L’Encyclopédie/1re édition/EQUITATION

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EQUITATION, s. f. (Hist. anc. & mod.) c’est l’art de monter à cheval.

De l’ancienneté de l’équitation, & de l’usage des chevaux dans les armées. L’art de monter à cheval semble être aussi ancien que le monde. L’Auteur de la Nature, en donnant au cheval les qualités que nous lui connoissons, avoit trop sensiblement marqué sa destination, pour qu’elle pût être long-tems ignorée. L’homme ayant sû, par un jugement sûr & prompt, discerner dans la multitude infinie d’êtres différens qui l’environnoient, ceux qui étoient particulierement destinés à son usage, en auroit-il négligé un si capable de lui rendre les services les plus utiles ? La même lumiere qui dirigeoit son choix lorsqu’il soûmettoit à son domaine la brebis, la chevre, le taureau, l’éclaira sans doute sur les avantages qu’il devoit retirer du cheval, soit pour passer rapidement d’un lieu dans un autre, soit pour le transport des fardeaux, soit pour la facilité du commerce.

Il y a beaucoup d’apparence que le cheval ne servit d’abord qu’à soulager son maître dans le cours de ses occupations paisibles. Ce seroit trop présumer que de croire qu’il fut employé dans les premieres guerres que les hommes se firent entr’eux : au commencement, ceux-ci n’agirent point par principes ; ils n’eurent pour guide qu’un emportement aveugle, & ne connurent d’autres armes que les dents, les ongles, les mains, les pierres, les bâtons [1]. L’airain & le fer servirent ensuite leur fureur ; mais la découverte de ces métaux ayant facilité le triomphe de l’injustice & de la violence, les hommes, qui formoient alors des sociétés naissantes, apprirent, par une funeste expérience, qu’inutilement ils compteroient sur la paix & sur le repos, tant qu’ils ne seroient point en état de repousser la force par la force : il fallut donc réduire en art un métier destructeur, & inventer des moyens pour le pratiquer avec plus d’avantage.

On peut compter parmi ces moyens, celui de combattre à cheval ; aussi l’histoire nous atteste-telle que l’homme ne tarda point à le découvrir & à le mettre en pratique : l’antiquité la plus reculée en offre des témoignages certains.

Les inclinations guerrieres de cet animal, sa vigueur, sa docilité, son attachement, n’échapperent point aux yeux de l’homme, & lui mériterent l’honneur de devenir le compagnon de ses dangers & de sa gloire.

Le cheval paroît né pour la guerre ; si l’on pouvoit en douter, cette belle description qu’on voit dans le livre de Job (ch. xxxjx. v. 19.) suffiroit pour le prouver : c’est Dieu qui parle, & qui interroge le saint patriarche.

« Est-ce de vous, lui demande-t-il, que le cheval tient son courage & son intrépidité ? vous doit-il son fier hennissement, & ce souffle ardent qui sort de ses narines, & qui inspire la terreur ? Il frappe du pié la terre, & la réduit en poudre ; il s’élance avec audace, & se précipite au-travers des hommes armés : inaccessible à la crainte, le tranchant des épées, le sifflement des fleches, le brillant éclat des lames & des dards, rien ne l’étonne, rien ne l’arrête. Son ardeur s’allume aux premiers sons de la trompette ; il frémit, il écume, il ne peut demeurer en place : d’impatience il mange la terre. Entend-il sonner la charge ? il dit, allons : il reconnoît l’approche du combat, il distingue la voix des chefs qui encouragent leurs soldats : les cris confus des armées prêtes à combattre, excitent en lui une sensation qui l’anime & qui l’intéresse ».

Equus paratur in diem belli, a dit le plus sage des rois. Prov. ch. xxj.

L’unanimité de sentiment qui regne à cet égard chez tous les peuples, est une preuve qu’elle a son fondement dans la Nature. Les principaux traits de la description précédente se retrouvent dans l’élégante peinture que Virgile a tracée du même animal :

Continuo pecoris generosi pullus in arvis
Altius ingreditur, & mollia crura reponit ;
Primus & ire viam, & fluvios tentare minaces
Audet, & ignoto sese committere ponti,
Nec vanos horret strepitus
. . . .
. . . . . . . . . . . . . . . .
. . Tum si qua sonum procul arma dedére,
Stare loco nescit, micat auribus, & tremit artus,
Collectumque premens volvit sub naribus ignem
.

Virg. Georg. lib. III. vers. 75.

Homere (II. l. XIII.) le plus célebre de tous les poëtes, & le chantre des héros, dit que les chevaux sont une partie essentielle des armées, & qu’ils contribuent extrèmement à la victoire. Tous les auteurs anciens ou modernes qui ont traité de la guerre, ont pensé de même ; & la vérité de ce jugement est pleinement justifiée par la pratique de toutes les nations. Le cheval anime en quelque sorte l’homme au moment du combat ; ses mouvemens, ses agitations calment cette palpitation naturelle dont les plus braves guerriers ont de la peine à se défendre au premier appareil d’une bataille.

A la noble ardeur qui domine dans ce superbe animal, à son extrème docilité pour la main qui le guide, ajoûtons pour dernier trait qu’il est le plus fidele & le plus reconnoissant de tous les animaux, & nous aurons rassemblé les puissans motifs qui ont dû engager l’homme à s’en servir pour la guerre.

Fidelissimum inter omnia animalia, homini est canis atque equus, dit Pline (l. VIII. c. xl.) Amissos lugent dominos, ajoûte-t-il plus bas (ibid. c. xlij.), lacrymasque interdum desiderio fundunt. Homere (Iliade, liv. XVII.) fait pleurer la mort de Patrocle par les chevaux d’Achille. Virgile donne le même sentiment au cheval de Pallas fils d’Evandre :

. . . . . Positis insignibus Æthon
It lacrymans, guttisque humectat grandibus ora.

Æneïd. l. XI. v. 89.

L’histoire [2] n’a pas dédaigné de nous apprendre que des chevaux ont défendu ou vengé leurs maîtres à coups de piés & de dents, & qu’ils leur ont quelquefois sauvé la vie.

Dans la bataille d’Alexandre contre Porus (Aul. Gell. noctium Attic. l. V. c. ij. & Q. Curt. l. VIII.), Bucéphale couvert de blessures & perdant tout son sang, ramassa néanmoins le reste de ses forces pour tirer au plus vîte son maître de la mêlée, où il couroit le plus grand danger : dès qu’il fut arrivé hors de la portée des traits, il tomba, & mourut un instant après ; paroissant satisfait, ajoûte l’historien, de n’avoir plus à craindre pour Alexandré.

Silius Italicus (l. X.) & Juste Lipse (in epistol. ad Belgas.) nous ont conservé un exemple remarquable de l’attachement extraordinaire dont les chevaux sont capables.

A la bataille de Cannes un chevalier romain nommé Clælius, qui avoit été percé de plusieurs coups, fut laissé parmi les morts sur le champ de bataille. Annibal s’y étant transporté le lendemain, Clælius, à qui il restoit encore un souffle de vie prêt à s’éteindre, voulut, au bruit qu’il entendit, faire un effort pour lever la tête, & parler ; mais il expira aussitôt, en poussant un profond gémissement. A ce cri, son cheval qui avoit été pris le jour d’auparavant, & que montoit un Numide de la suite d’Annibal, reconnoissant la voix de son maître, dresse les oreilles, hennit de toutes ses forces, jette par terre le Numide, s’élance à-travers les mourans & les morts, arrive auprès de Claelius : voyant qu’il ne se remuoit point, plein d’inquiétude & de tristesse, il se courbe comme à l’ordinaire sur les genoux, & semble l’inviter à monter. Cet excès d’affection & de fidélité fut admiré d’Annibal, & ce grand homme ne put s’empêcher d’être attendri à la vûe d’un spectacle si touchant.

Il n’est donc pas étonnant que par un juste retour (s’il est permis de s’exprimer ainsi) d’illustres guerriers, tels qu’un Alexandre & un César, ayent eu pour leurs chevaux un attachement singulier. Le premier bâtit une ville en l’honneur de Bucéphale : l’autre dédia l’image du sien à Vénus. On sait combien la pie de Turenne étoit aimée du soldat françois, parce qu’elle étoit chere à ce héros [3].

Le peu de lumieres que nous avons sur ce qui s’est passé dans les tems voisins du déluge, ne nous permet pas de fixer avec précision celui où l’on commença d’employer les chevaux à la guerre. L’Ecriture (Gen. ch. xjv.) ne dit pas qu’il y eût de la cavalerie dans la bataille des quatre rois contre cinq, ni dans la victoire qu’Abraham bientôt après remporta sur les premiers, qui emmenoient prisonnier Loth son neveu. Mais quoique nous ignorions, faute de détails suffisans, l’usage que les patriarches ont pû faire du cheval, il seroit absurde d’en conclure qu’ils eurent l’imbécillité, suivant l’expression de S. Jerôme (Comment. du chap. xxxvj. d’Isaïe), de ne s’en pas servir.

Origene cependant l’a voulu croire. On ne voit nulle part, dit-il, (Homélie xviij.) que les enfans d’Israël se soient servis de chevaux dans les armées. Mais comment a-t-il pû savoir qu’ils n’en avoient point ? il faut, pour le prouver, une évidence bien réelle & des faits constans. La loi du Deutéronome (ch. xvij. v. 16.) dont s’appuie S. Jérôme, non multiplicabit sibi equos, n’exclut pas les chevaux des armées des Juifs ; elle ne regarde que le roi, sibi, encore [4] ne lui en défend-elle que le grand nombre, non multiplicabit. C’étoit une sage prévoyance de la part de Moyse, ou parce que le peuple de Dieu devoit habiter un pays coupé, sec, aride, peu propre à nourrir beaucoup de chevaux ; ou bien, selon que l’a remarqué M. Fleury, pour lui ôter le desir & le moyen de retourner en Egypte. C’est apparemment par la même raison qu’il fut ordonné à Josué (II. 6.) de faire couper les jarrets aux chevaux des Chananéens ; ce qu’il exécuta après la défaite de Jabin roi d’Azor (vers l’an du monde 2559, avant J. C. 1445). David (II. Reg. viij. 4.) en fit autant à ceux qu’il prit sur Adaveser ; il n’en réserva que cent.

