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L’Australie et la Nouvelle-Zélande/03

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L’Australie et la Nouvelle-Zélande
Revue des Deux Mondes4e période, tome 137 (p. 409-442).
L’Australie et la Nouvelle-Zélande


LES PRODUCTIONS — LA CRISE RÉCENTE [1]


I

Nul pays au monde n’a été transformé par l’introduction de la civilisation européenne d’une manière aussi rapide et aussi brillante que l’Australie. Abandonnés il y a un siècle encore à quelques misérables tribus sauvages, sans utilité aucune pour le reste de l’humanité, ce continent et les grandes îles adjacentes nourrissent aujourd’hui une population de 4 millions d’hommes et leur commerce extérieur s’élève à 2 milliards de francs. Les produits de ces pays, qui semblaient, hier encore, relégués aux extrémités du monde, viennent, jusqu’en Europe, lutter avec les nôtres : il n’est pas jusqu’aux denrées les plus périssables, les moins capables en apparence de supporter un voyage prolongé : les viandes, le beurre, les fruits, les œufs, qui n’aient à lutter contre cette concurrence. L’Australie vient même à la tête de tous les pays du globe dans la production d’une des denrées les plus vulgaires, mais les plus indispensables à l’homme, la laine, et elle occupe aussi l’un des premiers rangs dans celle du plus précieux des métaux, l’or. De l’une et de l’autre, elle fournit le quart de ce qui s’en produit chaque année dans le monde. La plus brillante de ces deux industries, celle de l’or, qui a tant contribué au peuplement rapide de l’Australie, est bien loin aujourd’hui d’être la plus essentielle, quoiqu’il ait été extrait depuis quarante-cinq ans des mines et des placers d’Australasie 9 milliards et demi de francs de métal jaune, dont près des deux tiers proviennent de la seule colonie de Victoria. Après avoir atteint une moyenne annuelle de 280 millions pendant la première décade d’années qui suivit la découverte des mines, la production aurifère était tombée en 1886 à la moitié de ce chiffre, par suite de l’épuisement de nombreux placers à Victoria, en Nouvelle-Zélande, dans la Nouvelle-Galles du Sud. Depuis 1887, l’importance croissante des mines du Queensland, et tout récemment la découverte de celles de l’Australie de l’ouest, jointes à une recrudescence d’activité à Victoria et en Nouvelle-Zélande, ont de nouveau beaucoup augmenté l’importance de l’extraction. En 1895, il a été extrait dans le monde entier plus d’or qu’en aucune année précédente : si la colonie de l’ouest tient ses promesses, peut-être l’Australie arrivera-t-elle aussi à dépasser tous ses chiffres antérieurs. Mais, si grande que soit cette industrie, le nombre d’hommes qu’elle occupe est relativement très faible : il ne s’élevait, en 1892, qu’à 54 000, dont un dixième de Chinois, qui arrivent à gagner leur vie en lavant une seconde fois les sables déjà traités par les blancs. C’est là vraiment un chiffre infime et qui montre bien que les mines d’or sont surtout, pour les pays où elles se trouvent, une excellente réclame, mais ne peuvent d’elles-mêmes nourrir qu’une proportion très restreinte des immigrans qu’elles attirent. D’ailleurs, l’exploitation des mines d’or a très rarement pris en Australie le caractère d’une grande industrie comportant de très vastes installations matérielles qu’elle a aujourd’hui au Transvaal. Des concessions peu étendues, aux mains de petits groupes de quelques personnes, qu’on s’efforçait de travailler très économiquement, beaucoup de placers ou alluvions aurifères exploités quelquefois par des mineurs individuels, voilà quelle a été surtout, jusqu’à ces trois ou quatre dernières années, l’organisation de l’industrie aurifère. L’incertitude sur la durée des mines, plus grande en Australie que partout ailleurs, a contribué à lui donner ce caractère : j’ai entendu dire bien des fois à des « capitaines, » — c’est ainsi qu’il est d’usage d’appeler les directeurs des exploitations minières, — qu’en règle générale les actions d’une société devaient se capitaliser au denier trois. Quelques mines cependant font exception, et certaines d’entre elles, aux environs de Bendigo, ont aujourd’hui poussé leurs puits à plus de 900 mètres de profondeur. L’or a joué le rôle d’un stimulant énergique dans le développement de l’Australie, mais les bienfaits de sa découverte n’ont pas été sans mélange, car l’état d’équilibre instable de la société coloniale et l’importance excessive des agglomérations urbaines en ont été les résultats. Si l’exploitation des mines et des placers a fait oublier pendant quelques années les ressources plus essentielles et plus durables du pays, celles-ci n’ont pas tardé à reprendre le premier rang ; aujourd’hui, comme avant la découverte des gisemens aurifères, c’est la production de la laine qui est le fondement de la prospérité économique des colonies australiennes et, longtemps encore, sinon toujours, l’élevage des troupeaux, des moutons surtout, restera au premier rang de leurs industries.

La prépondérance du pâturage sur l’agriculture, du squatter sur le farmer, est la conséquence directe de la nature du sol et du climat. Une bande de terre qui suit le rivage de la mer, large de 100 kilomètres en moyenne le long de la côte orientale, d’un peu plus dans Victoria, d’un peu moins dans l’Australie du Sud, existant à peine ailleurs, voilà tout ce qui est propre à la culture dans ce pays. Dès que l’on a dépassé les chaînes plus ou moins élevées qui limitent cette zone, on se trouve, si l’on est parti de la côte occidentale, dans cet étrange désert couvert d’arbres, mais absolument stérile, où sont semés les nouveaux champs d’or de l’Australie de l’Ouest. Si l’on vient au contraire de l’est ou du sud-est, ce sont d’immenses steppes où les affluens du Murray, profondément encaissés entre des berges de sable jaune plus élevées que les plaines voisines, promènent leur maigre cours en interminables sinuosités. Les principales de ces rivières, le Murrumbidgee, le Lachlan, le Darling, ont de l’eau toute l’année, sont même navigables pendant quelques mois ; mais combien de leurs affluens ne sont que des oueds, au fond desquels pendant l’été on ne trouve que quelques mares ! Le débit total du Murray à son embouchure n’atteint pas celui de la Seine, et l’étendue qu’il draine est double de celle de la France. En temps de crue, ces rivières débordent au contraire et se déversent de place en place dans des dépressions plus basses que le niveau moyen des plaines, qui sont alors transformées en lacs. Dans cette moitié orientale du continent, les grandes forêts d’eucalyptus ne couvrent que la région maritime et les lianes des chaînes côtières ; vers l’intérieur, le pays accidenté qui se trouve au pied des montagnes est encore parsemé de bouquets d’arbres : les vallées du Murray et du Murrumbidgee, au point où les coupe le chemin de fer de Melbourne à Sydney, avaient, lorsque je les vis au printemps, presque l’aspect d’un paysage anglais où l’eucalyptus aurait remplacé le chêne. Mais plus on s’avance vers l’ouest et plus les arbres deviennent rares : les éleveurs en sont d’ailleurs les ennemis et les détruisent pour pouvoir nourrir plus de moutons. Les immenses plaines du Darling sont couvertes d’herbes spéciales, de salt-bush, qui se plaisent dans ces sols légèrement salés, et l’on n’y voit guère d’eucalyptus qu’aux abords des villes et des habitations.

Toute cette région du bassin du Murray, et en particulier le pays du salt-bush, est la terre d’élection des mérinos importés d’Espagne à la fin du siècle dernier et qui forment aujourd’hui les neuf dixièmes des troupeaux du continent australien. Le climat du littoral serait trop humide pour eux, mais à l’intérieur la pluie totale n’est que de 200 à 400 millimètres, et pendant les deux tiers de l’année la sécheresse est absolue. L’été y est torride : celui de Bourke sur le Darling, la principale ville de l’ouest de la Nouvelle-Galles, est aussi chaud que celui du Caire, et l’on y a noté 53° à l’ombre, plus qu’on n’a jamais vu à Biskra ; entre le jour et la nuit, entre l’hiver et l’été, les écarts du thermomètre sont énormes ; mais la température moyenne de l’hiver est encore de 12° ; s’il gèle parfois la nuit, ce n’est que rarement et très légèrement, et la neige est inconnue. Les éleveurs peuvent ainsi laisser leurs troupeaux en plein air toute l’année, sans avoir à craindre que le froid ne les décime, comme il arrive trop souvent sur les hauts plateaux algériens par exemple. La douceur de l’hiver est une condition essentielle pour l’élevage extensif des bêtes à laines ; elle se retrouve dans tous les pays qui s’y livrent, l’Amérique et l’Afrique méridionales, tandis que des conditions climatologiques opposées ont empêché les Etats-Unis de prendre un des premiers rangs dans cette industrie. Le nombre des moutons australiens, qui était de 105 en 1792, s’élevait en 1892 à 122 millions. En 1861, on n’en comptait encore que 23 millions, 49 dix ans plus tard, 78 en 1881. La seule colonie de la Nouvelle-Galles du Sud a décuplé son troupeau depuis trente ans et possédait, en 1892, 58 millions de bêtes à laine ; sa voisine du nord, le Queensland, où le mouton n’est élevé que dans le tiers méridional, en avait 21 millions ; sa voisine du sud, Victoria, 13 millions. A l’ouest de ces trois colonies commence le véritable désert australien, où les pluies deviennent extrêmement faibles, où le sol est souvent couvert de fourrés inextricables d’eucalyptus rabougris ; déjà le nord-est de Victoria, le pays du mallee-scrub, se trouve dans ce cas. Dans l’Australie du Sud, dont l’immense territoire traverse d’outre en outre le continental n’y a plus que 7 millions de moutons : les stations sont disséminées au pied de quelques chaînons montagneux qui arrêtent les rares nuages et les obligent à verser quelques pluies sur leurs pentes : c’est pour porter des provisions à leur personnel à travers les solitudes qui les séparent des terrains cultivables que le chameau, aujourd’hui si utile dans les champs d’or de l’ouest, a été d’abord introduit en Australie. Toute la partie occidentale du continent, avec ses immenses déserts, ses pluies tout à fait insuffisantes et les herbes vénéneuses qui se mêlent trop souvent à ses pâturages déjà rares, ne contient pas 2 millions de moutons. La richesse, comme la population de cette région, n’est encore qu’un facteur insignifiant dans l’ensemble de la société australienne. Dans l’étude du développement économique de l’Australie, on peut négliger toute la moitié du continent située à l’ouest de la ligne télégraphique qui le traverse du nord au sud, du fond du golfe Spencer à Port Darwin, en face des îles de la Sonde.

La valeur des 350 millions de kilogrammes de laine produits par les moutons australiens était en 1892 de 560 millions de francs ; 2 millions et demi de kilogrammes seulement étaient conservés pour la consommation locale ; tout le reste était envoyé en Europe et en Amérique et formait un peu plus de la moitié de la valeur totale des exportations australiennes (1 020 millions de francs). Ce n’est donc pas à Melbourne ou à Sydney, ni même dans les champs d’or de Ballarat, de Bendigo ou de Coolgardic, c’est dans les immenses plaines du Murray et du Darling qu’il faut aller chercher la véritable source de la prospérité de l’Australie.

