L’Auberge de la poste

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L’Auberge de la poste
L’Osteria della posta
1762



L’AUBERGE DE LA POSTE,


COMÉDIE


EN UN ACTE ET EN PROSE.




AVIS DU TRADUCTEUR


Nous sommes bien éloignés de mettre au rang des Chef-d’œuvres d’un grand homme, une de ces bagatelles échappées au Génie, et dont il ne fait pas toujours lui-même le cas qu’elles méritent. Nous plaçons seulement cette pièce ici, pour montrer d’avance à nos lecteurs avec quelle prodigieuse facilité Goldoni savait passer d’un ton à un autre, traiter tous les sujets, et peindre tous les caractères. Il y a d’ailleurs un mérite réel dans ce petit ouvrage ; il y a, dans le rôle de la Comtesse, une dignité soutenue ; ses sentimens sont aussi louables, que sa manière de les exprimer est franche et noble. Le rôle du lieutenant est d’une gaieté décente : l’intrigue est simple, les incidens naturels, et le dénouement très-heureux. C’est, en un mot, une jolie Bluette, dans laquelle on aimera à retrouver plus d’une fois le pinceau qui a tracé les portraits de Paméla et de mylord Bonfil




PERSONNAGES


Le Comte ROBERT de RIPA-LONGA, Gentilhomme Milanais.

La Comtesse BÉATRICE, sa fille.

Le Marquis LÉONARDO des FRIOZELLINI, Seigneur Piémontais.

Le Lieutenant MALPRESTI, ami du Marquis.

Le Baron TALISMANI, Gentilhomme Milanais.

Un Garçon d’auberge.

Le Valet du Comte Robert.


La Scène est à Verseil, à l’auberge de la Poste ; dans une salle commune

SCÈNE PREMIÈRE.
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LE MARQUIS, LE LIEUTENANT, et le GARÇON de l’auberge.



LE LIEUTENANT.


LE LIEUTENANT.

Hola ! hé ! monsieur l’hôte ! garçons ! où diable êtes-vous donc tous ?


LE GARÇON.

Me voilà, Monsieur, me voilà. Qu’y a-t-il pour votre service ?


LE LIEUTENANT.

Une chambre.


LE GARÇON.

En voici une ici à côté : ces Messieurs seront servis sur le champ.


LE LIEUTENANT.

Quelle chambre est-ce encore ? Voyons. (Il entre dans la chambre.)


LE GARÇON.

Ces Messieurs s’arrêtent-ils, ou se proposent-ils de partir à l’instant ?


LE MARQUIS.

Donnez-nous quelque chose ; une soupe, par exemple, du bouilli, s’il y en a, et faites préparer les chevaux.


LE LIEUTENANT.
(

en sortant.)

Vous n’avez rien de mieux que cette chambre ?


LE GARÇON.

Non, Monsieur, nous n’avons rien de mieux.


LE LIEUTENANT.

J’ai logé cependant d’autres fois ici ; et je sais bien que vous avez une très-bonne chambre sur la rue.


LE GARÇON.

Oui, Monsieur ; mais elle est occupée.


LE LIEUTENANT.

Occupée ? et par qui donc ?


LE GARÇON.

Par un Seigneur milanais et une jeune dame, qui, dit-on, est sa fille.


LE LIEUTENANT.

Et elle est jolie ?


LE GARÇON.

Mais, Monsieur, elle n’est pas mal.


LE LIEUTENANT.

D’où viennent-ils ?


LE GARÇON.

De Milan.


LE LIEUTENANT.

Et ils vont…?


LE GARÇON.

C’est ce que je ne saurais vous dire.


LE LIEUTENANT.

Et comment s’arrêtent-ils ici Verceil ?


LE GARÇON.

Ils sont arrivés en poste, et prennent un moment de repos. Ils ont commandé un dîner ; et, la grande chaleur une fois passée, ils se remettront en route.


LE LIEUTENANT.


Fort bien. Si cela ne les gêne pas, nous pourrions dîner ensemble.


LE MARQUIS.

Non, non, mon cher ami, point de retard, s’il vous plaît ; prenons quelque rafraîchissement, et hâtons-nous de poursuivre notre voyage.


LE LIEUTENANT.

Avec votre permission, mon cher Marquis, je suis parti de Turin avec vous par pure complaisance. Je me fais un plaisir de vous accompagner ; mais voyager à l’heure qu’il est, par ce soleil ardent, avec cette affreuse poussière…! Je vous avoue que cela ne m’arrange pas plus qu’il ne faut.


LE MARQUIS.

Comment donc ! un militaire n’ose braver ni la poussière, ni l’ardeur du soleil ?


LE LIEUTENANT.

Si les devoirs de mon état m’y obligeaient, je le ferais volontiers : mais la nature nous apprend à fuir, quand on le peut, tout ce qui incommode. Je me mets à votre place, mon cher ; je sens bien que le désir de voir votre épouse vous aiguillonne un peu : il faut cependant aussi avoir pitié de votre ami.


LE MARQUIS.

Oui, oui, je vous entends. C’est l’occasion de dîner avec une jolie femme qui vous rend la chaleur et la poussière si redoutables aujourd’hui.


LE LIEUTENANT.

Eh ! ventrebleu ! quatre heures plutôt, quatre heures plus tard, nous serons demain à Milan. Garçon, préparez-nous à dîner.


LE GARÇON.

Vous allez être servi.


LE LIEUTENANT.


Sachez si cette compagnie veut nous faire l’honneur de manger avec nous.


LE GARÇON.

Le Monsieur s’est mis sur un lit, et dort pour l’instant. Quand le dîner sera prêt, je le lui dirai.


LE MARQUIS.

Allons, dépêchez-vous.


LE GARÇON.

Oui, Monsieur. (Il va pour sortir.)


LE LIEUTENANT.

Avez-vous de bon vin ?


LE GARÇON.

Si Monsieur veut de Montferrat, j’en ai d’excellent.


LE LIEUTENANT.

Eh bien, oui : nous boirons du Montferrat.


LE GARÇON.

Monsieur sera obéi. ( Il sort.)




SCÈNE II.
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LE MARQUIS et le LIEUTENANT.
LE LIEUTENANT.

Allons, mon cher Marquis, de la joie ; vous qui volez au-devant de l’hymen, vous devriez, ce me semble, être un peu plus gai que cela.

LE MARQUIS.

Je le devrais, j’en conviens. Mais je n’ai point encore vu l’épouse que l’on me destine, et cela me donne à penser. Elle est, m’a-t-on dit, passablement belle, douce et aimable. Je meurs d’envie cependant d’en juger par moi-même.


LE LIEUTENANT.


Mais comment diable vous êtes-vous engagé à épouser une jeune personne avant de la voir.


LE MARQUIS.

Le comte Robert son père est un homme de la première distinction, très-riche, et n’a que cette fille pour héritière. Il a beaucoup de parens à Turin, une sœur à la cour, des biens en Piémont ; et mes amis ont cru faire pour le mieux en arrangeant ce mariage. J’y ai consenti, parce que j’ai cru y voir toutes les convenances requises.


LE LIEUTENANT.

Mais si par hasard elle ne vous plaisait pas ?


LE MARQUIS.

Que faire ? J’ai donné ma parole ; je ne l’épouserais pas moins.


