L’Encyclopédie/1re édition/BIBLIOTHEQUE

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Texte établi par D’Alembert, Diderot (Tome 2p. 228-240).

BIBLIOTHEQUE, s. f. ce nom est formé de βίϐλος, livre, & de θήκη, theca, repositorium ; ce derniers mot vient de τίθημι, pono, & se dit de tout ce qui sert à serrer quelque chose. Ainsi bibliotheque, selon le sens littéral de ce mot, signifie un lieu destiné pour y mettre des livres. Une bibliotheque est un lieu plus ou moins vaste, avec des tablettes ou des armoires où les livres sont rangés sous différentes classes : nous parlerons de cet ordre à l’article Catalogue.

Outre ce premier sens littéral, on donne aussi le nom de bibliotheque à la collection même des livres. Quelques auteurs ont donné, par extension & par métaphore, le nom de bibliotheque à certains recueils qu’ils ont faits, ou à certaines compilations d’ouvrages. Telles sont la bibliotheque rabbinique, la bibliotheque des auteurs ecclésiastiques, bibliotheca patrum, &c.

C’est en ce dernier sens que les auteurs ecclésiastiques ont donné par excellence le nom de bibliotheque au recueil des livres inspirés, que nous appellons encore aujourd’hui la bible, c’est-à-dire, le livre par excellence. En effet, selon le sentiment des critiques les plus judicieux, il n’y avoit point de livres avant le tems de Moyse, & les Hébreux ne purent avoir de bibliotheque qu’après sa mort : pour lors ses écrits furent recueillis & conservés avec beaucoup d’attention. Par la suite on y ajoûta plusieurs autres ouvrages.

On peut distinguer les livres des Hébreux, en livres sacrés, & livres profanes : le seul objet des premiers étoit la religion ; les derniers traitoient de la philosophie naturelle, & des connoissances civiles ou politiques.

Les livres sacrés étoient conservés ou dans des endroits publics, ou dans des lieux particuliers : par endroits publics, il faut entendre toutes les synagogues, & principalement le temple de Jérusalem, où l’on gardoit avec un respect infini les tables de pierre sur lesquels Dieu avoit écrit ses dix commandemens, & qu’il ordonna à Moyse de déposer dans l’arche d’alliance.

Outre les tables de la loi, les livres de Moyse & ceux des prophetes furent conservés dans la partie la plus secrete du sanctuaire, où il n’étoit permis à personne de les lire ni d’y toucher ; le grand-prêtre seul avoit droit d’entrer dans ce lieu sacré, & cela seulement une fois par an : ainsi ces livres sacrés furent à l’abri des corruptions des interprétations ; aussi étoient-ils dans la suite la pierre de touche de tous les autres, comme Moyse le prédit au 32e. chapitre du Deutéronome, où il ordonna aux lévites de placer ses livres au-dedans de l’arche.

Quelques auteurs croyent que Moyse étant prêt à mourir, ordonna qu’on fît douze copies de la loi, qu’il distribua aux douze tribus : mais Maimonides assûre qu’il en fit faire treize copies, c’est-à-dire douze pour les douze tribus, & une pour les lévites, & qu’il leur dit à tous, en les leur donnant, recevez le livre de la loi que Dieu lui-même nous a donné. Les interpretes ne sont pas d’accord si ce volume sacré fut déposé dans l’arche avec les tables de pierre, ou bien dans un petit cabinet séparé.

Quoi qu’il en soit, Josué écrivit un livre qu’il ajoûta ensuite à ceux de Moyse. Josué XIV. Tous les prophetes firent aussi des copies de leurs sermons & de leurs exhortations, comme on peut le voir au chapitre xv. de Jérémie, & dans plusieurs autres endroits de l’Ecriture : ces sermons & ces exhortations furent conservés dans le temple pour l’instruction de la postérité.

Tous ces ouvrages composoient une bibliotheque plus estimable par sa valeur intrinseque, que par le nombre des volumes.

Voilà tout ce qu’on sait de la bibliotheque sacrée qu’on gardoit dans le temple : mais il faut remarquer qu’après le retour des Juifs de la captivité de Babylone, Néhémie rassembla les livres de Moyse, & ceux des Rois & des Prophetes, dont il forma une bibliotheque ; il fut aidé dans cette entreprise par Esdras, qui, au sentiment de quelques-uns, rétablit le Pentateuque, & toutes les anciennes écritures saintes qui avoient été dispersées lorsque les Babyloniens prirent Jérusalem, & brûlerent le temple avec la bibliotheque qui y étoit renfermée : mais c’est surquoi les savans ne sont pas d’accord. En effet, c’est un point très-difficile à décider.

Quelques auteurs prétendent que cette bibliotheque fut de nouveau rétablie par Judas Machabée, parce que la plus grande partie en avoit été brûlée par Antiochus, comme on lit chap. j. du premier Livre des Macchabées. Quand même on conviendroit qu’elle eût subsisté jusqu’à la destruction du second temple, on ne sauroit cependant déterminer le lieu où elle étoit déposée : mais il est probable qu’elle eut le même sort que la ville. Car quoique Rabbi Benjamin affirme que le tombeau du prophete Ezéchiel avec la bibliotheque du premier & du second temple, se voyoient encore de son tems dans un lieu situé sur les bords de l’Euphrate ; cependant Manassés de Groningue, & plusieurs autres personnes, dont on ne sauroit révoquer en doute le témoignage, & qui ont fait exprès le voyage de Mésopotamie, assûrent qu’il ne reste aucun vestige de ce que prétend avoir vû Rabbi Benjamin, & que dans tout le pays il n’y a ni tombeau ni bibliotheque hébraïque.

Outre la grande bibliotheque, qui étoit conservée religieusement dans le temple, il y en avoit encore une dans chaque synagogue. Actes des Apôtres, xv. Luc iv. 16. 17. Les auteurs conviennent presqu’unanimement que l’académie de Jérusalem étoit composée de quatre cents cinquante synagogues ou colléges, dont chacune avoit sa bibliotheque, où l’on alloit publiquement lire les écritures saintes.

Après ces bibliotheques publiques qui étoient dans le temple & dans les synagogues, il y avoit encore des bibliotheques sacrées particulieres. Chaque Juif en avoit une, puisqu’ils étoient tous obligés d’avoir les livres qui regardoient leur religion, & même de transcrire chacun de sa propre main une copie de la loi.

On voyoit encore des bibliotheques dans les célebres universités, ou écoles des Juifs. Ils avoient aussi plusieurs villes fameuses par les sciences qu’on y cultivoit, entr’autres celle que Josué nomme la ville des Lettres, & qu’on croit avoir été Cariatsepher, située sur les confins de la tribu de Juda. Dans la suite celle de Tiberiade ne fut pas moins fameuse par son école : & il est probable que ces sortes d’académies n’étoient point dépourvûes de bibliotheques.

Depuis l’entiere dispersion des Juifs à la ruine de Jérusalem & du temple par Tite, leurs docteurs particuliers ou rabbins ont écrit prodigieusement, & comme l’on sait, un amas de rêveries & de contes ridicules : mais dans les pays où ils sont tolérés & où ils ont des synagogues, on ne voit point dans ces lieux d’assemblées, d’autres livres que ceux de la loi : le thalmud & les paraphrases, non plus que les recueils de traditions rabbiniques, ne forment point de corps de bibliotheque.

Les Chaldéens & les Egyptiens étant les plus proches voisins de la Judée, furent probablement les premiers que les Juifs instruisirent de leurs sciences ; à ceux-là nous joindrons les Phéniciens & les Arabes.

Il est certain que les Sciences furent portées à une grande perfection par toutes ces nations, & sur-tout par les Egyptiens, que quelques auteurs regardent comme la nation la plus savante du monde, tant dans la théologie payenne que dans la physique.

Il est donc probable que leur grand amour pour les lettres avoit produit de savans ouvrages & de nombreuses collections de livres.

Les auteurs ne parlent point des bibliotheques de la Chaldée ; tout ce qu’on en peut dire, c’est qu’il y avoit dans ce pays des savans en plusieurs genres, & sur-tout dans l’Astronomie, comme il paroît par une suite d’observations de 1900 ans que Calisthenes envoya à Aristote après la prise de Babylone par Alexandre. Voyez Astronomie.

Eusebe, de Proep. evangel. dit que les Phéniciens étoient très-curieux dans leurs collections de livres, mais que les bibliotheques les plus nombreuses & les mieux choisies étoient celles des Egyptiens, qui surpassoient toutes les autres nations en bibliotheques aussi bien qu’en savoir.

Selon Diodore de Sicile, le premier qui fonda une bibliotheque en Egypte, fut Osymandias, successeur de Prothée & contemporain de Priam roi de Troie. Pierius dit que ce prince aimoit tant l’étude, qu’il fit construire une bibliotheque magnifique, ornée des statues de tous les dieux de l’Egypte, & sur le frontispice de laquelle il fit écrire ces mots, le Thresor des remedes de l’ame : mais ni Diodore de Sicile ni les autres historiens ne disent rien du nombre de volumes qu’elle contenoit ; autant qu’on en peut juger elle ne pouvoit pas être fort nombreuse, vû le peu de livres qui existoient pour lors, qui étoient tous écrits par les prêtres ; car pour ceux de leurs deux Mercures qu’on regardoit comme des ouvrages divins, on ne les connoît que de nom, & ceux de Manethon sont bien postérieurs au tems dont nous parlons. Il y avoit une très-belle bibliotheque à Memphis, aujourd’hui le grand Caire, qui étoit déposée dans le temple de Vulcain : c’est de cette bibliotheque que Naucrates accuse Homere d’avoir volé l’Iliade & l’Odyssée, & de les avoir ensuite donnés comme ses propres productions.

Mais la plus grande & la plus magnifique bibliotheque de l’Egypte, & peut-être du monde entier, étoit celle des Ptolomées à Alexandrie ; elle fut commencée par Ptolomée Soter, & composée par les soins de Demetrius de Phalere, qui fit rechercher à grands frais des livres chez toutes les nations, & en forma, selon S. Epiphane, une collection de 54800 volumes. Josephe dit qu’il y en avoit 200 mille, & que Demetrius espéroit en avoir dans peu 500 mille ; cependant Eusebe assûre qu’à la mort de Philadelphe, successeur de Soter, cette bibliotheque n’étoit composée que de cent mille volumes. Il est vrai que sous ses successeurs elle s’augmenta par degrés, & qu’enfin on y compta jusqu’à 700000 volumes : mais par le terme de volumes, il faut entendre des rouleaux beaucoup moins chargés que ne sont nos volumes.

Il acheta de Nelée, à des prix exorbitans, une partie des ouvrages d’Aristote, & un grand nombre d’autres volumes qu’il fit chercher à Rome & à Athenes, en Perse, en Ethiopie.

Un des plus précieux morceaux de sa bibliotheque étoit l’Écriture sainte, qu’il fit déposer dans le principal appartement, après l’avoir fait traduire en grec par les soixante-douze interpretes, que le grand-prêtre Eléazar avoit envoyés pour cet effet à Ptolomée, qui les avoit fait demander par Aristée, homme très savant & capitaine de ses gardes. Voyez Septante.

Un de ses successeurs, nommé Ptolomée Phiscon, prince d’ailleurs cruel, ne témoigna pas moins de passion pour enrichir la bibliotheque d’Alexandrie. On raconte de lui, que dans un tems de famine il refusa aux Athéniens les blés qu’ils avoient coûtume de tirer de l’Egypte, à moins qu’ils ne lui remissent les originaux des tragédies d’Eschyle, de Sophocle, & d’Euripide, & qu’il les garda en leur en renvoyant seulement des copies fideles, & leur abandonna quinze talens qu’il avoit consignés pour sûreté des originaux.

