L’Aventure de Jacqueline/1/6

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L’Aventure de Jacqueline (ré-édition d’Amitié allemande) (1914)
M. Vermot (p. 28-37).



VI


Dès que la présence de Schwartzmann à Paris fut connue, les visites affluèrent à l’Hôtel Continental. De riches compatriotes l’invitèrent, il fut convié à un dîner à l’ambassade d’Allemagne, et un directeur de théâtre parisien, qui avait en répétition l’adaptation d’une œuvre de Hans, entraîna l’écrivain dans les milieux artistiques afin de promener son auteur étranger comme une réclame vivante de la pièce qu’il allait représenter.

Schwartzmann se laissait conduire, avec sa passivité complaisante de colosse imperturbable. Néanmoins, il se réservait toujours un moment dans la journée afin de gratifier les Bertin d’une visite quotidienne. Avec une invariable fidélité, Hans se présentait boulevard Haussmann, à moins qu’il n’allât surprendre Aimé à son magasin. Les invitations flatteuses, les plaisirs divers, les Allemands retrouvés à Paris ne parvenaient point à distraire Hans de la prédilection qu’il marquait à ses amis Français.

Il ne se lassait pas de bavarder avec René, à l’atelier, dans la pénombre du crépuscule ; ou de regarder curieusement M. Bertin évoluer à travers son magasin, parmi les clientes empanachées ; ou encore, de descendre lentement la rue de la Paix, accompagné de Jacqueline ; savourant la jouissance d’avancer, au milieu de ce décor luxueux, aux côtés d’une jolie fille élégante que chaque passant lui enviait une seconde.

Cet engouement que manifestait l’illustre Schwartzmann chatouillait la vanité des Bertin.

« Mes enfants se préparent de belles relations », se disait le modiste.

« Hans m’a conservé toute son affection ! » pensait René, avec le léger remords de n’avoir pas payé de retour un ami si dévoué.

« Il me fait la cour », songeait Jacqueline, enivrée d’orgueil intime.

Quant à Michel, son antipathie exacerbée se soulageait sous forme d’humour bourru. Il s’était écrié, parlant de l’Allemand : « Sapristi ! Je crois que cet être-là est de la nature des cors : plus on en souffre, plus ils sont tenaces. » Et il accueillait Hans avec une politesse distante.

Un soir que Schwartzmann avait dîné chez Aimé Bertin ainsi que les Fischer, René, attendri, ne put s’empêcher de remercier l’écrivain de ne point délaisser ses amis, malgré les connaissances nombreuses qui eussent voulu l’accaparer. Hans répondit gravement :

— C’est justement parce que je rencontre chez vous ce que les autres ne m’ont pas donné : un foyer ami où je puis m’asseoir, sans l’affreuse contrainte d’y rester « l’étranger ». Je suis mêlé à votre vie privée ; et il me semble que je sois un peu votre parent en voyant un frère et une sœur, un père et ses enfants se serrer, pour me laisser une place à côté d’eux…

Et il murmura, en adressant à Hermann Fischer un sourire bizarre :

Eine französische familie !…

Puis, se tournant vers les Bertin, il conclut :

— Vous êtes ma famille française.

Quelques jours avant de quitter Paris, Hermann Fischer manifesta le désir d’assister à des expériences d’aviation.

Un dimanche, escorté de sa sœur et de Hans, il vint à l’improviste chez les Bertin pour leur proposer une promenade à l’aérodrome de Buc. Le modiste était seul. Il accepta d’accompagner les Fischer, puis, ajouta :

— Il faut que j’envoie prévenir mes enfants… Jacqueline et René sont à l’atelier, mon fils y travaille, je crois.

— Je vais les chercher, dit Schwartzmann. Partez avec mes amis : nous vous rejoindrons.

L’écrivain se fit conduire rue du Luxembourg.

La porte de l’atelier était encore entrebâillée, trahissant les habitudes négligentes de René : Hans médita un moment devant cette porte mi-close, car c’était un homme réfléchi auquel le spectacle des choses les plus superficielles inspirait des pensées profondes : cette tournure d’esprit est commune aux philosophes ; elle l’est également à M. Homais.

Puis, entendant du bruit et des rires, Hans entra dans l’atelier et s’immobilisa sur le seuil, pétrifié par la scène imprévue qui s’offrait à ses regards.

