L’Aubergiste du village/10

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L’Aubergiste du village
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 323-332).
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La fille de l’orgueil s’appelle la honte.



L’hiver est passé. Déjà les arbres et les plantes commencent à déployer leur tendre verdure sous la douce lumière du soleil ; les oiseaux font leurs nids et chantent leurs belles chansons de mai ; tout brille d’une vigueur juvénile, tout sourit à l’avenir, comme si jamais sombre nuage ne devait plus obscurcir le beau cil bleu…

Dans l’arrière chambre du Saint-Sébastien repose une jeune fille malade, la tête sur un coussin. Pauvre Lisa, un ver cruel ronge sa vie ! Elle est assise là, immobile et pourtant haletante de lassitude ; le moindre mouvement est pour elle un pénible travail. Son visage est pâle et transparent comme le verre mat ; mais sur chacune de ses joues amaigries rougit une tache brûlante, indice fatal qui donne le frisson… Plongée dans une triste rêverie, elle effeuille de ses doigts effilés quelques marguerites qu’on vient de lui apporter pour la distraire, comme un jouet à un enfant. Elle laisse tomber sur le parquet les fleurs flétries ; sa tête s’affaisse sans force sur le coussin ; son regard vitreux monte vers le ciel et plonge dans l’infini ; son âme mesure déjà la route de l’éternité !

Un peu en arrière de la jeune fille, du côté de la fenêtre était assis baes Gansendonck, les bras croisés sur la poitrine. Sa tête était penchée profondément, ses yeux à demi clos étaient fixés sur le sol : tout sur ses traits et dans son attitude trahissait d’amères douleurs, le remords et la honte.

Quelles étaient les pensées du malheureux père qui voyait son unique enfant s’éteindre ainsi comme une martyre ? S’accusait-il lui-même ? Reconnaissait-il que sa vanité était le bourreau qui avait rivé l’innocente victime sur le banc de torture ?

Quoi qu’il en soit, dans son cœur aussi un serpent dévorant tordait ses replis, car son visage était sillonné des rides profondes de la souffrance, et ses joues flétries, ses mouvements lents témoignaient assez que les dernières étincelles de confiance, de courage et d’espérance étaient éteintes dans son âme.

Le moindre soupir de sa fille malade le faisait frissonner ; la toux pénible de Lisa déchirait son propre sein ; et quand elle dirigeait sur lui son regard souffrant, il tremblait comme s’il eût lu dans son œil vague et incertain le mot affreux : infanticide ! Et pourtant maintenant que dans son cœur l’amour paternel s’était dégagé pur et ardent, des liens de l’orgueil, il eût accepté avec joie la mort la plus cruelle pour prolonger d’une seule année la vie de son enfant.

Pauvre Gansendonck ! tout lui avait si bien souri dans le monde ! De si célestes rêves de félicité et de grandeur l’avalent bercé toute sa vie de leur doux mirage ! Et maintenant il était là, comme une ombre muette, assis auprès de son enfant mourante, — affaissé et tremblant comme un criminel sur le banc d’infamie.

Si ce continuel tourment de la conscience, cette éternelle pensée de mort avaient vieilli son corps, elles avaient aussi dissipé dans son âme les ténèbres de l’orgueil et de la vanité, et singulièrement adouci son caractère. Maintenant son costume était modeste et sans prétention, sa parole affable, son attitude pleine d’humilité. Douloureusement courbé sous son triste sort, sa vie n’avait plus qu’un seul but, l’adoucissement des souffrances de sa fille, ses efforts, qu’un seul objet, la libération de Karel.

Baes Gansendonck était assis depuis près d’une demi-heure déjà dans la même position. Il retenait son haleine et ne bougeait pas, de peur de troubler le repos de sa fille.

Enfin, Lisa releva la tête avec un douloureux soupir, comme si l’oreiller n’eût pas été commodément placé. Baes Gansendonck s’approcha d’elle, et lui dit avec une pitié profondément ressentie :

— Chère Lisa, cela t’attriste, n’est-ce pas, de rester toujours seule dans cette chambre ? Vois, le soleil brille avant tant d’éclat au dehors ; l’air est si doux et si frais ! J’ai placé dans le jardin une chaise et deux coussins. Veux-tu que je te mène au soleil ? Le docteur a dit que cela te ferait du bien.

— Oh non ! laissez-moi ici, dit la jeune fille avec un soupir ; ce coussin est si dur.

— L’éternelle tranquillité de cette chambre a quelque chose de pénible, Lisa ; ton cœur a besoin de récréation.

— L’éternelle tranquillité ! répéta la jeune fille pensive. Comme il doit faire calme et bon dans la tombe !

— Laisse là ces lugubres pensées, Lisa. Viens ! Faut-il t’aider ? Personne ne te verra ; je fermerai la barrière du jardin, tu t’assiéras derrière la belle haie de hêtres ; tu verras comme les fleurs rajeunies poussent avec vigueur ; tu entendras comme les oiseaux chantent bien. Fais cela pour moi, Lisa.

— Eh bien ! père, répondit la jeune fille, pour vous plaire j’essaierai si je puis encore aller aussi loin.