Tout le monde sait ce qui obligea Jules César, assiégé dans un quartier d’Alexandrie, à faire mettre le feu à la flotte qui étoit dans le port : malheureusement le vent porta les flammes plus loin que César ne vouloit ; & le feu ayant pris aux maisons voisines du grand port, se communiqua de-là au quartier de Bruchion, aux magasins de blé & à la bibliotheque qui en faisoient partie, & causa l’embrasement de cette fameuse bibliotheque.

Quelques auteurs croyent qu’il n’y en eut que 400000 volumes de brûlés, & que tant des autres livres qu’on put sauver de l’incendie que des débris de la bibliotheque des rois de Pergame, dont 200000 volumes furent donnés à Cléopatre par Antoine, on forma la nouvelle bibliotheque du Serapion, qui devint en peu de tems fort nombreuse. Mais après diverses révolutions sous les empereurs Romains, dans lesquelles la bibliotheque fut tantôt pillée & tantôt rétablie ; elle fut enfin détruite l’an 650 de Jesus-Christ, qu’Amry, général des Sarrasins, sur un ordre du calife Omar, commanda que les livres de la bibliotheque d’Alexandrie fussent distribués dans les bains publics de cette ville, & ils servirent à les chauffer pendant six mois.

La bibliotheque des rois de Pergame dont nous venons de parler, fut fondée par Eumenes & Attalus. Animés par un esprit d’émulation, ces princes firent tous leurs efforts pour égaler la grandeur & la magnificence des rois d’Egypte, & sur-tout en amassant un nombre prodigieux de livres, dont Pline dit que le nombre étoit de plus de deux cents mille. Volaterani dit qu’ils furent tous brûlés à la prise de Pergame : mais Pline & plusieurs autres nous assûrent que Marc Antoine les donna à Cléopatre, ce qui ne s’accorde pourtant pas avec le témoignage de Strabon, qui dit que cette bibliotheque étoit à Pergame de son tems, c’est-à-dire, sous le regne de Tibere. On pourroit concilier ces différens historiens, en remarquant qu’il est vrai que Marc Antoine avoit fait transporter cette bibliotheque de Pergame à Alexandrie, & qu’après la bataille d’Actium, Auguste, qui se plaisoit à défaire tout ce qu’Antoine avoit fait, la fit reporter à Pergame. Mais ceci ne doit être pris que sur le pié d’une conjecture, aussi-bien que le sentiment de quelques auteurs, qui prétendent qu’Alexandre le grand en fonda une magnifique à Alexandrie, qui donna lieu par la suite à celle des Ptolomées.

Il y avoit une bibliotheque considérable à Suze en Perse, où Métosthenes consulta les annales de cette monarchie, pour écrire l’histoire qu’il nous en a laissée. Diodore de Sicile parle de cette bibliotheque : mais on croit communément qu’elle contenoit moins des livres de sciences, qu’une collection des lois, des chartes, & des ordonnances des rois. C’étoit un dépôt semblable à nos chambres des comptes.

Nous ne savons rien de positif sur l’histoire de Grece, avant les guerres de Thebes & de Troie. Il seroit donc inutile de chercher des livres en Grece avant ces époques.

Les Lacédémoniens n’avoient point de livres ; ils exprimoient tout d’une façon si concise & en si peu de mots, que l’écriture leur paroissoit superflue, puisque la mémoire leur suffisoit pour se souvenir de tout ce qu’ils avoient besoin de savoir.

Les Athéniens, au contraire, qui étoient grands parleurs, écrivirent beaucoup ; & dès que les Sciences eurent commencé à fleurir à Athenes, la Grece fut bientôt enrichie d’un grand nombre d’ouvrages de toutes especes. Val. Maxime dit, que le tyran Pysistrate fut le premier de tous les Grecs qui s’avisa de faire un recueil des ouvrages des savans ; en quoi la politique n’eut peut-être pas peu de part ; il vouloit en fondant une bibliotheque pour l’usage du public, gagner l’amitié de ceux que la perte de leur liberté faisoit gémir sous son usurpation. Cicéron dit, que c’est à Pysistrate que nous avons l’obligation d’avoir rassemblé en un seul volume les ouvrages d’Homere, qui se chantoient auparavant par toute la Grece par morceaux détachés & sans aucun ordre. Platon attribue cet honneur à Hipparque, fils de Pysistrate. D’autres prétendent que ce fut Solon ; & d’autres rapportent cette précieuse collection à Lycurgue & à Zenodote d’Ephese.

Les Athéniens augmenterent considérablement cette bibliotheque après la mort de Pysistrate, & en fonderent même d’autres : mais Xercès, après s’être rendu maître d’Athenes, emporta tous leurs livres en Perse. Il est vrai que si on en veut croire Aulugelle, Seleucus Nicator les fit rapporter en cette ville quelques siecles après.

Zuringer dit, qu’il y avoit alors une bibliotheque magnifique dans l’île de Cnidos, une des Cyclades : qu’elle fut brûlée par l’ordre d’Hippocrate le Medecin ; parce que les habitans refuserent de suivre sa doctrine. Ce fait au reste n’est pas trop avéré.

Cléarque, tyran d’Héraclée & disciple de Platon & d’Isocrate, fonda une bibliotheque dans sa capitale ; ce qui lui attira l’estime de tous ses sujets, malgré toutes les cruautés qu’il exerça contre eux.

Camérarius parle de la bibliotheque d’Apamée comme d’une des plus célebres de l’antiquité. Angelus Rocha, dans son catalogue de la bibliotheque du Vatican, dit qu’elle contenoit plus de 20000 volumes.

Si les anciens Grecs n’avoient que peu de livres, les anciens Romains en avoient encore bien moins. Par la suite ils eurent, aussi bien que les Juifs, deux sortes de bibliotheques, les unes publiques, les autres particulieres. Dans les premieres étoient les édits & les lois touchant la police & le gouvernement de l’état : les autres étoient celles que chaque particulier formoit dans sa maison, comme celle que Paul Emile apporta de Macédoine après la défaite de Persée.

Il y avoit aussi des bibliotheques sacrées qui regardoient la religion des Romains, & qui dépendoient entierement des pontifes & des augures. Pour les livres dont elles étoient composées, voyez Livre.

Voilà à-peu près ce que les auteurs nous apprennent touchant les bibliotheques publiques des Romains. A l’égard des bibliotheques particulieres, il est certain qu’aucune nation n’a eu plus d’avantages ni plus d’occasions pour en avoir de très-considérables, puisque les Romains étoient les maîtres de la plus grande partie du monde connu pour lors.

L’histoire nous apprend qu’à la prise de Carthage, le sénat fit présent à la famille de Regulus de tous les livres qu’on avoit trouvés dans cette ville, & qu’il fit traduire en Latin 28 volumes, composés par Magon, Carthaginois, sur l’agriculture.

Plutarque assûre que Paul Emile distribua à ses enfans la bibliotheque de Persée, roi de Macédoine, qu’il mena en triomphe à Rome. Mais Isidore dit positivement, qu’il la donna au public. Asinius Pollion fit plus, car il fonda une bibliotheque exprès pour l’usage du public, qu’il composa des dépouilles de tous les ennemis qu’il avoit vaincus, & de grand nombre de livres de toute espece qu’il acheta : il l’orna de portraits de savans, & entr’autres de celui de Varron.

Varron avoit aussi une magnifique bibliotheque. Celle de Cicéron ne devoit pas l’être moins, si on fait attention à son érudition, à son goût, & à son rang : mais elle fut considérablement augmentée par celle de son ami Atticus, qu’il préféroit à tous les thrésors de Crésus.

Plutarque parle de la bibliotheque de Lucullus comme d’une des plus considérables du monde, tant par rapport au nombre de volumes, que par rapport aux superbes ornemens dont elle étoit décorée.

La bibliotheque de César étoit digne de lui, & rien ne pouvoit contribuer davantage à lui donner de la réputation, que d’en avoir confié le soin au savant Varron.

Auguste fonda une belle bibliotheque proche du temple d’Apollon, sur le mont Palatin. Horace, Juvénal, & Perse, en parlent comme d’un endroit où les poëtes avoient coûtume de réciter & de déposer leurs ouvrages :

Scripta Palatinus quæcunque recepit Apollo,

dit Horace.

Vespasien fonda une bibliotheque proche le temple de la Paix, à l’imitation de César & d’Auguste.

Mais la plus magnifique de toutes ces anciennes bibliotheques, étoit celle de Trajan, qu’il appella de son propre nom, la bibliotheque ulpienne : elle fut fondée pour l’usage du public ; & selon le cardinal Volaterani, l’empereur y avoit fait écrire toutes les belles actions des princes & les decrets du sénat, sur des pieces de belle toile, qu’il fit couvrir d’ivoire. Quelques auteurs assûrent que Trajan fit porter à Rome tous les livres qui se trouvoient dans les villes conquises, pour augmenter sa bibliotheque : il est probable que Pline le jeune, son favori, l’engagea à l’enrichir de la sorte.

Outre celles dont nous venons de parler, il y avoit encore à Rome une bibliotheque considérable, fondée par Simonicus, précepteur de l’empereur Gordien. Isidore & Boece en font des éloges extraordinaires : ils disent qu’elle contenoit 80000 volumes choisis ; & que l’appartement qui la renfermoit, étoit pavé de marbre doré, les murs lambrissés de glaces & d’ivoire ; & les armoires & pupitres, de bois d’ébene & de cedre.

Les premiers Chrétiens occupés d’abord uniquement de leur salut, brûlerent tous les livres qui n’avoient point de rapport à la religion. Actes des Apôtres… Ils eurent d’ailleurs trop de difficultés à combattre pour avoir le tems d’écrire & de se former des bibliotheques. Ils conservoient seulement dans leurs églises les livres de l’ancien & du nouveau Testament, auxquels on joignit par la suite les actes des martyrs. Quand un peu plus de repos leur permit de s’adonner aux Sciences, il se forma des bibliotheques. Les auteurs parlent avec éloge de celles de S. Jérôme, & de George, évêque d’Alexandrie.

On en voyoit une célebre à Césarée, fondée par Jules l’Africain, & augmentée dans la suite par Eusebe, évêque de cette ville, au nombre de 20000 volumes. Quelques-uns en attribuent l’honneur à saint Pamphile, prêtre de Laodicée, & ami intime d’Eusebe ; & c’est ce que cet historien semble dire lui-même. Cette bibliotheque fut d’un grand secours à S. Jérôme, pour l’aider à corriger les livres de l’ancien Testament : c’est-là qu’il trouva l’évangile de S. Matthieu en Hébreu. Quelques auteurs disent que cette bibliotheque fut dispersée, & qu’elle fut ensuite rétablie par S. Grégoire de Nazianze, & Eusebe.

S. Augustin parle d’une bibliotheque d’Hippone. Celle d’Antioche étoit très-célebre : mais l’empereur Jovien, pour plaire à sa femme, la fit malheureusement détruire. Sans entrer dans un plus grand détail sur les bibliotheques des premiers Chrétiens, il suffira de dire que chaque église avoit sa bibliotheque pour l’usage de ceux qui s’appliquoient aux études. Eusebe nous l’atteste : & il ajoûte, que presque toutes ces bibliotheques, avec les oratoires où elles étoient conservées, furent brûlées & détruites par Dioclétien.

Passons maintenant à des bibliotheques plus considérables que celles dont nous venons de parler ; c’est-à-dire, à celles qui furent fondées après que le Christianisme fut affermi sans contradiction. Celle de Constantin-le-Grand, fondée, selon Zonaras, l’an 336, mérite attention : ce prince voulant réparer la perte que le tyran son prédécesseur avoit causée aux Chrétiens, porta tous ses soins à faire trouver des copies des livres qu’on avoit voulu détruire. Il les fit transcrire, & y en ajoûta d’autres, dont il forma à grands frais une nombreuse bibliotheque à Constantinople. L’Empereur Julien voulut détruire cette bibliotheque & empêcher les Chrétiens d’avoir aucuns livres, afin de les plonger dans l’ignorance. Il fonda cependant lui-même deux grandes bibliotheques, l’une à Constantinople, & l’autre à Antioche, sur les frontispices desquelles il fit graver ces paroles : Alii quidem equos amant, alii aves, alii feras ; mihi verò à puerulo mirandum acquirendi & possidendi libros insedit desiderium.