Assises côte à côte, les mains entrelacées, Luce Février et Jacqueline Bertin mariaient leurs voix joyeuses dans un bavardage animé. Debout, à quelques pas des deux jeunes filles, René, souriant, les écoutait tout en donnant des petits coups d’arrosoir sur une forme de glaise emmaillotée de linges mouillés.

Hans se sentit intimement choqué de voir le sculpteur tolérer une familiarité aussi scandaleuse entre sa propre sœur et son modèle, cette jeune actrice équivoque qui s’intéressait si tendrement à René.

Le visage de Schwartzmann exprimait une telle incertitude, qu’en l’apercevant, René comprit tout de suite le malentendu. Et tandis que Jacqueline, poussant un léger cri, s’exclamait :

— Oh ! J’ai eu peur… Je croyais que c’était papa. Nous sommes très imprudents !

René se confia franchement à son ami. Il lui conta de quelle manière il avait connu Luce ; le projet qu’ils avaient formé ; l’opposition devinée de M. Bertin ; et leurs relations présentes ; les visites de Jacqueline, qui rencontrait parfois Luce à l’atelier sans que le modiste s’en doutât.

Les jeunes filles s’étant un peu éloignées d’eux, René en profita pour continuer à voix basse :

— Cela peut étonner — n’est-ce pas, Hans ? — ces amours si sages chez des gens si libres… Aucun obstacle, nul préjugé ne nous défendent contre nos vingt ans. Elle est chaste, mais je sais qu’elle m’aime… qu’elle céderait sans doute, si j’étais pressant… Eh bien ! aux heures insidieuses où la tentation m’enfièvre, lorsque je me penche sur son visage pour goûter enfin ma joie, je n’ai qu’à voir ses prunelles si pures et si loyales m’envelopper d’une affection intense… Et je sens que je serais incapable de salir ce bonheur douloureux et doux qui nous attache l’un à l’autre, — ainsi que des forçats, ligotés deux à deux, qui se caressent du regard sans pouvoir bouger… Ça fait très mal d’aimer pour de bon, mon cher Hans !

René reprit, d’un accent plus ferme :

— Je ne vous demande pas de me garder le secret auprès de mon père ?

— Oh ! mon cher…

Schwartzmann protestait du geste. Puis, changeant brusquement d’entretien, il parla de l’excursion à Buc. À la grande stupeur de l’écrivain, René et Jacqueline parurent consternés.

Quel dommage que cela tombe juste aujourd’hui ! gémit la jeune fille.

— C’est à cause de l’Arpète ! continua René.

La mine interloquée de Schwartzmann divertit follement Luce Février. Surmontant l’aversion qu’il lui inspirait, la comédienne lui adressa la parole, expliquant :

— Mme Lafaille a téléphoné hier à René qu’elle passerait ici cet après-midi avec son architecte… De l’entrevue, va dépendre la commande de la figure qui décorera la chapelle funéraire de Jean Lafaille. René l’obtiendra-t-il ?… Vous comprenez : nous sommes trop anxieux de savoir, pour quitter l’atelier aujourd’hui !

Jacqueline, se rapprochant, intervint doucement :

— Mais, je peux accompagner M. Schwartzmann, moi… Si René est libre assez tôt, il n’aura qu’à se rendre à l’aérodrome pour nous apprendre le résultat de la visite… Or, rien ne me force à rester ici : seule, la présence de mon frère est indispensable.

René considéra sa sœur avec une amertume mélancolique : comment, elle le quittait sans hésitation à l’instant décisif où elle le sentait trépidant d’impatience, d’espoir et d’appréhension. Elle, qui d’habitude, vibrait à l’unisson des sentiments fraternels… Cette défection inattendue affligeait exagérément le jeune homme : c’est une déception cruelle de constater que — si sûre que soit une affection — on n’est jamais aimé comme on pensait l’être. Il eut soudain la perception exacte des choses : Jacqueline obéissait au désir de suivre Schwartzmann : cette course à Buc, c’était un tête-à-tête d’une heure en auto… Voilà ce qui la tentait.

