieux dévoilé ?

Est-ce bien sûr ?

Lisez les philosophes qui ont fait la critique impartiale de cette loi, et vous ne tarderez pas à être édifiés.

D’abord ne faut-il pas rectifier la formule et dire : Les choses se passent comme si les astres s’attiraient… etc ?

Et qu’est-ce que « s’attirer » ?

Qu’y a-t-il au juste sous cette métaphore ?

Action à distance ? Mais qu’est-ce là ? Action propagée de proche en proche ? Cela même n’est pas si clair qu’on l’imagine. Et cela est-il ?

Dans l’univers, faut-il admettre le « vide » ou le « plein » ? Et qui a raison de Descartes ou d’Epicure ?

J’attire à moi un objet que j’ai saisi avec la main. Et je dis que, pareillement, l’aimant semble attirer le fer, comme si… etc., et que le soleil semble attirer la terre, comme si… etc., etc. Mais sous cette comparaison le phénomène ne reste-t-il pas toujours aussi radicalement, aussi désespérément mystérieux ?


Conclusion


Mystère de l’inconnu, et mystère du connu : tout est donc mystère en nous et autour de nous.

En un sens, la science explique tout et mène à ne s’étonner de rien.

Mais, en un sens supérieur, la, science n’explique rien et mène à s’étonner de tout.

À mon humble avis, la science n’est autre chose que la classification de nos ignorances.

Oui, la science a surtout pour résultat de nous rendre sensible l’« infinitude de la nescience ».

Des « qualités occultes », disait Voltaire ? Mais… « Tout est occulte ! »

Des « miracles », disait-il encore ? Mais… « Tout est miracle ! »

Que si vous opposez le « naturel » à l’« antinaturel », vous avez raison.

Mais si vous opposez le « naturel » au « surnaturel », vous avez tort.

Et l’intuitive Elisabeth Browning vous répond hardiment et magnifiquement :

« La nature est surnaturelle » !

Le « buisson ardent » de l’Ecriture, dit-elle, vous émerveille ? Mais, pour qui sait voir, les buissons les plus ordinaires ne sont-ils pas « enflammés de Dieu » !

« Tout l’univers est un secret » ! disait aussi hâteaubriand.

Parole charmante et profonde, geste gracieux comme un doigt posé sur des lèvres de femme…

En un seul mot, nous ne savons le tout de rien !

« Mais vous ne savez donc rien à fond ? » disait à Claude Bernard hésitant Victor Cousin impatienté. Et Claude Bernard de répondre tranquillement : « Si je savais quelque chose à fond, je saurais tout ! »

L’AU DELA
ET LES FORCES INCONNUES


Ce livre aurait pu se passer de commentaire, il dit suffisamment par lui-même ce qu’il est, son but. Il essaie de porter les questions de l’Au delà et des forces inconnues sur un terrain respectable et nouveau. Le grand public et les scientistes sont appelés à se méfier, — sinon toujours de la sincérité, — au moins de l’esprit critique propre aux spécialistes du mystère. Si les apparitions, la télépathie, les pressentiments, les dédoublements de la personnalité, les oracles des tables ou des mains automatiques, l’extériorisation des forces nerveuses et de la pensée, les miracles de la suggestion, de l’auto-suggestion, de la foi sont véridiques, ils ne sauraient être réservés à un petit nombre d’habitués qui en font non seulement leur attribution, mais leur affaire. Aussi n’ai’je questionné que l’Elite dans l’art, la philosophie, la littérature et la science, ceux dont l’existence, les travaux, l’attitude sont une garantie sérieuse de sincérité et d’indépendance.

Pour ceux-là, se déclarer des chercheurs, même seulement des témoins en cet ordre de faits qui relèvent du merveilleux en attendant d’être classés par une science plus large, c’est plutôt se compromettre qu’y trouver un avantage quelconque… Le cerveau national est ainsi fait qu’amoureux jusqu’à l’excès des vérités admises et de la clarté, il jetterait volontiers un certain discrédit sur les intelligences qui ne se contentent pas des chemins battus, et, plus hardies, explorent l’inconnu.

Les témoignages que je cite sont donc plus précieux et plus concluants que les affirmations des spécialistes. Aucun de ceux qui ont correspondu ou causé avec moi et dont je suis ici que le greffier n’est un occultiste, un spirite ou un théosophe et ne voudrait pour tout au monde le devenir. Ils ont trop conscience de l’universalité de la vérité et qu’appartenir à une secte, c’est mutiler cette vérité en soi-même.

À côté des témoins et des chercheurs, fat placé les sceptiques. Sceptiques surtout dans le sens primitif du mot, qui veut dire des analystes ([1]). Chercher, c’est espérer ; regarder et dire ce que l’on a vu, même sans le commenter, c’est déjà croire un peu. Le sceptique, dont on a tort de faire un ennemi de la certitude, est un crible conscient où s’épurent non seulement ses propres impressions mais aussi les opinions des autres et les phénomènes qu’ils ont observés. Sceptique ne veut pas dire détracteur.

Je n’aurais pas fait mon devoir de sincérité et d’impartialité si je n’avais pas accordé aux sceptiques, dans ce recueil, une large place. Ils expurgent et ils équilibrent ; sans esprit critique les plus belles trouvailles, les plus féconds enthousiasmes ne seraient rien. Je pense j au rebours du vulgaire, que le croyant, — le croyant tout court, et tout seul, — est un homme dangereux. Il est par définition aveuglé et fanatique ; il ne saurait rendre de service efficace pour les recherches impartiales et impassibles de la science.

Pour ma part, je fais ici un double acte de foi et de scepticisme en rédigeant ce livre qui n’est qu’un procès-verbal. Ma foi est incontestable puisque, ayant mieux à faire, je ne perdrais pas mon temps à rassembler ce que j’aurais traité à l’avance de billevesées ; et mon scepticisme est également certain, car je crois bien que tout le monde peut se tromper, même les plus habiles, même les plus prudents, surtout dans un sujet aussi délicat et encore aussi obscur.

Je n’ai donné ici que l’opinion de contemporains, que j’ai connus, que j’ai vus, à qui j’ai parlé et qui m’ont écrit. Quelques-uns de ceux-là sont morts depuis les confidences qu’ils me firent. J’ai pensé que ce n’était pas une raison suffisante pour les exclure de cette enquête car ils viennent à peine de nous quitter, et leur influence nous domine encore. Leur parole demeure toute sonore, quoique leurs lèvres aient disparu.

Peut-être s’étonner a-t-on que je m’abstienne de terminer cette enquête par un jugement personnel. Ce n’est pas que je veuille par système le réserver. Le Miracle moderne, le Monde invisible et surtout le Testament d’un occultiste exprimeront aussi nettement que possible l’impression intellectuelle qui résulte pour moi de tant de doctrines étranges et de tant de faits extraordinaires, à l’étude desquels ma jeunesse tout entière se voua.

Mais pour aujourd’hui, je veux simplement me contenter d’offrir aux foules, en gerbe, les opinions de l’Elite sur l’Au delà et les Forces inconnues.

JULES BOIS.


LES TÉMOINS


LES ESPRITS DE M. VICTORIEN SARDOU


Les Palais de la planète Jupiter. — Un bouquet de roses venu du monde invisible. — Les spirites ignorants, les charlatans, les savants, qui expliquent tout par la jonglerie. — Les expérimentateurs sérieux.


Cette enquête a le privilège de collectionner les confidences les plus précieuses et expose des faits intimes et merveilleux.

Ils projettent une lueur imprévue sur le problème de l’Au delà et même de la survivance.

Je publierai dans mon livre : Le Miracle moderne les dessins dont M. Victorien Sardou fut l’auteur inconscient. Ils sont signés Bernard Palissy (Victorien Sardou Médium).

Le principal et sans conteste le plus beau est « la maison de Mozart dans la planète Jupiter ». Ceux qui l’ont vu l’admirent comme un chef-d’œuvre. Il a été achevé en une heure et demie avec l’inconscience absolue de ce qui allait se manifester. Jamais architecture de rêve ne fut plus réussie. Cette maison fantastique qui, pour les spirites, serait l’image de l’éternelle villa où l’auteur de la Flûte enchantée passerait sa villégiature définitive dans la planète Jupiter, est construite selon une esthétique délicieuse et inouïe, en croches et en doubles croches.

Je laisse à ce sujet la parole à M. Victorien Sardou lui-même. Lorsque je lui soumis les épreuves du chapitre qui lui est consacré dans ce livre, il m’écrivit le billet suivant qui nous apporte des détails techniques fort intéressants sur l’élaboration anormale de ces œuvres d’art :


« Mon cher confrère,

» Il n’est pas précisément exact, comme vous le dites au début, que la prétendue Maison de Mozart soit de tous mes dessins spirites le plus intéressant. Il ne vaut pas, il s’en faut, ceux que j’ai obtenus directement, sans autre travail que de laisser courir ma plume sur le papier.

» Celui-là a été tracé à la pointe sur le vernis d’une plaque de cuivre, pour être gravé à l’eau forte à plusieurs exemplaires. Il y a là, par conséquent, intervention de l’acide qui est un peu brutale. — Didier, le libraire académique du quai des Grands-Augustins, spirite résolu, avait montré mes dessins à des incrédules qui refusaient de croire qu’un travail si compliqué pût être achevé en si peu de temps et avec une telle insouciance de leur auteur. Pour les convaincre, il me pria de remplacer la plume par un stylet et le papier par une plaque de cuivre vernie. À quoi je consentis ; et en une heure et demie à peu près la maison de Mozart fut tracée sur la plaque sans hésitation, sans arrêt, sans correction, — d’ailleurs impossible, — sous les yeux de ces incrédules ahuris.

 » Mille amitiés,
 » Victorien Sardou. »

L’illustre dramaturge de Patrie a été longtemps médium et il a été favorisé de prodiges, qui nous paraîtraient incroyables s’ils n’étaient affirmés par une intelligence aussi lucide et aussi positive que la sienne.

La matière ne serait plus un obstacle et une épaisseur ; les esprits apparaîtraient en corps solide, et ils seraient capables de transporter à travers les murs des objets et des fleurs. Voici, d’ailleurs, une lettre importante que nous a adressée à ce sujet M. Victorien Sardou. Elle est écrite par quelqu’un qui, pour adopter ses expressions, a fait et a vu :



« Mon cher confrère,

» J’ai été des premiers à étudier « le spiritisme » à ses débuts — il y a de cela une cinquantaine d’années — et à passer de l’incrédulité à la surprise et de la surprise à la conviction. Il faudrait un volume pour vous répondre. Je me borne à vous envoyer le résumé d’un demi-siècle d’observations.

» Les phénomènes matériels, observés dans les conditions d’examen les plus rigoureuses et attestés par les savants dont je n’ai pas à vous rappeler les noms, ne sont pas contestables, et pour la majorité des cas, ils sont inexplicables dans l’état actuel de nos connaissances.

» Il est impossible de méconnaître, dans un grand nombre de cas, l’intervention d’une intelligence étrangère à celle des opérateurs, qui n’est ni la projection ni la résultante de leurs propres pensées, et de ne pas constater, dans la production de certains phénomènes, l’action d’êtres occultes dont il est difficile de préciser la véritable nature.

» Mais comment admettre, sans se couvrir de ridicule, que ces êtres-là ne sont pas chimériques et que notre belle humanité n’est pas le dernier mot de la création ? Pour échapper aux railleries de la science officielle et de l’incrédulité, à celles des ignorants et des gens d’esprit, qui sont si souvent des imbéciles… on s’efforce d’expliquer les cas où l’intelligence occulte est trop manifeste, par des hypothèses d’allure scientifique, bien réjouissantes pour celui qui sait ce que je sais, a vu ce que j’ai vu et fait ce que j’ai fait !

» Vous me demandez si je crois aux matérialisations ?… — Naturellement — car j’en ai obtenu moi-même, au temps où j’étais médium — et j’attends encore que l’on m’explique par quelque force psychique inconnue ou par une supercherie dont je serais à la fois l’auteur, le témoin et la victime, — comment une main invisible a pu de mon plafond, sous mes yeux, lancer sur ma table de travail un bouquet de roses blanches que j’ai conservé pendant des années, jusqu’à ce qu’il soit tombé en poussière !

» Enfin, — quant aux dessins spirites auxquels vous faites allusion, je les ai obtenus en 1857 dans des conditions identiques à celles de M. Desmoulin, — mais il y a beau jour que je sais à quoi m’en tenir sur ces prétendues demeures planétaires. — Cela a tout juste la même valeur que le langage Marsien dont on nous a régalés dernièrement.

» Voilà, mon cher confrère, les conclusions de mes propres expériences. — C’est peu ! — Toutefois, je n’ai pas perdu mon temps.

» Salutations amicales.
 » V. Sardou. »


Des faits passons aux théories. M. Victorien Sardou n’a pas seulement assisté à des prodiges, il les analyse, les critique et en tire des conclusions. S’il a été médium, il ne s’est jamais inféodé à aucune école de spiritisme, d’occultisme ou de théosophie. Il reste un témoin et un expérimentateur indépendant. Cette nouvelle déclaration en fait foi. Elle fut adressée primitivement à M. Jules Claretie et vient d’être pour ce livre corrigée et revue avec soin par M. Sardou.


»… Quant au spiritisme, je vous dirais mieux en trois mots ce que j’en pense, que je ne le ferais ici en trois pages. Il y a dans le spiritisme des faits constatés, curieux, inexplicables dans l’état actuel de nos connaissances et d’autres qui s’expliquent sans difficultés.

» Il y a les spirites imbéciles ou ignorants ou fous ; ceux qui évoquent Épaminondas et dont on se moque justement ou qui croient à l’intervention du diable ; bref, qui finissent à Charenton.

» Il y a les charlatans — les imposteurs de toute sorte, les prophètes, les donneurs de consultations, les Davenport, et tutti quanti !

» Il y a enfin les savants qui croient expliquer tout par des jongleries, l’hallucination et les mouvements inconscients comme MM. Chevreul et Faraday ; et qui, ayant raison pour certains phénomènes qu’on leur signale et qui sont, en effet, hallucination ou jonglerie, ont tort néanmoins sur toute la série d’autres faits positifs, qu’ils ne se donnent pas la peine d’étudier. Ces savants sont très coupables ; car, par leur fin de non-recevoir opposée à des expérimentateurs sérieux et par leurs explications insuffisantes ils ont abandonné le spiritisme à l’exploitation des charlatans de toute sorte et autorisé en même temps les amateurs sérieux à ne plus s’en occuper[2].

» Il y a en dernier lieu l’observateur (mais il est rare) tel que moi, qui, incrédule tout d’abord, a bien dû reconnaître à la longue, qu’il y avait là des faits rebelles à toute explication scientifique actuelle, sans renoncer pour cela à les voir expliqués un jour, et qui, dès lors, s’est appliqué à discerner les faits, à les soumettre à quelque classification qui plus tard se convertira en loi. Ceux-là se tiennent à l’écart, comme je le fais, de toute coterie, de tout cénacle, et satisfaits de la conviction acquise, se bornent à voir dans le spiritisme l’aurore d’une vérité fort obscure encore, en déplorant que cette vérité périsse étouffée entre ces deux excès (comme je l’ai déjà dit et écrit) de la crédulité ignorante qui croit tout et de l’incrédulité savante qui ne croit rien.

» Ils trouvent dans leur conviction et leur conscience la force de braver le petit martyre du ridicule qui s’attache à la croyance qu’ils affichent, doublée de toutes les sottises qu’on ne manque pas de leur attribuer, et ne jugent pas que la légende dont on les affuble mérite même l’honneur d’une réfutation.

» C’est ainsi que je n’ai jamais eu l’envie de démontrer à qui que ce soit que Molière ni Beaumarchais ne sont pour rien dans mes pièces. Il me semble que cela se voit de reste.

» Quant aux Maisons de Jupiter, il faut demander aux bonnes gens qui me supposent convaincu de leur réalité, s’ils sont bien persuadés que Gulliver croyait à Lilliput, Campanella à la Cité du Soleil et Thomas Morus à l’Utopie.

» Ce qui est pourtant vrai, c’est que le dessin dont vous parlez a été fait en moins de deux heures.

» De l’origine, je ne donne pas quatre sous : mais pour le fait — c’est une autre affaire. Et voilà tout le spiritisme en deux mots !

» Mais je m’aperçois qu’en ne voulant rien dire j’en dis trop, qui n’est pas encore assez, et je termine en vous serrant affectueusement la main.

» Victorien Sardou. »



LES ÉVOCATIONS DE MADAME AUGUSTA HOLMÈS


Le spectre d’Ambroise Thomas. — Le Fantôme de César Franck corrige une partition. — Miracles sur Miracles. — Les cadeaux des esprits. — Les esprits oiseaux. — La possession. — Une espèce d’humains invisibles.


Madame Augusta Holmès est connue de tous comme l’auteur acclamé de l’Ode Triomphale et de la Montagne noire. Ses mélodies comme l’Hymne à Éros et les Griffes d’or sont chantées dans tous les salons mondains. Je savais qu’elle s’était beaucoup occupée des sciences occultes ; aussi étais-je certain de l’intérêt qu’aurait une causerie avec elle sur l’Au delà. Mon espoir a été dépassé. Je sors de chez elle étourdi de miracles et, avant de les rapporter, je dois dire pour rassurer ceux qui me liront, que l’illustre musicienne m’a donné sa parole d’honneur qu’aucune imagination ne s’est glissée dans son récit, qu’elle a vu et qu’elle certifie tous ces prodiges.

Je l’ai trouvée dans son appartement de la rue Juliette-Lambert, où elle travaille au poème d’un nouvel opéra. Car, à l’exemple de son maître Wagner, madame Holmès compose elle-même les livrets de ses drames lyriques. Elle est impressionnante comme une magicienne avec sa chevelure de soleil, dans sa robe rouge cardinalice où se détache la chaîne d’or qui tient une croix orientale.


« Rien ne me paraît plus intéressant, me dit-elle, que les sujets traités dans votre enquête. L’art lui-même ne me passionne pas davantage. Je me suis toujours occupée d’occultisme parallèlement à mes travaux.

» Je m’étais adonnée autrefois, avec des amis, à l’écriture spirile ; mais c’est seulement depuis trois années que j’ai obtenu des phénomènes si extraordinaires et si concluants, qu’ils me paraissent inexplicables, si on n’admet pas l’intervention, extérieure à nous, d’esprits, larves de la magie ou désincarnés du spiritisme.

» Sardou m’avait parlé d’« apports ». Il m’affirmait que des objets avaient traversé des murs pour arriver jusqu’à lui. Mais je n’y croyais pas, n’ayant pas vu.

» Voici comment ma conviction s’est faite. Je crois comme Sardou, parce que j’ai fait et que j’ai vu.



Le spectre d’Ambroise Thomas.


» Il y a trois ans, chez des amis, la maîtresse de la maison me dit qu’elle était hantée par le souvenir d’Ambroise Thomas qu’elle avait beaucoup connu de son vivant. Elle me demanda de l’évoquer. Nous nous mimes ensemble à la table. Ambroise Thomas se manifesta aussitôt. « Je n’étais pas fait, nous dit-il, à notre vif étonnement, pour composer les grands opéras que l’on connait. Mon genre véritable était le genre gai, léger et frivole. Ainsi mon chef-d’œuvre est le Perruquier de la Régence que j’ai écrit vers ma vingt-deuxième année. Seulement je l’ai détruit plus tard pour ne pas nuire à mes succès futurs. » Notre curiosité fut piquée, car chacun d’entre nous ignorait jusqu’au nom de cet opéra resté inconnu. J’eus l’idée de me rendre chez l’éditeur du défunt et je lui demandai s’il existait un Perruquier de la Régence par l’auteur de Mignon, Les recherches furent faites dans les livres et on trouva qu’en effet un opéra de ce nom avait paru, qu’il était bien d’Ambroise Thomas, mais que celui ci avait ordonné d’en détruire les planches.



Le fantôme de César Franck corrige une partition.


» Un des commensaux de cette maison amie, M. de G… qui est extraordinaire médium autant qu’homme du monde accompli — continua madame Holmès — dans un de ses accès de transe sentit l’esprit de César Franck le posséder. À ce moment, tout à coup, au pied de ma robe apparut une azalée rose. « C’est votre vieux maître qui vous l’envoie », dit-il. Et pendant quelques minutes je causais avec une entité qui n’était peut-être pas César Franck lui-même quoiqu’elle prétendît l’être, mais qui me donna une preuve de son extraordinaire savoir musical. Je travaillais alors ma symphonie d’Andromède. « Il y a, me dit le mystérieux visiteur par la bouche du médium, une faute dans la seconde partie, huitième mesure, second violon. » Je le fis répéter : « Oui, il y a une erreur dans la huitième mesure, second violon. » Est-ce une faute de ma part ou une erreur du copiste ? questionnai-je. « C’est une erreur du copiste », répondit l’Esprit. — Quand je rentrai chez moi, j’allai droit à ma partition et je découvris en effet à l’endroit indiqué une faute du copiste qui m’avait échappé… »

J’écoutais madame Holmès avec une attention grandissante. Elle sait donner à ce qu’elle raconte une vie et une chaleur que des romanciers lui envieraient. Et j’avais sa parole qu’elle ne me dirait comme un savant, rien que d’exact ! l’atmosphère autour de nous était glorieuse et troublante. Sur la table de travail, devant elle, un volume de Shakespeare, sur les murs les lauriers d’or que ses œuvres lui ont rapportés ; ici un magnifique dessin de Puvis de Chavannes qui lui certifie dans une dédicace son admiration, là les portraits de Wagner, de César Franck comme les dieux lares de la demeure. Pourquoi les grands hommes du passé ne viendraient-ils pas, en effet, s’ils en ont l’occasion, rendre visite à cette femme qui a réuni la beauté et le génie ?

Mais je n’étais encore qu’au début des merveilles.



Miracles sur miracles.


« Désormais, reprit madame Holmès, les phénomènes devaient s’accumuler et s’exalter étrangement.

» Tout d’abord une table à manger de vingt-cinq couverts (les domestiques se mettaient à plusieurs pour la déplacer) fut soulevée de ses quatre pieds au niveau de nos épaules. Une rose mouillée de rosée tomba dans mon assiette, créée instantanément (il n’y avait dans la maison que des chrysanthèmes). C’était un « apport ». Comme je demandais qu’une autre fleur fût placée à la boutonnière de M. L., je fus aussitôt obéie, et elle y apparut subitement. Parfois une table très légère devenait, par l’influence des esprits, si lourde qu’à six nous ne pouvions la soulever, et une autre d’un poids énorme s’enlevait au seul contact de nos doigts, parfois même sans que nous la touchions. La force occulte ayant dit cette fois qu’elle s’appelait le duc de Fronsac, je répondis en badinant : « Eh bien ! je serais charmée de causer avec vous. Asseyez-vous à mes côtés. » Aussitôt une chaise qui se trouvait dans un coin du salon fut projetée contre mon fauteuil. Je résistai à l’évidence. Comme mon verre encore plein était devant moi, je dis : « Buvez donc, mon cher duc. » Et sous mes yeux le vin s’évanouit, humé par une bouche invisible. Je constatai que l’ironie déplaisait à cet étrange visiteur, car l’un d’entre nous ayant traité le duc de Fronsac de « fumiste », fut précipité de sa chaise, jeté sur le sol et grièvement meurtri.

» Les prodiges se corsèrent encore. Des dragées vertes se répandirent sous notre main, dans notre serviette. Un piano, dont le couvercle était rabattu, donna une gamme sur un ton grave. Nous obtînmes de l’écriture directe. Un crayon écrivit tout seul sur du papier blanc : « Tu me verras. »

» M. de G…, principal médiateur de ces forces, est souvent l’objet de leurs espiègleries. Un soir, entre mes doigts, naquit une étoffe, du satin. Quand je regardai, je reconnus une cravate dont le nœud n’avait pas été défait et restait maintenu par l’épingle. M. de G… était en face de moi et sa cravate lui manquait… Un moment après ce fut plus drôle. Des bretelles apparurent entre nos mains sur la table : « Je parie, dis-je, qu’elles nous viennent aussi de M. de G… » Celui-ci défit son gilet et resta stupéfait en voyant que ses bretelles avaient été enlevées. Il se consola difficilement de ces boutades des esprits, et, malgré son innocence, il fut tourmenté par de vifs remords mondains. »



Les cadeaux des esprits.


— Avez-vous gardé, demandai-je à madame Holmes quelques-uns des apports faits par l’invisible ?… — Certes et je vais vous les montrer.

La musicienne se leva puis revint avec le coffret contenant les reliques de l’Au delà spirite.

Elle en sortit d’abord un duvet blanc et léger, on eût dit de quelque oiseau des tropiques.

« — Comme au cours des manifestations, je disais aux esprits : « Je vous aime », reprit madame Holmès, ma robe fut aussitôt couverte d’une pluie de ces plumes délicates. Elles ne tombaient de nulle part, mais apparaissaient subitement sur plusieurs points à la fois. Il en fut ainsi de tous les apports. Le même soir, sur le guéridon, entre nos doigts, se trouva un papier renfermant la mèche de cheveux châtains un peu grisonnants que vous voyez là. Son origine nous fut aussitôt donnée par la force occulte. Elle nous apprit par coups frappés que c’était le mystique message du chef boer Louis Van Sletten qui venait d’être pris et tué par les Anglais…



Les esprits-oiseaux ([3]).


» Encore un phénomène, dit Augusta Holmès, qui dépasse tous ceux que je viens de vous raconter. L’été dernier, sur l’ordre péremptoire des Invisibles, nous avions quitté le salon pour nous réunir dans un fumoir dont la porte-fenêtre s’ouvrait sur un grand jardin parfumé, que, seules, les étoiles éclairaient. Il était onze heures du soir, et la nuit était silencieuse. Tout à coup un lointain aboiement de chien suivi d’un long cri d’oiseau de nuit, attira notre attention. Puis, je fus surprise d’entendre à mes pieds une foule de pépiements et de gazouillis de tout jeunes oiselets. On chercha partout : point d’oiselets ! Ensuite, et peu à peu, le fumoir, (qui était pleinement éclairé par des lampes électriques) s’emplit de cris, de chants, de gazouillements d’oiseaux dont la multitude augmentait toujours. Cela ressemblait surtout à un tumultueux bavardage d’innombrables hirondelles. Nous nous mîmes à chercher sous les divans, dans les plantes vertes, partout, sans rien découvrir, et les chants continuaient sur nos épaules, à nos oreilles, avec tant de force que nous étions obligés de crier pour nous entendre parler. Enfin, le médium, dans une transe, nous dit qu’il voyait ces oiseaux, qu’ils étaient merveilleusement beaux, qu’ils étaient des esprits et qu’ils cherchaient à se faire comprendre de nous.

» Puis graduellement, ces êtres, se turent, parurent s’envoler dans la nuit, et un seul tout petit oiseau continua de gazouiller pendant une demi-heure environ, tout près du médium. Et le silence nocturne régna de nouveau.

» Je vous donne encore ma parole d’honneur que j’ai été témoin, avec six autres personnes, de ce fait extraordinaire.



La possession.


» Voici encore une statuette qui se présenta instantanément dans mes mains. Elle est horrible et me parait thibétaine. Elle me fait croire avec certaines expériences de possession que les énergies mises en mouvement sont loin d’être toujours bonnes. Cela justifierait les dires de l’Église sur le satanisme. D’ailleurs, quand le phénomène commençait à devenir dangereux, il me suffisait de faire le signe de la croix pour l’arrèter. Car j’ai sur les « esprits » une influence réelle, croyant en Dieu et ayant la foi… »

Je ne pus m’empêcher de demander à ma troublante interlocutrice si elle attribuait réellement aux « esprits » ces phénomènes déconcertants :



Une espèce d’humains invisibles.


— La fraude, me dit-elle doit d’abord être écartée pour les prodiges que je vous ai contés. Je ne cesse de surveiller une toujours possible supercherie. Mon opinion est que nous sommes entourés non seulement de « désincarnés » comme le croient les spirites, mais aussi d’êtres vivants qui habitent l’air, que nous ne pouvons voir, mais qui nous voient et se plaisent souvent à nous mystifier. Ce serait une espèce d’humains invisibles. Ils connaissent toutes nos affaires, voient les morts et peuvent se faire passer pour eux. Leurs plaisanteries sont souvent un peu fortes. Je leur ai vu casser des vitres avec les cailloux du jardin et lancer sur la table les tisons ardents de la cheminée. Ils existent, mais ils ne se montrent pas. Ils doivent, pour moi, ressembler au Horla de Maupassant… Savez-vous que Victor Hugo était de cet avis ? On lui apportait parfois à Jersey un seau d’eau de mer pour y plonger les mains. Un jour, il renversa le seau ; et quand l’eau fut écoulée, il aperçut au fond une petite pieuvre. Elle était si transparente que dans l’eau on n’avait pu l’apercevoir. Il en conclut que maints êtres devaient exister autour de nous, tout en échappant à nos sens, des êtres translucides à l’air comme cette pieuvre était transparente dans l’eau. Ceux de ces humains invisibles qui m’ont prouvé leur présence me semblent assez dangereux, je le répète. Aussi je ne conseille guère les séances spirites. Les assistants s’exposent à des forces qu’ils ne connaissent pas et ne savent point diriger… Il peut s’en suivre pour des nerveux la maladie et la folie.

— Et ne craignez-vous pas que la foule, et même les gens d’esprit dont parle M. Victorien Sardou, rient ou haussent les épaules devant ces faits, si peu en accord avec les lois connues ?

— Qu’importe I C’est nous qui avons établi ces lois, et nous en trouvons de nouvelles chaque jour. La vérité de demain peut démentir la vérité d’aujourd’hui. D’ailleurs, il faut être humble devant le mystère. N’avez-vous pas été frappé de l’étroitesse de l’horizon qui borne notre vue physique ? Notre vue immatérielle doit être limitée aussi. Et que dire des soixante-dix kilomètres d’atmosphère qui pèsent sur notre planète, et au delà desquels nul ne pourrait s’élancer sans mourir ? Il en doit être de même pour l’esprit. Celui qui voudrait tout expliquer sentirait sa raison s’évanouir… Allez, nous sommes des ignorants aveugles dans une prison. »


LE SATANISME ET J. K. HUYSMANS


J. K. Huysmans à Ligugé. — Nouvelles révélations sur les prêtres et les couvents voués au diable.


On n’a jamais su, on ne saura peut-être jamais le fin mot du satanisme. Les messes noires, les envoûtements, qui furent les scandales des siècles passés, ne sont pas taris de nos jours encore. Un des mieux renseignés sur ces effroyables rites que j’ai consignés dans le Satanisme et la Magie aussi bien pour le passé que de nos jours, est, sans contredit, M. J. K. Huysmans, l’auteur de Là-Bas ! ([4])

Les médecins appellent tout cela folie religieuse, érotomanie sacrée, iéromanie. Je me souviens que M. Raymond me montra, à la Salpêtrière, des hystériques dressées du temps de Charcot. Nous pûmes leur donner en suggestion les spectacles du Sabbat. Elles croyaient voir le Diable, nous le décrivaient selon la richesse de leurs lectures, et — chose plus extraordinaire encore — croyaient entendre de lui des réponses, tandis qu’elles subissaient seulement un rêve que nous avions excité. — J’ai moi-même, à la clinique de médecins hypnotiseurs, recommencé, avec des sujets, les évocations de l’ancienne magie. Ces sujets, suggestionnés par les paroles des grimoires, voyaient les démons selon leur imagination et d’après mes avis. Le fait le plus frappant, c’était le dédoublement de leur « moi », qui leur donnait l’illusion d’une nouvelle présence. Ils dialoguaient avec eux-mêmes, alors qu’ils croyaient parler réellement avec un esprit mauvais. Que de phénomènes du spiritisme s’expliquent aisément par ces dédoublements de personnalité, résultat aussi bien des pratiques de l’hypnotisme, que des séances de tables tournantes ou d’évocations !

Y a-t-il autre chose que de la suggestion et du rêve dans le satanisme ? On le croyait au moyen âge ; de nos jours M. Huysmans le croit aussi. Et cela parce qu’il possède de bien extraordinaires documents sur les rites de cette religion à rebours qui a encore ses prêtres abominables et ses offices hideux. De ce point de vue, le sourire du plus sceptique cède à un mouvement d’étonnement et d’horreur en pensant que de telles abominations sont possibles de nos jours. Rien cependant n’est plus certain.



Le spiritisme et l’occultisme diaboliques.


L’été passé, je revenais des Indes le foie malade, le sang brûlé de fièvre ; j’allai me reposer à Ligugé où la plus charmante hospitalité me fut offerte dans la Maison Notre-Dame. Que ne puis-je relater ici mes longues conversations avec l’hagiographe de sainte Lydwine. En voici toujours une page volante détachée…

Nous étions, ce jour-là, trois dans la bibliothèque de Huysmans : le grand écrivain de Là-Bas, moi-même et une chatte qui venait d’arriver de Siam, en droite ligne, et qui, sautant comme une panthère, grimace comme un singe. Heureusement qu’elle est toute petite encore. Mais elle ne supporte pas qu’on écrive sans elle ni que l’on pense sans qu’elle vous morde le bout du nez.

— Le spiritisme, l’occultisme, la magie, je ne m’occupe plus de ces choses maintenant, me dit J. K. Huysmans. Ce qui m’intéresse, c’est le pur satanisme au point de vue religieux.

— Vous avez assisté à des phénomènes, cependant ?

— Oui, autrefois. Je ne doute pas une seconde que ce ne soit démoniaque ou du moins diabolisé. Un médium est tout près d’être un possédé. L’âme, dans la vie ordinaire, est défendue ; mais elle a, en quelque sorte, des vasistas, des lucarnes qui donnent sur l’Invisible. On les ouvre soi-même en se mettant dans l’occultisme, le spiritisme et même le magnétisme. Si le diable n’y est pas toujours, il en est bien près.

— Mais, en fait, ces nouvelles écoles ne font-elles pas la guerre au matérialisme, et ne travaillent-elles pas à l’avénement de l’idéal ?

— Le spiritisme n’a fait que mettre à la portée des imbéciles la possibilité de l’Au delà. Il a été inventé pour les âmes les plus basses. Le Diable a senti que le matérialisme faiblissait ; aussi a-t-il changé ses cartes ; il a pris d’autres atouts ; mais il n’a pas perdu à ce nouveau jeu. Sa suprême malice est arrivée à faire dire aux siens qu’il n’existe pas. Le fait seul de nier le Diable est une preuve qu’on en est possédé. Les spirites sont dans ce cas.



Édouard Dubus tué par l’occultisme.


« Nous avons connu l’un et l’autre — vous vous en souvenez ? — ce pauvre Édouard Dubus, que les pratiques magiques de Stanislas de Guaita rendirent démoniaque et dément. Ce poète vint me voir la veille de sa mort, il était absolument possédé. J’essayai vainement de le sauver en le menant à confesse. Le lendemain, on le trouva inanimé dans un urinoir. Les esprits qu’évoquent les occultistes ne peuvent être que des démons. »

À ces mots, la chatte de Siam miaula, et m’ayant griffé la main que je lui tendais avec innocence, elle sauta sur la table, essaya ses griffes au manuscrit de l’Oblat, et s’installa en ronronnant à l’ombre de l’encrier.



Les prêtres sataniques.


— Mais le vrai satanisme est le satanisme religieux. On a dit que j’avais donné, dans Là-Bas, des renseignements si violents qu’ils paraissaient douteux. Quelle erreur ! Ce n’était que des pistaches, des dragées, des flancs à la crème, des « béatilles » si vous voulez le terme ecclésiastique. »

J. K. Huysmans se leva, non sans peine, car la chatte avait adopté ses genoux.

D’un vieux bahut, il sortit avec soin un coffret.

— Là se trouvent, me dit-il, les documents que je n’ai jamais donnés. C’est en manuscrit, réellement, l’« enfer » de ma bibliothèque. Voyez vous-même. Je ne l’ai montré encore à personne.

Nous ouvrîmes. Tout d’abord, des scapulaires hérétiques, des parfums servant à combattre, prétendait l’étiquette, les mauvais esprits, des hosties du célèbre médium Vintras, tachées d’un sang prodigieux qui était né dans les oublies elles-mêmes. Puis, des liasses de correspondances, des portraits de mauvais prêtres aux visages de galériens et aux lèvres antiphysiques. Je parcourus surtout les lettres, authentiques et signées ; elles étaient atroces, et je recule à en donner ici les détails. Il y avait aussi la confession d’un mauvais prêtre au Saint-Office, écrite par lui-même. Jamais je ne lus pareil assemblage d’immondices et de sacrilèges. Il se servait par exemple des hosties consacrées de la façon la plus imprévue et la plus détournée, les enfouissant à rebours dans le corps des hommes ou des femmes, qu’en un érotisme monstrueux il croyait guérir ainsi.



Un enfant difforme égorgé.


Le crime ne devait pas tarder à suivre ces sordides démences. En effet, si j’en crois ce prêtre lui-même, dans ses confessions au Saint-Office, signées et datées, il sacrifia, comme autrefois l’abbé Guibourg, un enfant, avec cette nuance aggravante que l’enfant était de lui.

« À sept heures du matin — la citation est textuelle — je vais dire la sainte messe, et pendant la consécration, mademoiselle A. Ch… mit au monde un monstre qui n’avait rien d’humain. J’ai cru devoir détruire ce monstre. Néanmoins je lui donnai le baptême, par précaution ; trois jours après je le brûlais. »

Et il ajoute, non sans étonnement, que les contacts qu’il s’était permis ne lui avaient pas laissé supposer qu’il pût y avoir génération.



L’incubat dans les cloîtres des femmes.


Un autre prêtre satanisant se complaisait à multiplier dans les cloîtres de femmes les cauchemars d’amour qu’au moyen âge on appelait les « incubes », car on supposait que le démon pouvait s’éprendre des femmes et les posséder. Ce prêtre rédigeait une revue qui traitait toutes ces questions obscures où la mystique côtoie la pathologie ; dans les cloîtres, comme le dit J. K. Huysmans, les aumôniers sont la plupart du temps médiocres. Devant certains troubles inexplicables des sœurs, plusieurs mères abbesses s’adressèrent, malheureusement confiantes en son caractère de prêtre, à ce docteur en théologie qui n’était qu’un praticien du satanisme. Il répondait aussitôt qu’il se chargeait de l’affaire et recommandait qu’on n’en dit rien au confesseur. Il se faisait payer le voyage, et, une fois arrivé, se servait de fumigations spéciales et de pratiques sacrilèges qui perfectionnaient le mal des nonnes. Il leur indiquait des poses spéciales pour que son corps astral à lui ou des entités de l’Au delà réussissent mieux à les visiter et les violer… La correspondance entre ces pauvres filles et lui est déroutante par la naïveté des aveux et l’abomination des conseils. L’étrange est que ce prêtre n’était pas un vulgaire érotomane et croyait très sincèrement agir sur des êtres invisibles, qu’il pouvait à volonté déchaîner ou restreindre.



Le chanoine Docre.


— Ce prêtre ne serait-il pas le chanoine Docre ?

— Oui et non ; je n’ai pas fait un portrait, mais assemblé un type, avec le féroce sacrilège de Là-Bas. Des personnalités différentes y ont afflué. Aussi est-il inexact de dire, comme certains journaux l’ont fait, qu’il est le chanoine Roca, l’occultiste, ou tout autre chanoine connu. Je me suis même servi de plusieurs traits relatés dans des rapports déjà classés, comme la fameuse affaire de Cantianille, la voyante diabolique. Ainsi le détail du Christ tatoué sous la plante des pieds pour le fouler mieux a été pris là. On a tort, en somme, de mettre un nom quelconque sur ce personnage qui est une synthèse de plusieurs.

— Et la messe noire ?

M. Huysmans affirma :

— Elle se dit ou plutôt elles se disent assez souvent dans le quartier même que j’habitais autrefois, la rue de Sèvres.

— Y avez-vous réellement assisté ?

M. Huysmans feignit de ne m’écouter pas ; il était trop occupé par sa chatte, qui lui livrait une bataille réglée. Elle eut le dessus — et de deux façons, si j’ose dire — car elle s’installa sur sa nuque.

Je répétai ma question.

— Vous savez, me dit avec prudence le romancier converti, que Durtal s’en confesse dans En Route.

Puis se reprenant :

— Beaucoup de détails que J’ai relatés ont été pris dans les archives de Vintras, cet éloquent hérétique qui accomplit tant de prodiges démoniaques. L’histoire des souris blanches dévorant les hosties m’a été donnée par le docteur Boullan, de Lyon.



Critique des séminaires.


— Mais qu’est-ce donc que ces séminaires qui peuvent produire de tels fruits ?

— Oh ! il ne s’agit que d’exceptions, disons-le vite. Le lamentable, c’est que les prêtres les plus intelligents sont de simples rationalistes. L’abbé Duchesne, qui traita Catherine Emmerich d’hallucinée est leur dieu, comme, sans doute, l’abbé Hart, qui appela sainte Thérèse une hystérique, alors que Charcot, plus respectueux malgré son incroyance, la déclarait une « femme de génie ». Ces gens-là rient quand on leur parle du Démon. Je me trouvais un jour dans un couvent au milieu de prêtres qui se gaussaient de Là-bas, et de la préface que je fis à votre livre Le Satanisme et la Magie. « Tout cela est inventé ou est rempli d’exagérations, » me disaient-ils. « Et les vols d’hosties ? leur répondais-je, à quoi cela rime-t-il donc ? »



Les vols d’hosties.


À la fin du dîner, l’un de ceux qui avaient le plus plaisanté finit par avouer : « Il m’est arrivé tout de même une histoire étrange au mois de mai.

» Plusieurs jeunes filles sont venues en confession me raconter qu’elles avaient reçu l’offre en échange d’une somme d’argent, de se laver la bouche avec un mélange astringent qu’on se chargeait de leur fournir, avant de communier, afin de rendre l’hostie intacte. »

« Je ne pus qu’admirer ce prêtre qui ne croyait pas au satanisme après ces révélations ; car pourquoi se procurer des hosties consacrées si l’on n’y voit que du pain à chanter, et pour quelle œuvre s’en servirait-on sinon pour des rites sataniques ? »

Cependant, la chatte du Siam trouva que nous avions assez causé ; elle essaya ses dents et ses griffes sur le dos de son maître, qui dut décidément l’exiler dans le grenier.

Et l’on clouait des caisses dans les corridors pour le départ prochain. Je comprends que cette âme intense et frileuse, où survit le moyen-âge, ne soit pas retourné joyeusement dans notre Paris sceptique et surmené.

— Ce n’est pas tout ça, termina-t-il, il faut quitter sa maison et en automne. Autos et salamandres, v’là ce qui m’attend. »

Nous descendîmes au jardin pour chasser ces pensées mélancoliques. Nous visitâmes les fleurs symboliques que J. K. Huysmans lui-même y a plantées ; elles représentent par leurs formes pures la Trinité, les Saints ou évoquent à l’odorat le souvenir des chrétiennes vertus. Leurs parfums et leurs couleurs nous transportèrent dans la mystique divine, et nous oubliâmes à les respirer et à les voir le hideux et impur cortège des démons à travers les siècles ([5]).

Depuis, J. K. Huysmans s’est fixé rue Monsieur à l’ombre du couvent des Bénédictines.


LA VOIX DE FRANÇOIS COPPÉE


François Coppée poussant les tables. — Un fils mort envoie à sa mère un message. — La voix de la solitude et de la conscience. — Acte de foi catholique.


M. François Coppée a évolué aujourd’hui jusqu’au catholicisme ; mais l’on peut dire qu’il fut toujours chrétien, même quand il ne croyait point, car il pratiqua la bonté. S’il est retourné à la religion où il est né, ce n’est pas comme Huysmans par un lent et irrésistible entraînement mystique et par admiration pour l’art du moyen-âge. Tout le monde le sait aujourd’hui, c’est par la a Bonne souffrance ».