Théodose le jeune ne fut pas moins soigneux à augmenter la bibliotheque de Constantin-le-Grand : elle ne contenoit d’abord que 6000 volumes : mais par ses soins & sa magnificence, il s’y en trouva en peu de tems 100000. Léon l’Isaurien en fit brûler plus de la moitié, pour détruire les monumens qui auroient pû déposer contre son hérésie sur le culte des images. C’est dans cette bibliotheque que fut déposée la copie authentique du premier concile général de Nicée. On prétend que les ouvrages d’Homere y étoient aussi écrits en lettres d’or, & qu’ils furent brûlés lorsque les Iconoclastes détruisirent cette bibliotheque. Il y avoit aussi une copie des évangiles, selon quelques auteurs, reliée en plaques d’or du poids de quinze livres, & enrichie de pierreries.

Les nations barbares qui inonderent l’Europe, détruisirent les bibliotheques & les livres en général ; leur fureur fut presque incroyable, & a causé la perte irréparable d’un nombre infini d’excellens ouvrages.

Le premier de ces tems-là qui eut du goût pour les lettres, fut Cassiodore, favori & ministre de Théodoric, roi des Goths qui s’établirent en Italie, & qu’on nomma communément Ostrogots. Cassiodore fatigué du poids du ministere, se retira dans un couvent qu’il fit bâtir, où il consacra le reste de ses jours à la priere & à l’étude. Il y fonda une bibliotheque pour l’usage des moines, compagnons de sa solitude. Ce fut à-peu-près dans le même tems que le pape Hilaire, premier du nom, fonda deux bibliotheques dans l’église de Saint-Etienne ; & que le pape Zacharie I. rétablit celle de Saint-Pierre, selon Platine.

Quelque tems après, Charlemagne fonda la sienne à l’Isle-barbe près de Lyon. Paradin dit, qu’il l’enrichit d’un grand nombre de livres magnifiquement reliés ; & Sabellicus, aussi-bien que Palmerius, assûrent qu’il y mit entr’autres un manuscrit des œuvres de S. Denys, dont l’empereur de Constantinople lui avoit fait présent. Il fonda encore en Allemagne plusieurs colléges avec des bibliotheques, pour l’instruction de la jeunesse : entr’autres une à Saint-Gal en Suisse, qui étoit fort estimée. Le roi Pepin en fonda une à Fulde par le conseil de S. Boniface, l’apôtre de l’Allemagne : ce fut dans ce célebre monastere que Raban-Maur & Hildebert vécurent & étudierent dans le même tems. Il y avoit une autre bibliotheque à la Wrissen près de Worms : mais celle que Charlemagne fonda dans son palais à Aix-la-Chapelle, surpassa toutes les autres ; cependant il ordonna avant de mourir qu’on la vendît, pour en distribuer le prix aux pauvres. Louis le Débonnaire son fils, lui succéda à l’empire & à son amour pour les Arts & les Sciences, qu’il protégea de tout son pouvoir.

L’Angleterre, & encore plus l’Irlande, possédoient alors de savantes & riches bibliotheques, que les incursions fréquentes des habitans du Nord détruisirent dans la suite : il n’y en a point qu’on doive plus regretter que la grande bibliotheque fondée à York par Egbert, archevêque de cette ville ; elle fut brûlée avec la cathédrale, le couvent de Sainte-Marie, & plusieurs autres maisons religieuses, sous le roi Etienne. Alcuin parle de cette bibliotheque dans son épître à l’église d’Angleterre.

Vers ces tems, un nommé Gauthier ne contribua pas peu par ses soins & par son travail à fonder la bibliotheque du monastere de Saint-Alban, qui étoit très-considérable : elle fut pillée aussi-bien qu’une autre, par les pirates Danois.

La bibliotheque formée dans le xii. siecle par Richard de Burg, évêque de Durham, chancelier & thrésorier de l’Angleterre, fut aussi fort célebre. Ce savant prélat n’omit rien pour la rendre aussi complete que le permettoit le malheur des tems ; & il écrivit lui-même un traité intitulé Philobiblion, sur le choix des livres & sur la maniere de former une bibliotheque. Il y représente les livres comme les meilleurs précepteurs, en s’exprimant ainsi : Hi sunt magistri, qui nos instruunt sine virgis & serulis, sine cholerâ, sine pecuniâ : si accedis, non dormiunt ; si inquiris, non se abscondunt ; non obmurmurant, si oberres ; cachinnos nesciunt, si ignores.

L’Angleterre possede encore aujourd’hui des bibliotheques très-riches en tout genre de littérature & en manuscrits fort anciens. Celle dont on parle le plus, est la célebre bibliotheque Bodleiene d’Oxford, élevée, si l’on peut se servir de ce terme, sur les fondemens de celle du duc Humphry. Elle commença à être publique en 1602, & a été depuis prodigieusement augmentée par un grand nombre de bienfaiteurs. On assûre qu’elle l’emporte sur celles de tous les souverains & de toutes les universités de l’Europe, si l’on en excepte celle du Roi à Paris, celle de l’Empereur à Vienne, & celle du Vatican.

Il semble qu’au XIe siecle les Sciences s’étoient réfugiées auprès de Constantin Porphyrogenete, empereur de Constantinople. Ce grand prince étoit le protecteur des muses, & ses sujets à son exemple cultiverent les Lettres. Il parut alors en Grece plusieurs savans, & l’empereur toûjours porté à chérir les Sciences, employa des gens capables à lui rassembler de bons livres, dont il forma une bibliotheque publique, à l’arrangement de laquelle il travailla lui-même. Les choses furent en cet état jusqu’à ce que les Turcs se rendirent maîtres de Constantinople ; aussi-tôt les Sciences forcées d’abandonner la Grece, se réfugierent en Italie, en France, & en Allemagne, où on les reçût à bras ouverts ; & bientôt la lumiere commença à se répandre sur le reste de l’Europe, qui avoit été ensevelie pendant longtems dans l’ignorance la plus grossiere.

La bibliotheque des empereurs Grecs de Constantinople n’avoit pourtant pas péri à la prise de cette ville par Mahomet II. Au contraire ce sultan avoit ordonné très-expressément qu’elle fût conservée, & elle le fut en effet dans quelques appartemens du sérail jusqu’au regne d’Amurath IV. que ce prince, quoique Mahométan peu scrupuleux, dans un violent accès de dévotion, sacrifia tous les livres de la bibliotheque à la haine implacable dont il étoit animé contre les Chrétiens. C’est-là tout ce qu’en put apprendre M. l’abbé Sevin, lorsque par ordre du roi il fit en 1729 le voyage de Constantinople, dans l’espérance de pénétrer jusque dans la bibliotheque du grand-seigneur, & d’en obtenir des manuscrits pour enrichir celle du Roi.

Quant à la bibliotheque du sérail, elle fut commencée par le sultan Selim, celui qui conquit l’Égypte, & qui aimoit les Lettres : mais elle n’est composée que de trois ou quatre mille volumes, Turcs, Arabes, ou Persans, sans nul manuscrit Grec. Le prince de Valachie Maurocordato avoit beaucoup recueilli de ces derniers, & il s’en trouve de répandus dans les monasteres de la Grece : mais il paroît par la relation du voyage de nos Académiciens au levant, qu’on ne fait plus guere de cas aujourd’hui de ces morceaux précieux, dans un pays où les Sciences & les beaux Arts ont fleuri pendant si long-tems.

Il est certain que toutes les Nations cultivent les Sciences les unes plus, les autres moins ; mais il n’y en a aucune où le savoir soit plus estimé que chez les Chinois. Chez ce peuple on ne peut parvenir au moindre emploi qu’on ne soit savant, du moins par rapport au commun de la nation. Ainsi ceux qui veulent figurer dans le monde sont indispensablement obligés de s’appliquer à l’étude. Il ne suffit pas chez eux d’avoir la réputation de savant, il faut l’être réellement pour pouvoir parvenir aux dignités & aux honneurs ; chaque candidat étant obligé de subir trois examens très-séveres, qui répondent à nos trois degrés de bachelier, licentié, & docteur.

De cette nécessité d’étudier il s’ensuit, qu’il doit y avoir dans la Chine un nombre infini de livres & d’écrits ; & par conséquent que les gens riches chez eux doivent avoir formé de grandes bibliotheques.

En effet, les historiens rapportent qu’environ deux cents ans avant J. C. Chingius, ou Xius, empereur de la Chine, ordonna que tous les livres du royaume (dont le nombre étoit presqu’infini) fussent brûlés, à l’exception de ceux qui traitoient de la médecine, de l’agriculture, & de la divination, s’imaginant par-là faire oublier les noms de ceux qui l’avoient précédé, & que la postérité ne pourroit plus parler que de lui. Ses ordres ne furent pas exécutés avec tant de soin, qu’une femme ne pût sauver les ouvrages de Mentius, de Confucius surnommé le Socrate de la Chine, & de plusieurs autres, dont elle colla les feuilles contre le mur de sa maison, où elles resterent jusqu’à la mort du tyran.

C’est par cette raison que ces ouvrages passent pour être les plus anciens de la Chine, & sur-tout ceux de Confucius pour qui ce peuple a une extrème vénération. Ce philosophe laissa neuf livres qui sont, pour ainsi dire, la source de la plûpart des ouvrages qui ont paru depuis son tems à la Chine, & qui sont si nombreux, qu’un seigneur de ce pays (au rapport du P. Trigault) s’étant fait Chrétien, employa quatre jours à brûler ses livres, afin de ne rien garder qui sentît les superstitions des Chinois. Spizellius dans son livre de re litteraria Sinensium, dit qu’il y a une bibliotheque sur le mont Lingumen de plus de 30 mille volumes, tous composés par des auteurs Chinois, & qu’il n’y en a guere moins dans le temple de Venchung, proche l’Ecole royale.

Il y a plusieurs belles bibliotheques au Japon ; car les voyageurs assûrent qu’il y a dans la ville de Narad un temple magnifique qui est dédié à Xaca, le sage, le prophete, & le législateur du pays ; & qu’auprès de ce temple les bonzes ou prêtres ont leurs appartemens, dont un est soûtenu par 24 colonnes, & contient une bibliotheque remplie de livres du haut en bas.

Tout ce que nous avons dit est peu de chose en comparaison de la bibliotheque qu’on dit être dans le monastere de la Sainte-Croix, sur le mont Amara en Ethiopie. L’histoire nous dit qu’Antoine Brieus & Laurent de Crémone furent envoyés dans ce pays par Grégoire XIII. pour voir cette fameuse bibliotheque, qui est divisée en trois parties, & contient en tout dix millions cent mille volumes, tous écrits sur de beau parchemin, & gardés dans des étuis de soie. On ajoûte que cette bibliotheque doit son origine à la reine de Saba, qui visita Salomon, & reçut de lui un grand nombre de livres, particulierement ceux d’Enoch sur les élémens, & sur d’autres sujets philosophiques, avec ceux de Noé sur les sujets de Mathématique & sur le Rit sacré ; & ceux qu’Abraham composa dans la vallée de Mambré, où il enseigna la Philosophie à ceux qui l’aiderent à vaincre les rois qui avoient fait prisonnier son neveu Lot, avec les livres de Job, & d’autres que quelques-uns nous assûrent être dans cette bibliotheque, aussi bien que les livres d’Esdras, des Sibylles, des Prophetes & des grands prêtres des Juifs, outre ceux qu’on suppose avoir été écrits par cette reine & par son fils Mémilech, qu’on prétend qu’elle eut de Salomon. Nous rapportons ces opinions moins pour les adopter, que pour montrer que de très-habiles gens y ont donné leur créance, tels que le P. Kircher. Tout ce qu’on peut dire des Ethiopiens, c’est qu’ils ne se soucient guere de la littérature profane, & par conséquent qu’ils n’ont guere de livres Grecs ni Latins sur des sujets historiques ou philosophiques ; car ils ne s’appliquent qu’à la littérature sacrée, qui fut d’abord extraite de livres Grecs, & ensuite traduite dans leur langue. Ils sont schismatiques & sectateurs d’Eutychès & de Nestorius. Voyez Eutychiens, Nestoriens.