Ces plaines sont découpées en énormes exploitations, dont la plus grande partie est seulement louée par leurs propriétaires à la couronne. Dans la Western division de la Nouvelle-Galles, la partie la plus occidentale et exclusivement pastorale de la colonie, 16 millions d’hectares sont loués pour 28 ans à 309 squatters qui ont ainsi en moyenne 50 000 hectares chacun pour y faire paître leurs troupeaux : il ne faudrait que 10 à 12 de ces propriétés juxtaposées pour égaler la surface d’un département français. Certaines sont plus grandes encore ; je rencontrai sur le paquebot qui nie portait d’Amérique en Australie le régisseur d’une ferme de 200 000 hectares, qui venait de prendre un congé de six mois pour voir l’Europe et l’Amérique, et retournait s’enfermer au milieu de ses 250 000 moutons à 1 000 kilomètres de Sydney, dans les torrides solitudes de l’ouest de la Nouvelle-Galles. L’exploitation que je visitai, dans la région du Lachlan, et qui contenait 160 000 bêtes à laine sur environ 120 000 hectares, était beaucoup moins éloignée, à quelques kilomètres seulement d’une station de chemin de fer. Une route passable mène de la gare à l’habitation du régisseur, une maison légèrement bâtie, entourée de vérandas, comme il convient dans les pays chauds. A l’intérieur on pourrait se croire chez un gentleman-farmer d’Angleterre ; seule, la vue par la fenêtre des eucalyptus qui en ombragent les abords rappelle qu’on est aux antipodes. Près de là sont les logemens, assez confortables, eux aussi, du personnel qui, pour cet énorme troupeau, ne comprend que 60 hommes. Encore, me dit-on, est-ce la propriété d’une compagnie, qui ne regarde pas à la dépense : un particulier se chargerait de diriger ce domaine en n’employant qu’une vingtaine de personnes. Autrefois il aurait fallu un très grand nombre de bergers. Mais, aujourd’hui, on a supprimé ceux-ci : des barrières de fil de fer divisent tout le terrain en de nombreux paddocks, dans lesquels les moutons sont enfermés ; le rôle des employés se borne presque à faire des rondes pour s’assurer qu’on ne vole pas les animaux, et que les barrières sont en bon état. On a pu ainsi mieux aménager le terrain, et laisser reposer régulièrement certaines parties de la propriété.

Il faut, certes, un tempérament bien trempé pour diriger des exploitations de ce genre et vivre presque constamment loin de toutes les distractions de la vie civilisée, surtout dans l’extrême ouest de la Nouvelle-Galles ou du Queensland, où nombre de domaines sont à plus de 100 kilomètres de toute ville. Aussi la plupart des squatters avaient-ils pris l’habitude de ne rester que la moitié de l’année sur leurs terres et de venir passer l’autre à Sydney ou à Melbourne ; au moins s’y rendaient-ils tous, lors de la grande saison des courses, — le divertissement favori des Australiens, — en octobre et novembre, aussitôt après la tonte des moutons, et y menaient-ils grand train ; quelques-uns ne paraissaient que fort rarement sur leurs « stations » et passaient une grande partie de l’année à voyager en Europe. Des régisseurs, hommes de métier, s’occupaient pendant leur absence de leurs troupeaux. La production de la laine a été longtemps la source de bénéfices extraordinaires, et les bonnes terres de pâtures ont été parfois l’objet de spéculations aussi grandes que les terrains des villes. Avant la découverte des mines d’or, il y avait eu à Victoria un premier boom accompagné d’une grande immigration des habitans des colonies voisines, et déterminé par l’excellence des pâturages de ce qu’on nommait alors le district de Port-Philip. Mais depuis la crise de 1893, qui a durement éprouvé beaucoup de squatters imprudens, et la baisse des prix, tombés de 10 pence (1 fr. 05) en 1890, à 8 pence (0 fr. 85) en 1893, pour la laine de mérinos de la Nouvelle-Galles, et de 11 3/4 pence (1 fr. 23 j à 10 pence (1 fr. 05) pour celle de Victoria, la situation des propriétaires de troupeaux est au contraire devenue fort peu enviable. Pris entre les banques, qui les pressent de rembourser les avances qu’elles leur ont faites, et les tondeurs de moutons, constamment en grève, ils ne savent à quel saint se vouer. Durant la grande grève de 1894, les squatters, décidés à ne plus céder aux exigences des tondeurs, ont dû parfois, eux et leurs familles, prendre les cisailles ou plutôt les machines perfectionnées qui servent en Australie à recueillir la laine, à cause de la difficulté de recruter un personnel suffisant. Depuis un an, une hausse des prix est venue leur donner un peu de répit et améliorer leur position.

A côté des crises, des grèves, de la baisse de la laine, parfois du manque de bienveillance des gouvernemens, les infortunés squatters ont encore à combattre un autre ennemi, dont on a peine en Europe à parler sans sourire, et qui cependant est terrible. Ce fléau, que les colons eux-mêmes ont introduit, croyant n’amener qu’un gibier inoffensif, c’est le lapin. Dans ce pays à peine peuplé, dont le climat paraît leur être particulièrement favorable, les rongeurs ont pullulé. Dans les régions où ils sont nombreux, ils mangent toute l’herbe jusqu’à la racine, n’en laissant plus pour les moutons. La nécessité aidant, ils sont même, dit-on, devenus grimpeurs, et, s’ils ne peuvent encore monter sur les grands arbres, du moins s’élèvent-ils sur les eucalyptus rabougris qui couvrent certaines parties de l’intérieur, et en mangent-ils toutes les feuilles lorsque l’herbe leur manque. Un district est-il envahi par les lapins, c’est la ruine à bref délai des squatters qui l’occupent et dont les moutons meurent de faim. On ne peut comparer l’effet de l’invasion des rongeurs qu’à celle des criquets : ils ont tôt fait de transformer le plus beau pâturage en une étendue aride, aussi dénuée d’herbe que le macadam des voies les plus fréquentées d’une grande ville. Les gouvernemens australiens ont institué des prix de plusieurs centaines de mille francs pour récompenser les inventeurs de procédés d’extermination rapide. On n’en a point trouvé de pratique jusqu’à présent. Ils ont payé des primes élevées à la destruction des lapins : 25 millions ont été tués en Nouvelle-Galles dans une seule année : leur nombre n’en a pas paru diminué. En désespoir de cause, les squatters se sont décidés à construire des barrières pour limiter du moins l’invasion : ces barrières sont constituées par des grillages de fil de fer s’enfonçant de trente centimètres dans le sol. Le gouvernement de la Nouvelle-Galles en a fait élever un sur une longueur ininterrompue de 1130 kilomètres : les frais n’ont pas été moindres de 900 francs par kilomètre ; une autre barrière du gouvernement a 480 kilomètres, et il faut y ajouter 22 000 kilomètres environ posés par les particuliers pour la défense de leurs propriétés. Dans le Queensland, les rabbits boards, conseils spéciaux chargés de veiller à la protection des pâturages contre les lupins, ont entrepris la construction de plusieurs énormes lignes de grillages parallèles à la frontière de cette colonie et de la Nouvelle-Galles, d’une longueur totale de 3 400 kilomètres. L’ingéniosité des colons a su cependant faire sortir quelque bien de ce fléau, et aujourd’hui des envois considérables de lapins congelés sont faits en Angleterre, où ils se vendent 1 franc à 1 fr. 25 pièce sur le marché de Londres. C’est une faible compensation aux ruines qu’ils causent.

La colonisation pastorale pénètre dès aujourd’hui fort avant dans le centre de l’Australie. Grâce à elle, 64 des 80 millions d’hectares de la Nouvelle-Galles sont occupés déjà par des Européens, 60 millions d’hectares sont entourés de clôtures ; mais 18 millions seulement sont possédés par leurs occupans ; le reste est loué par l’Etat aux squatters. La location, si le bail est suffisamment prolongé, n’a pas les mêmes inconvéniens pour la pâture que pour l’agriculture, et la prédominance de ce mode de tenure accompagne partout en Australie la prédominance de l’élevage sur les autres industries agricoles : dans le Queensland, 112 millions d’hectares sont affermés par l’Etat, 4 millions seulement appartiennent en toute propriété à des particuliers, 52 millions sont encore inoccupés. Dans l’Australie du Sud, les proportions sont analogues ; mais Victoria compte 10 millions d’hectares appartenant à leurs occupans contre 6 millions affermés et 6 millions et demi inoccupés, et en Nouvelle-Zélande les chiffres correspondans sont 8, 6 et 13 millions d’hectares. On voit que, si l’on tient compte des montagnes et des parties stériles, il reste moins de terres libres en Australie, du moins dans les colonies de l’est, qu’on ne serait porté à le croire d’après le peu de densité de la population. C’est que, dans le bassin du Murray, le grand centre actuel de l’élevage, on considère une propriété pouvant porter 1 mouton par 2 acres, soit 80 ares, comme étant d’une bonne moyenne ; en Nouvelle-Zélande, il est vrai, où le climat est plus-humide, on voit quinze ou vingt bêtes par hectare ; mais dans-mainte propriété de l’Australie du Sud ou de l’extrême Ouest de la Nouvelle-Galles, il faut jusqu’à deux ou trois hectares pour en nourrir une. Lorsqu’on dépasse ce nombre, les troupeaux sont décimés s’il survient une grande sécheresse, et ce phénomène se produit presque périodiquement en Australie : celle des trois dernières années a réduit de 60 à 52 millions de têtes le troupeau de la Nouvelle-Galles. Il est cependant certain que le Queensland et même Victoria et l’Australie du Sud sont susceptibles d’augmenter considérablement leur cheptel, et la première de ces colonies pourra sans doute le doubler. L’énorme Australie de l’Ouest, malgré les déserts qui en couvrent la plus grande partie, devra offrir aussi quelques régions propres à l’élevage.


II

La laine a été longtemps le seul produit d’exportation que les colonies australiennes aient tiré de leurs troupeaux. Le voyage sur mer était trop long entre elles et les grands marchés d’Europe pour permettre d’y expédier du bétail sur pied. La fabrication du suif et de quelques viandes salées, dont le débouché était forcément restreint, n’ajoutait que bien peu de chose aux bénéfices que procurait aux éleveurs la vente de la laine. Depuis quelques années, l’exportation des viandes gelées a ouvert au contraire des horizons tout nouveaux et singulièrement vastes à l’industrie pastorale.

La révolution économique produite par les applications du froid, dont nous ne voyons encore que les débuts, promet de rivaliser d’importance avec celle qu’a amenée, il y a un demi-siècle, l’établissement des moyens de transport à grande vitesse-et à grande capacité. Les chemins de fer et les bateaux à vapeur ont permis aux grains, aux textiles, aux minéraux, à toutes les denrées de conservation facile de venir des pays les plus éloignés lutter sur les grands marchés, dans les grands centres de consommation et d’industrie du vieux monde, avec les denrées similaires produites dans le voisinage. Mais les viandes, les fruits, le beurre, toute cette catégorie si importante des produits alimentaires autres que les grains, incapables de se conserver plus de quelques jours, n’avaient pu profiter du perfectionnement des transports. L’application industrielle du froid a étendu perishable goods, aux « denrées périssables », les bienfaits que celle de la vapeur avait procurés aux autres : grâce à elle, les viandes, les beurres, le fromage, les fruits, le miel, les œufs même peuvent supporter un voyage en mer de plus de quarante jours et arriver en parfait état de conservation d’Australie et de Nouvelle-Zélande dans les ports du Royaume-Uni.