Son opinion successive sur le merveilleux n’en est que plus à connaître. Elle est en quelque sorte indépendante de son impressionnabilité personnelle, car, chrétien libre autrefois, catholique fervent aujourd’hui, il nous montre aussi bien au point de vue de la raison que de la foi, la sérénité d’un témoin. Cependant, comme nous le verrons tout à l’heure, de son propre aveu, ce « témoin » devint « sujet ». Si M. François Coppée n’a pas « vu » le mystère, il l’a, — ce qui n’est pas moins étonnant, — entendu.

Donnons d’abord son opinion sur le spiritisme et le merveilleux, telle qu’elle se formulait il y a une dizaine d’années. Sa dernière lettre qui date de l’an passé nous montre que, les vérités et les miracles de foi mis à part, cette opinion en devenant peut-être plus prudente, n’a pas beaucoup changé. — Ce premier document émane du François Coppée d’avant la conversion.


« Quelqu’un de peu mystique, c’est votre humble serviteur… écrit le poète des « Humbles ».

» Beaucoup de nos contemporains sont plus exigeants. Il leur faut du surnaturel, et ils prétendent que l’infini se mêle de leurs petites affaires. Au temps où je n’avais pas encore de barbe au menton, j’ai assisté déjà à quelque chose de semblable, à la première épidémie de spiritisme. Tel que me voici, j’ai fait tourner des chapeaux et des tables. Mais n’allez pas me considérer, s’il vous plait, comme un fameux thaumaturge. J’aime mieux entrer tout de suite dans la voie des aveux. Si des tables et des chapeaux ont tourné sous mes mains, c’est parce que je poussais, tout bonnement.

» Je me souviens encore des interminables séances, chez une vieille tante. C’étaient des soirées à petits gâteaux et à verre d’orgeat, où les tables tournantes avaient remplacé les jeux innocents. Pour ma part, quoique je ne fusse encore qu’un adolescent dont la voix muait, un collégien h la tunique toujours trop courte, avec des bas bleus et des souliers à cordons, je regrettais les jeux innocents, parce qu’on pouvait quelquefois embrasser une jolie cousine aux joues rouges, qui avait perdu un gage. Mais il n’était plus question, depuis Tinvasion du spiritisme, de corbillon ni de « dessous du chandelier ». On ne s’occupait plus que des esprits frappeurs, et tous, le collégien, les cousines au teint de pomme d’api, les messieurs graves, les vieilles dames en bonnet à coques, tous s’asseyaient autour d’une table de bouillotte, sur laquelle on étendait les mains avec le geste d’un pianiste qui plaque un accord.

» Au bout d’un quart d’heure, — tant pis ! c’était trop ennuyeux, — je poussai. Et je crois bien que les autres, impatientés comme moi, en faisaient autant.

» Et voilà que la table se mettait à volter, à se trémousser, et se levait sur deux pieds, et exécutait toutes sortes de gentillesses. À l’aide d’un alphabet chiffré, on lui posait des questions, comme à un phoque ou à un âne savant. Et la table répondait, souvent avec beaucoup d’indiscrétion, révélait, par exemple, l’âge d’une demoiselle qui avait, depuis longtemps coiffé sainte Catherine. Pour un peu, la table aurait désigné la personne la plus amoureuse de la société.

» Les choses se compliquèrent. Des esprits furent évoqués, toujours dans la table. D’abord, des personnages célèbres, Robespierre, Marie Antoinette, Papavoine ; — Voltaire, qui, vraiment, n’était pas en verve ce jour-là, Napoléon, qui ne disait que des niaiseries ; — puis un oncle, disparu depuis trente ans, lequel nous apprit qu’il avait fait naufrage et que des cannibales l’avaient mangé à la croque-au-sel.

» Les cousines aux couleurs de pivoine poussaient de petits cris d’épouvante. Seulement, — la vérité avant tout, n’est-ce pas ? — je poussais toujours.

» Rien n’est plus difficile à perdre que les habitudes prises dès l’enfance. J’ai bien peur que mes premières expériences de spiritisme ne m’aient rendu, à tout jamais, récalcitrant au merveilleux.

» Eh bien ! il parait que je suis une espèce d’exception dans notre Paris décadent et byzantin. Si j’en crois les curieux volumes de M. Jules Bois, les Petites religions de Paris, que je viens de lire avec beaucoup d’intérêt et un peu de stupéfaction, nous coudoyons par les rues à chaque instant, sans nous en doutery des Païens, des Swedenborgiens, des Bouddhistes plus ou moins orthodoxes, des Théosophes, des adorateurs de laiumière, que sais-je ? Déjà Huysmans, dans son troublant et étrange Là-bas, nous avait conté qu’on disait la Messe noire au fond de Vaugirard ; et voici que M. Gilbert Augustin-Thierry — dont je recommande le Masque à tous les amateurs de frissons et de cauchemars — nous apprend que les mystères d’Isis sont célébrés sur le versant-nord de la Butte-Montmartre.

» Jamais on n’a tant vu de temples « au fond de la cour, à droite », et d’églises a au troisième au-dessus de l’entresol ». Il y a des gnostiques à Orléans et des esséniens rue des Belles-Feuilles. Et, tous les soirs, vous pourrez contempler, si le cœur vous en dit, au café Voltaire, buvant son verre de bière et lisant les gazettes, un fort savant vieillard, qui, dans la religion positiviste, est quelque chose comme un pape.

» Que de dogmes et que de cultes ! Si vous tenez à savoir mon avis, je vous avouerai que tout cela me semble passablement absurde, que je trouverais plus simple d’espérer en un Dieu juste et bon, en une. Loi suprême d’harmonie et de miséricorde, et de faire autour de soi, dans sa modeste sphère d’action, le plus de bien possible. Mais les cervelles mystiques ne se contentent pas de si peu, et je sens plus que jamais que je ne suis qu’un pauvre homme.

» Cependant, si ma raison est rebelle au merveilleux, je conviens que, au point de vue de l’imagination et de la poésie, rien n’est plus admirable. Et, pour finir cette causerie, je veux vous dire une jolie histoire, qui me fut contée à Lyon, il y a quelques années.

» Une fillette de la campagne arrive en ville par le chemin de fer, avec son panier et ses petits paquets, pour entrer en condition dans une famille respectable. Mais, à la gare, elle s’aperçoit avec terreur qu’elle a perdu l’adresse de la maison où elle était attendue. L’enfant est jeune, jolie ; et la voilà seule, sans argent, perdue dans cette grande cité, exposée à bien des périls. Que va-t-elle devenir ?

» Or, la petite a toujours eu une dévotion particulière à la Vierge. Là-haut, sur la colline, dominant cette ville dont elle a peur, elle voit se dresser la basilique de Notre-Dame de Fourvières. Elle passe le pont, gravit les pentes, va s’agenouiller devant la Bonne Vierge, se recommande à elle dans une ardente prière ; puis, comme elle sort de l’église, un jeune homme vêtu de noir, dont la physionomie respire la bonté, s’avance vers elle, et lui demande pourquoi elle a le front soucieux et les yeux rouges.

» À cet inconnu, qui lui inspire confiance, la jeune paysanne avoue la cause de son chagrin.

— Allez donc, lui dit alors le jeune homme, chez madame une telle, qui demeure en ville, à tel endroit. C’est ma mère. Vous lui direz simplement que c’est son fils qui vous envoie. Allez, vous serez bien reçue.

» La fillette obéit, se rend à l’adresse indiquée, est d’abord introduite dans un salon, où se trouve un portrait fort ressemblant de l’obligeant jeune homme. Puis une dame, âgée et en grand deuil, la rejoint et l’interroge. Mais, quand la jeune fille lui dit : « Je viens de la part de votre fils », la vieille dame pousse un cri de douleur :

» — Mon fils est mort !… Je le pleure depuis trois ans !

» Alors, la petite paysanne, éperdue et tremblante, raconte son aventure, sa prière à Notre-Dame, sa rencontre et son entretien, sur le seuil de l’église, avec ce jeune homme, dont voici le portrait.

» On devine le dénouement. Ce n’est pas comme une servante, c’est comme une fille d’adoption que la pauvre mère accueille cette pieuse enfant, à elle adressée par son fils qui est au ciel.

François Coppée.

Les voix de Jeanne d’Arc ont été l’objet de contestations et de discussions sans fin. Michelet se garde bien de voir en elles une ruse de cette vierge guerrière qui délivra la France de la plus terrible invasion qu’elle ait eu à subir. Il croit en leur réalité. Le même phénomène semble s’être reproduit, mais d’une façon toute personnelle, restreinte et, cette fois, sans conséquences sociales, en la personne de M. François Coppée, le poète des Intimités et du Passant. Qui s’attendait à ce que M. François Coppée eût ses « voix », sa voix plutôt ? Elle semble d’ailleurs assez parente de ce daïmon que Socrate croyait entendre, avec cette différence pourtant que le philosophe grec en recevait des ordres ou des avis toujours prohibitifs, tandis que François Coppée y trouva seulement une approbation ou une critique de ses actes.


« Si je ne suis pas superstitieux, nous écrivait le poète il y a quelques années, c’est apparemment qu’il ne m’est jamais rien arrivé qui ressemblât à du surnaturel. Et pourtant si ; et je veux vous décrire une hallucination dont j’ai été l’objet quatre ou cinq fois dans le cours de mon existence, pas davantage.

» C’est toujours quand je suis au lit, et peu de temps après que j’ai éteint ma lumière, que se produit le phénomène. J’entends alors distinctement — ou du moins je crois entendre — une voix qui m’appelle par mon nom de famille : Coppée.

» Assurément, je ne dors pas dans ce moment-là ; et la preuve, c’est que, malgré la grosse émotion et le battement de cœur que j’éprouve alors, j’ai toujours — toujours, vous entendez bien — immédiatement répondu « — Qui est là, qui me parle ? »

» Mais jamais la voix n’a rien ajouté à son simple appel.

» Cette voix, je ne la connais pas. Elle ne me rappelle ni la voix de mon père, ni la voix de ma mère, ni celle d’aucune autre personne à qui je fus particulièrement cher ou que j’ai beaucoup aimée et qui n’est plus. Mais elle est, je le répète, claire et distincte, et — ce qui est tout à fait remarquable et, je vous l’assure, effrayant — elle semble toujours par l’accent qu’elle donne à ce mot — mon nom, tout court — elle semble, dis-je, répondre au sentiment dont je suis animé.

» Je n’ai entendu cette voix que très rarement et dans des circonstances assez graves de ma vie morale, lorsque j’avais du chagrin ou que j’étais mécontent de moi. Et toujours la voix a pris le ton de la plainte ou du reproche, a paru compatir à ma peine ou blâmer mou mauvais souvenir. Et j’ai là une certitude de plus que je n’entends pas cette voix en songe ; car jamais elle ne m’a parlé que précisément quand j’étais tenu éveillé par mes préoccupations.

» Erreur des sens, imagination pure, diront les esprits forts.

» C’est possible, et tout cela s’est passé peut-être seulement dans mon cerveau. Cette voix inconnue, à laquelle je ne pense jamais sans un frisson, n’en a pas moins retenti à mon oreille et résonné dans ma conscience. Elle m’a fait du bien, plusieurs fois, par son accent de pitié ou de gronderie, en consolant ma douleur intime ou en me faisant honte de ma pensée coupable. »


Chose assez extraordinaire et qu’un esprit critique doit souligner : lorsque M. François Coppée était un sceptique, c’est-à-dire dans un état d’esprit contraire à tout mysticisme, il entendit sa « voix ». On sait que le barde de la Grève des Forgerons est devenu aujourd’hui un catholique et un pratiquant. Or par une contradiction frappante, maintenant que M. François Coppée croit au miracle, sa « voix » a cessé de le morigéner ou de le consoler. Elle se tait. Il ne l’a plus entendue ; la lettre suivante, datée de la fin de l’année passée en fait foi :



« Montgeron (Seine-et-Oise), 21 septembre.


 » Mon cher confrère,


» Excusez-moi. En matière de spiritisme, de télépathie, de sciences occultes, je ne suis qu’un ignorant. Si, comme je l’ai raconté quelque part, j’ai entendu ou cru entendre, autrefois, dans le silence, l’obscurité ou la solitude, une voix qui m’appelait par mon nom avec un accent de sympathie ou de reproche, selon l’état moral où je me trouvais, ce phénomène a cessé depuis que j’ai repris, très humblement, l’habitude de la prière.

» Chrétien très médiocre, sans doute, mais plein d’obéissance et de foi, je crois au «  miracle » je m’incline devant le « mystère » ; mais je tâche surtout de vivre selon la morale de l’Evangile et du catéchisme. Je n’entends plus de voix sinon celle qui parle tout bas à mon cœur, celle du Dieu de miséricorde qui, malgré tous mes torts et toutes mes défaillances, me promet dans l’Autre-Monde le pardon et le repos.

» Je vous serre la main,


» François Coppée. »


PAUL VERLAINE


J. K. Huysmans, Josephin Peladan et Jean Moréas jugés par Verlaine. — L’envoûtement par les cierges. — Le Catholicisme de Paul Verlaine.


C’était un tout petit hôpital de Montrouge,
Bâti sur pilotis dont pas un seul ne bouge.


Cette parodie de vers illustres, c’est Paul Verlaine lui-même qui récrivit dans cet hôpital, où il se réfugia souvent aux échéances de terme ou après des veilles trop assidues en de regrettables compagnies.

Cet hôpital Broussais n’inspire aucune idée triste. Tout conseille de ne pas mourir à ces malades cantonnés en de petites chambres propres près avec vue sur jardins et du linge blanc partout.

Dans la salle (21-26), sous un papier vieilli où est écrit « Paul Verlaine, né à Bruxelles » — la maladie n’est pas indiquée — un crâne ovoïde, dont la calvitie en partie se dérobe sous l’indispensable bonnet de coton, apparaît, et un visage aux traits durs de barbare arrête l’œil par ses reliefs osseux et ses poils épars ; la chemise bâille sur la poitrine velue et tout le reste du corps s’anéantit sous les draps, semble n’exister plus ; seul, de temps à autre les bras sortent, tentacules instinctifs qui ramènent jusqu’à la bouche l’excellent bœuf étendu sur une assiette et le bouillon ou les tisanes enfouies dans de grands brocs qui vacillent sur la table de nuit.


— Le Mysticisme ? ça dépend des jours. On est mystique le matin, on ne l’est plus le soir ; je crois que le mysticisme est souvent subordonné à la peau.

Et il parle, il parle, d’une voix saccadée, d’une pensée intermittente avec des tas d’images falotes s’interceptant les unes les autres devant ses yeux.

— Moi, c’est autre chose… il y un miracle en ma faveur… le bon Dieu ne m’en veut pas pour m’es péchés… et pourtant j’ai passablement péché… réellement Dieu ne tient pas à ce que je meure… Je suis très bien ici. — le médecin est bien gentil ; j’aurais crevé sans lui ; et aussi le curé de l’hôpital est bien gentil ; il vient me voir les mains dans les poches, il ne parle jamais de religion : « Voyons, monsieur Verlaine, il faut mettre les bras dans le lit, il faut avoir chaud. » Dernièrement, j’ai eu du délire devant lui et j’ai fait un sermon horrible en anglais…… As it was, in the heginning, is now, and ever, shall be the World with an end… Enfin un tas de bêtises I Le lendemain le curé me dit : « Cela devait être bougrement beau, car vous aviez les larmes aux yeux… » Ah ! j’étais bien mal, je devenais tout à fait fou, je croyais être au fond d’une vallée où on vendait des nez. Alors je me suis acheté un nez très beau. Vous voyez comme il est le mien. Seulement les marchands se sont fâchés parce que je leur ai demandé s’ils ne vendaient pas aussi des cheveux… Oui, j’étais très malade… j’ai manqué mourir. — On aurait été comme cela très vite… »

Et Paul Verlaine ramena d’un geste significatif les draps par dessus sa tête ; et quand il reparut, cessant le funèbre jeu, il était pâle avec un tic nerveux sur ses lèvres décolorées.

Après ce douloureux simulacre, il se tut un moment, pensif… Et nous parlâmes d’abord de la suggestion.

— Ça existe, ça existe… maintenant on voudrait tout réduire à la science… quelquefois je pense à Elle — y la chère Elle, — avec infiniment de douceur et je suis sûr qu’elle est tout près de moi, beaucoup plus que si elle était là sur le lit.

« Ainsi j’avais une maîtresse… qui demeurai ! chez un marchand de parapluie… qui vient d’être démoli… elle attendait son ami qui ne venait pas. Elle a pris une bougie, elle s’est mise en face d’une glace, elle a pris des épingles » les a disposées en croix et elle a allumé la bougie en faisant des prières spéciales… Tout à coup, à minuit, la chandelle commence à bougey et quelques minutes après on entend un bruit dans l’escalier. C’est le monsieur qui arrive, s’avouant poussé par une irrésistible force et ressentant dans tout le corps comme des piqûres d’épingles. N’est-ce pas, cela rappelle l’Eglogue de Virgile ? Vous savez, quand la lune se couvre… »

Une infirmière entre apportant au poète une assiette remplie de sang où quelques macaroni nageaient.

Ses yeux s’ouvrent ; il se moque lui-même de son avidité à boire ce liquide rouge pâle : « Du sang ! ah, du sang ! »

Et il reprit :

— Je n’ai jamais osé en faire autant moi-même avec des chandelles et des épingles… cependant c’était pour faire venir mon fils.

— Vous n’avez jamais eu de visions ?

— Quand je me suis converti, j’ai cru avoir des visions, j’ai vu partout des hosties… J’ai eu des communions exquises, un calme, un grand calme et de la force aussi, l’avant-dernière fois surtout. Je m’étais dit ; « je suis embête… il faut communier… » alors j’ai senti une douceur incroyable… le soir même une femme m’attendait chez moi.

« Cependant, lorsque je me suis converti, je suis resté six ans sans toucher à une femme. J’en étais arrivé à avoir peur d’elles. J’avais un certain respect qui m’éloignait de la femme. Je suis vraiment mystique, vous savez… il n’y a que ça à faire au fond…

Et Paul Verlaine fait le signe de la croix.

— Quant à la magie…

— Je respecte tout cela en bloc. J’ai beaucoup de respect ; mais je suis resté dans ma simplicité, je n’ai jamais fait de magie.

Paul Verlaine agite un bras qui tâtonne.

— Voulez-vous me passer cette viande ?

Il coupe quelques morceaux du bœuf fumant et j’interroge.

— Croyez-vous aux démons ?

— Je crois au démon de la solitude… du désert… aux démons méchants… je suis catholique, mais j’ai horreur des curés, ris ne sont pas intelligents ; je n’en ai pas connu d’aimable, sauf celui-ci.

— Et la messe noire ?

Là-bas ! de Huysmans. C’est très bien… une lecture reposante, coupée de temps en temps par un petit repas sur la tour de Saint-Sulpice. J’aime beaucoup Huysmans, il soigne son estomac, nous faisons toujours de bons dîners ensemble ; quand il vient me prendre, il a toujours un peu de galette. Nous prenons un amer chez Muller, puis nous dînons chez Boulan…

— Après avoir parlé de Huysmans, Verlaine glosa ile Peladan.

— Beaucoup de pose, pourtant il a du talent. Il a fait des conférences terribles en Belgique. Il avait deux cierges de chaque côté de son pupitre avec un pantacle au fond. Il nous a expliqué que la femme est un animal impur. — Ça n’avait pas l’air de déplaire aux dames présentes… Mais il a ajouté qu’il fallait tenir compte de l’amour… enfin il a fait beaucoup de concessions. Avec son manteau d’assassin, son bonnet d’astrakan et ses bottes de chamois blanches, il’aisait peur aux petits enfants. Il n’a pas encore fait son œuvre ; il changera, il a besoin de jeter sa gourme. » Le poète causait en mangeant :

« C’est très bon, ce riz… »

Nous en vînmes à ses livres et aux hymnes à l’amour qu’ils renferment.

— L’amour, dit-il, est la chose la plus sainte et la plus charmante. Et la femme… l’être le plus difficile à mener… Du moment qu’on accepte une femme, elle vous fait marcher.

— À propos de l’amour, Moréas m’a dit qu’il était vraiment le poète mystique.

— Il me l’a dit à moi aussi… Une fois il vint à moi mystérieusement : « Verlaine, soyons mystique ! cria-t-il en effilant sa moustache. — Comment faut-il faire ? demandai-je. — Et il répondit : — Faisons l’amour et ne le disons pas !

— Avez-vous parcouru cet Eliphas Lévi dont faisait grand cas notre ami Villiers de l’Isle-Adam ?

— Maintenant que je deviens gaga, je m’en vais lire tout ça… »


Cette causerie, que je retrouve, je la donne telle que je l’écrivis selon mes notes, le soir même. Verlaine mourait l’année d’après.



LE MAUVAIS GITE DE JEAN LORRAIN


Les revenants de la rue de Courty.


Les hommes de lettres, et plus spécialement ceux que l’on nomme « les artistes » deviennent des sensitifs aigus et en quelque sorte des médiums. Cet état d’âme ou plutôt de nerfs est la suite naturelle du métier et de la vie. Ils arrivent à être des « visionnaires » à force de chercher à exprimer avec intensité et relief leurs visions. Dans une de ses lettres à Louise Colet, Gustave Flaubert raconte que plusieurs fois, dans l’excitation qui accompagne la création littéraire, il côtoya les vertiges de la pensée. Encore Flaubert n’était-il pas, comme le fut M. Jean Lorrain, un buveur d’éther. Celui-ci nous conta les hallucinations terribles et exquises de ce M. de Phocas, qui nous fait rêver à des Esseinte, à Gilles de Rais et à… Oscar Wilde ; il devait entrer en contact avec les stryges de l’occultisme et les incubes de la magie noire.

Pour les occultistes les idées sont des forces, des êtres ; nos pensées créent autour de nous des fantômes très réels qui peuvent ensuite nous assaillir. Tel a été, je pense, le cas de Jean Lorrain qui, à force d’évoquer les voluptés cruelles et les péchés de Byzance, a fini par les « voir »…


Et l’enchanteur souffrit de son enchantement.


De Venise, cette délicieuse ville-fantôme, m’est arrivée la confession du Raitif de La Bretonne moderne. Je veux lui laisser toute sa saveur.



« Mon cher ami,


» Votre lettre me joint à Venise où, depuis vingt jours, j’essaye de rompre l’envoûtement du boulevard et d’oublier les potins de répétitions et de coulisses dont la « magie » m’excède sans m’enchanter.

» C’est loin des larves de la critique, des Empuses des premières et des vampires en rupture de cimetière romantique… qui, tel XXX (ne le nommons pas) s’obstinent à trouver du génie à Rostand, que je dois me faire violence pour vous répondre.

» Vous parler de phénomènes d’apparition et d’envoûtement dont je pourrais avoir été l’objet ?

» Mais, mon cher ami, vous en savez là-dessus autant sinon plus que moi, puisque, dans un temps déjà lointain, vous m’avez connu hanté et obsédé de larves (c’est vous qui me l’avez appris) dans un logis dont l’atmosphère était, parait-il, un bouillon de culture de forces aussi invisibles que malfaisantes. Vous m’avez même révélé que vous avez bien voulu faire en pleine Camargue des exorcismes pour me libérer de mes hantises.

» Il est vrai que j’étais alors tourmenté d’asiez sez étranges troubles nerveux ; je les attribuais à l’éther, dont j’étais un grand buveur, votre sagacité leur voulait une cause plus mystérieuse.

» Les terreurs et les angoisses dont j’étais alors victime, je les ai consignées dans un livre, Sensations et Souvenirs, et je les ai particulièrement décrites dans la partie intitulée « Contes d’un buveur d’éther ». Un de ces contes vous est même dédiée un autre à Huysmans, le « Mauvais Gîte » bizarre appartement de la rue de Courty, que j’habitais alors (il donnait sur les jardins du ministère de la guerre) et où vous m’avez trouvé si malade et si troublé.



Les revenants de la rue de Courty.


» Mes nuits y étaient atroces… J’y avais des troubles de la vue et de l’ouïe… Le silence de la chambre était hanté de pas, on y marchait dans les murs, les rideaux s’écartaient sous l’effort de mains invisibles, les portes s’ouvraient d’elles-mêmes, et cela quand la chambre était obscure. Était-elle éclairée, des pieds nus surgissaient dessous les portières, des mains de femmes s’insinuaient hors des tentures.

» Je dus aller coucher à l’hôtel et quitter enfin ce déplorable appartement.

» Vous vouliez voir dans ces phénomènes des manifestations de l’Inconnu, j’y voyais surtout des suites de surmenage et d’abus d’éther.

» Mais, chose extraordinaire, cet appartement fui, après mon départ, loué à un brave et vieux célibataire, un retraité des douanes, qui, en six mois, y devint fou et, finalement, s’y suicida.

» J’ai su depuis que l’appartement néfaste avait été, avant moi, la garçonnière, ou plutôt la pigeonnière, l’entresol d’aventures et de rendez-vous d’un commis-voyageur de Lyon, qui, appelé fréquemment pour ses affaires à Paris, y menait une vie de bâtons de chaise… et voilà.

» Étaient-ce des râles des ex-victimes de Lousteau, qui s’acharnaient après moi ? Concluez vous-même. Bref, les ténèbres de cet appartement étaient terriblement grouillantes et sa solitude bizarrement peuplée.

» Depuis j’ai connu les mornes ennuis des maisons de santé, mes abus d’éther m’avaient mis entre les mains de chirurgiens, et voilà, mon cher Bois, tout ce que je puis vous dire d’un peu sensé sur mes démêlés avec l’Au delà.

» Voulez-vous me croire très votre ami et grand admirateur de vos « Visions de l’Inde ».

» Jean Lorrain. »
» Venise, 23 octobre 1901. »


LE CHIEN DE MISTRAL ET LA MÉTEMPSYCHOSE


Pan-Perdu. — Un chien sorcier. — Mistral croit en la Métempsychose.


C’est un des propos ordinaires de « mossieu Homais » que de déclarer : « Nous en avons enfin fini avec les vieilles superstitions, telles que la métempsychose, les voix que croyaient entendre les inspirés et les bonnes plaisanteries des oracles ! » Mossieu Homais a tort de nouveau, et, cette fois, contre les faits — ce qui est avoir tort définitivement.

Ces prétendues superstitions revivent de nos jours, et chez les plus illustres de nos poètes ou de nos écrivains. C’est qu’elles ont toujours caché, sous des apparences merveilleuses, un fond plus ou moins solide de vérité que la science moderne se plaira à préciser et non à détruire. Nous traiterons dans le chapitre suivant de l’écriture oraculaire par la main devineresse ; ici nous allons voir exposées par Mistral lui-même les raisons qui lui ont fait adopter la théorie de la métempsychose.



« Pan-Perdu ».


Qui se doutait que le grand poète de Mireille croyait et croit encore à la réincarnation ? Le plus étrange en ceci c’est assurément que Mistral n’a pas été converti à cette doctrine par un théosophe ou un spirite militant, mais, par un pauvre chien qu’il recueillit et qu’il baptisa en provençal Pan-Perdu (Pain-perdu).

Lisez l’histoire telle qu’elle est rapportée par lui-même, avec une simplicité charmante :



« Mon cher ami,


» Voici l’anecdote que je vous racontai dans le temps au sujet de mon chien Pan-Perdu. Cette pauvre bête (elle est morte depuis deux ans) m’avait rencontré dans les champs, m’avait suivi obstinément et m’avait choisi pour maître. Je ne parlerai pas des traits d’intelligence extraordinaire qui rendaient Pan-Perdu célèbre dans la région. Mais le fait suivant, et qui parait vous intéresser, peut se rattacher à votre enquête sur « l’Au delà et les forces inconnues ».

» Peu de temps après l’entrée de Pan-Perdu en mon logis, ma femme avec sa bonne alla, le jour des Morts, porter une couronne sur notre tombeau de famille. Or, le cimetière est clos de murs et le chien en question n’avait jamais eu l’occasion ni la possibilité de s’y introduire ; mais, sitôt que la porte fut ouverte, voilà mon Pan-Perdu qui prend les devants, disparaît dans les arbres, et ma femme et la domestique, ébahies, le retrouvent campé sur notre tombe et les attendant là, d’un air quelque peu narquois. Comment ce chien étrange, nouveau venu dans le pays, avait-il pu reconnaître, au milieu de cent autres tombes, celle de notre famille ?

» Madame Mistral, avec la bonne pour témoin, me raconta la chose, encore émotionnée et toute pâle, et à partir de ce fait et de quelques autres fort étonnants, je devins convaincu (qu’on en pense ce que l’on voudra) que le chien Pan-Perdu était l’organe ou l’avatar de quelque esprit bienveillant, un ami mort ou un ancêtre, venu chez moi pour me garder contre quelque péril mystérieux, qui sait ?

» Recevez, cher monsieur, avec les salutations de ma femme, nos compliments.

» Mistral. »

» Maillane, 12 septembre 1901.

J’ai demandé à Mistral des explications plus étendues sur l’intelligent et étrange animal qui impressionna l’imagination du chantre de Mireille au point qu’il vit en lui un génie protecteur. De plus, je lui exposai l’hypothèse qui expliquerait la découverte du tombeau familial tout simplement par de flair si connu des chiens et qui leur permet de retrouver dans les chemins les traces de leurs maîtres et les places où ils ont pu s’arrêter. Le poète de Calendau vient d’en adresser les détails suivants complémentaires qui classent définitivement Pan-Perdu parmi les animaux que leurs dons exceptionnels et le génie de leurs maîtres ont rendu célèbres.


« Maillane, 25 février 1902.


» Mon cher confrère, puisque Pan-perdu vous intéresse, je vous envoie quelques notes complémentaires, relatives à ses faits et gestes. » Au sujet du flair merveilleux qui fit deviner à ce chien notre tombe de famille, on vous a fait observer qu’il avait dû, grâce à son instinct, retrouver le chemin que madame Mistral ou moi avions pu prendre précédemment. Mais l’objection n’est pas fondée, attendu que moi ni ma femme n’étions pas depuis un an venus au cimetière.


Buffalo-Bill et Mistral.


» En admettant qu’un esprit eût bien voulu, dans un but quelconque, s’incorporer dans Pan-perdu, cet esprit fut obligé d’employer les moyens terrestres. Or voici une indication qui me parait toute naturelle. Lors de l’Exposition de 1889, l’Américain Buffalo-Bill avait amené à Paris une tribu de Peaux-Rouges accompagnés d’une meule de petits chiens indiens qu’on employait à divers exercices.

» Or Buffalo-Bill, avec son grand chapeau et sa coupe de barbe, me ressemblait absolument. Après l’Exposition, Buffalo, vint à Marseille. Un de ses chiens sauvages put s’échapper du wagon, à Tarascon ou à Arles — et après avoir vagué quelque temps dans la campagne, il crut un soir d’été, avoir retrouvé son maître, en voyant son sosie, je veux dire Mistral, passer dans le chemin.

» Un jour que je me promenais à l’entrée du crépuscule, dans un chemin rural, je vis tout à coup du fossé de la route, comme une espèce de gnome tout noir et sémillant, un petit chien qui me flaira, me suivit à la maison et ne voulut plus me quitter. Cette rencontre d’un chien perdu, qui a l’intelligence de choisir son nouveau maître et qui a le flair de bien choisir n’a rien de bien miraculeux. Mais elle me frappa pourtant parce que l’incident se passa à la brune derrière le « Mas » où je suis né et que j’ai quitté depuis longtemps, et au pied des cyprès noirs où j’allais par prédilection jouer quand j’étais petit. Or comme Pan-perdu (c’est le nom d’un nain troubadour, que je donnais au nouveau venu) a certaines allures mystérieuses et cabalistiques, comme à certains moments il tourne sur lui-même vertigineusement en se mordant la queue, comme parfois il me regarde avec des yeux étonnamment perçants, et comme il n’appartient à aucune des races connues dans le pays, j’ai fini, Dieu me pardonne, par me persuader que quelque bon ancêtre avait choisi cet « avatar » pour me protéger, qui sait ? dans quelque danger à venir.


Pan-perdu baise la main de l’archevêque.


» Notre archevêque, Mgr Gouthe-Soulard, vint un jour à Maillane donner la confirmation. Après la cérémonie, bon nombre de personnes allèrent dévotement baiser la bague du prélat. Mais quel ne fut pas l’étonnement, lorsqu’on vit Pan-perdu venir, en pleine église, prendre part au baisemain !

» Mais cette manifestation qui rappelle le proverbe « un chien regarde bien un évêque » ne nous a jamais convaincus delà religiosité du seigneur Pan-perdu, car à certains moments de colère ou de dépit il semblait en grommelant proférer en provençal des gros mots peu catholiques.


Un chien couché sur un testament.


» Pan-perdu s’était fait d’excellentes relations dans tout le voisinage. Mais il témoignait une affection particulière pour un vieillard, appelé Eynaud, qui avait dans sa jeunesse été garçon de labour dans la maison de mon père. Le vieil Eynaud le lui rendait bien, en lui gardant les os des côtelettes qu’il mangeait en nous donnant de la paille fraîche pour le chenil du brave chien. Le bonhomme avait ses enfants mariés et logés à divers coins du village. Pan-perdu leur faisait des visites à tous et, un jour que l’un d’eux perdit une fillette, il émut toute la famille par les démonstrations et les plaintes qu’il fit autour du petit cadavre. Le père de la fillette et sa femme et ses autres filles considèrent depuis lors le digne Pan-perdu comme un enfant de la maison. Et parfois, dans les nuits d’hiver, quand le chien s’ennuyait ou qu’il avait froid dans sa niche, il allait gratter à leur porte. Le père se levait pour ouvrir au « chien du poète » et monsieur Pan-perdu montait à pas de loup dans la chambre des filles et se gîtait dans leur lit tout le reste de la nuit.

» Quand le vieil Eynaud mourut, tous ses enfants l’entouraient, attendant son dernier soupir. Tout à coup, le moribond dit : « Mes enfants, êtes-vous tous là ? » — « Oui », répondirent-ils, et chacun s’attendait à quelque confidence intéressant la famille. Mais le vieillard leur dit : « Je vous recommande à tous Pan-perdu, le chien du poète ; et surtout, tant qu’il vivra, servez-lui de la paille fraîche. » Et cela dit, il expira. Les enfants, bien entendu, n’oublièrent jamais la litière du chien.

» Un jour que nous étions à nous promener par les champs, nous vîmes venir à nous deux énormes dogues qui précédaient leur maître, un propriétaire des environs. Dès que les deux molosses aperçurent Pan-perdu, ils ne firent qu’un bond pour l’assaillir malgré nos cris. La chère petite bête nous donna, à cette occasion une preuve d’intelligence et de présence d’esprit vraiment extraordinaire. Il y avait, longeant la route, un grand fossé plein d’eau. Pan-perdu sauta au milieu, ne tenant hors de l’eau que le bout du museau — et ses yeux malins semblaient dire : « Allons, espèces de brutes, venez donc m’étrangler ici ! » les deux dogues stupéfiés n’osèrent se mouiller le poil et poursuivirent leur chemin. »

Une fois nous causions avec Tarai Pan-perdu et ma femme lui disait : « Ah ! mon pauvre Pan-perdu, tu commences à te faire vieux ! et si tu viens à nous manquer, où pourrons-nous trouver un rejeton de toi ? »


Pan-panet.


» Deux jours après la bonne accourut en criant : « Monsieur, madame, venez donc au chenil voir la femme de Pan-perdu ! » Nous allons au chenil et là, que voyons-nous ? une chienne inconnue, campée comme chez elle sur la litière de Pan-perdu et allaitant trois petits toutous : c’était notre chien sorcier, assurément leur père, qui l’avait amenée dans la nuit en son gîte. Voilà comment nous eûmes un héritier de Pan-perdu, héritier du même poil, que nous baptisâmes Pan-panet et qui, plus heureux que son père, figure sur nos cartes postales illustrées. »


LA « MAIN ORACULAIRE » DE PAUL ADAM


L’écriture devineresse.


Les oracles des pythonisses ont été remplacés aujourd’hui par les pressentiments et par l’écriture automatique, où les spirites veulent trouver la démonstration de la réalité des « esprits ».

M. Paul Adam, comme moi-même, s’est livré passionnément, dans sa première jeunesse, aux études occultes et aux différentes expériences qui en relèvent. Il en est sorti aussi éloigné du scepticisme que du mysticisme ; car s’il ne constata jamais rien de surnaturel, il toucha ces « forces inconnues » qui se cachent dans l’organisme humain et conduisent le phénomène mystérieux de clairvoyance, de lucidité, de télépathie, d’inspiration — de folie et de délire aussi — enfin tout l’anormal et le supranormal en nous.

Le grand romancier de L’enfant d’Austerlitz de la Force, dont les ancêtres guerroyèrent, tandis que lui, homme de plume, se sent poussé comme irrésistiblement à évoquer leurs exploits, pouvait mieux que tout autre avoir la notion vive de cet « Inconscient », de cet « Esprit de la Race » qui nous entraînent à des actes ou à des pensées que notre individualité ordinaire, quotidienne, ne saurait contenir. En tout cas, il a senti sa main, tout à coup inconsciente, subir l’emprise de cette influence occulte qui animait autrefois la Pythie ; et son exemple moderne, tel qu’il le détaille avec beaucoup de sens critique, nous fait mieux comprendre certains prodiges, restés obscurs, du passé.



« Mon cher ami,


» Je suis heureux d’apporter mon tribut à l’enquête sur « l’Au delà et les forces inconnues ».

» Ce sont des documents personnels que je te livre.

» Comme tu le sais, puisque nous avons parfois expérimenté ensemble, j’ai examiné de bonne heure les hautes sciences occultes, la magie.

» Un de mes camarades jouissait d’un don curieux. Contre son désir, estimait-il, l’obligation s’imposait à lui d’écrire des choses que ne préparait point son intelligence. Il voulut me communiquer cette étrange sensation. M’ayanttenu le poignet pendant trois quarts d’heure, il me la transmit. Ce fut une lourdeur extrême de l’avant-bras. Les doigts tracèrent d’abord des signes vagues, plusieurs dessins décoratifs analogues à l’arabesque, puis des lettres, des mots sans liens, plus tard des phrases. En ce temps-là, j’allais à la consultation le jeudi et le samedi…

» Vendredi, annonça la phrase, tu rencontreras chez le médecin… » Suivait une description de personne. Donc, l’esprit se trompait de jour. Le lendemain était justement jeudi. Le docteur n’arriva que très tard, fatigué par les angoissés d’une opération, et me pria de repasser le lendemain vendredi.

» Je n’y rencontrai point, ce jour de personne ressemblant à celle décrite ; mais la coïncidence me parut assez valable pour ne pas interrompre de pareilles observations. Je m’adonnai fiévreusement à l’écriture spirite. Je saisissais le crayon ou la plume. L’étrangère me dictait mot par mot ; c’est-à-dire que d’idée d’un mot naissait dans ma cervelle, au moment où je le traçais, mais seulement l’idée matérielle du vocable, son apparence physique, tout isolée, et non pas la signification ni le rapport du terme aux termes futurs de la phrase.

» Souvent, c’étaient des mots inconnus, à racine grecque ou latine ; quelquefois, des signes parfaitement inexplicables, parents des caractères syriaques, des cunéiformes chaldéens, etc. Cela continuait pendant vingt pages, banal. « Va 142, rue Moncey, tu demanderas une femme nommée Marguerite Duval ; en cette femme tu retrouveras l’âme et le caractère exact de cette ancienne amie, chère à ton adolescence et perdue depuis longtemps… » conseillait V intrigante. Or, la rue Moncey ne contient que quarante numéros de maisons. C’était une farce puérile.

» L’étrangère me jouait de la sorte mille tours espiègles, auxquels bientôt je me dérobai. Néanmoins, elle prédit, quatre années auparavant, le mariage improbable d’un de mes familiers, célibataire endurci. Elle le fit d’une façon très bizarre. Par ma main très docile, pour répondre à l’interrogatoire du visiteur, elle écrivit : « Ta fiancée habite tel numéro, avenue Marceau. »

» Une lettre de l’ami, le surlendemain, m’apprit que, sur l’impériale du tramway « Place de l’Etoile-Gare Montparnasse », il avait vu au lieu du numéro indiqué les démolitions de l’Hippodrome. Nous plaisantâmes. Quatre ans plus tard, dans un immeuble neuf, construit sur l’emplacement de ce grand cirque, mon ami assistait aux réceptions nuptiales d’un collègue ; puis il se fiança avec la sœur de la jeune épouse qui demeurait là.

» En dépit de mille erreurs évidentes, de plaisanteries stupides ou stercoraires, de textes incohérents, je perpétuai mes observations. Un moment, j’obtins des correspondances extrêmement curieuses, celle par exemple qui me confia une version dramatique et vraisemblable de la mort du baron de Reinach, version que je relatai dans mon roman, la Force du mal, et qui en assura le succès en Europe, lorsque cette affaire passionnait les esprits. La vigueur de cette volonté intrigante s’accrut alors considérablement. Afin de me prouver sa présence réelle, encore qu’imperceptible, elle obligea le crayon libre à remonter la pente du papier incliné par ma main, malgré les lois de la pesanteur.

» Evidemment je nourrissais de ma substance l’être qui dictait.

» Et voilà mon avis sur le spiritisme : Nous sommes son foyer même. Les morts n’ont qu’y faire, sinon en qualité de souvenirs obscurs, emmaganisés dans les réserves de l’Inconscient ; j’appellerai cet Inconscient « l’esprit de la race » pour l’opposer à « l’esprit individuel » qui est notre conscience de tous les jours.

» Paul Adam. »

L’hypothèse de Paul Adam se rapproche de celle admise aujourd’hui par M. Pierre Janet en France, M. le professeur James en Amérique, et The Society for Psychical Research à Londres. Ce serait en somme les obscures profondeurs de nous-même qui répondraient à notre moi conscient. Cette explication qui est d’accord avec l’analyse du phénomène « embête » les spirites, si j’ose m’exprimer ainsi ; mais si elle n’est pas toujours pleinement satisfaisante, elle a cet avantage de ne pas nous sortir du monde positif et d’éloigner indéfiniment l’hypothèse des esprits, source de tant d’illusions.



La renaissance religieuse sous le second empire. — Les poires et les pommes. — Le mysticisme n’est pas dans la race. — Insuccès de Slade. — Les derniers moments de Charcot. — Puissance du Christianisme, — Le surnaturel réside dans notre âme.


C’était trois ans avant la mort d’Alphonse Daudet, à Champrosay, dans cette maison de poésie et de travail, où ce maître écouta longtemps le conseil de la nature et de la terre, pour ses œuvres d’observation et d’émotion aiguës, j’ai vu M. Alphonse Daudet très vivant et attablé au bon labeur ; il était penché sur ses cahiers et tout animé de ce feu intérieur où s’attisent les chefs-d’œuvre.


— Je ne trouve, vraiment pas, vous savez, que ce mouvement mystique ait une véritable importance. Il n’y a plus assez de foi ! Remarquez que j’ai assisté à une renaissance religieuse beaucoup plus sérieuse, sous le second Empire. Alors il y avait des « toqués magnifiques. » Par exemple, ce Raymond Brucker… (Ce nom ne vous dit rien, n’est-ce pas ?) On m’emmena un jour l’entendre prêcher la foule à Saint-Sévérin… Il écrivit sous le pseudonyme de Michel Raymond (Michel était le prénom d’un collaborateur) plusieurs livres remarquables, dont le drame sacré intitulé Le trou de l’aiguille, titre symbolique rappelant l’Evangile où Jésus condamne les mauvais riches. Avec lui, Ernest Hello, ce très haut esprit, et Georges Seigneur. Car il ne faut pas croire que l’empire fut longtemps positiviste : l’impératrice apporta le catholicisme étroit, exalté, à l’espagnole. En somme l’activité mystique fut beaucoup plus considérable et dura peu.

— Vous ne croyez, donc, pas à une réaction contre le naturalisme ?

— Il est certain que le monde obéit à une grande loi d’oscillation. Je vous avoue que je restais stupéfait en lisant tout récemment les derniers romans naturalistes. On y décrit toutes nos hontes stercoraires. Cela a pu révolter certains au point de les précipiter au mysticisme ; mais cette réaction est peu considérable. Pour ma part, je dois vous le dire, je suis tout à fait étranger au mysticisme.