René se dit : « Décidément, il l’a conquise ! »

Une seconde, il fut mordu par cette âpre jalousie de mâle que connaissent les grands frères ou les pères très jeunes dès qu’un homme courtise l’enfant qu’ils ont élevée. Ensuite, dominant son malaise, René murmura avec résignation :

— En effet, rien ne te force à rester… Eh bien ! c’est entendu : j’irai vous retrouver, si j’en ai le temps.

À son tour, Jacqueline comprit. Elle s’excusa silencieusement, d’un regard expressif. Ce regard signifiait : « Oui, je sais. Je te fais de la peine et je mérite tes reproches… J’aurais dû être auprès de toi tout à l’heure, pour applaudir à la réussite ou te consoler de ta déconvenue. J’ai tort de partir, mais ce n’est pas ma faute : quelque chose de plus fort m’entraîne… Entre Luce ou moi, n’est-ce pas moi que tu laisserais ? »

Et resté seul avec Luce, René sembla répondre à la pensée de sa sœur quand, prenant la tête de son amie entre ses mains souples de statuaire, il dit d’un air pensif :

— La vraie, l’unique famille, c’est l’alliance d’un homme et d’une femme qui se sont choisis librement, comme nous, en n’obéissant qu’à la loi sentimentale ; et qui s’aiment par-dessus tout, plus que leurs parents, plus que leurs enfants… Il n’y a que cette union-là qui compte, parce que c’est la seule sur laquelle on puisse compter. Le reste… Ce qu’on appelle ordinairement : la famille… C’est l’association provisoire de gens que le hasard a fait naître sous le même toit, que la vie disperse à tous les vents ; et qui s’aiment, se séparent ou se rapprochent, avec l’indifférence banale d’une fournée de voyageurs qui se rencontrent à table d’hôte…

Tandis que sa conduite suggérait ces réflexions moroses à son frère, Jacqueline se pelotonnait à la gauche de Hans Schwartzmann dans l’auto qui roulait sur l’avenue de Versailles.

Elle était très fière de sortir avec l’écrivain. Éprouvant cette crainte de soi-même qui est la maladie de l’adolescence, la jeune fille s’enhardissait à songer : « Il peut me comparer aux conquêtes de marque ; sa situation lui permet d’approcher les femmes les plus fascinantes, les grandes actrices, les mondaines notoires ; et c’est quand même moi qu’il préfère… »

Ainsi Jacqueline prenait conscience de la séduction de ses vingt ans et elle en était naïvement reconnaissante à celui qui lui procurait cette joie. C’est ce sentiment si fréquent et si féminin qui explique le succès obtenu auprès des toutes jeunes filles par les hommes d’un certain âge, surtout s’ils occupent une position brillante.

Troublée d’être absolument seule avec lui pour la première fois, Jacqueline affectait de ne point sentir que l’écrivain avait glissé une main derrière sa taille, la pressant contre lui. Elle considérait le visage de Hans, dont le profil régulier, se découpait dans l’encadrement de la portière : son front bombé, très découvert, lui donnait une expression d’énergie têtue ; son nez court, sa chair rose et son menton gras décelaient l’homme du Nord ; son regard pâle, abrité sous le verre du lorgnon, reflétait une sorte de lassitude désabusée.

Jacqueline, que cette gravité morne déconcertait, interrogea soudain :

— Pourquoi êtes-vous toujours triste ?

Schwartzmann faillit sourire : on confondait si souvent sa froideur impassible avec la réserve d’une souffrance hautaine, alors qu’il était parfaitement heureux depuis que le destin lui devenait favorable !

Mais sachant que la mélancolie plaît aux femmes, il répliqua de sa voix profonde :

— Il est dans la nature de l’homme qui a voulu dominer le monde de ne jamais connaître le bonheur. La faculté d’être gai m’a été refusée tandis que le ciel m’accordait l’ambition. Ah ! c’est aux êtres de mon espèce que s’applique le beau poème de notre grand Berger…

Et il récita, en allemand :


« Mes amis, il vous est arrivé peut-être de fixer sur le soleil un regard, soudain abaissé : mais il restait dans votre œil comme une tâche livide, qui longtemps vous suivait partout.

« C’est ce que j’ai éprouvé : j’ai vu la gloire, et je l’ai contemplée d’un regard trop avide… Une tache noire m’est restée depuis dans les yeux.