Les premiers essais de transport des viandes congelées remontent à près de trente ans en arrière, au voyage du navire le Frigorifique de Bordeaux à la Plata. Comme pour tant d’autres industries, c’était un Français, M. Tellier, qui fit les premières expériences concluantes au point de vue technique. Mais, de même que pour l’éclairage par le gaz, de même que pour l’utilisation de la vapeur, nous avons laissé à d’autres le soin d’exploiter ce nouveau champ d’application de la science que nous avions découvert, comme nous leur avons abandonné, pour les mettre en valeur, tant de riches territoires que nos compatriotes avaient les premiers explorés. Ce n’est que depuis 1880 que le commerce des viandes congelées a pris un très grand développement ; le transport des beurres est venu ensuite ; les autres applications sont encore nouvelles et sortent à peine de la période expérimentale.

Une visite aux freezing-works du gouvernement, à Melbourne, m’a permis de me rendre compte de l’organisation de cette industrie, encore toute récente à Victoria. Des compagnies particulières s’occupent aussi de la congélation des diverses denrées ; mais, dans ce pays de socialisme d’Etat, le gouvernement a voulu créer un établissement modèle muni des derniers perfectionnemens et qui lui permît de faire des expériences pour étendre à de nouveaux produits la méthode de conservation par le froid. Les bâtimens sont situés de part et d’autre de voies de chemins de fer qui apportent les produits des campagnes et permettent de les amener ensuite dans des wagons spéciaux jusqu’au quai où ils sont chargés sur les navires. Le froid est produit par la détente de l’ammoniaque liquéfiée dans des tuyaux qui circulent à travers les chambres et peut s’abaisser jusqu’à plusieurs dizaines de degrés au-dessous de zéro. Les viandes seules sont soumises à une très basse température, — 18° à — 20°. On me fait passer successivement dans les chambres où se trouvent les moutons, puis les volailles, dindons, poulets, canards, enfin les lapins. Toutes ces viandes ont la dureté du bois ; aussi, les petits animaux, lapins et volailles, qui sont placés par 30 ou 40 dans des caisses à claire-voie, y sont-ils entassés avant d’être gelés : on peut en faire entrer ainsi un plus grand nombre dans un plus petit espace. Après les viandes voici les œufs : l’année précédente, où on les exportait pour la première fois, on les avait soumis à un très grand froid ; mais ils s’étaient brisés en morceaux ; aussi les maintient-on à présent un peu au-dessus du point de glace, entre 0° et 1 degré. Ils sont soigneusement empaquetés dans des cadres de carton en forme de damier, chaque œuf ayant sa case et complètement entouré de cosses de pois pour amortir les chocs. Le beurre n’est envoyé qu’après avoir été stérilisé. Le miel, enfin, avait été d’abord expédié dans des boîtes d’étain, mais les résultats ont été mauvais ; aussi expérimente-t-on maintenant son envoi en rayons. Cinq ou six gâteaux de miel sont superposés dans une boîte en bois, séparés par des feuilles de fort carton. Autour de cette première enveloppe s’en trouve une seconde, qui ne lui est reliée que par des ressorts, en sorte que les chocs ne parviennent que très adoucis à la boîte intérieure.

A bord des navires qui les chargent, les viandes et les autres produits continuent à être soumis aux mêmes températures que dans les freezing-works, dans de grandes chambres spécialement aménagées. A la fin de 1894, trente-six navires de 4 000 à 7 000 tonnes, dont trente vapeurs, étaient employés au transport des viandes de mouton congelées entre la seule colonie de la Nouvelle-Zélande — où cette industrie est, il est vrai, beaucoup plus développée et plus ancienne qu’en Australie même — et l’Angleterre. Les plus petits peuvent transporter de 25 à 3 0000, les plus grands 70 000 carcasses de moutons : l’ensemble de cette flotte suffirait au transport de 3 millions de carcasses par an. Deux compagnies anglaises s’occupent spécialement de ce trafic. Leurs bateaux partent tous les quinze jours de Londres, doublent le cap de Bonne-Espérance, font escale en Tasmanie, puis aux divers ports néo-zélandais et rentrent en Angleterre en doublant le cap Horn. Le voyage est un peu plus long que par le canal de Suez, — quarante jours environ dans chaque sens, — mais les navires ne subissent pas les chaleurs prolongées qu’imposent la traversée oblique des tropiques et celle de la Mer-Rouge, et profitent des vents d’ouest favorables qui règnent dans le Pacifique austral. Plusieurs sont aussi magnifiquement organisés pour le transport des passagers : le Gothic, que je visitai à Wellington, peut lutter à ce point de vue avec les plus beaux des Transatlantiques,

En 1880, il n’était entré dans les ports anglais que 400 carcasses de moutons et d’agneaux venant toutes d’Australie. En 1895, il en est arrivé dans le Royaume-Uni 5 013 000, dont 2 409 500 venaient de Nouvelle-Zélande, 968 900 d’Australie, 19 400 des îles Falkland, 1 615 200 de la République Argentine. C’est surtout dans la Nouvelle-Zélande, dont le climat plus humide a permis d’acclimater les herbes anglaises et est plus favorable à l’engraissement des moutons, que ce commerce a pris un grand essor. En Australie, il a longtemps végété et ne s’est accru rapidement et dans de fortes proportions que depuis 1890 : il se développera sans doute encore beaucoup dans l’avenir, car on estime que les colonies australiennes, la Nouvelle-Zélande non comprise, pourraient disposer d’un excédent annuel de 4 à 5 millions de moutons à expédier on Europe. Elles ne sont pas aussi avancées en ce qui concerne la viande de bœuf, qui n’est produite sur une grande échelle que dans l’Australie tropicale ou semi-tropicale, dans le Queensland et le nord de la Nouvelle-Galles. La première de ces colonies exportait néanmoins 161 000 quintaux de bœuf gelé en 1895 au lieu de 20 000 seulement en 1891, et la seconde 63 00 au lieu de 400 quatre ans plus tôt. Elles commencent à faire concurrence sur le marché anglais aux exportations similaires des États-Unis, qui oscillent entre 800 000 et un million de quintaux par an.

Cette concurrence même que se font l’Australie et les deux Amériques tend, toutefois, à réduire les prix de vente à un niveau qui ne laisse plus aux éleveurs qu’un bien faible profit. La viande gelée se vend toujours beaucoup moins cher que la viande fraîche, parce que l’opération du dégel, malgré tous les perfectionnemens qu’on a cherché à y apporter, lui laisse un aspect peu agréable et lui fait perdre une partie de ses qualités : le mouton australien ou néo-zélandais ne valait ainsi à Londres, l’été dernier, que 35 à 40 centimes la livre, alors que le mouton anglais ou écossais se payait en gros 60 à 65 centimes. Le fret, qui était d’environ 20 centimes, il y a quelques années, n’est plus que de 10 aujourd’hui ; les dépenses de congélation et d’embarquement faites dans la colonie sont d’environ 4 centimes ; en y ajoutant les frais d’assurance et ceux qu’il faut encore faire à Londres, on arrive [2] à un total de 20 centimes de dépense pour amener de Nouvelle-Zélande sur le marché anglais une livre de mouton qui se vendra environ 40 centimes. On considère cependant dans la colonie que les 20 centimes restant suffisent à rémunérer convenablement l’éleveur, bien qu’il doive amènera ses frais le mouton de sa propriété au port d’embarquement ; mais il ne faudrait pas que les prix éprouvassent une plus forte baisse. Les compagnies qui possèdent les freezing-works et qui achètent aux propriétaires sont elles-mêmes en relation avec des maisons de Londres, à qui elles expédient à intervalles fixes un nombre déterminé de moutons, de façon à éviter les alternatives d’encombrement et d’insuffisance du marché. Ce sont les produits accessoires, suif et autres, qui constituent la plus grande partie des bénéfices de ces compagnies. Certaines maisons anglaises très importantes possèdent elles-mêmes des freezing-works dans les colonies et achètent du bétail directement aux éleveurs, aussi bien qu’aux compagnies secondaires. C’est la grande échelle sur laquelle est organisée l’industrie de la congélation, aussi bien que l’élevage lui-même, qui, avec l’abaissement du fret, permet aux produits des antipodes de venir lutter avec profit contre les produits européens. Nulle part ce caractère industriel que prend, dans les pays neufs, la fabrication de denrées qui ne semblaient nullement s’y prêter n’est plus marqué que dans la production du beurre. Ce n’est pas dans les fermes, avec les vieilles barattes d’autrefois qu’ont été faites les 7 000 tonnes de beurre que la colonie de Victoria a expédiées en Angleterre en 1894 et les 11 000 qu’elle y a envoyées l’année suivante. Ces antiques instrumens ont été remplacés par des machines des — « séparateurs » — qui leur sont aussi supérieures qu’une moisonneuse-lieuse l’est à une faucille. Des 12 500 tonnes de beurre produites dans Victoria en 1893-94, 8 000 l’avaient été dans 133 fabriques, dont 119 se servaient de la vapeur comme force motrice et qui employaient en tout 516 ouvriers ; leurs installations réunies avaient une valeur de 5 millions de francs. La Nouvelle-Zélande, qui est surtout le domaine des beurreries coopératives, et la Nouvelle-Galles du Sud exportent aussi du beurre, mais en moindre quantité que Victoria. Ces produits des antipodes arrivent sur le marché de Londres au même prix que le beurre du Danemark, qui est le plus grand fournisseur de l’Angleterre. Les derniers contrais passés par le gouvernement de Victoria avec les compagnies de navigation assurent, à partir du mois de mai de cette année, un service hebdomadaire l’été, bimensuel l’hiver, pour le transport des viandes, des beurres et des fromages, moyennant 7 centimes et demi par livre seulement, et celui des volailles, des lapins et des œufs renfermés dans des caisses à raison de 82 francs par mètre cube, ce qui représente un abaissement de 10 à 25 pour 100 sur les prix en vigueur au moment où je me trouvais en Australie. Les gouvernemens des diverses colonies s’occupent aussi beaucoup de ces nouvelles industries d’exportation. Leurs ministères de l’agriculture envoient gratuitement à tous ceux qui les demandent les renseignemens nécessaires à l’installation de beurreries et de crémeries ; des écoles ont été fondées, des fonctionnaires spéciaux envoyés à Londres à demeure pour aider à la vente ; des primes même ont été établies à Victoria pour favoriser la production du beurre. Cette intervention de l’État a donné lieu à quelques critiques, quoiqu’elle s’explique par le désir des gouvernemens de faciliter la création de nouvelles ressources qui aident les colonies à sortir de la grave crise économique où elles sont plongées depuis 1893. Peut-être, cependant, les colons se sont-ils lancés trop vivement dans cette voie : le prix de 5 centimes le litre, où le lait était tombé dans l’automne de 1896 à Victoria, est bien peu rémunérateur, même pour les producteurs australiens. Un des grands journaux de Melbourne, — ces questions occupent une place très importante dans la presse des colonies, — calculait qu’une vache devait donner par an 1 800 litres de lait pour rémunérer son propriétaire à ce prix, et de pareilles quantités sont rares, sous le climat sec des colonies.