» On divise l’humanité en deux groupes : les poires et les pommes… Je suis rond, comme une pomme, gaulois et n’ai rien de la poire qui peut intéresser quelques-uns lorsque, devenue blette, elle prend le goût de l’ananas ou de la banane. Je ne suis pas un sénile, mais je crois qu’il n’y a là que des appétits de connaissances nouvelles et que ces écoliers sont avides de tout ce qu’on ne leur a pas appris au collège.

» Non, le mysticisme n’est pas dans la race. Nous avons derrière nous 800 ans de France identique. En Russie, il n’en est pas de même. La nature y pousse au mysticisme ainsi que l’hérédité du sang.

— Emile Zola m’a dit qu’il avait assisté chez vous aux expériences du fameux médium Slade…

— En effet, mais Slade a tout raté. Il y avait là Edmond de Concourt et le docteur Gibier. Slade avait le front couvert de sueur et il était abasourdi d’avoir manqué sa séance. Je le revois encore ; il avait une figure malheureuse et le regard bigle de quelqu’un qui triche au jeu. Nous avons commencé à nous méfier lorsqu’il se fit précéder par une table en bois blanc, comme un pianiste qui porte avec lui son piano. Vraiment, il n’était pas assez malin pour nous. Le docteur Gibier, un méridional grandiloquent, protégea sa défaite par de beaux discours. Mon fils a été plus heureux que moi, et d’ailleurs je dois dire qu’il est né avec des tendances au surnaturel. Récemment, il m’écrivait qu’étant à Uriage il avait eu dans la nuit même où est mort Charcot, la vision d’une forme blanche qui, ressemblant au docteur, traversa la chambre, alla vers la fenêtre et disparut. Celui-là a eu une mort horrible. Pas même de morphine pour soulager son agonie… Loin de sa fille qu’il aimait tant… Il se précipitait parfois vers la fenêtre, voulant respirer de force un dernier souffle de santé… Il était bien fatigué, n’est-ce pas, la dernière fois que vous l’avez vu ?

— Certes, il n’était déjà plus lui-même.

— La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, nous avons mutuellement détourné la tête… Je l’aimai toujours quoique fâché avec lui… Il m’a paru très voûté et l’œil éteint. »

— Les prétentions matérialistes de l’école de Charcot nous incitèrent à rappeler qu’à cette époque certains savants libres-penseurs prétendaient que le christianisme en était arrivé à la dernière période de son règne.

— Il n’est pas prêt à disparaître, affirma Alphonse Daudet… Je le trouve encore très puissent.

— Vous ne croyez donc pas, comme ces étranges prophètes, que la science remplacera un jour la religion ?

— Dans ce cas la science deviendrait une religion et cela serait à recommencer. En somme, en France nous subissons une crise débilitante : l’heure est sans chaleur et c’est une douleur pour tout mystique.

Nous en vînmes à parler du surnaturel…

— Il est impossible de ne pas y croire, continua le grand écrivain. Mon opinion, cependant, c’est que tout est en nous. Le surnaturel réside surtout dans notre âme. Quant à moi pour ce qui est de l’incognoscible « j’ai laissé des blancs » comme on dit en langage d’aquerelliste ; mais je n’ai jamais voulu prononcer une parole de mécréant.

— Admettez-vous la pérennité du « moi » ?

— Je n’en sens pas le besoin. Mais je n’aime pas à me prononcer là-dessus. Nous étions un soir après souper avec Tourgenieff et, vous savez qu’à cette heure-là on parle toujours de l’amour ou de la mort. Je disais que mon dédain de la mort était surtout fait de mon activité, de ma bravoure de sang et que la pose horizontale me rendrait vite comme les autres. Alors Tourgenieff s’écria :

« Chez nous autres ces choses-là c’est très enveloppé, tout se passe et s’efface dans le brouillard slave ! Voulez-vous que je vous dise : les minutes ou l’on cause de la mort sont des minutes fermées. On a beau être intelligent, au bout d’un moment c’est une cacophonie, on dit des bêtises, la parole humaine ne peut pas porter de telles pensées. Pour moi, alors, je redoute les mots. »

Nous allâmes sur la terrasse avec Alphonse Daudet afin de secouer cette impression douloureuse de l’Au delà. Tout était vert devant nous et, au bout, la Seine calme et limpide sous la fin du soleil. C’est de littérature alors que nous causâmes.

— Elle est bien étroite, dit le maître, mais je n’ose aller jusqu’à l’opinion extrême de Tolstoï… II dépasse l’humanité. J’aime moins ses derniers livres. La Guerre et la Paix est l’œuvre qui peut être m’ait laissé la sensation la plus inoubliable. »


UN VAUDEVILLISTE SPIRITE


Le spiritisme veut accaparer les miracles de l’Evangile. — Une conviction retentissante.


J’ai reçu du spirituel vaudevilliste M. Albin Valabrègue, qui est aussi un croyant convaincu, une lettre trop typique pour qu’elle ne trouve pas sa place dans ce livre où les opinions les plus diverses sont rassemblées. — La voici :



« Mon cher confrère,


» Je lis vos articles avec plus que de l’intérêt. Pour moi, le christianisme est absolument incompréhensible sans le spiritisme.

» Jésus est le médium de Dieu ou des Esprits intermédiaires de Dieu que l’Evangile a raison d’appeler de ce nom unique : le Saint-Esprit. Le Christ a « déclaré qu’il ne parlait pas de lui-même ». Il a causé avec Moïse et Elie matérialisés et a été vu également après sa mort par les disciples.

» La résurrection de Jésus est le fait le plus « matériel » du monde pour nous autres spirites.

» Ces apôtres qui, du vivant du Christ, le renient ou l’abandonnent et qui, après sa mort, deviennent sublimes martyrs par médiumnité, saint Paul transformé, etc., etc., tout cela est à nous.

» L’Eglise nous condamne ? Nous, nous préparons son triomphe en travaillant au règne de l’homme d’Amour, du Grand Juif auquel l’avenir appartient plus encore que le passé.

» Tout à vous,

» Albin Valabrègue. »

M. Albin Valabrègue exprime dans cette lettre des propositions qu’a longuement développées dans ses livres et ses conférences un autre propagateur du spiritisme, M. Léon Denis.

Mais je doute que l’un et l’autre arrivent ainsi à contenter à la fois et surtout à concilier les chrétiens et les spirites…

En tout cas, il devenait presque nécessaire, après cette déclaration, de demander à l’heureux auteur de Coralie et Cie comment sa conviction s’était établie et par quels états d’âme a pu passer un vaudevilliste parisien pour aboutir d’un scepticisme universel et léger à d’aussi graves croyances où la mort devient la clef de la religion et de la vie.

M. Albin Valabrègue, tout en se réservant de raconter lui-même plus tard l’histoire des modifications de son moi, nous a écrit les aveux suivants qui se terminent par un éclatant acte de foi spirite.



« Mon cher confrère,


» En matière de spiritisme, j’ai bouche close, mais, soyez tranquille, on ne perdra rien pour attendre.

» Le spiritisme est pour moi de toute évidence.

» Il n’est pas de fait matériel, de vérité mathématique, qui soient prouvés davantage.

» Tant que j’ai pu opposer à la vérité spirite une des hypothèses avancées par les anti-spirites, j’ai adopté le côté de l’hypothèse, mais le jour est venu où subconscient, télépathie, hallucination, etc… ont dû capituler devant ces deux faits indéniables :

1° La matérialisation totale d’un mort reconnu.

2° L’observation quotidienne, pendant deux années consécutives, d’un médium d’une probité irréprochable, non salarié, niant énergiquement le spiritisme, et apportant tous les jours la preuve qu’il incarnait dix ou douze esprits, différant entre eux de mentalité, de style, et quelquefois d’écriture !

» Vous pouvez douter, en face du spiritisme, comme j’ai douté moi-même pendant tant et tant d’années ! Vous pouvez me dire qu’après trente ans de crédulité, je suis capable d’imiter Flammarion et de reprendre mou doute. C’est bien possible. Un cerveau humain est peu de chose.

» L’ignorant seul peut répondre de l’avenir en matière de convictions ! Le prince de Ligne a dit ce mot charmant… « S’instruire, c’est se contredire. »

« Je conclus : En l’an de disgrâce 1902, je jure devant Dieu et devant les hommes que l’âme est immortelle et que nous pouvons communiquer avec les morts. »

» Valabrègue. »


CHEZ M. VICTORIN JONCIÈRES


Les dessins des esprits. — Une maison hantée. — L’aquarelle exécutée dans l’obscurité par une main invisible. — Tables et sonnettes dans les airs. — Une musique sans instruments ni musiciens. — Sont-ce des esprits ?


Ce que m’a raconté M. Victorin Joncières, l’auteur de Dimitri, cet opéra qui est resté dans notre répertoire, et de Lancelot, que l’on reprendra peut-être, est au moins aussi prodigieux que les récits de M. Victorien Sardou et de mademoiselle Augusta Holmès, qui ont, dans cette enquête, si fortement impressionné nos lecteurs. (Voir Matin.)

Je n’ai pas besoin de rappeler la bonne foi absolue de ce musicien éminent, et combien il déplairait à son austérité d’exagérer le moins du monde les spectacles insolites et merveilleux auxquels il lui a été donné d’assister. J’avais déjà rencontré souvent M. Victorin Joncières en des réunions où la force psychique était étudiée, et j’y avais remarqué sa faculté de discernement, sa clairvoyance à déjouer les manœuvres des médiums ; car, passionné d’au delà, il n’en est pas moins avide de vérité.

Néanmoins, il a pu comme tant d’autres rencontrer la prestidigitatrice, inconsciente ou non, qui a su se faire croire et ne pas se laisser prendre…


— Je vous avouerai, me dit-il, que jusqu’au jour où j’ai rencontré cette famille dont je vais vous parler, je n’avais rien vu de sérieux. La crédulité des spirites professionnels, les précautions des médiums illustres donnant leurs séances avec tout le luxe et le décor des grandes représentations — il leur faut toujours un rideau comme un théâtre — m’avaient lassé et déçu ! Le hasard me servit mieux.

J’étais récemment à faire mon inspection en province. Une jeune fille accompagnée de sa mère demanda à se faire entendre. En causant, elles m’avouèrent qu’elles étaient spirites, et sur ma prière, voulurent bien me conduire à la maison hantée.

Je dis « la maison hantée », car vraiment tout ce que je vis dans cette demeure fut extraordinaire et me parut inexplicable. M… me reçut avec une extrême cordialité et m’arracha la promesse de garder le secret sur son nom et sur celui de la ville qu’il habite, car il est employé du gouvernement et si l’on apprenait que ces phénomènes ont un membre de sa famille comme acteur et sa maison comme théâtre, il serait mal vu aussi bien de la bourgeoisie catholique que dans le monde des fonctionnaires. Il me présenta sa jeune nièce, le médium auquel il attribue les phénomènes qui ont lieu dans sa maison. En effet, depuis que cette jeune fille, après la mort de sa mère, est venue habiter chez lui, les prodiges ont commencé.

C’est une enfant de quinze à seize ans à peine, petite, blonde, lymphatique, avec des yeux bleus, l’air doux, calme et plutôt timide ; elle est très religieuse, vous comble de rubans bleus et de croix et craint beaucoup le diable.

Je fus conduit dans une grande salle aux murs nus, dans laquelle se trouvaient réunies quelques personnes, parmi lesquelles sa femme et un professeur de physique du lycée ; en tout une dizaine d’assistants. Au milieu de la pièce se trouvait une énorme table en chêne, pesant plus de cent kilos, sur laquelle étaient placés du papier, un crayon, un petit harmonica, une sonnette et une lampe allumée.

Tout à coup un bruyant craquement se fit dans la table.

— Esprit es-tu là ? demanda-t-on.

Personne ne touchait la table autour de laquelle, sur sa recommandation, nous formions la chaîne, nous tenant par la main.

Un coup violent retentit.

La jeune nièce appuya ses deux petites mains contre le bord de la table et nous pria de l’imiter. Et cette table, d’un poids énorme, s’éleva si bien au-dessus de nos têtes, que nous fûmes obligés de nous dresser pour la suivre dans son ascension. Elle se balança quelque temps dans l’espace et descendit lentement sur le sol où elle se posa sans bruit.

Alors, M… alla chercher un grand dessin de vitrail. Il le plaça sur la table et mit à côté un verre d’eau, une boite à couleurs et un pinceau. Puis il éteignit la lampe. Il la ralluma au bout de deux ou trois minutes. Le dessin encore humide était colorié en deux tons, en jaune et en bleu, sans qu’aucun coup de pinceau eût dépassé les lignes tracées.

En admettant que quelqu’un de l’assistance eût voulu jouer le rôle de l’esprit, comment, dans l’obscurité, aurait-il pu manier le pinceau sans sortir des limites du dessin ? J’ajouterai que la porte était hermétiquement fermée et que, pendant le très court espace de temps qu’avait duré l’opération, je n’entendis que le bruit de l’eau agitée dans le verre.

Des coups furent alors frappés dans la table correspondant à des lettres de l’alphabet. L’esprit annonçait qu’il allait produire un phénomène spécial pour me convaincre personnellement.

Sur son ordre, la lampe fut éteinte de nouveau. L’harmonica fit alors entendre un petit motif guilleret, à six-huit. À peine la dernière note avait-elle cessé de résonner, que M… ralluma la lampe. Sur une feuille de papier à musique qui avait été mise près de l’harmonica, le thème était écrit au crayon très correctement. Il n’eût pas été possible à l’un des assistants de le noter dans la nuit absolue sur les portées du papier.

Éparses sur la table, gisaient treize marguerites fraîchement coupées.

— Tiens, dit M…, ce sont des marguerites du pot qui est au bout du couloir.

Comme je l’ai dit tout à l’heure, la porte de la salle où nous étions réunis était restée close, et personne n’avait bougé. Nous allâmes dans le couloir et nous pûmes vérifier, en voyant les tiges veuves de leurs fleurs, que celles-ci provenaient du pot indiqué.

À peine étions-nous rentrés dans la pièce, qu’un spectacle invraisemblable m’arrêta ; la sonnette qui était sur la table s’élevait en tintant jusqu’au plafond ; elle en retomba brusquement dès qu’elle l’eut touché. Cette fois, le prodige avait eu lieu en pleine lumière.

La fin de la séance fut vraiment pénible. Un froid intense, parcourant circulairement la pièce, se répandit sur nos mains.

— C’est le mauvais esprit, dit la jeune fille médium, les traits bouleversés par l’épouvante, protégez-moi !

Elle semblait lutter contre une force invisible. Je saisis l’une de ses mains dans les deux miennes, tandis que le professeur de lycée s’emparait de l’autre. Malgré nos efforts, la pauvre enfant fut renversée sur le sol, et moi-même, à un certain moment, je sentis ma chaise soulevée de terre.

— Ah ! dit-elle, il vient de me mordre ! — Et dégageant sa main gauche, elle nous montra une morsure sanglante qui y était imprimée, et où restaient les marques de cruelles dents.

— Assez, dit l’oncle, quittons la pièce, il pourrait nous arriver malheur.

Le lendemain, avant mon départ, j’allai rendre visite à M…

Il me reçut dans sa salle à manger. Par la fenêtre grande ouverte un beau soleil de juin inondait la pièce de sa brillante clarté.

Tandis que nous causions à bâtons rompus, une musique militaire retentit au loin. « S’il y a un esprit ici, dis-je en riant, il devrait bien accompagner la musique. » Aussitôt des coups rythmés, suivant exactement la cadence du pas redoublé, se firent entendre dans la table. Les crépitements s’évanouirent peu à peu, sur un « decrescendo » très habilement observé, à mesure que se perdaient les derniers éclats des cuivres.

« Un bon roulement pour finir ! » dis-je, quand ils eurent complètement cessé. Et un roulement serré répondit à ma demande, tellement violent que la table tremblait sur ses pieds. Je mis la main dessus, et je sentis très nettement les trépidations du bois frappé par une force occulte.

À ma prière, la table fut ensuite renversée ; je me livrai à l’examen le plus attentif du meuble et du plancher. Je ne découvris rien. »

Toutes ces choses étaient dites par Victorin Joncières avec beaucoup de sérénité et de précision dans le salon aux fauteuils encore vêtus de housses et ouaté d’un recueillement propice aux inspirations musicales. Le visage austère du maître était en quelque sorte reflété sur le mur dans un beau portrait peint par son fils. Devant sa table, près d’un morceau de musique manuscrit, M. Joncières prit les lettres que M… lui envoyait, le tenant au courant des séances presque quotidiennes.

— Voyez, me dit-il, dans celle-ci, il me raconte — ce que je voudrais bien voir par exemple — que le thé a été servi par une main invisible qui dirigeait la théière et remplissait les tasses.

— Y êtes-vous retourné ? lui demandai-je.

— Oui, et quand j’arrivai en gare, je vis de loin sur le quai M… qui me saluait triomphalement, un morceau de papier à la main. Quand je fus descendu, il me montra le numéro de mon wagon que lui avait donné sa nièce. Or, une tromperie était difficile, car M… croyait que j’étais parti de Paris le matin, alors que je m’étais arrêté en route.

Ce soir-là, un employé du télégraphe assista avec sa fille à la séance. — Et votre fils ? lui demanda-t-on. — Il est resté à la maison.

Des coups frappés à ce moment retentirent dans la table. L’employé reconnut le langage du télégraphe Morse. Il devint très pâle. « On m’affirme, dit-il, que mon fils est très mal. » Il partit aussitôt. Le lendemain, en effet, j’appris qu’une fluxion de poitrine s’était déclarée.

D’ailleurs, dans cette maison, les esprits semblent être chez eux. On s’écrie tout à coup : « Tiens, voilà un tel ! » on lui parle et il répond. Tout se passe bonassement « Ah ! c’est papa ! » et le papa déclare qu’il n’est pas content (il n’est jamais content lui) il fait ses remontrances, etc. Mais, en revanche, un médecin parisien venu pour observer ces phénomènes, eut la nuit une telle peur, qu’il dut aller coucher à l’hôtel.



Je demandais à M. Joncières comment avait été obtenu le dessin d’un monstre étrange pareil à une gargouille fabuleuse et qui est signé Satan [7].

— Ceci est très curieux, nous dit-il, M… faisait sa sieste dans sa chambre. Dans une armoire, devant lui, il avait enfermé des morceaux de craie ; à son réveil, il ouvrit les deux battants ; sur l’un ce dessin à la craie était inscrit.

Naturellement nous causâmes, M. Joncières et moi, des différentes interprétations que l’on peut donner à ces phénomènes.

— Je voudrais bien, me dit-il, que ce fussent des esprits… mais je suis dans le doute absolu… J’ajouterai que, depuis, de nombreux faits m’ont démontré l’existence du corps astral, et que j’ai la conviction de la survie, avec la possibilité de communiquer avec les désincarnés. Malheureusement, il y a beaucoup de dupes, et il est assez difficile de démêler la vérité de l’erreur, dans l’état actuel des investigations, faites même de la meilleure foi du monde ».



UN BOULEVARDIER QUI CROIT AU SPIRITISME
ET AU MAGNÉTISME


Opinion de M. Alexandre Hepp.


Les phénomènes psychiques ont en eux une certaine force persuasive, car leur évidence a ceci qui les différencie des autres faits qu’ils peuvent, selon l’interprétation que nous en donnons, modifier profondément nos convictions intimes et nous donner une foi nouvelle. C’est le cas de M. Alexandre Hepp. Ce romancier, qui sait être aussi un brillant chroniqueur, était sceptique et mécréant avant d’expérimenter les étranges pouvoirs des médiums ; il admet aujourd’hui la vie posthume, une communication possible des morts avec nous, et la réalité de l’au delà. Peut-être arriverait-on à expliquer les prodiges, auxquels M. Hepp assista, par la puissance mystérieuse de l’inconscient en lui et en des médiums qu’il observa : ainsi, nous croyons maintenant et par suite de minutieuses expériences, qu’il n’est pas nécessaire de penser à une idée ou à une personne pour que le médium exprime cette idée ou décrive cette personne. Le fond de notre mémoire et même ce que nous croyons avoir oublié peuvent être évoqués ou pénétrés par l’âme seconde des clairvoyants. Mais si l’on ne connaît pas ce que j’appellerai les manœuvres et les ruses de l’inconscient en nous et autour de nous, l’hypothèse d’un esprit extérieur, l’âme d’un mort par exemple, semble assez légitime. — D’ailleurs celui qui, dans un sens ou dans l’autre voudrait dès aujourd’hui, en l’état actuel de nos connaissances trancher la question définitivement, manquerait certes de prudence.



Paris, le 10 décembre 1901.


Mon cher Jules Bois,

Vous voulez bien me demander ce que j’ai pu recueillir d’intéressant pendant les longs mois où j’ai été si fervent d’études psychiques, d’au delà et de spiritisme. Mon impression est que nous sommes peut-être sur le seuil de quelque chose d’immense, et qui modifiera profondément, magnifiquement aussi, les conditions morales de la vie. Rien encore, à vrai dire, ne pourrait être affirmé en fait scientifique et reproductible à volonté ; mais il me paraît qu’on est sur la voie qui permettra quelque jour d’établir expérimentalement par des procédés de laboratoire, l’existence de l’âme et ses modalités.

Ce qui pour moi est acquis, c’est que dans des conditions de rigoureux contrôle, avec un médium désintéressé, et toutes précautions prises pour échapper aux objections qui peuvent venir d’une transmission de pensée, j’ai pu obtenir l’état civil complet de mon père, des souvenirs et détails entièrement personnels à nous deux, des descriptions de lieux où nous avons vécu. Et ce qui précisément constitue le prix de ces expériences, d’ailleurs très répandues, c’est que je m’étais efforcé de ne penser à rien de particulier ou de circonstancié, de façon à laisser à l’esprit communiquant son libre choix, et surtout à n’influer en rien sur les réponses. Ne pensant rien de précis, je ne pouvais rien transmettre.

Cette possibilité d’une transmission de la pensée ayant toujours été d’ailleurs ma préoccupation, j’ai refait, et je dois dire avec assez de succès, l’expérience instituée par Crookes. Nous avons au hasard ouvert un livre, mis la main sur une page sans avoir lu ce qu’elle contenait, et à la fin de l’expérience, la main ôtée nous avons pu constater que tous les mots cachés par elle, et que par conséquent nous ignorions, figuraient dans la lecture faite par l’invisible.

À propos de l’invisible, voici une observation assez curieuse. Madame X… me fit un jour voir une photographie de son père, faite au lit de mort. Tout près de la tête, sur cette photographie, se pouvait constater une petite tache ovale, jaunâtre. En examinant cette tache au microscope, j’observai qu’elle affectait la forme d’une figure, et peu à peu, nettement, m’apparurent des yeux, un nez, une bouche, deux bandeaux sur le front, une sorte de coiffure de paysanne. Oh ! s’écria madame X… mais je la reconnais ! C’est ma grand’mère, c’est la mère de mon père !

Nous fîmes alors chercher un album de famille où devait être restée une photographie de cette mère, mise là il y a plusieurs années, et l’ayant trouvée, je notai que c’était bien le même visage, avec les mêmes bandeaux. Il n’est, à un tel phénomène, qu’une explication, semble-t-il. C’est que au moment même où le père de madame X… expirait, sa mère à lui se trouvait invisiblement présente, et il devait bien y avoir là quelque chose, puisque la plaque photographique a été impressionnée. C’est une hypothèse qui justifie d’ailleurs bien des cas de télépathie et tout à fait d’accord avec la survivance du peresprit.

En ce qui concerne la médiumnité guérissante, à plusieurs reprises, de la façon la plus notable, j’ai pu reconnaître ses effets. Le magnétisme ici n’est pour rien. C’est, si l’on peut dire, une sorte de magnétisme spirituel, car il ne s’exerce que par l’intermédiaire d’un esprit. J’ai vu, chez l’excellente madame Laffineur, des cas nombreux et indéniables ; je les ai suivis pendant plusieurs séances, moi-même je me suis trouvé en éprouver les résultats de la manière la plus caractéristique. J’ajouterai que, ce don, j’ai pu à maintes reprises en faire reconnaître la présence chez moi, si singulier et outrecuidant que cela semble. Mais en y songeant, il n’a rien d’ailleurs de si merveilleux, car il est promis déjà par l’Évangile, et de tous temps il a pu se révéler.

Ce qui avant tout s’impose aux chercheurs, c’est à l’heure présente, la plus grande modération. Il faut se garder des théories et des systèmes ; quelque tentante, et même consolante que puisse paraître une mise en chapelle de toutes ces questions, il s’agit de les laisser d’abord s’affirmer. Ce qui est assez considérable déjà, c*est qu’il y a là des aspects nouveaux, et qu’on ne les puisse nier. Le temps, la bonne foi, l’étude méthodique patiente et noble feront le reste. Pour nous il n’est pas de raisons sérieuses à tirer de certains charlatanismes. Le charlatanisme est à la base de toutes choses. C’est à ceux qui veulent savoir et travailler à prendre leurs précautions.

Veuillez, mon cher ami, me croire affectueusement votre

Alexandre Hepp.




ALBERT BESNARD ET LA TÉLÉPATHIE


Un fait de télépathie rapporté par le peintre Albert Besnard. — La mort du duc d’Orléans prévue par une mourante.


Les confessions des hautes personnalités sont pleines d’enseignements et de force. On les écoute avec respect. Le tort de la plupart des dépositions d’après lesquelles récemment on a voulu former la télépathie, c’est-à-dire la science des pressentiments, c’est qu’elles restent anonymes le plus souvent et que nous ne savons guère l’état mental de celui ou de celle qui nous les communique. Et cependant la télépathie est d’une importance capitale. Il y a intérêt pour tous à ce qu’elle devienne une science réellement. Ses connaissances ne tendraient rien moins qu’à prouver la réalité de notre âme profonde et la possibilité qu’elle a dès cette vie de s’affranchir de la prison organique.

Aussi ai-je reçu avec une véritable joie le document que l’on va lire, signé par le peintre illustre qui est mon ami, Albert Besnard.

M. Albert Besnard, qui est peut-être le plus grand et à coup sûr le plus original et le plus puissant des peintres modernes, dispose d’un cerveau avide de tout connaître. Celui à qui nous devons les fresques de l’École de pharmacie, aussi bien que les fresques de la petite église de Berk, sait goûter la science comme le mystère et pour en faire, selon son devoir et notre enthousiasme, de la couleur et de la beauté. Pareil à tous les Intelligents, il fut tenté par le « spiritualisme », dont il suivait, à Londres, certaines séances, en compagnie de madame Besnard qui est à la fois un sculpteur de talent et un penseur. Aussi comme cet autre artiste, James Tissot, peignit les fantômes matérialisés par le médium Eglinton, M. Besnard a su, à l’occasion, dessiner de délicieux fantômes, mais je crois bien que les « matérialisations » anglaises lui ont laissé quelques désillusions.

Voici la lettre que j’ai reçue de lui à propos de l’au delà et des forces inconnues.



« Paris, 20 octobre 1901.


» Mon cher Jules Bois,

» Je lis avec le plus vif intérêt votre enquête et je vois qu’il n’est que temps de vous raconter l’histoire que je vous ai promise. Je l’ai entendue bien souvent dans mon enfance ; elle est, par conséquent, déjà fort lointaine, et je crois bien que sans nos conversations, je l’aurais oubliée. Voici donc ce que m’a raconté M. B…, en qui je ne puis avoir que la plus grande foi, puisqu’il a été le témoin oculaire du fait dont je vais parler.



Une hallucination véridique.


» C’était le 13 juillet 1842 (cette précision ne m’est pas personnelle, car heureusement pour mon présent, je n’étais pas encore de ce monde). Madame B… était mourante de je ne sais quelle maladie rapide, et d’autant plus mourante que, comme vous le savez, à ces époques reculées, on soignait encore par la diète. La pauvre malade, une jeune femme, n’avait donc pas mangé depuis presque le début de son mal, c’est-à-dire, je suppose, quatre ou cinq jours. Elle avait auprès d’elle son mari et une garde. Il était deux heures. Depuis midi, elle sommeillait comme sommeillent les mourants, lorsque tout d’un coup elle se réveille en sursaut, se dresse sur son séant et s’écrie, haletante d’effroi : — Ô mon Dieu, quel malheur ! Le duc d’Orléans vient de se tuer. — Sans prononcer un mot de plus, elle retombe en arrière sur son oreiller où la reprend son sommeil comateux. Notez que par crainte de la contagion, car je crois bien qu’il s’agissait du choléra qui, paraît-il, depuis 1832, faisait de fréquentes apparitions, depuis le début de sa maladie, on n’avait admis personne auprès d’elle. Sa garde qui la veillait ne l’avait pas quittée depuis la nuit dernière, par conséquent aucun bruit de la rue n’avait pu parvenir jusqu’à elle.

» Saisis de stupeur par la sonnerie brusque de ces paroles dans le silence et la solitude de cette chambre close, M. B… et la garde-malade se demandaient en voyant ce corps redevenu inerte, si la fatigue d’une nuit de veille ne les avait pas illusionnés, lorsque le médecin, entrant à trois heures pour sa visite quotidienne, leur dit : « Vous ne savez pas la nouvelle ? Le duc d’Orléans vient de se tuer à Neuilly sur la route de la Révolte. Son cheval, son cabriolet, etc., etc. » Suivait le récit de la mort du fils aîné de Louis-Philippe. M. B… ne put que répondre au médecin : « Docteur, il y a une heure que nous le savons. » Et se tournant vers le lit où la malade, revenue à son assoupissement mortel, semblait être désormais incapable d’un geste, il ajouta : « C’est elle qui nous l’a appris. »

» Voilà, mon cher Bois, l’histoire que je vous avais promise. M. B… est Jean Brémond, mon vieux maître de peinture ; cette jeune femme qui mourut le lendemain de son mal était la sienne, et le médecin qui la soignait se nommait Vidal et ne vécut pas sans quelque notoriété. »

J’espère que mon récit est clair et qu’il pourra servir à prouver l’improbable…

» Amicalement à vous.
» A. Besnard. »




LES SCEPTIQUES


LES DECEPTIONS DE M. JEAN RAMEAU


« Les déceptions d’un croyant ou les doutes d’un idéaliste », tel pourrait être le titre de la jolie missive que m’a adressée M. Jean Rameau. Celui-ci, qui est, si j’ose le dire, un poète à tous crins, n’est arrivé à un certain scepticisme que par suite des circonstances. C’est qu’il approcha, pendant plusieurs années, les théosophes et les médiums. Il n’y a rien qui vous dégoûte plus de Tau delà que de fréquenter ceux qui en font métier. M. Jean Rameau perdit, à ce contact, le velouté de sa première foi. S’il a renoncé aux rêves du spiritisme, il s’est rabattu sur les pressentiments auxquels il croit. Son évolution est « représentative ». La plupart des chercheurs consciencieux ont dû abandonner aux sectaires ou aux charlatans les croyances exagérées aux manifestations improbables des esprits des morts pour passer à l’étude de l’âme, plus authentique, des vivants. Il y a en elle plus de forces mystérieuses et admirables qu’on ne le croit.

» Comme je vous envie, mon cher Jules Bois, de dévoiler ainsi un coin du mystère, d’essayer de nous faire voir un peu plus loin, un peu plus haut que ne peuvent porter nos pauvres yeux de boue ! Moi aussi, naguère, je me jetai avec passion dans l’inconnu. Vous avez bien voulu me rappeler, l’autre soir, ces années pas très lointaines où je collaborais au Lotus, où j’écrivais des poèmes pour les revues théosophiques. Oui, j’avoue, pendant deux ou trois ans, la science divine m’a obsédé ; j’avoue aussi, non sans tristesse, que je me suis un peu détourné de ces nobles études. Peut-être les Mages qu’il m’était donné de voir, les esprits désincarnés qui voulaient bien se révéler à moi en de solennelles pénombres, furent-ils cause de mon découragement et de mon brusque arrêt en cette voie.



Lacenaire et l’artilleur.


» J’ai eu, en effet quelques déceptions parmi eux. Ainsi je me souviens d’une séance où l’on évoquait les esprits dans une pièce obscure. Nous étions une douzaine de jeune» gens. Dans le nombre, il y avait un artilleur qui s’était débarrassé de son sabre et l’avait posé sur un canapé avant de procéder avec nous à révocation. Or, tout à coup, cet artilleur prit un air inspiré, s’empara de son sabre et bondit vers nous en dégainant. Il parait qu’un esprit venait de descendre en lui, malheureusement c’était l’esprit de Lacenaire.



Un esprit faussaire.


» Une déception d’un autre genre m’était réservée quelques jours plus tard. Un de mes camarades, qui avait une céleste fiancée, reçut de celle-ci un apport de fleurs accompagnées d’une poésie fort tendre, toute cliquetante d’étoiles et parfumée de roses de Tau delà. On voulut bien me demander ce que je pensais de cette poésie. Je déclarai qu’elle me paraissait fort belle et tout à fait digne de ses origines éthérées, et j’engageai mes amis les théosophes à la publier dans leur Revue. Ils la publièrent. Huit jours après, le directeur de la Revue reçut une réclamation d’Armand Silvestre ; le poème de la céleste fiancée était de lui !

» Qu’est-ce que cela prouve ? direz-vous peut-être. Hélas ! rien. Qu’il y a de mauvais plaisants partout ? Il n’est pas besoin de raconter ces petites histoires pour qu’on en soit convaincu.

» Quant à moi, je suis toujours persuadé que la science officielle est encore très jeune et qu’elle ne connaît pas la millième partie de ce que nos descendants connaîtront un jour, de ce que l’on connaît peut-être déjà sur des planètes plus mûres, en des régions plus rapprochées de la lumière. Je me garderai donc bien de nier quoi que ce soit. Le surnaturel d’aujourd’hui peut très bien être le naturel de demain.



Le souffle télépathique de la petite amie.


» Si personnellement je n’ai ni phénomènes de double vue, ni de révélations télépathiques à mon actif, je possède un ami digne de foi en qui j’ai confiance comme en moi-même et qui m’a raconté le fait suivant : pendant quelques années, il fut aimé d’une jeune femme très mystique pour qui la télépathie ne faisait aucun doute. Mon ami était incrédule. La jeune femme jura qu’elle le convertirait et, pour cela, elle promit de se révéler à lui, de temps en temps, quand ils seraient séparés. Elle ferait sentir sa présence par son souffle très léger qui lui frôlerait le front. Or, mon ami, qui paraît rebelle à toute suggestion, assure qu’il a senti en effet ce souffle troublant aux heures où la jeune femme pensait intensément à lui, à deux cents lieues de l’endroit où elle se trouvait.



La lettre pressentie.


» Je vous ai déjà dit que, personnellement, je n’avais jamais été l’objet d’une communication télépathique. Il y a pourtant une chose qui m’émeut : chaque fois que je pense violemment, et sans raison plausible, à une personne perdue depuis longtemps de vue et de souvenir, je suis à peu près sûr que cette personne est en train de m’écrire en ce moment même. En effet, vingt-quatre heures après, je reçois généralement une lettre d’elle. J’ai fait cette remarque plus de vingt fois et elle me laisse toujours rêveur.

» Recevez, mon cher Jules Bois, une bien affectueuse poignée de main.

» Jean Rameau. »


M. Jean Rameau a beau avoir été déçu ps des farceurs ; il n’en reste pas moins, en bon poète, fidèle au mystère. Il admet, d’accord avec les néo-platoniciens, l’évolution des âmes en des mondes meilleurs ; il n’est plus spirite, mais, comme Camille Flammarion, il demeure spiritualiste. S’il est devenu sceptique envers certains phénomènes souvent trop grossiers et douteux, c’est en quelque sorte par force et contre son gré. Il n’en croit pas moins au souffle télépathique de la petite amie, sans doute parce qu’il le confond avec le souffle de la muse. Le miracle de l’inspiration est tout près du miracle de l’amour.


LES DOUTES DE M. JULES LEMAÎTRE SUR LA TÉLÉPATHIE & LES ENVOÛTEMENTS


Les conférences de Jules Bois à la Bodinière. — La télépathie ne serait-elle que coïncidence ? — L’envoûtement collectif des bonnes volontés.


M. Jules Lemaître ne s’en laisse pas accroire ; il flaire avec quelque méfiance les sciences psychiques. Il en est pourtant curieux jusqu’à un certain point et plus qu’il ne veut le dire. Plusieurs fois je l’aperçus m’épiant avec bienveillance d’ailleurs, mais avec scepticisme, pendant mes conférences à la Bodinière sur la télépathie et l’envoûtement. Quoique en désaccord sur des questions capitales, comme on sait, avec M. Anatole France, il se rencontre avec lui, dans le doute en face des grands problèmes mystiques. M. Jules Lemaitre est, en effet, un des rares qui n’admettent guère la télépathie. Autant il est mal porté — et à juste titre, — d’être spirite fanatique, autant il est à la mode de faire les yeux doux à la télépathie. Voilà enfin un merveilleux de bon ton. N’importe, M. Jules Lemaitre n’a pas voulu donner dans ce snobisme, car ce serait pour lui un snobisme seulement, puisqu’il n’a aucun goût pour les hallucinations véridiques ou non.

Voici telle quelle, écrite de sa main, son opinion. Je la transmets à mes lecteurs.


« Vous savez que, depuis quelques années, M. Jules Bois s’est fait, de l’occultisme, une agréable, et piquante a spécialité. » En jolies phrases très « écrites », il avertit les « belles madames » qu’il y a « entre ciel et terre, » selon le mot de Shakespeare, « plus de choses que n’en peut comprendre notre philosophie. » Il leur développe avec suavité les rites obscènes et sanglants de la messe noire et les diverses facons de faire apparaître le diable. Ce jeune Phocéen à l’œil vif et doux n’a rien du tout d’an sorcier, et son aspect n’est point ténébreux. Je fus l’entendre mercredi dernier à la Bodinière. L’assemblée était élégante et nombreuse. Onctueux, harmonieux et malin, d’un ton de prêche et d’une voix chantante, avec un léger accent méridional qui abrège les diphthongues et entr’ouvre les é fermés, il nous dit ce que c’était que l’envoûtement en général et, en particulier, l’envoûtement d’amour.

» Il nous pria d’abord de considérer que l’envoûtement moral, c’est-à-dire l’influence d’une volonté sur une autre, est un fait des plus communs : qu’on a vu souvent une volonté forte s’emparer d’une volonté faible, l’entraîner, l’envelopper; et, à ce propos, il eut le tort de faire venir le mot « envoûtement » du mot latin involvere. Puis, quittant les métaphores, il en vint à la description de l’envoûtement traditionnel, qui est l’envoûtement de haine.

» Vous connaissez l’opération. On prend de cire vierge, c’est-à-dire qui n’ait pas servi d’autres usages ; car, étant vierge, elle pour mieux s’imprégner de votre volonté. Avec cette cire, vous façonnez une figurine à la ressemblance de l’être que vous haïssez. Vous l’habillez de morceaux d’étoffe empruntés aux vêtements de votre ennemi ; si vous pouvez vous procurer quelques-uns de ses cheveux et une de ses dents pour en meubler le crâne et la bouche de ladite poupée, c’est au mieux. Après quoi, tout en récitant des formules magiques d’imprécation, vous charcutez longuement, avec des épingles ou des aiguilles à tricoter, les diverses parties du corps et, spécialement, le visage de la statuette (in vultum) ; et votre ennemi ressent les plus atroces douleurs aux endroits correspondants de son corps et de son visage. Enfin, vous jetez la statuette dans le feu, et votre ennemi meurt du coup.

» Cependant, il arrive quelquefois qu’il n’en meurt pas, » ajoute M. Jules Bois avec un sourire qui lui vaut immédiatement ma sympathie.

» L’opération décrite, M. Jules Bois annonce qu’il en va donner « l’explication psychologique, puis l’explication scientifique. » Il l’explique, dis-je, après avoir confessé qu’elle n’a pas accoutumé de réussir : et peut-être y a-t-il là une petite contradiction.

» J’avoue que je n’ai pas très clairement compris l’« explication psychologique ; » M. Jules Bois non plus, à ce qu’il m’a semblé. Entendons-nous : ce qui est à expliquer ici, ce n’est pas l’antique illusion, commune aux nègres fétichistes et à quelques-unes des élégantes habituées de la Bodinière, qui nous fait insérer une âme dans des objets inanimés et leur attribuer une vie, un pouvoir et des propriétés qu’ils n’ont point. Ce dont il faudrait nous rendre raison, ce serait l’opération même de l’envoûtement, — si elle réussissait. Or, je ne pense pas que la réussite en ait jamais été constatée, et le jeune mage de Marseille nous l’explique tout de même ! C’est cela qui m’a un peu déconcerté.

» Il est vrai que son « explication psychologique » ne le compromet guère. Elle est excessivement vague. Elle m’a paru revenir à ceci : « Tout se tient dans le monde ; les âmes agissent les unes sur les autres ; les corps pareillement ; et les âmes sur les corps, et les corps sur les âmes. Tout mouvement se prolonge et a des retentissements à l’infini. Tout est mystère… Tout est possible… Qui sait ?… Que savons-nous ?… Et voilà pourquoi votre fille est muette, et pourquoi on peut tuer un homme en charcutant son effigie. »

» L’« explication scientifique » est plus… imposante. Selon M. Jules Bois, V a extériorisation de la sensibilité » et la « télépathie » rendraient aisément compte du succès, — supposé, — de l’envoûtement.

» Le jeune et intrépide démonologue nous rappelle que des savants « très sérieux », s’exerçant sur des malades, ont pu transporter hors des corps de ces pauvres diables, à plusieurs centimètres de distance, le siège invisible de leur sensibilité ; puis mettre cette sensibilité elle-même en bouteille, ou l’incorporer dans un morceau de cire : en sorte que le sujet, parfaitement insensible si on lui piquait la peau, souffrait cruellement si l’on agitait l’eau ou si l’on transperçait la cire, et qu’il tombait en pâmoison si l’on jetait l’eau ou la cire dans le feu.

» Moi, je veux bien. Seulement… j’ai assisté plusieurs fois à ces séances de sorcellerie « scientifique », et j’affirme que, chaque fois, ou les expériences ont raté (et notamment celle de l’extériorisation de la sensibilité), ou, quand elles réussissaient, elles pouvaient s’expliquer entièrement, soit par la complicité et la rouerie du « sujet », soit par l’innocence et la crédulité de l’expérimentateur. Je ne dis rien de plus : je ne doute point de la sincérité des savants dont M. Jules Bois a aligné, en guise d’arguments, les noms respectables ; mais je voudrais être plus persuadé de leur sang-froid et de leur lucidité d’esprit. Et comme je ne puis pas recommencer moi-même leurs expériences (serais-je sûr, d’ailleurs, d’y demeurer plus lucide et plus clairvoyant qu’ils n’ont peut-être été ?), je suis bien obligé de suspendre mon jugement. Je ne nie pas ; je sais que nous ne savons pas tout ; mais je crois savoir quelles choses nous ne savons pas.

» Quant à la « télépathie », sur laquelle les Anglais s’excitent en ce moment, c’est, tout en gros, l’apparition, à travers de grandes distances, d’une personne à une autre. Cela se passe généralement quand la personne apparue est sur le point de mourir. On conserve, dans beaucoup de familles, le souvenir de phénomènes de ce genre. Et cela est mystérieux, sans être, proprement, « extraordinaire ; » car l’hallucination est « un fait. » Ce qui est singulier, c’est que l’hallucination survienne, quelquefois, juste au moment de la mort de l’être lointain qui vous devient tout à coup présent. Mais, naturellement, on ne retient que ces coïncidences et on néglige les cas d’où elles sont absentes. Ce qui serait décidément « extraordinaire, » ce serait qu’une personne éloignée de nous nous apparut à l’heure qu’elle voudrait et par un effort de sa volonté. Et je ne pense pas qu’un fait de cette espèce ait encore été constaté « scientifiquement. »

» Quoiqu’il en soit, — et voulant bien oublier que l’envoûtement n’a aucun besoin d’être expliqué puisqu’il n’est pas certain qu’il ait jamais produit son effet, — je ne vois pas trop quelles lumières l’extériorisation de la sensibilité et la télépathie, phénomènes douteux eux-mêmes, apporteraient dans la question. Car, jusqu’ici, on n’a pu extérioriser la sensibilité que de gens malades, très malades, et à de fort petites distances : le truc ne serait donc d’aucun secours contre un ennemi éloigné et sain. Et, d’autre part, la télépathie, si nous admettons qu’elle se puisse pratiquer « à volonté » et que nous soyons capables de tuer de loin un ennemi à force de le vouloir, rendrait tout à fait inutiles la poupée de cire et les piqûres. Alors ?…

» Le jeune et doux occultiste passe à l’envoûtement d’amour, dont les rites sont, à peu de chose près, les mêmes que ceux de l’envoûtement de haine. La seule différence, c’est que l’amoureux tripote, torture et lie la statuette de cire, non pour faire du mal au modèle, mais pour en prendre possession, et qu’il la jette au feu, non pour tuer l’objet aimé, mais pour faire a fondre » son cœur.