LE LIEUTENANT.

Rien de mieux. Le mariage par lui-même n’est qu’un contrat ; mais quand l’amour s’en mêle, c’est quelque chose de plus.


LE MARQUIS.

Je ne serais pas fâché que l’amour s’en mêlât un peu.


LE LIEUTENANT.

Sans doute : pour votre propre intérêt cependant, je ne voudrais pas qu’il s’en mêlat trop. Je vous connais : vous êtes naturellement jaloux, quand vous aimez. Si vous aimez trop votre épouse, si elle vous plaît avec excès, vous serez dévoré d’inquiétudes.


LE MARQUIS.

À parler franchement, je ne sais si je préférerais une épouse aimable qui me donnerait un peu de jalousie, à une petite sotte qui me laisserait parfaitement tranquille.


{{personnage|LE LIEUTE
NANT}}.

Voulez-vous que je vous dise ce qui vaudrait le mieux ?


LE MARQUIS.

Oui : quelle serait votre opinion à cet égard ?


LE LIEUTENANT.

Mais de ne point se marier du tout. Si votre épouse est belle, elle plaira à trop de monde : si elle est laide au contraire, elle ne plaira ni aux autres ni à vous. Avec une laide, vous aurez le diable dans la maison : avec une belle, ce sera des légions de diables au dedans et au dehors de la maison.


LE MARQUIS.

Conclusion ; vous voudriez que tout le monde vécût à la militaire.


LE LIEUTENANT.

C’est que, ma foi, je ne connais rien de mieux au monde. Aujourd’hui ici, demain là : aujourd’hui une amourette, demain une autre. On aime, on fait sa cour, on est l’esclave de sa belle, et, au premier coup de baguettes, salut à qui reste, bien du plaisir à qui s’en va.


LE MARQUIS.

Et à peine arrivé au nouveau Quartier, on s’enflamme à la première vue.


LE LIEUTENANT.

C’est l’affaire d’un clin d’œil ; et tenez, si la jeune personne qui loge ici en vaut tant soit peu la peine, je m’engage à vous faire voir comment, avec deux mots, on se fait aimer.


LE MARQUIS.

L’essentiel d’abord, c’est qu’ils veuillent bien de notre compagnie.


LE LIEUTENANT.

Et pourquoi la refuseraient-ils, s’il vous plaît ?


LE MARQUIS.

Il faut connaître à peu près l’humeur du père.


LE LIEUTENANT.

Je lui parlerai : je m’introduirai sans façons, et nous ferons bientôt connaissance à la militaire.

LE MARQUIS.

Mais, de grâce, mon ami, ne nous arrêtons point trop long-temps ici.


LE LIEUTENANT.

Quel empressement est le votre ! d’après ce que vous m’avez dit pourtant, on ne vous attend à Milan que dans un mois. Nous partirons dans la soirée ; nous voyagerons la nuit, et demain vous serez à temps encore de surprendre agréablement vote future. Si vous voulez, en attendant, vous reposer un moment, entrez dans notre chambre. Je vais faire un tour à la cuisine, voir un peu ce qu’on nous donne à dîner, et goûter ce fameux vin de Montferrat. Je ne voudrais pas que ces drôles-là se jouassent de notre bonne foi. Arrive qui pourra : dusssions-nous manger seuls, si le vin est bon, nous ne passerons pas mal la journée. (Il sort.)



SCÈNE III.
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LE MARQUIS (seul.)

Bravo, mon cher Lieutenant ! toujours de bonne humeur ; je ne sais si c’est, en lui, l’heureux effet du naturel, ou le privilége de son état. Avec quel plaisir j’aurais suivi, comme lui, la carrière des armes ! Mais je suis seul de mon nom ; il faut nécessairement que je me marie. Mes parens me voyent de mauvais œil jouir de ma douce liberté : j’en dois faire le sacrifice. Puisse du moins le sacrifice

être moins dur et moins dangereux ! puisse une épouse aimable et de mon caractère, me faire trouver ma chaîne légère ! Ah ! elle a beau être d’or, beau être enrichie de diamans et ornée de fleurs, c’est toujours une chaîne. La liberté est préférable à toutes les richesses du monde : mais le sort a voulu que l’homme se soumît aux lois de la nature, et contribuât, à ses dépens, au bien de la société, et à la conservation de l’univers. (Il entre dans sa chambre.)



SCÈNE IV.
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LA COMTESSE, ensuite le GARÇON de l’auberge.


LA COMTESSE (sur la porte de sa chambre.)

Lafleur ! (Elle appelle plus fort) Lafleur ! Ce coquin-là manque toujours à son devoir ; il ne peut s’assujetir à être à nos ordres. Un peu étrange en tout, mon père l’est sur-tout à cet égard ; il tolère à son service le valet du monde le plus paresseux. Vous verrez qu’il faudra que je sorte, si je veux… Hola ! n’y a-t-il personne ici ?


LE GARÇON.

Qu’y a-t-il pour votre service, Madame ?


LA COMTESSE.

Où est notre valet ?


LE GARÇON.

Il est là bas qui dort étendu sur un banc, et je crois qu’une batterie de canons ne le réveillerait pas.


LA COMTESSE.

Apportez-moi un verre d’eau.


LE GARÇON.

Dans l’instant. Monsieur le comte dort toujours ?


LA COMTESSE.

Oui, il dort toujours.


LE GARÇON.

Cela ne ferait-il point de peine à Monsieur et à Madame de dîner avec deux autres Messieurs qui viennent d’arriver ?


LA COMTESSE.

Quand mon père sera réveillé, vous lui en parlerez.


LE GARÇON.

Fort bien Madame. (Il sort.)




SCÈNE V.
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LA COMTESSE, ensuite le MARQUIS.



LA COMTESSE.

Dans toute autre circonstance, je me ferais un vrai plaisir de me trouver dans une compagnie aimable ; mais je suis si tourmentée aujourd’hui, que je ne veux voir personne, ni parler à qui que ce soit.


LE MARQUIS (en entrant.)

Madame, j’ai l’honneur de vous saluer humblement.


LA COMTESSE.

Je vous salue, Monsieur.


LE MARQUIS.

Madame voyage à ce qu’il paraît ?


LA COMTESSE.

Oui, Monsieur.


LE MARQUIS.

Et sans être trop curieux, Madame va…


LA COMTESSE.

À Turin.


LE MARQUIS.

Et moi et mon compagnon de voyage, nous allons à Milan.


LA COMTESSE.

Monsieur va dans ma patrie.


LE MARQUIS.

Madame est de Milan ?


LA COMTESSE.

Oui Monsieur. Avec votre permission… (Elle va pour sortir.)


LE MARQUIS.

Mille pardons, Madame ; mais je voudrais vous faire une question, si vous voulez bien permettre.


LA COMTESSE.

Je vous prie de m’excuser ; mais mon père peut se réveiller ; et je ne voudrais pas qu’il eût lieu de me gronder de m’être arrêtée ici.


LE MARQUIS.

Et quel est-il Monsieur votre père ?


LA COMTESSE.

Le comte Robert de Ripa-Longa.


LE MARQUIS.

Qu’entends-je ! ô ciel, c’est là ma future ! pourquoi ce voyage ? pourquoi partir de Milan ?