Appuyant les deux mains sur la table, elle se leva lentement.

D’abondantes larmes s’échappèrent des yeux du père quand il vit Lisa chanceler sur ses jambes affaiblies, et tous ses membres trembler comme sous un pénible effort ; on eût dit qu’elle allait s’affaisser sous le poids de son corps pourtant si délicat. Baes Gansendonck la prit sous les bras, sans dire un mot, et la porta plus qu’il ne la soutint. Ils s’en allèrent ainsi pas à pas à travers l’auberge, et après s’être maintes fois reposés, atteignirent le jardin, où Lisa, à bout de forces et prise d’une toux douloureuse, s’affaissa dans le fauteuil.

Après que le baes eut disposé les coussins derrière son dos et sous sa tête, il s’assit à côté d’elle sur une chaise, et attendit en silence qu’elle fût un peu remise de sa lassitude.

Enfin il dit d’un ton consolateur, tout en pleurant encore :

— Aie bon espoir, chère Lisa ; le bel été est commencé ; l’air doux et pur te fortifiera. Tu guériras, va, mon enfant !

— Ah ! mon père, pourquoi me tromper ? dit la jeune fille en soupirant et en hochant la tête. Tous ceux qui me voient, — vous comme les autres, père, — pleurent et gémissent sur mon sort. C’en est fait, n’est-ce pas ? Quand viendra la Kermesse, je serai déjà couchée au cimetière.

— Mon enfant, ne t’attriste pas toi-même par cette désolante pensée.

— Une pensée désolante ! On n’est pas bien en ce monde, père ! Ah, si j’étais déjà au ciel ! Là est la santé, la joie, l’éternel amour.

— Karel reviendra bientôt, Lisa. N’as-tu pas dit toi-même que tu serais vite guérie ? Lui saura bien te consoler ; sa voix affectueuse t’arrachera à tes amères souffrances et te rendra une force nouvelle.

— Encore six mois ! dit la jeune fille avec désespoir, en levant les yeux au ciel comme si elle adressait une demande à Dieu. Encore six mois !

— Plus aussi longtemps ; Lisa. Kobe est parti hier pour Bruxelles, chargé d’une lettre de notre bourgmestre pour le monsieur qui est notre intercesseur auprès du ministre. Tout nous fait espérer que nous obtiendrons pour Karel une diminution de peine. En ce cas, il sera mis sur-le-champ en liberté. Dieu sait si Kobe ne nous apportera pas cette après-dînée la joyeuse nouvelle de sa prochaine délivrance. Lisa, mon enfant, ne te sens-tu pas revivre à cette pensée ?

— Pauvre Karel ! dit Lisa, rêveuse, quatre éternels mois déjà ! Ô père, j’ai commis une faute, moi… Mais lui qui est innocent que ne doit-il pas souffrir dans son sombre cachot !

— Mais non, Lisa. Avant-hier encore, je suis allé le voir dans sa prison. Il supporte son sort avec patience : si ce n’était ta maladie qui l’afflige, il s’estimerait heureux en ce monde.

— Il a tant souffert, père ; vous l’aimerez, n’est-ce pas ? Vous ne le repousserez plus ? Il est si bon !

— Le repousser ! s’écria le baes d’une voix tremblante ; je l’ai supplié à genoux de me pardonner, j’ai baigné ses pieds de mes larmes…

— Ciel ! Et lui, père ?

— Il m’a serré dans ses bras, m’a embrassé, m’a consolé. J’ai voulu m’accuser moi-même, lui dire que mon orgueil seul est la cause de son malheur, lui promettre que toute ma vie serait une expiation. Il m’a fermé la bouche par un baiser… un baiser qui comme un baume du ciel a versé dans mon cœur l’espérance et l’énergie, et m’a donné la force d’attendre avec moins d’anxiété la décision de Dieu. Béni soit le cœur généreux qui rend le bien pour le mal !

— Et à moi aussi il a tout pardonné, n’est-ce pas, père ?

— Te pardonner, Lisa ? Quel mal as-tu donc jamais fait ! Ah ! si tu souffres, si une punition d’en haut semble te frapper, c’est pour moi seul, ma pauvre enfant, que tu supportes cette amère expiation !

— Et moi, suis-je innocente, père ? N’est-ce pas ma légèreté qui déchirait le cœur de Karel et le faisait languir de désespoir ? Mais il m’a tout pardonné, l’excellent ami.

— Non, non, s’écria le père, Karel n’a rien à te pardonner. Tu conserves toujours à ses yeux la chaste pureté de la fleur du lis… Même alors que mon orgueil insensé te forçait à agir imprudemment, et que tout concourait à lui inspirer de la méfiance, même alors il repoussait le moindre soupçon, et disait, l’assurance dans les yeux : — Ma Lisa est pure, elle n’aime que moi seul sur la terre.

Un doux sourire parut sur le visage de la jeune fille.

— Ah ! dit-elle, cette conviction adoucira mon agonie. Quand je serai là-haut, je prierai Dieu pour lui, je lui sourirai du haut du ciel en quelque lieu qu’il aille… jusqu’à ce qu’il y vienne aussi !