« Et elle ne me quitte plus, et, sur quelque objet que je fixe ma vue, je la vois s’y poser soudain comme un oiseau de deuil.

« Elle voltigera donc sans cesse entre le bonheur et moi ?…

« Ô mes amis, c’est qu’il faut être un aigle pour contempler impunément le soleil et la gloire ! »

Jacqueline se sentit émue, en vraie petite cérébrale accessible à toutes les jouissances intellectuelles que l’esprit de Hans Schwartzmann était donc attirant ! Que sa voix prenait des inflexions harmonieuses, dès qu’il parlait dans sa langue ! Elle fixa sur l’écrivain des prunelles admiratives.

Hans, se devinant à la minute propice, l’attira sur sa poitrine sans rencontrer de résistance ; ses lèvres gourmandes commencèrent de fourrager les boucles blondes qui frisottaient au-dessus de l’oreille menue, puis baisèrent les paupières closes. Jacqueline frissonnait voluptueusement, au chatouillement des longues moustaches. Elle s’abandonnait à un sentiment inconnu.

C’était son premier flirt. Jusqu’ici, la jeune fille avait vécu dans un isolement relatif : élevée au couvent le plus aristocratique de Paris, elle n’avait jamais fréquenté la famille de ses petites camarades ; elle se souvenait encore de la manière dédaigneuse dont la mère d’une élève — duchesse de l’Empire — avait dit un jour, au parloir, en toisant la compagne de sa fillette : « Ah ! oui… C’est la fille de Bertin, modes et fourrures… » Cette grande dame méprisait l’enfant de son modiste, auquel, d’ailleurs, elle oubliait souvent de payer ses factures.

Quant aux amis de son frère, Jacqueline les connaissait peu : c’étaient, pour la plupart des artistes qui, certes, avaient trop d’esprit pour s’imaginer déchoir en frayant avec un commerçant ; mais qui s’étaient obstinés à refuser les invitations de M. Bertin, craignant de s’embêter terriblement dans ce milieu bourgeois.

La jeune fille n’avait jamais eu que les relations de son père : des industriels, des banquiers, des joailliers, qui trouvaient Mlle Bertin poseuse parce qu’elle était trop lettrée pour eux.

Pouvait-elle rester insensible lorsque le premier homme qui semblât s’éprendre d’elle était précisément un illustre écrivain dont elle avait dévoré toutes les productions ? Qu’importait son origine : n’était-il point un être d’exception ? Jacqueline eût estimé stupide d’assimiler cet homme intelligent et affiné à Hermann et à Caroline Fischer… Ah ! ceux-là, par exemple, elle était enchantée de les décréter insupportables, balourds, déplaisants, choquants d’incompréhension, étrangers en un mot ; ainsi Jacqueline parvenait-elle à concilier son opinion passée avec son inclination présente, sans avoir l’air de se contredire.

— Où sommes-nous ? questionnait subitement Hans en se penchant vers la portière. Qu’est-ce que ces vilaines rues sales ?

— Je ne sais pas… Ce doit être Sèvres.

— Où se trouve la manufacture… À quel endroit ?

— Ma foi, je l’ignore.

Hans considérait d’un air dégoûté les bicoques grises qui prenaient un aspect désolé sous le ciel pluvieux, le chemin raboteux où l’automobile rebondissait avec des cahots inquiétants.

Il déclara ingénument :

— On m’avait tant vanté les environs de Paris… Ils sont vraiment laids.

Pour comble de chance, ils étaient tombés sur un chauffeur novice qui ne connaissait pas sa route et qui, dès qu’ils furent entrés dans Versailles, se dirigea au petit bonheur en faisant halte tous les dix mètres, pour chercher sa direction. Schwartzmann s’impatientait, agacé par ce wattmann qui errait selon son caprice, oubliant de prendre sa droite, exécutant de brusques virages, dans le désordre de son ignorance. Et Hans regardait Jacqueline, étonné qu’elle ne songeât point à indiquer son chemin au chauffeur. À la fin, il interrogea :

— Cette chose, là-bas, au bout de cette grande avenue… N’est-ce pas le château ?

— Peut-être bien.

— Comment : vous ne le reconnaissez pas ?

— Dame ! C’est la première fois que je viens à Versailles, riposta tranquillement Jacqueline.