LA COMTESSE.

Que signifie ce mouvement de surprise ? Monsieur connaîtrait-il mon père ?


LE MARQUIS.

Je le connais de réputation. Seriez-vous par hasard Madame la comtesse Béatrice ?


LA COMTESSE.

Précisément. Comment suis-je connue de vous ?


LE MARQUIS.


N’êtes vous pas promise en mariage au marquis Léonard de Fiorellini ?


LA COMTESSE.

Vous êtes informé de tout cela ?


LE MARQUIS.

Certainement. Le Marquis est mon ami, et je sais qu’il devait se rendre à Milan pour conclure ce mariage. (À part.) Je ne veux point me faire connaître avant découvert le motif de ce départ imprévu.


LA COMTESSE.

Monsieur… de grâce, à qui ai-je l’honneur de parler ?


LE MARQUIS.

Au comte Aruspici, capitaine des gardes du roi.


LA COMTESSE.

Et vous êtes lié avec le marquis Léonardo ?


LE MARQUIS.

Nous sommes amis intimes.


LA COMTESSE.

Me pourrais-je flatter d’obtenir une grâce de vous ?


LE MARQUIS.

Ordonnez, Madame, et j’aurai l’honneur de vous satisfaire.

(Le garçon entre avec le verre d’eau qu’il présente à la comtesse.)


LA COMTESSE.

Avec votre permission, Monsieur.


LE MARQUIS.

Ne vous gênez pas, je vous en supplie. (Il lui donne une chaise ; elle s’assied et boit.)


LE MARQUIS (à part.)

Sa physionomie me persuade, je sui

s en général très-content de son ton. (Il s’assied.) Si j’en croyais mon cœur, je me déclarerais ; mais la curiosité m’arrête. (Le garçon sort.)


LA COMTESSE.

Je voudrais qu’avec toute la sincérité qui caractérise un gentilhomme, un homme d’honneur tel que vous, vous eussiez la complaisance de me dire quel est à peu près le caractère du marquis Léonardo que l’on veut me donner pour époux.


LE MARQUIS.

Oui, Madame ; je m’engage même à vous faire entièrement son portrait. Je le connais assez pour l’entreprendre, et je vous réponds d’avance de la plus grande exactitude. Permettez-moi cependant de vous demander d’abord pourquoi vous vous trouvez ici et non pas à Milan, où, d’après le plan arrêté, le marquis Léonardo se devait transporter pour vous épouser ?


LA COMTESSE.

Je vous le dirais sans détours ; mais je tremble que mon père ne se réveille, et s’il me trouvait ici avec un étranger…


LE MARQUIS.

Vous auriez, Madame une excellente excuse à lui donner : vous vous entretenez avec un ami de votre futur époux.


LA COMTESSE.

Je suis de votre avis ; c’est une raison infiniment honnête.


LE MARQUIS.

Faites-moi donc le plaisir…


LA COMTESSE.

Volontiers. Je suis naturellement trop franche, pour pouvoir déguiser la vérité. Mon père m’a promise en mariage à un Seigneur que je ne connais pas.

Je ne l’ai jamais vu, et j’ignore si je puis me flatter d’être heureuse avec lui. Peu m’importe qu’il soit beau, je ne le désire pas charmant. Le plus beau, le plus brillant cavalier du monde pourrait avoir, à mes yeux, quelque chose de rebutant qui me déplairait, et me mettrait dans la nécessite de lui faire connaître mon aversion. Son caractère m’intéresse beaucoup plus que sa figure. Qui me le garantira humain, vertueux, traitable ? La richesse, l’éclat du rang ne me feront point illusion sur mon prétendu bonheur, si je n’ai pas la paix du cœur. Je veux, du moins, la défendre quoi qu’il en coûte, ainsi que ma liberté, présent chéri que j’ai reçu du ciel. Mon père, malgré mes nombreuses protestations, malgré une opposition formelle de ma part, a signé un contrat, dont le but est de me sacrifier. J’ai des parens à Milan, qui, convaincus par la force de mes raisons, me plaignent sincèrement : eh bien ! pour m’ôter l’espoir de toute espèce de secours, mon père veut me conduire à Turin, me placer auprès de sa sœur qui a fait ce malheureux contrat ; et que l’époux futur me plaise ou me déplaise, il prétend me contraindre à m’enchaîner avec lui d’un nœud éternel. Je n’ai pu m’opposer à ce départ aussi subit qu’imprévu. Je me laisse conduire à Turin, mais résolue et très-résolue à protester de mon aversion, si je me sens de l’éloignement pour l’époux qu’on me destine. J’irai me jeter aux pieds du souverain ; je réclamerai contre les violences d’un père, bien décidée à me renfermer pour toujours dans un cloître, plutôt que de former un nœud désagréable, dangereux, et plus affreux pour moi que la mort même.


LE MARQUIS.

Je ne puis, Madame, ni condamner vos principes, ni combattre vos frayeurs et vos résolutions. Je vous plains au contraire, je vous loue ; et si j’étais celui que l’on vous destine, je vous laisserais une pleine et entière liberté, dans le cas où j’aurais le malheur de vous déplaire.


LA COMTESSE.

Monsieur je vous ai dit franchement tout ce que je pouvais vous dire : donnez-moi, à votre tour, quelques détails sur le caractère de votre ami.


LE MARQUIS.

Quant à sa personne, je vous dirai d’abord qu’il n’est point très-beau ; il n’a cependant jamais passé pour laid dans notre pays.


LA COMTESSE.

À merveille ; c’est tout ce qu’il en faut pour un mari.


LE MARQUIS.

Vous aurez sans doute appris son âge ?


LA COMTESSE.

Oui, et c’est peut-être tout ce qu’on m’en a dit. Je sais qu’il est encore dans l’âge de la force et de la fraîcheur, et l’on ajoute que la nature lui a donné l’avantage de paraître plus jeune encore qu’il ne l’est en effet.


LE MARQUIS.

Il est plutôt grand que petit ; mais il n’a point l’embarras d’un embonpoint superflu.


LA COMTESSE.

Tout cela m’est absolument indifférent : mais je voudrais savoir quelque chose de son caractère, de ses goûts, de ses mœurs enfin.


LE MARQUIS.

Je vous dirai que je suis si intimément lié avec le Marquis, que je ne me sens ni la force d’en dire du mal, ni le courage d’en dire du bien.


LA COMTESSE.

On m’a dit qu’il était par foi un peu colère.


LE MARQUIS.

Cela est vrai ; mais ce n’est jamais sans motif.


LA COMTESSE
.

Pourriez-vous me dire s’il est jaloux ?


LE MARQUIS.

Il ne faut pas vous tromper ; il l’est un peu.


LA COMTESSE.

Puisque vous connaissez son penchant à la jalousie, vous savez par conséquent qu’il a déjà aimé ?


LE MARQUIS.

Eh ! quel est, Madame, le jeune homme parvenu à l’âge dont vous parlez, qui n’ait pas fait sa cour aux belles ?


LA COMTESSE.

C’est un article qui me déplaît souverainement.


LE MARQUIS.

Rassurez-vous, Madame. Il a toujours aimé avec honneur, respect et fidélité.


LA COMTESSE.