L’accent joyeux de la voix de Lisa encouragea son père à faire un effort pour détourner son âme des tristes pressentiments qui l’assiégeaient.

— Et tu ne sais pas, Lisa, dit-il d’une voix enjouée, tu ne sais pas tout ce qu’il me disait avant-hier du beau jardin qu’il va faire faire pour toi dès qu’il sera libre ? Toutes les plus belles fleurs à profusion, des sentiers et des allées tortueuses, des parterres, des berceaux, des étangs !… Et pendant qu’on travaillera à cela, il fera avec toi un voyage à Paris ; il te fera voir les plus belles choses qui se puissent trouver au monde ; il te ranimera par son amour, par mille plaisirs, par mille joies… Ô Lisa, penses-y un peu, tu seras déjà la femme de Karel alors. Rien sur la terre ne pourra désormais vous séparer ; votre vie sera un ciel de bonheur ! Et Karel veut que j’aille demeurer avec vous deux et sa mère dans la brasserie. Il sera mon fils ! Toi, Lisa, tu retrouveras une tendre mère. Par la douceur, par l’humilité de mon caractère, je regagnerai l’amitié des villageois. Chacun nous estimera, nous aimera. Nous nous aimerons tous les uns les autres ; nous serons unis par le lien d’une fraternelle affection et passerons paisiblement notre vie sur la terre ! Mais, Lisa, mon enfant, qu’as-tu ? tu trembles ! N’es-tu pas bien ?

La jeune fille fit encore un effort pour sourire, mais il était visible qu’elle n’en avait plus la force. Elle chercha cependant la main de son père, et, l’ayant trouvée, elle dit d’une voix éteinte et qui allait s’affaiblissant de plus en plus :

— Cher père, si le Dieu de là-haut ne m’avait pas rappelée, vos paroles de consolation me guériraient sans doute ; — mais, hélas ! qu’est-ce qui pourrait me sauver… de la mort que je vois toujours devant mes yeux… comme quelque chose que je ne saurais dire… un nuage… quelque chose qui me fait signe. Et maintenant encore, un frisson glacial parcourt mon corps ; l’air est trop froid… De l’eau, de l’eau sur mon front ! Ô père, cher père, je crois… que je vais mourir !…

En prononçant ces funèbres paroles, elle ferma les yeux et s’affaissa sur elle-même, inanimée comme un cadavre.

Baes Gansendonck tomba à genoux devant sa fille et leva vers le ciel des bras suppliants, tandis qu’un torrent de larmes s’échappait de ses yeux ; mais bientôt il reprit conscience de la situation, et se releva vivement en proie à une fiévreuse anxiété. Il se mit à frictionner la paume des mains de Lisa mourante, lui souleva la tête, l’appela par son nom, baisa ses lèvres glacées et baigna Son front de larmes de repentir et d’amour.

Peu après le sentiment revint à la jeune malade. Tandis que son père, à demi fou de joie, épiait sur son visage les indices de son réveil d’un sommeil qui ressemblait à la mort, elle ouvrit lentement les yeux et promena autour d’elle un regard surpris.

— Pas encore ! encore sur la terre ! dit-elle en soupirant. Ô père, ramenez-moi à la maison ; ma tête tourne, ma poitrine brûle ; l’air me ronge les poumons, le soleil me fait mal !

Comme si baes Gansendonck eût voulu soustraire son enfant à la mort qui la menaçait, il la saisit dans ses bras avec un élan jaloux et la porta dans la chambre.

Lisa se rassit près de la table et reposa silencieusement sa tête sur le coussin.

Le baes voulut encore lui adresser des paroles de consolation, mais elle l’interrompit d’une voix suppliante :

— Ne parlez pas, cher père ; je suis si lasse, — laissez-moi reposer.

Baes Gansendonck se tut, regagna sa chaise et se mit à pleurer en silence sur la mort prochaine de sa bien-aimée Lisa…

Une demi-heure s’était écoulée sans qu’un mouvement, un son, un soupir eût trahi la présence d’êtres humains dans cette chambre, quand on entendit soudain une voiture s’arrêter devant la porte.

— Voilà Kobe, Lisa, voilà Kobe ! s’écria joyeusement baes Gansendonck ; je l’entends au pas de notre cheval.

Une étincelle d’espoir brilla dans l’œil mourant de la jeune fille.

Le domestique entra en effet dans la chambre. Lisa parut rassembler toutes les forces qui lui restaient pour apprendre la joyeuse nouvelle ; elle leva la tête, tendit le cou et regarda Kobe. Le baes s’élança vers celui-ci, et s’écria :

— Eh bien, eh bien, Kobe ?

Les yeux humides, le domestique répondit :

— Rien ! Le monsieur qui devait parler pour Karel au ministre de la justice est parti pour l’Allemagne…

Un cri de détresse étouffé s’échappa de la bouche de Lisa. Sa tête retomba lourde comme du plomb sur l’oreiller, des larmes silencieuses jaillirent de ses yeux :

— Hélas ! hélas ! dit-elle d’une voix si faible qu’on l’entendait à peine, il ne me reverra plus sur la terre !