L’Allemand restait béant de surprise. Jacqueline dit en riant :

— Je n’ai jamais visité tant de monuments, de musées et de palais que depuis que je vous accompagne dans vos sorties… Il n’y a pas plus indifférente à ses richesses historiques qu’une vraie Parisienne : nous n’affichons pas notre culte des souvenirs à la manière des parvenus, qui achètent leurs portraits d’ancêtres.

Hans s’exclamait avec stupeur :

— Vous n’avez jamais vu le château de Versailles !… Versailles où fut couronné l’Empereur…

— L’empereur !… Quel empereur ?… Napoléon ?

Jacqueline, brusquement froissée par cette gaffe brutale, avait la présence d’esprit de feindre ironiquement d’avoir oublié les ennuyeuses leçons du couvent. Ses grands yeux gris se posèrent sur Schwartzmann avec une telle candeur que l’écrivain, dupe de la supercherie, pensa que la jeune fille possédait plus de culture littéraire que d’instruction réelle.

Jacqueline songea : « Il y a cinq minutes, je m’extasiais sur la perfection de sa parole et, pourtant, c’est cette même voix qui vient de me blesser ». Puis, elle ajouta : « Ce n’est pas sa faute. Nous appartenons à des religions différentes : ses dieux ne sont pas les miens. Moi, on m’a appris à dire mes oraisons à voix basse ; mais lui, il prie à tue-tête comme les muezzins. »

Depuis un moment, la route était sillonnée d’autos et de véhicules de toutes sortes qui filaient dans la même direction. Au fur et à mesure que l’on avançait, le mouvement s’accentuait.

— Nous ne retrouverons jamais papa, au milieu de cette cohue, remarqua Jacqueline.

Lorsqu’on passa l’aqueduc de Buc, Schwartzmann poussa une exclamation de contentement : le paysage entrevu entre les hautes arches lui agréait enfin.

Puis, on aperçut au loin les tribunes roses de l’aérodrome Blériot, les plateaux d’herbe rase où grouillaient une multitude de spectateurs. Dès que l’on approcha, Jacqueline, qui détestait la foule, fut rebutée à la vue de ce monde. Pour un peu, elle eût demandé à s’en retourner.

— Descendons, proposa Hans, voyant que l’auto, bloquée, ne pouvait aller plus avant.

Ils durent se glisser malaisément parmi des jambes traîtreusement avancées, des bras pointus aux coudes saillants qui leur disputaient le passage, opposant une résistance sournoise de mauvaises bêtes humaines.

Jacqueline, incommodée, un peu maussade, se serrait contre son compagnon. Elle gémit :

— J’ai froid.

Cinglée par l’air vif qui lui glaçait le bout du nez et le lobe des oreilles.

Schwartzmann, assurant son binocle, regardait vers le ciel où trois appareils étaient en train d’évoluer. Le ronflement des moteurs se percevait ainsi qu’une formidable crécelle.

Jacqueline, qui avait oublié son frère tant qu’elle s’amusait, se mit à penser soudainement à René parce que la populace qui s’agitait autour d’elle, le froid de cette journée pluvieuse et le dépit de voir Hans se désintéresser d’elle momentanément, l’imprégnait d’une détresse obscure qui l’attendrissait.

— Regardez ! disait Schwartzmann.

Jacqueline, presque aussi myope que Hans, mais ne portant pas de lorgnon par coquetterie, avait beau s’efforcer de distinguer quelque chose : dans cet espace immense où une ligne à peine plus grise indiquait l’horizon, ces vagues objets noirs et blancs qui montaient et descendaient, d’un vol indécis, l’émouvaient peu d’être si semblables à quelque oiseau véritable. Comment se représenter qu’il y avait un homme, là dedans ?

Les vociférations du public agaçaient les nerfs de Jacqueline, elle avait l’impression de se trouver dans une fête foraine, insensible à la grandeur du spectacle. Et la jeune fille, reprise par son affection fraternelle, songeait :

« Mme Lafaille doit être arrivée, à présent… Qu’est-ce qu’elle pense ?… Que lui dit-elle ?… Mon Dieu ! Si j’avais su, je serais restée avec eux… J’ai hâte d’être fixée, maintenant… Et je m’ennuie, près de cet homme qui regarde en l’air. »

Là-haut, un aviateur exécutait une série d’exploits hardis ; décrivant des virages impressionnants, se retournant dans une série de vols renversés ; semblant défier l’accident toujours possible qui l’écraserait peut-être un jour sur le sol d’une plaine, tel un pigeon fracassé par un coup de fusil.