» La péroraison du discours a été fort brillante. Revenant à l’envoûtement métaphorique, que personne ne nie, M. Jules Bois nous a assurés que « l’envoûtement collectif des bonnes volontés créerait le salut du monde. » Et cela est ingénieusement dit ([8]). »

Cependant l’enquête que je fis paraître au Matin semble avoir ébranlé les convictions négatrices de M. Jules Lemaître. L’éminent critique ne s’oppose plus en principe à ces études. Comme ses voisins dans la deuxième partie de ce livre, consacrée aux sceptiques, il se contente, d’ignorer et d’attendre. Voici son dernier billet.



« Cher monsieur Jules Bois,


» Si je crois au spiritisme et à la télépathie ? Je ne sais pas ; je n’ai « aucune anecdote personnelle à cet égard. » J’ignore, voilà tout, mais quoique ignorant, je n’ai aucun parti pris.

» Croyez à mes sentiments dévoués.

» Jules Lemaître.
» 22 octobre 1901. »


LE MONISME DE CLÉMENCE ROYER TENTE DE REMPLACER LE SPIRITUALISME ET LE MATÉRIALISME


Madame Clémence Royer fut une grande métaphysicienne ; que dis-je, elle est le « dernier métaphysicien. » Elle révéla Darwin à la France par une traduction célèbre et, on peut dire, le devança par des livres originaux. M. Renan lui reconnut « presque du génie » ; et elle en eut, et du plus mâle. Elle était familière avec toutes les branches de la science ; en cette époque timorée et minutieuse où chacun se spécialise et ne craint rien tant que de formuler une idée générale ou une opinion, elle fut la seule sachant rassembler ces éléments épars pour les coordonner et construire avec eux une doctrine cohérente ; en fait elle nous a donné avec la Constitution du monde, la seule métaphysique de la physique qu’ait encore essayée l’humanité. Madame Clémence Royer est moniste ; c’est l’évolution supérieure à laquelle aboutissent le matérialisme et le positivisme en des intelligences assez vastes pour planer encore dans les déserts aériens de la philosophie.

Le monisme avait déjà été formulé, sans que le nom pourtant en fût prononcé, dans la préface de Justice dès 1869 par M. Sully Prudhomme. Mais il était proposé comme un accord supérieur entre le matérialisme et le spiritualisme, antagonistes surtout dans leurs formules, tandis que le monisme de madame Clémence Royer semble être plutôt un matérialisme transcendant et tend à considérer le mécanisme, ou pour mieux dire l’explication donnée par l’hypothèse mécaniste comme la solution applicable à tous les phénomènes de l’univers, même aux psychiques et aux moraux.

Le merveilleux n’a donc pas de place dans le système de madame Royer qui pense rendre compte de tout par l’observation et la raison.

Quelques mois avant sa mort encore bien récente, je reçus d’elle cette page solide et de grande envolée.



Pas de forces inconnues.


« Monsieur et ami,

» Je n’ai pas assez étudié, par le menu, les questions que vous me soumettez, pour vous donner des réponses fermes. Tout ce que j’ai lu sur ces problèmes n’a pu que me laisser des doutés sans arriver à me former des convictions et sans dissiper mes méfiances. Comme impression générale, je trouve que tout cela sonne faux et contient une grande part d’illusion. Si certains phénomènes sont démontrés, leur explication reste à trouver et me paraît devoir être très complexe. Mais loin de supposer l’existence de forces inconnues et de lois nouvelles, ils semblent être plutôt les effets, un peu différents et plus extrêmes, de lois et de forces connues.

» L’hypnose ne diffère point essentiellement du rêve et du somnambulisme spontané, dont l’explication, il est vrai, reste également inconnue. Nous voyons tous les jours la suggestion à l’œuvre dans l’éducation, l’instinct d’imitation, l’influence de l’exemple ou du conseil. Ce n’est qu’un résultat plus frappant de l’autorité que les volontés fortes exercent sur les volontés faibles par la parole et le commandement, et qui, dans l’état de somnambulisme provoqué, devient d’autant plus puissant que la volonté du sujet est alors désemparée et anéantie. Nous ne savons pas davantage comment notre cerveau commande à notre main que nous ne savons comment nos magnétiseurs se font obéir de leurs patients.



Le merveilleux est une chimère.


« Quant à la télépathie et au commerce des morts avec les vivants, cela me paraît être surtout le domaine des imaginations surexcitées. Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on croit aux rêves.

» J’ai eu moi-même un rêve que j’ai pu considérer comme un avertissement télépathique, parce qu’il s’est trouvé correspondre à une réalité douloureuse dont je demeurai fort impressionnée. Mais depuis, j’ai eu d’autre rêves analogues, qui m’ont également émue, et qui pourtant n’ont eu aucune réalisation.

» Bien des fois, j’ai eu ou cru avoir des pressentiments. Presque toujours ils se sont trouvés faux. Avec moins de bonne foi et de conscience critique, j’aurais pu aisément oublier toutes les occasions où ces pressentiments m’ont trompée, et ne me souvenir que de ceux qui se sont trouvés vrais.

» L’esprit humain aime à s’abuser. Il en a la longue habitude héréditaire, cultivée avec soin par ceux qui l’ont exploitée. Toute notre éducation, l’influence de notre milieu social nous prédisposent si bien à croire au merveilleux, nous le rendent si agréable, presque si nécessaire, qu’il faut une grande force de volonté pour réagir contre ces plis pris de notre organisme cérébral.



La matière n’existe pas plus que l’esprit.


» Quant à la grande querelle séculaire du matérialisme, qui trouve un nouveau champ de bataille sur le terrain des phénomènes magnétiques, comme tant d’autres, elle repose sur une dispute de mots. C’est une question mal posée par des gens de peu de logique, qui ne savent pas même distinguer entre un sujet et un attribut. Même notre grand Descartes s’y est fort fourvoyé.

Ce que nous appelons la matière n’existe pas plus que ce que nous nommons l’esprit. Ce ne sont que deux entités imaginaires qui ne correspondent à aucune réalité. Il y a des phénomènes physiques et des phénomènes psychiques qui se manifestent dans ce que nous appelons les corps, et qui sont les résultats des activités d’un substratum inconnu que la raison seule atteint, mais qui échappe à notre expérience.

De ce que nous appelons la matière, nous ne connaissons que les forces qui sont les activités externes de ce substratum inobservable de l’être dont notre entendement affirme la réalité nécessaire. Nous ne connaissons l’esprit que par les réactions internes de ce même substratum contre les forces externes dites matérielles ou physiques. Les deux ordres de phénomènes s’enchaînent, sont réciproquement cause et effet dans le devenir perpétuel des choses.

» Tout ce qu’on peut affirmer, c’est que les centres d’où émanent les forces actives externes, aussi bien que leurs réactions psychiques internes, sont multiples et en nombre indéfini, qu’ils agissent extérieurement les uns sur les autres par le contact, prenant ainsi réciproquement connaissance de leur existence et des limites qu’ils s’imposent mutuellement dans le partage de l’espace ; mais que si chacun de ces centres de forces a conscience de sa propre existence et de ses réactions sur tous les autres, en revanche ils s’ignorent réciproquement et comme esprits restent incommunicables.

» Seuls les organismes complexes que nous désignons sous le nom d’êtres vivants, parce que chez eux la vie se manifeste avec une intensité spéciale, au moyen de signes conventionnels constituant un langage toujours défectueux, peuvent, non sans difficulté, se traduire les uns aux autres leurs émotions, leurs sentiments, leurs volontés, et même leurs idées, toujours plus ou moins entachées d’erreurs.

» C’est cette imperfection fatale de tout langage qui perpétue les disputes humaines, personne ne comprenant jamais celui qui parle, comme il se comprend lui-même.



Une seule substance.


» Le monde physique et le monde psychique, se pénétrant ainsi réciproquement, sont inséparables. Tout esprit est corps et tout corps est esprit, animant une entité unique par essence, multiple comme nombre, que, pour éviter les sophismes verbaux, il faut nommer la substance, à la fois centre de forces matérielles et de réactions mentales, en chacune de ses parcelles individualisées nommées atomes ou monades.

» J’ai du reste la conviction profonde que tout ce qui, dans notre monde, paraît encore merveilleux, s’expliquera complètement par les lois et les forces purement mécaniques.

» Clémence Royer. »


L’ENVOUTEMENT D’AMOUR JUGÉ PAR COLOMBA



Les merveilles de la science excitent l’imagination. — Ce que femme veut Dieu le veut. — Les sorciers sont souvent de très bonne foi.


M. Henry Fouquier est mort aujourd’hui. Mais la clarté et la finesse de son jugement valent toujours pour nous. Cet éminent chroniqueur, généralement indifférent aux prétentions de l’occultisme, voulut bien, comme Francisque Sarcey d’ailleurs, accorder aux conférences que je donnais à la Bodinière sur les sciences psychiques le crédit de son attention. Voici une page sensée et charmante, sceptique naturellement, (mais pas autant qu’on aurait pu le présumer) sous la signature de Colomba dans l’Echo de Paris. Cette page est d’autant plus intéressante que, parlant de l’envoûtement d’amour et de haine, si excitant pour toute femme et pour les parisiennes spécialement, Henry Fouquier porte le débat jusqu’au miracle en général et au satanisme en particulier.

Laissons parler Colomba elle-même :


« Un nouveau sport nous est né. On « envoûte ! » Notre excellent confrère M. Jules Bois a mis la chose à la mode. Du livre, il passe à la conférence, et le voilà qui enseigne à notre génération qui ne s’étonne de rien les procédés de l’envoûtement d’amour et de l’envoûtement de haine.

» Sur ces affaires, nous en étions longtemps restés aux récits d’Alexandre Dumas père. Dans un de ses romans, la Reine Margot, je crois, il nous montrait la superstitieuse et ambitieuse Catherine de Médicis allant « envoûter », moitié sorcière, moitié politique, chez son complice Ruggieri, empoisonneur et astrologue. Mais ces sorcelleries romantiques nous laissaient un peu froids et nous paraissaient démodées. Voici qu’elles reviennent à la mode. Notre prétendu progrès n’est qu’un éternel recommencement.

Les philosophes qui ont voulu demander à la science seule les éléments de tout progrès se sont gravement trompés quand ils ont pensé que les découvertes scientifiques porteraient un coup définitif à ce qu’ils appellent les superstitions. C’est le contraire qui a eu lieu et la chose s’explique fort bien. Les merveilles de la science, en effet, ont pour résultat d’exciter l’imagination. Des choses qu’on regardait comme chimériques, comme de simples rêves de fous, se réalisent. On parle à distance, on corresponde des milliers de lieues » on arrive, maintenant, à voir à travers les corps opaques. L’esprit humain en conclut que les bornes de l’impossible sont reculées et que, dans l’ordre moral, les forces de la volonté peuvent aussi être grandies et atteindre une intensité inconnue jusqu’ici et une action nouvelle. Toute la théorie de l’envoûtement est là. Les statuettes, les aiguilles ne sont rien. L’agent essentiel, c’est le vouloir, et la formule de cet art diabolique se trouverait dans le dicton populaire : « Ce que femme veut, Dieu le veut ! »

J’ai le regret, ayant toujours été un peu lente à suivre la mode, de ne pas croire à l’efficace des opérations magiques. Si quelque personne, ne m’aimant pas, s’avisait de baptiser un crapaud de mon nom (c’est une des formes classiques de l’envoûtement) et de torturer ensuite la malheureuse bête, je doute fort que ces tortures puissent m’atteindre. Mais ces exercices ne sont pas sans avoir une influence sinon sur ceux qui en sont l’objet passif, du moins sur ceux qui y prennent une part active. Ils excitent et troublent l’imagination. Il est certain que lorsque les seigneurs, souvent prêtres et moines, envoûtaient publiquement les images des Valois, cette cérémonie était un terrible moyen de propagande politique. Les sentiments violents, la haine ou l’amour, demandent à l’imagination plus volontiers encore qu’à la raison les moyens de se satisfaire. Quand nous gardons, que nous contemplons, que nous baisons les objets qui nous viennent d’un être aimé, portraits, dentelles, fleurs fanées, cheveux coupés pour nous, que faisons-nous, en somme, si ce n’est un envoûtement ingénu ?

Quant aux opérations d’ordre franchement magique, un problème se pose pour moi. Les hommes, souvent très lettrés, très instruits, qui prétendent pénétrer le monde invisible, en avoir la connaissance et même lui donner des lois, ces hommes sont-ils des dilettanti un peu fumistes qui savent les faiblesses humaines et s’en divertissent, ou bien sont-ils de bonne foi ? Le problème est des plus difficiles à résoudre, car il y a quelque sottise à le trancher d’un mot. Le pharmacien Homais, dont le règne est menacé (on le voit trop à l’œuvre dans la politique), nous dirait tout net que tout ce qui est mystérieux est affaire de charlatanisme ou de folie. Mais, de tout temps, il y a eu des « charlatans » qui ont poussé le dévouement jusqu’à en mourir, comme ce Peregrinus dont Lucien nous dit l’aventure étrange : et, quand on meurt pour quelque chose, il est difficile qu’on vous fasse passer pour un farceur. Quant à la folie, c’est un mot dont il ne faut pas abuser, à moins de vouloir que le monde entier ne soit que petites-maisons ! Quand on taxe de folie les mystiques de tout genre, on oublie que le christianisme, n’existe officiellement que par la plus étrange des croyances mystiques, par l’envoûtement le plus singulier qui se puisse rêver, puisqu’il consiste à contraindre Dieu à s’incarner en réalité dans un objet matériel, l’hostie, et cela par le simple effort de la volonté d’un homme, le prêtre. Je pense donc que les « sorciers » sont souvent de très bonne foi, et que même s’il y a quelque pose dans leurs allures, et s’ils sont, comme tous les hommes, obéissants à leur vanité ou à leur intérêt, on n’en saurait conclure sans trop de rigueur qu’ils sont menteurs conscients et farceurs émérites. Ce qu’on offre, comme article de foi, à nos imaginations, n’est pas plus étrange que ce qui a été accepté par les plus grands esprits de l’humanité. Et l’Eglise, dont la politique a toujours été une merveille, s’est bien gardée de nier les « miracles » de l’occultisme. Elle s’est contentée de les attribuer à la puissance de Satan. Entre les manichéens et les catholiques, il n’y a qu’une nuance, une question de plus ou de moins ».


LE SPIRITISME EST L’ENNEMI DU SPIRITUALISME ET DE LA SCIENCE


(OPINION DE M. LIONEL DAURIAC)


Charles Renouvier croit aux esprits, mais raille les spirites. — Le Fétichisme des spirites. — Les spirites ne sauraient être considérés comme des observateurs. — Le Médium est un aliéné au sens propre du mot, d’après la définition qu’en donnent les spirites. — Les médiums devraient se contenter d’être des sujets.


Un subtil adversaire du spiritisme, c’est M. Lionel Dauriac. Son opinion est d’autant plus intéressante que théoricien et psychologue de carrière, il est membre de sociétés d’hypnologie et fréquente volontiers les réunions discrètes du spiritualisme moderne où les jolies femmes ne manquent pas. Ainsi le théoricien est devenu praticien. Je crois bien que M. Dauriac s’est donné la tâche de sauver par le raisonnement quelques-unes des plus originales et des plus intelligentes parmi les adeptes de cette superstition nouvelle. J’espère qu’il y réussira ; en tous cas sa consultation mérite d’être lue par tous, car elle n’émane pas, — comme c’est le cas de certains, — d’un cerveau de parti-pris, indifférents aux nouveautés de la psychologie. Je me rappelle qu’avec M. de Rochas et moi, il voulut bien s’attacher à découvrir quel service par exemple l’hypnotisme pourrait rendre à la musique et à l’art plastique. L’hypnotisme en effet permet d’enregistrer sur un organisme humain presque aussi fidèlement qu’avec un instrument de physique des vibrations verbales et des rythmes. Il peut devenir par le geste et l’expression le traducteur inconscient des émotions éternelles suscitées par la voix, le chant, un instrument ou un orchestre.

Voici, résumée aussi brièvement que possible, l’opinion de M. Lionel Dauriac sur les phénomènes « spirites » :

1° Y-a-t-il des esprits. ? Les mondes et les intermondes sont-ils « peuplés de démons, » ainsi que le pensait le Milésien Thales ? Ceux que nous avons perdus ne continuent-ils pas de vivre tout près de nous ? Continuent-ils de s’apparaître à eux-mêmes » de percevoir ce qui se passe sur notre planète, dans les lieux qu’ils fréquentèrent ? Leur immortalité non seulement psychique mais physique ne peut-elle se concevoir soumise à des conditions qui nous en rendent l’expérience directe impossible ? Telle est l’opinion soutenue par Ch. Renouvier vers la fin de son Second essai de critique générale. Il n’est pas de plus ferme croyant en ta vie future que ce penseur dont le nom comptera parmi les plus grands de la pensée contemporaine. Et pourtant si vous voulez exciter sa verve railleuse, parlez-lui d’occultisme et de spiritisme. Vous le trouverez, sur ce point, inébranlablement incrédule. Je ne suis pas, moi, ce qui s’appelle un incrédule, mais je reste sceptique.

2° Je reste sceptique en ce qui concerne l’existence des esprits tout en ne la déclarant pas impossible. J’estime qu’attribuer à des « esprits » les phénomènes extraordinaires dont leur intervention est censée être la seule cause, c’est qu’on le veuille ou non substituer à ce que l’on croit être une explication, une « inexplication véritable ». C’est, dirai-je avec Auguste Comte, se mettre dans un état d’esprit théologique ou fétichique pour trouver la raison d’un phénomène physique. On rit de l’enfant qui bat la chaise parce « qu’elle lui a fait mal ». On ne rit pas de l’homme adulte quand il parle de l’esprit qui fait tourner la table. Ils sont pourtant, l’un et l’autre, logés à la même enseigne.

3° Je reste sceptique en ce qui concerne l’existence des phénomènes occultes, envisagés dans leur stricte « phénoménalité » — Je n’en ai donc jamais vu, de ces phénomènes ? — Au contraire. J’en ai vu, et de tout genre, et dans des conditions telles que tout soupçon de supercherie consciente m’est défendu ; Mais voir « ce qui s’appelle voir » est une chose ; savoir en est une autre, et qui implique le contrôle. Qui ne contrôle pas ne constate véritablement pas. Je puis comme pas mal de gens de ma connaissance, extraire de ma mémoire maint souvenir de faits aux allures extraordinaires ou même absurdes. Mais je ne me reconnais pas le droit de faire sortir ces faits de ce que je me permettrai d’appeler l’état anecdotique. Aussi n’en ai-je jamais tenu compte dans mes travaux ou dans mes recherches.

4° Sceptique sur les deux points que je viens de toucher, il en est un troisième en lequel mon scepticisme fait’place au plus intraitable dogmatisme. Je refuse péremptoirement aux pratiquants du spiritisme le titre d’observateurs dont ils se prévalent et l’autorité qu’ils s’arrogent. Aussi bien ces soi-disant observateurs se contredisent, car en même temps qu’ils se prennent pour des gens de laboratoire ils s’appellent médiums. De plus ils reconnaissent que pour faire métier de médium il faut dépouiller la personnalité. Ainsi de leur propre aveu, tous les médiums sont des aliénés au sens propre du terme. Or ce n’est pas aux aliénés qu’on demande une pathologie de l’aliénation. On les interroge, on les écoute : on enregistre leurs réponses à titre de documents pathologiques, mais ou se défend de les croire sur parole. Telle est l’attitude qui conviendrait à l’égard des médiums le jour où cessant de se prendre pour des opérateurs ils consentiraient au modeste rôle de « sujet ». Ce jour est encore lointain.

Lionel Dauriac.
Professeur honoraire de l’Université de Montpellier.

Sienne, 4 septembre 1901.


LE MYSTÈRE DANS LE BOUGE


(ARISTIDE BRUANT)


L’âme et le sang. — Le mysticisme serait le résultat de l’alcool, de l’absinthe et du tabac. — La mère d’Aristide Bruant eut un pressentiment télépathique. — Le sabbat au village.


… Je retrouve ces notes écrites il y a près de dix ans. Je les insère dans cette enquête un peu grave et parfois abstraite, afin que toutes les faces de l’opinion soient représentées.


« — Qu’est-ce que tu veux, toi ?

J’explique à Aristide Bruant qui n’avait pas encore quitté Paris et tenait alors le fameux cabaret du Mirliton sur les boulevards extérieurs qu’elle serait intéressante par contraste, à propos du mystère, l’opinion d’un chanteur populaire et brutal, tel que lui.

— Je n’ai d’opinion, sur personne, sur rien, même pas sur moi, — eh bien ! es-tu content ?

Je m’asseois dans la pièce obscure où s’éparpillent des volumes près de petits bocks ; à côté, une brune épaisse avec d’énormes yeux sommeillants sursaute quand j’entre et me montre une statue triste sur la cheminée :

— Saint Cloud, le patron de la V…

Bruant s’assied sur le banc et me regarde d’un regard comme impersonnel, triste et bon :

— Tu crois à quelque chose cependant ? repris-je.

— Oui, oui… je crois à la peau, — à la peau avant tout, à la viande et à la terre.

— Et Dieu ?

— J’ai cru en Dieu tant que j’ai cru aux revenants, et maintenant je ne crois qu’à ce que je vois, à ce que je sens et à ce que je tiens dans la main.

— Et la vie future ?

— Il n’y a rien, absolument rien. À la mort l’âme s’en va avec le sang, l’âme c’est le sang.

— Tu n’as donc jamais assisté à des faits surnaturels ?

— Je n’ai jamais rien vu, je ne tiens pas à voir. Dans le temps, Mac Nab avait voulu me conduire à des tables tournantes ; mais moi, je ne veux pas de ça.

— Cependant tu as rencontré des mystiques, même des mages.

— Il y a des gens qui sont fous. Les mages sont tous des fumistes… j’ai connu Encausse Papus à dix-sept ans, il cherchait sa voie, et il était maigre ; la magie, ça l’a engraissé. V’là tout.

— Tu dis que tu ne crois à rien, mais cependant dans tes vers, il passe souvent des souffles de foi ?

Bruant me regarde en face avec un air mi-goguenard, mi-inquiet.

— C’est pas vrai… Dis-moi où… C’est pas de moi… Tu es saoul. Et pourtant j’ai reçu une éducation religieuse au lycée de Sens avec l’aumônier : J’en ai gardé une impression de première communion… « quand j’allais communier à Sainte-Marguerite… »

— Et que ressentais-tu ?

— J’étais troublé par la griserie de l’encens… la peau… toujours la peau… je te dis que je n’ai jamais rien vu. Une fois cependant je marchais dans la campagne… au milieu du bois j’ai eu peur… je devais prendre le train… il était minuit… je me suis mis à courir… je ne sais pas ce que j’avais, et pourtant j’ai pas peur d’un homme.

— Et de quoi avais-tu peur ?

— J’avais peur des choses étendues, des arbres, de moi.

— La peur était donc pour toi, comme pour les peuples primitifs, la source d’une certaine croyance, et ton mysticisme…

— Eh ! laisse-moi donc tranquille avec ton mysticisme. C’est que la race dégénère. Les vraies causes du mysticisme, c’est l’alcool, l’absinthe, le tabac. Ils sont tous saouls, tes amis.

— Les femmes qui viennent chez toi, doivent être donc des mystiques à ta manière puisqu’elles se saoulent.

— Oui, mais quand elles sont saoules, elles dég…

Nous sommes interrompus. Le travail l’exige ; et de sa voix fortement rythmée, Bruant les mains dans ses poches, tanguant des hanches, chante à son public la chanson « À Saint-Ouen. »

Je ne me décourage pas ; d’ailleurs Bruant s’est adouci ; ce mystère, qu’il repousse de toute sa brutalité d’homme, exerce une fascination puissante sur son âme inconsciente de poète populaire…

— Je vais te dire une histoire. Dans ma famille on croyait beaucoup aux revenants : ma mère à onze heures du soir — c’était très tard pour le pays — entendit frapper et marcher dans l’escalier. Le lendemain on lui annonça qu’à la même heure son beau-frère s’était noyé. Tiens, autre chose : Mon grand-père allait acheter du vin à Sens ; en revenant la nuit, il passa par un bois, où il rencontra le diable qui prit par la bride son cheval et le conduisit dans une carrière où il y avait des gens qui faisaient le sabbat — Tu sais le sabbat… On fit danser mon grand-père, puis ses compagnons se mirent à boire et le diable lui-même lui offrit du vin dans un gobelet. Lui se signa. Alors tout disparut et il resta tout seul le gobelet à la main. Ce gobelet, notre grand’mère l’avait conservé et il ne fallait pas plaisanter avec ça. On le montre en famille. Au fond, mon grand-père était saoul et il avait fait un conte pour s’excuser. — Moi, j’ai voulu évoquer une fois ma femme qui venait de mourir, La nuit, j’étais saoul, donc dans de bonnes dispositions pour voir. J’ai fait tous mes efforts. — Bien, je n’ai rien vu, je n’ai rien senti. Tout ça des blagues.



LA PSYCHOLOGIE OFFICIELLE NE NIE PAS, ELLE ATTEND DES PREUVES DEFINITIVES


TH. RIBOT de l’Institut, président du Congrès de Psychologie de 1900.


La philosophie subit depuis une vingtaine d’années une crise particulière qui en fait l’humble servante dé la physiologie, et, on dirait, une simple classeuse de petits faits. M. Th. Ribot est le chef de cette école à la fois scrupuleuse et, disons-le, indigente. Il a d’excellents disciplei comme par exemple M. Dumas, et sa revue, la Revue Philosophique, est encore un des rares recueils où l’on manie en France les idées. Néanmoins quelle distance entre M. Th. Ribot et M. Taine ! Taine ne pouvait toujours retenir cet élan vers la synthèse qui marque définitivement les esprits supérieurs. M. Ribot s’est toujours borné à l’analyse. Il a beau être philosophe et psychologue, nous ne saurons jamais sa conception sur l’âme et le monde ; c’est qu’il n’en a pas, je pense, ou que cela lui est égal. Il a recueilli les observations de médecins, de physiologistes, d’aliénistes et d’hypnotiseurs, et, avec ces documents, il est arrivera colliger des recueils intéressants, tels que la psychologie de la mémoire, ou les maladies de la volonté. Il écarte soigneusement toute idée ou toute opinion qui lui soit propre. Le Directeur de la « Revue philosophique » est un annaliste des menus faits de la conscience. Tandis que M. Félix Ravaissonet M. Charles Renouvier élaborèrent encore des systèmes ou les critiquèrent, M. Ribot étiquette et annote des dossiers.

La lettre que j’ai reçue de lui ne peut que nous confirmer sur cet état d’esprit amorphe, mais singulièrement prudent qui est devenu aujourd’hui une sorte de doctrine.


« Paris, 20 novembre 1901.


» Monsieur,


» Il m’est impossible de répondre comme je le voudrais aux questions que vous me posez.

» Je n’accepte ni ne rejette ; je n’affirme pas et je ne nie pas non plus ; mon attitude est sceptique (au sens étymologique).

» En ce qui concerne la télépathie, je ne puis m’abstenir de remarquer qu’on ne tient guère compte des pressentiments non réalisés (j’en ai eu pour ma part un assez grand nombre) et qu’on est plus frappé d’un cas positif que de vingt cas négatifs.

» Pour les phénomènes d’extériorisation sensitive et motrice, j’attends de plus amples informations et des procédés d’expérimentation irréprochable.

» Mais, moins que personne, je condamne ces recherches, sachant bien que, dans l’ordre scientifique, le dogmatisme absolu est un fléau et que rien n’est plus arbitraire que de décider, une fois pour toutes, que ceci peut être incorporé à la science et que cela ne pourra jamais y entrer.

» Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.


» Th. Ribot. »


LE MYSTICISME ANARCHISTE CONTRE
LE MYSTICISME RELIGIEUX


(LE COMPAGNON JEAN GRAVE)


Le mysticisme religieux tentative mort-née. — La théorie transformiste et l’évolution seraient suffisantes pour expliquer l’univers. — Roublardise des mystiques ; bêtise et détraquement de leurs victimes.


L’anarchie n’est pas seulement une secte politique, mais aussi, quoique bien rudimentaire, une certaine philosophie. C’est le dernier rejeton des idées nouvelles. L’anarchie, comme tous les partis jeunes, est intransigeante. Il ne faut pas lui demander de faire la part des hommes qui sont faillibles et des idées qui peuvent, malgré ceux qui les adoptent, être généreuses et belles. Une certaine ignorance, surtout en ce qui concerne la tradition, sied à l’anarchiste. On s’est beaucoup plu à comparer la doctrine des « compagnons » avec le christianisme primitif. Cependant, il y a cette différence que les premiers chrétiens ne moururent que pour avoir renversé des idoles, tandis que les anarchistes, martyrs eux aussi si l’on veut, ne furent immolés qu’après avoir eux-mêmes tué ou essayé de tuer des êtres vivants. Ce qu’il y a de vrai dans cette comparaison assez arbitraire, c’est que l’anarchie en arrive à être à son tour un certain mysticisme malgré les allures positives qu’elle tâche de prendre et qu’ensuite, malgré ses éclats et ses violences, elle rêve comme bases de la société future la fraternité et l’amour.

Le compagnon Jean Grave m’a semblé entre tous plus susceptible d’impartialité par l’élévation morale de ses théories et sa répugnance pour les actes de destruction brutale. Un de ses livres préfacié avec éloquence par M. Octave Mirbeau restera comme le monument le plus respectable jusqu’ici de la mentalité anarchiste.



Lettre du compagnon J. Grave.


« Cher monsieur,


» Je ne voudrais pas que vous croyiez à une mauvaise volonté de ma part, mais j’ai pris la ferme volonté de ne jamais répondre aux interviews, que je trouve bêtes et prétentieux ; ce n’étant, la plupart du temps, qu’un moyen de poser pour la galerie.

» De plus dans la question dont il s’agit, je suis absolument incompétent. Considérant le mysticisme comme un anachronisme, je ne m’en suis pas occupé. J’ignore ses tendances, dans leur détail.

» Je sais, qu’il y a quelques années, de jeunes littérateurs et artistes, cherchèrent à se singulariser dans cette voie qu’ils essayèrent de remettre à la mode, sous prétexte, disaient-ils, de réagir contre le naturalisme. Mais cette tentative, resta, il me semble, très bornée et elle ne tarda pas à se disloquer sous l’influence de l’idée anarchiste qui attira à elle ceux qui avaient quelque chose dans la tête, en leur apportant une note plus juste et plus vraie.

» Convaincu que la théorie transformiste et l’évolution sont bien plus capables de nous expliquer les origines de l’homme et de l’univers en appuyant leurs démonstrations par des faits, que ne pourraient le faire toutes les fantasmagories des prêtres, mystiques et cabalistes, qui ne savent répondre aux hypothèses que par d’autres hypothèses, je m’en tiens aux choses positives, sans m’occuper de divagations qui ne prouvent que la roublardise de ceux qui les exploitent et la bêtise ou le détraquement de ceux qui coupent dedans.

» Bien cordialement.
» J. Grave. »


Je ferai seulement remarquer au compagnon Jean Grave que les théories de Darwin (transformisme, évolutionisme etc.) sont loin, — quoiqu’il semble l’ignorer, — d’être définitives et incontestables ; elles sont des hypothèses aussi qui, acceptées aujourd’hui, seront abandonnées peut-être demain pour d’autres hypothèses plus satisfaisantes encore.



EXCUSES DU SPIRITISME


(PAR LE Dr TOULOUSE)


Les grandes découvertes en psychologie comme dans les autres sciences peuvent être dues à des individus déséquilibrés.


Le docteur Toulouse est un de nos plus habiles psychologues. C’est lui qui a analysé dans son livre resté fameux la physiologie de M. Émile Zola. Il n’a point envers les mystiques la sévérité de M. Binet Sanglé. Il reste en expectative ; peut-être ferait-il mieux encore de se joindre courageusement à ceux qui cherchent.


« Villejuif, 21 décembre 1901.


» Monsieur,


» Vous voulez bien me demander mon avis sur des questions très délicates et qu’il n’est pas aisé de discuter en quelques mots.

» Ce que je pense du spiritisme ? Mais absolument rien, attendu que je n’ai jamais assisté à une expérience sérieuse en cette matière. J’ai connu, et c’est l’obligation de ma profession, plusieurs spirites aliénés. Je n’en conclurai pas, pour cela, que tous les spirites sont des fous, pas plus que tous ceux qui s’occupent des ballons dirigeables ou autres problèmes obscurs. Les déséquilibrés vont naturellement aux questions mystérieuses, mais l’expérience montre qu’il arrive parfois que ces questions mystérieuses sont résolues et même qu’elles le sont par des individus déséquilibrés. Ceux-là sont plus heureux que les autres.

» Pour moi, il n’y a pas d’étude nécessairement absurde dans son objet ; mais les méthodes et les moyens peuvent être irrationnels. Les savants sont évidemment mieux préparés à conduire les recherches avec prudence et logique, ce qui ne suffît pas toujours, et même ce qui n’est pas nécessaire pour trouver.

» Je ne crois ni aux revenants, ni aux phénomènes de télépathie, ni aux pressentiments. Mais je ne suis pas opposé à ces observations ; car, après tout, je n’en sais rien et je peux me tromper. Le danger de ces recherches me paraît devoir être surtout pour les chercheurs. Tant qu’ils n’opèrent pas sur autrui, comme dans certaines expériences hypnotiques, ce n’est dangereux pour personne. Il me paraît sage et équitable de laisser faire.


» Agréez mes meilleurs sentiments.


» Dr Toulouse. »



CHEZ M. HENRI BECQUE


Henri Becque et la littérature mystique et décadente. — Seuls ses confrères sont arrivés à l’endormir.


M. Henri Becque a beau n’être plus, il vit par ses œuvres et je regrette qu’en dehors de ses pièces de théâtre, on n’ait pas recueilli ses chroniques mordantes et même certaines de ses conversations. La France aurait possédé ainsi un satiriste de plus.

C’est à un enterrement que je rencontrai pour la première fois M. Henri Becque, qui aimait assez la danse du scalpel. Il avait un visage de jour d’émeute. En effet, en ce moment, l’agitation des étudiants battait son plein sur la rive gauche. Le grand et spirituel mécontent que fut ce vigoureux dramaturge s’ouvrit à moi avec une familiarité charmante.


— On ne peut pas dire que le mysticisme soit une réaction, expliqua-t-il. Un mouvement ? Même pas. C’est plutôt un petit groupe qui cherche de la nouveauté… La plupart sont des sans famille qui se jettent au sein du Mystère, comme les enfants aux bras d’une mère.

— Sont-ils des malades ?

— Pas précisément. Mais, ils manquent de point d’appui, de soutien dans la vie. Il est incontestable que l’isolement excite leur nervosité spéciale… Mais qui n’est pas nerveux de nos jours ? Ils s’imaginent que le mystère les apaisera. En fait de mystère, c’est l’émeute d’aujourd’hui qui me passionne… Je vais devenir mystique d’une certaine façon au Boulevard Saint-Michel.


Depuis j’allai plusieurs fois voir M. Henri Becque au deuxième étage qu’il occupa rue de l’Université. Si le cerveau de l’écrivain était admirablement meublé, il n’en était pas de même pour son appartement où les huissiers n’avaient guère laissé que la table et quelques chaises.


L’auteur des « Corbeaux » était assis à sa table de travail encombrée de papiers et de livres. Sa physionomie âpre et vigoureuse reste inoubliable, avec ses cheveux gris dressés sur son front, sa bouche puissante, ses narines larges, surtout ses yeux d’un bleu sentimental que durcirent les cruautés injustes de la vie, au point de les faire ressembler à deux médailles d’acier.

— N’oubliez donc pas que je suis un vieux Parisien, peut-être un boulevardier ; même… surtout un Français !…

— Vous avez dû, évidemment, remarquer le penchant de la jeunesse vers le Mystère ?

— Eh bien, je ne vois rien là de très nouveau… Je suis affligé de ce que des intelligences distinguées se laissent aller à de telles fantaisies. Ce penchant ne mène à rien. À présent, le matérialisme triomphe, en science surtout. Ce n’est pas comme autrefois. Il n’y a plus de place aujourd’hui pour la Chimère ; de plus n’oubliez pas que nous autres, Français, nous avons le sens pratique très développé ; la Chimère et nous ne faisons pas bon ménage ensemble. Les fanatiques veulent qu’il y ait du Mystère partout, même où il n’y en a pas… Au fond ils couchent avec leurs cuisinières !… Je comprends le succès de ces théories en Russie. Probablement, il y a là-bas beaucoup de brumes. Cela développe un certain état d’âme nébuleux. Nous autres, Français, nous cherchons à nous rendre compte de tout, nous sommes maîtres de notre intelligence, comme du monde extérieur et nous voulons limiter le plus possible ce Mystère à qui d’autres accordent un terrain qui ne lui appartient plus. Vous me demandez ce qui s’est passé au ciel ?… Je n’en sais rien. J’ai bien assez de me préoccuper de la terre !… En tout cas, ce qui me révolte ce sont ces réputations surfaites dans ces milieux surchauffés… M. de Vogué comparé à Lamartine, c’est à pouffer de rire !… Quoi ?… »

Et Henri Becque pouffa lui-même de ce rire éclatant et tranchant qu’il est impossible d’oublier, et qui soulignait ce « quoi », — ce « quoi, » pareil dans sa bouche à un aboiement qui accompagne une morsure…

— Vous condamnez donc tout à fait ceux dont les pensées sont tendues vers l’Au delà ?…

— Je ne suis pas un critique. Si j’ai parfois vertement réprimandé certaines personnalités, ce n’est pas sur les jeunes gens que j’ai daubé mais sur les vieux et les puissants. J’aime beaucoup la jeunesse… — Le monde, comprenez-vous, se compose de fonctionnaires soit dans les finances, soit dans les lettres, soit dans la politique, soit dans la science. Ceux qui restent en dehors n’ayant aucune influence officielle, ce sont ou des poètes, ou des chimériques. Il ne faut pas les dédaigner et on aura plus vite oublié tel ministre à la mode, ou tel critique dramatique patenté que Victor Hugo ?… Quoi ?… Dans mon coin, ici, je me livre à des recherches qui intéressent un petit nombre de lettrés ; n’ai-je pas compulsé tous les « Hamlet » pour une étude de quelques pages ?… Hélas ! est-ce que je ne fais pas des vers !… Il arrive un moment dans la vie où chacun commence à réfléchir, à songer d’où l’on vient, où l’on va, ce que l’on est… Tout cela Mystère !… Quoi ?… »

Henri Becque avait quitté son ton d’ironie et peu à peu il se laissait aller à cette mélancolie que suggère l’Inconnu. Il me dit quelques vers d’une sûreté de rythmes classiques et d’une beauté intérieure dans le goût des sonnets de Sully Prudhomme… Je profitai de cette accalmie de parisianisme aigu pour poser discrètement la question bien moderne de la suggestion.

— La suggestion, l’hypnotisme, le spiritisme… Quoi ? On m’a raconté bien des choses curieuses… On ne sait pas encore tout. Pour ce qui est de m’endormir, jusqu’à présent mes confrères seuls s’en chargèrent…

Henri Becque se plaît à fuir ce terrain vague du mysticisme, il s’échappe vers la littérature, fait une querelle aux jeunes écrivains de ne pas conserver de rythmes fixes. — « Là-dessus je suis de l’avis de ce bon Coppée » termine-t-il.



LE NIHILISME MYSTIQUE DE M. REMY DE GOURMONT


En dehors de sa haute situation littéraire, M. Remy de Gourmont tient, au point de vue philosophique, parmi les générations nouvelles, une place prépondérante. Mystique de tempérament, il est agnostique par la pensée. Il représente bien cette incertitude méthodique et en quelque sorte sans limites où se débattent les fils intellectuels de Renan. À force de fuir tout fanatisme, ils en sont venus par le fait même d’une connaissance très étendue, au vertige de l’inconnaissance.

N’importe, leur contribution est du moins sincère et de pensée élevée. Ils n’ont point l’intelligence close et têtue des matérialistes sectaires.


« Au delà de la vie présente, y a-t-il une autre vie pour l’homme ? Je ne crois pas. Mais il y a très probablement d’autres vies intelligentes en dehors de l’humanité. Sur cette supposition on peut construire des systèmes. Je n’en ai pas.

» Quant aux divers phénomènes qualifiés de psychiques il y en a, comme la télépathie, qui me semblent avérés.

» La télégraphie sans fil est également avérée. C’est miraculeux parce que tout est miraculeux, c’est-à-dire incompréhensible, à commencer par notre vie même et la conscience que nous en avons.

» Toutes les explications physiologiques ne font que reculer la question, sans la résoudre. Qu’est-ce que la vie ? Nous ne savons pas seulement ce que c’est qu’un être vivant, ni ce qui constitue sa différence d’avec un être mort.

» En deçà et au delà, il y a le même ordre, le mouvement. Les hommes qui veulent se survivre ne songent pas qu’il est trop tard. La place est prise, il y a une autre génération. Le flot du temps s’est avancé encore un peu vers l’inaccessible infini…

» Croyez-moi bien, je vous prie, votre dévoué confrère.

» Remy de Gourmont. »


M. ÉMILE GAUTIER & LES « COULISSES DE L’AU-DELÀ »


Les dangers de l’occultisme et des sciences psychiques. — Le jeu en vaut-il la chandelle ? — L’occultisme doit être laissé aux idéologues et aux dilettantes.


Un savant et un philosophe qui daigne être le vulgarisateur le plus avisé des applications industrielles et pratiques de la science moderne, c’est M. Émile Gautier. Des esprits comme le sien ont une influence souvent plus considérable sur leur époque que les habitués des laboratoires et les inventeurs qu’ils pourraient être, d’ailleurs.

Il se trouve par la clarté de ses exposés et les idées ingénieuses qu’il en tire l’intermédiaire en quelque sorte obligé entre l’inaccessible Sinaï scientifique et la multitude impatiente et avide qui en attend des révélations. M. Émile Gautier, s’il pense que les sciences physiques ne peuvent apporter à notre société que des bienfaits, est beaucoup plus sévère pour notre science psychique. Elle lui apparaît dangereuse, susceptible d’aggraver, comme le surmenage et les excitations excessives de notre civilisation, l’état morbide de nos nerfs. Les raisons qu’il en donne sont fort judicieuses et je ne nie pas qu’il ait raison en beaucoup de cas ; cependant, de ce qu’une étude soit dangereuse, il n’en faut pas conclure nécessairement qu’elle doive être abandonnée. C’est comme les progrès dans la science des explosifs ou les explorations en pays lointain. Peu importe après tout le sacrifice de quelques vies humaines, si la conscience de la planète en est augmentée. D’ailleurs, le spiritisme lui-même le cède aux mathématiques en tant que cause de folie. Il y a dans les hôpitaux plus de fous mathématiciens que de fous spirites. La vérité c’est que toujours il naîtra des gens à cerveaux faibles ou fêlés. Pour ceux-là les sciences psychiques sont certainement un piège, mais il y a des chances pour que, si vous les en écartez, ils ne succombent en quelque autre aventure. Tout devient pour leur raison une occasion de la perdre. C’est moins la faute des circonstances que le douloureux attribut de leur conformation mentale.