Toujours aimé ! Il a donc aimé plus d’une fois ?


LE MARQUIS (à part.)

Diable ! elle m’embarrasse avec ses argumens. (Haut.) Je vous proteste que s’il se marie, il donnera son cœur sans réserve à son épouse.


LA COMTESSE.

Et vous pouvez en répondre pour lui ?


LE MARQUIS.

Oui, certainement. Je le connais si bien, sa façon de penser m’est si familière, que j’en pourrais jurer pour lui, ce qui est bien plus rassurant encore qu’une simple promesse.


LA COMTESSE.

Et quels sont s’il vous plaît ses amusemens favoris ?


LE MARQUIS.

Vous les allez connaître. Ce sont les livres la société, le théâtre.


{{personnage|LA COMTES
SE}}.

Tant pis, tant pis. Un mari qui se livre à l’étude néglige assez volontiers sa femme. Celui qui aime la société, ne s’attache point à sa maison, et la fréquentation du théâtre fournit mille occasions de former des liaisons nouvelles.


LE MARQUIS.

Pardon, Madame. Mais il me semble que vous vous abusez, et je me trouve forcé de justifier le système de mon ami. L’étude des lettres amuse l’esprit, sans enlever le cœur aux douces affections de l’humanité. L’amour est une passion naturelle, que l’on éprouve au sein même des occupations les plus agréables et les plus sérieuses. Celui qui ne sait qu’aimer doit être nécessairement fatigué quelquefois de sa propre complaisance ; et, ce qui est bien pire encore, en fatiguer l’objet de son amour. L’étude, au contraire, partage également le cœur, elle nous apprend à aimer avec plus de délicatesse elle nous fait mieux sentir le mérite de la personne aimée ; et les feux de l’amour sont plus vifs et plus brillans, quand le cœur a respiré, et que l’esprit s’est distrait un moment. Passons maintenant à l’article de la société. Ah ! malheureux celui qui la fuit ! c’est elle qui rend l’homme civil, aimable, et le dépouille de cette rudesse sauvage qui le rapproche, pour ainsi dire, des animaux. Un misanthrope, un solitaire, est un fardeau pour sa famille, un supplice pour son épouse. Celui qui n’aime pas la société pour lui, ne sera, comme de raison, guère disposé à en laisser jouir son épouse : or, quelque soit l’amour mutuel de deux époux, il n’est guère possible qu’ils se trouvent du matin au soir ensemble, sans avoir mille occasions de se fâcher, et la tendresse court le danger de dégénérer bientôt en ennui, en dépit, en aversion même.

Je vous dirai enfin ce que je pense relativement au théâtre, et soyez sure, Madame, que le Marquis pense à cet égard, comme si nous ne faisions qu’un,

et que ce fût lui qui vous parlât par ma bouche. Le théâtre est le meilleur, le plus utile, et le plus nécessaire de tous les délassemens. Les bonnes comédies instruisent et amusent en même temps : les tragédies nous apprennent à bien diriger nos passions. La facilité de faire des connaissances au théâtre, n’est pas l’avantage qu’y recherchent les libertins : les regards du public commandent la retenue, le respect, la décence et le bon ton. Enfin, Madame, si vous voulez avoir un mari honnête, qui vous aime, et passablement discret, je connais le Marquis : je vous assure et vous garantis qu’il est ce que je dis-là : mais si vous en désirer un qui soit grossier ou efféminé, détrompez-vous, il en est temps encore ; et soyez bien sûre que, pénétrant lui-même votre pensée, il sera le premier à vous laisser la liberté de rompre le contrat, et à ne point exiger de vous le sacrifice de votre cœur et de la paix dont il jouit.


LA COMTESSE.

Je l’avoue : sur la foi de vos discours, j’irai volontiers à Turin.


LE MARQUIS.

Êtes vous convaincue à présent du caractère du Marquis ? êtes-vous satisfaite du rapport sincère que je vous ai fait ?


LA COMTESSE.

Je suis persuadée, je suis contente sur-tout de ce que vous me dites, qu’il est capable de me laisser une pleine et entière liberté.


LE MARQUIS.

Mille pardons, madame la Comtesse ; mais je crois votre cœur engagé.


LA COMTESSE.

Non ; si j’aimais quelqu’un, je l’avouerais franchement.


LE MARQUIS.

Est-il possible que tant d’attraits n’aient blessé encore le cœur de personne ?


LA COMTESSE.

Je ne prétends pas dire que personne ne m’aime ; je dis seulement que mon cœur est encore libre.


LE MARQUIS.

Et serait-il permis de savoir quel est le mortel qui soupire pour vous ?


LA COMTESSE.

Monsieur le Capitaine, c’est en demander un peu trop.


LE MARQUIS.

Vous êtes si sincère, que j’ose me flatter que ce secret n’en sera pas un pour moi.


LA COMTESSE.

Ce n’est point autrement un secret. Mon père en est instruit, tout le monde le sait, et je vous le dirai volontiers : c’est le baron Talismani.


LE MARQUIS.

Je ne le connais point. Est-il jeune ?


LA COMTESSE.

Assez encore.


LE MARQUIS.

Bel homme ?


LA COMTESSE.

Mais il n’est point à dédaigner.


LE MARQUIS.

Et vous ne l’aimez pas ?


LA COMTESSE.

Je ne l’aime, ni ne le hais.


LE MARQUIS.

Vous l’épouseriez ?


LA COMTESSE.

Plus volontiers qu’un inconnu.


LE MARQUIS.

Pardon : mais je vous crois de l’inclination pour lui.


LA COMTESSE
.

Vous ne me connaissez pas, Monsieur ; mon usage n’est point de mentir.


LE MARQUIS.

Vos préventions contre le marquis Léonardo sembleraient indiquer une passion fortement enracinée.


LA COMTESSE.

Je n’ai point annoncé de préventions contre lui ; mais je crains, je doute, et je veux m’éclaircir. Pourriez-vous condamner ma conduite ?


LE MARQUIS.

Non, Comtesse adorable ; vous méritez d’être satisfaite, et je désire que vous le soyez. Trop heureux celui qui aura le bonheur de posséder une épouse aussi aimable, aussi sincère ! votre vertu est admirable, votre beauté rare, votre regard enchanteur, et vos beaux yeux d’une vivacité…


LA COMTESSE.

Il me semble, Monsieur, que vous allez un peu trop loin. (Elle se lève.)


LE MARQUIS.

C’est le vif intérêt que je prends à mon ami, qui m’anime…


LA COMTESSE.

Témoignez-le avec un peu plus de modération.


LE MARQUIS.

Oh ! ciel ! je voudrais cependant vous demander… mais je n’ose pas…


LA COMTESSE.

Vous voudrez bien permettre, Monsieur, que j’aille réveiller mon père ; il en est temps. (Elle va pour sortir.)


LE MARQUIS.

De grâce Madame, encore un mot.


LA COMTESSE.

Que désireriez-vous, Monsieur ?


LE MARQUIS.

Parlez-moi avec votre franchise ordinaire ; si j’étais par hasard l’époux qu’on vous destine, me pourrais-je flatter du bonheur de vous plaire ?


LA COMTESSE.

Si vous aimez la sincérité, permettez que je vous dise que non.


LE MARQUIS.

Je suis donc horrible à vos yeux ?