Quoi qu’il en soit du sentiment d’Origene, la défense portée au dix-septieme chapitre du Deutéronome, le vingtieme chapitre du même livre [5], & le quinzieme de l’Exode (equum & ascensorem dejecit in mare), sont autant de preuves certaines que du tems de Moyse l’art de l’équitation & l’usage de la cavalerie dans les armées n’étoient pas regardés comme une nouveauté.

Le premier endroit où ce législateur en ait parlé avec une sorte de détail, est au quatorzieme chapitre de l’Exode, où il décrit le passage de la mer rouge par les Israélites (ans du monde 2513, avant J. C. 1491, selon M. Bossuet). Pharaon qui les poursuivoit, fut englouti par les eaux avec ses chariots de guerre, ses cavaliers, & toutes les troupes qu’il avoit pû rassembler. Son armée, suivant Josephe, étoit composée de 200 mille hommes de pié, 50 mille cavaliers, & 600 chars [6].

Si les livres du Pentateuque n’offrent point de preuve plus ancienne de l’usage de la cavalerie dans les armées, c’est que conformément au plan que Moyse s’étoit tracé, il n’a pas dû nous instruire des guerres que les Egyptiens avoient eues contre leurs voisins avant la délivrance des Juifs, & qu’il s’est borné seulement à raconter les faits essentiellement liés avec l’histoire du peuple de Dieu.

Mais outre qu’il seroit absurde de prétendre établir en Egypte l’époque de l’équitation par une cavalerie si nombreuse qu’elle égale ce que les plus grandes puissances de l’Europe peuvent en entretenir aujourd’hui, on doit encore observer que les chevaux ont toûjours fait une des principales richesses des Egyptiens [7]. D’ailleurs le livre de Job [8], probablement écrit avant ceux de Moyse, parle de l’équitation & de chevaux employés à la guerre, comme de choses généralement connues.

L’histoire profane est sur ce point entierement conforme à l’Ecriture-sainte. Les premiers faits qu’elle allegue, & qui ont rapport à l’équitation, supposent tous à cet art une antiquité beaucoup plus grande : disons mieux, on ne découvre en nul endroit les premieres traces de son origine.

On voyoit, selon Diodore de Sicile, liv. I. gravée sur de la pierre dans le tombeau d’Osimandué, l’histoire de la guerre que ce roi d’Egypte avoit fait aux peuples révoltés de la Bactriane : il avoit mené contre eux, disoit-on, quatre cents mille hommes d’infanterie, & vingt mille chevaux [9]. Entre cet Osimandué & Sésostris, qui vivoit long-tems avant la guerre de Troye, & avant l’expédition des Argonautes, Diodore compte vingt-cinq générations : voilà donc la cavalerie admise dans les armées, bien peu de siecles après le déluge.

Sésostris, le plus grand & le plus puissant des rois d’Egypte, ayant formé le dessein de conquérir toute la terre, assembla, dit le même historien (Diodore de Sicile, l. I.), une armée proportionnée à la grandeur de l’entreprise qu’il méditoit : elle étoit composée de six cents mille hommes de pié, vingt-quatre mille chevaux, & vingt-sept mille chariots de guerre. Avec ce nombre prodigieux de troupes de terre, & une flotte de quatre cents navires, ce prince soûmit les Ethiopiens, se rendit maître de toutes les provinces maritimes, & de toutes les îles de la mer-rouge, pénétra dans les Indes, où il porta ses armes plus loin que ne fit depuis Alexandre : revenant sur ses pas, il conquit la Scythie, subjugua tout le reste de l’Asie & la plûpart des Cyclades, passa en Europe ; & après avoir parcouru la Thrace, où son armée manqua de périr, il retourna au-bout de neuf ans dans ses états, avec une réputation supérieure à celle des rois ses prédécesseurs.

Ce prince avoit fait dresser dans les lieux qu’il avoit soûmis, des colonnes avec l’inscription suivante en caracteres égyptiens [10] : Sésostris, roi des rois, a conquis cette province par ses armes. Quelques-unes de ces colonnes s’étoient conservées jusqu’au tems d’Hérodote, & cet historien (l. II.) ajoûte qu’il y avoit encore alors sur les frontieres de l’Ionie deux statues en pierre de Sésostris, l’une sur le chemin d’Ephese à Phocée, l’autre sur celui de Sardis à Smirne. Un rouleau portant une inscription, j’ai conquis cette terre avec mes épaules, peu différente de celle qu’on vient de lire, traversoit la poitrine de ces statues.

Ninus roi des Assyriens fit une premiere entreprise contre la Bactriane, qui ne lui réussit pas. Il résolut quelques années après d’en tenter un seconde ; mais connoissant le nombre & le courage des habitans de ce pays, que la nature avoit d’ailleurs rendu inaccessible en plusieurs endroits, il tâcha de s’en assûrer le succès en mettant sur pié une armée à laquelle rien ne pût résister : elle montoit, poursuit Diodore, selon le dénombrement qu’en a fait Ctésias dans son histoire, à dix-sept cents mille hommes d’infanterie, deux cents dix mille de cavalerie, & près de dix mille six cents chariots armés de faulx.

Le regne de Ninus, en suivant la supputation d’Hérodote, que l’on croit la plus exacte, & qui rapproche beaucoup de nous la fondation du premier empire des Assyriens, doit se rencontrer avec le gouvernement de la prophétesse Débora, 514 ans avant Rome, 1267 ans avant Jesus-Christ, c’est-à-dire qu’il est antérieur à la ruine de Troye, au moins de 80 [11] ans. L’on conviendra aisément qu’une si grande quantité de cavalerie en suppose l’usage établi chez les Assyriens plusieurs siecles auparavant.

Tout ce qui nous reste dans les auteurs sur l’histoire des différens peuples d’Asie, démontre l’ancienneté de l’équitation : elle étoit (dit Hérodote, l. IV.) connue chez les Scolothes, nation Scythe, qui comptoient mille ans depuis leur premier roi, jusqu’au tems où Darius porta la guerre contre eux.

Par un usage aussi ancien que leur monarchie, le roi se rendoit tous les ans dans le lieu où l’on conservoit une charrue, un joug, une hache & un vase, le tout d’or massif, & que l’on disoit être tombés du ciel ; & il se faisoit en cet endroit de grands sacrifices. Le Scythe à qui pour ce jour la garde du thrésor étoit confiée ne voyoit jamais, disoit-on, la fin de l’année : en récompense on assûroit à sa famille autant de terre qu’il en pouvoit parcourir dans un jour, monté sur un cheval.

Que ce fait soit véritable ou non, il est certain que les Scythes en général, eux qui sous des noms différens occupoient en Asie & en Europe une étendue immense de pays, qui firent plusieurs irruptions dans l’Asie-mineure, & qui dominerent pendant 28 ans sur toute cette seconde partie du monde, ont nourri de tout tems une prodigieuse quantité de chevaux, & qu’ils faisoient du lait de leurs jumens leur boisson ordinaire. Il seroit donc ridicule de penser qu’ils eussent ignoré l’art de monter à cheval [12]. Cela ne souffre aucune difficulté, quand on lit ce qu’Hérodote raconte des Amazones, femmes guerrieres qui descendoient des anciens Scythes.

Les Grecs (Hérodote, ibid.) les ayant vaincues en bataille rangée sur les bords de Thermodon, firent plusieurs prisonnieres, qu’ils mirent sur trois vaisseaux, & reprirent le chemin de leur patrie.

Quand on fut en plaine mer, nos héroïnes saisissant un moment favorable, se jetterent sur les hommes, les desarmerent, & leur couperent la tête. Comme elles ignoroient l’art de la navigation, elles furent obligées de s’abandonner à la merci des vents & des vagues, qui les porterent enfin sur un rivage des Palus Méotides, où étant descendues à terre, elles monterent sur les premiers chevaux qu’elles purent trouver, & coururent ainsi tout le pays.

Ce fait s’accorde parfaitement avec ce que l’abbréviateur de Trogue Pompée (Justin, l. II.) rapporte de l’éducation des Amazones : « elles ne passoient pas, dit-il, leur tems dans l’oisiveté ou à filer ; elles s’exerçoient continuellement au métier des armes, à monter à cheval, & à chasser ». Strabon, l. II. d’après Métrodore &c. dit encore que les plus robustes des Amazones alloient à la chasse, & faisoient la guerre montées sur des chevaux. Le tems de leur célébrité est antérieur à la guerre de Troye : une partie de l’Asie & de l’Europe sentit le poids de leurs armes ; elles bâtirent dans l’Asie mineure plusieurs villes (Justin, l. II.), entr’autres Ephèse, où il y a apparence qu’elles instituerent le culte de Diane.

Thésée étoit avec Hercule, lorsque ce héros à la tête des Grecs remporta sur elles la victoire du Thermodon. Résolues de tirer une vengeance éclatante de cet affront, elles se fortifierent de l’alliance de Sigillus, roi des Scythes, qui envoya à leur secours une nombreuse cavalerie commandée par son fils. Marchant tout de suite contre les Athéniens, qui obéissoient à Thésée, elles leur livrerent bataille jusque dans les murs d’Athenes, avec plus de courage que de prudence. Un différend survenu entr’elles & les Scythes empêcha ceux-ci de combattre : aussi furent-elles vaincues ; & cette cavalerie ne servit qu’à favoriser leur retraite & leur retour.

Les annales des autres peuples, soit d’Europe, soit d’Afrique, concourent également à prouver l’ancienneté de l’équitation ; on la voit établie chez les Macédoniens, avant que les Héraclides eussent conquis la Macédoine (Hérodote, l. VIII.). Les Gaulois, les Germains, les peuples d’Italie faisoient usage des chars ou de la cavalerie dans leurs premieres guerres qui nous sont connues (Diodore de Sicile, liv. V.). Les Ibériens ont de tout tems élevé d’excellens chevaux, de même que les Arabes, les Maures, & tous les peuples du Nord de l’Afrique.