« À Jules Bois. »


« Mon cher confrère et ami,

» Vous avez entrepris une enquête consciencieuse et documentée sur ce que vous appelez l’« Au delà », c’est-à-dire sur ces phénomènes mystérieux dont le fantasmagorique ensemble constitue l’Occultisme, cette nouvelle religion qui, paraît-il, compte ses fidèles par millions.

» Nul n’était aussi bien préparé que vous à cette œuvre délicate et scabreuse. En outre que ces problèmes vous ont captivé de tout temps, et que vous savez apporter à leur étude autant de pondération et de sang-froid que de curiosité avec un esprit critique également réfractaire à la crédulité irréfléchie, comme au scepticisme intransigeant, vous êtes probablement mieux renseigné qu’homme du monde sur la matière. Vous avez lu presque tout ce qui s’est écrit là-dessus, dans toutes les langues lisibles, jusques et y compris le sanscrit, appris tout exprès ; vous avez vécu, de pair à compagnon, avec tout ce qui compte dans l’état-major des Kabbalistes et des mages, non seulement en Europe et en Amérique, mais même dans l’Inde, le pays d’élection de la sorcellerie fabuleuse, où vous avez des correspondants et des amis parmi les brahmanes, les Yoghis et les fakirs, et il ne valse pas une table, il n’apparaît pas un fantôme, il ne surgit pas un voyant, un liseur de pensées, un médium, une somnambule extra-lucide, un envoûteur, sans que vous ne soyez là aux premières loges. Ajoutez à cela une érudition de bénédictin, un style chatoyant et charmeur, prenant comme une caresse, capiteux comme un philtre, la plus exquise probité littéraire, de la maîtrise et de la philosophie — toute la lyre…

» Quelles que puissent être vos conclusions finales, dont je ne préjuge pas, le livre de bonne foi que vous avez débité ainsi feuille par feuille aux foules avides, est donc appelé sans doute à faire époque dans l’histoire obscure de l’âme humaine si orageuse et si complexe.

» Comprenant, d’ailleurs, avec votre claire vision des choses, que l’analyse de ces troublants phénomènes dépasse la compréhension d’un seul penseur, pour subtil et averti qu’on le suppose, vous avez fait appel, aussi bien pour l’interprétation des faits que pour leur évocation et leur contrôle, à la collaboration de tous les hommes de bonne volonté, parmi lesquels vous m’avez fait l’honneur de m’assigner une place.

» Jusqu’ici, l’obsession despotique du devoir professionnel m’avait empêché de répondre à la flatteuse invite.

» L’heure est pourtant venue de m’exécuter.

» Jamais, au demeurant, la passion du merveilleux n’a été aussi répandue ni aussi intense qu’à l’heure où nous sommes. Ni la frivolité mondaine, ni le réalisme scientifique, ni le flot montant de l’incrédulité n’ont pu en avoir raison : on dirait que les sorciers reviennent au fur et à mesure que les dieux s’en vont… La question est donc une question d’actualité au premier chef. Pour tout un public, beaucoup plus considérable qu’on ne pourrait se l’imaginer à priori, c’est même le capital souci du jour.

» Effectivement, il y a là un facteur nouveau — moral et social à la fois — dont force est bien aux plus détachés de tenir compte.

» Attachant apparemment quelque prix à l’opinion motivée du modeste vulgarisateur que je suis, vous me demandez de vous dire ce que j’en pense, sous réserve de faire état de ma réponse, de la reproduire et de la commenter.

» Oh ! mon Dieu, c’est bien simple. Dussé-je surprendre et même froisser, sinon Jules Bois lui-même, dont je connais l’imperturbabilité, au moins tels ou tels de ceux qui voudront bien s’intéresser au débat, je dirai tout à trac que je n’entends rien à l’Au delà, et qu’il ne me plaît pas d’y rien entendre. Systématiquement, je me refuse à m’aventurer sur ce terrain instable et brûlant.

» Permettez-moi d’expliquer le pourquoi.

» Les phénomènes dits « merveilleux » ont, à mes yeux, un vice rédhibitoire : c’est que leur caractère distinctif est d’être surnaturels, c’est-à-dire en dehors du plan général de nos connaissances acquises, et, par conséquent, en contradiction avec les principes sur lesquels repose notre certitude expérimentale.

» Si ces phénomènes venaient à être vérifiés, c’en serait fait ipso facto de tout ce que nous savons et de tout ce que nous sommes. Le bel édifice que le genre humain a mis des siècles à se construire, pierre à pierre, pour y abriter son intellectualité comme dans une citadelle inexpugnable, croulerait par la base. Nous ne serions plus sûrs de quoi que ce soit et toute notre éducation serait à refaire. Nous n’aurions même plus de mètre, de criterium, pour mesurer la valeur des nouvelles croyances qui dès lors s’imposeraient à notre esprit.

» Quand il s’agit, en effet, de juger un fait inédit, une idée neuve, nous n’avons qu’un moyen : c’est de comparer cette idée ou ce fait aux notions antérieurement établies et dont la combinaison constitue l’étoffe de notre foi démontrable. Si cette pierre de touche venait à nous faire défaut — et c’est ce qui résulterait logiquement de la réalité d’un seul phénomène surnaturel ou extra naturel, c’est-à-dire d’un phénomène inconciliable avec le jeu normal des lois de la nature, — nous ne saurions plus que faire, nous ne saurions plus que penser. Nous en serions réduits à croire, au petit bonheur, quia absurdum, c’est-à-dire à bâtir sur le sable… Si 2 et 2 ne font plus infailliblement 4, partout et toujours, comment oser seulement entreprendre une addition, fatalement incertaine et douteuse ?

» Je sais bien, parbleu, que la science nous apporte à chaque instant des surprises extraordinaires, telles que le téléphone, le télégraphone, l’induction, les rayons X, la télégraphie sans fils, la photographie de l’invisible, etc., qui vous ont comme un parfum de magie…

» Tout de même, il y a une nuance… À y bien regarder, ces prétendus miracles ne sont que des applications inattendues sans doute, mais logiques, de principes antérieurement admis. Nulle contradiction avec les principes scientifiques, procédant de l’observation de la nature, qui forment le patrimoine mental de cet être polycéphale, qui ne cesse de s’instruire, et qu’on appelle l’Humanité. Et si l’on n’aperçoit pas toujours très clairement la connexion qui rattache ces progrès étourdissants aux faits constatés et aux doctrines consacrées, il n’en est pas moins incontestable que cette connexion existe, et que ceci a engendré cela.

» L’occultisme, au contraire, serait une négation flagrante de tout ce que nous voyons, de tout ce que nous savons, un démenti catégorique à toutes les conceptions sur lesquelles nous avons accoutumé d’asseoir nos croyances et nos hypothèses.

» Il y a là vraiment de quoi faire hésiter un esprit honnête, tremblant de lâcher la proie pour l’ombre, et de se trouver finalement, entre deux normes, l’une qui a fait ses preuves, l’autre qui flotte dans le vide, le séant en l’air.

» Voilà pourquoi il me répugne de pénétrer, fût-ce sous votre pavillon, mon cher ami, dans la terra incognita dont on me montre la décevante silhouette par delà les horizons palpables. Errant au sein d’une forêt ténébreuse, j’ai, pour guider mes pas, une toute petite et clignotante lanterne, la lanterne de la Science, dont la lueur, il est vrai, va en grandissant d’heure en heure. On me convie à l’éteindre pour aller battre à tâtons les halliers à la poursuite d’un feu follet. Grand merci ! Je ne marche pas — et je garde mon humble falot.

» On me dira peut-être — on me l’a déjà dit — que j’ai peur. Soit ! j’accepte l’accusation.

» Oui, c’est vrai, j’ai peur. Peur de perdre mon temps d’abord. Peur, ensuite de m’égarer dans un labyrinthe sans issue, où je risquerais de laisser, comme tant d’autres que je sais et qui valaient autant que moi, sinon davantage, mon équilibre d’esprit et ma sérénité d’âme.

» S’il faut même dire toute ma pensée de derrière la tête, j’ajouterai que rien ne me semble aussi dangereux que cette épidémie de superstition qui sévit sur les générations contemporaines, avec d’autant plus de succès que s’allège davantage le contre-poids des habitudes cultuelles et des croyances religieuses. Il n’est que temps de réagir contre cette ivresse frelatée du mysticisme qui, du moment que les événements apparaissent comme pouvant être à la merci de je ne sais quelles forces surnaturelles, partout au dehors et au-dessus des lois nécessaires, fatalement indéterminées, capricieuses, rebelles à tout classement, réfractaires à toute prévision, échappant à tous les procédés traditionnels de recherche et de connaissance, aurait tôt fait de détruire toute espèce d’ordre, de discipline, de logique, de moralité même, et de jeter les individus et les peuples dans les pires aventures.

» Ce n’est donc pas seulement pour moi que j’ai peur, c’est pour le genre humain, menacé dans sa raison, c’est-à-dire dans ce qui l’élève au-dessus de l’ancestrale animalité.

» Entendez-moi bien, je n’ai pas l’outrecuidante prétention que nous aurions atteint, d’ores et déjà, le summum infranchissable, comme qui dirait les colonnes d’Hercule de la science, dont le domaine me paraît, au contraire, appelé à s’agrandir sans cesse de conquêtes imprévues, sinon même improbables. Je suis convaincu que certains des faits étranges dont la hantise tourmente les rêveries seront, tôt ou tard, expliqués par la science, et perdront, ipso facto, leur couleur de surnaturel. Mais je ne suis pas moins convaincu que cette explication, qui, jusqu’ici nous échappe, se rattachera logiquement aux lois acquises, aux faits établis, à tout ce bloc expérimental auquel je me cramponne, aujourd’hui, avec l’énergie du naufragé qui a trouvé une bouée, de peur de n’avoir plus où accrocher mes conceptions de demain.

» Je ne nie donc pas qu’il puisse être intéressant, nécessaire même de jeter de temps en temps un regard enquêteur par dessus le mur de la science objective, dans ce que notre ami commun Georges Vitoux a si drôlement appelé les coulisses de l’« Au delà ». Je préfère cependant laisser à d’autres le mérite et le risque de ces redoutables explorations. Il y a tant à faire, ici-bas, dans le champ du labeur immédiat, pour tracer son sillon, et la vie est si courte que, pour qui de son mieux a rempli le programme, il ne doit guère rester de quoi faire bavarder les commodes ou interviewer les mânes des défunts.

» Sans compter que la besogne est ardue, et exige une prudence extrême. En outre, en effet, que, dans les questions de ce genre, il faut toujours faire une large part non seulement à la supercherie préméditée, mais encore à l’hallucination involontaire et inconsciente, les faits les plus simples, ceux qui confinent encore au cognoscible et à l’expérimentable, étant trop souvent eux-mêmes sujets à caution, m’est avis qu’il faudrait commencer par créer de toutes pièces la méthode particulière, appropriée à ces études confuses, qui ont toujours, forcément, quelque chose de chimérique, de hasardeux et de fortuit. Peut-être, alors, en procédant timidement du simple au composé, du connu à l’inconnu, en commençant par les faits les moins anormaux, par ceux qui s’éloignent le moins de ce que nous savons, par la suggestion mentale, par exemple, et la télépathie, qui voisinent avec les prodiges, en train de s’industrialiser, de la télégraphie sans conducteurs, ou par certains phénomènes de double vue, qui vous ont des faux airs d’opérations radioscopiques, pourrait-on espérer, en allant d’anneau en anneau, sans jamais perdre le fil, de jeter une vague lueur au seuil du vaste domaine de l’Inconnu, et d’élargir un peu la sphère, trop étroite, effectivement, de la science courante. Mais le jeu en vaudrait-il la chandelle, et n’avons-nous pas mieux à faire ?

» C’est la question que se posent, en fin de compte, les esprits simples, dont je m’honore d’être, et qu’ils s’abstiennent de résoudre, laissant délibérément la viande creuse, sinon même toxique, de l’occultisme, aux idéologues et aux dilettantes.

» Vous avez là, mon cher confrère et ami, le fonds et le tréfonds de ma pensée.

» Sur ce, je vous serre cordialement les deux mains,

Émile Gautier.




LE SUPERHOMME D’APRÈS M. MAX NORDAU


Les hypothèses sur la télépathie sont de la poésie et non de la science. — Le mystique a une mentalité spéciale pathologique. — Appréciation sur les « Petites religions de Paris. » — Description de l’homme supérieur.


C’est 8, rue Léonie, au pied de Montmartre, dans un hôtel que précède un petit jardin ombragé par un arbre et le feuillage des jardins voisins. M. Max Nordau est un grand travailleur. Anthropologiste, disciple de Césare Lombroso, romancier, dramaturge, psychologue, polémiste. Je l’ai trouvé à son cabinet de travail, avec ce même visage de santé et de force qu’encadre la blancheur de la barbe et des cheveux. Sur la table une petite souris se promène, flairant de son museau fin les papiers et les livres, et, de temps en temps peureuse, se réfugiant dans sa petite maison de verre. Elle est comme l’âme minuscule de ce cabinet austère, presque un symbole vivant de cet esprit critique, de cette agitation intellectuelle dont le maître de la maison est tourmenté.

M. Max Nordau écrit lui-même ses réponses à mes questions. C’est à la fois plus sûr et plus agréable pour moi.


Nous commençons par l’hypnotisme et la suggestion.

— Je suis de l’avis de M. Bernheim, affirme le célèbre polygraphe : l’hypnotisme n’est qu’un cas spécial de ce phénomène général : la suggestion. La suggestion n’est pas un épiphénomène de l’hypnotisme, c’est l’hypnotisme qui est un état suggéré.

— Allons plus loin, vous savez qu’il est beaucoup question aujourd’hui des pressentiments, de la télépathie. Y croyez-vous ?

— Je n’ai jamais observé personnellement un cas de télépathie : je pourrais faire des hypothèses expliquant la télépathie, mais ce ne serait pas de la science. Vous vous rappelez ces savants qui expliquaient très lucidement et très plausiblement pourquoi un poisson était beaucoup plus lourd hors de l’eau que dans l’eau, mais qui avaient négligé de vérifier d’abord le fait…

— Très franchement, estimez-vous, intellectuellement parlant, les spirites, les occultistes, les théosophes ?

— Je pense que ce sont des observateurs médiocres et partiaux, placés comme ils sont sous la domination d’une idée préconçue. Tous les faits réellement constatés par les spirites s’expliquent sans difficulté par les mouvements inconscients. À ces faits-là la fantaisie de témoins superstitieux a ajouté beaucoup.

— Quelle est la structure mentale qui détermine le mystique contemporain ? — Est-il à vos yeux un aliéné, un neurasthénique ou un dégénéré ?

— Les mystiques sont des esprits faussés par des lectures mal choisies, mal digérées, parfois ; en d’autres cas, ce sont des affaiblis ou des malades, à vie intérieure très prépondérante, en proie à des hallucinations ou à des illusions des sens, ou enclins à des interprétations délirantes d’impressions et perceptions réelles. On n’est mystique de nature que par une mentalité spéciale, pathologique ; mais l’éducation peut faire un mystique de tout esprit qui n’est pas assez fortement trempé pour refuser toute formule imposée d’autorité.

— Étant à la fois écrivain et médecin, vous réunissez les conditions les plus complexes pour nous donner une bonne psycho-physiologie du mystique.

— Vous êtes trop aimable. J’ai essayé de donner la psycho-physiologie du mysticisme (voir « Dégénérescence », tome 1er.) C’est un peu long et très aride, je crains. Mais j’y ai dit honnêtement et sincèrement tout ce que je crois la vérité à ce sujet.

— L’attachement à ces études est-il un signe de décadence ou de progrès intellectuel ?

— Je ne peux pas voir un progrès dans un travail d’où jusqu’à présent aucun fait nouveau, aucune vérité nouvelle ne sortirent. Les occultistes se meuvent sur un plan irréel et ils n’emploient pas les méthodes qui sont en usage dans les sciences positives.

— En dehors de l’hypnotisme et de la suggestion, pensez-vous qu’il y ait grâce aux sciences psychiques des forces nouvelles à découvrir et quelle est votre opinion sur des savants comme Lombroso, comme Richet, Crookes, Ockorowicz, etc., qui se sont attachés à ces sciences et à ces études ? Est-ce de leur part une défaillance après tout très possible chez des hommes de valeur ou bien au contraire un témoignage de leur supériorité ?

— Parmi les noms cités ici, il y en a devant lesquels je m’incline avec un profond respect. Mais tous n’ont pas la même valeur. Toutes les curiosités sont belles et nobles, lorsqu’elles sont désintéressées et ont pour objet la connaissance pure. Ce n’est pas une défaillance que de poser des questions. Elle ne commence que lorsqu’on se contente de réponses qui sont ou arbitraires ou évidemment absurdes.

— La littérature pourra-t-elle profiter des sciences psychiques ?

Ici M. Max Nordau tint à se montrer trop bienveillant pour moi.

— Oui ; ainsi par exemple votre livre sur les « Petites religions de Paris » est un des plus attachants, des plus curieux, des plus précieux de ces derniers dix ans. Mais ce qui fait sa valeur, c’est précisément l’amour de la recherche de faits peu ou pas connus, la fidélité de l’observation, le pittoresque des découvertes, la grande érudition dans des théologies abolies, et l’indépendance avec laquelle l’auteur plane au-dessus de son sujet.

— Le superhomme, tel que vous le concevez, jouira-t-il, ainsi que l’imaginent les théosophes, de pouvoirs supranormaux (intuition, pressentiment, don d’apparaître) ?

— Le superhomme, pour employer cette expression antipathique, est un homme supérieur. Cela le définit. Il aura, il a les mêmes facultés que tous les autres hommes, mais il les a à un degré de développement exceptionnel. Il est un sensitif de la perception, un athlète de la volonté, un instrument de précision du jugement, il est servi par une mémoire abondante et sûre ; le jeu de ses associations est facile et rapide, sa vision interne est aiguë et ses réactions aux excitations organiques sont en même temps puissamment énergiques et contrôlées par une inhibition tout aussi puissante. Avec ces qualités organiques, on est ce qu’on veut : Napoléon ou Victor Hugo, Carriès ou Auguste Comte. »


La causerie s’éparpilla. M. Max Nordau raconta qu’il avait assisté à quelques curieuses expériences de spiritisme, mais que toutes étaient entachées de prestidigitation. « Parfois j’ai vu le truc, parfois je ne l’ai pas vu, me dit-il, mais il ne pouvait pas ne pas y avoir truc. » M. Nordau est un cerveau équilibré malgré une évidente impétuosité nerveuse ; il ne donne dans aucune chimère mystique. Mais peut-être est-ce aussi, dans une certaine mesure, une superstition, la plus honorable d’ailleurs, que de croire aussi fortement en notre science moderne encore rudimentaire ?…

Cette réserve faite, l’auteur de Dégénérescence a le droit, par la fermeté de son jugement, de sourire à propos de ces savants remarquables dans leur spécialité, mais s’égarant dès qu’il s’agit d’autres sujets. Ainsi ce Michel Charles, géomètre descriptif de premier ordre, qui acheta, croyant à leur authenticité, les autographes des Apôtres écrits en français. Bien de correctes intelligences se laissent aller à de semblables erreurs quand elles évoluent vers les sciences psychiques, et elles s’embrument parce qu’elles n’emploient pas les méthodes familières, et se laissent prendre à l’appât du faux merveilleux.



LA SCIENCE MATÉRIALISTE CONTRE LES RELIGIONS


Les religions seraient pour M. Binet-Sanglé l’œuvre des psychopathes. — La science des religions. — Les spirites sont de simples hystériques. — La télépathie assimilée à la télégraphie sans fil.


M. Binet-Sanglé a ceci de caractéristique qu’il est un adversaire décidé des principes religieux et spiritualistes. Il appartient à cette école qui continue dans la science moderne le mouvement rationaliste et positif commencé par les Encyclopédistes au xviiie siècle et repris par Büchner. Il a écrit de remarquables études sur Pascal et sur les religieuses de Port-Royal, examinant leur état d’âme en psychiatre plutôt qu’en psychologue et voyant des malades dans ces croyants.

Je reproduis sa lettre à peu près intégralement, car cette enquête est impartiale. Je remercie M. Binet-Sanglé d’avoir bien voulu me l’écrire. Je rends hommage à sa sincérité et à ses connaissances psychologiques et hypnotiques. Je reconnais volontiers avec lui qu’une certaine délicatesse nerveuse, une puissance de suggestibilité aussi bien que de suggestion caractérise les mystiques.

Ceci dit, je me sépare complètement de l’opinion de M. Binet-Sanglé principalement lorsqu’il recommence contre les prophètes la vieille querelle que seuls les plus ignorants parmi les libre-penseurs seraient excusables de ressasser.

Carlyle et Emerson ont fait justice des calomnies dirigées par exemple contre Mahomet. Par son œuvre principale, la destruction de l’idolâtrie et l’élévation de la mentalité de peuples dégradés et cruels jusqu’à la conception du Dieu unique pour qui la prière suffit et qui répudie les infâmes sacrifices sanglants, ce grand homme, ce génie surhumain, visité par un souffle supérieur, a prouvé qu’il avait été autrement civilisateur, que ne sauraient l’être les savants modernes, même psychiatres.

J’ai visité, dans mes courses à travers le monde, les nations que la parole de Mahomet a fortifiées et régénérées ; et j’ai pu constater que, si l’Islamisme est très inférieur au Christianisme, il n’en a pas moins fait du Musulman, un homme la plupart du temps sobre, énergique et pieux, avec peu de superstition. Il faut par exemple être allé dans l’Inde et comparer dans les mêmes villes les Hindous sectateurs de Shiva ou de Vichnou et les Musulmans adorateurs d’Allah ; quoique les uns et les autres soient de même race, du même pays et parfois de la même famille, la différence est telle qu’un Mahométan vaut pour l’honnêteté, le courage et même la force physique au moins dix Hindous.

Je n’ai supprimé dans la lettre fort intéressante de M. Binet-Sanglé qu’un très bref passage qui aurait choqué la plupart de mes lecteurs, même ceux qui ne sont chrétiens que de souvenir. Ces quelques phrases d’ailleurs ne renfermaient rien de nouveau et rééditaient des paradoxes que M. Jules Soury a aujourd’hui avec beaucoup de tact supprimés dans la dernière édition de « Jésus et les Évangiles ».

Si je défends contre le psychiatre la religion de Mahomet, vous pensez bien que ce n’est point pour rabaisser le christianisme qui lui est de tous points supérieur. Quand on connaît bien les livres de la sagesse antique, le profond matérialisme bouddhiste, la magnificence solennelle et dure de la Bible, et les vagues apophtegmes des Hillels et des Jésus de Sirach, on est bien obligé de constater la nouveauté stupéfiante de l’Évangile et l’apparition réellement surhumaine de cette morale. L’Évangile ne trouve chez les plus grands des philosophes antérieurs qu’une bien faible préparation et en revanche il renferme dans son ensemble une protestation merveilleuse contre tous les préceptes étroits ou égoïstes que l’humanité, réduite à ses propres forces, avait acceptés et pratiqués précédemment.

Mais voici la lettre de M. Binet-Sanglé.


« Monsieur,

» Les questions que vous voulez bien me poser ayant un caractère scientifique, j’ai plaisir à y répondre.

» Vous me demandez ce que je pense des religions ? Je vous dirai d’abord ce que je pense de la science.

» La science n’embrasse qu’une très petite portion des phénomènes naturels. De la coordination que nous constatons entre les phénomènes connus, nous induisons la même coordination entre ces derniers et ceux qui sont situés en dehors du champ actuel de notre observation. La légitimité de cette induction est d’ailleurs confirmée par chaque découverte nouvelle. — Autrement dit, si pour les phénomènes actuellement inobservables nous en sommes réduits aux hypothèses, ce que nous savons du développement de la science nous oblige du moins à n’admettre que celles de ces hypothèses qui ne sont pas en opposition avec les données des sens et de la raison. Leur ensemble constitue la métaphysique rationnelle.

» Les religions sont tout autre chose. Les idées qu’elles nous présentent comme des vérités indubitables sont en contradiction :

» 1° avec les acquisitions de la science.

» 2° entre elles, non seulement de doctrine à doctrine, mais dans une même doctrine.

» L’incohérence, tel est en effet le caractère commun des doctrines religieuses.

» Tel est aussi le caractère commun des productions de l’aliénation mentale.

» C’est que les religions sont l’œuvre de psychopathes. Le chamelier Mohammed présentait des hallucinations visuelles et auditives et des crises nerveuses de nature probablement hystéro-épileptique.

· · · · · · · · · · · · · · · ·

» Des troubles mentaux semblables ou analogues ont été constatés chez des mystiques de moindre envergure ou qui furent moins bien servis par les circonstances, et j’ai relevé pour ma part des symptômes manifestes d’hystérie chez la moitié environ des religieuses de Port-Royal.

» Les idées religieuses se propagent par suggestion et si en dépit de leur absurdité elles sont si aisément reçues c’est que les victimes de ces suggestions les subissent pour la plupart dans l’enfance, âge où la suggestibilité (le fait a été scientifiquement démontré) est à son maximum.

» Quant aux conséquences sociales de ces suggestions, quant au rôle qu’elles jouent dans les discordes et la décadence des groupes ethniques je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai écrit naguère dans les Archives d’anthropologie criminelle.

» J’ai proposé d’ajouter au programme des examens de fin d’études la « Science des religions » et les « Lois de la suggestion mentale ».

» C’est qu’en effet les religions ne sauraient survivre à la connaissance de leur histoire et à celle des phénomènes psychiques qui sont la condition de leur propagation. — Lorsqu’on saura comment elles naissent, comment elles se transforment, lorsqu’on connaîtra l’état mental de leurs fondateurs et de leurs propagateurs, les religions auront vécu. Elles sont destinées à faire place à la métaphysique qui est la religion de l’avenir…

» En attendant cette évolution bienfaisante, condition indispensable de la paix universelle, l’attitude de tout homme dégagé des suggestions religieuses à l’égard des mystiques, doit être celle d’un homme sain à l’égard des malades, une attitude toute de respect, de bienveillance et de pitié.

» Votre seconde question a trait aux phénomènes dits spirites. Ceux dont j’ai connaissance me paraissent devoir être rapportés à des hallucinations ou au dédoublement de la personnalité. On ignore communément, en effet, que le cerveau est une colonie de cellules nerveuses qui peuvent s’isoler fonctionnellement et que cette dissociation de la colonie cérébrale est fréquente chez les hystériques. — Non seulement les hémisphères peuvent travailler séparément, ce que Dumontpallier a fait voir, mais des groupes relativement petits, de cellules corticales peuvent entrer en action à l’insu du reste de la colonie. Tel est le mécanisme de la cérébration inconsciente, de l’écriture automatique et de l’automatisme verbal.

» Les sujets qui sont le théâtre des phénomènes dits spirites, sont, j’en ai bien peur, de simples hystériques, ce mot étant d’ailleurs dégagé de son sens vulgaire et n’impliquant qu’une constitution spéciale de la cellule nerveuse. Ils s’en consoleront aisément, je pense, en songeant qu’ils partagent cette particularité avec un grand nombre d’hommes de génie.

» Quant aux phénomènes télépathiques, trois savants anglais : Gurney, Myers et Podmore, ont réuni à ce sujet des observations qui paraissent plaider en faveur de la réalité de ces phénomènes ; et une expérience que j’ai faite moi-même m’a conduit à considérer comme possible la transmission des ondulations nerveuses de cerveau à cerveau sans l’intermédiaire analogue à celui qui sert de base à la télégraphie sans fil, les ondulations nerveuses étant d’ailleurs très voisines des ondulations électriques.

» Il n’y aurait là, bien entendu, rien de surnaturel.

» Au demeurant, je ne sais rien de plus merveilleux que les choses de la science, et les conceptions délirantes des religions, grandes et petites, ont quelque chose de mesquin devant l’admirable enchaînement des phénomènes naturels.

» Veuillez agréer.
» Dr Binet-Sanglé. »




LE STOÏCISME DE M. JULES SOURY


J’aime rencontrer soit à la Bibliothèque nationale dont il est le moine, soit chez lui, rue Gay-Lussac, l’auteur des Fonctions du cerveau, de Jésus et les Évangiles et du Bréviaire de l’Histoire du Matérialisme. Il sait se mettre à la disposition de ceux qui l’interrogent avec la grâce modeste des vrais savants.

C’est un homme d’une cinquantaine d’années, dont l’allure et la conversation familière rappellent l’âge mûr de l’auteur de la Vie de Jésus ; de taille moyenne, les yeux incisifs et rêveurs, la tête un peu penchée, et, sur les lèvres, le sourire sceptique de ces prélats qu’il aime et comprend si bien.

Voici la page magistrale, — toute stoïcienne, — écrite pour mes lecteurs par M. Jules Soury. Je la publie telle quelle, inédite et sans commentaire.

L’auteur de l’énorme et admirable fascicule sur le cerveau dans le dictionnaire de physiologie que réunit Charles Richet, me fait l’honneur de commencer sa réponse par une critique des Petites Religieuses de Paris pour aboutir à un exposé de sa doctrine (elle fait loi en quelque sorte dans le monde scientifique) sur la formation des religions et l’organisation de l’univers. Doctrine désolée quoique grandiose, assimilant la vie mystérieuse du monde et des êtres vivants à de la simple matière qui se meut, mais faisant planer sur ce spectacle désenchantant la majesté de la conscience humaine, témoin stoïque de l’universelle illusion.


« Le livre Les Petites Religions de Paris me paraît excellent de tous points. J’ignorais qu’il y eût à Paris tant de petites religions, tant de petites sectes au culte étrange ou naïf, souvent touchant. Ce sont là, comme nous le dit si bien M. Jules Bois, « des bibelots de sanctuaire », des monstres inoffensifs, vieillots ou encore trop enfantins ». Les derniers païens, les lucifériens, les gnostiques, les dévots d’Isis m’intéressent, et je n’ai jamais su résister à mon inclination naturelle pour le bouddhisme.

» Toutes ces petites Églises ont un charme profond et discret, qui contraste heureusement avec les grandes religions officielles, sans parler des sectes politiques, des fêtes patriotiques, orphéoniques, etc., avec leurs processions, les drapeaux, les couronnes, les oriflammes bleues et blanches, qui sont bien aussi des manières de petites religions, mais intolérantes, vindicatives, persécutrices, et, pour tout dire, parfaitement insupportables.

» Pour bien comprendre l’esprit et le culte de ces petites églises inconnues de notre Paris, il fallait commencer par les aimer : c’est ce qu’a fait M. Jules Bois. Mais, en pareille matière, il ne se pique pas d’être un critique désintéressé. Il est un croyant plein d’ardeurs mystiques, une sorte de grand-prêtre de l’Invisible. Ici, tout en exprimant ma gratitude au poète et à l’artiste prestigieux qu’il est, souffrez que je me sépare du myste.

» Les religions sont des phénomènes naturels dont l’étude n’est pas moins attachante que celle de tant d’autres rêveries de l’esprit humain. Mais ce ne sont que pures rêveries. L’homme a longtemps désiré de connaître la vérité ; dans ses rêves grandioses, il a cru concevoir l’absolu et penser l’infini. Déchu de tant d’orgueil, il ne cherche plus dans les choses que ces rapports constants des phénomènes qu’il appelle les lois de la nature. Or l’observation et l’expérience ne nous recèlent d’autre existence dans l’univers que celle de la matière en mouvement. La science, pour n’être toujours qu’une vérité relative, est pour l’homme la seule vérité, et les essais d’explication des choses qu’elle nous donne sont encore les moins éloignés de la réalité inconnue qui nous fuit éternellement.

» En son âge mûr, l’humanité a autre chose à faire qu’à élever des petites chapelles aux dieux inconnus. Presque tous les errements des grands naturalistes modernes sur l’origine des choses sont dus à l’autorité, naguère encore toute-puissante, des mythes religieux. Si des génies tels que Buffon, Cuvier, Agassiz avaient employé à voir et à penser par eux-mêmes le temps et les efforts qu’ils ont dépensés pour faire entrer leur science, vaste comme le monde, dans un vieux conte de nourrice des bords du Jourdain, que de pages immortelles n’auraient-ils pas ajoutées à leur œuvre !

» Notre conception purement mécanique de l’univers a délivré l’homme de sa foi séculaire en une providence. Aussi loin que s’étendent l’expérience et l’observation humaines, tout se passe comme s’il n’y avait que des forces aveugles éternellement en conflit. Cette unité mobile, avec son équilibre instable, ce grand fait complexe qu’on nomme l’univers, dont les archipels stellaires eux-mêmes naissent et meurent comme les fleurs des champs, qu’est-ce que tout cela, sinon un problème de mécanique ? L’homme en retrouvera quelque jour la formule, comme il a trouvé celle de l’attraction et de la gravitation.

» Devant ce grand drame muet et terrible de l’univers, toutes les théories a priori de la genèse des choses sont puériles, et les religions ne sont pas autre chose dans leur essence que de telles explications du monde et de la vie.

» À l’homme qui réfléchit simplement la science suffit. D’espoir, nous n’en avons qu’en la mort, la mort qui délivre. De bonne heure, nous avons appris le renoncement, et nous quitterons, sans amour et sans haine, « sachant que tout est vain », ce monde d’illusions et de rêves. Mais nous le quitterons avec une fierté stoïque, sans ridicule attendrissement sur nous-mêmes, sans lâche besoin d’être consolés. »



CHARCOT DEVANT LES SCIENCES PSYCHIQUES


Le public et le décor d’un hypnotiseur illustre. — Condamnation du mysticisme. — On peut être un grand homme et avoir une bosse de fou.


En 1893 j’avais consenti à présenter au docteur Charcot un de mes plus sympathiques confrères de Russie Ivan Manouiloff que les merveilles de l’hypnose et des sciences psychiques avaient tout à fait ébloui.

Le nom de Charcot était pour lui, habitant l’empire du tsar, un des noms les plus fascinants, et il attachait au personnage quelque chose de sacré. Il voyait ce médecin comme un apôtre, dont le regard sonde les âmes jusqu’au tréfonds, pour mieux les guérir. Charcot lui apparaissait, tels ces mystérieux bienfaiteurs du monde, tout science et dévouement ; et, quittant la Russie, il allait avec moi vers ce vaste hôtel comme on fait un pèlerinage vers un sanctuaire fertile en miracles. L’opinion de Charcot sur le mysticisme lui semblait une des plus importantes et il savourait d’avance l’aménité du grand homme, la profondeur des vues, l’éloquence et la chaleur des phrases, tout ce que pouvait apporter de documents neufs un expérimentateur dont la vie — il le croyait du moins — se voue aux sciences encore indécises de l’âme et qui a ouvert des voies nouvelles aux jeunes médecins, aux savants d’aujourd’hui et de l’avenir.

Manouiloff franchit avec émotion la somptueuse grille du boulevard Saint-Germain ; un larbin de bourgeois vaniteux et grippe-sous le dévisagea.

— Ah ! mais, vous savez, Môssieu Charcot a des malades ; il faudra attendre, si vous êtes de la presse.

Je donnai ma carte et nous entrâmes dans ce salon célèbre, trop clair et trop grandiose, avec des Gobelins passés, de larges meubles prêts à accueillir les classes dirigeantes, mais usés par le frottement des douleurs écroulées. Une figure blême jusqu’à être jaunie domine, sur une étagère, avec l’impassibilité d’un impitoyable regard. En face, des primitifs douteux, peut-être fabriqués au Temple ; seul un beau et cruel Goya, où un moine, crucifix en main, exhorte du haut d’une chaire des exaltés nus jusqu’à la ceinture pour des flagellations.

Le public, déjà plus rare alors, attendait terne, défait, avec des tics, des dégénérescences, exacerbé encore par le milieu somptueux et brutal, disposé à toutes les tourmentes de l’hypnose.

Le larbin reparaît, après quelques minutes d’attente, plus impératif que jamais. Il nous transporte dans une antichambre obscure, aux hypocrites et troublantes odeurs où, pour nous asseoir, nous tâtonnons à la lueur d’un bec de gaz falot que tient la main crispée d’une déesse. Comme dans un cauchemar, nous distinguons un escalier tortueux avec des griffons mâle et femelle, qui cramponnent aux cloisons leurs pattes onglées ; puis encore des gravures mornes, dans des cadres que le temps dédore ; à notre gauche, une porte, entre-baillée par une main adroite, laisse voir un cabinet de travail donnant sur la rue… mais l’encrier desséché s’ennuie, les plumes se rouillent et les rangées de livres s’endorment sous une fine mousseline de poussière.

Là, tout fatigue, énerve ; nos têtes se perdent, devant nos yeux tourbillonnent des cercles chromatiques.

Enfin, une porte inaperçue s’ouvre. Des gens effarés passent ; et reste sur le seuil un petit homme, les épaules voûtées, l’œil enfoui sous des broussailles de sourcils, et le front nu par le renversement des longs cheveux d’un blanc de muraille.

Il me reconnaît froidement d’un regard et d’une poignée de main.

— Entrez, dit-il.

Il va devant nous, se place à son bureau comme un prêtre à sa chaire, et c’est seulement là, tandis qu’il fait le geste de m’asseoir, que Manouiloff découvre Charcot dans le petit homme aux allures de comédien illustre, habitué de jouer, avec sa face rasée, les prélats ou les diplomates.

Il tient une carte entre ses mains très soignées, d’où s’exhale un parfum recherché. Des lettres à écriture de femme se chevauchent et, au coin des feuillets, des heures de rendez-vous fixés en hâte au crayon bleu.

La salle s’étend monotone et encombrée, semblable à un hall, rappelant le cabinet de travail d’un savant allemand ; des monceaux de livres, vierges du contact des doigts, s’entassent et des échelles y conduisent, que des pieds de chercheur n’ont guère foulées.

Les yeux du docteur Charcot, ces yeux qui fascinèrent tant d’hystériques, semblent brutaliser, et devant ce froncement autoritaire du sourcil, l’illusion du comédien s’atténue pour céder la place à l’évocation d’un de ces antiques sorciers du moyen âge, dont le secret inutile ne fut jamais dévoilé.

Avec discrétion mon camarade prélude :

— Nul mieux que vous, mon cher Maître, ne peut guider dans les recherches sur le mysticisme…

— Non… je ne m’occupe pas de ça… je ne dirai rien…

— Mais vous avez été de ceux et des premiers qui ont accéléré le mouvement de la jeunesse vers le mystère ?

— Je le regrette… La jeunesse a eu tort.

Les réponses sifflaient, mauvaises, avec l’impatience des consultations coûteuses qui allaient nous remplacer.

— Vous ne voulez donc rien dire ? continua le Russe patient…

— Je ne veux pas et je n’ai pas le temps. Laissez ça en repos… le mysticisme, ce n’est qu’une question de mode… je m’en fiche comme de l’an quarante…

— Croyez-vous alors que ce mysticisme soit une maladie ?

— Ceux qui s’en occupent ne sont pas plus malades physiquement que d’autres… C’est l’esprit qui est malade. Oui, l’éternelle histoire. C’est toujours comme ça que ça va…

Et la main très soignée décrit dans l’air des spirales, crée une géométrie flottante de collines et de vallées, voulant sans doute indiquer les fluctuations des idées et confirmer aussi par cette mimique dédaigneuse la vieille parole de l’Ecclésiaste : « Rien n’est nouveau sous le soleil ».

— Mais les origines de ce mouvement ?

Le docteur Charcot accentue son mépris.

Il ferme les yeux, puis les ouvre démesurément.

— Voilà les origines de votre mysticisme ; quand il y a trop de lumière, on ferme les yeux pour ne plus voir, pour faire des ténèbres ; puis les paupières s’écartent, et tout est à recommencer. Et puis, tout ça ne me touche pas… Je vous l’ai dit : je m’en fiche comme de l’an quarante.

Le savant s’est déjà levé et, allant vers la porte, il dit du haut des lèvres et en retournant à peine la tête :

— Vous avez bien tort de vous occuper de tout cela.

— Vous dites, cher Maître, s’entête le jeune slave, que ces choses ne vous touchent pas, mais les phénomènes du spiritisme, par exemple, ont bien quelques rapports avec ceux de l’hypnotisme, dont vous vous êtes préoccupé.

— Mais je m’en fiche… tout ça n’est pas profond, tout ça n’est pas mûr… il ne faut pas s’en inquiéter. Enfin, n’empêchons pas les spirites de « spiriter » !

— Et le docteur Crookes ?

— Là, je vous le dis franchement… On peut réunir dans son cerveau la matière d’un grand mathématicien ou d’un grand chimiste et avoir une bosse de fou. Oui, un génie peut être fou.

Peu de mois après, Charcot devait mourir. Je garde encore une forte impression de cette face ravagée de rides profondes ; il était cassé par l’âge ou plutôt par une sourde maladie ; l’œil, si flambant autrefois, s’éteignait ; les paroles, exprimant mal sa pensée vacillante, tombaient avec peine de sa bouche durcie par la morgue des riches et des triomphateurs. Il sentait clos ses jours glorieux et il méprisait les nouveaux efforts des jeunes… Sa grande intelligence, comme l’avait remarqué Alphonse Daudet dans la causerie citée plus haut, était déjà oblitérée et obscurcie ; mais il ne s’était pas laissé entamer par des nouveautés qu’il jugeait dangereuses. Il ne s’était pas risqué, comme Luys, à compromettre en des recherches audacieuses un passé aux apparences scientifiques. Et si ses travaux sur la grande hypnose et la grande hystérie sont relégués par ses disciples eux-mêmes parmi les vieilles lunes, il sut garder sa vie durant une attitude qui en impose encore après sa mort. Il connaissait la manière. Ce fut en effet un « hypnotiseur ». Il a su « suggérer » en sa faveur son temps et les premières vagues de la postérité.


LES CHERCHEURS



LES EXPÉRIENCES ET LES CRITIQUES DE M. JULES CLARETIE


Fanatisme et vénalité des petits cénacles spirites. — Le médium est sa propre dupe. — Hugo et Balzac occultistes. — Il ne faut pas confondre les illusions du spiritisme et les découvertes authentiques de la science. — Apparition du grand-oncle de M. Jules Claretie.


M. Jules Claretie devait trouver sa place, mieux que tout autre, dans cette enquête ; sa personnalité élevée et complexe fut toujours attirée par les phénomènes du merveilleux, devant lesquels il demeure plus intéressé que crédule. Il vit naître le spiritisme, rencontra le mage Eliphas Lévy, Henry Delaage ; et, ami de Charcot, Charcot, il écrivit, en précurseur, un roman qui traite de l’hypnotisme : Jean Mornas.

Voici, sur le spiritisme, l’opinion du spirituel chroniqueur de la Vie à Paris. Il critique avec un bon sens avisé les petits cénacles fanatiques et la vénalité des charlatans.


« J’ai beaucoup suivi jadis les expériences et fréquenté les réunions de spirites et il m’en est resté le souvenir de bonnes duperies fort intéressantes.

« Il y avait, dans ces réunions bizarres, un ramassis singulier de croyants et de détraqués. De vieilles gens surtout, de pauvres vieilles femmes qui prolongeaient par l’illusion du rêve leur existence finie, leur vie gâchée et demandaient à l’invisible le spectre de leurs défuntes amours. Je me rappelle une sorte de Niobé en caraco noir, un mauvais chapeau planté sur ses cheveux blancs, et qui suivait d’un œil avide, avec une expression de touchante extase, les mouvements d’un guéridon où on lui disait que passait, palpitait l’âme de son fils.

« Son fils perdu, son enfant mort, il était donc là ! Il revivait dans cette matière animée, il lui parlait grâce à ces notations conventionnelles des coups frappés. Il est certain que — mensonge ou vérité — le phénomène donnait à la malheureuse femme l’illusion consolante d’une joie.

« Et je trouvais doux ce mensonge même qui endormait ainsi, apaisait une souffrance !

« Tout à coup, un des organisateurs de la réunion (et je ne citerai point son nom, qui est devenu célèbre) s’approcha de la mère aux yeux pleins de larmes.

— « Madame, dit-il poliment, vous plairait-il conserver les réponses de votre fils ?