Les Arabes d’aujourd’hui ne connoissent nullement les lettres : mais vers le dixieme siecle, & sur-tout sous le regne d’Almanzor, aucun peuple ne les cultivoit avec plus de succès qu’eux.

Après l’ignorance qui régnoit en Arabie avant le tems de Mahomet, le calife Almamon fut le premier qui fit revivre les sciences chez les Arabes : il fit traduire en leur langue un grand nombre des livres qu’il avoit forcé Michel III. empereur de Constantinople, de lui laisser choisir de sa bibliotheque & par tout l’empire, après l’avoir vaincu dans une bataille.

Le roi Manzor ne fut pas moins assidu à cultiver les lettres. Ce grand prince fonda plusieurs écoles & bibliotheques publiques à Maroc, où les Arabes se vantent d’avoir la premiere copie du code de Justinien.

Eupennas dit que la bibliotheque de Fez est composée de 32 mille volumes ; & quelques-uns prétendent que toutes les décades de Tite-Live y sont, avec les ouvrages de Pappus d’Alexandrie, fameux Mathématicien ; ceux d’Hippocrate, de Galien, & de plusieurs autres bons auteurs, dont les écrits ou ne sont pas parvenus jusqu’à nous, ou n’y sont parvenus que très-imparfaits.

Selon quelques voyageurs il y a à Gaza une autre belle bibliotheque d’anciens livres, dans la plûpart desquels on voit des figures d’animaux & des chiffres, à la maniere des Egyptiens ; ce qui fait présumer que c’est quelque reste de la bibliotheque d’Alexandrie.

Il y a une bibliotheque à Damas, où François Rosa de Ravenne trouva la philosophie mystique d’Aristote en Arabe, qu’il publia dans la suite.

On a vû par ce que nom avons dejà dit, que la bibliotheque des empereurs Grecs n’a point été conservée, & que celle des sultans est très-peu de chose ; ainsi ce qu’on trouve à cet égard dans Baudier, & d’autres auteurs qui en racontent des merveilles, ne doit point prévaloir sur le récit simple & sincere qu’ont fait sur le même sujet les savans judicieux qu’on avoit envoyés à Constantinople, pour tenter s’il ne seroit pas possible de recueillir quelques lambeaux de ces précieuses bibliotheques. D’ailleurs, le mépris que les Turcs en général ont toûjours témoigné pour les sciences des Européens, prouve assez le peu de cas qu’ils feroient des auteurs Grecs & Latins : mais s’ils les avoient eus en leur possession, on ne voit pas pourquoi ils auroient refusé de les communiquer à la requisition du premier prince de l’Europe.

Il y avoit anciennement une très-belle bibliotheque dans la ville d’Ardwil en Perse, où résiderent les Mages, au rapport d’Oléarius dans son Itinéraire. La Boulaye le Goux dit que les habitans de Sabea ne se servent que de trois livres, qui sont le livre d’Adam, celui du Divan, & l’Alcoran. Un écrivain Jésuite assûre aussi avoir vû une bibliotheque superbe à Alger.

L’ignorance des Turcs n’est pas plus grande que n’est aujourd’hui celle des Chrétiens Grecs, qui ont oublié jusqu’à la langue de leurs peres, l’ancien Grec. Leurs évéques leur défendent la lecture des auteurs Payens, comme si c’étoit un crime d’être savant ; de sorte que toute leur étude est bornée à la lecture des actes des sept synodes de la Grece, & des œuvres de saint Basile, de saint Chrysostome, & de saint Jean de Damas. Ils ont cependant nombre de bibliotheques, mais qui ne contiennent que des manuscrits, l’impression n’étant point en usage chez eux. Ils ont une bibliotheque sur le mont Athos, & plusieurs autres où il y a quantité de manuscrits, mais très-peu de livres imprimés. Ceux qui voudront savoir quels sont les manuscrits qu’on a apportés de chez les Grecs en France, en Italie, & en Allemagne, & ceux qui restent encore à Constantinople entre les mains de particuliers, & dans l’île de Pathmos, & les autres îles de l’Archipel. dans le monastere de sainte Basile à Caffa, anciennement Théodosia, dans la Tartarie Crimée, & dans les autres états du grand-Turc, peuvent s’instruire à fond dans l’excellent traité du pere Possevin, intitulé apparatus sacer, & dans la relation du voyage que fit M. l’abbé Sevin à Constantinople en 1729 : elle est insérée dans les Mémoires de l’Académie des Belles-Lettres, tome VII.

Le grand nombre des bibliotheques, tant publiques que particulieres, qui font aujourd’hui un des principaux ornemens de l’Europe, nous entraîneroit dans un détail que ne nous permettent pas les bornes que nous nous sommes prescrites dans cet ouvrage. Nous nous contenterons donc d’indiquer les plus considérables, soit par la quantité, soit par le choix des livres qui les composent.

De ce nombre sont à Copenhague la bibliotheque de l’université, & celle qu’y a fondée Henri Rantzau, gentilhomme Danois.

Celle que Christine, reine de Suede, fonda à Stockholm, dans laquelle on voit, entr’autres curiosités, une des premieres copies de l’Alcoran ; quelques-uns veulent même que ce soit l’original qu’un des sultans Turcs ait envoyé à l’empereur des Romains : mais cela ne paroît guere probable.

La Pologne ne manque pas de bibliothèques ; il y en a deux très-considérables, l’une à Vilna, fondée par plusieurs rois de Pologne, selon Cromer & Bozuis, & l’autre à Cracovie.

Quant à la Russie, il est certain qu’à l’exception de quelques traités sur la religion en langue Sclavonne, il n’y avoit aucun livre de Sciences, & même presque pas l’ombre de Littérature avant le Czar Pierre I. qui, au milieu des armes, faisoit fleurir les Arts & les Sciences, & fonda plusieurs académies en différentes parties de son empire. Ce grand prince fit un fonds très-considérable pour la bibliotheque de son académie de Petersbourg, qui est très-fournie de livres dans toutes sortes de Sciences.

La bibliotheque royale de Petershof est une des plus belles de l’Europe ; & le cabinet de bijoux & de curiosités est inestimable.

La bibliotheque publique d’Amsterdam seroit beaucoup plus utile, si les livres y étoient arrangés avec plus d’ordre & de méthode : mais le malheur est qu’on ne sauroit les trouver sans une peine extrème. La collection est au reste très-estimable.

Il y en a dans les Pays-bas plusieurs autres fort curieuses, telles que celles des Jésuites & des Dominicains à Anvers. Celle des moines de saint Pierre à Gand, celle de Dunkerque, celle de Gemblours abondante en anciens manuscrits, auxquels Erasme & plusieurs autres savans ont souvent eu recours. Celles d’Harderwick, d’Ypres, de Liege, de Louvain, de Leyde, &c.

Il y a deux bibliotheques publiques à Leyde ; l’une fondée par Antoine Thifius ; l’autre, qui est celle de l’université, lui a été donnée par Guillaume I. prince d’Orange. Elle est fort estimée par les manuscrits Grecs, Hébraïques, Chaldéens, Syriaques, Persans, Arméniens, & Russiens, que Joseph Scaliger laissa à cette école, où il avoit professé pendant plusieurs années. La Bible Complutensienne n’est pas un de ses moindres ornemens ; elle fut donnée par Philippe II. roi d’Espagne au prince d’Orange, qui en fit présent a l’université de cette ville. Cette bibliotheque a été augmentée par celle de Holmannus, & sur-tout du célebre Isaac Vossius. Cette derniere contenoit un grand nombre de manuscrits précieux, qui venoient, à ce qu’on croit, du cabinet de la reine Christine de Suede.

L’Allemagne honore & cultive trop les Lettres, pour n’être pas fort riche en bibliotheques. On compte parmi les plus considérables celles de Francfort-sur-l’Oder, de Leypsic, de Dresde, d’Ausbourg, de Bâle en Suisse, où l’on voit un manuscrit du nouveau-Testament en lettres d’or, dont Erasme fit grand usage pour corriger la version de ce saint livre. Il y a encore à Bâle les bibliotheques d’Erasme, d’Amesbach, & de Feche.

La bibliotheque du duc de Wolfembuttel est composée de celles de Marquardus Freherus, de Joachim Cluten, & d’autres collections curieuses. Elle est très-considérable par le nombre & la bonté des livres, & par le bel ordre qu’on y a mis : on assûre qu’elle contient cent seize mille volumes, & deux mille manuscrits Latins, Grecs, & Hébraïques.

Celle du roi de Prusse à Berlin est encore plus nombreuse que celle du duc de Wolfembuttel, & les livres en sont aussi mieux reliés. Elle fut fondée par Frédéric Guillaume, électeur de Brandebourg ; & elle a été considérablement augmentée par l’accession de celle du célebre M. Spanheim. On y trouve, entr’autres raretés, plusieurs manuscrits ornés d’or & de pierreries, du tems de Charlemagne.

Il y a encore en Allemagne un fort grand nombre d’autres bibliotheques très-curieuses, mais dont le détail nous meneroit trop loin. Nous finirons par celle de l’empereur à Vienne, qui contient cent mille volumes. Il y a un nombre prodigieux de manuscrits Grecs, Hébraïques, Arabes, Turcs, & Latins. Lambatius a publié un catalogue du tout, & a gravé les figures des manuscrits, mais elles ne sont pas fort intéressantes. Cette bibliotheque fut fondée par l’empereur Maximilien en 1480 : la bibliotheque remplit huit grands appartemens, auprès desquels en est un neuvieme pour les médailles & les curiosités, où ce qu’il y a de plus remarquable est un grand bassin d’émeraude. Cette bibliotheque fut bien enrichie par celle du feu prince Eugene, qui étoit fort nombreuse.

Venise a une célebre bïbliotheque, qu’on nomme communément la bibliotheque de S. Marc, où l’on conserve l’évangile de ce saint, écrit, à ce qu’on prétend, de sa propre main, & qui après avoir été long-tems à Aquilée où il prêcha la foi, fut porté à Venise : mais dans le vrai il n’y en a que quelques cahiers, & encore d’une écriture si effacée, qu’on ne peut distinguer si c’est du Grec ou du Latin. Cette bibliotheque est d’ailleurs fort riche en manuscrits : celles que le cardinal Bessarion & Pétrarque léguerent à la république, sont aussi dans la même ville, & unies à celle que le sénat a fondée à l’hôtel de la monnoie.

Padoue est plein de bibliotheques : en effet, cette ville a toûjours été célebre par son université, & par le grand nombre de savans qui lui doivent la naissance. On y voit la bibliotheque de S. Justin, celle de S. Antoine, & celle de S. Jean de Latran. Sixte de Sienne dit qu’il a vû dans cette derniere une copie de l’épître de S. Paul aux peuples de Laodicée, & qu’il en fit même un extrait.

La bibliothéque de Padoue fut fondée par Pignorius ; Thomazerius nous en a donné un catalogue dans sa Bibliotheca.

Il y en a une magnifique à Ferrare, où l’on voit grand nombre de manuscrits anciens & d’autres monumens curieux de l’antiquité, comme des statues, des tableaux, & des médailles de la collection de Pierre Ligorius, célebre architecte, & l’un des plus savans de son siecle.