Mais les procédés de conservation par le froid se perfectionnent tous les jours : après la viande gelée, frozen meat, voici la chilled meat, la viande simplement refroidie, « qui a eu le frisson », faudrait-il dire pour rendre exactement l’expression anglaise. Depuis longtemps on en exporte des Etats-Unis, mais on doutait que, refroidie seulement à 2 degrés au-dessous de zéro, elle pût supporter un voyage de quarante jours, dont un tiers sous les tropiques. Une expérience faite l’année dernière a pourtant pleinement réussi. Un grand navire le Gothic, de 7 700 tonnes, parti de Nouvelle-Zélande le 2 mai, arriva à Londres le 11 juin, après avoir doublé le cap Horn avec une cargaison de viande refroidie : le bœuf, en parfait état, fut vendu près du double du bœuf congelé ; le mouton, arrivé en moins bonne condition, trouva néanmoins preneur à 20 ou 25 pour 100 de plus que la même viande congelée. L’effet du simple refroidissement est de ne geler que la partie extérieure des viandes sur une faible épaisseur ; la masse intérieure reste aussi fraîche que si l’animal venait d’être abattu et, protégée par la croûte durcie, ne se putréfie pas. On expérimente aussi la substitution du simple refroidissement à la congélation complète pour le beurre, auquel les très basses températures enlèvent une partie de sa saveur.

Les agriculteurs européens s’étaient en grand nombre réfugiés dans l’élevage du bétail, où ils espéraient trouver une compensation aux déboires que leur avait causés la baisse des prix du blé. Grâce à de nouvelles applications de la science, les voici menacés de la concurrence, non plus seulement des grains, mais des produits animaux exotiques. Allons-nous voir, sous l’influence des exportations américaines et australiennes, les prix du bétail s’abaisser dans les mêmes proportions que ceux des céréales ? A la longue, il est probable qu’il en sera ainsi. Toutefois le phénomène sera sans doute moins brusque. La consommation de la viande est susceptible de se développer beaucoup avec l’amélioration du bien-être général, pour peu que les prix baissent légèrement, tandis que l’importance relative du pain dans l’alimentation tend plutôt à diminuer un peu quand l’aisance augmente ; toute baisse de prix du beurre et des œufs doit également en élargir beaucoup le marché. D’ailleurs ces produits animaux offrent beaucoup moins d’homogénéité que les grains, ce qui est un grand désavantage pour les ventes à distance et en gros : des correspondances de Londres, parues dans les journaux d’Australie pendant mon séjour, signalaient comme un grave inconvénient le manque d’uniformité dans l’aspect et surtout la coloration des beurres. Les fluctuations de prix qui ont lieu à Londres entre le moment des achats dans les colonies et celui de l’arrivée des produits en Angleterre, bien des semaines après, sont aussi l’une des grandes difficultés de ce commerce, de même que l’établissement d’arrivages à intervalles déterminés. De grands progrès ont toutefois déjà été faits et, en 1895, le marché de Londres a été approvisionné avec assez de régularité.

Cependant les viandes importées ne formaient encore, en 1892, que moins d’un tiers de la consommation totale du Royaume-Uni, 600 000 tonnes sur 2 200 000. L’importation avait presque doublé depuis 1885, où elle n’atteignait que 335 000 tonnes. Les colonies australasiennes mêmes, qui avaient une grande part dans ce progrès, envoyaient, l’année dernière, 110 000 tonnes. Elles sont donc loin d’occuper encore dans la production de la viande la même place prépondérante que dans celle de la laine, quoiqu’elles y avancent vite. Leur concurrence est peut-être plus dangereuse dans l’industrie de la laiterie, où elles menacent sérieusement les fournisseurs continentaux du marché anglais, dont la France est, après le Danemark, le principal. Sans doute, en 1894, les importations de beurres exotiques en Angleterre ne s’élevaient qu’à 15 000 tonnes, dont 11 000 d’Australasie et 4 000 d’Amérique, tandis que le continent européen expédiait 117 000 tonnes, dont 49 000 pour le Danemark et 21 000 pour la France : mais ce n’étaient là que des débuts : les importations australiennes ont certainement été moitié plus fortes l’année dernière, et, grâce à l’organisation industrielle perfectionnée de leurs beurreries, les producteurs des antipodes pourront peut-être triompher de leurs rivaux européens. La révolution économique commencée il y a cinquante ans s’achève aujourd’hui : la distance n’est plus un obstacle sérieux au transport d’aucune denrée ; pourvu que la production en soit habilement dirigée, que le sol et le climat s’y prêtent, peu importe que des milliers de lieues séparent le producteur du consommateur.


III

La découverte des moyens de conservation des « denrées périssables » a été d’autant plus précieuse pour l’Australie qu’elle est loin d’occuper au point de vue agricole le même rang parmi les divers pays du monde qu’au point de vue pastoral. On estimait en 1892-1893 la valeur totale des produits de son bétail à plus de 1 200 millions de francs, dont 560 pour une seule denrée, la laine, tandis que ses cultures n’avaient donné que 540 millions. Celle des colonies où l’agriculture proprement dite joue le plus grand rôle dans la production est l’Australie du Sud, quoique, d’une façon absolue, la valeur de ses récoltes soit légèrement inférieure à celle de Victoria. Ces deux colonies et la Nouvelle-Zélande sont les seules où les céréales indigènes suffisent à la consommation : après qu’elles en ont approvisionné les autres contrées de l’Australie, elles n’ont encore à exporter dans le reste du monde que 2 millions et demi d’hectolitres de blé (1892-93) et moins d’un million d’hectolitres d’avoine : ces derniers viennent presque tous de la Nouvelle-Zélande. L’ensemble des colonies se suffit encore à peu près à lui-même pour le maïs, cultivé surtout en Nouvelle-Galles et en Queensland, dans les parties chaudes du continent australien, pour le foin, pour les pommes déterre, qui viennent surtout de Victoria et de Nouvelle-Zélande ; mais aucun commerce d’exportation de ces denrées n’existe encore.

L’insignifiance relative des cultures est un des traits qui frappent le plus un voyageur européen en Australie. Durant le trajet de vingt heures en chemin de fer qui sépare Melbourne de Sydney, l’on ne voit guère de champs de quelque étendue qu’aux environs de la première de ces villes, quelques vergers et quelques vignes lorsqu’on passe le Murray à la limite des deux colonies, des cultures maraîchères au moment d’entrer à Sydney. Des forêts d’eucalyptus, des pâturages semés d’arbres, où paissent des moutons ou des bêtes à cornes, suivant qu’on est plus ou moins loin des côtes, c’est là le paysage qui se déroule avec monotonie pendant tout le parcours. De Melbourne à Adélaïde, les cultures sont un peu moins rares, mais les pâturages, ou même de vrais déserts couverts de scrub rabougri, occupent de beaucoup la plus grande place. Rien ne diffère plus des immenses champs de maïs ou de blé de l’Illinois, de l’Iowa, du Minnesota, où les charrues à vapeur tracent des sillons rigoureusement droits d’un ou deux kilomètres de long. On aurait tort de reprocher aux Australiens leur négligence pour le labourage. En se consacrant avant tout à la production du bétail, ils n’ont fait que suivre la voie que leur indiquait la nature : ils n’ont point à leur disposition la prairie rase de l’Amérique du Nord soumise au climat encore assez humide de la partie centrale du bassin du Mississipi. Chez eux, les régions voisines de la mer, où la pluie est suffisante, sont presque toujours couvertes de denses forêts d’eucalyptus malaisées à défricher ; dès qu’on s’avance un peu dans l’intérieur, le climat est trop irrégulier et trop sec pour permettre les cultures. Seuls sur le continent australien, le pays ondulé qui forme le centre de la colonie de Victoria et les plaines qui s’étendent dans l’Australie du Sud entre le golfe de Saint-Vincent et les collines de l’intérieur offrent aux céréales des conditions favorables de développement.

Encore le rendement est-il souvent bien maigre. Dans l’Australie du Sud, il est descendu en 1889 à trois hectolitres et demi par hectare ; il y est en moyenne de six, de neuf dans Victoria, de dix et demi dans la Nouvelle-Galles du Sud. On comprend qu’au prix actuel du blé, qui est de 10 à 12 francs l’hectolitre, les Australiens ne croient pas avoir intérêt à développer leur production notablement au-delà de leurs besoins. Peut-être pourrait-il en être autrement en Nouvelle-Zélande, où le climat est humide et beaucoup plus favorable, comme le prouve un rendement moyen de 21 hectolitres à l’hectare. Les grandes plaines de Canterbury, dans l’île du Sud, sont la seule région de l’Australasie où la culture des céréales soit pratiquée sur une vaste échelle. Elle y est, du fait du climat, plus intensive qu’en Australie ; les prairies artificielles, presque inconnues sur le continent voisin, y couvrent aussi 3 millions d’hectares, plus que l’ensemble de toutes les autres cultures dans l’Australasie entière.

La production des céréales, si perfectionnés que soient les nouveaux procédés d’exploitation, exige plus de main-d’œuvre que l’élève du bétail, et c’est encore une des causes qui tendent à en ralentir le développement aux antipodes, où le prix du travail humain est fort élevé. A plus forte raison, cette cherté est-elle un obstacle pour les cultures raffinées nécessitant des soins assidus, comme celle de la vigne, à laquelle le climat des parties les moins chaudes de l’Australie conviendrait cependant fort bien. Les Australiens sont assez fiers de leur production vinicole ; ils prétendent même un jour détrôner les vins français sur le marché anglais, et non seulement les vins français, mais ceux du Rhin, d’Espagne, de Portugal, car ils ont fait venir des plants de tous les pays et imitent tous les crus possibles de l’Europe et de l’Asie. Demandez dans un hôtel de Melbourne la carte des vins : sur la partie réservée aux vins du pays, vous trouverez inscrits du bordeaux (claret), du bourgogne, du reisling, du chablis, du vin du Rhin (hock), du porto, du madère, du xérès (sherry), même du chiraz, qui doit être, d’après son nom, une imitation de vin persan ! Cette ardeur à vouloir tout produire du premier coup dénote quelque inexpérience, d’autant que les divers cépages sont souvent mélangés au hasard sans tenir compte des terrains et des expositions qui leur conviendraient le mieux. Mais la science du vigneron ne s’acquiert pas en un jour, et tandis qu’il est assez facile de transformer en quelques mois le premier immigrant venu débarqué d’Europe en un auxiliaire utile sur une station de moutons, il faut des années, on serait tenté presque de dire des générations, pour accoutumer un homme à donner à la vigne les soins délicats qu’elle exige, surtout lorsque cet homme est un Anglo-Saxon et n’en a jamais vu un cep avant d’arriver en Australie.

Aussi 23 500 hectares seulement étaient-ils, en 1893, consacrés à la culture de la vigne : c’était trois fois plus, il est vrai, qu’en 1881, huit fois plus qu’en 1861. Les quatre cinquièmes de ce vignoble appartenaient aux colonies de Victoria et de l’Australie du Sud.