Les traits historiques que nous venons de rapporter nous montrent évidemment, chez les Assyriens & les Egyptiens, les chevaux employés de toute antiquité dans les armées, à porter des hommes & à traîner des chars. Les Egyptiens ont inondé l’Asie de leurs troupes, pénétré dans l’Europe, & fondé plusieurs colonies dans la Grece : les Amazones & les Scythes, chez qui l’art de l’équitation étoit en usage de tems immémorial, avoient parcouru de même une partie de l’Europe & de l’Asie, sur-tout de l’Asie-mineure, & s’étoient fait voir dans la Grece. De ces évenemens, tous antérieurs à la guerre de Troye, on pourroit conclure, sans chercher de nouvelles preuves, que dans le tems de cette expédition l’art de monter à cheval n’étoit ignoré ni des Grecs ni des Troyens.

II. L’équitation connue chez les Grecs avant la guerre de Troye. Cette proposition, que nous croyons vraie dans toute son étendue, a trouvé néanmoins deux contradicteurs célebres, madame Dacier & M. Freret : fondés sur le prétendu silence d’Homere, & sur ce qu’il ne fait jamais combattre ses héros à cheval, mais montés sur des chars, ils ont prétendu que l’époque de l’équitation dans la Grece & dans l’Asie-mineure, étoit postérieure à la guerre de Troye, & que les Grecs, de même que les Troyens, ne savoient en ce tems-là faire usage des chevaux que lorsqu’ils étoient attelés à des chars.

Il semble qu’une opinion si singuliere doive tomber d’elle-même, quand on observe que les Grecs existoient long-tems avant le passage de la mer Rouge, puisque Argos étoit alors à son sixieme roi [13], & que plus de quatre cents ans avant ce passage, l’égyptien Ourane avoit franchi le Bosphore pour donner des lois à ces Grecs, qui n’étoient encore que des sauvages, vivans comme les bêtes des herbes qu’ils broutoient. D’ailleurs plusieurs villes de la Grece n’étoient que des colonies des Egyptiens ou des Phéniciens. L’Egyptien Cecrops (environ 1556 ans avant J. C.) qui vivoit dans le siecle de Moyse, avoit fondé les douze bourgs d’où se forma depuis la ville d’Athenes : presque tout ce qui concernait la religion, les lois, les mœurs, avoit été porté d’Egypte dans la Grece. Sur quel fondement croira-t-on que les Egyptiens qui humaniserent & policerent les Grecs, leur eussent laissé ignorer l’art de l’équitation, qu’ils possédoient si bien eux-mêmes, & qu’ils n’eussent voulu seulement que leur apprendre à conduire des chars ? Comment ces Grecs, témoins des exploits de Sésostris, & qui avoient combattu contre les Amazones, ne virent-ils que des chars dans des armées où il y avoit indubitablement de la cavalerie ?

Malgré la solidité de ces réflexions, il s’en est peu fallu que le sentiment de M. Freret & de madame Dacier, soûtenu par un profond savoir, n’ait prévalu sur les plus grandes autorités : mais la déférence que l’on accorde à l’opinion de certains personnages, quand elle n’a point la vérité pour base, cede tôt ou tard à l’évidence.

M. l’abbé Sallier (histoire de l’Académie des inscriptions & belles-lettres, tom. VII. p. 37.) est celui qui a coupé court au progrès de l’erreur : il a démontré sensiblement que l’art de monter à cheval étoit connu des Grecs long-tems avant la guerre de Troye ; mais il ne résout pas entierement la question : il finit ainsi son mémoire.

« Le seul point sur lequel on ne trouve pas de témoignages dans Homere, se réduit donc à dire que les Grecs dans leurs combats, devant Troye, n’avoient point de soldats servans & combattans à cheval ».

On va donc s’attacher à prouver, par l’examen des raisons mêmes qu’a eu M. Freret de croire le contraire, que l’équitation étoit connue des Grecs & des Troyens avant le siége de Troye, & que ces peuples avoient dans leurs armées de la cavalerie distinguée des chars : nous conjecturons que ces chars ne servoient que pour les principaux chefs, lorsqu’ils marchoient à la tête des escadrons.

Madame Dacier, qui pensoit sur la question présente de même que l’illustre académicien, « ne comprend pas, dit-elle, (préf. de la traduct. de l’Iliade, édit. 1741. p. 60.) comment les Grecs, qui étoient si sages, se sont servis si long-tems de chars au lieu de cavalerie, & comment ils n’ont pas vû les inconvéniens qui en naissoient ». Sans examiner la difficulté bien plus grande de conduire un char que de manier un cheval, ni le terrein considérable que ces chars devoient occuper, elle se contente d’observer, ajoûte-t-elle, « que quoiqu’il y eût sur chaque char deux hommes des plus distingués & des plus propres pour le combat, il n’y en avoit pourtant qu’un qui combattît, l’autre n’étant occupé qu’à conduire les chevaux : de deux hommes en voilà donc un en pure perte. Mais il y avoit des chars à trois & à quatre chevaux pour le service d’un seul homme : autre perte digne de considération ». Madame Dacier conclut, malgré ces observations, qu’il falloit bien que l’art de monter à cheval ne fût point connu des Grecs dans le tems de la guerre de Troye.

Quelle erreur de sa part ! Pour supposer dans ce peuple une si grande ignorance, il faut ou qu’elle n’ait pas toûjours bien entendu le texte de son auteur, ou qu’elle n’ait pas assez réfléchi sur les expressions d’Homere. On doit convenir cependant qu’elle étoit si peu sûre de son opinion, qu’elle a dit ailleurs (Remarques sur le X. liv. de l’Iliade) : « Dans les troupes il n’y avoit que des chars ; les cavaliers n’étoient en usage que dans les jeux & dans les tournois ». Mais qu’étoient ces jeux & ces tournois, que des exercices & des préparations pour la guerre ? Et pourroit-on penser que les Grecs s’y fussent distingués dans l’art de monter des chevaux, sans profiter d’un si grand avantage dans les combats ?

M. Freret moins indéterminé (mém. de Litt. de l’Acad. des inscript. tom. VII. p. 286.) ne se dément pas dans son opinion. « On est surpris, dit il, en examinant les ouvrages des anciens écrivains, surtout ceux d’Homere, de n’y trouver aucun exemple de l’équitation, & d’être obligé de conclure que l’on a long-tems ignoré dans la Grece l’art de monter à cheval, & de tirer de cet animal les services que nous en tirons aujourd’hui, soit pour le voyage, soit pour la guerre ».

Telle est la proposition qui fait le sujet de sa dissertation : elle est remplie de recherches curieuses & savantes, mais qui, toutes prises dans leur véritable sens, peuvent servir à prouver le contraire de ce qu’il avance.

Après avoir établi pour principe qu’Homere ne parle en aucun endroit de ses poëmes, de cavaliers, ni de cavalerie, il prétend que ce poëte, quoiqu’il écrivît dans un tems où l’équitation étoit connue, s’est néanmoins abstenu d’en parler, pour ne pas choquer ses lecteurs par un anachronisme contre le costume, qui eût été remarqué de tout le monde. Cet argument négatif est la base de tous ses raisonnemens ; & M. Freret n’oublie rien pour lui donner d’ailleurs une force qu’il ne sauroit avoir de sa nature.

Pour cet effet, 1°. il examine & combat tous les témoignages des écrivains postérieurs à Homere que l’on peut lui opposer : 2°. il discute dans quel tems ont été élevés les plus anciens monumens de la Grece, sur lesquels on voyoit représentés des cavaliers ou des hommes à cheval, pour montrer qu’ils sont tous postérieurs à l’établissement de la course des chevaux dans les jeux olympiques : 3°. il cherche à prouver que la fable des Centaures n’avoit dans son origine aucun rapport à l’équitation : 4°. il termine ses recherches par quelques conjectures sur le tems où il croit que l’art de monter à cheval a commencé d’être connu des Grecs.

Examen du texte d’Homere. Puisque Homere est regardé, pour ainsi dire, comme le juge de la question, voyons d’abord si son silence est réel, & si nous ne pouvons pas trouver dans ses ouvrages des témoignages positifs en faveur de l’équitation.

Dans le dénombrement (Iliad. l. II.) des Grecs qui suivirent Agamennon au siége de Troye, il est dit de Ménesthée, le chef des Athéniens, « qu’il n’avoit pas son égal dans l’art de mettre en bataille toute sorte de troupes, soit de cavalerie, soit d’infanterie ». Sur quoi il est bon d’observer que les Athéniens habitoient un pays coupé, montueux, très-difficile, & dans lequel l’usage des chars étoit bien peu pratiquable.

On trouve parmi les troupes troyennes les belliqueux escadrons des Ciconiens ; & l’on voit dans l’odyssée (livre IX. pag. 262. édit. 1741.) que ces Ciconiens savoient très-bien combattre à cheval, & qu’ils se défendoient aussi à pié, quand il le falloit. Quoi de plus clair que l’opposition de combattre à pié & de combattre à cheval ? Ils étoient en plus grand nombre ; voilà donc beaucoup de gens de cheval. Madame Dacier le dit de même dans sa traduction : elle pensoit donc autrement quand elle composa la préface de sa traduction de l’Iliade.

Quand Nestor conseille (Iliad. l. VII.) aux Grecs de retrancher leur camp : « nous ferons, leur dit-il, un fossé large & profond, que les hommes & les chevaux ne puissent franchir ». Que peut-on entendre par ces mots, si ce n’est des chevaux de cavaliers ? Les Grecs avoient-ils naturellement à craindre que des chars attelés de deux, trois ou quatre chevaux franchissent des fossés ?