LA COMTESSE.

Je ne vous dirai pas si votre extérieur me plaît ou me déplaît ; je me borne à vous témoigner que vos derniers mots annoncent en vous un peu trop de licence militaire. Je ne veux dans mon époux ni trop de grossièreté, ni trop de rudesse ; mais je désire trouver en lui de l’honnêteté, des mœurs et de la prudence. (Elle sort.)





SCÈNE VI.
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LE MARQUIS (seul.)

Dans quelle horrible confusion elle me laisse ! grand Dieu ! J’aime dans la Comtesse ce caractère qui a pour base la plus pure sincérité : mais je me vois à l’instant d’en être refusé, et combien cette perte me serait plus douloureuse, après avoir découvert tout ce qu’elle possède d’amabilité et de vertus ! Elle m’a dit sans détour que si j’étais celui dont j’ai tracé le portrait, elle ne s’en contenterait point… Il est vrai que mon transport, bien innocent cependant, l’a forcée de me parler ainsi : mais elle pourrait,

par-là, avoir coloré une aversion plus forte… Que faire donc ? me ferai-je connaître pour ce que je suis, ou repartirai-je pour Turin sans la revoir ? Je ne sais, en vérité, quel parti prendre. Je vois mon ami : je lui demanderais volontiers un conseil, mais je n’ai pas dans sa prudence plus de confiance qu’il ne faut.




SCÈNE VII.
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LE LIEUTENANT et le précédent.



LE LIEUTENANT.

Mon ami, le dîner sera brillant. Il y a du gras et du maigre, et le Montferrat est excellent. Nous aurons de plus un autre convive ; un seigneur de mes amis, qui arrive en poste dans le moment. Il parle de je ne sais quoi avec l’hôte, et va nous rejoindre dans la minute.


LE MARQUIS.

Et quel est cet étranger ?


LE LIEUTENANT.

C’est le baron Talismani.


LE MARQUIS (étonné.)

Comment ! le baron Talismani !


LE LIEUTENANT.

Oui, le connaîtriez-vous ?


LE MARQUIS.

Je ne l’ai jamais vu, je sais cependant qui il est.


LE LIEUTENANT.

Je vous proteste que c’est un galant homme.


LE MARQUIS.


J’en suis persuadé. Lui avez-vous dit que vous étiez avec moi ; m’avez-vous nommé devant lui ?


LE LIEUTENANT.

Je n’en ai pas eu le temps.


LE MARQUIS.

Gardez-vous bien de lui dire qui je suis.


LE LIEUTENANT.

Que signifie tout cela ? règne-t-il entre vous quelque inimitié ?


LE MARQUIS.

Entrons dans notre chambre ; et je vous ferai part d’une aventure bien étrange.


LE LIEUTENANT.

Eh bien ! savez-vous si cette jeune voyageuse nous accordera l’honneur de sa compagnie ?


LE MARQUIS.

Entrons. Vous apprendrez à son égard des choses tout-à-fait singulières.


LE LIEUTENANT.

Vous l’avez vue ?


LE MARQUIS.

Retirons-nous ; je tremble, si le Baron vient, qu’il n’en résulte quelque scène fâcheuse. Son arrivée ici n’est point sans mystères. Venez, écoutez-moi, et si vous êtes mon ami, ne m’abandonnez pas. (À part.) Ah ! je crains qu’ils ne s’aiment, et que la Comtesse n’ait joué la sincérité avec moi. Je brûle de courroux, je frémis de jalousie. (Il entre dans sa chambre.)


LE LIEUTENANT.

Quelle intrigue y a-t-il donc là-dessous ? je ne sais ce qu’il veut me dire. Je suis fâché de voir mon ami si agité ; je ne voudrais pas cependant que cela me fît perdre un bon dîner, et la compagnie d’une jolie femme. (Il entre dans sa chambre.)




===
<span style="color:#006699;text-decoration:
underline;">SCÈNE VIII.===


LE BARON, LE GARÇON de l’auberge.



LE GARÇON.

Ici, Monsieur, s’il vous plaît ; nous n’avons pas d’autres chambres libres pour le moment. Monsieur désire-t-il être servi en haut ?


LE BARON.

Où est le Lieutenant ?


LE GARÇON.

Pardon ; mais je ne sais lequel de ces deux Messieurs qui sont ici, est le Lieutenant.


LE BARON.

Celui qui m’a parlé dans la cour.


LE GARÇON.

Il sera sans doute dans cette chambre avec son compagnon de voyage.


LE BARON.

Et quel est-il son compagnon ?


LE GARÇON.

Je ne le connais pas.


LE BARON.

Quel est la chambre qu’occupe, m’a dit votre maître, un voyageur accompagné de sa fille ?


LE GARÇON.

La voilà, Monsieur ; c’est celle-ci.


LE BARON.

C’est bon ; voilà tout ce que je voulais savoir.


LE GARÇON.

Monsieur voudrait-il une petite chambre dans l’appartement aa-dessus ?


LE BARON.

Où dîne-t-on ?


LE GARÇON.

Dans cette salle.


LE BARON.

Fort bien : je resterai ici. Il ne me faut pas de chambre.


LE GARÇON.

Monsieur sera servi comme il le désire. (Il sort.)




SCÈNE IX.
[modifier]

LE BARON (seul.)


Qu’il en résulte ce qu’il pourra : je veux avoir, du moins cette satisfaction. Je veux savoir si ce procédé indigne vient du père ou de la fille. Comment ! partir sans m’en dire un mot ! Souffrir que j’aille, suivant ma coutume, rendre visite à la Comtesse, et me faire dire par un valet : ils sont partis ! La veille, nous passons la soirée ensemble et l’on ne me dit pas : nous partons demain ! C’est une insulte, c’est une incivilité impardonnable.




SCÈNE X.
[modifier]

LE COMTE (sans épée) et le précédent.



LE COMTE (à part.)

Que vois-je ? Le baron Talismani en ces lieux ?


LE BARON (à part.)

Je ne sais si c’est l’amour, le mépris ou l’insulte que l’on m’a faite, qui m’aigrit le plus.


{{personnage|LE COMT
E}}.

Monsieur le Baron, votre très-humble serviteur.


LE BARON.

Je vous salue monsieur le Comte.


LE COMTE.

Que fait ici Monsieur ?


LE BARON.

Mon devoir. Je suis venu pour vous souhaiter un bon voyage ; et pour m’acquitter envers vous de cette politesse dont Monsieur n’a pas daigné user à mon égard.


LE COMTE.

Monsieur pouvait s’épargner cette peine : je sais très-bien qu’il ne se la fût pas donnée pour moi.


LE BARON.

Je vous demande pardon ; c’est pour vous précisément que je suis venu.


LE COMTE.

Et en quoi vous puis-je être utile ?


LE BARON.

Je désire que vous m’appreniez pour quel motif vous avez quitté Milan, sans me faire l’honneur de m’en parler.


LE COMTE.

Comme il n’existe entre nous aucun intérêt particulier, je ne me suis pas cru obligé de vous faire part de mon voyage.


LE BARON.

Il me semble que le bon ton, l’amitié et la simple bienséance vous en faisaient une loi.


LE COMTE.