Aux environs d’Adélaïde, les vignes sont très nombreuses : j’y visitai un domaine dirigé par l’un des très rares Français que j’aie rencontrés aux antipodes, un Bourguignon, établi là depuis douze ans. Des coteaux où se trouvait la propriété, la vue était charmante sur la plaine bien cultivée, coupée de champs, de vergers, de vignobles, parsemée de bouquets d’eucalyptus, et limitée par la mer à l’horizon du couchant. La netteté des contours, le bleu profond du ciel, la blancheur éclatante des routes poussiéreuses, la chaleur qui faisait monter le thermomètre à 30° en cette journée d’octobre, l’avril de l’hémisphère sud, me rappelaient l’Afrique du Nord plus encore que l’Europe méditerranéenne.

Les sarmens des vignes qu’on laisse courir sur le sol, entre les ceps plantés à grande distance, comme dans le midi de la France, étaient plus vigoureux qu’ils ne le sont au début de juin en Languedoc ou en Provence. Le régisseur français se plaignait vivement de la diversité des cépages plantés avant son arrivée, mélangés au hasard, et sans tenir compte ni de l’exposition, ni de la nature du sol ; on avait de plus, disait-il, abîmé les plants par des tailles maladroites, et ils s’en étaient longtemps ressentis. Aujourd’hui tout le vignoble était en bon état, et les 58 hectares produisaient 1 800 à 2 000 hectolitres de vin, soit 30 à 35 à l’hectare. Les trois quarts de cette récolte étaient formés de claret ou imitation de bordeaux, vin rouge en réalité un peu plus corsé que son prototype. Le reste comprenait les vins les plus variés : chaque grand producteur de vin, me disait mon hôte, a en ville un bureau où ses cliens s’adressent pour lui faire leurs commandes sur échantillons. Ils s’attendent à y trouver tous les vins qu’ils peuvent avoir fantaisie de boire, rouges et blancs, secs, doux et mousseux, tout comme ils se procurent chez un pâtissier toute espèce de gâteaux. Cela complique absurdement la besogne du vigneron et l’installation de sa cave ; mais c’est une condition nécessaire. « Je vends même, ajoutait-il, du vin non fermenté à l’usage de certaines dénominations religieuses, qui poussent le fanatisme de la tempérance jusqu’à ne pas vouloir se servir de liquides alcooliques pour donner la communion. » Ce « vin non fermenté » n’était que du moût pasteurisé.

On éprouve en Australie, sauf en quelques districts favorisés de Victoria, les mêmes difficultés qu’en Algérie à produire du vin susceptible d’une longue conservation ; la cause en est la même : la grande chaleur qui règne au moment de la vendange, — les maxima de plus de 40° sont fréquents à Adélaïde, — fait monter la température dans les caves à 27° ou 28°, et empêche la fermentation d’être régulière et le sucre du raisin de se transformer complètement en alcool. Aussi les vins australiens sont-ils trop souvent louches et douceâtres, quoique très chargés d’alcool. L’inexpérience des vignerons vient aggraver les mauvaises conditions climatologiques. Dans le domaine dont je viens de parler, le régisseur me faisait remarquer la mauvaise construction de la cave, bâtie avant son arrivée en matériaux très légers, en un endroit très exposé au soleil ; dans une autre grande propriété de la plaine d’Adélaïde que je visitai, le cellier n’était qu’un mauvais hangar mal fermé, où la température s’élève parfois à 32° ou même à35°. Les petits cultivateurs, qui sont nombreux, ne font pas en général leur vin eux-mêmes, mais vendent leurs raisins aux grands propriétaires du voisinage.

Malgré leurs défauts, les vins australiens seraient une boisson bien préférable au whiskey, au gin et autres alcools frelatés que beaucoup de colons boivent purs ou mélangés à l’eau. Mais c’est précisément le manque de débouché local qui nuit le plus à la viticulture en Australie. La production égale à peu près aujourd’hui la consommation : celle-ci était de 130 000 hectolitres en 1893, alors que la récolte précédente atteignait 165 000 hectolitres. L’exportation en Angleterre aurait été de 23 000 hectolitres en 1892 contre 17 000 en 1891. C’est là une bien faible fraction de la consommation anglaise, qui monte de 650 000 à 700 000 hectolitres annuellement. Les vignerons de France et d’Espagne n’auront sans doute pas à craindre d’ici longtemps la concurrence des Australiens sur le marché anglais. Le vin, en Angleterre, est un article de grand luxe ; on n’y importe guère que des vins de choix, et les crus classés du continent européen, produits de vieilles vignes et d’une culture vraiment artistique, conserveront bien des années l’avantage sur ceux de l’Australie, auxquels la jeunesse des plants, l’inexpérience de viticulteurs novices, des conditions de climat moins favorables, la longueur du voyage, rendront toujours la lutte difficile. Dût-elle même fournir un jour à la plus grande partie de la consommation anglaise, la viticulture australienne n’en deviendrait pas encore une des industries importantes des colonies. Il faudrait, pour qu’elle atteignît ce rang, que la consommation locale augmentât énormément ; elle n’est en moyenne que d’un peu plus de 3 litres par tête et par an dans l’ensemble de l’Australasie, variant de 0 l, 60 en Tasmanie à 10 litres dans l’Australie de l’Ouest. Dans les deux grandes colonies productrices de Victoria et de l’Australie du Sud, elle atteint à peine 4 litres à 4 litres et demi. Il est difficile de faire renoncer une population à des boissons dont elle a l’habitude héréditaire : les Anglo-Saxons ont celle de la bière et du whiskey. Ils apprécient peu le vin, qui se vend d’ailleurs beaucoup plus cher en Australie que la bière ; les vins les plus communs sont vendus dans l’Australie du Sud par les producteurs 65 à 70 francs l’hectolitre, rendus à Adélaïde ; on les paye chez les détaillans de même qu’à Melbourne, au moins 0 fr. 80 à 0 fr. 90 le litre. Les vins un peu supérieurs se vendent le plus souvent par caisses de 12 bouteilles d’un litre, et l’on en obtient d’assez agréables, blancs ou rouges, à partir du prix de 15 à 18 francs la caisse. Ce ne sont pas là des conditions qui permettent au vin de devenir une boisson populaire. On se rend facilement compte, dans les clubs, dans les restaurans, que, même chez les classes élevées, il reste un objet de demi-luxe tout au moins, dont on ne se sert qu’en médiocre quantité. D’autre part, l’élévation du prix de la main-d’œuvre rend l’abaissement de ceux du vin difficile. Il est impossible de trouver un homme pour biner la vigne, ce qui n’est pas un travail pénible, à moins de 5 fr. 60 par jour ; il l’aurait fallu payer 6 fr. 85 avant la crise de 1893 ; tous les autres ouvriers sont payés à l’avenant. Aussi les viticulteurs australiens, non contens d’être protégés par des droits énormes de 6 fr. 25 à 7 fr. 50 le gallon de quatre litres et demi, demandent-ils encore des primes à leurs gouvernemens.

Bien d’autres cultures ont été essayées en Australie, surtout dans ces dernières années, mais sont encore pour la plupart à l’état expérimental. Quelques-unes d’entre elles seraient susceptibles d’extension à l’avenir : celle des arbres fruitiers est de ce nombre. La portion du globe où se trouvent les colonies anglaises des antipodes étant tournée vers le soleil lorsque notre hémisphère s’en détourne, toutes les récoltes s’y font six mois plus tôt ou plus tard qu’en Europe. Les fruits qu’elles nous expédieraient, arrivant en une saison où nous en sommes privés, seraient donc les bienvenus et trouveraient certainement un débouché. Toute la question est d’amener les fruits frais en Angleterre en bon état de conservation. Pour les oranges et les citrons, le problème est déjà résolu. Quelques envois ont été faits des orangeries de la Nouvelle-Galles du Sud, qui couvrent 4 500 hectares, surtout aux environs de Paramatta, au fond de cette baie enchanteresse de Port-Jackson qui forme le port de Sydney. Les orangers de Paramatta sont aussi beaux que ceux de Blidah, en Algérie, et les vergers qui couvrent les environs en font l’endroit le plus agréable que j’aie vu en Australie.

Toutes les colonies du reste, à l’exception de la Tasmanie et de la partie méridionale de la Nouvelle-Zélande, sont propres à la culture de l’oranger, du citronnier ; toutes commencent à s’y livrer, et la production australienne atteint déjà la consommation. La Tasmanie exporte en Europe des pommes et, chaque année, à l’automne des antipodes, qui est notre printemps, les-grands paquebots-poste de la Compagnie Péninsulaire et Orientale font escale dans le magnifique port de sa capitale, Hobart, pour les y charger. Les autres fruits ne sont pas produits en assez grande quantité pour la consommation locale ; de plus, on n’est pas encore assez assuré de la valeur des procédés de conservation, qui consistent soit à refroidir les fruits un peu au-dessus de zéro, soit à les enduire de compositions spéciales qui nuisent légèrement à leur apparence, mais maintiennent l’intérieur à l’abri de l’air et des germes qui y flottent. La surface totale occupée par les jardins était, en 1892, de 60 000 hectares, et leur produit de 66 millions de francs.

Des expériences ont été faites sur une grande échelle pour cultiver les fruits, non seulement dans les régions côtières, mais encore à l’intérieur en suppléant par l’irrigation à l’insuffisance et à l’irrégularité des pluies. L’aménagement des eaux est un point sur lequel notre temps se trouve fort en arrière des anciens et des Arabes du moyen âge : il y a eu là un véritable recul de la civilisation qui s’explique parce que le centre en est passé dans des pays où l’humidité du climat diminuait l’importance de l’irrigation. Maintenant que les européens se sont taillé de nouveaux domaines dans tous les coins du monde et s’occupent de les mettre en valeur, ils se sont aperçus que les contrées où le régime des pluies est semblable à celui de l’Europe du nord-ouest sont des régions favorisées, mais presque exceptionnelles, et leur attention s’est de nouveau portée vers l’utilisation des eaux courantes ou souterraines là où celles du ciel faisaient défaut.

Mais la culture irriguée demande une grande dépense de main-d’œuvre, une attention constante et délicate qui ne se rencontre guère chez les nouveaux colons. Comme celle de la vigne, comme les industries artistiques, elle exige des qualités qui se trouvent rarement dans les pays neufs. La grande exploitation de Mildura, sur le Murray, où une grande compagnie avait affermé par lots à de petits cultivateurs auxquels elle faisait des avances les terrains qu’elle tenait elle-même du gouvernement, vient d’aboutir à une déconfiture financière complète, et presque tous les colons devront quitter le pays.