La foule s’enthousiasmait. Malgré lui, Schwartzmann poussa un cri d’admiration :

— Quelle audace !… Et quel courage !

Il corrigea d’ailleurs son exclamation, en observant froidement :

— Ce qui fait la réputation des Français, ce n’est pas la supériorité de leurs appareils — les nôtres leur sont comparables — mais c’est la témérité folle de ces hommes qui jouent avec la mort, comme avec un cerf-volant… Et qu’est-ce que la bravoure individuelle, à notre siècle : un arbre de luxe qui porte peu de fruits !

— Pensez-vous qu’il l’obtiendra ? murmurait Jacqueline.

— Quoi ?… Le record ?

— Mais non… La commande de l’Arpète, voyons !

Hans lui lança un regard de surprise, interdit qu’elle ne s’occupât point des évolutions du pilote.

— Où peuvent être mon père et vos amis ? poursuivit la jeune fille.

Ses yeux se promenaient sur le public, quêtant un visage familier parmi ces têtes toutes levées, la bouche ouverte, les paupières écarquillées ; ces occiputs rejetés en arrière qui semblaient appeler le torticolis. Tout à coup, Jacqueline s’écria :

— René !… Voici René !

Elle venait d’apercevoir le jeune homme qui les avait reconnus de loin, grâce à la haute stature de Hans Schwartzmann ; et s’efforçait de les rejoindre, fendant la foule compacte.

Sitôt qu’il fut rapproché de sa sœur, René annonça triomphalement :

— Ça y est !… J’ai enlevé ma commande… L’Arpète sera exécuté en bas relief sur le sarcophage…

Jacqueline lui sauta au cou. Puis, les questions et les réponses se succédèrent sans aucune suite. René narrait son entrevue avec une volubilité fébrile, le visage resplendissant de la joie du premier succès. Il était galvanisé par cette excitation enthousiaste qui embaume durant un jour l’illusion de nos débuts ; et qui se volatilise dès le lendemain, tel un parfum évaporé.

— Quand commences-tu ton travail ? questionna Jacqueline.

— Le mois prochain, répondit René. Et Mme Lafaille m’offre un séjour en Riviera… Car, c’est à Nice — la ville où Lafaille est né — que seront transportées ses cendres… Le mausolée sera édifié au cimetière de l’ancien château… Mme Lafaille forme des projets somptueux ; elle fera venir le marbre d’Italie et songe déjà à conférer avec ses horticulteurs du jardin de fleurs rares qui entourera la chapelle.

— Je vous adresse mes sincères félicitations, dit Hans Schwartzmann.

— N’est-ce pas : c’est une vraie victoire ! cria René.

— Oh ! oui… Hein ! fit quelqu’un, près du jeune homme.

Le sculpteur dévisagea d’un air ahuri cet inconnu qui s’associait inopinément à sa joie. Mais l’autre continuait :

— Il a bouclé la boucle, comme Pégoud !

Et René comprit sa méprise. Alors, il éprouva le même sentiment que sa sœur : le bonheur égoïste de la première chance lui inspira le besoin de s’isoler, de ressasser l’heureuse nouvelle à l’abri de cette réjouissance populaire qui acclamait le dieu Progrès. Il proposa :

— Si nous nous en allions ?… Mon père serait introuvable, dans cette marée humaine. J’ai déjà eu la bonne fortune de vous apercevoir : et vous n’êtes qu’à l’entrée de l’aérodrome.

Hans et Jacqueline acceptèrent. Ils n’avaient que dix mètres à franchir pour rejoindre leur automobile ; mais la route était tellement encombrée que l’entreprise s’annonçait difficile.