On prétend que dans celle des Dominicains à Bologne, on voit le Pentateuque écrit de la main d’Esdras. Tissard, dans sa grammaire Hébraïque, dit l’avoir vû souvent, & qu’il est très-bien écrit sur une seule grande peau : mais Hottinger prouve clairement que ce manuscrit n’a jamais été d’Esdras.

A Naples les Dominicains ont une belle bibliotheque, où sont les ouvrages de Pontanus, que sa fille Eugénie donna pour immortaliser la mémoire de son illustre pere.

La bibliotheque de S. Ambroise à Milan fut fondée par le cardinal Frédéric Borromée : elle a plus de dix mille manuscrits recueillis par Antoine Oggiati. Quelques-uns prétendent qu’elle fut enrichie aux dépens de celle de Pinelli : on peut dire qu’elle n’est inférieure à aucune de celles dont nous avons parlé, puisqu’elle contenoit il y a quelques années 46 mille volumes, & 12 mille manuscrits, sans compter ce qu’on y a ajoûté depuis. Elle est publique.

La bibliotheque du duc de Mantoue peut être mise au nombre des bibliotheques les plus curieuses du monde. Elle souffrit à la vérité beaucoup pendant les guerres d’Italie qui éclaterent en 1701 ; & sans doute elle a été transportée à Vienne. C’est-là qu’étoit la fameuse plaque de bronze couverte de chiffres Egyptiens & d’hieroglyphes, dont le savant Pignorius a donné l’explication.

La bibliotheque de Florence contient tout ce qu’il y a de plus brillant, de plus curieux, & de plus instructif : elle renferme un nombre prodigieux de livres & de manuscrits les plus rares en toutes sortes de langues ; quelques-uns sont d’un prix inestimable : les statues, les médailles, les bustes, & d’autres monumens de l’antiquité y sont sans nombre. Le musœum Florentinum peut seul donner une juste idée de ce magnifique cabinet ; & la description de la bibliotheque mériteroit seule un volume à part. Il ne faut pas oublier le manuscrit qui se conserve dans la chapelle de la cour ; c’est l’évangile de S. Jean qui, à ce qu’on prétend, est écrit de sa propre main.

Il y a deux autres bibliotheques à Florence, dont l’une fut fondée en l’église de S. Laurent par le pape Clément VII. de la famille de Médicis, & est ornée d’un grand nombre de manuscrits Hébraïques, Grecs, & Latins.

L’autre fut fondée par Cosme de Médicis dans l’église de S. Marc qui appartient aux Jacobins.

Il y a une très-belle bibliotheque à Pise, qu’on dit avoir été enrichie de 8000 volumes qu’Alde Manuce légua à l’Académie de cette ville.

La bibliotheque du roi de Sardaigne à Turin est très curieuse par rapport aux manuscrits du célebre Pierre Ligorius, qui dessina toutes les antiquités de l’Italie.

Le pape Nicolas V. fonda une bibliotheque à Rome composée de six mille volumes des plus rares : quelques-uns disent qu’elle fut formée par Sixte-Quint, parce que ce pape ajouta beaucoup à la collection commencée par le pape Nicolas V. Il est vrai que les livres de cette bibliotheque furent dispersés sous le pontificat de Calixte III. qui suceéda au pape Nicolas ; mais elle fut rétablie par Sixte IV. Clément VII. Léon X. Elle fut presque entierement détruite par l’armée de Charles V. sous les ordres du connétable de Bourbon & de Philbert prince d’Orange, qui saccagerent Rome avant le pontificat de Sixte-Quint.

Ce pape qui aimoit les savans & les lettres, non-seulement rétablit la bibliotheque dans son ancienne splendeur : mais il l’enrichit encore d’un grand nombre de livres & d’excellens manuscrits. Elle ne fut pas fondée au Vatican par Nicolas V. mais elle y fut transportée par Sixte IV. & ensuite à Avignon, en même tems que le S. Siége, par Clément V. & de-là elle fut rapportée au Vatican sous le pontificat de Martin V. où elle est encore aujourd’hui.

On convient généralement que le Vatican doit une grande partie de sa belle bibliotheque à celle de l’électeur Palatin, que le comte de Tilly prit avec Heidelberg en 1622. D’autres cependant prétendent, & ce semble avec raison, que Paul V. qui étoit pour lors pape, n’eut qu’une très-petite & même la plus mauvaise partie de la bibliotheque Palatine ; tous les ouvrages les plus estimables ayant été emportés par d’autres, & principalement par le duc de Baviere.

La bibliotheque du Vatican, que Baronius compare à un filet qui reçoit toutes sortes de poissons tant bons que mauvais, est divisée en trois parties : la premiere est publique, & tout le monde peut y avoir recours pendant deux heures de certains jours de la semaine : la seconde partie est plus secrete ; & la troisieme ne s’ouvre jamais que pour certaines personnes ; de sorte qu’on pourroit la nommer le sanctuaire du Vatican. Sixte quint l’enrichit d’un très-grand nombre d’ouvrages, soit manuscrits soit imprimés, & la fit orner de peintures à fresque par les plus grands maîtres de son tems. Entr’autres figures emblématiques dont le détail seroit ici trop long, on voit toutes les bibliotheques célebres du monde représentées par des livres peints, & au-dessous de chacune une inscription qui marque l’ordre du tems de leur fondation.

Cette bibliotheque contient un grand nombre d’ouvrages rares & anciens, entr’autres deux copies de Virgile qui ont plus de mille ans ; elles sont écrites sur du parchemin ; de même qu’une copie de Térence, faite du tems d’Alexandre Sévere & par son ordre. On y voit les actes des Apôtres en lettres d’or. Ce manuscrit étoit orné d’une couverture d’or enrichie de pierreries, & fut donné par une reine de Chypre au pape Alexandre VI. mais les soldats de Charles V. le dépouillerent de ces riches ornemens lorsqu’ils saccagerent Rome. Il y a aussi une bible Greque très-ancienne ; les épigrammes de Pétrarque écrites de sa propre main ; les ouvrages de S. Thomas d’Aquin traduits en Grec par Démétrius Cydonius de Thessalonique ; une copie du volume que les Perses ont fait des fables de Locman, que M. Huet a prouvé être le même qu’Esope : on y voit aussi les premieres copies des ouvrages de Tacite, qui ne furent découvertes que sous le pontificat de Léon X.

Outre le grand nombre d’excellens livres qui font l’ornement de la bibliotheque du Vatican, il y a encore plus de dix mille manuscrits dont Angelus de Rhocca a publié le catalogue.

Quelques-uns rapportent que Clément VIII. augmenta considérablement cette bibliotheque, tant en livres imprimés qu’en manuscrits ; en quoi il fut aidé par Fulvius Ursinus ; que Paul V. l’enrichit des manuscrits du cardinal Alteni, & d’une partie de la bibliotheque Palatine ; & qu’Urbain VIII. fit apporter du collége des Grecs de Rome un grand nombre de livres Grecs au Vatican, dont il fit Léon Allatius bibliothécaire.

Il y avoit plusieurs autres belles bibliotheques à Rome, particulierement celle du cardinal François Barberini, qui contenoit, à ce qu’on prétend, vingt-cinq mille volumes imprimés, & cinq mille manuscrits. Il y a aussi les bibliotheques du palais Farnese, de sainte-Marie in ara coeli, de sainte-Marie sur la Minerve, des Augustins, des Peres de lOratoire, des Jésuites, du feu cardinal Montalte, du cardinal Sforza ; celles des églises de la Sapienza, de la Chiezanova, de san-Isidore, du collége Romain, du prince Borghese, du prince Pamphili, du connétable Colonna, & de plusieurs autres princes, cardinaux, seigneurs, & communautés religieuses, dont quelques-unes sont publiques.

La premiere & la plus considérable des bibliotheques d’Espagne, est celle de l’Escurial au couvent de S. Laurent, fondée par Charles V. mais considérablement augmentée par Philippe II. Les ornemens de cette bibliotheque sont fort beaux ; la porte est d’un travail exquis, & le pavé de marbre ; les tablettes sur lesquelles les livres sont rangés sont peintes d’une infinité de couleurs, & toutes de bois des Indes : les livres sont superbement dorés : il y a cinq rangs d’armoires les unes au-dessus des autres, où les livres sont gardés ; chaque rang a cent piés de long. On y voit les portraits de Charles V. de Philippe II. Philippe III. & Philippe IV. & plusieurs globes dont l’un représente avec beaucoup de précision le cours des astres, eu égard aux différentes positions de la terre. Il y a un nombre infini de manuscrits dans cette bibliotheque, & entr’autres l’original du livre de S. Augustin sur le baptême. Quelques-uns pensent que les originaux de tous les ouvrages de ce pere sont à la bibliotheque de l’Escurial, Philippe II les ayant achetés de celui au sort de qui ils tomberent lors du pillage de la bibliotheque de Muley Cydam, roi de Fez & de Maroc, quand les Espagnols prirent la forteresse de Carache où étoit cette bibliotheque. C’est du moins ce qu’assûre Pierre Daviti, dans sa généalogie des rois de Maroc, où il dit que cette bibliotheque contenoit plus de quatre mille volumes Arabes sur différens sujets, & qu’ils furent portés à Paris pour y être vendus : mais que les Parisiens n’ayant pas de goût pour cette langue, ils furent ensuite portés à Madrid, où Philippe II. les acheta pour sa bibliotheque de l’Escurial.

Il y a dans cette bibliotheque près de trois mille manuscrits Arabes, dont Hottinger a donné le catalogue. Il y a aussi nombre de manuscrits Grecs & Latins : en un mot c’est une des plus belles bibliotheques du monde.

Quelques-uns prétendent qu’elle a été augmentée par les livres du cardinal Sirlet, archevêque de Sarragosse, & d’un ambassadeur Espagnol ; ce qui l’a rendu beaucoup plus parfaite : mais la plus grande partie fut brûlée par le tonnerre en 1670.

Il y avoit anciennement une très-magnifique bibliotheque dans la ville de Cordoue, fondée par les Maures, avec une célebre académie où l’on enseignoit toutes les sciences en Arabe. Elle fut pillée par les Espagnols lorsque Ferdinand chassa les Maures d’Espagne, où ils avoient régné plus de 600 ans.

Ferdinand Colomb, fils de Christophe Colomb, qui découvrit le premier l’Amérique, fonda une très belle bibliotheque, en quoi il fut aidé par le célebre Clénard.

Ferdinand Nonius, qu’on prétend avoir le premier enseigné le Grec en Espagne, fonda une grande & curieuse bibliotheque, dans laquelle il y avoit beaucoup de manuscrits Grecs qu’il acheta fort cher en Italie. D’Italie il alla en Espagne, où il enseigna le Grec & le Latin à Alcala de Henares, & ensuite à Salamanque, & laissa sa bibliotheque à l’université de cette ville.

L’Espagne fut encore enrichie de la magnifique bibliotheque du cardinal Ximenès à Alcala, où il fonda aussi une université qui est devenue très-célebre. C’est au même cardinal qu’on a l’obligation de la version de la Bible connue sous le nom de la Complutensienne.

Il y a aussi en Espagne plusieurs particuliers qui ont de belles bibliotheques ; telles étoient celles d’Arias Montanus, d’Antonius Augustinus, savant archevêque de Tarragone, de Michel Tomasius, & autres.