Toute la partie tropicale de l’Australie est encore pour ainsi dire inexploitée ; la canne à sucre est cultivée dans le Queensland et le nord de la Nouvelle-Galles, mais la présence d’engagés polynésiens importés des îles Salomon et des Nouvelles-Hébrides pour le travail des plantations y donne lieu à de vives discussions politiques et à des réclamations des ouvriers blancs, plus exclusifs en Australie que partout ailleurs. Cependant il semble impossible de mettre en valeur tout le nord du continent sans avoir recours à la main-d’œuvre de couleur : on a dû maintenir aux Chinois l’autorisation de s’établir dans le territoire du nord dépendant de l’Australie du Sud, alors qu’ils ont à payer 2 500 francs par tête pour entrer dans les autres colonies. Le problème de l’exploitation de l’Australie tropicale, pour n’être pas pressant, n’en est pas moins assez difficile pour l’avenir.

L’industrie existe à peine en Australie et ne s’y maintient que grâce à des tarifs protecteurs démesurés ; elle ne constitue pas une des ressources réelles du pays. Mais l’exploitation des mines, en dehors des gisemens d’or, en est une sérieuse : la valeur de la production argentifère a été en 1892 de 63 millions de francs, venant presque tous de Broken Hill, la plus grande mine d’argent du monde, en Nouvelle-Galles. Ce qui est plus important encore, c’est que cette colonie est un pays exportateur de charbon ; malheureusement des grèves répétées, nuisant à la régularité des exploitations, ont fait abandonner à beaucoup de navires le port de Newcastle, où se trouvent les principales mines, et favorisé la concurrence que les charbons japonais font à ceux d’Australie dans le Pacifique. La production du charbon atteignait, en 1892, en Australasie, 4 718 000 tonnes, dont 3 780 000 en Nouvelle-Galles, 673 000 en Nouvelle-Zélande et 265 000 en Queensland.
IV

Comment l’Australasie a-t-elle atteint le prodigieux développement économique dont nous venons de faire le tableau et qui peut se résumer par la valeur totale de sa production en 1891, — 117 millions et demi de livres sterling ou 2 milliards 940 millions de francs, soit 750 francs par tête, chiffre qui n’est atteint en aucune autre contrée — et par celui de son commerce extérieur dans la même année : 2 milliards 120 millions, dont 1 080 millions d’exportations [3] ? Comment ont pu s’élever ces grandes villes, se creuser ces ports, se construire ces 20 000 kilomètres de chemins de fer ? Les colons venus du vieux monde et les capitaux qu’ils apportaient avec eux n’auraient pas suffi à pareille tâche ; mais l’Angleterre a permis à ses fils expatriés de puiser largement dans ses trésors, et c’est grâce aux énormes sommes qu’elle leur a prêtées, non sans en retirer un important profit, qu’ils ont pu parfaire en si peu de temps une œuvre si colossale. La prospérité si rapidement acquise par l’Australasie est ainsi une démonstration éclatante de l’utilité de la colonisation pour le pays colonisé aussi bien que pour le pays colonisateur, de l’importance du capital dans la production de la richesse, et de la puissance du crédit. Elle n’a que trop montré aussi, dans ces derniers temps, combien funestes peuvent être les abus de celui-ci.

A la fin de 1871, les Anglais avaient déjà placé en Australasie plus de 1 900 millions de francs, dont 825 étaient prêtés aux gouvernemens et aux municipalités et 1 118 engagés dans des entreprises particulières. Dans les dix années suivantes, le chiffre des dettes publiques s’accrut de 1 300 millions, tandis que les immigrans arrivés dans les colonies y apportaient 578 millions et que 500 nouveaux millions étaient encore placés par des capitalistes britanniques dans diverses entreprises. De l’ensemble des deux derniers nombres, il faut déduire 585 millions représentant des sommes retirées d’Australasie par leurs possesseurs ou simplement transférées d’une colonie dans une autre. La caractéristique de cette période, 1871-1881, fut surtout l’accroissement des dettes publiques, dû principalement à la construction des réseaux de chemins de fer, qui étaient à peine ébauchés à son début. En dehors des emprunts gouvernementaux, les capitaux apportés par les immigrans l’emportèrent sur ceux qui furent prêtés par les habitans de la mère-patrie. De 1881 à 1892, il n’en fut pas de même, et l’augmentation des dettes australiennes, tant publiques que privées, prit des proportions gigantesques. Les gouvernemens et les municipalités empruntèrent 2 935 millions ; les immigrans apportèrent 875 millions ; mais, en outre, 2 305 millions d’argent anglais vinrent chercher en Australasie, dans des entreprises de toutes sortes, un emploi plus rémunérateur qu’ils n’en pouvaient trouver en Europe, où le taux de l’intérêt s’abaissait tous les jours. D’autre part, 600 millions avaient été retirés de leur emploi en Australie par leurs possesseurs ou transférés d’une colonie à une autre et doivent être retranchés des sommes que nous venons de citer.

Cet énorme afflux de capitaux dans les douze années 1881-1892 n’était plus l’indice d’un développement sain ; il accompagnait une augmentation excessive de la population urbaine, et toute cette période fut caractérisée par une spéculation énorme portant surtout sur les biens-fonds, en particulier sur les terrains des villes, par une inflation générale. Les cinq milliards et demi introduits en Australasie de 1881 à 1892 développèrent à peine autant la production de ce pays que l’avaient fait les 1 800 millions apportés de 1871 à 1881. En 1871, la valeur totale de cette production était évaluée à 1 410 millions de francs ; en 1881, à 2 190 millions, en 1891 à 2 940. C’est un fait bien connu que les premiers capitaux appliqués à la mise en valeur d’un pays sont toujours plus productifs que ceux qui suivent ; mais l’effet de cette loi avait été exagéré aux antipodes par la furie des travaux publics et des constructions de chemins de fer, qui atteignit l’Australie comme elle avait atteint peu de temps auparavant la France et beaucoup de pays d’Europe. La plupart des lignes utiles étaient achevées en 1880 ou l’ont été peu après avec des capitaux empruntés avant cette époque. Les énormes emprunts d’Etat contractés depuis lors furent en grande partie gaspillés en prétendus reproductive works qui ne produisirent presque rien ; quant aux compagnies particulières qui se fondèrent, ce furent des sociétés financières et immobilières de spéculation, beaucoup plus que des entreprises destinées au développement réel des ressources du pays.

C’est à Melbourne surtout que l’on peut se rendre compte de ce qu’a été le boom, la grande période d’inflation et de spéculation, qui a sévi de 1886 à 1891, et dont on parle encore comme d’une sorte de temps fantastique. La seule colonie de Victoria, peuplée de 1 100 000 habitans, reçut pendant ces cinq années, outre 150 millions de francs apportés par des immigrans, 1 215 millions de capitaux anglais, dont 425 prêtés à son gouvernement. Le mouvement de son commerce extérieur révélait une situation tout à fait anormale pour un pays neuf : ses importations étaient en moyenne des deux tiers plus fortes que ses exportations. L’immigration considérable qui s’y portait se concentrait tout entière à Melbourne même, dont la population, entre les recensemens de 1881 et de 1891, s’accrut de 208 000 habitans, tandis que tout le reste de la colonie n’en gagnait que 7 0000, chiffre inférieur à l’excédent des naissances sur les décès et qui indique un dépeuplement des campagnes au profit de la grande ville. C’était là, en effet, qu’on pouvait faire fortune rapidement en spéculant sur les terrains : dès 1884, dans Collins-Street, la plus grande artère de Melbourne, un lot de terrain s’était vendu 22 000 francs le pied anglais (30 centimètres) de façade ; plus récemment, le prix atteignit 50 000 francs pour la même unité. Une maison contenant des bureaux fut vendue, — m’affirmait un des anciens locataires, — 1 000 000 francs en 1889 à une société immobilière, qui trouva dernièrement à grand’peine à s’en défaire pour 300 000. C’est à ces créations de sociétés immobilières de spéculation que furent surtout consacrées les énormes sommes placées à Victoria par les capitalistes anglais. La seule année 1888 vit se fonder à Melbourne 433 sociétés par actions, avec un capital de 360 millions réellement versés, dont 247 étaient des sociétés financières, chiefly connected with real estate, c’est-à-dire s’occupant surtout de terrains, dit la publication officielle the Victorian Year Book ; au contraire, 17 de ces 433 compagnies seulement avaient pour but le développement des ressources naturelles du pays, en dehors des mines. Cette année 1888 marqua le point culminant de la période de spéculation : les opérations du clearing house de Melbourne portèrent alors sur 8 milliards 200 millions : trois ans auparavant, en 1885, elles n’avaient été que de 4 milliards 200 millions.

Ces excès ne contribuaient en rien au développement réel du pays, et une crise financière devait inévitablement les suivre. Ce qui l’aggrava, ce qui produisit en 1893 la catastrophe des banques australiennes, ce fut la forme particulière sous laquelle l’argent anglais était placé en Australie. Au lieu de s’associer directement entre eux pour constituer des compagnies opérant dans les colonies, la plupart des capitalistes du Royaume-Uni avaient mis leurs fonds en dépôt dans des banques, le plus souvent à six mois ou un an. C’était un placement des plus avantageux puisque, de novembre 1881 à février 1893, l’intérêt servi aux dépôts a un an dans les principales banques fut en moyenne de 5 pour 100 et ne descendit jamais au-dessous de 4 pour 100. Aussi, au début de 1892, plus d’un milliard de francs étaient déposés dans les 27 principales banques australiennes par des capitalistes britanniques, en dehors des 2800 millions que le public australien leur avait confiés. Une partie de cette dernière somme provenait, il est vrai, de comptes courans auxquels il n’était servi aucun intérêt. Néanmoins, il restait plus de 3 milliards de francs, auxquels il fallait payer un intérêt de 5 pour 100 ; les profits tirés des opérations de banques proprement dites n’y auraient jamais suffi. Aussi les banques australiennes les considéraient-elles comme tout à fait secondaires : elles distribuaient le crédit foncier, le crédit agricole, prêtant sur les terres, sur les maisons, sur le bétail, la laine, les récoltes, sur tous les gages qu’on leur présentait, et de la façon la plus imprudente, sans tenir compte de l’inflation énorme des prix des immeubles, de la difficulté de réalisation, des chances de dépréciation. Elles fondaient des building societies, des sociétés de construction à Melbourne ; elles spéculaient sur les terrains. L’industrie pastorale était des plus florissantes alors, les cours de la laine étaient élevés, et les squatters empruntaient pour augmenter leur exploitation, souvent aussi pour acheter les terres dont ils n’étaient que locataires, afin de les mettre à l’abri des free selectors, des immigrans nouveau venus auxquels les lois foncières permettaient d’acquérir du gouvernement certaines terres, même lorsqu’elles étaient déjà louées pour la pâture : les banques leur ouvraient largement leurs caisses : elles avaient en général commencé par prêter sur les troupeaux et se trouvaient entraînées à augmenter leurs avances pour faciliter l’achat du sol, de crainte que l’occupation d’une partie de la station par les free selectors ne vînt altérer la valeur de leur gage.