« Des réponses comme celles-ci : « Es-tu heureux ? — Complètement. — Où es-tu maintenant ? — Au ciel. — Es-tu bien logé ? — Très bien. Regrettes-tu la terre ? — Non, Pas du tout. — As-tu quelque chose à dire à quelqu’un. — Non. — Et moi, m’embrasses-tu ? — Oui. »

« Si la pauvre femme voulait garder ce précieux dialogue avec le disparu, comment le demander ?… Mais elle remporterait avidement, comme un trésor, le relirait, chaque jour, comme un prêtre son bréviaire.

« On lui tendit donc, au bout d’un moment, un petit papier.

— « Voici, madame !

« Et, pendant qu’elle le saisissait, fébrile, de ses mains avides et le baisait avec piété :

— « Madame, ajouta l’organisateur avec un sourire, c’est cinq francs. »

« Je n’ai jamais pensé aux spirites et au spiritisme sans me rappeler la figure et la courtoisie de ce vendeur de dialogues des morts, marchand d’autographes d’outre-tombe. »


M. Jules Claretie continue ses judicieuses critiques en mettant au point la valeur thaumaturgique du médium.

« Le médium, à sa table, croit écrire sous l’inspiration d’une pensée extérieure, de quelque mort dont l’esprit souffle. Il se croit habité, le médium. Pas du tout : c’est lui qui dicte à sa propre personne quelque belle élucubration et qui la trace pieusement sur le papier, attribuant à Archimède ou à Zoroastre ce qui provient de Galimard ou de Trébuchet. Après avoir longtemps cru qu’il était scribe familier, dévoué et inconscient de quelque illustre mort, M. Camille Flammarion s’est aperçu qu’il était tout bonnement le secrétaire intime de Camille Flammarion et il l’a dit tout net : il vient de le déclarer avec une franchise qui l’honore. Il croit et croira toujours à la puissance, parfois inexplicable mais indéniable du magnétisme humain ; il ne croit plus au pouvoir, ni même à la présence des esprits venant dicter aux survivants quelques vérités ignorées ou quelques pages inédites.

« Et, à vrai dire, si Dante pouvait dicter encore quelque chant inconnu de sa Divine Comédie, je pense qu’il l’eût fait depuis longtemps et, Jean-Jacques Rousseau, lorsqu’il est invité par les spirites h faire connaître telle page nouvelle du Contrat social, ne se divertirait point à converser comme un portier et à philosopher comme Joseph Prudhomme — pas plus que Napoléon Bonaparte ne se tromperait ainsi qu’il le fait, quand on l’évoque, sur les plans de ses plus célèbres batailles. »



N’importe, cette religion nouvelle, le spiritisme, gardera peut-être encore longtemps, malgré le débinage de ses trucs et la vulgarité hélas ! trop humaine de ses révélations prétendues spirituelles, son prestige pour ceux qui cherchent quand même à s’abuser.


— C’est par l’illusion, reprend avec ; sagacité le journaliste éminent, que le spiritisme est puissant. Il console les vivants en leur faisant croire à la présence des morts. Il semble une porte ouverte sur le mystère, le grand et éternel mystère dont l’humanité a le vertige. Il a sa poésie, irrésistible comme toute poésie de rêve. Victor Hugo y croyait, y croyait fermement. On évoquait les esprits à Guernesey, dans les longues soirées, du noir exil, Hauteville House se peuplait de fantômes.

« Le brave et spirituel Dumas, Dumas père — oui, d’Artagnan lui-même — croyait au magnétisme, comme son fils à la chiromancie. Toute cette génération de 1830 eut d’ailleurs le cerveau hanté par cet occultisme que les générations nouvelles se vantent de découvrir, ces forces cachées, ces arcanes hermétiques, ces révélations dont on cherche toujours le secret ; Balzac, avec Ursule Mirouet et en plus d’un livre, versa droit en plein magnétisme. Telle page du Cousin Pons où, tout à coup, il interrompt son récit pour suivre sa vision, chevaucher sa chimère, nous le montre aussi préoccupé de l’inconnaissable que de l’âpre vérité. Et Swedenborg ! avec quelle ardeur il le lit, le commente, le suit, l’adore !…

« En ce temps-là, la magie n’était qu’une curiosité de savants ; elle n’était pas encore une mode comme aujourd’hui. Et le spiritisme ne sortait guère des cénacles singuliers dont j’ai parlé. Depuis, un savant tel que Crookes a donné son apostille à ces fantasmagories, et les esprits crédules répondront avec une apparence de raison à ceux qui essaieront de nier le spiritisme :

— « L’évocation d’un fantôme est-elle donc chose plus incroyable, plus irréalisable que la lecture de l’intérieur d’un corps humain, pour ainsi dire traversé par les rayons Rœngen ?

« Et voilà bien où gît le lièvre. Le vulgaire confond volontiers avec la science les fantaisies ou les illusions des spirites. Les recherches admirables d’un maître tel que Charcot n’ont rien de commun avec les facéties d’un montreur d’esprits frappeurs, mais la foule trouve aussi extraordinaires les phénomènes de la Salpêtrière, les miracles de ce Lourdes scientifique, que les visions des évocateurs de fantômes. Ce sont là deux ordres de faits diamétralement opposés ; les uns observés par des savants, les autres acceptés par des compères ».


Mais, si M. Jules Claretie n’a pas une très grande confiance en les médiums et en les esprits, il admet l’existence d’énergies qui échappent encore à nos investigations. Il a expérimenté avec Eusapia Paladino, qui ne l’a guère satisfait Je comprends ça. L’administrateur de la Comédie-Française a été sérieusement brutalisé par les esprits, cette fois vraiment a frappeurs »… En revanche, il croit à la télépathie, dont un phénomène remarquable est classique dans sa famille.


« … Je crois, en effet, aux forces inconnues. Mais les études de la Salpêtrière me semblent plus convaincantes que les mystères du spiritisme. Ce que j’ai vu de plus clair, en définitive, dans les expériences d’Eusapia Paladino, c’est la boîte à musique en métal que j’ai reçue près de la tempe.

« J’ai des pressentiments et des superstitions comme tout le monde et une de mes traditions de famille est l’apparition ou plutôt le bruit de pas de mon grand-oncle, à Nantes, à l’heure même où, capitaine de la garde, il était tué à Wagram. Je vous ai lu avec une curiosité passionnée, je vous relirai avec grand plaisir.

« Excusez moi et croyez à tous mes sentiments, cordiaux.

« Jules Claretie. »
25 octobre 1901.


CAMILLE FLAMMARION ET L’IMMORTALITE DE L’AME


M. Camille Flammarion médium repentant et spiritualiste convaincu. — Un faux Galilée. — Un prix de dix mille francs à celui qui prouvera l’immortalité de l’âme. — Le rideau miraculeux.


Quand je suis allé voir, pour cette enquête mon illustre ami Camille Flammarion, il rentrait à peine de Juvisy où il a son observatoire préféré. Les housses couvraient encore les meubles.

Madame Flammarion, qui est aussi la secrétaire de son mari, me retint, selon sa courtoise habitude, à déjeuner.

Ce fut un repas idéaliste et scientifique. Devant moi, la large baie vitrée de ce quatrième étage me mettait en face du ciel, et j’avais à mes côtés l’explorateur le plus assidu de ce firmament, celui qu’un Américain, M. Lowell, appela le « Christophe Colomb de la planète Mars ».

« Il n’y a pas de meilleur moment pour causer de l’immortalité de l’âme que le dessert », me disait un soir Renan.

Chez Camille Flammarion, nous en parlâmes à tous les plats.

Il m’affirma :


— Vous savez les quatre conclusions que je porte et que je maintiens. Elles sont établies sur quatre cent trente-huit phénomènes d’ordre psychique : apparitions télépathiques, rêves prémonitoires, etc., que j’ai exposés et discutés :

1° L’âme existe comme être réel, indépendant du corps ;

2° Elle est douée de facultés encore inconnues à la science ;

3° Elle peut agir et percevoir à distance sans l’intermédiaire des sens ;

4° L’avenir est préparé d’avance, déterminé par les causes qui ramèneront. L’âme le perçoit quelquefois.

Ainsi, j’ai lu avec le plus vif intérêt les prédictions que le Matin a publiées pour l’année 1902. Je ne sais si elles se réaliseront, mais je suis certain que la divination est possible.

— Avez-vous eu personnellement des phénomènes de ce genre ? demandai-je.

— Hélas ! non. Personne ne m’est apparu, vivant ou mort. Je n’ai même pas de pressentiment. Je ne crois à ces choses que sur les témoignages des autres que j’ai contrôlés.

— J’ai entendu les fanatiques du spiritisme vous accuser de défection, d’apostasie… D’autres fois, ils s’enorgueillissaient de vous compter dans leurs rangs…

— La vérité, c’est que j’ai toujours été et reste spiritualiste. Mais j’ai cessé d’être médium. Je fus autrefois le collaborateur d’Allan-Kardec, le pontife de cette école ; j’ai même été chez lui le secrétaire de quelques séances. Une partie de son livre, la Genèse, a été rédigée de ma main. C’était de l’écriture automatique, inconsciente. Tandis que Victorien Sardou dessinait médiumnimiquement les demeures planétaires, ces maisons de Jupiter qu’il attribuait à l’inspiration de Bernard Palissy, je signais, moi, des révélations astronomiques du nom de « Galilée ». Mais je dus reconnaître plus tard que j’avais été la dupe de ma propre imagination. Depuis que ce livre d’Allan-Kardec a paru, nous connaissons mieux la planète Jupiter, et je me suis aperçu que le prétendu Galilée qui conduisait alors ma main commit maintes erreurs ; en somme, il ne possédait que les connaissances souvent erronées que nous, avions alors de cette planète ; ce qui ne serait pas arrivé, si nous avions eu affaire à l’âme elle-même, supérieure et délivrée, de Galilée. C’était tout simplement mon « inconscient » qui écrivait de ma main, et non un esprit.

— Vous n’avez donc pas en le spiritisme la même foi que dans la télépathie ?


Le médium et la fleuriste.


— Que voulez-vous ? le phénomène spirite est tellement complexe, si fuyant !… Tout récemment encore, nous avions ici dans notre appartement un médium, Adda-Roth, qui, en pleine lumière cette fois, faisait apparaître des fleurs ; mais n’est-ce pas là un fait commun à tous les prestidigitateurs ?… Si j’ai bon souvenir, cette Adda-Roth fut surprise achetant trivialement à une fleuriste les bouquets qu’elle prétend ensuite transmis directement par l’Au delà. Pour la convaincre de supercherie, on fit une expérience bien simple. On pesa le médium avant la séance, puis après. La différence était exactement le poids des fleurs apparues… Hélas ! on est souvent trompé. Les prestidigitateurs imitent parfaitement les phénomènes spirites les plus élevés. Cazeneuve est venu ici, chez moi. « Je ne veux pas, disait-il, que Camille Flammarion soit mis dedans par ces farceurs », et, devant moi, il a accompli tous les prodiges des médiums.


Les phénomènes spirites et la prestidigitation.


— Croyez-vous donc qu’il n’y ait dans le spiritisme que prestidigitation ?

— Oh ! je ne dis pas cela… Mais la plupart des résultats obtenus dans les réunions des spirites représentent des illusions dues à une crédulité facile. Plus de la moitié des évocations d’esprits sont produites par les assistants eux-mêmes qui répondent à leurs propres questions. En certains cas, il s’y ajoute une véritable foi religieuse aussi aveugle que celle des dévots qui brûlent des cierges pour obtenir des guérisons. L’autosuggestion joue là un rôle prépondérant. D’autre part — c’est incontestable — tous les médiums trichent, consciemment ou inconsciemment ; mais ils ne trichent pas toujours, pas plus que les hypnotisées de la Salpêtrière qui simulent facilement et attrapent les élèves de Charcot, quoiqu’elles soient indéniablement de véritables sujets. Certaines séances mettent en évidence une sorte d’extériorisation de la pensée — comme un miroir qui refléterait un personnage psychique et l’individualiserait.

— En somme, l’âme des morts vous parait absente de tout cela ?

— Nous ne savons encore presque rien de l’âme humaine. Le plus probable c’est que toute la science se trompe en ne voyant en elle qu’une fonction du cerveau. Les physiologistes sont dupes d’une immense illusion. Le monde visible n’est pas le réel ; il n’est qu’une impression incomplète et fausse de nos sens imparfaits et restreints.

— La survivance de l’âme vous parait donc possible ?

— La survivance de l’âme parait certaine, répéta avec force M. Flammarion. Je dis paraît, continua t-il avec une nuance de restriction, car je n’ai pas., nous n’avons pas encore une seule preuve d’ordre scientifique absolue.

Le dîner était achevé. Nous étions maintenant dans le cabinet de travail si encombré de livres et de notes que nous nous assîmes avec peine. La fenêtre d’angle permet d’apercevoir l’Observatoire. L’astronome, même quand il devient psychologue et occultiste, veut se sentir en communion avec ses chères étoiles.

— Tenez — et il agitait sur sa table des papiers se chevauchant — voilà une quarantaine d’apparitions de personnes mortes, signées, contresignées, certifiées. Eh bien ! l’hallucination explique presque tous les cas, et ceux qu’elle n’explique pas ne sont pas probants. Un seul cas certain aurait une valeur immense.

M. Camille Flammarion s’animait ; nous n’avions cependant goûté à d’autre liqueur qu’à celle de la discussion.

— M. Deutsch a créé un prix de cent mille francs, reprit-il, pour consacrer la direction des ballons. Je n’ai aucune fortune et ne tiens pas du tout à en avoir jamais. Mais je souscrirais avec plaisir un chèque de dix mille francs à toucher chez l’un de mes éditeurs à présentation d’un véritable revenant. Ce revenant aurait core plus de valeur technique que mon savant et énergique ami Santos-Dumont ; car la preuve de l’immortalité de l’âme est encore plus importante que tous les progrès de la navigation aérienne.

— Mais ce but merveilleux n’est-il pas le plus fugace ?

— Hé ! hé ! Peut-être ne sommes-nous pas très loin d’y arriver ; les sciences psychiques marchent à grands pas… La postérité, croyez-le, saura se souvenir des pionniers qui, comme Crookes, comme Myers, comme vous, ont su appeler l’attention scientifique la plus sérieuse sur des problèmes regardés depuis si longtemps comme insolubles et imaginaires…



Le salon à prodiges.


Avant de partir, comme je tenais à saluer madame Camille Flammarion, nous passâmes dans le salon où les coussins du canapé racontent la gloire de l’astronome : Flamma Orionis y est-il écrit en lettres de soie. Traduisez Flammarion, Et ce salon, vide en ce moment, réveilla dans ma mémoire les soirées inoubliables des séances fantomales.


— Nous en reparlons avec la fervente collaboratrice de mon illustre ami. — Là, je vis de, médiums se tordre au milieu des lueurs astrales, et ces meubles, aujourd’hui immobiles et calmes, en sarabande, comme si des âmes violentes y étaient tout à coup descendues… Là, j’amenai un jeune joghi de l’Inde… Et un de mes souvenirs les plus étranges se précise tout à coup quand madame Flammarion me dit à brûle-pourpoint : — Vous rappelez-vous le livre qui a traversé le rideau ?

— Si je m’en souviens ! répondis-je, la chose eut lieu devant nous deux, sous nos propres yeux.

Je reconstituai la scène. Le médium épuisé avait mis sa tête sur l’épaule du maître de la maison ; ses mains étaient visibles dans la demi-lumière sur la table. Nous étions neuf à dix, des astronomes, une princesse russe, deux Anglaises, Adolphe Brisson, les deux frères Baschet, M. et madame Flammarion, et moi. On n’entendait que le bruit rauque de la respiration du médium qui haletait et sanglotait. La lumière rouge, posée à terre au fond de l’appartement, nous faisait à tous des visages bizarres, presque purgatoriels.

Le rideau, auquel le médium tournait le dos, se gonfla, comme si une présence mystérieuse voulait se faire connaître. Un livre était sur la table autour de laquelle nous étions groupés.

— Voulez-vous que j’offre ce livre au rideau ? dis-je.

— Faites, répondit Flammarion.

J’approchai le livre du rideau, qui le saisit comme une main et le garda.

Comme je me méfiais des subtilités du médium, à ce même moment, on « contrôla » non seulement ses mains, mais ses pieds, M. Baschet, avec beaucoup de complaisance, s’en chargea.

Madame Flammarion, curieuse, se leva et regarda derrière le rideau, qui tenait toujours le livre. Il n’y avait rien.

Alors eut lieu le phénomène matériel le plus absurde et le plus extraordinaire auquel j’aie assisté sis té en Europe. Sous mes yeux le livre disparut de mon côté et, sans qu’il y eût dans l’étoffe la moindre déchirure, la moindre fente, il tomba de l’autre côté du rideau, où madame Flammarion le ramassa.

Ces feuilles imprimées avaient, par un inexplicable prodige, traversé ce rideau intact.

— Que penses-tu de cela, Flamme ? dit familièrement madame Flammarion à son mari» lorsque nous eûmes reconstitué ensemble nos souvenirs exacts et concordants.

— Zöllner, répondit le savant sur le ton du rêve, vit aussi la matière traverser la matière…

— En tous cas, je peux certifier ce fait, dit madame Flammarion avec vivacité. Je l’ai noté le soir même de l’expérience. J’en suis certaine ; je suis prête à en témoigner devant qui voudra.



Saint Thomas et les sciences psychiques.


Quand je fus dans la rue Cassini, loin du salon à prodiges, je me tâtai la conscience :

— Moi aussi, j’ai vu, me disais-je, et, comme saint Thomas, j’ai touché… Suis-je pourtant convaincu ? Hélas ! non, et je me range à l’avis d’Auguste Vacquerie qui, après avoir assisté aux plus extraordinaires phénomènes du spiritisme, après avoir vu et touché comme moi, écrivait pourtant : « J’ai toujours trouvé saint Thomas bien crédule… »


OPINION DE M. CESARE LOMBROSO


Les faits du spiritisme sont vrais, mais les conclusions des spirites fausses. — Il n’y a pas d’esprits, il y a maladie nerveuse.


L’étonnement fut grand dans le monde scientifique européen, lorsque, récemment, le bruit se répandit que M. Cesare Lombroso, professeur à l’Université de Turin et matérialiste avéré, venait de passer au clan des spirites. Quoi ! l’auteur de l’Homme criminel, de Génie et Folie, où les plus hautes manifestations de l’esprit humain sont réduites à de simples anomalies cérébrales, se serait converti aux apparitions et aux tables tournantes !

La chose est vraie, mais à demi.

M. Lombroso assista, chez le chevalier Ciolfi, à Naples, aux expériences du médium Eusapia Paladino. Ces expériences, qui out impressionné M. Sully-Prudhomme en France, ont changé totalement, quant aux faits, l’opinion du savant italien.

Il admet, désormais, la force dite médianimique, les phénomènes de lévitation, c’est-à-dire la possibilité pour le corps humain de s’élever du sol gr&ce à une mystérieuse énergie psychique, les matérialisations ou apparitions de fautâmes quasi-matériels, évoqués par des opérateurs qui prêtent leurs fluides à une courte mais tangible illusion, l’écriture automatique, le dédoublement de la personnalité, etc…



Jusqu’à présent, dans tous ses ouvrages, M. Lombroso n’avait cessé d’accabler les spirites des plus violentes injures. Maintenant, il tente une réhabilitation.

« J’ai grandement honte, écrit-il, et je regrette beaucoup (io somo molto vergognato e dolente) d’avoirsi opiniâtrement combattu les « phénomènes spirités », je dis les phénomènes, car je ne suis pas d’accord avec les théories. Mais les faits existent et je me vante d’être l’esclave des faits (dei fatti mi vanto di essere schiavo) ».

Puis, M. Lombroso s’avise d’une explication scientifique. Elle correspond à peu près à celle qu’avait déjà donnée M. de Hartmann, le successeur en Allemagne de Schopenhauer. Pour eux deux, l’excitation particulière de certains centres nerveux au détriment d’autres centres paralysés, permet un dégagement d’énergies, et ces énergies faites extérieures, sont cérébralisées, deviennent intelligentes sous l’influence inconsciente des cerveaux des assistants.

Le monde savant ne tarda pas à s’émouvoir. Le premier qui s’opposa aux théories de M. Lombroso fut l’éminent élève de M. Krafft-Ebing, le docteur Albert Moll de Berlin, le même docteur Moll qui fut poursuivi à cause de son ouvrage sur les Perversions du sens génital.

Je me suis adressé directement à M. Lombroso, qui a bien voulu répondre par écrit aux quelques questions que je lui ai posées :

— Votre science a dû vous fournir Une explication des phénomènes surprenants auxquels vous avez assisté ?

— Aucun de ces faits — il faut pourtant les admettre, parce qu’on ne peut nier des faits qu’on a vus — n’est de nature à faire supposer pour les expliquer un monde différent du noire. Il n’y a pas d’esprits ; il y a maladie nerveuse. Madame Eusapia est névropathe ; elle reçut dans son enfance un coup au pariétal gauche, dont il lui reste un trou assez profond pour qu’on puisse y enfoncer le doigt ; depuis, elle subit des accès d’épilepsie, de catalepsie, d’hystérie, qui se produisent au moment où ont lieu les prodiges. C’étaient des névropathes aussi, ces médiums admirables tels que Home, Slade, etc. Eh bien ! je ne vois rien d’inadmissible à ce que les hystériques et les hypnotiques provoquent en eux et hors d’eux un déplacement des forces psychiques, pouvant remuer, à distance et sans contact matériel, la matière. Ainsi, un médium est capable de soulever une table, de frapper, de toucher quelqu’un, de le caresser, tout en restant lui-même immobile.



— Les miracles vous semblent donc tout simples ?

— Bien des choses que nous avions cru fausses sur les miracles sont vraies, et le spiritisme nous en a donné la preuve.

— Et les expériences de Crookes, l’apparition de Katie King, de cette femme mystérieuse qui, raconte-t-il, sortait, fantomale, du sein de mademoiselle Cook endormie ?

— Ces expériences doivent être exactes ; j’ai émis une théorie identique à celle de Crookes, sans connaître la sienne. Cependant lui, comme moi, il a été accusé de supercherie. C’est l’explication la plus naturelle pour les âmes lasses, elle répond le mieux aux besoins de la multitude qui se croit ainsi dispensée de réfléchir.

— Jusqu’ici vous ne m’avez parlé que de faits ; que pensez-vous des théories édifiées sur ces prodiges, c’est-à-dire du mysticisme ?

— Le mysticisme, tel qu’il est conçu dans ces derniers temps, est une « pose » et une « bêtise », œuvre d’impuissants, de « mattoïdes », de gens qui n’ont pas les idées nettes, et se rattachent au passé qui est toujours l’asile des faibles.

— Quel est l’état du mysticisme, en Italie, dans les académies scientifiques ?

— Les académies ne valent guère la peine qu’on s’en occupe, ce sont des fossiles.



Et voilà comment les exercices d’une simple paysanne napolitaine ignorante — que les uns disent sorcière, les autres prestidigitatrice — sont en train de modifier les certitudes de savants modernes.

Le cas de M. Lombroso n’est pas isolé.

Eusapia a ébranlé les convictions d’Ockorowicz, du docteur Charles Richet, de Camille Flammarion, et j’avoue, pour ma part, avoir gardé des prodiges auxquels j’ai assisté dans son atmosphère une impression de trouble, presque d’angoisse, comme si j’avais pris part à quelque moderne sabbat.


L’OPINION D’UN THÉOLOGIEN


(Mgr MERIC)


L’existence d’autres mondes que le nôtre et d’autres intelligences que la nôtre. — L’hypnotisme bienfaisant. — L’occultisme aux frontières de la folie. — L’écriture directe. — L’homme n’est pas le tout de l’Univers. — Orgueilleuses prétentions des scientistes.


Cette enquête eût été incomplète, si elle n’eût pas compté l’opinion d’un prélat érudit. Voici la lettre que m’a adressée Monseigneur Méric ; son tempérament de chercheur l’a fait s’intéresser aux phénomènes magnétiques et spirites.

J’ai vu avec plaisir que la suggestion et l’hypnose, clef avec la prestidigitation de la plupart des prodiges magiques et même sataniques, avaient attiré particulièrement son attention. Je l’en félicite d’autant plus qu’une connaissance imparfaite de ces études précises en psychologie expérimentale peut trop souvent être reprochée aux clercs discourant ou écrivant sur ces problèmes.

Cette réserve faite, il est incontestable que les théologiens peuvent mieux que les autres nous éclairer sur les pièges, les beautés et les dédales du mysticisme.



« Honfleur, 27 octobre 1901.


» Monsieur,


» Je reçois à l’instant votre lettre du 26. Il me semble difficile de répondre brièvement et complètement aux questions vastes, mystérieuses et très diverses que vous me posez.

» Parmi les spirites, il se trouve des charlatans qui exploitent la crédulité publique, des détraqués qui produisent inconsciemment des phénomènes nerveux d’an grand intérêt et enfin des hommes de bonne foi, des esprits élevés et chercheurs, qui forcent ta porte de l’autre vie pour en surprendre les mystères et en pénétrer les profondeurs.

» Ni la théologie, ni la philosophie, ni les sciences naturelles, dont la compétence est d’ailleurs très contestable en ces matières, ne permettent de considérer comme une impossibilité, ou une chimère l’existence d’autres mondes habités par d’autres entités intelligentes qui peuvent entrer en communication avec nous, sons certaines conditions.

» La mystique n’est pas un roman, elle est une science, elle touche aux problèmes les plus élevés qui tourmentent l’âme humaine.

» Quelles sont ces entités intelligentes, anges ou démons ? dans quelles conditions pouvons-nous sentir leur présence et recevoir leurs communications ? comment pouvons-nous discerner le subjectif de l’objectif, ta perception de l’hallucination, justifier le droit de cité dans la science à des phénomènes préternaturels, sévèrement constatés ? Autant de questions qui demandent un long développement.

» J’estime que l’hypnotisme pratiqué consciencieusement par des médecins et par des hommes de science rendra de grands services ; il permettra de guérir des malades par la suggestion, en réveillant l’action puissante de l’âme SUT le corps. Des philosophes y trouveront, peut-être des indications pour explorer les ravages inconnus de l’âme, mais c’est principalement au point vue médical que je reconnais son efficacité et sa puissance. Une observation de trente ans me permet de parler ainsi.

Je ne dirai rien de l’occultisme et de la magie. J’ai toujours répugné à pénétrer dans le monde noir. Il y a deux choses qu’il ne faut jamais sacrifier : la raison et la liberté. On est exposé à perdre l’une et l’autre dans certaines régions ténébreuses peuplées d’insaisissables fantômes dont les territoires marquent les frontières de la folie.

» Veuillez, Monsieur, agréer mes sentiments distingués.

» Méric. »

J’ai reçu, depuis, une autre lettre de Mgr Méric. Je la reproduis fidèlement tout en ne donnant par discrétion que les initiales de quelques-uns des expérimentateurs cités. Les opinions philosophiques de Mgr Méric sont intéressantes. Quant aux expériences d’écriture directe dont il parle, j’avoue que, tout en ayant pour les prélats beaucoup de respect, j’aurais préféré pour le contrôle en la circonstance un bon prestidigitateur. Il y a dans le clergé une inévitable tendance à voir souvent le miracle là où il n’est pas, et, devant le phénomène psychique truqué ou non, une crédulité tout en l’honneur du témoin, — car être crédule quand on est intelligent, c’est croire les autres sincères parce qu’on l’est soi-même. Mais l’histoire de Diana Vaugan nous est encore trop présente pour que nous ne réclamions pas, pour la critique de tels faits, des spectateurs moins bienveillants.



Honfleur, le 3 novembre 1901.


« Monsieur,


» Des séances intéressantes et sérieuses de spiritisme ont eu lieu chez Madame la comtesse B. boulevard Courcelles, à Paris, en présence de Mgr Le N. et de Mgr F.

» Le prélat plaçait dans une boîte trente ou quarante feuilles blanches, et quatre ou cinq crayons : la boîte était fermée. Au bout de quelques minutes, on entendait deux coups, on ouvrait la boite, et Ton retirait les feuilles qui contenaient la réponse écrite aux questions écrites.

» Ces expériences d’écriture directe défient toutes les explications prétentieuses des scientistes, et il est ridicule de parler ici d’inconscient, de subliminal, d’automatisme, d’extériorisation et de cacher son ignorance sous des mots à effets.

» La déposition de Madame Holmès, que j’ai lue avec un vif intérêt, me parait très sage, très modeste, et je la préfère à l’orgueil intraitable des faux savants.

» Quand on voit avec Pasteur la vie animale pulluler partout, autour de nous avec une fécondité et une intensité effrayantes, quand on entend Bossuet s’écrier : « Comptez, si vous pouvez, ou le sable de la mer ou les étoiles du ciel, tant celles qu’on voit que celles qu’on ne voit pas, et croyez que vous n’avez pas atteint le nombre des anges ; l’esprit humain se perd dans cette immense multitude. » Quand on sait avec la philosophie et la théologie qu’un organisme différent nous permettrait de voir ces esprits, de saisir ces manifestations de la vie dans la nuit qui nous environne, on est bien forcé de reconnaître que l’homme n’est pas le tout de l’univers et qu’il n’a pas épuisé la force créatrice de Dieu.

» Que des entités intelligentes, anges ou démons connaissent infiniment mieux que nous la matière et ses forces ; que cette connaissance leur permette de produire des effets prodigieux dans l’univers ; qu’ils sourient des orgueilleuses prétentions de nos scientistes qui savent si peu de chose, en quoi cela contrarie-t-il nia conscience et ma raison ?

» Votre enquête impartiale, Monsieur, permettra à vos lecteurs de croire à la réalité des faits constatés. Quand nous aurons obtenu ce résultat nous pourrons nous occuper des explications, c’est-à-dire de la nature des causes et des entités.

» Méric. »


LE TEMPS VAINCU PAR L’HYPNOTISME


Changements de personnalité. — Les somnambules, professionnelles, et les médiums à incarnation quand ils sont sincères ne font pas autre chose que de changer inconsciemment de personnalité, — Expériences de Charles Richet, à propos de mademoiselle Couesdon. — Les métamorphoses chantées par les poètes, réalisées avec des sujets hypnotiques par l’auteur de ce livre. — Les suggestions du professeur Krafft-Ebing. — Une femme qui retourne à la jeunesse. — Pour M. de Krafft-Ebing le spiritisme est du charlatanisme ou de l’illusion et le christianisme est appelé à devenir l’Évangile de tous les temps et de tous les peuples.


Parmi les médecins aliénistes et les neuropathologistes, M. de Krafft-Ebing, professeur à l’université de Vienne, jouit d’une autorité incontestée. Son ouvrage Psycho-pathia sexualis qui traite des anomalies sexuelles a souvent inspiré le Dr Moll à Berlin, qui fit tant de bruit il y a quelques années en étudiant la perversion de l’instinct génital.

Des expériences de haut hypnotisme et de suggestion transcendantale exécutées pendant le calme de l’été par le professeur Krafft-Ebing, viennent de susciter des polémiques dans la presse autrichienne et allemande et d’attirer l’attention aussi bien des savants que des occultistes.

Il s’agit d’un fait encore assez mal débrouillé par les praticiens de l’hypnose : les changements de personnalité dans l’état d’inconscience et de passivité acquises. L’ignorance de tels faits permet aux somnambules d’exercer leur métier lucratif et laisse croire aux consultants qui les alimentent, qu’elles reçoivent une inspiration supérieure et possèdent des pouvoirs extra-humains.

La nécessité pour le grand public tout entier d’être renseigné sur ces découvertes nouvelles s’impose, car la science et la vérité sont les seuls moyens de déraciner les superstitions têtues et d’empêcher les charlatans d’exploiter grâce à une illusion les bonnes volontés et les bourses. Disons-le une fois pour toutes. La plupart des clairvoyants et des voyants, — bien entendu quand ils sont sincères dans leur sommeil magnétique, — passent seulement en un autre état nerveux, aussi naturel et aussi peu surhumain que possible, dans lequel la raison est diminuée, la volonté quasi-abolie et l’imagination lâchée sans bride. Il en est de même pour les sujets que les spirites appellent médiums à incarnation. La célèbre mademoiselle Couesdon fut un des exemples typiques de ce changement de personnalité d’où tout surnaturel doit être exclu et qui rentre aujourd’hui dans les phénomènes scientifiquement observés. La voyante de la rue Paradis, comme d’ailleurs toute autre voyante, quand elle se croit transfigurée en ange Gabriel ou inspirée par quelque esprit, est victime de ces changements de personnalité que l’hypnose permet d’étudier à fond en les créant à volonté sur des sujets.

Ainsi M. Charles Richet a pu grâce à une nerveuse docile, nous donner le théâtral défilé d’une multitude de types divers depuis la concierge jusqu’à la mondaine sur le théâtre intérieur d’une personne unique mais aisément modifiée. J’ai moi-même réussi ces transformations multiples et étrangement émouvantes avec plusieurs sujets pris en des diverses cliniques, et particulièrement avec une jeune peintre fort intelligente mademoiselle Miriam. Sous l’empire de la suggestion, elle devenait alternativement la Reine de Saba, un prédicateur célèbre, un vieux colonel, un garçon de café, un avocat plaidant en cour d’assises, un juge prononçant un arrêt, etc…

Naturellement les sujets hypnotiques dociles aux changements de personnalité suggérés n’inventent rien ; ils se servent inconsciemment des matériaux de leurs souvenirs qu’ils groupent selon telle ou telle idée dominante qui leur est imposée.

J’ai même réussi à réaliser avec eux les classiques métamorphoses du paganisme, en leur faisant croire que je les transformais en bêtes ou en objets inanimés dont ils imitaient aussitôt soit les allures et les cris, soit les attitudes. Ils parlaient aussi, dans ce rêve, comme ils pouvaient supposer qu’aurait parlé un papillon, un oiseau, une fleur et même une lampe et une locomotive si ces êtres pouvaient penser et s’exprimer. À ce propos je ne pus m’empêcher de remarquer quelle part de vérité {subjective bien entendu) était renfermée dans la croyance médiévale aux loups garoux. La sorcière ou le sorcier pensait être devenu un loup et le faisait croire par la puissance de son jeu à des hallucinés.

M. de Krafft-Ebing ne s’est pas contenté de ces modifications en quelque sorte théâtrales et qui nous font analyser par l’automatisme psychologique le phénomène de transfiguration qui permet aux grands acteurs d’incarner presque jusqu’à l’identité leur rôle. La seule différence, et elle est grande, il est vrai, c’est qu’il y a chez ceux-ci conscience et liberté.

M. de Krafft-Ebing a essayé des changements de personnalité qui paraissent plus prodigieux encore.

Il est arrivé à vaincre le temps ce vainqueur de toutes choses et à faire rétrograder une personnalité vivante vers les âges antérieurs qu’elle traversa.

Ces expériences ont eu lieu à la société de psychiatrie et de neurologie de Vienne devant le plus docte des publics.

Voici son procédé :

Il suggère au sujet endormi, une jeune fille, mademoiselle Clémentine P. d’être entièrement soumise à la volonté de l’hypnotiseur, d’être « ce que celui-ci veut ». Puis au réveil le sujet se trouve en état de suggestion post-hypnotique et l’expérimentateur est à même de la transporter en esprit dans une période quelconque de sa vie. Il lui ordonne d’abord d’avoir sept ans et le sujet se comporte tout à fait comme un enfant de sept ans ; joue avec une poupée, fait la dînette, répond en bégayant. L’hypnotiseur lui dit d’avoir quinze, vingt ans, le sujet reproduit exactement l’allure correspondante à ces divers âges. Son écriture obéissante ressemble tout à fait à l’écriture qu’avait la jeune fille à l’âge qu’on lui a suggéré. Elle revit exactement les moindres événements de sa vie, se rapportant aux différentes périodes invoquées : ce qui prouverait que tout ce que l’homme a vécu se fixe indélébilement en sa mémoire. Et elle oublie les événements qui suivent l’époque où elle a été ramenée.

La réalité des expériences du professeur de Krafft-Ebing a été contestée par plusieurs savants, mais l’impossibilité de toute supercherie fut scientifiquement établie. Le médium mademoiselle Clémentine P. n’est pas une hystérique et M. de Krafft-Ebing s’attache à détruire la théorie qui prétend que seules les hystériques sont hypnotisables et suggestibles.

Je crois d’autant plus à ces expériences si instructives que je les ai accomplies plusieurs fois et avec succès sur d’autres sujets.

Je me suis adressé directement à M. de Krafft-Ebing pour avoir sa pensée la plus récente sur le mysticisme. Voici sa réponse :


« Je considère le mysticisme et l’occultisme tels que de nos jours ils recommencent à attirer l’attention, comme l’expression d’une façon anormale de sentir chez beaucoup de névropathes. C’est surtout le cas d’une époque où les opinions courantes subissent une transformation complète, où personne ne sait d’avance l’aspect que revêtiront les choses dans l’avenir et qu’à cette ignorance de l’avenir se joint une sensibilité morbide. Il est très probable que cette sensibilité morbide ait des racines érotiques.

» Je ne doute pas que chez la plupart des mystiques et des occultistes des affections névropathiques ne soient en jeu. Pour les spirites je puis l’affirmer avec certitude.

» Le spiritisme et tout ce qui en fait partie est certainement du charlatanisme ou de l’illusion. Je suis également très sceptique en ce qui concerne la télépathie et la transmission des pensées.

» Je ne crois pas à la fin du christianisme, du moins pas pour les siècles prochains. La plupart des hommes ont besoin d’une religion positive. Le christianisme est à mon avis la meilleure, et dans son noyau éthique je le considère comme l’évangile de tous les temps et de tous les peuples.

» Agréez, etc.
» Professeur de Krafft-Ebing. »


Comme mes lecteurs s’en rendront compte aisément, les savants modernes sont très divisés sur le spiritisme et M. de Krafft-Ebing nie absolument les faits qu’affirme avec non moins d’énergie Lombroso. En définitive, chacun est limité par son propre champ d’études et ne se fie guère qu’à ses propres observations. Cependant les plus crédules ne semblent pas ceux le plus doués d’esprit critique.




M. JEAN FINOT & L’IMMORTALITÉ DU CORPS


Les nourritures portées sur les tombeaux. — Les métamorphoses de la mort. La vie prodigieuse du sépulcre. — La Bien-Aimée qui du sépulcre sort papillon.


La visite assidue des Parisiens à leurs morts a peut-être incité M. Jean Finot, qui sait être à la fois, — ô mystère rare, — un philosophe original, un écrivain lumineux au courant de toutes les littératures et de toutes les sciences, et un directeur de revue tout à fait supérieur, à poser dans son livre remarquable « La Philosophie de la Longévité », un problème presque tout neuf et cependant éternel : l’immortalité du corps.

Nous ressentons un certain étonnement à l’énoncé brusque de cette vérité. L’immortalité de l’âme a tellement obsédé ses négateurs que toute autre immortalité en devint oubliée. Les matérialistes eux-mêmes ne se sont jamais vantés de l’immortalité de leurs corps et ils pensent que tout est fini après le dernier souffle, aussi bien la chair que l’esprit. Il se pourrait que matérialistes et spiritualistes aient témoigné un injuste et égal mépris pour cette « guenille » qui nous est « chère » selon l’expression du poète et à qui nous ne voulons pas faire pourtant le crédit de se survivre.

Selon l’opinion à la fois la plus générale et la plus vulgaire, le corps devient la poussière, le néant, ou, ce qui est pire encore, la pourriture, ce quelque chose « qui n’a plus de nom dans aucune langue », selon l’expression inoubliable de Bossuet. Pauvre corps si dorloté et si aimé pendant la vie personnelle, organisme si délicat, si complexe, si intelligent, si douloureux et si agréable parfois ! Le corps, merveille autant que l’âme ! Comme je comprends que saint Thomas d’Aquin, l’ange de l’école, ait déclaré que l’homme n’existait pleinement que lorsque son âme est unie à un corps. Ce dogme chrétien est d’ordinaire si ignoré qu’il est de bon goût, chez un grand nombre de mystiques, de blasphémer contre la chair. Cependant nous ne serons, selon l’enseignement de l’Église, réintégrés dans la gloire céleste, complètement, qu’après le jugement dernier, lorsque nos esprits auront revêtu leurs corps ressuscités. M. Jean Finot a été bien inspiré en plaçant comme exergue sur la couverture de son livre savant et subtil cette parole profonde de S. Augustin : « Le corps est aussi une création divine ».

Si le peuple ne croit guère à l’immortalité du corps, à cause sans doute des trop faibles lueurs de son intelligence consciente, son instinct le pousse à agir comme s’il y croyait.

Il est toujours allé dans les cimetières pleurer ses parents et ses amis, leur faire des cadeaux, s’asseoir pour parler avec eux dans leurs monuments funéraires… Eh bien, la science moderne donne raison au peuple, aux naïfs, aux simples, et cela à la barbe des pédants négateurs. C’est une chose aujourd’hui incontestable : après la mort, le corps est un réceptacle et un foyer de vies innombrables.

M. Finot vient de nous décrire cette corporelle survie avec un luxe d’érudition et d’esprit. Et je ne connais avant lui, dans la littérature, que M. François de Nion qui, par son beau roman la Peur de la Mort nous ait initiés à la vie multiforme et ardente du sépulcre. M. Pinot nous l’affirme : « l’existence souterraine de notre corps est bien plus animée que celle qu’il a menée au-dessus de la terre où on l’ensevelit… Aussitôt la bière fermée, des êtres aussi chers à la source principale des choses que le sont les humains remplissent d’un bruit fiévreux et agité notre dernier refuge ([9]). »

Quelle épouvante que notre concept ordinaire de la mort physique ! Qui sait si cet abîme que Pascal voyait toujours à ses côtés n’émanait pas justement de notre rêve hideux et destructeur ? L’idée est pénible de la dissolution, et je comprends que la terreur nous gagne à y penser. Nous nous résignerons plus facilement à devenir une multitude de bestioles d’ailleurs très intelligentes, parfois assez jolies, peut-être plus heureuses… Car si Max Verworn prétend que les « protozoaires », les animalcules s’ébattent dans l’inconscience, Luigi Luiciani est d’un avis opposé. D’ailleurs combien peu d’hommes, même leur vie durant, arrivent à se former une conscience véritable et profonde… Ils sont déjà pareils à leurs cadavres et qui sait ? peut-être pendant leur vie sont-ils moins vivants…

Donc avec M. P. Megnin, membre de l’Académie de médecine et quelques autres physiologues, suivons l’évolution mystérieuse du corps alors que chacun l’abandonne et que le convoi s’est dispersé. Les « travailleurs de la mort » inaugurent leur mission successivement, ainsi qu’il sied à des gens ordonnés et qui ont l’éternité pour eux. Ce sont d’abord des mouches grises pareilles à « leurs sœurs, les mouches de la fenêtre » mais plus brillantes, plus « attrayantes. » Quelques-unes ont les pieds noirs et des mœurs rurales, mouches d’étables et de pâturages. Ensuite arrivent les « lucilia » vertes comme des émeraudes qui cèdent leur place à de délicieux petits papillons nommés « pyrales » et qui ressemblent tant à ceux qui dorment sous les feuilles et s’éveillent vers le soir pour se heurter à nos lumières… À leur rescousse accourent les « pyophila » toutes luisantes, tête petite et pieds nus, comme les antiques déesses ; les « acariens » se précipitent à leur suite et sont remplacés par les « anthrènes » les mêmes papillons aux ailes de cuivre tachetées de noir et de jaune clair qui rongent nos étoffes de laine et nos fourrures… Vie bruyante au tombeau ! « On y aime, nous dit M. Finot, on y procrée, on vit et on disparaît. » Rien du repos fictif que chantèrent les poètes. Chaque centimètre carré de notre corps, M. Fumouse nous l’apprend, renferme de 800 à 1000 acariens en tumulte !