Ulysse & Diomede (Iliad. l. X.) s’étant chargés d’aller reconnoître pendant la nuit la position & les desseins des Troyens, rencontrerent Dolon, que les Troyens envoyoient au camp des Grecs dans le même dessein, & ils apprirent de lui que Rhésus, arrivé nouvellement à la tête des Thraces, campoit dans un quartier séparé du reste de l’armée. Sur cet avis les deux héros coupent la tête de Dolon, pressent leur marche, & arrivent dans le camp des Thraces, qu’ils trouverent tous endormis, chacun d’eux ayant auprès de soi ses armes à terre & ses chevaux. Ils étoient couchés sur trois lignes ; au milieu dormoit Rhésus leur chef, dont les chevaux étoient aussi tout-près de lui, attachés à son char.

Diomede se jette aussi-tôt sur les Thraces, en égorge plusieurs, & le roi lui-même : après quoi, pendant qu’Ulysse va détacher les chevaux de Rhésûs, il essaye d’en enlever le char ; mais Minerve lui ordonne d’abandonner cette entreprise. Il obéit, rejoint Ulysse, & montant ainsi que lui sur l’un des chevaux de Rhésus, ils sortent du camp & volent vers leurs vaisseaux, poussant les chevaux, qu’ils foüettent avec un arc. Arrivés dans l’endroit où ils avoient laissé le corps de Dolon, Diomede saute legerement à terre, prend les armes de l’espion troyen, remonte promptement à cheval, & Ulysse & lui continuent de pousser à toute bride ces fougueux coursiers, qui secondent merveilleusement leur impatience. Nestor entend le bruit, & dit : il me semble qu’un bruit sourd, comme d’une marche de chevaux, a frappé mes oreilles.

Tout lecteur non prévenu verra sans doute dans cette épisode une preuve de la connoissance que les Grecs, ainsi que les Thraces, avoient de l’équitation. Les cavaliers thraces, couchés sur trois rangs, ont leurs chevaux & leurs armes auprès d’eux : mais les chevaux de Rhésus sont attachés à son char, sur lequel étoient ses armes : & c’est-là le seul char qu’on apperçoive dans cette troupe. D’où l’on doit conclure que les chefs des escadrons étoient seuls sur des chars.

Quelle est l’occupation d’Ulysse, pendant que Diomede égorge les principaux d’entre les Thraces ? C’est d’en retirer les corps de côté, afin que le passage ne fût point embarrassé. Il l’eût été bien davantage par des chars : cependant Homere n’en dit rien.

Pense-t-on d’ailleurs qu’il eût été possible à ces princes Grecs, de monter, & à poil, des coursiers fougueux, de les galoper à toute bride, de descendre & de remonter legerement sur eux, si les hommes & les chevaux n’avoient pas été de longue main accoûtumés à cet exercice ? Trouverions-nous aujourd’hui des cavaliers plus lestes & plus adroits ? C’est aussi sur cela que madame Dacier se fonde, pour croire qu’il y avoit des gens de cheval dans les tournois, pour se servir de sa même expression.

Le bruit sourd qu’entend Nestor, n’est point un bruit qu’il entende pour la premiere fois ; il distingue fort bien qu’il est causé par une marche de chevaux, & n’ignoroit pas que le bruit des chars étoit différent.

Qu’oppose M. Freret à un récit qui parle d’une maniere si positive en faveur de l’équitation ? « Le défaut de vraissemblance, dit-il, de plusieurs circonstances de cet épisode, est sauvé dans le système d’Homere, par la présence & par la protection de Minerve, qui accompagne ces deux héros, & qui se rend visible, non-seulement pour soûtenir leur courage, mais encore pour les mettre en état d’exécuter des choses qui, sans son secours, leur auroient été impossibles » : ainsi, selon lui, le parti que prennent Ulysse & Diomede, de monter sur les chevaux de Rhésus, pour les emmener au camp des Grecs, leur est inspiré par Minerve : cette déesse les accompagne dans leur retour, & ne les abandonne que lorsqu’ils y sont arrivés ; & comme c’est-là, ajoûte-t-il, le seul exemple de l’équitation qui se trouve dans les poëmes d’Homere, on n’est point en droit d’en conclure qu’il la regardât comme un usage déjà établi au tems de la guerre de Troye.

Il est vrai qu’Homere « regarde quelquefois les hommes comme des instrumens dont les dieux se servent pour exécuter les decrets des destinées » ; mais l’on doit convenir aussi que ce poëte, pour ne point trop s’éloigner du vraissemblable, ne les fait jamais intervenir, & prêter aux hommes l’appui de leur ministere, que dans les actions qui paroissent au-dessus des forces de l’humanité.

Le desir de se procurer d’excellens chevaux & des armes couvertes d’or, fut ce qui tenta Diomede & Ulysse, & leur inspira le dessein d’entrer dans le camp des Thraces, & de pénétrer jusqu’à la tente de Rhésus. Deux hommes, pour réussir dans une entreprise semblable, ont certainement besoin de l’assistance des dieux ; Ulysse implore donc celle de Pallas, & la supplie de diriger elle-même leurs pas jusqu’à l’endroit où étoient les chevaux, le char, & les armes de Rhésus.

La protection de la déesse se fait bien-tôt sentir : les héros grecs arrivent dans le camp des Thraces : un silence profond y regne ; point de gardes sur les avenues ; tous les cavaliers étendus par terre près de leurs chevaux, sont ensevelis dans le sommeil ; le même calme & la même sécurité sont autour de la tente du chef. Alors Ulysse ne pouvant plus méconnoître l’effet de sa priere, & enhardi par le succès, propose à son compagnon de tuer les principaux Thraces, tandis qu’il ira détacher les chevaux de Rhésus : voilà une conjoncture où le secours de la déesse devient encore très-nécessaire ; aussi Homere dit qu’elle donna à Diomede un accroissement de force & de courage : douze Thraces périssent de sa main avec leur roi. Les chevaux détachés par Ulysse, Diomede peu content de ces avantages, veut encore enlever le char de Rhésus ; mais la déesse, justement étonnée de cette imprudence, se rend visible à lui, & le presse de retourner au plûtôt, de crainte que quelque dieu ne reveille enfin les Troyens. Diomede reconnoissant la voix de Pallas, monte aussi-tôt à cheval, & part suivi d’Ulysse. Jusque-là Homere a marqué exactement toutes les circonstances de l’entreprise dans lesquelles la déesse prêta son secours aux héros Grecs : il consiste à les conduire sûrement à-travers le camp, à favoriser le massacre des Thraces & l’enlevement des chevaux, à les obliger de partir, lorsque l’appas d’avoir des armes d’or les retient mal-à-propos, mais nullement à les placer sur les chevaux ; & une fois sortis du camp, elle les quitte, quoi qu’en ait dit M. Freret ; car dans Homere, elle n’accompagne pas leur retour comme cet académicien l’avance gratuitement. S’il étoit vrai cependant, qu’ils eussent eu besoin d’elle la premiere fois pour monter à cheval, son secours n’eût pas été moins nécessaire à Diomede, quand il fut obligé de sauter à terre pour prendre les armes de Dolon, & de remonter tout de suite ; & Homere n’auroit pas manqué de le faire remarquer, car il ne devoit pas ignorer qu’on ne devient pas si vîte bon cavalier.

Disons donc que c’est uniquement parce qu’il étoit très-ordinaire dans les tems héroïques de monter à cheval, qu’Homere ne fait point intervenir le ministere de Pallas dans une action si commune.

Le XV. livre de l’Iliade nous offre un exemple de l’équitation, dans lequel cet art est porté à un degré de perfection bien supérieur à ce que nous oserions exiger aujourd’hui de nos plus habiles écuyers. Le poëte qui veut dépeindre la force & l’agilité d’Ajax qui passant rapidement d’un vaisseau à l’autre, les défend tous à la fois, fait la comparaison suivante.

« Tel qu’un écuyer habile, accoûtumé à manier plusieurs chevaux à la fois, en a choisi quatre des plus vigoureux & des plus vîtes, & en présence de tout un peuple qui le regarde avec admiration, les pousse à toute bride, par un chemin public, jusqu’à une grande ville où l’on a limité sa course : en fendant les airs, il passe legerement de l’un à l’autre, & vole avec eux. Tel Ajax, &c. ».

[14] M. Freret veut qu’Homere, pour orner sa narration, & la rendre plus claire, ait expliqué en cet endroit des choses anciennes par des images familieres à son siecle : tel est, ajoûte-t-il, le but de ses comparaisons, & en particulier de celle-ci : « tout ce qu’on en peut conclure, c’est que l’art de l’équitation étoit commun de son tems dans l’Ionie. Des scholiastes d’Homere lui font un crime d’avoir emprunté des comparaisons de l’équitation ; ils les ont regardé comme un anachronisme, tant ils étoient persuadés que cet art étoit encore nouveau dans la Grece du tems d’Homere ». Mais ils ont crû, sans examen, & sans avoir éclairci la question. Puisque dans toute l’économie de ses poëmes, Homere est si exact, si sévere observateur des usages & des tems, qu’il paroît toûjours transporté dans celui où vivoient ses héros, & qu’on ne peut, selon les mêmes scholiastes, lui reprocher aucun autre anachronisme : par quelle raison croira-t-on qu’il se soit permis celui-ci ? Dira-t-on qu’il n’avoit pas assez de ressource dans son génie pour varier & ranimer ses peintures ? De plus, Homere n’a vêcu que trois cents ans [15] après la guerre de Troye : un si court intervalle est-il suffisant pour y placer à la fois la naissance & les progrès de l’équitation, & pour la porter à un degré de perfection duquel nous sommes encore fort éloignés ? Cette réflexion tire du système de M. Freret une nouvelle force, en ce qu’il ne place dans l’Ionie la connoissance de l’art de monter à cheval, que 150 après la guerre de Troye.