Emprunter à court terme et à un taux élevé, faire avec l’argent qu’on s’était ainsi procuré des prêts à long terme, sur des gages dont la valeur était énormément et artificiellement surélevée, et dont la réalisation devait devenir impossible en cas de crise, voilà quelle fut la ligne de conduite suivie de 1880 à 1892 par la plupart des banques australiennes. Par suite de l’importance des dépôts britanniques, elles devaient être compromises, non seulement si des événemens fâcheux se produisaient en Australie même, mais encore si quelque incident un peu grave venait influencer le marché financier anglais et amenait les capitalistes du Royaume-Uni à retirer leurs dépôts. Le malheur voulut que ces deux éventualités se produisissent à la fois : la chute de la grande spéculation immobilière à Melbourne et une forte baisse du prix de la laine, rendant fort difficile la situation des squatters, eurent lieu au moment même où les désastres financiers des pays de l’Amérique et de l’Europe méridionales ébranlaient profondément le marché de Londres et obligeaient à liquider l’une des plus grandes et des plus anciennes maisons de banque de l’Angleterre. Les relations entre les diverses parties du monde sont si étroites aujourd’hui que la crise de l’Argentine, les troubles du Brésil, la banqueroute du Portugal et de la Grèce eurent leur contrecoup en Australie et y précipitèrent un désastre.

La période de spéculation qui avait atteint son point culminant à Melbourne en 1888 continua jusqu’en 1890 ; en 1891, la crise commença, non par les banques proprement dites, mais par de nombreuses institutions financières, improprement affublées de ce nom, qui servaient à leurs dépôts à un an un intérêt atteignant jusqu’à 7 pour 100. Toutes ces sociétés, qu’elles s’appelassent banques ou bien Land Building ou Trade Companies, pratiquaient, en l’exagérant encore, la politique d’emprunts à court terme et de prêts à long terme des grandes banques ; beaucoup d’entre elles, après avoir divisé en petits lots et vendu à des prix très élevés, payables par annuités, les terrains qu’elles détenaient, s’étaient empressées de répartir entre leurs actionnaires tout le profit présumé de l’opération, en le prélevant sur les dépôts ; souvent les acheteurs, qui n’avaient eux-mêmes d’autre but que de spéculer, abandonnèrent leurs lots après avoir versé les premiers acomptes ; les compagnies se trouvèrent alors dans l’impossibilité de faire face à leurs engagemens. De juillet 1891 à mars 1892, 41 sociétés durent suspendre leurs paiemens tant à Melbourne qu’à Sydney : leur capital s’élevait à 135 millions de francs, leurs dépôts à 365, leurs autres dettes à 90 millions. Trois des trente banques d’émission australiennes furent entraînées dans la crise et durent fermer leurs portes ; deux autres liquidèrent en 1892, une troisième en janvier 1893.

A ce moment, la spéculation immobilière s’était complètement effondrée ; la baisse des prix de la laine qui s’étaient affaissés de 15 à 20 pour 100 depuis 1891 avait rendu fort embarrassée la position des squatters, grands débiteurs des banques, et leurs cliens anglais, fort alarmés des nombreuses faillites et déjà très atteints d’autre part, retiraient leurs fonds en grand nombre. Au printemps de 1893 eut lieu une catastrophe financière comme il n’y en a peut-être pas d’autre exemple : douze des vingt-quatre banques d’émission, dont les bilans réunis atteignaient 2 milliards et demi de francs, et la circulation de billets 64 millions, fermèrent leurs portes, se déclarant incapables de rembourser les 1800 millions de dépôts qui avaient été versés dans leurs caisses.

On peut difficilement se faire une idée de la violence de la commotion qui suivit ce désastre. En Australie comme en Amérique, les particuliers ne conservent jamais par devers eux que des sommes minimes, quelques livres sterling ; tout ce dont ils n’ont pas besoin dans le courant d’une même semaine est déposé dans les banques, qui ont des succursales dans les localités même les moins importantes. Or, voici que 250 millions de comptes courans se trouvaient arrêtés dans les banques. Les personnes les plus riches se virent du jour au lendemain totalement dépourvues d’argent liquide, à Melbourne surtout, où cinq des banques suspendues avaient leur siège. La panique eut heureusement peu d’effet sur les billets émis par les banques, à cause du petit nombre de ceux-ci : les législations australiennes sont fort restrictives en cette matière et le chiffre des billets en circulation est toujours resté très inférieur à l’encaisse métallique ; il n’en atteint pas actuellement le cinquième. La période la plus aiguë de la crise dura peu, toutefois, et, avant la fin de 1893, la plus grande partie des comptes courans avait été remboursée.

Il n’en put être de même des autres dépôts. Si l’on avait cherché à réaliser les gages sur lesquels les banques avaient imprudemment prêté ces fonds, on n’aurait abouti qu’à ruiner absolument débiteurs et créanciers : toutes les terres d’Australie eussent été à vendre, et elles n’auraient trouvé acquéreur qu’à des prix désastreux. Les créanciers s’en rendirent compte, renoncèrent à liquider et acceptèrent les arrangemens que leur proposaient les banques. Avant la fin de 1893, les douze sociétés qui avaient suspendu leurs paiemens en avril et mai étaient « reconstruites » et avaient rouvert leurs portes, mais on va juger à quelles dures conditions pour leurs créanciers : en échange de tous les dépôts non remboursables à vue des particuliers et d’une partie même des comptes courans, formant une somme totale de 1 500 millions de francs, dont 530 millions de capitaux britanniques, les banques remettaient à leurs cliens des bons de dépôts auxquels devait être servi un intérêt de 4 1/2 pour 100 jusqu’à leur remboursement. Celui-ci devait avoir lieu à des dates diverses entre 1896 et 1907 : l’une des banques convertit même les trois quarts de ses dépôts en obligations perpétuelles 4 et 4 1/2 pour 100, une autre les deux tiers d’entre eux en actions privilégiées. En outre, les diverses sociétés ont appelé 150 millions de francs sur le capital non versé. Malgré cela et quoiqu’elles aient retiré de la circulation une partie de leurs bons, en les acceptant en échange de créances douteuses, leur position est difficile, puisqu’elles doivent être en mesure de rembourser, avant dix ans, plus de 1 300 millions de francs de dépôts.

Les gages sur lesquels elles ont prêté ont subi une effroyable dépréciation. La persistance des bas prix de la laine en 1893 et 1894 n’a fait qu’aggraver la situation des squatters, dont un certain nombre semblent être dans l’impossibilité de se libérer à jamais. Quant aux terrains urbains et aux maisons, ils ont perdu les deux tiers ou les trois quarts de leur valeur. Dans les plus beaux quartiers de Melbourne, des propriétaires, qui menaient, il y a cinq ans, un train effréné, offrent aujourd’hui de louer leurs somptueuses habitations à la simple condition de les entretenir en bon état, ainsi que les jardins y attenant. Les logemens les plus modestes ont subi la même dépréciation : telle petite maison, louée à raison de 130 francs par mois avant le moment de la plus grande spéculation, ne se payait plus, en 1895, que 30 francs ; en 1888, on en louait de pareilles à 200 francs. C’est que la ville de Melbourne a été effroyablement atteinte par cette crise : sa population qui, de 1881 à 1891, avait augmenté de 20 000 âmes par an, a diminué d’autant depuis ; de 490 000 habitans, elle est tombée, d’après les estimations officielles, à 444 000 en décembre 1893 ; elle aurait encore perdu 15 à 20 000 personnes l’année suivante, et un peu moins en 1895. Les recettes de son réseau de tramways sont tombées de 14 millions en 1890-1891 à 9 millions en 1894-95, témoignant de la diminution et de l’appauvrissement des habitans, du mauvais état des affaires. De même, les chemins de fer de la colonie de Victoria, dont le réseau est presque moitié plus considérable qu’il y a six ans, ont un chiffre total de recettes brutes d’un sixième inférieur. Partout on relève les signes d’une dépression profonde.

J’ai cité les faits qui se rapportent à la colonie de Victoria, parce que c’est elle qui donnait l’impulsion à toutes les autres, parce que c’est là que l’apparente prospérité produite par l’excès de spéculation et l’abus du crédit a été le plus caractérisée, et le désastre qui l’a suivie le plus profond. Elle a été depuis quinze ans la colonie type australienne, mais on retrouve dans toutes les autres les mêmes traits, un peu atténués. En Australie du Sud, la secousse a été presque aussi forte, en Nouvelles-Galles un peu moins, parce que les ressources réelles en sont plus grandes que celles de Victoria et que le développement en avait été moins artificiel ; dans le Queensland moins encore, parce que le pays est tout à fait neuf. La Nouvelle-Zélande, où une crise analogue, quoique moins intense, s’était produite quelques années plus tôt, a paru profiter un instant, par un effet de contraste, des embarras de ses voisines ; mais son gouvernement s’épuise aujourd’hui à vouloir sauver sa principale institution de crédit, compromise aussi par l’abus des prêts hypothécaires, et ses expériences politiques et sociales influent d’une manière défavorable sur son état économique.

Si la dépression a été aussi générale et aussi intense, si les colonies australiennes s’en dégagent si difficilement, c’est que des causes plus profondes s’étaient jointes, pour la produire, aux excès de spéculation. L’Australie est comme un homme dont la santé florissante cachait des tares constitutionnelles graves ; une secousse accidentelle, dont l’effet eût été assez vite réparé dans un organisme sain, est venue la frapper ; elle en a été profondément atteinte, et les défectuosités qu’on soupçonnait bien sous ses brillans dehors, mais qui n’avaient pas encore produit d’effets, se sont montrées à nu et l’ont empêchée de guérir rapidement. Ces vices généraux, nous les avons signalés : c’est d’abord le manque d’harmonie entre la distribution des habitans et les ressources du pays, près de la moitié des premiers se trouvant dans les villes, les secondes dans les campagnes. C’est ensuite le protectionnisme à outrance, qui est en partie la conséquence de l’excès de la population urbaine et qui a produit des conditions de vie tout artificielles. Enfin un phénomène universel s’étendant non pas à l’Australasie seule, mais au monde entier, est venu encore, accentuer la crise : c’est la baisse de prix des produits bruts. Les pays neufs qui exportent leurs denrées sur les marchés européens y luttent non seulement avec les producteurs locaux, mais entre eux, et, tous les perfectionnemens récens de l’agriculture leur permettant d’augmenter beaucoup les rendemens, les prix s’effondrent. Les laines australiennes, bien que supérieures en qualité, ont à souffrir de la concurrence de celles de l’Argentine et du Cap de Bonne-Espérance. Une baisse de 2 pence, soit 20 centimes par livre, comme il s’en est produit de 1890 à 1893 dans le prix de cet article essentiel du commerce australien, représente pour l’ensemble des colonies une perte annuelle de 150 millions. Le prix élevé de la main-d’œuvre place l’Australie dans de fort mauvaises conditions pour lutter avec l’Amérique du Sud, et, grâce à son protectionnisme jaloux, elle souffre de l’avilissement des produits bruts, sans profiter de la baisse de prix des articles manufacturés.