À l’égard du bon ton, je ne crois pas avoir besoin d’en prendre des leçons de vous. Quant à

l’amitié, je vous dirai que j’en connais les devoirs, mais que je sais la mesurer aux circonstances. Pour la bienséance, j’aurais un champ vaste pour me justifier, si mon respect pour votre maison ne m’imposait silence.


LE BARON.

Tout en vous taisant, Monsieur, vous vous expliquez beaucoup plus que vous ne le pourriez faire en parlant.


LE COMTE.


Dans ce cas-là, je parlerai, afin de vous moins déplaire. Dites moi, de grâce : vous n’ignorez pas que ma fille est promise à un seigneur Piémontais.


LE BARON.

Je le sais parfaitement ; mais je sais aussi qu’elle ne consent point à l’épouser sans l’avoir vu.


LE COMTE.

Et vous pensez qu’une fille est la maîtresse de parler ainsi, quand son père a signé le contrat ?


LE BARON.

Je ne crois pas qu’un père ait le pouvoir de sacrifier sa fille.


LE COMTE.

Comment pouvez-vous dire que je la sacrifie par une semblable alliance ?


LE BARON.

Et comment pouvez-vous croire qu’elle en soit satisfaite ?


LE COMTE.

C’est pour m’en assurer que je la conduis à Turin.


LE BARON.

Je ne vous puis condamner à cet égard. Mais pourquoi en faire un mystère vos amis ?


LE COMTE.

Tous mes amis en ont été prévenus.


{{personnage|LE
BARON}}.

Je n’ai donc pas l’honneur d’en être ?


LE COMTE.

Tenez, monsieur le Baron parlons clairement. L’amitié que vous dites avoir pour moi, n’est pas le fruit d’un attachement vrai pour ma personne, mais de l’amour que vous inspire ma fille ; et Dieu veuille encore que vous ne soyez pas guidé plutôt par l’espoir d’obtenir une fille unique, héritière d’un père passablement riche. Quelque soit le motif qui vous conduit, il est indigne d’un galant homme qui doit respecter l’autorité d’un père, et la maison d’un gentilhomme honnête. Il est possible que la résistance qu’oppose ma fille à ce mariage, vienne innocemment d’elle-même : j’ai tout lieu de croire cependant que l’orgueil d’une enfant est excité par les promesses chimériques de l’amant qui l’approche. Béatrice est sage, elle est bien élevée ; et tout cela me confirme dans l’idée qu’elle serait incapable de me contredire, si son cœur n’était préoccupé d’une passion secrète. C’est sur vous seul que peuvent tomber mes soupçons, et j’ai craint, avec raison, que si je vous communiquais notre départ, vous n’eussiez l’adresse de l’engager à me contredire encore, et à me forcer par là d’employer la violence et la rigueur. Voilà pourquoi je vous ai caché ce voyage, et non pour manquer au respect que je vous dois, ainsi qu’à votre famille. Si ma conduite vous offense, je vous supplie de me pardonner. Excusez un père qui était engagé, et plaignez un gentilhomme qui avait donné sa parole. Un petit retour sur vous-même vous fera comprendre, mieux que tous mes discours, à quel point mes sentimens sont honnêtes.


LE BARON.

Oui, Comte : la sagesse de vos raisons me persuade, et je suis satisfait d’une justification aussi honnête. Je vous l’avouerai, j’ai de l’estime pour

votre fille ; parlons franchement, j’ai de l’amour et de la tendresse pour elle. Plût au ciel que je fusse digne de la posséder un jour ! non pour le vil intérêt d’une dot, mais pour la beauté qui la pare, pour les vertus qui ornent son cœur. Je vous proteste sur mon honneur que je ne suis pour rien dans la résistance qu’elle oppose à vos volontés ; j’en suis incapable, et elle n’est point assez faible pour se laisser séduire. Pardon, si j’ai pu vous déplaire : excusez une passion honnête, inspirée par l’excès d’un mérite étonnant ; soyez convaincu de mon respect, et rendez-moi digne de votre amitié.


LE COMTE.

Mon cher ami, vous m’honorez ; vous me comblez de satisfaction. Je vous aime, je vous estime, et recevez dans cet embrassement un gage sincère de mon amitié.


LE BARON.

Comte, puis-je vous demander une grâce ?


LE COMTE.

Demandez ; que ne ferai-je pas pour un si digne ami ?


LE BARON.

Souffrez que je vous accompagne à Turin.


LE COMTE.

Pardon ; mais c’est un point que je ne vous puis accorder.


LE BARON.

Pourquoi cela ?


LE COMTE.

Je suis étonné que vous ne le voyiez pas vous-même. Un père honnête ne doit pas conduire sa fille à son époux, avec son amant à ses côtés.


LE BARON.

Mais je ne m’y veux présenter que sous le titre de votre ami.


{{personnage|LE COM
TE}}.

L’ami du père et l’amant de la fille se touchent encore de trop près chez vous.


LE BARON.

Je suis honnête homme.


LE COMTE.

Si vous l’êtes en effet, rendez-vous à la raison.


LE BARON.

Eh bien ! si je ne vous accompagne point, vous ne m’empêcherez pas peut-être de vous suivre de loin.


LE COMTE.

Je pourrai vous empêcher, du moins, de séjourner à Turin.


LE BARON.

Comment cela ?


LE COMTE.

En instruisant la cour de votre poursuite dangereuse.


LE BARON.

Vous êtes donc mon ennemi ; et ce n’est que pour m’abuser, que vous m’avez juré une fausse amitié.


LE COMTE.

C’est vous plutôt qui cherchez à me séduire, en affectant une trompeuse indifférence.


LE BARON.

Mes pareils ne mentent jamais.


LE COMTE.

Vos pareils devraient mieux connaître leur devoir.


LE BARON.

Je le connais, et je vous apprendrai à faire le vôtre.


LE COMTE.

L’audace de vos discours est une preuve manifeste de vos intentions et de votre passion indigne.


LE BARON.

Ce n’est pas être gentilhomme, que de soupçonnez un galant homme.


LE COMTE.

Je suis gentilhomme, et je ne me repens pas de mes soupçons.


LE BARON.

Rendez-moi raison de l’injure que vous me faites.


LE COMTE.

Je suis à vous ; et je vous prouverai l’épée à la main… (Il va pour entrer dans sa chambre.)




SCÈNE XI.
[modifier]

LA COMTESSE, et les précédens.



LA COMTESSE.

Au nom du ciel, arrêtez, mon père !


LE COMTE.

Fille ingrate ! le voilà donc révélé le grand secret de votre obstination ! voilà celui qui vous encourage à me désobéir ! voilà l’objet de votre flamme, et l’amant qui vous rend odieuse jusqu’à l’idée d’un autre époux !


LE BARON (à part.)

Ah ! plût au ciel qu’il dît la vérité.


LA COMTESSE.

Non, mon père ; vous êtes dans l’erreur. Personne n’a eu l’audace de me conseiller à ce sujet, et je ne suis pas fille à me laisser vaincre ou persuader avec tant de docilité. Mon cœur est libre encore, et ma liberté m’est si chère, que j’ose la préférer

à l’auteur même de mes jours. Vous seul, mon père, avez le droit de me commander ; et vous pourriez compter sur une obéissance aveugle, s’il s’agissait d’un sacrifice moins grand, moins incertain, et sur-tout moins dangereux.