Homere a suivi constamment les anciennes traditions de la Grece ; il dépeint toûjours ses héros, tels qu’on croyoit qu’ils avoient été. Leurs caracteres, leurs passions, leurs jeux, tout est conforme au souvenir qu’on en conservoit encore de son tems. C’est ainsi qu’il fait dire à Hélene, « je ne vois (Iliad. liv. III.) pas mes deux freres », Castor si célebre dans les combats à cheval, ἱππόδαμος, & Pollux si renommé dans les exercices du ceste. Ce passage ne fait aucune impression sur M. Freret. Le nom de dompteur de chevaux, ἱππόδαμος, de conducteur, de cavalier, ou encore celui de ταχέων ἐπιϐήτορες ἵππων, conscensores equorum, dont se sert, en parlant de ces mêmes Tyndarides, l’auteur des hymnes attribuées à Homere ; tous ces noms sont donnés quelquefois à des Grecs ou à des Troyens montés sur des chars, donc ils ne signifient jamais autre chose dans le langage de ce tems-là. Ce raisonnement est-il bien juste ? il le seroit davantage, si l’on convenoit que ces mots ont quelquefois eu l’une ou l’autre signification : mais en ce cas, M. Freret ne pourroit nier que le titre de conducteur, de cavalier, ἡγήμων ἵππων, que Nestor (Iliad. XI. v. 745.) donne au chef des Eléens, ne veuille dire ce qu’il dit effectivement. Parce que ce chef combattoit sur un char, cela n’empêche pas qu’il n’ait commandé des gens de cheval. On peut dire la même chose d’Achille & de Patrocle, qu’Homere (Iliad. 16.) nomme des cavaliers, ἱπποκέλευθε.

Plusieurs autres passages de l’Iliade, semblent désigner des gens de cheval ; mais ils n’ont sans doute paru dignes d’aucune considération à M. Freret, ou bien il a craint qu’ils ne fussent autant de preuves contre son sentiment (Iliad. liv. XVIII.). On voyoit sur le bouclier d’Achille, une ville investie par les armées de deux peuples différens : l’un vouloit détruire les assiégés par le fer & par le feu ; l’autre étoit résolu de les recevoir à composition. Pendant qu’ils disputoient entr’eux, ceux de la ville étant sortis avec beaucoup de secret, se mettent en embuscade, & fondent tout-à-coup sur les troupeaux des assiégeans : aussi-tôt l’allarme se répand dans les deux armées ; tous prennent à la hâte leurs armes & leurs chevaux, arma & equos propere arripiunt, & l’on marche à l’ennemi. La célérité d’un tel mouvement convient mieux à de la cavalerie qu’à des chars : n’eût-elle pas été bien ralentie par le tems qu’il auroit fallu pour préparer ces chars, & les tirer hors des deux camps ?

Il est dit dans le combat particulier de Ménelas contre Paris (Iliad. liv. III.), que les troupes s’assirent toutes par terre, chacun ayant près de soi ses armes & ses chevaux. Doit-on entendre par ce dernier mot des chevaux attelés à des chars ? Celui qui les conduisoit & celui qui combattoit dessus, étoient l’un & l’autre d’un rang distingué, & n’étoient pas gens à s’asseoir par terre, confondus avec les moindres soldats : d’ailleurs ils eussent été mieux assis dans leurs chars ; c’étoit, pendant ce combat, la situation la plus avantageuse, pour mieux remarquer ce qui s’y passoit. Les gens de cheval, au contraire, en descendent fort souvent pour se délasser, eux & leurs chevaux.

Dans le combat d’Ajax contre Hector (Iliad. liv. VII.), on trouve encore une preuve de l’équitation. Le héros troyen dit à son adversaire : je sais manier la lance ; & soit à pié, soit à cheval, je sais pousser mon ennemi.

Ne semble-t-il pas dans plusieurs combats généraux, que l’on voye manœuvrer de véritables troupes de cavalerie ?

« Chacun se prépare au combat (Iliad. liv. II. ou bien XI.), & ordonne à son écuyer de tenir son char tout prêt, & de le ranger sur le bord du fossé : toute l’armée sort des retranchemens en bon ordre : l’infanterie se met en bataille aux premiers rangs, & elle est soûtenue par la cavalerie qui déploye ses aîles derriere les bataillons…… Les Troyens de leur côté étendent leurs bataillons & leurs escadrons sur la colline ».

Ici le mot chacun ne doit s’appliquer qu’aux chefs : pour peu qu’on lise Homere avec attention, on verra qu’il n’y avoit jamais que les principaux capitaines qui fussent dans des chars. Le nombre de ces chars ne devoit pas être bien considérable, puisqu’ils peuvent être rangés sur le bord du fossé. Quant à l’infanterie & la cavalerie, la disposition en est simple, & ne pourroit pas être autrement rendue aujourd’hui, qu’il n’y a plus de chars dans les armées.

Si les Troyens n’eussent eu que des escadrons de chars, ce n’est pas sur une colline qu’ils les eussent placés ; & l’on doit entendre par escadrons, ce que les Grecs ont toûjours entendu, & ce que nous comprenons sous cette dénomination.

La description du combat ne prouve pas moins, que l’ordre de bataille, qu’il y avoit & des chars & des cavaliers. « Hippolochus se jette à bas de son char, & Agamemnon, du tranchant de son épée, lui abat la tête, qui va roulant au milieu de son escadron ». On lit dans le même endroit, que l’écuyer d’Agastrophus tenoit son char à la queue de son escadron.

Nestor renverse un troyen de son char, & sautant legerement dessus, il enfonce ses escadrons (liv. XI.). Ne peut-on pas induire de-là, avec raison, que les chefs étoient sur des chars à la tête de leurs escadrons ? Cela n’est-il pas plus vraissemblable que des escadrons de chars ?

« L’infanterie enfonce les bataillons troyens, & la cavalerie presse si vivement les escadrons qui lui sont opposés, qu’elle les renverse : les deux armées sont ensevelies dans des tourbillons de poussiere, qui s’éleve de dessous les piés de tant de milliers d’hommes & de chevaux ».

M. Freret, lui-même, auroit-il mieux décrit une bataille, s’il eût voulu faire entendre qu’il y avoit de la cavalerie distinguée des chars, ou des chars à la tête des escadrons de gens de cheval ?

Il est dit, dans une autre bataille, que « Nestor plaçoit à la tête ses escadrons, avec leurs chars & leurs chevaux… derriere eux, il rangeoit sa nombreuse infanterie pour les soûtenir. Les ordres qu’il donnoit à sa cavalerie, étoient de retenir leurs chevaux, & de marcher en bon ordre, sans mêler ni confondre leurs rangs (Iliad. liv. IV.) ».

Si Homere n’eût voulu parler que de chars, auroit-il ajoûté au mot escadron, avec leurs chars & leurs chevaux ?

Que peut-on entendre par mêler & confondre des rangs ? Pouvoit-il y avoir plusieurs rangs de chars ? A quoi eût été bon un second rang ? le premier victorieux, le second ne pouvoit rien de plus ; le premier rang vaincu, le second l’étoit conséquemment, & sans ressource ; car comment faire faire à des chars mis en rang, des demi-tours à droite pour la retraite ?

Il paroît suffisamment prouvé par les remarques que nous venons de faire sur quelques endroits du texte d’Homere, que l’art de monter les chevaux a été connu dans la Grece avant le siége de Troye, & qu’il y avoit même dans les armées des Grecs & des Troyens, des troupes de cavalerie, proprement dite. Si ce poëte n’a point décrit particulierement de combats de cavalerie, on ne voit pas non plus qu’il soit entré dans un plus grand détail, par rapport aux combats d’infanterie. Son véritable objet, en décrivant des batailles, étoit de chanter les exploits des héros & des plus illustres guerriers des deux partis : ces héros combattoient presque tous sur des chars, & l’on oseroit presque assûrer qu’il n’appartenoit qu’à eux d’y combattre. Leur valeur & leur fermeté y paroissoient avec d’autant plus d’éclat, que leur attention n’étoit point divisée par le soin de conduire les chevaux. Voilà pourquoi les descriptions des combats de chars sont si fréquentes, si longues, si détaillées. C’étoit par ces combats que les grandes affaires s’entamoient, parce que les chefs, montés sur des chars, marchoient toûjours à la tête des troupes : Homere n’en omet aucune circonstance, & pese sur tous les détails, parce qu’il a sû déjà nous intéresser vivement au sort des guerriers qu’il fait combattre. Son grand objet se trouvant rempli par-là, dès que les troupes se mêlent, & que l’affaire devient générale, il passe rapidement sur le reste du combat ; & pour ne point fatiguer le lecteur, il se hâte de lui en apprendre l’issue, sans descendre à cet égard dans aucune particularité. Tel est la méthode d’Homere, quand il décrit des combats ou des batailles.

Témoignages des écrivains postérieurs à Homere. M. Freret qui s’étoit fait un principe constant de soûtenir que les Grecs & les Troyens au tems de la guerre de Troye ne connoissoient que l’usage des chars, & qu’on ne pouvoit prouver par les poëmes d’Homere que l’art de monter à cheval leur fût connu, récuse conséquemment à son système, les témoignages de tous les écrivains postérieurs à ce poëte, & particulierement tous ceux que les auteurs latins fournissent contre son opinion.

« Virgile, dit-il, & les poëtes latins, ont été moins scrupuleux qu’Homere, & ils n’ont pas fait difficulté de donner de la cavalerie aux Grecs & aux Troyens ; mais ces poëtes postérieurs d’onze ou douze siecles aux tems héroïques, écrivoient dans un siecle où les mœurs des premiers tems n’étoient plus connues que des savans..... leur exemple, ajoûte-t-il, ne peut avoir aucune autorité lorsqu’ils s’écartent de la conduite d’Homere ».

Si le témoignage de Virgile, postérieur d’onze ou douze siecles à la ruine de Troye, ne peut avoir aucune force : pourquoi M. Freret veut-il que le sien postérieur de trois mille ans, soit préféré ? pourquoi admet-il plûtôt celui de Pollux auteur grec, plus moderne que Virgile d’environ deux cents ans ? Quant à ce qu’il dit que les mœurs des premiers tems n’étoient connues que des savans, ce reproche ne convient point à Virgile : au titre si justement acquis de prince des Poëtes, il joignoit celui de savant & d’excellent homme de lettres.