Les anciens plus que les modernes, assidus courtisans des morts, avaient le sentiment de cette existence perpétuée. M. Fustel de Coulanges dans la Cité Antique nous a initiés à toute la sollicitude des vivants pour ceux qui les ont quittés ; et cela non seulement au pays des momies, chez les Égyptiens, mais chez les peuples, ancêtres de notre pensée, chez les Romains et les Grecs. Ce sont des fleurs que l’on porte aujourd’hui sur les tombes. Nos morts ne s’abreuvent plus que de parfums. « Des fleurs pour me nourrir » diraient-ils volontiers avec madame Desborde-Valmore, s’ils pouvaient encore parler en vers. Les morts d’autrefois voulaient une nourriture moins poétique et moins creuse. Manon cite les repas funèbres composés avec « le riz bouilli dans du lait, le miel et le beurre clarifiés ». Les Grecs accomplissaient des libations et offraient aussi du lait et du sang à l’ancêtre, qui ne détestait pas non plus les gâteaux, les fruits ou les chairs brûlées des victimes. Si les offrandes cessent, le mort tombe en déchéance, il « meurt de faim », selon l’expression peut-être ironique de Lucien.

Ces rites étaient-ils purement superstitieux comme semble l’indiquer dans « la Société Nouvelle » M. Élie Reclus ? Il se pourrait cependant qu’il y eût là quelque réalité biologique. Les anciens restaient plus près que nous de la nature. C’est l’avis de M. Finot qui se demande avec une certaine hardiesse intellectuelle si les aliments mis dans les bières n’influeraient pas sur l’évolution successive du corps humain après la mort. La science pourrait-elle nous apprendre à porter un secours enfin intelligent à ceux qui font le rêve de n’être plus ? Les promenades aux cimetières auraient-elles quelque chance de transformer un pieux hommage, en un utile bienfait ?

En tout cas ajouter à l’immortalité de l’âme l’immortalité du corps me paraît une doctrine consolante. Baudelaire et presque tous les poètes reprochèrent à leur amie, à « la reine des grâces » d’être devenue quelque chose de sans nom et d’horrible « après les derniers sacrements. » Ils furent injustes envers leur amie et envers la mort. Ne partageons pas leur triste mélancolie, songeons que l’âme n’est pas seule à survivre, que cette chair si douce et si belle, à laquelle s’associent la continuité de la race et la volupté, ne périra point, car elle va se changer en des papillons diaprés.

« Je voudrais devenir une fleur, lorsque je t’aurai quitté pour le voyage éternel, » nous dit parfois la Bien-Aimée. Mais n’est-ce pas là encore une vie inférieure et végétative ? « Tu seras un papillon étincelant, et de la tombe tu t’envoleras pour réjouir les prairies, » pourrons-nous répondre à la Bien-Aimée, après avoir lu le livre de M. Finot.


Ah ! ne soyons plus pessimistes, puisque le corps des Parisiennes est immortel !




LES DÉCOUVERTES DU DOCTEUR LUYS


Le rôle important joué par le docteur Luys dans les sciences psychiques. — Les mystiques sont pour le Dr Luys des « toqués » et des « non-valeurs sociales ». — Guérison par les « transferts ». — La Magie berceau de l’hypnotisme. — Critique de Charcot et de Bernheim. — Influence des remèdes à distance.


Il y a à peu près une dizaine d’années que j’eus le privilège de discuter un peu longuement avec le docteur Luys sur les divers mysticismes et sur ses propres découvertes. Naturellement j’avais maintes fois assisté aux expériences qu’il dirigeait à l’hôpital de la Charité et particulièrement à ces « transferts » plus curieux à voir peut-être qu’efficaces au point de vue médicinal. Il faut rappeler d’ailleurs à ce sujet que la première idée de ce traitement ingénieux revient au docteur Babinsky. À la fin de sa vie, le docteur Luys se laissa entraîner à l’étude des sciences psychiques. Il expérimenta avec le colonel de Rochas l’extériorisation de la sensibilité et refit à sa manière, les expériences du docteur Baraduc projetant sur des plaques photographiques une force humaine inconnue. Naturellement devant le public officiel, il se discrédita un peu. Des sujets hypnotiques le trompèrent, — ce qui ne lui fut pas spécial, — mais les spectateurs conviés en rirent et M. Jules Lemaître trouva « nigaud » celui que des farceuses pouvaient attraper ainsi.

Néanmoins, le docteur Luys devait avoir ici sa place, non seulement parce qu’il joua un rôle vraiment important dans le mouvement qui emporta tant d’individualités remarquables vers cette psychologie passionnante et aventureuse, mais parce qu’il fut, dans la force de l’âge et dans la plénitude de ses moyens, un savant méthodique, correct et d’envergure. Son livre sur le cerveau fait date ; il peut être placé à côté de certaines leçons de Charcot et il a précédé les travaux supérieurs et plus complets de M. Jules Soury. Le portrait que je trace du docteur Luys en 1893 tâche d’être aussi fidèle que possible et si j’ai noté quelques traits d’impétuosité sénile, je ne les dois qu’à la réalité.


Un domestique pompeux ouvre la grande porte vitrée de ce riche rez-de-chaussée de la rue de Grenelle. Dans le salon d’attente, les yeux s’accrochent d’abord aux photographies d’une forte brune, Esther, dont les attitudes compliquées donnent à la science la saveur du sadisme. La fenêtre ouverte laisse parvenir la douceur parfumée du jardin proche, comme pour apaiser l’impression d’effroi.

Lui-même, le docteur, nous introduit dans son cabinet de travail, semblable à un lord anglais dans sa longue redingote, avec ses favoris blancs soignés, son nez exagéré de faucon, son pince-nez d’or, qui, dans le va-et-vient des gestes, choque la chaîne d’or massif, rendue plus éclatante par la blancheur du gilet.

— Vous du moins, si vous parlez du mysticisme, vous en parlez avec prudence ; et même parfois, vous traitez les mystiques avec quelque ironie. Aussi nous pouvons causer ensemble. Moi, le mysticisme, quand on m’en parle je me tords…

Et le docteur Luys éclate d’un rire irrésistible. Ses mains s’agitent, son corps tremble, comme si d’invisibles chatouilles le secouaient.

La table affecte un ordre et un luxe qui contredisent notre conception du poussiéreux savant des légendes ; le confort moderne a transformé Faust, aujourd’hui frotté au monde des affaires.

Sur les murs Esther encore me poursuit, de plus en plus terrifiante, les yeux projetés hors dés orbites.

— Je ne m’occupe que de science…

— C’est bien de science qu’il s’agit et même de médecine. M. Nordau ne prétend-il pas que le mysticisme est une des formes de la dégénérescence ? Le docteur Luys approche d’un coup sa chaise de la mienne, sourit de ses lèvres rasées, et :

— Très bien, alors… écoutez… Le mysticisme c’est la tendance de l’esprit à sortir de l’observation des faits… La science vit de faits… plus elle s’en détachera, plus elle… se perdra dans l’inconnu et dans le vague… La science ne vit que de réalité et le mysticisme est le contraire de la science. Moi, j’ai observé au point de vue médical chez les sujets nerveux, chez les hystériques, chez les hallucinés, une grande tendance au mysticisme. Je n’hésite pas à dire que la plupart des mystiques sont éloignés de la communion des hommes pratiques ; ils constituent une catégorie d’êtres à part, vivant de choses peu réelles, et volontiers, comme Don Quichotte, ils prennent des moulins à vent — non, des troupeaux de moutons — pour des armées en bataille. Ce sont des toqués, des non-valeurs sociales. Et, — ne vous offensez pas, — même les poètes, même les musiciens, ce sont des incapables. Ainsi, les œuvres de Wagner sont les œuvres d’un fou. Tout ce qui n’est pas compréhensible du premier coup n’est pas naturel. Il faut des professeurs pour expliquer la musique de Wagner. Parlez-moi de ce gui est clair. Tenez, la Marseillaise :


Allons, enfants de la Patrie,


Et l’éminent docteur part en gestes et en sonorités vocales.

— Ça, c’est comme Rossini, tout le monde comprend… ça va au sentiment ; mais faire de la mythologie mystique c’est de l’aberration.

— Que pensez-vous des phénomènes spirites ?

Le docteur Luys se rapproche davantage de moi, tourne vers moi l’oreille :

— Vous dites bien le spiritisme… je ne sais pas si ça repose sur quelque chose de bien certain… ce sont des études nouvelles, des choses à faire… il ne faut pas les condamner entièrement… Malheureusement il n’y a pas de terrain… il fléchit sous le pas… on n’arrivera à rien et pourtant il y a du vrai…

— Le docteur Crookes ?

— C’est de la littérature étrangère (sic)… je n’ai pas suivi…

— Et la magie ?

— Des phénomènes se rapportant à l’érudition pure, antique, du moyen âge… Ainsi les serpents de Pharaon, qui faisaient croire à un pouvoir surnaturel… Non, ce n’est pas une science réelle, elle ne se perfectionne pas. La magie ne vaut que comme berceau de l’hypnotisme.

Et l’excellent rire reprend.

— Les sorciers, ce sont, monsieur, des gens plus roués que les autres, qui règnent sur des imbéciles. Le monde se divise en suggestionnés et en suggestionneurs.

Puis, le doigt horizontal et me menaçant :

— Vous, par exemple, vous êtes écrivain, n’est-ce pas ? eh bien, vous êtes un suggestionneur ; moi qui vous lis, je suis un suggestionné… je crois que tout ce que vous dites est vrai… vous êtes un sorcier par rapport au lecteur.

— On prétend que vous êtes de ceux qui remirent en lumière l’envoûtement ?

— Ça n’existe pas… c’est-à-dire, il y a quelque chose de vrai, mais ce n’est pas comme on le dit. Nous avons fait des expériences là-dessus avec le lieutenant-colonel de Rochas ; nous avons photographié un sujet dans l’état hypnotique. Dans une autre chambre, j’ai ensuite gratté, pincé le bras gauche sur la plaque… et le sujet criait comme si je le grattais ou le pinçais lui-même… Ah ! il y a bien des choses drôles…

— Vous vous êtes occupé de la, transmission des maladies par la couronne de fer aimantée ?

— Eh ! vous avez dit ?… Ah ! oui, les « transferts ».

Le docteur Luys se lève d’un mouvement brusque, ouvre une grande armoire où des machines électriques, des petits pinceaux, des vieux journaux sont entassés pêle-mêle. Il choisit une sorte de fer à cheval, fait d’un barreau aimanté, et me le pose sur la tête, en fermant les yeux, comme un prêtre administre un sacrement.

— Pour quelles maladies cela sert-il ? demandai-je.

— Pour les maladies nerveuses, les convulsions, et aussi pour les maladies mentales, la manie des persécutions par exemple. Voici comment j’ai découvert la chose. Nous avions un malade qui avait un tic de la bouche…

Et l’expressif docteur ouvre une bouche démesurée qu’il tord :

— J’ai eu ridée, continue-t-il, de lui mettre sur la tête un barreau aimanté. Quelques jours après, je remets la même couronne sur un de mes sujets, et celui-ci a aussitôt reproduit le lie nerveux de mon malade. Ainsi, j’ai constaté que la force psychique’s’emmagasine dans la couronne. Au bout de huit mois, elle reste encore sensible.

— Vos expériences, docteur, sont bien proches du miracle…

— Le miracle… — et le Dr Luys se rengorge — euh ! euh ! je ne suis pas très compétent.

— L’école de Charcot et celle de Nancy n’ont-elles pas essayé des expériences semblables aux vôtres ?

— Charcot est trop exclusif, il a fermé sa maison. Le cercle est achevé. Ses élèves sont comme des gardes du corps qui ne laissent entrer personne. Depuis dix ans, il ne fait plus rien. — Ses élèves, ce sont des chambellans ; ils sont prêts à tout pour plaire au maître. Bernheim, à Nancy, est encore trop exclusif. Suggestion, toujours suggestion… Quoi !… la suggestion est limitée, elle est verbale ou écrite et la communication purement mentale n’est pas encore admise.

— À ce propos, vous avez remarqué l’influence des remèdes à une certaine distance sur un sujet endormi. Vous placiez derrière lui sans qu’il s’en aperçut des fioles contenant certains toxiques et il en subissait les effets qui variaient selon le médicament.

— En effet.

— N’a-t-on pas essayé de controuver vos expériences ?

— Toutes mes expériences ont été constatées par la commission et inscrites au procès-verbal… oui, tout ce que j’avais dit. Mais au moment de conclure, Brouardel ne voulut plus rien entendre ; car il craignait de gêner par mes conclusions la médecine légale. Il a influencé Beaumetz et le tour a été joué… Mais j’ai écrit une réfutation de la réfutation. Vous pouvez la lire, je vous la donnerai. »

Et les longues mains de mon bouillant interlocuteur fouillent dans un tiroir énorme, où se mêlent des paquets de brochures à titres mystérieux. Il m’en verse dans les mains, avec une générosité qui, si j’avais été moins bien disposé en sa faveur, m’eût paru confluer au charlatanisme ; et il ne se contentait pas d’un seul exemplaire pour chaque sujet traité ; il me comblait en ajoutant chaque fois : « Vous donnerez à vos amis. »

En sortant, je traverse le salon d’attente plein de malades qui, avec une certaine fièvre, alimentée par les poses « extraphysiologiques » de la brune Esther, se préparent à profiter des conseils entrecoupés du célèbre aliéniste-hypnotiseur.

Dédidément la science, surtout là science psychique, est lente à se constituer. Aujourd’hui les retentissantes expériences du docteur Luys, (à part peut-être les transferts), sont considérées plutôt comme des fantaisies que comme des vérités acquises ou en voie d’acquisition. Les admirateurs du docteur Luys peuvent d’ailleurs s’en consoler en se disant que les fameuses découvertes de Charcot sur les diverses phases de l’hypnose sont maintenant reléguées, même par ses disciples, au rang des vieilles lunes. (Voir le Monde Invisible.)


COMMENT ON DEVIENT UN OCCULTISTE


(STANISLAS DE GUAITA)


Un Paracelse moderne. — Deux sortes de mysticisme. — L’influence d’Eliphas Levy. — L’occultisme ramène au catholicisme.


M. Stanislas de Guaita qui est mort prématurément en 1897, doit être considéré comme une des têtes du mouvement dit « occultiste ». Il vivait relativement isolé et non sans quelque mystère. Quoiqu’il fût le chef de la société des Roses-Croix reconstitués et qu’il présidât aux initiations, il jouissait d’une réputation peu étendue. Quelques articles de polémique, dirigés contre lui à propos de la mort du Dr Boullan, le mirent plus en relief que ses gros livres. Il a laissé plusieurs épais volumes d’érudition sur les superstitions et l’occultisme, où il traite avec un soin particulier la magie noire et le problème du mal. Sa taille plutôt élevée complétait une allure un peu hautaine, que soulignait la pâleur du teint. Volontiers, il fuyait la foule, retiré soit dans son petit rez-de-chaussée tendu de rouge où lui-même s’enveloppait d’une simarre de même couleur, et où les livres précieux et en grand nombre avoisinaient les cornues et les athanors des anciens alchimistes, — soit dans son château d’Alteville en Lorraine ([10])…

Voici les extraits les plus remarquables d’une lettre inédite de M. Stanislas de Guaita ; elle est datée de son château d’Alteville ; elle touche au mysticisme et a son développement actuel, dans la littérature, l’art et la science :


« Le mot Mysticisme prête à confusion : des fous dangereux et d’inoffensifs utopistes se sont fait appeler « mystiques » ; le charlatanisme aussi S’est fréquemment prévalu de ce terme un peu vague. Si, par là, vous désignez la tendance qu’auraient certains esprits, à substituer, dans le domaine même des sciences physiques et naturelles, l’imagination à l’étude et la fantaisie à l’expérience, je crois ce mysticisme néfaste. — Si vous nommez « mystiques » tels philosophes ou tels savants contemporains, parce qu’impatients de briser les catégories étroites de l’enseignement officiel, et le rempart du matérialisme sectaire, ils s’efforcent d’élargir indéfiniment la sphère du connaissable, en refoulant à mesure les frontières de l’Inconnu, j’applaudis à ces mystiques-là : loin de contester les droits de l’expérience, ils voient en elle une si précieuse pierre [de touche que du monde matériel où ce critérium a pris naissance, ces progressistes s’empressent de le transporter dans le monde psychique, dont nos contemporains semblent faire la découverte. Ce mysticisme-là est la science même.

» Quant à l’orientation mystique dont la littérature et l’Art seraient susceptibles, je crois fécondes ces tendances, tout exclusivisme à part. D’ailleurs, — est-ce impuissance de cette fin de siècle ou incompréhension du véritable mysticisme, — les essais qui ont été faits dans ce sens paraissent misérables et débiles, à quelques notables exceptions près…

« Comment je suis devenu occultiste ?

« Vers 1882 ou 1883 M. Catulle Mendès, qui avait bien voulu encourager mes premiers essais poétiques, (il faut vous dire qu’à cette date je me croyais poète pour tout de bon), M. Mendès me nomma un jour Eliphas Levy… « Lisez-le donc, il en vaut la peine : c’est un penseur à idées singulières, d’essor inégal et de style négligé, mais un prodigieux artiste en ses bonnes pages. » Ainsi, je lus d’abord Eliphas, comme on dit, pour la beauté de la forme ! Mais le fond me passionna bien davantage, moi, matérialiste à cette époque… Le Dogme et Rituel, la Clef des grands mystères furent une révélation pour moi. De ce moment, je me vouai sans réserve à l’occultisme ; je me mis à rechercher et à lire tout ce qui a été écrit sur les sciences occultes. Que de précieuses découvertes… Mais à travers quel fatras !… Je fis, quelque temps après la connaissance de Péladan, puis successivement de Barlet, de Papus et beaucoup d’autres. Enfin, j’écrivis en 1883 et publiai en 1886 mes premiers Essais de Sciences maudites… »

Stanislas de Guaita.


Il est étrange de constater que si le spiritisme généralement éloigne du catholicisme, l’occultisme y ramène, quoique par des chemins longs, difficiles et détournés. Le plus grand des occultistes modernes, j’ai nommé Eliphas Lévy, dans ses derniers moments adhéra de toute son intelligence et en pleine liberté à l’Eglise dont il avait, reçu les ordres mineurs et qu’il avait ensuite désertée. Son disciple, M. Stanislas de Guaita en a fait autant. Dans les douloureuses journées qui précédèrent sa mort, il fit appeler un prêtre et reçut les derniers sacrements. Un autre mage, Albert Joanet, s’est converti et Jules Doinel qui fut patriarche de l’Eglise gnostique, s’est éteint en bon chrétien, un chapelet entre les doigts…


LA SUGGESTION ET LE MYSTÈRE


(Dr LIÉBEAULT)


La suggestion, première clef de la magie et du spiritisme. — La cause des phénomènes psychiques est dans l’homme. — Il y aura toujours des mystères.


La plus grande part des phénomènes psychiques relèvent de la suggestion. La puissance de la suggestion hypnotique n’a été enregistrée et admise par les académies qu’assez tard. Elle n’est pas seulement un puissant agent de guérison contre les maladies nerveuses, — quoiqu’elle présente comme tout remède ses dangers, — elle est encore là clef de la plupart sinon de tous les phénomènes appelés autrefois magiques et aujourd’hui spiritiques.

Pour ma part, j’ai refait dans les cliniques d’hypnotisme moderne, par la seule efficacité de la suggestion, toutes les opérations des occultistes du moyen âge (envoûtements, sorts, évocations du diable ou d’autres esprits, visions du sabbat).

Le sujet hypnotique ou médium, sous l’empire de la volonté, subit si puissamment ses visions, réelles pour lui seul, qu’il peut non seulement les décrire, mais dialoguer avec les personnages apparus dans ses rêves et qui lui répondent comme la table répond à ceux qui la font parler. Il ne s’agit là, pourtant, que de pensées et de souvenirs appartenant au sujet et qu’il croit, dans les illusions de l’hypnotisme, extérieures à lui.

Qu’est-ce que le médium ? — Le plus souvent un sujet hypnotique, victime de ses propres suggestions et de la suggestion ambiante, consciente ou non, des assistants, pendant les séances. La plupart des ce esprits » ne sont que des suggestions reçues par le médium ; les réponses des tables, même les plus sincères, sont d’ordinaire suggérées. La télépathie elle-même peut être assimilée à une suggestion à distance.

Tout le monde est suggestible à des degrés différents, même et quelquefois surtout les intelligents. L’éloquence, l’éducation, le journalisme sont de puissants moyens de suggestion, qui n’ont pas attendu, pour agir, les médecins hypnotiseurs.

Ainsi tous pouvons-nous par nous-mêmes nous forger une idée rudimentaire de ce que sont les médiums ; ils poussent à l’excès, jusqu’à l’illusion du rêve éveillé, cette puissance de suggestibilité que l’homme équilibré possède à la dose normale.

Si nous devons l’hypnotisme à Charcot principalement, la théorie et la pratique rituelle de la suggestion nous viennent d’un homme de génie, peut-être aussi grand, en tout cas plus modeste et plus humanitaire, le docteur Liebeault.

C’est lui le chef de cette fameuse Ecole de Nancy, dont les enseignements et les prodiges bataillèrent contre les enseignements et les prodiges de la Salpêtrière.

Charcot ne voyait qu’un phénomène corporel « somatique », dans le sommeil provoqué ; le docteur Liebeault y voit un phénomène psychique, l’influence de l’idée sur l’organe, et, pour parler plus clairement, la puissance de l’âme sur le corps. Ainsi par la volonté seule peut-on guérir bien des maux physiques ou mentaux…

Aujourd’hui le docteur Liebeault est un vieillard complètement retiré de la lutte, parce qu’il a triomphé. L’école nouvelle a adopté ses enseignements. Ses disciples les plus directe, Bernheim, Liégois, Beaunis, Bérillon appliquent sa méthode d’une manière éclatante. Il a conquis même le camp adverse. Le professeur Raymond, successeur de Charcot à la Salpêtrière, et son collaborateur Pierre Janet se filient au moins autant au docteur Liebeault qu’au maître de la Salpêtrière. Nous avons recueilli par écrit, comme pour le docteur Césare Lombroso, l’opinion du docteur Liebeault. Elle est indispensable à cette enquête, et elle dissipera peut-être maintes inquiétudes dans le public par sa lucidité et son bon sens.


« Cher monsieur,


» Ce n’est pas sans un certain charme que je réponds à la lettre que vous venez de m’écrire à propos du mysticisme, du spiritualisme, etc. Il est grand temps de porter la lumière dans ces productions ténébreuses de l’esprit humain.

» Ceci dit, je viens aux questions que vous me posez,

» 1° Y a-t-il, dans la recrudescence du mysticisme de notre époque, un signe de dégénérescence dans la marche de l’esprit humain ? Non. Il y a seulement une tendance de beaucoup d’esprits désillusionnés de leurs anciennes croyances par la lumière que la science porte dans leur esprit ; il y a une tendance vers l’adoption de connaissances nouvelles plus en harmonie avec leur besoin de croire et leur amour du merveilleux ; mais il n’y a pas déviation fausse dans la marche de l’esprit humain. Cependant, je ne pense pas que les clartés lumineuses que répand la science, toujours en voie de progrès, feront jamais disparaître entièrement ces tendances vers les explications mystérieuses, parce qu’en même temps il y aura toujours parallèlement pour la science qui les fait disparaître des limites dans l’inconnu qu’elle pourra reculer, mais franchir jamais.

» 2° Ma conviction est qu’il y a dans le mysticisme spirite des formations de phénomènes psychiques réels, mais ces phénomènes sont mal interprétés et n’ont presque jamais été rapportés à leur véritable cause. Cette cause n’est pas hors de l’homme, elle est en lui dans son cerveau, elle prend ses racines vraies surtout dans les états passifs dont le sommeil et les rêves sont le terrain de formation.

» 3° Les recherches expérimentales de MM. Crookes, Lombroso, etc., qui sont encore pour moi à être vérifiées, n’ont pas exercé sur mon esprit une influence convaincante. Je voudrais, dans des cas pareils, surveiller, voir, palper, etc., les phénomènes produits en présence de ces savants. Pourquoi les faits qu’ils rapportent sont-ils environnés de conditions si difficiles à réaliser, et pourquoi ne se manifestent-ils que sur des sujets privilégiés, sinon introuvables ?

» 4° Quant à la télépathie et à la communication de pensée (je me tais sur le dédoublement des personnes et sur les matérialisations, que je ne saurais envisager sérieusement) dont on n’a pas encore trouvé les conditions ni les lois, et dont, par conséquent, on n’a pas encore pu renouveler les phénomènes à volonté, je suis loin de les rejeter comme absurdes et je ne doute pas qu’on en trouvera le germe explicatif dans les propriétés actives du cerveau pensant et tel qu’il fonctionne normalement.

» 5° Comme les hommes sont insatiables de bonheur — ils en ont si peu ! — ils se forgent un monde meilleur au delà de leur vie terrestre. Ce qui les entretient surtout dans ces aspirations, ce sont les rêveries qu’ils font naître dans leur esprit, rêveries dont ils ne peuvent plus se déprendre et qu’ils transportent dans le monde de l’inconnu.

» Les croyances religieuses, nées dans les états passifs de la vie, me paraissent devoir se transformer, s’épurer fatalement, et même s’absorber les unes dans les autres ; et la science, grâce à l’esprit d’examen, tout en les disséquant et les réduisant à leurs éléments simples, en diminuera sans doute l’importance ; mais elle ne les pourra jamais détruire, parce qu’il y aura toujours pour les hommes des inconnues à chercher et de l’inconnaissable, c’est-à-dire un terrain sans limite et largement ouvert aux croyances mystiques invérifiables de ceux qui ont plus de sentiment et de sensibilité que de raison, et ils sont et seront toujours nombreux.

» A. Liebeault. »


Je ne saurais trop appeler l’attention des lecteurs les plus sérieux sur l’idée principale du docteur Liébeault : le phénomène psychique, quels que soient ses aspects extérieurs, même les plus bruyants, les plus grossiers, a, sans doute, sa source unique dans notre cerveau. Une analyse attentive nuit à l’hypothèse des spirites qui veulent voir partout, comme les fétichistes, des intelligences extérieures dans l’univers, tandis qu’ils sont dupes, le plus souvent je pense, sinon toujours, des seuls reflets de leur propre esprit. Il n’y a pas de manifestation psychique sans médium. C’est le cerveau humain qui est le créateur (au second degré du moins) de tous ces prodiges qu’il admire ensuite et attribue à d’autres qu’à lui par ignorance.

L’idée, selon Hegel, est la créatrice du monde. Il y a beaucoup de vrai dans ce mot d’un philosophe allemand. En tout cas notre âme anime sans cesse l’univers comme elle dirige notre corps ; c’est en elle et non pas hors d’elle, peut-être, qu’il faut chercher l’au delà et les forces inconnues.

Ce qui ne veut pas dire du tout que la suggestion explique l’inexplicable.

Il y a une multitude de phénomènes qui lui échappent et la dépassent — et je ne parle pas des phénomènes les plus hauts de l’occultisme, je citerai seulement les pressentiments et la divination…


FRANCISQUE SARCEY ET LE MERVEILLEUX


Un Lourdes artificiel. — Les forces inconnues. — L’autosuggestion et l’art de guérir. — Huysmans et Jules Bois. — Le plus sur moyen d’être aimé. — Les petites religions de Paris et la religion de Francisque Sarcey.


Voici la plus importante page que le maître de la chronique ait consacrée aux sciences occultes. J’en puis disposer puisqu’il récrivit pour moi.

M. Francisque Sarcey fut une des intelligences les plus lucides et une des raisons les plus sûres de ce temps. Au rebours de ce qu’on aurait pu supposer, maintes fois il s’intéressa au miracle ancien et moderne et à ce qu’il aimait appeler : « les progrès d’une science en voie de formation. » Laissons-lui la parole :


Tout y paraît merveilleux pour le moment, parce que nous ne connaissons pas encore les lois qui régissent ces sortes de phénomènes. Mais un jour viendra, et ce jour n’est pas loin sans doute, que le mystère sera chassé de cet ordre de faits comme de tous ceux qui se produisent sur cette terre, dans notre pauvre humanité.

Le miracle improvisé, dont les Annales psychiques nous communiquent la nouvelle, leur a été conté par une doctoresse, madame Mézeray.

Elle avait été appelée à soigner une grande dame qui se mourait dans son château d’une maladie fort connue et dont elle nous décrit tout au long les symptômes.

— Qu’il vous suffise de savoir que la malade était vouée à une mort prochaine ; que les médecins qui l’avaient traitée, que la doctoresse qui la soignait avaient perdu tout espoir. Elle était condamnée.

Elle s’obstinait à vivre. Une idée fixe s’était implantée dans son cerveau, c’est que, si elle pouvait faire le voyage de Lourdes et se plonger dans la piscine miraculeuse, elle serait — par l’intercession de la sainte Vierge — délivrée de son mal et guérie.

— Jamais, disait la doctoresse, elle ne pourra supporter le voyage.

La doctoresse s’avisa d’un expédient ingénieux.

Il y avait attenant au château un parc superbe, derrière lequel s’étendait une forêt considérable.

« Sur mes indications, dit-elle, on construisit artificiellement une grotte au-dessus d’une pièce d’eau, qui existait déjà, sous une voûte de verdure. Des allées blanches et découvertes y conduisaient en une sorte de méandre. Avec l’aide d’une cinquantaine de jeunes filles du village et des environs, parées dans le goût voulu et chantant des hymnes pieuses, une procession fut organisée vers un autel de fleurs et de feuillages. L’illusion d’un lieu saint était atteinte, lorsque, le 6 avril, nous fîmes l’expérience projetée.

» De mon côté, je commençais vis-à-vis de la malade le travail de la suggestion à l’état de veille. La malade, sous l’empire de mon regard, écoutait comme une sorte de susurrement ma voix qui lui répétait qu’elle était à Lourdes, que la grâce divine allait l’atteindre ; bercée par une sorte de psalmodie, elle se leva toute droite, et se dirigeant vers la piscine (lisez le bassin de la fausse grotte de Lourdes) dans l’attitude d’une hallucinée, l’œil fixe, et s’y plongeant à trois reprises, elle s’écria : « Merci, ma sainte Mère, vous m’avez guérie ! » Et nous eûmes à peine le temps de la recevoir évanouie dans nos bras. »

« Je me livrai, conclut la doctoresse, à un examen approfondi des organes malades, et je pus constater que tout était revenu à l’état normal. Le résultat dépassait mes espérances. Depuis ce jour, cette dame se porte très bien ; ses forces ont repris l’élan que l’on en peut attendre à trente ans, et la malade redevient de jour en jour une femme normale. »

Le fait m’a paru des plus curieux, parce qu’il sert à expliquer nombre de guérisons du même genre et qui passent pour miraculeuses. Il est vrai que les dé vols s’en tireront toujours, en alléguant qu’il a pu plaire à la Sainte Vierge de donner pour cette dame, en récompense de sa foi, la même vertu miraculeuse à l’eau de son bassin qu’à celle de la grotte de Lourdes. À cette assertion, je n’aurai rien du tout à répondre, sinon qu’ils n’en savent pas plus que moi là-dessus, que la Sainte Vierge, apparemment, ne les a pas pris pour confidents de ses desseins et qu’ils parlent au hasard.

Pourquoi ne pas admettre qu’il y a dans l’homme une force, qu’il est capable de mettre en mouvement lui-même, sous l’empire d’un sentiment violent, et qui, si elle ne soulève pas des montagnes, comme la foi, opère néanmoins dans dans son être des changements instantanés et prodigieux ? Cette force, nous ne la connaissons ps dans son essence intime ; mais elle se révèle à nous par ses effets.

Est-ce qu’en cela elle ne ressemble pas à toutes les autres forces ? est-ce que nous savons ce que c’est que l’attraction ou l’électricité ? Nous jugeons qu’elles existent parce que nous sommes témoins des effets qu’elles produisent.

L’autosuggestion n’est guère étudiée scientifiquement que depuis quelques années, mais, elle est connue depuis des siècles, et comme les effets en paraissaient fort mystérieux on les attribuait soit à l’action de Dieu, soit bien plutôt à celle du diable.

Je suis en train de lire un gros volume qui vient de paraître : le Satanisme et la Magie, de M. Jules Bois, avec une préface de M. Huysmans.

Ce qui m’agace le plus, c’est que M. Jules Bois me laisse incertain s’il croit sérieusement à l’intervention du diable dans les affaires de ce monde, ou si simplement il passe en revue les superstitions que les âges passés ont nourries à ce sujet. Il a l’air d’y croire, et M. Huysmans, qui a écrit à cet ouvrage une préface très brillante, nous affirme qu’il y croit pour son propre compte.

Oh ! sur ce point, il n’y a pas d’erreur ! M. Huysmans est persuadé que Satan est toujours lâché à travers le monde et qu’il continue d’y faire des siennes. « Comment distinguer, nous dit-il, comment trier dans le pêle-mêle d’une Salpêtrière ou d’une Sainte-Anne les gens qui sont des hysléroépileptiques ou des aliénés de ceux qui sont des énergumènes ou des possédés ? »

Le fait est que ce triage ne doit pas être commode. M. Huysmans affirme que, s’il faut aux uns des douches et des bains glacés, on devrait appliquer aux autres des remèdes liturgiques, tels qu’adjurations, prières, aspersions d’eau bénite, exorcismes. Il ajoute que le satanisme bénéficie de la difficulté très réelle où nous sommes de le montrer nettement au public. Il essaie de le faire, en nous contant quelques-uns des crimes les plus monstrueux récemment étalés au jour. Ce sont là des preuves assez faibles et qui ne persuaderont personne.

M. Jules Bois, lui, est convaincu, dur comme fer, de la réalité satanique dans les temps anciens et à notre époque. Tout ce qu’il accorde, c’est qu’il y ait parfois des simulateurs. Il raconte même à ce propos une histoire bien plaisante d’un mari qui vit un soir couché près de sa femme un joli garçon et à qui elle fit accroire que c’était le diable. M. Jules Bois consent à ce que nous révoquions en doute ici la présence réelle de Satan : il est bien bon.

Entre nous, je ne sais pas si la lecture d’un livre comme celui-là est bon aux esprits faibles. Je vois avec chagrin les imaginations s’embrumer d’un mysticisme noir, qui mène au détraquement de l’esprit, et, si l’on ne s’arrête, à l’aliénation mentale. Je ne conseillerai l’étude du satanisme qu’aux hommes qui se sentent un cerveau sain et une tête solide.

Mais si ceux-là n’admettent pas l’existence du diable et ne le trouvent dans aucune des aventures tentées par M. Jules Bois, dans toutes ils verront l’incroyable pouvoir de l’autosuggestion : il faut sans doute faire la part, dans les récits, de l’exagération des narrateurs, mais il est certain que ceux qui ont rapporté les scènes du sabbat croyaient y avoir assisté ; qu’ils s’imaginaient avoir été la proie des démons succubes. Nos asiles regorgent encore de malades qui sont poursuivis des mêmes visions.

Parmi les chapitres les plus curieux de ce gros livre, se trouve celui de l’envoûtement. Il paraît qu’il y a deux sortes d’envoûtement : celui de haine, et celui d’amour. À l’aide du premier, on fait souffrir ou l’on, tue son ennemi ; grâce au second, on se fait aimer de la personne qu’on désire. Ah ! le joli secret ! Mais voilà ! Ce n’est pas le tout de posséder la formule, il y a la façon de s’en servir. M. a-t-il essayé ? A-t-il réussi ?

Le moyen le plus sûr encore, c’est non pas l’autosuggestion qui ne servirait qu’à se faire plus amoureux soi-même, mais la suggestion… et, dame I cette suggestion, nous l’avons tous pratiquée d’instinct. Elle se résume en ces quatre mots : Si vis amari, ama.

Et encore, le moyen n’est-il pas infaillible. »

Ce Voltairien qui fut même pendant sa jeunesse un anticlérical avait peu à peu compris la nécessité d’une religion. Quoiqu’un tel problème ne relève pas directement de l’au delà et des forces inconnues, il en est si connexe que je me suis plu à le voir traité quelquefois au courant de cette enquête. La religion de Francisque Sarcey, voilà ce qui n’est pas banal à connaître, d’autant plus que « notre oncle » était « représentatif ». J’adopte volontiers cette expression anglaise en train de passer dans notre langue ; elle veut dire que les groupes trouvent en certains hommes leurs délégués naturels. Francisque Sarcey représentait la bourgeoisie moyenne en France. Celle-ci commença par détruire ce qu’elle appelait volontiers les idoles du passé ; mais elle dut reconnaître après expérience faite, que quoi qu’on tente, l’homme, selon la célèbre définition d’Auguste Comte, est un « animal religieux. »


C’était dimanche une des grandes fêtes du catholicisme ; c’était en même temps pour Nanterre où j’habite une fête locale ; celle de la rosière. Tout mon petit monde est parti pour voir le cortège et m’a laissé seul à la maison. Car je n’ai plus guère de goût à me promener, les bras ballants, dans la foule, avec des curiosités de badaud. J’ai trouvé que le moment était opportun pour lire un petit livre dont Je titre seul me paraissait être déjà un sujet d’édification : Les Petites Religions de Paris, par M. Jules Bois.

J’ai appris là, non sans quelque étonnement, qu’il y avait encore à Paris des esséniens, des gnostiques, des fidèles de la déesse Isis, des païens même. Je ne parle pas des bouddhistes. Tout le monde sait que Bouddha est en train de conquérir la grande ville, que les belles dames se pressent autour de la chaire de M. de Rosny. Mais il parait que le bouddhisme demeure chez nous une religion éminemment aristocratique.

— Hélas I disait mélancoliquement M. de Rosny à M. Jules Bois, c’est à peine si à Valéry-en-Gaux, où je vais me reposer l’été, j’ai trouvé un charbonnier bouddhiste !

L’impression générale qui se dégage de ce livre, quand on l’a fermé, c’est le besoin que sentent nombre d’âmes de rattacher leur vie à une doctrine, de se faire à eux-mêmes une règle de conduite puisque la religion dans laquelle ils ont été élevés par leur mère ne suffit plus à la leur donner.

Si je rentre en moi-même, si j’interroge ma conscience en son fond, eh bien ! moi aussi, quoi-que je me sois donné toujours pour sceptique et libre-penseur, moi aussi j’ai ma religion, ou, si ce mot vous offusque, j’ai ma doctrine.

Elle est assez simple, et ne comporte aucun culte d’aucune espèce.

Je me sens solidaire de toutes les générations qui m’ont précédé dans la vie et qui ont travaillé pour moi. Je ne puis rien pour leur témoigner ma reconnaissance et m’acquitter envers elles ; rien que faire pour les hommes qui m’entourent et ceux qui viendront après, ce qu’elles ont fait pour moi, donner ma part de travail, ajouter mon petit gain, faire en un mot le peu de bien dont je suis capable.

Je n’ai nul besoin, pour m’y sentir encouragé et même contraint, d’espérer que j’en serai récompensé un jour. Le serai-je ? personne n’en a jamais rien su, et cela m’est fort indifférent. D’autres ont travaillé pour moi ; il est juste que je travaille pour les autres.

Ça, c’est une loi morale.

Elle n’est pas bien reluisante, j’en conviens. Elle ne séduit pas l’imagination, elle ne provoque pas des effusions de sensibilité et de tendresse ; elle ne s’entrave pas de cérémonies mystiques. Elle se passe de culte. Elle ne s’en impose pas moins impérieusement à la conscience ; elle n’en mérite pas moins le nom de religion : c’est la religion de la solidarité.

Notre premier devoir, c’est le travail ; notre second, c’est la bonté.

Il faut être bon ; plus je vieillis, plus je sens la nécessité du précepte. Il n’y a de joie véritable qu’à être bon ; il n’y a même de grandeur morale qu’à cela. J’ai vu avec un plaisir infini dans le livre de M. Jules Bois que la plupart du temps les petites religions dont il parle semblent prendre à tâche de commenter et de mettre en pratique l’admirable vers du poète :


Une immense bonté tombait du firmament.


Isis, c’est la personnification de la bonté ; la première maxime de Bouddha, c’est qu’il faut être bon, parce que être mauvais, c’est être malheureux, c’est s’éloigner de la divinité qu’il faut devenir, en montant d’incarnations en incarnations. Les esséniens déclarent ne point aimer saint Paul, parce qu’il haïssait les femmes. Ils soutiennent que la cruauté envers les animaux, ces humains en formation, est un crime ; car ce sont des frères que l’on frappe en eux.

Dans ma petite religion à moi, la bonté n’est pas affaire de sentiment. Nous devons être bons pour les autres, parce qu’on a été, si peu que ce soit, bon [pour nous. C’est une pure conséquence de l’idée de solidarité. Maintenant, il est certain, qu’il en est de la bonté comme du travail. L’exercice en est peut-être pénible au commencement ; il devient une habitude et un jeu dont on ne saurait se passer.

Il me semble que cette religion devrait suffire aux hommes, s’ils étaient raisonnables. Le malheur est que ce sont presque tous des êtres nerveux, imaginatifs et sensibles. Ils s’écrient avec Musset :


Je ne sais ; malgré moi, l’infini me tourmente !


Moi, que voulez-vous ? Ce n’est pas ma faute ; l’infini ne me dit rien du tout. Je vis dans le temps, entre deux obscurités qui ne m’inquiètent point. Je tâche de vivre le plus honnêtement et le plus commodément que je puis, en résumant la loi morale dans cette double formule :

Travail et bonté.

Francisque Sarcey.


L’ASCENSION DES ÂMES, D’APRÈS
MADAME JULIETTE ADAM


Madame Juliette Adam fut païenne et le proclama. Elle est aujourd’hui spiritualiste et chrétienne, avec une sympathie très prononcée pour les sciences occultes. Elle a trouvé dans ces vieilles études aujourd’hui à la mode, — car les idées redeviennent souvent nouvelles et attrayantes à l’heure où elles semblaient à jamais condamnées à l’oubli, — une source fraîche d’idéalisme et de haute morale au milieu du désert égoïste et matériel où se dessèche l’âme moderne. Mais elle s’écarte du spiritisme contemporain comme de la magie médiévale, ces deux pièges où risquent de se laisser prendre les pionniers de l’inconnu.



Nice, 4 février 1902.


Monsieur et honoré confrère,

Comme je me sens impuissante à renouveler des formules, lentement cherchées, sur l’au delà et les forces inconnues, vous ne trouverez dans ma réponse que des répétitions de ce que j’ai déjà écrit sur cette ardente question.

L’antiquité à laquelle, me croyant à tout jamais païenne, j’ai attribué une valeur religieuse démodée aujourd’hui, malgré le tardif plaidoyer de M. Anatole France, fut, à son aurore proche du divin, mais elle a été, de la religion, c’est-à-dire de la science sacrée, à la science profane. L’avenir est meilleur, il semble, car nous allons de la science profane à la science sacrée, c’est-à-dire à la religion.

Le péril est, durant les périodes de transition, de voir ceux qui n’ont été initiés qu’à une science purement humaine manier les puissances supérieures de la nature ; ces puissances qui, utilisées religieusement seraient bienfaisantes, deviennent malfaisantes et renouvellent en sens inverse les calamités du moyen âge. Lorsque l’Église devenue ignorante abandonna les traditions de la science sacrée, les clercs recueillirent quelques bribes de la Thaumaturgie, de la magie, et en tirèrent tout le mal possible.

Aujourd’hui que les sciences occultes se reconstituent, ceux qui en découvrent la puissance en ignorent même les lois saintes et font courir aux âmes le même danger qu’elles coururent autrefois avec la sorcellerie.

Le spiritisme est un degré très inférieur de l’initiation aux sciences sacrées. Exigeant des manifestations matérielles : coups frappés, apparitions, etc… il ne s’adresse qu’à des âmes inférieures encore attachées à la terre, égarées dans les recherches des réincarnations, restées à demi terrestres pour expier des fautes, des crimes. Ces âmes répondent par des manifestations trompeuses en rapport avec leur imperfection.

Le spiritisme s’efforce de ramener l’âme céleste à la matière ; ce que j’appelle l’uranisme guide l’âme humaine vers la lumière divine.

La mort matérielle étant la révélation de la vie psychique, si l’on veut rester en communication avec l’âme d’un mort et en recevoir des inspirations, il ne faut pas l’évoquer dans sa vie corporelle détruite, lui demander de descendre vers soi par des manifestations matérielles, il faut soi-même se perfectionner, s’élever idéalement pour se rapprocher des voies divines où ascensionnent les âmes.

