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L’Autriche dans la guerre de Hongrie

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Anonyme
L’Autriche dans la guerre de Hongrie
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 6 (p. 957-960).


Esquisse de la guerre de Hongry en 1848 et 1849. — Il n’est point de gouvernement qui depuis deux ans ait été mis à de plus rudes épreuves que celui de l’Autriche. Attaqué successivement à Vienne, à Milan, à Prague et à Pesth, en butte à la guerre civile et à la guerre étrangère, il a plus que jamais mérité ce surnom d’heureux, felix Austria, qu’il tient de son passé. Heureuse Autriche, en effet, d’avoir su trouver de nouveaux élémens de durée jusque dans les agitations où elle était menacée de périr ! Il y avait dans le sol du vieil empire, à côté de beaucoup d’élémens de discorde, d’autres élémens de cohésion plus forts, que M. de Metternich avait aperçus et dont ses successeurs devaient profiter, aux jours du péril. Tous les peuples de l’Autriche n’étaient pas hostiles au cabinet de Vienne ; quelques-uns au contraire lui demandaient son appui ; il a su les retenir attachés autour de lui, tout en maintenant très haut la tradition impériale, mesurant ses concessions au risque d’éprouver des -revers, mais triomphant à la fin des difficultés les plus menaçantes et reprenant au dehors comme au dedans toute la fierté qui convient aux puissances de premier ordre. Il serait curieux de rechercher l’histoire du cabinet de Vienne durant ces deux années si pleines d’événemens et de montrer combien il a dû dépenser d’activité et de prudence pour faire face au danger. Peut-être oserons-nous l’entreprendre, quand l’Autriche sera tout-à-fait sortie de la crise présente, et que ses actes ayant produit leurs conséquences pourront être jugés avec plus de précision.

En attendant, nous accueillerons toujours avec empressement les publications qui auront pour objet de les mettre en lumière, et dès à présent nous croyons devoir une mention spéciale à l’Esquisse semi-officielle de la guerre de Hongrie, tracée par un auteur anonyme dans l’Almanach militaire autrichien.

Il est impossible de ne point reconnaître le caractère calme, l’esprit d’équité et le ton impartial qui règnent dans ce récit. D’une part, l’auteur a traité quelques-uns des chefs ennemis avec générosité ; de l’autre, il n’a point dissimulé les fautes commises dans la première partie de la guerre par les généraux autrichiens. Tout en rendant justice aux qualités civiques du prince Windischgraetz, on est forcé de convenir que ses fautes ont compromis le succès de la première campagne. Ces qualités mêmes, qui sont celles d’un grand seigneur des temps passés, l’empêchaient d’être propre à commander dans une guerre civile, au milieu de tant d’intérêts et de passions à concilier. La mission donnée au prince Windischgraetz exigeait un esprit de transaction qui était incompatible avec ses antécédens et son caractère. C’est ainsi, par exemple, que, dès le commencement de la lutte, il s’est mis en désaccord avec l’homme qui était le plus capable de servir grandement la politique autrichienne en Hongrie, le ban Jellachich, dont la popularité était immense et servait à réunir autour de l’empereur toutes les populations slaves de l’empire. Le gouvernement autrichien a compris lui-même que le maréchal Windischgraetz, malgré d’autres mérites, n’était point l’homme de la situation.

L’écrivain militaire ne raconte point que le prince Windischgraetz joignit à ses torts celui d’entrer en négociation avec quelques-uns des chefs de l’aristocratie magyare auxquels il supposait du dévouement pour l’Autriche, par la raison qu’ils se montraient hostiles aux Slaves ; mais le publiciste quasi-officiel ne craint point de critiquer, autant que les lenteurs du général en chef, le système d’éparpillement suivi par lui pour l’occupation de la Theiss. Ce système, dit-il, a contribué essentiellement à amener la catastrophe finale.

Le choix du général Welden, qui succéda au prince Windischgraetz, n’était pas de nature à relever la fortune de l’empire. Le général Welden, homme de dévouement, n’avait accepté le commandement que par esprit de sacrifice. Le mal était fait ; l’insurrection était victorieuse, et l’Autriche ne pouvait plus se sauver que par un effort surhumain ou par le concours d’une force étrangère. D’une part, elle recourut à la Russie, qui ne refusa point de venir à son aide, ayant elle-même des précautions à prendre pour empêcher l’insurrection de s’étendre chez elle, et heureuse d’ailleurs d’avoir l’occasion d’exercer au dehors une grande influence. D’autre part, le commandement de l’armée autrichienne fut confié à un général d’une extrême énergie et d’une inflexible volonté, le feldzeugmestre Haynau.

Il s’agissait beaucoup moins qu’au commencement de la guerre de tenir réunis en un seul faisceau les peuples alliés de l’Autriche ; il ne pouvait plus être question que de se battre avec vigueur, et d’aller droit à l’ennemi. C’est le mérite que l’historien de la guerre de Hongrie reconnaît avant tout autre au général Haynau. L’esprit d’initiative était d’ailleurs fortifié en lui par des connaissances militaires très distinguées.