De plus, son Enéide qu’il fut douze ans à composer, est entierement faite à l’imitation d’Homere. Virgile ayant pris ce grand poëte pour modele, & pour sujet de son poëme, des évenemens célebres qui touchoient, pour ainsi dire, à ceux qui sont chantés dans l’Iliade, croira-t-on qu’il ait confondu les usages & les tems, & méprisé le suffrage des savans au point de faire combattre ses héros à cheval, s’il n’avoit pas regardé comme un fait constant que l’équitation étoit en usage de leur tems ?

Tout ce qu’on peut présumer, c’est que Virgile s’est abstenu de parler de chars aussi fréquemment qu’Homere, pour rendre ses narrations plus intéressantes, & parce que les Romains n’en faisoient point usage dans leurs armées. Enfin les faits cités par les auteurs doivent passer pour incontestables, quand ils sont appuyés sur une tradition ancienne, publique, & constante : tel étoit l’usage établi depuis un tems immémorial chez les Romains, de nommer les exercices à cheval de leur jeunesse, les jeux troyens.

Trojaque nunc pueri trojanum dicitur agmen. (En. l. V. v. 602.) Virgile n’invente rien en cet endroit, il se conforme à l’histoire de son pays, qui rapportoit apparemment l’origine des courses de chevaux dans le cirque, au dessein d’imiter de semblables jeux militaires pratiqués autrefois par les Troyens, & dont le souvenir s’étoit conservé dans les anciennes annales du latium. Enée faisoit exercer ses enfans à monter à cheval : Frenatis lucent in equis. (Id. v. 557.)

C’est en suivant les plus anciennes traditions greques, que Virgile (Georg. l. III. v. 115.) attribue aux Lapithes de Pélétronium l’invention de l’art de monter à cheval. Il nous apprend dans le même endroit (Ib. v. 113.) l’origine des chars qui furent inventés par Ericthonius, quatrieme roi d’Athenes [16] depuis Cécrops ; & ce qui suppose nécessairement que l’équitation étoit connue en Grece avant Ericthonius, c’est que la tradition véritable ou fabuleuse de ces tems-là, rapporte que ce fut pour cacher la difformité de ses jambes qui étoient tortues, que ce prince inventa les chars.

Hygin qui, de même que Virgile, vivoit sous le regne d’Auguste, a fait de Bellérophon un cavalier (Fable 273.), & dit que ce prince remporta le prix de la course à cheval aux jeux funebres de Pelias, célébrés après le retour des Argonautes ; mais parce qu’on ignore dans quel poëte ancien Hygin a puisé ce fait, M. Freret le traite impitoyablement de commentateur sans goût, sans critique, indigne qu’on lui ajoûte foi. Il en dit autant de Pline (l. VII. c. lvj.), qui en faisant l’énumération de ceux auxquels les Grecs attribuoient l’invention de quelque art ou de quelque coûtume, ose d’après les Grecs, regarder Bellérophon comme l’inventeur de l’équitation, & ajoûter que les centaures de Thessalie combattirent les premiers à cheval.

Pour réfuter ce qu’Hygin dit de Bellérophon, M. Freret prétend premierement que, selon Pausanias (lib. VI.), l’opinion commune étoit que Glaucus pere de Bellérophon, avoit dans les jeux funebres de Pelops, disputé le prix à la course des chars : secondement, que ces mêmes jeux étoient représentés sur un très-ancien coffre, dédié par les Cypselides de Corinthe, & conservé à Olympie au tems de Pausanias (l. V.), & qu’on ne voyoit dans la représentation de ces jeux ni Bellérophon, ni de course à cheval. On peut facilement juger de la solidité de cette réfutation.

Le témoignage de Pausanias favorisant ici l’opinion de M. Freret, il s’en rapporte aveuglément à lui : mais il doit reconnoître de même la vérité d’un autre passage de cet auteur, capable de renverser son système.

Pausanias (l. V.) assûre que Casius arcadien, & pere d’Atalante, remporta le prix de la course à cheval, aux jeux funebres de Pelops à Olympie [17]. Ce fait qui donneroit aux courses à cheval presque la même ancienneté que celle qu’on trouve dans Hygin, M. Freret soûtient qu’il n’est fondé que sur une tradition peu ancienne : Pindare, dit-il, n’en a pas fait usage lorsqu’il a célébré des victoires remportées dans les courses de chevaux. « Dans ces occasions, ajoûte-t-il, l’histoire ancienne ne lui fournissant aucun exemple de ces courses, il a recours aux avantures des héros qui se sont distingués dans les courses de chars [18] ». Mais qui ne voit que le poëte a voulu varier ses descriptions, en faisant de ces deux sortes de courses un objet de comparaison, capable de jetter plus de feu, plus de brillant, plus d’énergie dans ses odes ?

Si ces courses à cheval, dit M. Freret, avoient été en usage dès le tems de l’olympiade d’Hercule, pourquoi n’en trouve-t-on aucun exemple jusqu’à la trente-troisieme olympiade de Corœbus, célébrée l’an 648 [19] avant J. C. 700 ans après les jeux funebres de Pelops, & 240 ans après le renouvellement des jeux olympiques par Iphitus ? Ce raisonnement ne prouve rien du tout : car on pourroit avec autant de raison dire à M. Freret : vous assûrez qu’au tems d’Homere l’art de l’équitation étoit porté à un tel degré de perfection, qu’un seul écuyer conduisoit à toute bride quatre chevaux à la fois, s’élançant avec adresse de l’un à l’autre pendant la rapidité de leurs courses ; & moi je dis que si cela étoit vrai, on n’auroit pas attendu près de trois cents ans depuis Homere, pour mettre les courses de chevaux au nombre des spectacles publics.

Il y a quelque apparence que la nouveauté des cou ses de chars fut la cause qu’on abandonna les autres pendant long-tems, & qu’on n’y revint qu’après plusieurs siecles : il falloit en effet bien plus d’art & de dextérité pour conduire dans la carriere un char attelé de plusieurs chevaux, que pour manier un seul cheval. Qu’on en juge par le discours de Nestor à Antiloque son fils (Iliad. l. XXIII.).

La fable & Homere après elle, ont parlé du cheval d’Adraste : ce poëte le nomme le divin Arion ; il avoit eu pour maître Hercule ; ce fut étant monté sur Arion (Paus. II. vol. p. 181.) que ce héros gagna des batailles, & qu’il évita la mort. Après avoir pris Augias roi d’Elis, & après la guerre de Thebes antérieure à celle de Troye, il donna ce cheval à Adraste. Comme on voit dans presque tous les auteurs qui en ont parlé ce rapide coursier toûjours seul, on en a conclu avec assez de vraissemblance, que c’étoit un cheval de monture : mais M. Freret lui trouve un second qu’on nommoit Cayros. Voilà un fait. Antimaque [20] l’assûre ; il faut l’en croire : mais il doit aussi servir d’autorité à ceux qui ne pensent pas comme M. Freret. Or Antimaque dit positivement qu’Adraste fuit en deuil monté sur son Arion. On a donc eu raison de regarder Arion comme un cheval accoûtumé à être monté, sans nier toutefois qu’il n’ait pû être quelquefois employé à conduire un char. Antimaque ajoûte qu’Adraste fut le troisieme qui eut l’honneur de dompter Arion : c’est qu’il avoit appartenu d’abord à Onéus, qui le donna à Hercule. Tout cela ne prouve-t-il pas en faveur de l’équitation de tems antérieurs à la guerre de Troye ?

Monumens anciens. M. Freret suit la même marche dans l’examen des monumens anciens. Ceux où il n’a point vû de chevaux de monture, méritent seuls quelque croyance, ils sont autant de preuves positives : les autres sont ou factices, ou modernes, on ne doit point y ajoûter foi.

(Pausan. l. V.) Le cofre des Cypsélides dont il a déjà été parlé, est, selon cet académicien, un monument du huitieme siecle avant J. C. On y voyoit représentés les évenemens les plus célebres de l’histoire des tems héroïques, la célébration des jeux funebres de Pelias, plusieurs expéditions militaires, des combats, & même en un endroit deux armées en présence : dans toutes ces occasions, les principaux héros étoient montés sur des chars à deux ou à quatre chevaux, mais on n’y voyoit point de cavaliers ; doit-on conclure qu’il n’y en avoit point, de ce que Pausanias n’en parle pas ? mais son silence ne prouve rien ici : au contraire, l’expression qu’il employe donneroit lieu de croire qu’il y en avoit. En décrivant deux armées représentées sur ce coffre, il dit que l’on y voyoit des cavaliers montés sur des chars (Paus. l. V.). Ce n’est point-là affirmer qu’il n’y en avoit point de montés sur des chevaux, car il ne dit pas qu’ils fussent tous sur des chars : d’ailleurs les chefs, dans les tems héroïques, combattant pour l’ordinaire sur des chars, il se pourroit fort bien que le sculpteur, qui ne s’attachoit qu’à faire connoître ces chefs & par leur portrait & par leur nom, n’ait représenté qu’eux, pour ne pas jetter trop de confusion dans ses bas-reliefs en y ajoûtant un grand nombre de figures d’hommes à cheval. Cette raison est d’autant plus plausible, que dans le tems où ce coffre a été fait il y avoit, de l’aveu de M. Freret, au moins 250 ans que l’équitation étoit connue des Grecs.

Sur le massif qui soûtenoit la statue d’Apollon dans le temple d’Arayclé, Castor & Pollux étoient représentés à cheval (Paus. l. III.), de même que leurs fils Anaxias & Mnasinoüs. Pausanias rapporte encore qu’on voyoit à Argos (lib. II.) dans le temple des Dioscures, les statues de Castor & Pollux, celles de Phoebe & Ilaïra leurs femmes, & celles de leurs fils Anaxias & Mnasinoüs, & que ces statues étoient d’ébene, à l’exception de quelques parties des chevaux. Il y avoit à Olympie (Pausan. l. V.) un grouppe de deux figures représentant le combat d’Hercule contre une amazone à cheval ; les mêmes Castor & Pollux étoient représentés à Athenes debout, & leurs fils à cheval (Paus. l. II.).