Agréez, etc.
Juliette Adam.



ÉPILOGUE


CHEZ M. ANATOLE FRANCE


La première et dernière vision de M. Bergeret — Leconte de Lisle faisant un voyage aérien — Qu’est-ce qu’un fait scientifique ? Faut-il nier ou affirmer la télépathie ? — Manque de méthode chez ceux qui s’occupent des recherches psychiques. — Les fous sont parfois utiles.


Je suis allé consulter le père de Jérôme Cogniart et de M. Bergeret afin de rafraîchir, au relai de la Sagesse (qui est un joli et discret hôtel de la villa Saïd), ma promenade dans les sentiers perdus du merveilleux.

C’était le matin. La gouvernante, bonne gardienne, ne me laissa pénétrer qu’un autographe de son maître à la main. Je trouvai, dans sa chambre à coucher, le poète des Noces corinthiennes, en veston d’intérieur et une petite toque pourpre sur la tête. Il était en proie à son barbier.


— Vous voyez un disciple de Condillac, me dit M. Anatole France, tandis que la caresse de l’acier chassait sur les joues la mousse blanche. Je crois que la sensation est l’origine de toutes nos connaissances ; et si vous me dites, comme Candide : « il n’y a plus de disciple de Condillac », je vous répondrai, comme Martin : « Il y a moi. » Ce qui ne m’a pas empêché de goûter infiniment votre enquête.

Le figaro ayant achevé sa tâche, M. Anatole France se rapprocha du feu et continua :

— Je vais vous confier quel événement m’a empêché à tout jamais de devenir un mystique. J’étais alors un très petit enfant et j’habitais le 15 du quai Malaquais. Je revois encore le lit à colonnettes où l’on me couchait le soir. Avant de m’endormir, je distinguais toutes les nuits, se profilant contre la muraille, certains personnages nages qui portaient des feutres à plumes, et la rapière relevait leur manteau en queue de coq. Ces petits diables allaient toujours en diminuant de taille ; ils avaient le nez en clarinette, et le dernier, un peu en retard, soufflait dans le derrière du précédent. J’avais eu d’abord très peur, mais peu à peu je me rassurai en observant leurs mœurs. Ces grotesques avaient une tendance à ne jamais quitter la muraille, et, pourvu que je ne criasse point, à ne pas s’occuper de moi. Ce ne fut que quelques années après que j’eus l’explication de ces comiques fantômes. Je les reconnus chez madame Letord, dont l’échoppe était située en bordure du terrain sur lequel on a bâti depuis l’Ecole des Beaux-Arts. Ma maison était tout près, et il m’arrivait, étant enfant, de regarder chez elle des recueils de papier jaune renfermant des figures de Callot. J’étais fixé : mes petits diables n’étaient que des souvenirs. Ce fut ma première et dernière vision.

M. Anatole France, de sa main nerveuse, plissa la petite toque rouge sur son front :

— Les occultistes et les spirites reprochent toujours aux savants de ne pas tenir compte de faits extraordinaires, observés bien ou mal, çà et là. Ils ont tort. Vous êtes un philosophe et vous me comprendrez. Un fait isolé ne prouve rien. Je verrais par exemple le diable en personne, je lui répondrais : « Je vous vois, mais je ne crois pas en vous. » Un fait exceptionnel est négligeable. Il n’apprend rien, car on ne peut pas le décomposer et on ne sait pas ce qui l’a amené. Un fait ne commence à avoir une signification que s’il est entré dans le domaine scientifique, c’est-à-dire — et mon docte interlocuteur se leva, ses lunettes à la main, comme pour donner cette fois une importance catégorique à ses paroles — c’est-à-dire si ce fait peut être reproduit indéfiniment dans les mêmes conditions ou prédit mathématiquement avec certitude. Une éclipse est un fait scientifique. C’est un fait également scientifique que l’or se dissout dans l’eau régale, mais la transmission mentale, la télépathie, le spiritisme échappent à la science par l’irrégularité et l’imprévu de leurs phénomènes.

Tenez, une autre anecdote, et dont je ne suis pas cette fois le héros, vous expliquera bien ma pensée. Leconte de Lisle — de son vivant — me conta l’histoire suivante, qui lui est personnelle :


« Voici comment les choses se sont passées, me dit-il : J’avais été invité par des amis, rue des Beaux-Arts, dans une maison historique où demeurèrent Asselineau et Chenavard. Moi, j’habitais à un cinquième étage avec balcon sur la rue de Rivoli, au coin de la rue de l’Echelle., C’était après dîner. La maîtresse de maison me demanda de réciter des vers qui avaient paru dans une revue. Je répondis que je ne les savais pas par cœur et que je n’avais pas cette revue sur moi. « Monsieur Leconte de Lisle, vous devriez bien pourtant nous faire ce plaisir, reprit-elle ; vous êtes jeune, cette petite course ne vous fatiguera pas. Vous n’avez qu’à traverser le pont des Arts. Allez chez vous prendre vos vers et revenez nous les lire. ».

» J’hésitai un moment. Puis une idée me vint. La fenêtre était ouverte ; celle de ma chambre devait, je m’en souvenais, l’être aussi… Je résolus, au lieu de descendre l’escalier, de me rendre chez moi par les airs. C’est ce que je fis. Je pris la revue sur ma table et je revins, toujours aériennement, par le Louvre et la Seine. Cela fut si vite fait que la maîtresse de maison se retournant vers moi : « Monsieur Leconte de Lisle, dit-elle, vous n’êtes pas aimable, vous n’avez pas bougé encore. — Si fait, répliquai-je, je reviens de chez moi. » Et comme preuve je tirai la revue de ma poche et lus mes vers… »


Après ce récit, Leconte de Lisle, qui était non seulement un très grand poète mais un cerveau très lucide, ajoutait : « Cela m’est arrivé, mais je n’y crois pas. » Que les spirites ne raisonnent-ils ainsi ?

— Vous n’en aimez pas moins ces histoires merveilleuses…

— Oui, c’est vrai, et vous le savez bien ; sans admettre leur réalité, je les aime. M. Renan les détestait. Et je m’en suis toujours étonné. Lui, d’une politesse si amène, qui voulait bien répondre aux vieilles dames qui le questionnaient après dîner sur la survie : « Mais certainement, vous avez raison, l’âme est immortelle », prenait, si on lui parlait de magie, un visage très dur, presque triste, et son silence devenait un reproche cruel. En revanche, si je m’intéresse aux prodiges, ils m’ont plutôt fui. Le jour où j’ai rencontré Florence Cook, le sujet de William Crookes — il y avait là Pozzi, Maurice de Fleury, le docteur Hontanz et d’autres médecins — la séance fut tout à fait infructueuse.

» Le médium demandant à être attaché solidement, pour qu’on ne doutât pas de lui, le docteur Pozzi fit venir de l’hôpital voisin une camisole de force. Mais Florence Cook protesta au nom de ses dentelles… Ces dentelles nous empêchèrent de franchir le seuil de l’Au delà… En revanche, j’ai assisté, en plusieurs circonstances, à des tours de prestidigitation si merveilleux que je m’explique en toute bonne foi, combien il est facile d’être trompé. L’hallucination aussi est un fait très fréquent, et provient souvent, disent les médecins, de maladies d’estomac. J’ai lu dans un manuel de physiologie, de Huxley, une anecdote assez émouvante. Une femme de beaucoup de bon sens était parfois la victime de visions. Elle était l’amie de Huxley, qui lui en expliqua les causes. Un jour, comme elle était en visite, l’amie qui la recevait la pria de s’asseoir. Mais sur le siège qui lui était offert, elle aperçut un vieux gentleman qui la regardait en ricanant. Alors elle eut une minute de très vive angoisse. Un de ces personnages était faux. Seulement était-ce le vieux gentleman ou la maîtresse de maison ? Après réflexion, elle décida que ce devait être le vieux gentleman, et ce ne fut pas sans un véritable soulagement qu’en s’asseyant sur l’hallucination, elle sentit, non pas des genoux humains, mais le coussin du fauteuil…

— En somme, niez-vous la télépathie, à laquelle croit, par exemple, M. Flammarion ?

— J’ai lu son livre, et surtout celui de Myers et de Podmore qui l’a précédé. Je crois d’abord que plusieurs faits rapportés d’images vues avant leur objet sont des phénomènes de mirage ; les autres… je ne me prononce pas… Il serait puéril de nier la télépathie, mais il est puéril aussi de l’affirmer. Et cela pour les raisons qui font, comme je vous l’ai dit plus haut, qu’il n’y a rien en cela même de scientifique. Les recherches psychiques ont-elles un avenir ? C’est possible. Mais elles sont l’indice chez ceux qui s’en occupent d’un manque de méthode. La science doit s’occuper d’abord des faits limitrophes qu’elle est tout près de conquérir, avant de se risquer dans l’incertain et l’entièrement inconnu. Faut-il condamner ces chercheurs aventureux ? Je ne dis pas cela non plus. Les fous font souvent des besognes utiles. Auguste Comte a reconnu les avantages de l’utopie. Les utopistes peuvent rendre des services ; ils n’en sont pas moins des enfants perdus…


Nous nous regardâmes avec un sourire.

— Vous ne reviendrez pas de l’Inde, aujourd’hui, insinua le philosophe sceptique de la villa Saïd.

— Il est vrai, répondis-je ; mais, en vous quittant, je croirai avoir quitté la Grèce.


Comme je m’étais levé, M. Anatole France enfonça sur sa tête ce toquet rouge qui lui donne l’air d’un Dante frondeur qui aurait écrit l’ « Humaine Comédie »… et il me raccompagna dans l’escalier. Nous nous arrêtâmes devant une magnifique stèle funéraire transportée d’Athènes et suspendue comme chez elle à cette muraille.

— Je la donnerai au Louvre, me dit-il, ils n’ont pas un morceau pareil.

Ce chef-d’œuvre, en effet, pénètre par la route des yeux jusqu’à l’âme. Une femme à la fois triste et sereine y rend hommage à la mort ; dans ses yeux, il y a de l’espoir quand même, mêlé à la douleur, et l’autel funéraire a été entamé par le temps. La place où l’image du mort aurait dû être a disparu, et les yeux de la veuve regardent avec certitude dans le vide pour affirmer que le monde invisible est vivant…


CHEZ M. PAUL BOURGET


Une voyante américaine — Lectures de pensée ou communication avec l’au delà ? — Profession de foi de M. Paul Bourget — Son rêve prophétique — « Le double » de Guy de Maupassant.


On sait la répugnance de M. Paul Bourget pour les interviews.

« — Il faut l’importance du sujet que vous traitez, m’a dit l’éminent psychologue, et l’estime que vos œuvres m’ont acquis, pour que je me laisse entraîner à un entretien qui va devenir public.

» Je crois aux pressentiments et à la clairvoyance, quoique parfois on puisse les expliquer par la coïncidence.

» Le professeur James me disait à Boston, en 1893 : « Nous vivons à la surface de notre être. » Ce simple mot est très profond.

» Pour la vie ordinaire, de tous les jours, nous n’utilisons, en effet, qu’une part bien restreinte de notre personnalité, l’écorce de notre « moi ». Il existerait au-dessus, ou plutôt au-dessous de nous-mêmes, des forces inexplorées et obscures comme l’Océan…

» Nous ne vivons, pour ainsi dire que sur une île étroite, battue par des flots inconnus. Ces forces indirigeables et insoupçonnées peuvent se manifester tout à coup et nous révéler l’avenir. Ainsi la divination est possible. Elle est seulement la lecture de causes inaperçues. Nous touchons là au surnaturel ou plutôt au surnormal,

» J’ai été conduit à cette théorie, particulièrement à la suite de deux séances que j’eus avec Mrs Pipers, en Amérique.



L’horloge révélatrice.


— » Je plaçais entre les mains de la Voyante qui s’était elle-même endormie, une petite pendule de voyage ; elle sut me dire à qui cet objet avait appartenu, ce que faisait autrefois son possesseur et son genre de mort (un suicide par immersion dans un accès de folie). Elle n’a pas pu nommer exactement le pays où le suicide avait eu lieu. Elle a seulement dit que c’était : « in a foreign country » (dans un pays étranger), ce qui était exact par rapport à l’artiste dont il s’agit, car il mit fin à ses jours durant un voyage. Mrs Pipers n’a pas pu dire le nom. Elle s’y est appliquée avec un visible effort sans réussir.

» Elle a aussi décrit avec une exactitude remarquable l’appartement que j’occupais alors rue de Monsieur, à Paris ; elle a dit l’étage, et elle a mentionné un escalier intérieur qui menait à mon cabinet de travail. Là elle a vu, sur le mur, un objet qui a paru l’étonner et qu’elle a décrit sans pouvoir le déterminer ; c’était un morceau de cercueil égyptien qu’un ami m’a rapporté du Caire et qui était cloué au-dessus de la porte.

» Elle a aussi vu un portrait sur la cheminée, qu’elle a pris pour le portrait d’un jeune homme. C’est une photographie de femme avec les cheveux coupés courts.

» Quelle que soit la valeur des dons psychiques de Mrs Pipers, il est certain qu’ils s’accompagnent d’un curieux cas de dédoublement (sincère ou simulé ? je ne tranche pas la question), elle feint ou elle imagine être un certain docteur Finuit, mort à Lyon, et dont le caractère se dessine à travers ses réponses comme très différent du sien.

» Etant aux Etats-Unis, j’ai croqué Mrs Pipers, pour mon livre Outre-mer, mais les détails ci-dessus et que je vous réserve ne s’y trouvent pas. »



M. Paul Bourget croit à la survivance.


« — Je ne vous l’apprends pas, dis-je à mon tour ; la Société des recherches psychiques de Londres et d’Amérique a examiné, depuis, Mrs Pipers ; elle s’est cru forcée de conclure que, dans beaucoup de cas, on ne pouvait expliquer les révélations de la voyante que par l’intervention des morts qui se communiqueraient à elle directement.

» Mais vous, croyez-vous à la survivance de l’âme ? »

M. Paul Bourget me répondit sans hésitation :

« — Oui, mais ceci n’est plus de la science, c’est un article de foi » (ces paroles sont textuelles).

Je repris :

« — Lorsque vous n’admettiez pas encore les doctrines de l’Eglise et que vos maîtres étaient « Monsieur Taine » et Renan, acceptiez vous la donnée d’une âme immortelle ? »

M. Bourget prit nerveusement mon livre de notes et, de sa propre main, comme s’il voulait inscrire un aveu exact pour un confesseur.

« — J’y ai toujours cru de la manière la plus invincible — malgré moi, si je peux dire quand je me donnais des raisons là-contre. »

« — Pensez-vous que le spiritisme dise vrai en prétendant que les vivants et les morts peuvent être en communication constante ? »

« — Ici, je ne sais pas, je demande que l’on me prouve, mais je ne sais pas. Pourtant, j’ai raconté dans Voyageuses, sous le titre de Neptunevale, l’histoire bien étrange d’une prémonition dont je constatai la véracité. En Irlande, je rencontrai un ménage français qui ne fut sauvé d’un naufrage que parce que la femme crut être avertie en songe, par les anciens maîtres du château où elle habitait, de l’accident qui les attendait. En effet, le bateau qu’ils auraient dû prendre, s’ils n’avaient pas écouté ce pressentiment, eut une collision en mer et quarante vies furent perdues.

» Dans Recommencements, j’ai noté, au cours d’une nouvelle intitulée l’Adversaire, un autre pressentiment des plus tragiques qui fut vérifié. »



La mort du chroniqueur Chapron, prévue en rêve par M. Paul Bourget.


Je demandai à M. Paul Bourget, si lui-même n’avait pas reçu un de ces avertissements mystérieux qui nous viennent des régions inconnues de notre âme ?

« — Si, et dans des circonstances bien curieuses. Je devais aller, avec Guy de Maupassant, visiter l’hôpital de Lourcine où enseignait le docteur Martineau. Je dis à Maupassant : « Je suis encore sous l’impression d’un rêve d’une intensité presque insupportable : j’ai vu, dans ce rêvé, notre confrère Léon Chapron agonisant, sa mort, et toutes les conséquences de cette mort, la discussion de son remplacement dans les journaux, les circonstances de ses obsèques avec une exactitude si affreuse, qu’au réveil ce cauchemar me poursuivait comme une obsession. » Maupassant demeura une seconde saisi et me demanda : « Savez-vous comment il va ? — Il est donc malade ? répondis-je. — Mourant. Vous ne le saviez pas ? — Absolument pas. »

» Et c’était vrai.

» Nous demeurions une minute épouvantés de l’étrangeté de ce pressentiment qui devait se réaliser quelques jours plus tard. (C’est le seul phénomène de ce genre dont, pour ma part, je ne puisse pas douter). Mais l’étonnement de Maupassant ne dura guère : « Il y a une cause, dit-il, avec sa belle humeur d’autrefois, il faut la chercher. » J’avais, en effet, reçu une lettre de Chapron quelque quinze jours auparavant. Maupassant me fit voir, en l’étudiant, que certains caractères en étaient un peu tremblés. « C’est une écriture de malade, insista-t-il, vous l’avez remarqué sans vous en rendre compte ; et voilà l’origine de votre rêve… »

» Maupassant avait peut-être raison ; mais, moi je dois dire que je ne m’étais aperçu de rien, pas même des lettres tremblées.



Les visions de Maupassant.


» Le grand romancier, mon ami, continua M. Paul Bourget, me raconta à ce propos les troubles dont il était victime, et qui devaient finir par ce douloureux suicide. « Que serait-ce, me disait-il, si. Vous subissiez ce que je subis ? Une fois sur deux, en rentrant chez moi, je vois mon double… J’ouvre ma porte et je me vois assis sur mon fauteuil. Je sais que c’est une hallucination. Au moment même où je l’ai, est-ce curieux ? Et si on n’avait pas un peu de jugeotte, aurait-on peur ?… » Et il regardait, en disant cela, de ses yeux clairs où brillait la flamme de sa pensée lucide et qui, en effet, n’avait pas peur. »

Le front de M. Paul Bourget se plissa un peu, le monocle tomba de son œil ; et, avec la modestie des hommes d’une véritable valeur, notre plus grand romancier-psychologue, qui a gardé toute sa jeunesse d’esprit et de visage avec l’expérience que donnent les jours et un long et loyal travail, acheva ses confidences par ces paroles mélancoliques qui résument, hélas ! à peu près tout notre savoir sur le mystère :

« — Allez, la science humaine et la raison ont d’étroites limites. Voici bien des années que le plus grand des contemplateurs de la vie humaine l’a proclamé : Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que n’en rêve notre philosophie. »


CHEZ SULLY PRUDHOMME


Les prodiges d’Eusapia Paladino — Les savants et la télépathie — Données contradictoires de la métaphysique. — Difficulté de correspondre avec l’au delà.


Il y a quelques années Je rencontrais souvent notre moderne Lucrèce en dés salons amis où nous nous isolions, parfois pendant une heure, pour causer de ces grands problèmes métaphysiques qui passionnent toujours l’humanité. Cette fois, M. Sully-Prudhomme ayant été sérieusement éprouvé par la maladie, je suis allé faire mon pèlerinage intellectuel jusqu’à Aulnay où il abrite sa convalescence. Je l’ai reconnu, agitant sa canne sur la route où il allait à ma rencontre, la jambe faible encore, mais le cœur j toujours bienveillant.

La maison du maitre est petite comme celle d’Horace et entourée d’un jardin. Nous sommes montés au second ; là, près du feu, ayant chacun allumé une cigarette, les yeux caressés par les pépinières du joli vallon de Châtenay, nous avons agité, jusqu’au coucher du soleil, les mystérieuses destinées de notre âme…

— Rien ne m’intéresse plus que votre enquête ; mais, pour y répondre, il faudrait des livres et des livres…

— Je sais d’abord que vous avez assisté à des faits extraordinaires, inexplicables d’après les données de la science moderne…

— Oh ! j’ai vu très peu dei choses, reprit Sully-Prudhomme… D’abord, pendant mon enfance, ma sœur jouissait d’étranges facultés… Dès qu’elle posait ses doigts sur un objet, l’objet tournait… C’est ainsi que j’ai assisté à la rotation d’une table. Récemment, j’ai fait partie des expérimentateurs d’Auteuil ; nous étions cinq ou six, des savants et des curieux de mon espèce. Nous avions fait venir le médium Eusapia Paladino. Eusapia s’est assise devant la table, à un mètre environ d’un rideau suspendu à une tringle, dans un coin de la salle ; elle lui tournait le dos. Ses mains et ses pieds étaient surveillés dans la demi-lumière. Après une attente assez longue, un lourd tabouret d’architecte s’est avancé tout seul vers moi. Il s’est élevé en l’air, puis s’est posé sur la table… Je levai la main, elle fut saisie… Je reçus dans le dos un coup sec, ma chaise fut ébranlée sous moi, mes cheveux ont été tirés et ma tête poussée sur la table… Sous mes yeux, une guitare s’est promenée dans l’espace sans que rien la soutînt. Des notes, spontanément, sont sorties d’instruments à musique… Derrière moi, au-dessus de ma tête, mes compagnons d’expérimentation ont vu des formes de mains faiblement lumineuses. Elles semblaient jaillir du rideau que gonflait un souffle inconnu. Eusapia souffrait, semblait-il, à chaque production du phénomène. On eût dit qu’elle en tirait les éléments de son propre fonds physiologique.

…Mais, ce qui m’a peut-être le plus impressionné, c’est, la séance terminée, un fauteuil resté derrière le rideau qui se mit tout à coup à sortir, à s’avancer vers Eusapia… En rentrant chez moi, l’idée de ce fauteuil automobile me tracassait, c’était comme une gène, une obsession de cauchemar…

— Quelles conclusions avez-vous tirées de ces faits ?

— La physique ordinaire ne peut les expliquer… la fraude me parait invraisemblable ; nous étions sûrs les uns des autres ; mais je dénierai tout esprit scientifique à celui qui, ayant lu les déclarations que je vous fais, les croirait sur parole, sans avoir expérimenté à son tour ([11]).

— Votre règle est donc de maintenir intact l’esprit scientifique.

— En effet. Mais il s’agit de le définir, c’est-à-dire de préciser ce qu’un savant est autorisé à considérer comme impossible. Cette délimitation est essentielle ment délicate, car il est très probable par exemple que si l’on eût au commencement du siècle affirmé à un savant qu’il serait un jour facile de causer entre Paris et Londres, il eût répondu naturellement ; « impossible » Et il se serait cantonné dans la théorie des sons qui ont comme condition l’atmosphère. La télégraphie sans fil est venue aussi démentir bien des systèmes préétablis. L’attitude la plus correcte est la suivante : s’il existe une loi parfaitement démontrée incompatible avec l’assertion produite, on peut se risquer à dire : c’est impossible.

« Pour ma part, quand on m’allègue un fait extraordinaire je réponds : « Démontrez-le », mais je me garde de m’écrier : « C’est impossible. »

— Y a-t-il dans le monde extérieur et dans notre âme des forces inconnues avec lesquelles nous puissions espérer être mis en rapport un jour ?

— Il faut remonter très haut. L’homme ne connaît le monde extérieur et le monde intérieur que par des états de sa sensibilité et de sa conscience. Il ne connaît donc que des signes en lui des événements du monde interne et externe. M. Bergson a produit une très importante théorie sur la connaissance qui repousse cette assertion, mais cette théorie n’est pas encore classique. Or j’entends par la métaphysique ce qui existe au delà de mes états sensibles et que je ne peux pas connaître puisque je ne connais même pas le dessous de mes états sensibles. S’il n’en était pas ainsi, la psychologie serait faite. On me pose donc une question métaphysique à laquelle, non seulement moi, mais nul homme n’est en état de répondre.

« Tout est inconnu des forces qui nous impressionnent, hormis les rapports de leurs impressions sur nous enregistrés par notre sensibilité.


— Admettez-vous pourtant la télépathie ?

— La communication entre le psychique d’un homme et le psychique d’un autre ?

« Nous n’avons aucune idée du milieu de cette communication. Prétendre que la localisation des phénomènes psychiques est spatiale est une pure affirmation gratuite. Il est facile de se rendre compte par un exemple d’une tout autre localisation que la spatiale. Ainsi considérons l’étendue visuelle. Si on veut la localiser dans l’étendue des géomètres, il faut concevoir des dimensions dans un point. J’ajoute que cette conception par cela même qu’elle est absurde, c’est-à-dire contradictoire, porte la marque de la métaphysique, attendu que toute définition d’une donnée métaphysique par l’esprit humain est contradictoire bien que cette donnée existe.

« Exemple : « L’infiniment petit n’est pas une grandeur puisqu’il n’est pas susceptible de diminutions et il n’est pas zéro et pourtant tout mouvement continu l’implique. »

« Autre exemple : « Le déplacement d’un point, qui est un fait, suppose la contiguité de deux points. Or la contiguïté de deux points est absurde, car le point n’a pas départies, deux points contigus forment un seul point. Et cependant le déplacement d’un point existe. Il en est de même pour les antimonies de Kant. Le processus universel, autrement dit l’évolution, par exemple, on ne conçoit pas qu’il n’ait pas pu commencer, mais si l’on veut lui donner un commencement on en est réduit à admettre le mouvement sortant du repos, etc. Nous sommes donc encore dans cette question : nous avons affaire à la métaphysique. Il s’en suit qu’on y pourra formuler toutes lés contradictions imaginables sans être eu droit d’affirmer que le fait n’existe pas.

« L’identité de ce qu’on nomme le psychique et de ce qu’on nomme le mécanique est aussi difficile à démontrer que l’identité dé la conscience et de l’étendue. C’est possible parce que c’est absurde et partant métaphysique, mais je n’en sais rien. Jusqu’à plus ample informé, je ne peux m’empêcher de distinguer la pensée irréductible à la pesanteur et par conséquent, toujours jusqu’à plus ample informé, de concevoir un substratum psychique. Ce substratum d’ailleurs, tout irréductibles que paraissent ses modifications à celles du substratum mécanique, n’est pas sans avoir, à une profondeur insondable, quelque chose de commun avec le substratum mécanique, car, lorsque je veux prendre ma canne, il y a communication entre ma pensée qui est psychique et ma canne qui est physique. Des observations précédentes il résulte que je ne me sens pas en état de nier toute communication possible entré deux événements psychiques en dehors de l’étendue spatiale.

« L’expérience seule demeure juge du fait téléphatique. Or, une société anglaise, comme vous le savez, il y a quelques années, a institué une immense enquête pour recueillir tous les faits prétendus de télépathie. Elle excluait les allégations les plus positives quand sa critique y soupçonnait la moindre cause d’erreur. Eh bien, sur un nombre considérable de témoignages, elle ne s’est pas senti le droit d’en élaguer un nombre encore très important. Comme je ne faisais pas partie de la commission d’enquête, je n’ose pas me porter garant de ses conclusions, mais je connais ses scrupules et ils suffisent pour garantir la vraisemblance de ses arrêts. Je ne peux rien dire de plus. Pour moi, un savant, qui de prime abord nie la télépathie, est infidèle à la méthode scientifique. Il a même le type du savant incomplet. Je ne lui reconnais qu’un droit : celui de s’inscrire comme membre de la commission de télépathie.

— Avez-vous la même sympathie pour les spirites et leurs théories ?

— Je ne connais pas de spirite qui se préoccupe de définir avec précision les mots dont il se sert. Il s’ensuit que toutes les déductions tirées des phénomènes (dont je ne me sens pas en état de contester l’existence) sont viciées par l’insuffisance, le vague des définitions initiales. À mon avis, pour la santé de l’esprit humain, il serait charitable qu’une commission composée d’hommes dont l’esprit scientifique fût irréprochable, provoquât, en matière psychique, l’établissement d’un vocabulaire échappant à toute critique. Seulement, comme il s’agirait de constater d’abord l’existence des choses à nommer, cette commission serait conduite à instituer scientifiquement des expériences de psychisme. Or ce contrôle est inapplicable et voici pourquoi :

« Supposons (ce que nous ne pouvons nier a priori) qu’il existe des êtres spirituels en dehors de l’homme. Il n’y aurait pas de raison — surtout si j’en crois ceux qui ont expérimenté, comme mon ami Victorien Sardou — pour que cette race mystérieuse ne fourmillât pas d’imposteurs et de mauvais plaisants, puisqu’il en existe dans un monde qu’on nomme la terre… Il ne serait pas impossible non plus que ces êtres, offensés de l’incrédulité et du manque de confiance de la commission, se refusassent à répondre. De là un cercle vicieux ; car leur silence ne serait pas probant. »

Je voulus pousser plus loin encore mon indiscrétion philosophique :

— Croyez-vous que l’on puisse arriver à atteindre l’âme par la méthode expérimentale de la psychologie nouvelle ? demandai-je à M. Sully Prudhomme.

— L’âme, si l’on entend par là le substratum métaphysique de la pensée et de tous les phénomènes psychiques, ne peut être en aucune façon expérimentée… on n’expérimente que ses modifications par le monde extérieur.

Une dernière question me vint aux lèvres.

— Existe-t-Il un au delà ?

— Un au delà ? je n’en connais pas d’autre que le monde extérieur à mes états de conscience. Me demander s’il existe, c’est me demander si je me crois seul au monde. »

Plus nous avions discuté, plus des difficultés incoercibles s’étaient soulevées devant notre intelligence. La nuit s’approchait. Une pluie fine baignant les arbres minces. Le mystère inexpugnable n’était plus seulement sur nos lèvres ; mais répandu sur les choses. Je laissai SuUy-Prudhomme pour reprendre mon train. En rejoignant la station dé Sceaux-Hobinson, maintes fois une branche tordue sur la route, prit l’apparence d’un fantôme et la bise humide, en sifflant, prononçait de vagues syllabes comme un esprit. J’aurais pu me croire à une des séances de cette Eusapia Paladino, que je connais bien, moi aussi !

Et je songeai que les anciens avaient eu raison de donner à Hermès, le maître des sciences occultes, le titre de « dieu du crépuscule ». C’est dans les dernières lueurs du demi-jour, quand la lumière est basse, les yeux las et l’âme inquiète, que le Mystère règne, lui qu’aucun raisonnement n’a vaincu…


FIN
L’AU DELA ET LES FORCES INCONNUES



LES TÉMOINS
Les Palais de la planète Jupiter. — Un bouquet de roses venu du monde invisible, — Les spirites ignorants, les charlatans, les savants qui expliquent tout par la jonglerie. — Les expérimentateurs sérieux. 
 7
Le spectre d’Ambroise Thomas. — Le fantôme de César Franck corrige une partition. — Miracles sur racles. — Les cadeaux des esprits. — Les esprits oiseaux. — La possession. — Une espèce d’humains invisibles. 
 17
J. K. Huysmans à Ligugé. — Nouvelles révélations sur les prêtres et les couvents voués au diable. (Le spiritisme et l’occultisme diaboliques. — Édouard Dubus tué par l’occultisme. — Les prêtres sataniques. — Un enfant difforme égorgé. — L’incubat dans les cloîtres de femmes. — Le chanoine Docre. — Critique des séminaires. — Les vols d’hosties.
 32
François Coppée poussant les tables. — Un fils mort envoie à sa mère un message. — La voix de la solitude et de la conscience. — Acte de foi catholique. 
 47
J. K. Huysmans, Joséphin Peladan et Jean Moréas jugés par Verlaine. — L’envoûtement par les cierges. — Le Catholicisme de Paul Verlaine. 
 61
Les revenants de la rue de Gourty. 
 69
Pan-Perdu. — Un chien sorcier. — Mistral croit en la Métempsychose. (Buffalo-Bill et Mistral — Pan-perdu baise la main de l’archevêque. — Un chien couché sur un testament, Pan-panet.
 75
L’écriture devineresse. 
 86
La renaissance religieuse sous le second empire. — Les poires et les pommes. — Le mysticisme n’est pas dans la race, — Insuccès de Slade. — Les derniers moments de Charcot. — Puissance du Christianisme. — Le surnaturel réside dans notre âme. 
 93
(M. ALBIN VALABRÈGUE)
Le spiritisme veut accaparer les miracles de l’Évangile. — Une conviction retentissante. 
 100
Les dessins des esprits. — Une maison hantée. — L’aquarelle exécutée dans l’obscurité par une main invisible. — Tables et sonnettes dans les airs. — Une musique sans instruments. — Sont-ce des esprits ? 
 105
Opinion de M. Alexandre Hepp 
 117
Un fait de télépathie rapporté par le peintre Albert Besnard. — La mort du duc d’Orléans prévue par une mourante. 
 124


LES SCEPTIQUES
Les déceptions de M. Jean Rameau. (Lacenaire et l’artilleur. — Un esprit faussaire. — Le souffle télépathique de la petite amie. — La lettre pressentie.
 131
Les conférences de Jules Bois à la Bodinière. — La télépathie ne serait-elle que coïncidence ? — L’envoûtement collectif des bonnes volontés. 
 138
(M. HENRY FOUQUIER)
Les merveilles de la science excitent l’imagination. — Ce que femme veut Dieu le veut. — Les sorciers sont souvent de très bonne foi. 
 157
(OPINION DE M. LIONEL DAURIAC)
Charles Renouvier croit aux esprits, mais raille les spirites. — Le Fétichisme des spirites. — Les spirites ne sauraient être considérés comme des observateurs. — Le Médium est un aliéné au sens propre du mot, d’après la définition qu’en donnent les spirites. — Les médiums devraient se contenter d’être des sujets. 
 164
(ARISTIDE BRUANT)
L’âme et le sang. — Le mysticisme serait le résultat de l’alcool, de l’absinthe et du tabac. — La mère d’Aristide Bruant eut un pressentiment télépathique. — Le sabbat au village. 
 170
Lettre de Th. Ribot de l’Institut, président du Congrès de Psychologie de 1900. 
 176
(LE COMPAGNON JEAN GRAVE)
Le mysticisme religieux tentative mort-née. — La théorie transformiste et l’évolution seraient suffisantes pour expliquer l’univers. — Roublardise des mystiques ; bêtise et détraquement de leurs victimes. 
 180
(PAR LE Dr TOULOUSE)
Les grandes découvertes en psychologie comme dans les autres sciences peuvent être dues à des individus déséquilibrés. 
 185
Henri Becque et la littérature mystique et décadente. — Seuls ses confrères sont arrivés à l’endormir. 
 188
Les dangers de l’occultisme et des sciences psychiques. — Le jeu en vaut-il la chandelle ? — L’occultisme doit être laissé aux idéologues et aux dilettantes. 
 197
Les hypothèses sur la télépathie sont de la poésie et non de la science. — Le mystique a une mentalité spéciale pathologique. — Appréciation sur les « Petites religions de Paris ». — Description de l’homme supérieur. 
 212
Les religions seraient pour M. Binet-Sangl l’œuvre des psychopathes. — La science des religions. — Les spirites sont de simples hystériques. — La télépathie assimilée à la télégraphie sans fil. 
 220
Le public et le décor d’un hypnotiseur illustre. — Condamnation du mysticisme. — On peut être un grand homme et avoir une bosse de fou. 
 235


LES CHERCHEURS
Fanatisme et vénalité des petits cénacles spirites. — Le médium est sa propre dupe. — Hugo et Balzac occultistes. — Il ne faut pas confondre les illusions du spiritisme et les découvertes authentiques de la science. — Apparition du grand-oncle de M. Jules Claretie. 
 245
M. Camille Flammarion médium repentant et convaincu. — Un faux Galilée. — Un prix de dix mille francs à celui qui prouvera l’immortalité de l’âme. — Le rideau miraculeux. (Le médium et la fleuriste. — Les phénomènes spirites et la prestidigitation. — Le salon à prodiges. — Saint Thomas et les sciences psychiques.
 254
Les faits du spiritisme sont vrais, mais les conclusions clos spirites fausses. — Il n’y a pas d’esprits, il y a maladie nerveuse. 
 267
(Mgr MERIC)
L’existence d’autres mondes que le nôtre et d’autres intelligences que la nôtre. — L’hypnotisme bienfaisant. — L’occultisme aux frontières de la folie. — L’écriture directe. — L’homme n’est pas le tout de l’Univers. — Orgueilleuse prétention des scientistes. 
 274
Changements de personnalité. — Les somnambules professionnelles, et les médiums à incarnation quand ils sont sincères ne font pas autre chose que de charger inconsciemment de personnalité. — Expériences de Charles Richet, à propos de mademoiselle Couesdon. — Les métamorphoses chantées par les poètes, réalisées avec des sujets hypnotiques par l’auteur de ce livre. — Les suggestions du professeur Krafft-Ebing. — Une femme qui retourne à la jeunesse. — Pour M. Krafft-Ebing le spiritisme est du charlatanisme ou de l’illusion et la Christianisme est appelé à devenir l’Évangile de tous les temps et de tous les peuples. 
 282
Les nourritures apportées sur les tombeaux. — Les métamorphoses de la mort. — La vie prodigieuse du sépulcre. — La Bien-aimée qui du sépulcre sort papillon. 
 290
Rôle important joué par le docteur Luys dans les sciences psychiques. — Les mystiques sont pour lui des « toqués » et des « non-valeurs sociales ». — Guérison par les « transferts ». — La magie berceau de l’hypnotisme. — Critique de Charcot et de Bernheim. — Influence des remèdes à distance. 
 298
(STANISLAS DE GUAITA)
Un Paracelse moderne. — Deux sortes de mysticisme. — L’influence d’Eliphas Lévy. 
 309
(Dr LIEBEAULT)
La suggestion, première clef de la magie et du spiritisme. — La cause des phénomènes psychiques est dans l’homme. — Il y aura toujours des mystères. 
 314
Un Lourdes artificiel. — Les forces inconnues. — L’auto-suggestion et l’art de guérir. — Huysmans et Jules Bois. — Le plus sûr moyen d’être aimé. — Les petites religions de Paris et la religion de Francisque Sarcey. (Les Visions de Maupassant). 
 323


EPILOGUE
La première et dernière vision de M. Bergeret. — Leconte de l’Isle faisant un voyage aérien. — Qu’est-ce qu’un fait scientifique ? Faut-il nier ou affirmer la télépathie ? — Manque de méthode chez ceux qui s’occupent des recherches psychiques. — Les fous sont parfois utiles. 
 343
Une voyante américaine. — Lectures de pensée ou communication avec l’au delà ? — Profession de foi dé M. Paul Bourget. — Son rêve prophétique. — « Le double » de Guy de Maupassant. 
 353
Les prodiges d’Eusapia Paladino. — Les savants et la télépathie. — Données contradictoires de la métaphysique. — Difficulté de correspondre avec l’au delà. 
 363



Imprimerie Générale de Châtillon-s-Seine. — A. Pichat.
  1. Sceptique, de σχεπτω, couper, analyser.
  2. C’était aussi l’opinion de Victor Hugo qui prétendait que l’indifférence des corps scientifiques devant certains faits réputés merveilleux était en partie responsable de l’expansion du charlatanisme (J. B.)
  3. Ce passage des « esprits-oiseaux » a été écrit de la main même de madame Augusta Holmès et l’ensemble comme le détail de cette causerie a été revu et approuvé par elle.
  4. Consulter aussi les ouvrages et les articles de M. Georges Bois, Le Péril occultiste, par exemple.
  5. Mon impartialité m’a fait publier intégralement les magistrales paroles de mon grand ami, J. K. Huysmans. Parmi elles se trouve une critique adressée à Mgr Duchesne. Dois-je dire que j’y souscris d’autant moins que j’ai eu l’occasion d’apprécier à Rome cet esprit délicat et lucide qui a toute la confiance du Pape et qui a rendu à l’Eglise le grand service d’épurer elle-même son histoire au tamis d’une critique aussi respectueuse de la vérité que de la foi.
  6. Cette causerie avec Alphonse Daudet, comme quelques autres avec Charcot, le docteur Luys, éparses dans ce livre ont été écrites en collaboration avec un jeune et brillant écrivain russe, M. Yvan Manouiloff et ont paru sous sa signature dans le journal. Je les ai conservées ici car elles m’ont paru renfermer d’utiles documents.
  7. Je donnerai dans le Miracle moderne les dessins d’esprits que m’a communiqués M. Joncières.
  8. Lire dans le Satanisme et la Magie et le Monde invisible la théorie et les scènes reconstituées de l’Envoûtement de haine et d’amour.
  9. La Philosophie de la longévitéLe corps immortel. (page 101).
  10. J’ai parlé de cette personnalité fort intéressante avec beaucoup plus de détails dans le Monde Invisible.
  11. M. César de Vesme, directeur de la Revue des Études Psychiques, ayant demandé quelques explications au « poète de la psychologie » sur le sens de cette phrase, M. Sully Prudhomme lui répondit par une lettre datée du 6 février 1902 et dont j’extrais les passages qui m’ont semblé les plus importants :

    … Je ne suis pas certain que la citation soit textuelle ; je n’ai pas gravé dans ma mémoire ce que j’ai dit, mais j’en reconnais le sens et l’allure. M. Jules Bois n’a pas altéré le fond de ma pensée en la rapportant. Il convient que j’en précise la portée, car dans une conversation familière et animée, j’ai pu employer une expression trop concise et d’apparence paradoxale.

    » Je n’ai pas entendu permettre de douter de la véracité de ma relation ; ce que j’ai raconté, je l’ai vu. Mais je respecte trop les scrupules du savant pour lui contester le droit d’émettre des doutes sur l’objectivité de mes sensations visuelles dans une expérience où un déplacement est inexplicable par les lois admises de la physique, où il faudrait l’attribuer à l’impulsion immédiate d’une entité psychique indépendante de tout organisme corporel, condition sans exemple dans les annales de l’observation scientifique. Il s’agit pour le savant de s’assurer que mes yeux ne m’ont pas trompé ; que les personnes qui expérimentaient avec moi et dont la sincérité est au-dessus de tout soupçon, n’ont pas été comme moi dupes de leurs yeux, qu’enfin nous n’avons pas été mystifiés par quelque mauvais plaisant, très habile à créer des illusions sensorielles chez autrui, à la façon du légendaire Robert-Houdin et qui se serait introduit furtivement dans la salle où nous opérions. Rien ne me paraît plus improbable que ces suppositions, car, pour qu’elles fussent recevables, il faudrait admettre une hallucination collective par contagion ou par hasard chez des personnes dont une au moins, j’en réponds, n’y apportait aucune disposition ; en outre, la maison entière appartenait à l’un de nous et il eût fallu que le mystificateur pût s’y être installé pour agencer les moyens artificiels de faire mouvoir des meubles pesants.

    » Ce sont là, toutefois, des inférences fondées sur mon observation personnelle et sur les idées que je me fais de l’hallucination et des ressources de la fraude. Le savant n’est pas tenu de m’accorder que je suis compétent et bien renseigné ; il a au moins le droit de prendre connaissance de visu des lieux où l’expérience a été faite et des circonstances et conditions qui ont pu en fausser les résultats, car on peut être de bonne foi et n’avoir pas le sens critique exercé. Sans doute parmi les savants il en est, et d’illustres qui affirment avoir constaté des phénomènes du genre de ceux dont j’ai été témoin ; mais ils ne prétendent pas que les autres soient obligés de les croire réels sans y avoir eux-mêmes assisté ; ils se bornent à convier leurs confrères à contrôler leurs expériences. Ceux-ci, j’entends ceux qui sont membres de sociétés anciennes d’une autorité universellement reconnue, telles que, en France, l’Académie des sciences et l’Académie de médecine, en Angleterre, la Société Royale de Londres, ne se prêtent pas volontiers à ce contrôle. Ils ont, pour s’y refuser, des motifs qu’on peut discuter ; je me borne à mentionner le fait.

    » Il ressort de ces divisions qu’une étude scientifique, organisée de telle sorte que les résultats en soient capables de faire autorité pour tous, s’impose si l’on veut mettre fin à un état de choses dangereux pour le progrès des connaissances positives et même pour l’équilibre mental d’un nombre croissant de curieux impatients et de novices livrés aux interprétations les plus téméraires des phénomènes psychiques. Il importe que ces phénomènes ne soient pas abandonnés plus longtemps à une expérimentation parfois frauduleuse et le plus souvent instituée sans les précautions requises pour qu’elle soit inattaquable… »

    Sully Prudhomme.