Le grand nombre de savans & d’hommes versés dans les différens genres de littérature, qui ont de tout tems fait regarder la France comme une des nations les plus éclairées, ne laisse aucun lieu de douter qu’elle ait été aussi la plus riche en bibliotheques : on ne s’y est pas contenté d’entasser des livres, on les a choisis avec goût & discernement. Les auteurs les plus accrédités ont rendu ce témoignage honorable aux bibliotheques de nos premiers Gaulois : ceux qui voudroient en douter, en trouveront des preuves incontestables dans l’Histoire littéraire de la France par les RR. PP. Bénédictins, ouvrage où regne la plus profonde érudition. Nous pourrions faire ici une longue énumération de ces anciennes bibliotheques : mais nous nous contenterons d’en nommer quelques-unes, pour ne pas entrer dans un détail peu intéressant pour le plus grand nombre de nos lecteurs. La plus riche & la plus considérable de ces anciennes bibliotheques, étoit celle qu’avoit Tonance Ferréol dans sa belle maison de Prusiane, sur les bords de la riviere du Gardon, entre Nismes & Clermont en Auvergne. Le choix & l’arrangement de cette bibliotheque faisoient voir le bon goût de ce seigneur, & son amour pour le bel ordre : elle étoit partagée en trois classes avec beaucoup d’art ; la premiere étoit composée des livres de piété à l’usage du sexe dévot, rangés aux côtés des siéges destinés aux dames ; la seconde contenoit des livres de littérature, & servoit aux hommes ; enfin dans la troisieme classe étoient les livres communs aux deux sexes. Il ne faut pas s’imaginer que cette bibliotheque fût seulement pour une vaine parade ; les personnes qui se trouvoient dans la maison en faisoient un usage réel & journalier : on y employoit à la lecture une partie de la matinée, & on s’entretenoit pendant le repas de ce qu’on voit lû, en joignant ainsi dans le discours l’érudition à la gaieté de la conversation.

Chaque monastere avoit aussi dans son établissement une bibliotheque, & un moine préposé pour en prendre soin. C’est ce que portoit la regle de Tarnat & celle de S. Benoît. Rien dans la suite des tems ne devint plus célebre que les bibliotheques des moines : on y conservoit les livres de plusieurs siecles, dont on avoit soin de renouveller les exemplaires ; & sans ces bibliotheques il ne nous resteroit guere d’ouvrages des anciens. C’est de-là en effet que sont sortis presque tous ces excellens manuscrits qu’on voit aujourd’hui en Europe, & d’après lesquels on a donné au public, depuis l’invention de l’Imprimerie, tant d’excellens ouvrages en tout genre de littérature.

Dès le vie siecle on commença dans quelques monasteres à substituer au travail pénible de l’agriculture, l’occupation de copier les anciens livres, & d’en composer de nouveaux. C’étoit l’emploi le plus ordinaire, & même l’unique, des premiers cénobites de Marmoutier. On regardoit alors un monastere qui n’auroit pas eu de bibliotheque, comme un fort ou un camp dépourvû de ce qui lui étoit le plus nécessaire pour sa défense : claustrum sine armario, quasi castrum sine armamentario. Il nous reste encore de précieux monumens de cette sage & utile occupation dans les abbayes de Cîteaux & de Clairvaux, ainsi que dans la plus grande partie des abbayes de l’ordre de S. Benoit.

Les plus célebres bibliotheques des derniers tems ont été celles de M. de Thou ; de M. le Tellier, archevêque de Reims ; de M. Butteau, fort riche en livres sur l’histoire de France ; de M. de Coislin, abondante en manuscrits Grecs ; de M. Baluse, dont il sera parlé tout-à-l’heure à l’occasion de celle du Roy ; de M. Dufay, du cardinal Dubois, de M. Colbert, du comte d’Hoym, de M. le maréchal d’Etrées, de messieurs Bigot, de M. Danty d’Isnard, de M. Turgot de S. Clair, de M. Burette, & de M. l’abbé de Rothelin. Nous n’entrons dans aucun détail sur le mérite de ces différentes bibliotheques, parce que les catalogues en existent, & qu’ils ont été faits par de fort savans hommes. Nous avons encore aujourd’hui des bibliotheques qui ne le cedent point à celles que nous venons de nommer : les unes sont publiques, les autres sont particulieres.

Les bibliotheques publiques sont celle du Roi, dont nous allons donner l’histoire, celles de S. Victor, du collége Mazarin, de la Doctrine-chrétienne, des Avocats, & de S. Germain des prés : celle-ci est une des plus considérables, par le nombre & par le mérite des anciens manuscrits qu’elle possede : elle a été augmentée en 1718 des livres de M. L. d’Etrées, & en 1720 de ceux de M. l’abbé Renaudot. M. le cardinal de Gesvres légua sa bibliotheque à cette abbaye en 1744, sous la condition que le public en joüiroit une fois la semaine. M. l’évêque de Mets, duc de Coislin, lui a aussi légué un nombre considérable de manuscrits, qui avoient appartenu ci-devant au chancelier Seguier.

Les bibliotheques particulieres qui joüissent de quelque réputation, soit pour le nombre soit pour la qualité des livres, sont celle de sainte Génevieve, à laquelle vient d’être réuni, par le don que lui en a fait M. le duc d’Orléans, le riche cabinet des médailles que feu M. le Régent avoit formé ; celles de Sorbonne, du collége de Navarre, des Jésuites de la rue S. Jacques & de la rue S. Antoine, des prêtres de l’Oratoire, & des Jacobins. Celle de M. Falconet, infiniment précieuse par le nombre & par le choix des livres qu’elle renferme, mais plus encore par l’usage qu’il en sait faire, pourroit être mise au rang des bibliotheques publiques, puisqu’en effet les gens de lettres ont la liberté d’y aller faire les recherches dont ils ont besoin, & que souvent ils trouvent dans la conversation de M. Falconet, des lumieres qu’ils chercheroient vainement dans ses livres.

Celle de M. de Boze est peut-être la plus riche collection qui ait été faite de livres rares & précieux dans les différentes langues : elle est encore recommandable par la beauté & la bonté des éditions, ainsi que par la propreté des reliures. Si cette attention est un luxe de l’esprit, c’en est un au moins qui fait autant d’honneur au goût du propriétaire, que de plaisir aux yeux du spectateur.

Après avoir parlé des principales bibliotheques connues dans le monde, nous finirons par celle du Roi, la plus riche & la plus magnifique qui ait jamais existé. L’origine en est assez obscure : formée d’abord d’un nombre peu considérable de volumes, il n’est pas aisé de déterminer auquel de nos rois elle doit sa fondation. Ce n’est qu’après une longue suite d’années & diverses révolutions, qu’elle est enfin parvenue à ce degré de magnificence & à cette espece d’immensité, qui éterniseront à jamais l’amour du Roi pour les Lettres, & la protection que ses ministres leur ont accordée.

Quand on supposeroit qu’avant le xiv. siecle les livres de nos rois ont été en assez grand nombre pour mériter le nom de bibliotheques, il n’en seroit pas moins vrai que ces bibliotheques ne subsistoient que pendant la vie de ces princes : ils en disposoient à leur gré ; & presque toûjours dissipées à leur mort, il n’en passoit guere à leurs successeurs, que ce qui avoit été à l’usage de leur chapelle. S. Loüis qui en avoit rassemble une assez nombreuse, ne la laissa point à ses enfans ; il en fit quatre portions égales, non compris les livres de sa chapelle, & la légua aux Jacobins & aux Cordeliers de Paris, à l’abbaye de Royaumont, & aux Jacobins de Compiegne. Philippe le Bel & ses trois fils en firent de même ; ce n’est donc qu’aux regnes suivans que l’on peut rapporter l’établissement d’une bibliotheque royale, fixe, permanente, destinée à l’usage du public, en un mot comme inaliénable, & comme une des plus précieuses portions des meubles de la couronne. Charles V. dont les thrésors littéraires consistoient en un fort petit nombre de livres qu’avoit eu le roi Jean, son prédecesseur, est celui à qui l’on croit devoir les premiers fondemens de la bibliotheque royale d’aujourd’hui. Il étoit savant ; son goût pour la lecture lui fit chercher tous les moyens d’acquérir des livres, aussi sa bibliotheque fut-elle considérablement augmentée en peu de tems. Ce prince toûjours attentif au progrès des Lettres, ne se contenta pas d’avoir rassemblé des livres pour sa propre instruction ; il voulut que ses sujets en profitassent, & logea sa bibliotheque dans une des tours du Louvre, qui pour cette raison fut appellée la tour de la librairie. Afin que l’on pût y travailler à toute heure, il ordonna qu’on pendît à la voute trente petits chandeliers & une lampe d’argent. Cette bibliotheque étoit composée d’environ 910 volumes, nombre remarquable dans un tems où les Lettres n’avoient fait encore que de médiocres progrès en France, & où par conséquent les livres devoient être assez rares.

Ce prince tiroit quelquefois des livres de sa bibliotheque du Louvre, & les faisoit porter dans ses différentes maisons royales. Charles VI. son fils, & son successeur, tira aussi de sa bibliotheque plusieurs livres qui n’y rentrerent plus : mais ces pertes furent réparées par les acquisitions qu’il faisoit de tems en tems. Cette bibliotheque resta à peu près dans le même état jusqu’au regne de Charles VII. que par une suite des malheurs dont le royaume fut accablé, elle fut totalement dissipée, du moins n’en parut-il de long-tems aucun vestige.

Louis XI. dont le regne fut plus tranquille, donna beaucoup d’attention au bien des lettres ; il eut soin de rassembler, autant qu’il le put, les débris de la librairie du Louvre ; il s’en forma une bibliotheque qu’il augmenta depuis des livres de Charles de France, son frere, & selon toute apparence de ceux des ducs de Bourgogne, dont il réunit le duché à la couronne.

Charles VIII. sans être savant eut du goût pour les livres ; il en ajoûta beaucoup à ceux que son pere avoit rassemblés, & singulierement une grande partie de la bibliotheque de Naples, qu’il fit apporter en France après sa conquête. On distingue encore aujourd’hui, parmi les livres de la bibliotheque du Roi, ceux des rois de Naples & des seigneurs Napolitains par les armoiries, les souscriptions, les signatures ou quelques autres marques.

Tandis que Louis XI. & Charles VIII. rassembloient ainsi le plus de livres qu’il leur étoit possible, les deux princes de la maison d’Orléans, Charles, & Jean comte d’Angoulème, son frere, revenus d’Angleterre après plus de 25 ans de prison, jetterent, le premier à Blois, & le second à Angoulème, les fondemens de deux bibliotheques, qui devinrent bien-tôt royales, & qui firent oublier la perte qu’on avoit faite, par la dispersion des livres de la tour du Louvre, dont on croit que la plus grande partie avoit été enlevée par le duc de Betfort. Charles en racheta en Angleterre environ soixante volumes, qui furent apportés au château de Blois, & réunis à ceux qui y étoient déjà en assez grand nombre.

Louis XII. fils de Charles, duc d’Orléans, étant parvenu à la couronne, y réunit la bibliotheque de Blois, au milieu de laquelle il avoit été, pour ainsi dire, élevé ; & c’est peut-être par cette considération qu’il ne voulut pas qu’elle changeât de lieu. Il y fit transporter les livres de ses deux prédécesseurs Louis XI. & Charles VIII. & pendant tout le cours de son regne il s’appliqua à augmenter ce thrésor, qui devint encore bien plus considérable lorsqu’il y eut fait entrer la bibliotheque que les Viscomti & les Sforce, ducs de Milan, avoient établie à Pavie, & en outre les livres qui avoient appartenu au célebre Petrarque. Rien n’est au-dessus des éloges que les écrivains de ce tems-là font de la bibliotheque de Blois ; elle étoit l’admiration non-seulement de la France, mais encore de l’Italie.