LE BARON (à part.)

Je crois cependant encore qu’elle a de l’inclination pour moi.


LE COMTE (à part.)

Je veux savoir si elle parle sincèrement, ou si elle cherche à m’abuser. (Haut.) Tu crains donc que le marquis Leonardo ne te plaise pas ?


LA COMTESSE.

Et croyez-vous ma crainte sans fondement ?


LE COMTE.

Et dans le cas où il ne te plairait pas, tu es bien décidée à le refuser ?


LA COMTESSE.

Mon père, au nom du ciel…!


LE COMTE.

Allons, je ne veux point que tu me croies assez barbare pour vouloir forcer ton inclination, et te condamner à un malheur éternel. Je me flattai qu’en te faisant sortir de Milan, je te trouverais plus docile : je te soupçonnais préoccupée d’une passion secrète… Je te crois parfaitement libre ; tu persistes dans ta pensée, et je ne dois plus songer à hasarder ma réputation à Turin. Retournons donc à Milan. Je trouverai moyen de retirer la parole que j’ai donnée au Marquis, et je te rendrai ta liberté toute entière. Tu sens bien, d’un autre côté, que les langues de nos chers compatriotes vont s’exercer à nos dépens. Il faudrait nécessairement que tu acceptasses un autre époux qui te convint davantage. Le baron Talismani est un seigneur du premier mérite : j’ai eu tort de me plaindre de lui ; mais je le croyais dans tes secrets.

Il est innocent, et je suis fâché de l’avoir insulté. Mais s’il daigne oublier ce premier transport, s’il veut accepter ta main, et si tu la lui donnes sans répugnance, je te le présente en qualité d’époux.


LE BARON (à part.)

Ah ! Comte, vous me comblez de joie, vous me comblez de satisfaction ! J’oublie volontiers tout ce que j’ai pu souffrir pour une aussi aimable épouse, pour un beau-père si respectable et si généreux.


LA COMTESSE.

Doucement, Monsieur : c’est prodiguer trop tôt les titres d’épouse et de beau-père. Je rends grâce à la bonté d’un père qui condescend à mes désirs avec tant d’amitié : mais je ne suis pas dans une position à prendre si promptement mon parti.


LE BARON.

Qu’entends-je ! ô ciel ! vous refusez ma main !


LA COMTESSE.

Le temps, la circonstance où vous me faites l’honneur de me l’offrir, ne me permettent pas d’en faire beaucoup de cas. Je suis en route pour aller voir l’époux que l’on m’offre : vous me voyez dans la triste alternative d’affliger mon père si je n’accepte pas, ou de le mettre dans l’embarras, s’il s’expose, pour me faire plaisir, à déchirer un écrit. Trouvez-vous qu’il soit bien délicat de vous venir jeter au milieu du trouble, des inimitiés et des dissentions que cela peut occasionner ?


LE BARON.

Pardon, Madame ; mais c’est montrer un esprit de contradiction.


LE COMTE.

Respectez ma fille. Elle montre plus de raison et de prudence que vous.


LE BARON.

Je commence à être las de vos insultes…


LE COMTE (
au Baron.)

Calmez-vous pour un moment. (À la Comtesse.) Quelle serait donc ton intention ?


LA COMTESSE.

De suivre notre route, de voir l’époux que vous me proposez, et de connaître son caractère et ses inclinations. Pour peu qu’il me plaise, qu’il soit honnête et décent, je le préférerai à tout autre, puisqu’il a fixé l’honneur de votre choix. Mais si je me trouve forcée de le haïr, j’aurai le courage de lui témoigner mon aversion, de m’affranchir du sacrifice, et de vous délivrer de votre engagement. Je ne suis pas plus jalouse de la paix de mon cœur, que de votre honneur et de votre tranquillité.


LE COMTE.

Oui, ma fille, c’est fort bien penser, et j’ose espérer que le ciel comblera tes vœux.


LE BARON.

Quelle que soit la scène qui résultera de tout ceci, j’irai à Turin pour en être spectateur.


LE COMTE.

Vous n’aurez pas l’audace de le faire.


LE BARON.

Ni vous le crédit de m’en empêcher.


LE COMTE.

On corrige les fous, quelque part qu’ils se trouvent.


LE BARON.

Moi, un fou ! munissez-vous de votre épée.


LA COMTESSE.

Quelle est cette audace…?




===
SCÈNE
XII.===


LE LIEUTENANT, et les Précédens.



LE LIEUTENANT.

Alte-là, Messieurs, alte-là. Que ces menaces n’aillent pas plus loin. J’ai été jusqu’ici témoin du débat ; et vous voyant sur le point de le terminer par un combat, je viens travailler à la paix générale.


LE COMTE.

Monsieur, je n’ai point l’honneur de vous connaître.


LE LIEUTENANT.

Je suis l’un des Officiers de sa Majesté, le lieutenant Malpresti, pour vous servir.


LA COMTESSE.

Êtes-vous le compagnon de voyage du Capitaine ?


LE LIEUTENANT (souriant.)

Oui, Madame, du Capitaine.


LE COMTE (à sa fille.)

Comment connais-tu ce Capitaine ?


LA COMTESSE.

Je l’ai vu ici ; j’ai causé avec lui. Il est très-lié avec le marquis Leonardo. Il m’a parlé de lui dans le plus grand détail, et m’a dit quelque bien de son ami ; mais pour dire la vérité, je n’en suis pas en général très-contente.


LE LIEUTENANT.

Ne vous arrêtez point, Madame, à ce que vous a dit mon compagnon. C’est un homme assez singulier ; il aime prodigieusement le Marquis, il l’aime comme

un autre soi-même et comme il n’oserait faire son propre éloge, il use de la même modération en parlant de son ami. Croyez-moi, Madame : je connais également le Marquis, et je vous réponds que c’est le plus aimable, le plus charmant cavalier du monde.


LE BARON.

Monsieur le lieutenant, vous pouviez vous dispenser de prendre cette peine-là.


LE LIEUTENANT.

Daignez croire, Monsieur, que je ne l’ai pas prise pour vous. Je suis entré pour empêcher un duel, et pour ranimer le courage de cette belle demoiselle. Elle craint d’aller à Turin pour s’y voir sacrifier ; et je lui réponds, moi, qu’elle marche à un sacrifice, dont plus d’une demoiselle s’accommoderait volontiers. Le marquis Leonardo est bien-fait, parle bien, est honnête envers tout le monde, généreux, et possède, entre autres mérites, celui d’une franchise parfaite et invariable.


LA COMTESSE.

Voilà qui est à merveille. La franchise sur-tout me fait grand plaisir. Mais, dites-moi la vérité, n’est-il point colère ?


LE LIEUTENANT.

Non certainement.


LA COMTESSE.

Point jaloux ?


LE LIEUTENANT.

Encore moins.


LA COMTESSE.

Ne partage-t-il pas tout son temps entre les livres, la société et le théâtre ?


LE LIEUTENANT.

Il sait faire de tout un usage modéré et réglé par la sagesse.




===
<span style="color:#006699;text-decoration:unde
rline;">SCÈNE DERNIÈRE.===


LE MARQUIS, les Précédens.


LE MARQUIS.