M. Freret qui rapporte tous ces monumens, & quelques autres d’après Pausanias, étale une érudition immense pour montrer que les plus anciens sont postérieurs à l’établissement de la course des chevaux aux jeux olympiques. Quand on en conviendroit avec lui, on n’en seroit pas moins autorisé à croire que la plûpart de ces monumens n’ont été faits que pour en remplacer d’autres que la longueur du tems ou les fureurs de la guerre avoient détruits ; & que les sculpteurs se sont exactement conformés à la maniere distinctive dont les héros avoient été représentés dans les anciens monumens, de même qu’à ce que la tradition en rapportoit. La pratique constante de toutes les nations & de tous les tems, donne à cette conjecture beaucoup de vraissemblance.

Quoique tous les monumens de la Grece se soient accordés à représenter les Tyndarides [21] à cheval ; quoiqu’un fait remarquable, arrivé pendant la troisieme guerre de Messene [22], prouve manifestement l’accord de la tradition avec les Sculpteurs ; quoique cette tradition ait pénétré jusqu’en Italie, & quoi qu’Homere lui-même en ait dit, M. Freret ne peut se résoudre à croire que Castor & Pollux ayent jamais sû monter à cheval : il veut absolument que ces deux héros & même Bellérophon, ne fussent que d’habiles pilotes, & leurs chevaux, comme celui qui accompagnoit les statues de Neptune, un emblème de la navigation.

M. Freret revient au récit de Pausanias sur l’Arcadien Iassius, vainqueur dans une course de chevaux, & cela à l’occasion d’un monument qui autorisoit cette tradition : c’étoit (Paus. liv. VIII.) une statue posée sur l’une des deux colonnes qu’on voyoit dans la place publique de Tégée, vis-à-vis le temple de Vénus. Les paroles [23] du texte de Pausanias l’ont fait regarder comme une statue équestre ; mais le savant académicien veut qu’elles signifient seulement que cette statue a un cheval auprès d’elle, & tient de la main droite une branche de palmier : d’où il conclut qu’elle ne prouve point en faveur de l’équitation, & qu’on l’érigea en l’honneur de Iassius, parce qu’il avoit peut-être trouvé le secret d’élever des chevaux en Arcadie, pays froid, montagneux, où les races des chevaux transportés par mer des côtes d’Afrique, avoient peine à subsister. Quand une telle supposition auroit lieu, pourroit-on s’imaginer que cet Iassius qui auroit tiré des chevaux d’Afrique où l’équitation étoit connue de tout tems, eût ignoré lui-même l’art de les monter, & ne s’en fût servi qu’à traîner des chars ?

Fable des centaures. La fable des centaures que les Poëtes & les Mythologistes ont tous représentés comme des monstres à quatre piés, moitié hommes, moitié chevaux, avoit toûjours été alléguée en preuve de l’ancienneté de l’équitation. Toutes les manieres dont on raconte leur origine, malgré la variété des circonstances, concouroient néanmoins à ce but. « Selon quelques-uns (Diod. liv. IV.), Ixion ayant embrassé une nuée qui avoit la ressemblance de Junon, engendra les centaures qui étoient de nature humaine : mais ceux-ci s’étant mêlés avec des cavales, ils engendrerent les hippocentaures, monstres qui tenoient en même tems de la nature de l’homme & de celle du cheval. D’autres ont dit qu’on donna aux centaures le nom d’hippocentaures, parce qu’ils ont été les premiers qui ayent sû monter à cheval ; & que c’est de-là que provient l’erreur de ceux qui ont cru qu’ils étoient moitié hommes, moitié chevaux ».

Il est dit (Diodore, ib.) dans le récit du combat qu’Hercule soûtint contre eux, que la mere des dieux les avoit doüés de la force & de la vîtesse des chevaux, aussi bien que de l’esprit & de l’expérience des hommes. Ce centaure Nessus, qui moyennant un certain salaire transportoit d’un côté à l’autre du fleuve Evénus ceux qui vouloient le traverser, & qui rendit le même service à Déjanire, n’étoit vraissemblablement qu’un homme à cheval ; on ne sauroit le prendre pour un batelier, qu’en lui supposant un esquif extrèmement petit, puisqu’il n’auroit pû y faire passer qu’une seule personne avec lui [24].

Presque tous les monumens anciens ont dépeint les centaures avec un corps humain, porté sur quatre piés de cheval. Pausanias (l. V.) assûre cependant que le centaure Chiron étoit représenté sur le coffre des Cypsélides, comme un homme porté sur deux piés humains, & aux reins duquel on auroit attaché la croupe, les flancs, & les jambes de derriere d’un cheval. M. Freret, que cette représentation met à l’aise, ne manque pas de l’adopter aussitôt comme la seule véritable ; & il en conclut qu’elle désigne moins un homme qui montoit des chevaux, qu’un homme qui en élevoit. Croyant par cette réponse avoir pleinement satisfait à la question, il se jette dans un long détail astronomique, pour trouver entre la figure que forment dans le ciel les étoiles de la constellation du centaure, & la figure du centaure Chiron que l’on voyoit sur le coffre des Cypsélides, une ressemblance parfaite ; & il finit cet article en disant que les différentes représentations des centaures n’avoient aucun rapport à l’équitation.

Une semblable assertion ne peut rien prouver contre l’ancienneté de l’art de monter à cheval, qu’autant qu’on s’est fait un principe de n’en pas admettre l’existence avant un certain tems. M. Freret, à qui la foiblesse de son raisonnement ne pouvoit être inconnue, a cru lui donner plus de force en jettant des nuages sur l’ancienneté de la fiction des centaures ; il a donc prétendu qu’elle étoit postérieure à Hésiode & à Homere, & qu’on n’en découvroit aucune trace dans ces poëtes.

Mais il n’y aura plus rien qu’on ne puisse nier ou rendre problématique, quand on détournera de leur véritable sens, les expressions les plus claires d’un auteur. Homere (Iliad. l. I. & II.) appelle les centaures des monstres couverts de poil, φῆρας λαχνήεντας, φηρσὶν ὀρεσκῴοισι ; cette expression qui paroît d’une maniere si précise se rapporter à l’idée que l’on se formoit du tems de ce poëte, sur la foi de la tradition, de ces êtres phantastiques, M. Freret veut qu’elle désigne seulement la grossiereté & la férocité de ces montagnards.

Enfin quoique ces peuples demeurassent dans la Thessalie, province qui a fourni la premiere & la meilleure cavalerie de la Grece, plûtôt que de trouver dans ce qu’on a dit d’eux le moindre rapport avec l’équitation ou avec l’art de conduire des chars, M. Freret aimeroit mieux croire qu’ils ne surent jamais faire aucun usage des chevaux, pas même pour les atteler à des chars ; il se fonde sur ce que dans l’Iliade les meilleurs chevaux de l’armée des Grecs étoient ceux d’Achille & d’Eumelus fils d’Admete, qui regnoient sur le canton de la Thessalie le plus éloigné de la demeure des centaures. Un pareil raisonnement n’a pas besoin d’être réfuté.

Conjectures de M. Freret. Le quatrieme & dernier article de la savante dissertation de M. Freret, contient ses conjectures sur l’époque de l’équitation dans l’Asie mineure & dans la Grece : elles se réduisent à établir que l’art de monter à cheval n’a été connu dans l’Asie mineure que par le moyen des différentes incursions que les Trérons & les Cimmeriens y firent, & dont les plus anciennes étoient postérieures de 150 ans à la guerre de Troye, & de quelques années seulement, suivant Strabon, à l’arrivée des colonies éoliennes & ioniennes dans ce pays. Quant à la Grece européenne, il ne veut pas que l’équitation y ait précédé de beaucoup la premiere guerre de Messene, parce que Pausanias dit que les peuples du Péloponnese étoient alors peu habiles dans l’art de monter à cheval. M. Freret pense encore que la Macédoine est le pays de la Grece où l’usage de la cavalerie a commencé ; qu’il a passé de-là dans la Thessalie, d’où il s’est répandu dans le reste de la Grece méridionale.

Ainsi l’on voit premierement que M. Freret ne s’attache ni à déduire ni à discuter les faits constans que nous avons cités de Sésostris, des Scolothes ou Scythes, & des Amazones. Il est vrai qu’il nie que ces femmes guerrieres ayent jamais combattu à cheval, parce qu’Homere ne le dit pas ; car le silence d’Homere est par-tout une démonstration évidente pour lui, quoiqu’il ne veuille pas s’en rapporter aux expressions positives de ce poëte : mais cette assertion gratuite & combattue par le témoignage unanime des historiens, ne sauroit détruire les probabilités que l’on tire en faveur de l’ancienneté de l’équitation chez les Grecs, des conquêtes des Scythes & des Egyptiens, & des colonies que ceux-ci & les Phéniciens ont fondées dans la Grece plusieurs siecles avant la guerre de Troye.

Secondement, fixer seulement l’époque de l’équitation dans la Grece européenne vers le tems de la premiere guerre de Messene, c’est contredire formellement Xénophon (de rep. Lacedæmon.), qui attribue à Lycurgue les réglemens militaires de Sparte, tant par rapport à l’infanterie pesamment armée, que par rapport aux cavaliers : dire que ceux-ci n’ont jamais servi à cheval, & dériver leur dénomination du tems où elle désignoit aussi ceux qui combattoient sur des chars, c’est éluder la difficulté & supposer ce qui est en question. Ces cavaliers, dit Xénophon, étoient choisis par des magistrats nommés hippagiritæ, ab equitatu congregando ; ce qui prouve une connoissance & un usage antérieurs de la cavalerie. Cet établissement de Lycurgue, tout sage qu’il étoit, souffrit ensuite diverses altérations, mais il ne fut jamais entierement aboli. Les hommes choisis, qui suivant l’intention du législateur avoient été destinés pour combattre à cheval, s’en dispenserent peu-à-peu, & ne se chargerent plus que du soin de nourrir des chevaux durant la paix, qu’ils confioient pendant la guerre [25] à tout ce qu’il y avoit à Sparte d’hommes peu vigoureux & peu braves. M. Freret confond en cet endroit l’ordre des tems. A la bataille de Leuctres, dit-il, la cavalerie lacédemonienne étoit encore très-mauvaise, selon Xénophon ; elle ne commença à devenir bonne qu’après avoir été mêlée avec la cavalerie étrangere, ce qui arriva au tems d’Agésilaüs : ce prince étant passé dans l’Asie mineure, leva parmi les Grecs asiatiques un corps de 1500 chevaux, avec lesquels il repassa dans la Grece, & qui rendit de grands ervices aux Lacédemoniens.