François premier, après avoir augmenté la bibliotheque de Blois, la réunit en 1544 à celle qu’il avoit commencé d’établir au château de Fontainebleau plusieurs années auparavant : une augmentation si considérable donna un grand lustre à la bibliotheque de Fontainebleau, qui étoit déjà par elle-même assez riche. François premier avoit fait acheter en Italie beaucoup de manuscrits Grecs par Jérome Fondule, homme de lettres, en grande réputation dans ce tems-là ; il en fit encore acheter depuis par ses ambassadeurs à Rome & à Venise. Ces ministres s’acquiterent de leur commission avec beaucoup de soin & d’intelligence ; cependant ces différentes acquisitions ne formoient pas qu-delà de 400 volumes, avec une quarantaine de manuscrits orientaux. On peut juger delà combien les livres étoient encore peu communs alors, puisqu’un prince qui les recherchoit avec tant d’empressement, qui n’épargnoit aucune dépense, & qui employoit les plus habiles gens pour en amasser, n’en avoit cependant pû rassembler qu’un si petit nombre, en comparaison de ce qui s’en est répandu en France dans la suite.

La passion de François premier pour les manuscrits Grecs, lui fit négliger les Latins & les ouvrages en langues vulgaires étrangeres. A l’égard des livres François qu’il fit mettre dans sa bibliotheque, on en peut faire cinq classes différentes : ceux qui ont été écrits avant son regne ; ceux qui lui ont été dédiés ; les livres qui ont été faits pour son usage, ou qui lui ont été donnés par les auteurs ; les livres de Louise de Savoie, sa mere ; & enfin ceux de Marguerite de Valois, sa sœur ; ce qui ne fait qu’à peu près 70 volumes.

Jusqu’alors il n’y avoit eu, pour prendre soin de la bibliotheque royale, qu’un simple garde en titre. François premier créa la charge de bibliothécaire en chef, qu’on appella long-tems, & qui dans ses provisions s’appelle encore maître de la librairie du Roi.

Guillaume Budé fut pourvû le premier de cet emploi, & ce choix fit également honneur au prince & à l’homme de lettres. Pierre du Chastèl ou Chatellain lui succéda ; c’étoit un homme fort versé dans les langues Greque & Latine : il mourut en 1552 ; & sa place fut remplie, sous Henri II. par Pierre de Montdoré, conseiller au grand conseil, homme très-savant, sur-tout dans les Mathématiques. La bibliotheque de Fontainebleau paroît n’avoir reçu que de médiocres accroissemens sous les regnes des trois fils de Henri II. à cause, sans doute, des troubles & des divisions que le prétexte de la Religion excita alors dans le royaume. Montdoré, ce savant homme, soupçonné & accusé de donner dans les opinions nouvelles en matiere de religion, s’enfuit de Paris en 1567, & se retira à Sancerre en Berry, où il mourut de chagrin trois ans après. Jacques Amyot, qui avoit été précepteur de Charles IX. & des princes ses freres, fut pourvû, après l’évasion de Montdoré, de la charge de maître de la librairie. Le tems de son exercice ne fut rien moins que favorable aux Arts & aux Sciences : on ne croit pas, qu’excepté quelques livres donnés à Henri III. la bibliotheque royale ait été augmentée d’autres livres que de ceux de privilége. Tout ce que put faire Amyot, ce fut d’y donner entrée aux savans, & de leur communiquer avec facilité l’usage des manuscrits dont ils avoient besoin. Il mourut en 1593, & sa charge passa au président Jacques-Auguste de Thou, si célebre par l’histoire de son tems qu’il a écrite.

Henri IV. ne pouvoit faire un choix plus honorable aux lettres : mais les commencemens de son regne ne furent pas assez paisibles, pour lui permettre de leur rendre le lustre qu’elles avoient perdu pendant les guerres civiles. Sa bibliotheque souffrit quelque perte de la part des factieux ; pour prévenir de plus grandes dissipations, Henri IV. en 1595, fit transporter au collége de Clermont à Paris la bibliotheque de Fontainebleau, dont aussi-bien le commun des savans n’étoit pas assez à portée de profiter. Les livres furent à peine arrivés à Paris, qu’on y joignit le beau manuscrit de la grande Bible de Charles le chauve. Cet exemplaire, l’un des plus précieux monumens littéraires du zele de nos rois de la seconde race pour la religion, avoit été conservé depuis le regne de cet empereur, dans l’abbaye de S. Denys. Quelques années auparavant le président de Thou avoit engagé Henri IV. à acquérir la bibliotheque de Catherine de Medicis, composée de plus de 800 manuscrits Grecs & Latins ; mais différentes circonstances firent que cette acquisition ne put être terminée qu’en 1599. Quatre ans après l’acquisition des manuscrits de la reine Catherine de Medicis, la bibliotheque passa du collége de Clermont chez les Cordeliers, où elle demeura quelques années en dépôt. Le président de Thou mourut en 1617, & François de Thou son fils aîné, qui n’avoit que neuf ans, hérita de la charge de maître de la librairie.

Pendant la minorité du jeune bibliothécaire, la direction de la bibliotheque du Roi fut confiée à Nicolas Rigault, connu par divers ouvrages estimés. La bibliotheque royale s’enrichit peu sous le regne de Louis XIII. elle ne fit d’acquisitions un peu considérables, que les manuscrits de Philippe Hurault, évêque de Chartres, au nombre d’environ 418 volumes, & 110 beaux manuscrits Syriaques, Arabes, Turcs & Persans, achetés, aussi-bien que des caracteres Syriaques, Arabes & Persans, avec les matrices toutes frappées, des héritiers de M. de Breves, qui avoit été ambassadeur à Constantinople. Ce ne fut que sous le regne de Louis XIII. que la bibliotheque royale fut retirée des Cordeliers, pour être mise dans une grande maison de la rue de la Harpe, appartenante à ces religieux.

François de Thou ayant été décapité en 1642, l’illustre Jérome Bignon, dont le nom seul fait l’éloge, lui succéda dans la charge de maître de la librairie. Il obtint en 1651, pour son fils aîné, nommé Jérome comme lui, la survivance de cette charge. Quelques années après, M. Colbert, qui méditoit déjà ses grands projets, fit donner à son frere, Nicolas Colbert, la place de garde de la librairie, vacante par la mort de Jacques Dupuy. Celui-ci légua sa bibliotheque au Roi. Louis XIV. l’accepta par lettres patentes, registrées au parlement le 16 Avril 1657.

Hippolite, comte de Bethune, fit présent au Roi, à peu-près dans le même tems, d’une collection fort curieuse de manuscrits modernes, au nombre de 1923 volumes, dont plus de 950 sont remplis de lettres & de pieces originales sur l’histoire de France.

A un zele également vif pour le progrès des Sciences & pour la gloire de son maître, M. Colbert joignoit une passion extraordinaire pour les livres : il commençoit alors à fonder cette célebre bibliotheque, jusqu’à ces derniers tems la rivale de la bibliotheque du Roi : mais l’attention qu’il eut aux intérêts de l’une, ne l’empêcha pas de veiller aux intérêts de l’autre. La bibliotheque du Roi est redevable à ce ministre des acquisitions les plus importantes. Nous n’entrerons point ici dans le détail de ces diverses acquisitions : ceux qui voudront les connoître dans toute leur étendue, pourront lire le mémoire historique sur la bibliotheque du Roi, à la tête du catalogue, pag. 26. & suiv. Une des plus précieuses est celle des manuscrits de Brienne ; c’est un recueil de pieces concernant les affaires de l’état, qu’Antoine de Lomenie, secrétaire d’état, avoit rassemblées avec beaucoup de soin en 340 volumes.

M. Colbert trouvant que la bibliotheque du Roi étoit devenue trop nombreuse pour rester commodément dans la maison de la rue de la Harpe, la fit transporter en 1666 dans deux maisons de la rue Vivienne qui lui appartenoient. L’année suivante le cabinet des médailles, dans lequel étoit le grand recueil des estampes de l’abbé de Marolles, & autres raretés, fut retiré du Louvre & réuni à la bibliotheque du Roi, dont ils font encore aujourd’hui une des plus brillantes parties. Après la disgrace de M. Fouquet, sa bibliotheque, ainsi que ses autres effets, fut saisie & vendue. Le Roi en fit acheter un peu plus de 1300 volumes, outre le recueil de l’histoire d’Italie.

Il n’étoit pas possible que tant de livres imprimés joints aux anciens, avec les deux exemplaires des livres de privilége que fournissoient les Libraires, ne donnassent beaucoup de doubles : ce fonds seroit devenu aussi embarrassant qu’inutile, si on n’avoit songé à s’en défaire par des échanges. Ce fut par ce moyen qu’on fit en 1668 l’acquisition de tous les manuscrits & d’un grand nombre de livres imprimés qui étoient dans la bibliotheque du cardinal Mazarin. Dans le nombre de ces manuscrits, qui étoit de 2156, il y en avoit 102 en langue Hébraïque, 343 en Arabe, Samaritain, Persan, Turc, & autres langues Orientales ; le reste étoit en langue Greque, Latine, Italienne, Françoise, Espagnole, &c. Les livres imprimés étoient au nombre de 3678. La bibliotheque du Roi s’enrichit encore peu après par l’acquisition que l’on fit à Leyde d’une partie des livres du savant Jacques Golius, & par celle de plus de 1200 volumes manuscrits ou imprimés de la bibliotheque de M. Gilbert Gaumin, doyen des maîtres des requêtes, qui s’étoit particulicrement appliqué à l’étude & à la recherche des livres Orientaux.

Ce n’étoit pas seulement à Paris & chez nos voisins que M. Colbert faisoit faire des achats de livres pour le Roi ; il fit rechercher dans le Levant les meilleurs manuscrits anciens en Grec, en Arabe, en Persan, & autres langues Orientales. Il établit dans les différentes cours de l’Europe des correspondances, au moyen desquelles ce ministre vigilant procura à la bibliotheque du Roi des thresors de toute espece.

L’année 1670 vit établir dans la bibliotheque Royale un fonds nouveau, bien capable de la décorer & d’éterniser la magnificence de Louis XIV : ce sont les belles estampes que sa Majesté fit graver, & qui servent encore aujourd’hui aux présens d’estampes que le Roi fait aux princes, aux ministres étrangers, & aux personnes de distinction qu’il lui plaît d’en gratifier. La bibliotheque du Roi perdit M. Colbert en 1683. M. de Louvois, comme surintendant des bâtimens, y exerça la même autorité que son prédécesseur, & acheta de M. Bignon, conseiller d’état, la charge de maître de la Librairie, à laquelle fut réunie celle de garde de la Librairie, dont s’étoient démis volontairement MM. Colbert. Les provisions de ces deux charges réunies furent expédiées en 1684, en faveur de Camille le Tellier, qu’on a appellé l’abbé de Louvois.

M. de Louvois fit, pour procurer à la bibliotheque du Roi de nouvelles richesses, ce qu’avoit fait M. Colbert. Il y employa nos ministres dans les cours étrangeres ; & en effet on en reçut dans les années 1685, 1686, 1687, pour des sommes considérables. Le pere Mabillon qui voyageoit en Italie, fut chargé par le Roi d’y rassembler tout ce qu’il pourroit de livres : il s’acquitta de sa commission avec tant de zele & d’exactitude, qu’en moins de deux ans il procura à la bibliotheque Royale près de 4000 volumes imprimés.

La mort de M. de Louvois arrivée en 1691, apporta quelque changement à l’administration de la bibliotheque du Roi. La charge de maitre de la Librairie avoit été exercée jusqu’alors sous l’autorité & la direction du surintendant des bâtimens : mais le Roi fit un reglement en Juillet 1691, par lequel il ordonna que M. l’abbé de Louvois joüiroit & feroit les fonctions de maitre de la Librairie, intendant & garde du cabinet des livres, manuscrits, médailles, &c. & garde de la bibliotheque Royale, sous l’autorité de sa Majesté seulement.