On peut cependant distinguer en Australie, depuis le début de 1895, des signes de relèvement : ils se manifestent surtout dans le Queensland et la Nouvelle-Galles du Sud ; la première de ces colonies paraît aujourd’hui la plus sagement gouvernée de l’Australie ; la seconde possède une assez grande variété de ressources ; ses mines de charbon peuvent permettre à l’industrie de s’y développer avec plus de spontanéité que dans ses voisines ; elle a moins versé dans le protectionnisme ; elle s’en dégage tout à fait aujourd’hui, et le magnifique port de Sydney ne peut manquer de voir son trafic s’accroître sous un régime libéral. Les recettes des chemins de fer, les recettes budgétaires également, indiquaient en 1895 un progrès sur l’année précédente. Aussi envisage-t-on à Sydney l’avenir avec assez de confiance et pense-t-on avoir franchi le point le plus bas de la dépression. On n’en pouvait dire encore autant à Victoria et dans l’Australie du Sud ; aujourd’hui même, il semble que la situation, sans y avoir empiré depuis un ou deux ans, soit stagnante. La hausse des prix de la laine, qui a eu lieu depuis un an, lors même qu’elle ne serait que momentanée, doit cependant exercer une influence très favorable en Australie, et pourrait permettre aux squatters endettés de commencer du moins à se libérer vis-à-vis de leurs créanciers, ce qui affermirait quelque peu la position des banques reconstruites. Celle-ci est actuellement assez difficile et constitue une menace pour l’avenir. Les banques se sont engagées à servir aux dépôts, dont elles ont différé le paiement, un intérêt de 4 1/2 0/0, alors qu’aujourd’hui leurs concurrentes qui ont résisté à la crise se procurent très facilement de l’argent à 3 0/0 ; c’est là une grave cause d’infériorité pour les premières. Dès le moment où furent conclus les arrangemens, quelques personnes manifestèrent la crainte qu’un intérêt aussi élevé ne fût une charge trop lourde pour les institutions réorganisées ; ces prévisions n’ont été que trop vérifiées : l’une des banques s’est vue forcée d’offrir à ses créanciers le choix entre une liquidation désastreuse et une réduction d’intérêt à 2 1/2 0/0 qu’ils ont acceptée. Une autre a été moins heureuse, les nouveaux arrangemens qu’elle offrait étaient trop défavorables ; elle a dû fermer ses portes définitivement, et sa liquidation a permis de voir que, trop souvent, ce n’était pas seulement par imprudence qu’avaient péché les administrateurs de ces sociétés incapables de tenir leurs engagemens. On n’attend pas sans anxiété les échéances de 1898, 1899 et 1900. Dans chacune de ces trois années, 275 à 300 millions de francs de bons de dépôts viennent à expiration, et si les porteurs venaient retirer leurs fonds en masse, les banques n’y résisteraient certainement pas. Mais elles espèrent que l’état général de l’Australie sera assez amélioré alors pour que la confiance soit revenue, et que leurs cliens continueront à leur confier leurs capitaux, non plus à des taux d’intérêt démesurés, mais à des conditions qui leur permettent de faire quelques bénéfices.

Ces catastrophes financières, suivant de si près les crises de la République Argentine et de l’Uruguay et venant se joindre aux déboires éprouvés par les capitalistes anglais dans plusieurs pays du sud de l’Europe, avaient fortement éprouvé le crédit des colonies australiennes, jusqu’alors si ferme que leurs derniers emprunts de 1888 à 1890 avaient été contractés en 3 1/2 0/0 aux environs et même au-dessus du pair : Victoria avait émis en 1899 à 102 3/4 un fonds 3 1/2 0/0 remboursable ; au pair en 1923 ; en juin 1893, en pleine crise, il tomba au-dessous de 87. Le 3 1/2 de la Nouvelle-Galles, émis en 1888 à 102 1/4 et remboursable en 1924, ne cotait plus que 92 au même moment. Celui de l’Australie du Sud, lancé en 1889 à 98 et remboursable en 1939, avait fléchi à 93 ; celui du Queensland, émis en 1890 à 96 3/4 venant à échéance en 1949, à 87 3/4. C’était le crédit de Victoria, le meilleur avant la crise, qui avait été le plus atteint. Depuis lors, ces titres se sont rapidement relevés : en 1894, le 3 1/2 0/0 néo-gallois était presque revenu au pair, et aujourd’hui les cours sont plus élevés que jamais : 106 1/2 pour Victoria, 110 pour la Nouvelle-Zélande, 111 pour l’Australie du Sud, 109 1/2 pour le Queensland ; voilà les cours des 3 1/2 0/0 des diverses colonies australiennes en juillet 1890 à la bourse de Londres. La Nouvelle-Zélande, dont les fonds n’avaient guère fléchi pendant la crise, voyait au même moment son 3 1/2 0/0 remboursable en 1939 coté à 109 et son 3 0/0 remboursable en 1943 à 103 ; de même la Nouvelle-Galles a pu émettre en 1890 un emprunt 3 0/0 à 98. Si l’on tient compte de ce que ces fonds sont remboursables à date fixe et de la prime à amortir, leurs cours sont donc aujourd’hui, malgré la crise de 1893, aussi élevés, sinon plus, que ceux des renies françaises.

On le voit, les créanciers de l’Australie ont repris confiance vite et facilement. Peut-être même peut-on dire qu’il est un peu prématuré de capitaliser à 3 pour 100 les fonds publics des colonies. L’ensemble de leurs dettes atteint 5 300 millions de francs ; c’est le total le plus élevé du monde relativement à la population : la dette par tête d’habitant varie, en Australie, de 1 000 francs en Victoria, à 1 800 au Queensland ; elle est de 1 300 francs en moyenne, alors que le chiffre correspondant n’est que de 800 en France, et notre pays est cependant le plus endetté de l’Europe. Sans doute, les emprunts des colonies n’ont pas été contractés, comme beaucoup des nôtres, pour réparer les désastres d’une guerre et pourvoir à la sécurité militaire du pays : les trois cinquièmes, notamment, ont été consacrés à la construction des chemins de fer, et la recette nette de ceux-ci fournissait, en 1892-93, 90 des 209 millions d’arrérages que les gouvernemens avaient à payer. D’autre part, la baisse générale de l’intérêt a aidé à la hausse des fonds australiens, et si on compare leurs cours à ceux des Consolidés anglais, on voit qu’ils sont relativement plutôt moins élevés qu’en 1889. Néanmoins le chiffre des dettes australiennes est colossal, et il est à craindre que les gouvernans de ces pays, tentés par le bas taux de l’intérêt, ne recommencent à emprunter, comme l’ont déjà fait la Nouvelle-Galles du Sud et la Nouvelle-Zélande. Les impôts sont très lourds en Australie et peu susceptibles d’être augmentés sans inconvéniens ; tous les grands travaux publics vraiment utiles sont faits dans la plupart des colonies, et les fonds qu’elles cherchent à se procurer risquent d’être employés à des expériences sociales plus ou moins aventureuses. L’ensemble de cette situation semble justifier à peine le taux actuel de leur crédit.

Si les capitalistes ont vite repris confiance dans l’Australie, il n’en a pas été de même des immigrans. Ceux-ci étaient arrivés en très grandes quantités jusqu’à ces dernières années. De 1881 à 1890, l’Australie avait encore gagné 386 000 habitans par l’excédent de l’immigration sur l’émigration. C’étaient presque exclusivement la Nouvelle-Galles, Victoria et le Queensland qui avaient profité de ce mouvement : les parts respectives de ces trois colonies étaient de 164 000, de 112 000 et de 101 000. Au contraire, l’Australie du Sud avait perdu 17 100 habitans, la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande étaient restées presque stationnaires. En 1891, les arrivées en Australasie dépassèrent encore les départs de 39 000 dont 20 000 en Nouvelle-Galles ; mais en 1892, cet excédent tomba brusquement à 6 930 et resta à peu près stationnaire à 8 224 l’année suivante. Comme les statistiques des départs sont toujours, d’après les documens officiels eux-mêmes, défectueuses et les chiffres donnés inférieurs à la vérité, il a dû y avoir perte sèche pour ces deux années. Cette perte est officiellement constatée pour Victoria (12 000 départs de plus que d’arrivées en 1892, et 13 000 en 1894) ; mais la Nouvelle-Zélande était en notable progrès, gagnant 10 000 âmes en 1893, parce qu’elle échappait à la crise et recevait beaucoup d’Australiens. L’Australie de l’Ouest, où l’on venait de découvrir des mines d’or, gagnait de même 5 000 habitans. C’est elle seule qui maintient aujourd’hui un courant d’immigration vers l’Australasie : depuis trois ans, en effet, le mouvement n’a guère repris : dans le premier semestre de 1896, 5 000 personnes seulement ont quitté le Royaume-Uni pour se rendre aux antipodes : or, c’est presque exclusivement en Angleterre que se recrutent les colons de l’Australie : de 1881 à 1890, 40 000 personnes quittaient chaque année les Iles Britanniques pour s’y rendre. D’autre part, les départs continuent à être nombreux et s’étendent à toutes les colonies : en 1895, la Nouvelle-Zélande a de nouveau perdu des habitans comme elle l’avait fait de 1888 à 1891.

Malgré ces côtés défavorables, les immenses ressources de l’Australie permettent d’espérer qu’elle surmontera définitivement l’effet de cette crise. Par une heureuse chance, les mines de l’ouest ont été découvertes au moment précis où chancelait la prospérité des grandes colonies de l’est, et ont retenu sur l’Australie l’attention du monde : la fortune n’a pas voulu abandonner tout à fait ce pays qu’elle avait tant gâté. D’ailleurs, la crise a permis aux colons de montrer qu’ils avaient en eux-mêmes de grandes réserves d’énergie et d’initiative. Voyant diminuer les gains qu’ils tiraient de leurs anciennes industries, comme la laine, ils ne se sont pas découragés ; ils en ont cherché de nouvelles ; et c’est au plus fort de l’ébranlement financier que la colonie de Victoria a commencé d’exporter sur une grande échelle des viandes congelées, du beurre, des fromages. Pour que la prospérité leur revînt, il faudrait seulement que ses habitans montrassent un peu de sagesse et cessassent de se croire destinés à guider le monde dans les voies de la rénovation sociale ; il faudrait aussi qu’ils fussent convaincus que certaines lois économiques, celles-là surtout qui concernent le crédit et la monnaie, sont aussi immuables et universelles que les lois physiques, et que les pays neufs ne peuvent pas, plus que les vieilles contrées, les violer impunément. Si la crise de 1893 avait pu leur apprendre ces vérités, elle aurait peut-être été un bienfait. De toutes manières l’ère des booms, des spéculations désordonnées, est aujourd’hui terminée pour l’Australasie. Il ne dépend que de ses colons qu’une immigration d’hommes et de capitaux aussi nombreuse, mais plus saine, que celle qui s’y est précipitée naguère s’y porte de nouveau pour développer les vastes ressources inexploitées qu’elle renferme encore.


PIERRE LEROY-BEAULIEU.

  1. Voir la Revue des 1er juin et 1er août.
  2. D’après le New Zealand official Year Book.
  3. Les chiffres que nous donnons pour le commerce australasien sont ceux du commerce extérieur seulement, c’est-à-dire du commerce avec les possessions britanniques en dehors de l’Australasie et les pays étrangers. Les importations et exportations intercoloniales n’y sont pas comprises. Pour juger de l’énorme importance relative du commerce de l’Australie, il faut se souvenir que celui de l’Angleterre était à la même date de 19 milliards et demi, et celui de la France de 12 milliards seulement, quoique ces pays fussent dix fois plus peuplés. Depuis 1891, les échanges des colonies australiennes ont quelque peu fléchi, les importations surtout, à cause de la crise économique.