Non, Madame, non : n’en croyez pas le Lieutenant. Il aime le Marquis autant que je le puis aimer moi-même, et l’excès de son amitié lui fait trahir ici la vérité.

LE LIEUTENANT (au Marquis).

Oseriez-vous bien me faire passer ici pour un menteur ?


LE MARQUIS.

La sincérité m’y oblige.


LE LIEUTENANT.

Ne le croyez pas, Madame. Je connais parfaitement le Marquis.


LE MARQUIS.

Soyez persuadée, Madame, que je le connais encore mieux que lui.


LE BARON.

Fort bien, madame la Comtesse ! voilà un nouveau duel, dont vous allez être la cause.


LE MARQUIS.

Ne craignez rien, Monsieur : nous ne nous battrons point pour cela. Que le Lieutenant dise tout ce qui lui plaira, je dirai, comme lui, que le Marquis est un homme d’honneur : mais je dois prévenir cette vertueuse demoiselle qu’il s’abandonne quelquefois aux transports de la colère et aux mouvemens de la jalousie. Si Madame ne se sent pas disposée à le tolérer avec ses défauts, qu’elle retour

ne à Milan, qu’elle rende le calme à son ame, et ne craigne rien des poursuites du chevalier en question. Je promets, en son nom, qu’il lui rendra, à cet égard, une liberté sans bornes.


LE COMTE.

Mais vous pouvez vous rendre garant des intentions du Marquis ?


LE MARQUIS.

Je ne me permettrais pas de parler ainsi, si je n’en étais pas sûr.


LA COMTESSE.

Pardon, monsieur le Capitaine ; mais j’ai quelque motif de soupçonner votre sincérité.


LE BARON.

Allons, Madame allons croyez-en un officier, un homme d’honneur. Il vous répond que le Marquis n’est pas pour vous.


LE MARQUIS.

Et de plus, Monsieur, il assure Madame qu’il n’en conservera aucune espèce de ressentiment contre elle ni contre son père. Mais il se ressouviendra, dans le temps, de ce qu’il doit à vos mauvaises intentions.


LE BARON.

J’espère que le Marquis sera plus raisonnable que vous.


LA COMTESSE.

Trève, s’il vous plaît, à ces discussions désagréables. Mon père, si rien ne vous arrête, hâtons-nous d’aller à Turin.


LE MARQUIS.

Je ne vous conseille point d’y aller.


LA COMTESSE.

Pourquoi cela, Monsieur ?


LE MARQUIS.

Parce que le Marquis vous déplaira.


LA COMTESSE
.

Vous ne pouvez être assuré de cela.


LE MARQUIS.

J’en suis on ne peut plus certain.


LA COMTESSE.

Et quel est votre motif ?


LE MARQUIS.

Vos propres paroles, Madame.


LA COMTESSE.

Peut-être, en le connaissant mieux, le trouverai-je plus aimable que celui dont vous m’avez fait le portrait.


LE LIEUTENANT (à la Comtesse.)

Soyez sure, Madame, que vous en serez très-contente.


LE MARQUIS.

Cela n’est pas possible.


LE COMTE.

Monsieur, je suis tenté de croire que vous avez formé quelque dessein sur ma fille, et que vous cherchez en conséquence à la détourner de son engagement.


LE BARON.

Il est assez vraisemblable qu’il y a quelqu’imposture là dessous.


LE MARQUIS.

Vous m’étonnez, Monsieur ; je suis homme d’honneur et, pour vous en convaincre tous, je me fais connaître enfin. Je suis le marquis Leonardo.


LA COMTESSE (à part.)

Ô ciel ! quelle surprise est la mienne !


LE BARON (à part.)

Je crois bien, pour le coup, toutes mes espérances évanouies.


LE COMTE.

Quelle raison aviez-vous, Monsieur, de vous déguiser, de feindre, et de nous surprendre de la Sorte ?


LE MARQUIS.

Le désir de voir mon épouse future m’a fait anticiper mon voyage pour Milan, et le hasard nous a rassemblés tous à l’auberge de la poste. La sincérité de la comtesse Béatrice m’a dévoilé tout son cœur, et ma franchise m’a obligé de lui faire connaître mon caractère. Je vois que mon système n’est pas le sien, que mes défauts lui seraient insupportables, et que ma personne, en général, n’est pas fort agréable à ses yeux. Ce serait me manquer à moi-même que d’employer la violence auprès d’une si belle ame. Madame est aimable, vertueuse, charmante ; mais le ciel ne me l’a point destinée.


LA COMTESSE.

Ah ! Monsieur ! permettez-moi de vous dire que votre aspect n’a rien de désagréable pour moi, et que votre vertu m’enchante. Comment ! il existe un cœur capable, pour rendre hommage à la vérité, de se déprécier lui-même, en présence de ce qu’il aime ! tant de vertus, une si parfaite sincérité, méritent mon estime, mon respect et mon amour. En vous supposant colère, vous ne pourriez l’être qu’avec raison ; jaloux ce ne serait jamais sans fondement. Quant au goût de la société et de l’étude, vos occupations seront toujours aussi estimables que vos liaisons. C’est à moi de ne donner aucun lieu à vos soupçons, à vos inquiétudes, et de faire en sorte qu’une épouse tendre et respectée ne tienne pas le dernier rang parmi vos plaisirs. Pardonnez mes craintes, et daignez excuser l’extrême délicatesse de ma façon de penser. Soyez persuadé que vous m’êtes cher, que je vous aimerai toujours, et que c’est à vous que le ciel m’a destinée.


LE MARQUIS.

Ah ! si tout ce que vous dites est vrai, je suis l’homme du monde le plus heureux.


LE COMTE.

Mon ami, vous avez eu lieu de connaître le

caractère de ma fille : elle est incapable d’en imposer, et de se trahir elle-même par un pur caprice.


LE LIEUTENANT.

Que le monde serait heureux, si des femmes aussi franches se rencontraient, je ne dis pas en grand nombre, mais du moins quatre ou cinq sur la centaine !


LE COMTE.

Allons, monsieur le Marquis, prenons tous la route de Turin ; et nous y conclurons le mariage, comme cela était d’abord arrêté entre nous.


LE MARQUIS.

Allons, si toutefois mon adorable Comtesse est de notre avis.


LA COMTESSE.

Conduisez-moi où vous voudrez. Je suis avec mon père, avec mon cher époux, rien ne manque à ma félicité.


LE LIEUTENANT.

Oui, partons, Messieurs ; mais, sauf votre bon plaisir, commençons par bien dîner, et faisons honneur au vin de Montferrat.


LE BARON.

Je sens bien que je ne mérite pas d’être de la partie : je vous prie cependant de me croire votre ami, et vraiment fâché de vous avoir occasionné quelque déplaisir. Soyez sur, monsieur le Marquis…


LE MARQUIS.

Ne parlons plus de cela, Monsieur ; je crois votre justification sincère ; et pour convaincre mon épouse que je ne suis ni colère sans motif, ni jaloux sans fondement, je vous prie de dîner avec nous, et de nous accompagner dans notre voyage. Voyage heureux pour moi ! heureuse auberge de la poste, et plus heureuse encore mille fois, si elle obtient les applaudissemens de nos auditeurs !



Fin de la Comédie.