En 1697, le P. Bouvet, Jésuite-Missionnaire, apporta 49 volumes Chinois, que l’empereur de la Chine envoyoit en présent au Roi. C’est ce petit nombre de volumes qui a donné lieu au peu de littérature Chinoise que l’on a cultivée en France : mais il s’est depuis considérablement multiplié. Nous ne finirions pas si nous voulions entrer dans le détail de toutes les acquisitions de la bibliotheque Royale, & des présens sans nombre qui lui ont été faits. A l’avenement de Louis XIV. à la couronne, sa bibliotheque étoit tout au plus de 5000 volumes ; & à sa mort, il s’y en trouva plus de 70000, sans compter le fonds des planches gravées & des estampes : accroissement immense & qui étonneroit si l’on n’avoit vû depuis la même bibliotheque recevoir à proportion des augmentations plus considérables.

L’heureuse inclination du Roi à protéger les lettres & les sciences, à l’exemple de son bisayeul ; l’empressement des ministres à se conformer aux vûes de sa Majesté ; l’attention du bibliothécaire & de ceux qui sont sous ses ordres à profiter des circonstances, en ne laissant, autant qu’il est en eux, échapper aucune occasion d’acquérir ; enfin la longue durée de la paix, tout semble avoir conspiré dans le cours du présent regne à accumuler richesses sur richesses dans un thresor, qui déjà du tems du feu Roi n’avoit rien qui lui fût comparable.

Parmi les livres du cabinet de Gaston d’Orléans, légués au Roi en 1660, il s’étoit trouvé quelques volumes de plante & d’animaux que ce prince avoit fait peindre en mignature sur des feuilles détachées de vélin par Nicolas Robert, dont personne n’a égalé le pinceau pour ces sortes de sujets : ce travail a été continué sous M. Colbert & jusqu’en 1728, tems auquel on a cessé d’augmenter ce magnifique recueil. Depuis quelques années il a été repris avec beaucoup de succès, & forme aujourd’hui une suite de plus de deux mille cinq cens feuilles, représentant des fleurs, des oiseaux, des animaux, & des papillons.

La bibliotheque du Roi perdit en 1718 M. l’abbé de Louvois, & M. l’abbé Bignon lui succéda. Les sciences & les lettres ne virent pas sans espérance un homme qu’elles regardoient comme leur protecteur, élevé à un poste si brillant. M. l’abbé Bignon presqu’aussi-tôt après sa nomination, se défit de sa bibliotheque particuliere pour ne s’occuper plus que de celle du Roi, à laquelle il donna une collection assez ample & fort curieuse de livres Chinois, Tartares & Indiens qu’il avoit. Il signala son zele pour la bibliotheque du Roi dès les premiers jours de son exercice, par l’acquisition des manuscrits de M. de la Marre, & ceux de M. Baluse, au nombre de plus de mille. Le grand nombre de livres dont se trouvoit composée la bibliotheque du Roi, rendoit comme impossible l’ordre qu’on auroit voulu leur donner dans les deux maisons de la rue Vivienne : M. l’abbé de Louvois l’avoit représenté plusieurs fois ; & dès le commencement de la régence il avoit été arrêté de mettre la bibliotheque dans la grande galerie du Louvre : mais l’arrivée de l’Infante dérangea ce projet, parce qu’elle devoit occuper le Louvre.

M. l’abbé Bignon en 1721 profita de la décadence de ce qu’on appelloit alors le système, pour engager M. le régent à ordonner que la bibliotheque du Roi fût placée à l’hôtel de Nevers rue de Richelieu, où avoit été la banque. Sur les ordres du prince, on y transporta sans délai tout ce que l’on pût de livres : mais les différentes difficultés qui se présenterent, furent cause qu’on ne pût obtenir qu’en 1724 des lettres patentes, par lesquelles sa Majesté affecta à perpétuité cet hôtel au logement de sa bibliotheque. Personne n’ignore la magnificence avec laquelle ont été décorés les vastes appartemens qu’occupent aujourd’hui les livres du Roi : c’est le spectacle le plus noble & le plus brillant que l’Europe offre en ce genre. M. l’abbé Sallier, professeur royal en langue Hébraïque, de l’Académie Royale des Inscriptions & Belles-lettres, l’un des quarante de l’Académie Françoise, & nommé en 1726 commis à la garde des livres & manuscrits, ainsi que M. Melot, aussi membre de l’Académie des Belles-lettres, sont de tous les hommes de lettres attachés à la bibliotheque du Roi, ceux qui lui ont rendu les plus grands services. La magnificence des bâtimens est dûe, pour la plus grande partie, à leurs sollicitations : le bel ordre que l’on admire dans l’arrangement des livres, ainsi que dans l’excellent catalogue qui on a été fait, est dû à leurs connoissances : les accroissemens prodigieux qu’elle a reçûs depuis 25 ans, à leur zele ; l’utile facilité de puiser dans ce thresor littéraire, à leur amour pour les lettres, & à l’estime particuliere qu’ils portent à tous ceux qui les cultivent. C’est du mémoire historique que ces deux savans hommes ont mis à la tête du catalogue de la bibliotheque du Roi, que nous avons extrait tout ce qui la concerne dans cet article. Nous invitons à le lire ceux qui voudront connoître dans un plus grand détail les progrès & les accroissemens de cette immense bibliotheque.

Pendant le cours de l’année 1728 il entra dans la bibliotheque du Roi beaucoup de livres imprimés : il en vint de Lisbonne, donnés par MM. les comtes d’Ericeira ; il en vint aussi des foires de Leipsic & de Francfort pour une somme considérable. La plus importante des acquisitions de cette année fut faite par M. l’abbé Sallier, à la vente de la bibliotheque Colbert : elle consistoit en plus de mille volumes. Mais de quelque mérite que puissent être de telles augmentations, elles n’ont pas l’éclat de celle que le ministere se proposoit en 1728.

L’établissement d’une imprimerie Turque à Constantinople, avoit fait naître en 1727 à M. l’abbé Bignon, l’idée de s’adresser, pour avoir les livres qui sortiroient de cette imprimerie, à Zaïd Aga, lequel, disoit-on, en avoit été nommé le directeur, & pour avoir aussi le catalogue des manuscrits Grecs & autres qui pourroient être dans la bibliotheque du grand-seigneur. M. l’abbé Bignon l’avoit connu en 1721, pendant qu’il étoit à Paris à la suite de Mehemet Effendi son pere, ambassadeur de la Porte. Zaïd Aga promit les livres qui étoient actuellement sous la presse : mais il s’excusa sur l’envoi du catalogue, en assûrant qu’il n’y avoit personne à Constantinople assez habile pour le faire. M. l’abbé Bignon communiqua cette réponse à M. le comte de Maurepas, qui prenoit trop à cœur les intérêts de la bibliotheque du Roi pour ne pas saisir avec empressement & avec zele cette occasion de la servir. Il fut arrêté que la difficulté d’envoyer le catalogue demandé, n’étant fondée que sur l’impuissance de trouver des sujets capables de le composer, on envoyeroit à Constantinople des savans, qui en se chargeant de le faire, pourroient voir & examiner de près cette bibliotheque.

Ce n’est pas qu’on fût persuadé à la cour que la bibliotheque tant vantée des empereurs Grecs existât encore ; mais on vouloit s’assûrer de la vérité ou de la fausseté du fait : d’ailleurs le voyage qu’on projettoit avoit un objet qui paroissoit moins incertain ; c’étoit de recueillir tout ce qui pouvoit rester des monumens de l’antiquité dans le Levant, en manuscrits, en médailles, en inscriptions, &c.

M. l’abbé Sevin & M. l’abbé de Fourmont, tous deux de l’Académie des Inscriptions & Belles-lettres, furent chargés de cette commission. Ils arriverent au mois de Décembre 1728 à Constantinople : mais il ne purent obtenir l’entrée de la bibliotheque du grand-seigneur ; ils apprirent seulement par des gens dignes de foi, qu’elle ne renfermoit que des livres Turcs & Arabes, & nul manuscrit Grec ou Latin ; & ils se bornerent à l’autre objet de leur voyage. M. l’abbé Fourmont parcourut la Grece pour y déterrer des inscriptions & des médailles ; M. l’abbé Sevin fixa son séjour à Constantinople : là secondé de tout le pouvoir de M. le marquis de Villeneuve, ambassadeur de France, il mit en mouvement les consuls & ceux des échelles qui avoient le plus de capacité, & les excita à faire chacun dans son district quelques découvertes importantes. Avec tous ces secours, & les soins particuliers qu’il se donna, il parvint à rassembler en moins de deux ans plus de six cents manuscrits en langue Orientale : mais il perdit l’espérance de rien trouver des ouvrages des anciens Grecs, dont on déplore tant la perte. M. l’abbé Sevin revint en France, après avoir établi des correspondances nécessaires pour continuer ce qu’il avoit commencé ; & en effet la bibliotheque du Roi a reçû presque tous les ans depuis son retour plusieurs envois de manuscrits, soit Grecs, soit Orientaux. On est redevable à M. le comte de Maurepas de l’établissement des enfans ou jeunes de langue qu’on éleve à Constantinople aux dépens du Roi : ils ont ordre de copier & de traduire les livres Turcs, Arabes & Persans ; usage bien capable d’exciter parmi eux de l’émulation. Ces copies & ces traductions sont adressées au ministre, qui après s’en être fait rendre compte, les envoye à la bibliotheque du Roi. Les traductions ainsi jointes aux textes originaux, forment déjà un recueil assez considérable, dont la république des lettres ne pourra par la suite que retirer un fort grand avantage.

M. l’abbé Bignon non content des thresors dont la bibliotheque du Roi s’enrichissoit, prit les mesures les plus sages pour faire venir des Indes les livres qui pouvoient donner en France plus de connoissance qu’on n’en a de ces pays éloignés, où les sciences ne laissent pas d’être cultivées. Les directeurs de la compagnie des Indes se prêterent avec un tel empressement à ses vûes, que depuis 1729 il a été fait des envois assez considérables de livres Indiens, pour former dans la bibliotheque du Roi un recueil en ce genre, peut-être unique en Europe.

Dans les années suivantes, la bibliotheque du Roi s’accrut encore par la remise d’un des plus précieux manuscrits qui puisse regarder la monarchie, intitulé Registre de Philippe Auguste, qu’avoit légué au Roi M. Rouillé du Coudray, conseiller d’état ; & par diverses acquisitions considérables : telles sont celles des manuscrits de S. Martial de Limoges, de ceux de M. le premier président de Mesmes, du cabinet d’estampes de M. le marquis de Beringhen ; du fameux recueil des manuscrits anciens & modernes de la bibliotheque de M. Colbert, la plus riche de l’Europe, si l’on en excepte celle du Roi & celle du Vatican ; du cabinet de M. Cangé, collection infiniment curieuse, dont le catalogue est fort recherché des connoisseurs.

Pour ne pas donner à cet article trop d’étendue, nous avons crû devoir éviter d’entrer dans le détail des différentes acquisitions, & nous renvoyons encore une fois au mémoire historique qui se trouve à la tête du catalogue de la bibliotheque du Roi.

M. Bignon, maître des requêtes, l’un des quarante de l’Académie Françoise, & descendant de M. Bignon à qui nous avons eu occasion de donner les plus grands éloges, héritier de leur amour pour les lettres, comme il l’est des autres grandes qualités qui les ont rendus célebres, exerce aujourd’hui avec beaucoup d’intelligence & de distinction la charge de maître de la librairie du Roi.

On a vû par ce que nous avons dit, avec combien de zele plusieurs ministres ont concouru à mettre la bibliotheque du Roi dans un état de splendeur & de magnificence qui n’a jamais eu d’exemple. M. de Maurepas est un de ceux sans doute à qui elle a eu les plus grandes obligations. M. le comte d’Argenson dans le département de qui elle est aujourd’hui, ami des lettres & des savans, regarde la bibliotheque du Roi comme une des plus précieuses parties de son administration ; il continue par goût & par la supériorité de ses lumieres, ce qui avoit été commencé par son prédécesseur : chose bien rare dans les grandes places. Qu’il soit permis à notre reconnoissance d’élever la voix & de dire : Heureuse la nation qui peut faire d’aussi grandes pertes, & les réparer aussi facilement !