Schwartzmann passa le premier, écartant avec une douceur ferme ceux qui stationnaient devant lui ; et les badauds se rangeaient prudemment à l’aspect de ce colosse imposant. Soudain, Hans fut arrêté par une famille de bicyclistes — le père portant un gosse sur ses épaules, la mère corpulente et cocasse dans sa petite culotte rebondie ; et trois garçonnets décidés qui encombraient le chemin avec leurs bécanes. — Schwartzmann tenta de séparer ce groupe ; on lui opposa les guidons et les pneus, en guise de boucliers. Agacé, Hans ordonna :

— Rangez-vous !

Et bouscula un peu vivement l’un des gamins, qui se laissa tomber par terre en poussant des hurlements :

— Papa !… Il m’a renversé !

— Vous êtes un petit menteur ! cria Hans Schwartzmann.

Dans sa colère, il avait négligé sa prononciation. Son accent le trahit. Il y eut des murmures :

— C’est un Alboche !

Ça se croit tout permis parce que ça porte de la fourrure à sa pelisse !

L’assistance révélait qu’elle était composée de patriotes et de démocrates.

— Il a brutalisé mon enfant !

— Sale Prussien, va !

— Il ne sera pas si fier quand nos aéroplanes iront jeter des bombes sur Berlin.

Impassible et dédaigneux, Hans s’efforçait d’avancer. Il vit avec plaisir Jacqueline se glisser agilement parmi la foule et grimper dans l’auto. Au moment où il parvenait enfin à se dégager, un caillou lancé on ne sut d’où vint s’écraser contre son chapeau avec un bruit mat.

— Gare, Schwartzmann ! s’exclama René.

Exaspéré, le jeune Bertin se hasarda à esquisser quelques coups de canne à droite et à gauche pour protéger son ami. Avec ce public du dimanche, le geste était dangereux. Aussitôt, ils furent menacés par des cyclistes à tête de souteneur, des voyous en chandail et des calicots anémiques qui s’amusaient infiniment. L’altercation dégénérait en bagarre. Des horions furent échangés.

Hans et René profitèrent du désordre de la bousculade pour s’élancer à l’intérieur de l’auto. La voiture démarra, tandis que la foule se massait afin de lui barrer le passage ; mais le chauffeur, qui avait prévu le coup, vira brusquement et fila sur la route de Châteaufort, poursuivi par des huées.

— Je ne vous fais pas de compliments sur la façon dont vos services d’ordre sont organisés.

Ce fut la première phrase que prononça Schwartzmann dès qu’ils furent à l’abri : l’Allemand s’étonnait en constatant combien les Parisiens semblent peu redouter la police.

Puis, ils s’examinèrent. Hans était indemne ; mais René portait à la joue gauche une estafilade qui saignait lentement.

— Oh ! Tu es blessé, gémissait Jacqueline.

Elle l’essuyait avec son mouchoir. Hans voulut l’aider : et leurs doigts se rencontrèrent, à l’instant où ils frôlaient la figure de René, — comme pour symboliser l’union de leur triple amitié.

L’auto reprenait la direction de Paris, après avoir exécuté un vaste crochet.

Chacun savourait en silence la douceur de cette rentrée au crépuscule. On traversait Ville-d’Avray et Saint-Cloud. Des paysages s’entrevoyaient, estompés de grisaille ; une lune jaunâtre commençait à percer une barrière de nuages cotonneux.

— Que s’est-il passé ?… Tu t’es fait mal, mon pauvre petit ?

Schwartzmann avait reconduit ses amis boulevard Haussmann. Et Michel Bertin, qui les accueillait, remarquait tout de suite la blessure de René. Celui-ci, un peu à contre-cœur, lui raconta l’incident de Buc. Le grand-père se tourna vers Schwartzmann et déclara, avec une douceur ambiguë :

— Je suis désolé, Monsieur, que vous ayez souffert aujourd’hui de la mauvaise éducation de notre populace : elle a l’habitude regrettable de manifester ses sentiments avec une spontanéité gênante… On ne lui a pas enseigné notre politesse.

Lorsque Hans fut parti, René lui reprocha :

— Tu n’es pas gentil, grand-père !… Tu as eu l’air d’approuver ces brutes.

— Mais non, mais non ; protestait Michel. Seulement… seulement…

Et le grand-père acheva, avec une grimace de vieux gamin :

— Seulement, moi, ça me réconforte de penser qu’il y a tout de même à Paris des gens que la gloire de Schwartzmann n’ « épate » pas !