L’Autriche avait à sa disposition plusieurs généraux résolus et brillans. Il n’en était point de plus brave que Schlik, vrai type du batailleur par sa physionomie comme par sa témérité même. Des qualités analogues se montraient réunies dans Jellachich aux allures les plus chevaleresques et à un esprit d’une haute portée. Schlik ne paraissait pas avoir l’ambition du commandement en chef. Jellachich ne professait point le même désintéressement ; mais le cabinet craignait de donner trop d’influence aux Slaves en le plaçant à la tête de l’armée. Le choix du général Haynau entrait davantage dans les vues du gouvernement, et lui donnait des garanties suffisantes de fermeté et de hardiesse. En effet, du moment où les Russes sont entrés en ligne et que le général Haynau s’est senti libre de ses mouvemens, il a conduit les affaires avec une vigueur que l’armée impériale n’avait point encore montrée dans la guerre de Hongrie. Il semblait animé de la pensée très honorable de dérober le plus souvent possible aux alliés de l’Autriche les occasions de se battre. Rien de plus naturel dans la situation où se trouvait l’empire. L’armée autrichienne devait être préoccupée de rechercher la plus grande part du péril, et c’est la pensée de ce devoir qui semblait exalter le général Haynau. Ses manœuvres rapides à la poursuite du corps de Dembinski, de Pesth sur Szégédin, et de Szégédin sur Témesvar, ont décidé, on peut le dire, du sort de la campagne.

L’auteur de l’Esquisse de la Guerre de Hongrie a signalé ce trait principal de la seconde phase de la guerre, en essayant de déterminer la part qui doit revenir à l’armée russe dans le dénouement. Il constate que les deux commandans généraux sont demeurés indépendans l’un de l’autre, et qu’ils ont agi d’après des principes différens. Le jugement qu’il porte sur l’un et l’autre n’est point sans intérêt. « Écraser, dit-il, l’insurrection par les masses imposantes qu’il a mises sur pied, combiner leur emploi sur les points stratégiques importans, de manière à paralyser la résistance, et achever ainsi la guerre sans grande effusion de sang, telle est la pensée dominante du prince de Varsovie. » - « Rechercher l’ennemi, pour donner à l’armée qu’il commande l’occasion de prendre une part efficace et glorieuse à la guerre, tel est le but que poursuit le baron de Haynau. Des manœuvres sagement combinées, toujours alliées aux soins les plus prévoyans pour l’entretien et la conservation de son armée, caractérisent les opérations du capitaine russe. »

« Ayant devant lui l’élite des troupes insurgées, conduites par un chef habile, le prince Paskewicz sait tenir compte des mésintelligences qui règnent entre ce dernier et les autres chefs insurgés, et les utiliser pour arriver au résultat désiré. En attaquant avec hardiesse l’armée insurgée qu’il a devant lui, le général autrichien n’ignore pas qu’elle est à peine organisée et sans discipline et conduite de plus par un chef brave, mais ignorant. »

Ainsi la part que l’écrivain militaire attribue à l’armée russe est principalement diplomatique. L’action appartient presque exclusivement aux généraux autrichiens, si ce n’est en Transylvanie, où le général Lüders regagne assez rapidement sur Bem le terrain que Puchner avait perdu. Il ne nous en coûte nullement de reconnaître le mérite que les généraux autrichiens ont déployé dans cette seconde période de la guerre de Hongrie. L’Autriche s’est en un sens rapprochée de l’Occident. Elle a essayé du régime constitutionnel, et, bien que ce premier essai ait été interrompu par la guerre de Hongrie, les ministres autrichiens n’ont point dit qu’ils repoussaient systématiquement le principe. Aussi bien il s’agit moins aujourd’hui en Autriche d’une constitution centrale que des franchises des provinces. Que les provinces soient d’abord organisées conformément aux traditions des divers peuples de l’empire, voilà l’unique question du moment, la plus grave, celle qui a le privilège d’intéresser le plus vivement tous les esprits, à Vienne comme à Prague, à Pesth ou à Agram. Or les états provinciaux ne sont point une nouveauté en Autriche. Avant les révolutions actuelles, ils avaient un prodigieux développement en Hongrie, eu Transylvanie, en Croatie ; ils tendaient à renaître en Bohème. Sans se prêter beaucoup à ce mouvement, M. de Metternich l’envisageait comme une de ces nécessités qui allaient devenir irrésistibles. L’auteur autrichien d’un livre qui fut très favorablement accueilli au dedans et au dehors, l’Autriche et son avenir, exaltait le système des états provinciaux, et y voyait la force et le salut de l’empire. C’est aujourd’hui une cause gagnée. Avant d’arriver à une organisation pleinement satisfaisante, on sera sans doute condamné à des essais infructueux, on éprouvera quelques embarras pour diviser convenablement les provinces ; mais les populations de l’empire, tout en laissant éclater çà et là par momens des signes d’impatience, attendent avec espoir, et elles savent bien que le gouvernement ne peut ni ne veut les ramener au régime ancien.

L’Autriche ne peut donc plus être rangée parmi les états absolutistes. Quoi qu’il advienne, nous pensons que la France ne doit pas perdre de vue la position nouvelle que la question d’Orient d’un côté et celle d’Allemagne de l’autre font à cet empire. Le cabinet de Vienne est, sauf les circonstances exceptionnelles, un allié à la fois pour quiconque croira prudent de tempérer le progrès de la Russie sur le Danube et pour tous ceux qui n’ont pas intérêt à ce que l’Allemagne se centralise sur un seul point. Les peuples de l’Autriche pris individuellement sont à cet égard dans les mêmes vues que le gouvernement lui-même. Cette idée n’est donc point une simple théorie ; c’est une force réelle, dont chacun peut dès à présent apprécier l’action. Cet état de choses offre à la France, nous le croyons, de grandes ressources pour sa politique sur le Rhin et sur le Danube.