Agésilaüs avoit fait tout cela avant la bataille de Leuctres. La suite des évenemens est totalement intervertie dans ces réflexions de M. Freret. Il suit de cette explication, qu’encore que les cavaliers spartiates n’ayent pas toûjours combattu à cheval, il ne laissoit pas d’y avoir toûjours de la cavalerie à Sparte, mais à la vérité très-mauvaise : on le voit surtout dans l’histoire des guerres de Messene. Pausanias, l. IV.

Il est à-propos de remarquer que Strabon, sur lequel M. Freret s’appuye en cet endroit, prouve contre lui. Lorsque cet auteur dit (Strabon, l. X.) que les hommes choisis, que l’on nommoit à Sparte les cavaliers, servoient à pié ; il ajoûte qu’ils le faisoient à la différence de ceux de l’île de Crete : ces derniers combattoient donc à cheval. Or Lycurgue avoit puisé dans l’île de Crete la plûpart de ses lois, par conséquent l’usage de la cavalerie avoit précédé dans la Grece le tems où ce législateur a vécu.

S’il est vrai qu’au commencement des guerres de Messene les peuples du Péloponnese fussent très-peu habiles dans l’art de monter à cheval [26], il l’est encore davantage qu’ils ne se servoient point de chars ; on n’en voit pas un seul dans leurs armées, quoiqu’il y eût de la cavalerie. Il est bien singulier que ces Grecs, qui, dans les tems héroïques n’avoient combattu que montés sur des chars, qui encore alors se faisoient gloire de remporter dans les jeux publics le prix à la course des chars, ayent cessé néanmoins tout-à-coup d’en faire usage à la guerre, qu’on n’en voye plus dans leurs armées, & qu’ils n’ayent commencé d’en avoir que plusieurs siecles après, lorsque les généraux d’Alexandre se furent partagés l’empire que ce grand prince avoit conquis sur Darius.

Une chose étonnante dans le système de M. Freret, c’est qu’il suppose nécessairement que l’usage des chars a été connu des Grecs avant celui de l’équitation. La marche de la Nature qui nous conduit ordinairement du simple au composé, se trouve ici totalement renversée, quoi qu’en ait dit Lucrece dans les vers suivans :

Et priùs est repertum in equi conscendere costas,
Et moderarier hunc fræno, dextraque vigere,
Quam bijugo curru belli temare pericla
. Lucr. l. V.

Ce poëte avoit raison de regarder l’art de conduire un char attelé de plusieurs chevaux, comme quelque chose de plus combiné, que celui de monter & conduire un seul cheval. Mais M. Freret soûtient que cela est faux, & que la façon la plus simple & la plus aisée de faire usage des chevaux, celle par où l’on a dû commencer, a été de les attacher à des fardeaux, & de les leur faire tirer après eux : « Par-là, dit-il, la fougue du cheval le plus impétueux est arrêtée, ou du moins diminuée…… Le traîneau a dû être la plus ancienne de toutes les voitures ; ce traîneau ayant été posé ensuite sur des rouleaux, qui sont devenus des roues lorsqu’on les a attachées à cette machine, s’éleva peu-à-peu de terre, & a formé des chars anciens à deux ou à quatre roues. Quelle combinaison, quelle suite d’idées il faut supposer dans les premiers hommes qui se sont servis du cheval ? Cet animal a donc été très-long-tems inutile à l’homme, s’il a fallu, avant qu’il le prît à son service, qu’il connût l’art de faire des liens, de façonner le bois, d’en construire des traîneaux ? Mais pourquoi n’a-t-il pû mettre sur le dos du cheval les fardeaux qu’il ne pouvoit porter lui-même ? Ne diroit-on pas que le cheval a la férocité du tigre & du lion, & qu’il est le plus difficile des animaux, lui qu’on a vû sans bride & sans mors obéir aveuglement à la voix du numide » ? Mais pour combattre un raisonnement aussi extraordinaire que celui de M. Freret, il suffit d’en appeller à l’expérience connue des siecles passés & à nos usages présens : on ne s’avise d’atteler les chevaux à des charrues, à des charrettes, &c. qu’après qu’ils ont été domptés, montés, & accoûtumés avec l’homme ; une méthode contraire mettroit en danger la vie du conducteur & celle du cheval. Mais l’histoire dépose encore ici contre cet académicien : par le petit nombre de chars que l’on compte dans les dénombremens qui paroissent les plus exacts des armées anciennes, & la grande quantité de cavalerie [27], il est aisé de juger que celle-ci a nécessairement précédé l’usage des chars. Ce n’est pas qu’on ne trouve souvent les chars en nombre égal, & même supérieur à celui des gens de cheval ; mais on a lieu de soupçonner qu’à cet égard il s’est glissé de la part des copistes des erreurs dans les nombres. On en est bien-tôt convaincu, quand on réfléchit sur l’impossibilité de mettre en bataille & de faire manœuvrer des vingt ou trente mille chars [28] : on observe d’ailleurs, que bien loin de trouver dans les tems mieux connus cette quantité extraordinaire de chars, chez les peuples mêmes qui en ont toûjours fait le plus grand usage, on en compte à peine mille dans les plus formidables armées qu’ils ayent mis sur pié. [29]

Pour terminer enfin cet article, je tire de M. Freret même une preuve invincible que l’équitation a dû précéder dans la Grece l’usage des chars.

Selon cet auteur, les chevaux étoient rares en ce pays : on n’y en avoit jamais vû de sauvages, ils avoient tous été amenés de dehors. Dans les anciens poëtes on voit que les chevaux étoient extrèmement chers, & que tous ceux qui avoient quelque célébrité étoient regardés comme un présent de Neptune, ce qui dans leur langage figuré signifie qu’ils avoient été amenés par mer des côtes de la Lybie & de l’Afrique.

Cela posé, est-il vraissemblable que quelqu’un ait transporté de ces pays des chevaux dans la Grece, & qu’il n’ait pas enseigné à ceux qui les achetoient la maniere la plus prompte, la plus utile, la plus générale de s’en servir ? Il est incontestable que l’équitation étoit connue en Afrique long-tems avant la guerre de Troye. Par quelle raison les marchands en vendant leurs chevaux fort cher aux Grecs, leur auroient-ils caché l’art de les monter ? ou pourquoi les Grecs se seroient-ils chargés de chevaux à un prix excessif, sans apprendre les différentes manieres de les conduire, de les manier, & d’en faire usage ?

M. Freret devoit, pour donner à son système un air de vérité, prouver avant toute autre chose que l’art de monter à cheval étoit ignoré dans tous les lieux d’où les Grecs ont pû tirer leurs premiers chevaux. Ne l’ayant pas fait, sa dissertation malgré toute l’érudition qu’elle renferme, ne pourra jamais établir son étrange paradoxe, & il demeurera pour constant que l’équitation a été pratiquée par les Grecs long-tems avant le siége de Troye. Cet article est de M. d’Authville, commandant de bataillon.

Equitation, (Medecine.) ἱππεία, ἱππασία, equitatio, l’action d’aller à cheval ; elle est considérée comme un exercice qui fait partie de la Gymnastique, & qui peut être employé utilement pour la conservation de la santé, & pour son rétablissement.

Le mouvement du corps que procure l’équitation lorsqu’elle est modérée, peut être très-salutaire ; il cause de douces secousses dans les visceres de la poitrine & du bas-ventre ; il les applique & les presse sans effort les uns contre les autres ; il donne occasion à ce que l’on change d’air, & que l’on respire celui de la campagne ; il fait que ce fluide pénetre avec plus de force dans la poitrine ; il dispose à l’excrétion des matieres fécales.

Il résulte de tous ces effets combinés des changemens si avantageux, dans les cas où l’équitation est faite à-propos, qu’ils sont presqu’incroyables. Elle convient en général aux personnes d’un tempérament foible, délicat, dans les maladies qui produisent de grandes diminutions de force : on doit observer qu’elle ne doit pas avoir lieu pendant que l’estomac est plein d’alimens, mais avant les repas, ou lorsque la digestion est presque faite, attendu que les secousses que donne le cheval, ne pourroient que causer des tiraillemens douloureux à ce viscere par le poids des matieres contenues.

L’expérience avoit appris à Sydenham à faire tant de cas de l’équitation, qu’il la croyoit propre à guérir, sans autre secours, non-seulement de petites infirmités, mais encore des maladies desespérées, telles que la consomption, la phthisie même accompagnée de sueurs nocturnes & de diarrhée colliquative ; & il témoigne dans sa dissertation épistolaire, n’être pas moins assûré de l’efficacité de ce secours dans cette derniere maladie, que de celle du mercure dans la curation de la vérole, & de celle du kinquina contre les fievres intermittentes : il avertit en même tems qu’il ne faut pas que ceux qui mettent en usage l’équitation, se fatiguent tout-d’un-coup par une course trop précipitée ; mais qu’ils doivent faire cet exercice, d’abord fort doucement & pendant un petit espace de tems, ensuite en augmenter peu-à-peu le mouvement & la durée. Il rapporte un grand nombre d’exemples de très-belles cures qu’il a faites par ce moyen. Voyez la dissertation citée ci-dessus, parmi les œuvres de cet auteur. Voy. Gymnastique. (d)


  1. Arma antiqua manus, ungues, dentesque fuerunt,
    Et lapides, & item sylvanim fragmina rami
    , &c.

    Lucretius, de rerum naturâ, lib. V.
  2. Occiso Schytharum Regulo ex provocatione dimicante, hostem (cum victor ad spoliandum venisset) ab equo ejus ictibus morsuque confectum esse… Ibidem Phylarchus refert Centaretum è Galatis in prælio, occiso Antiocho, potito equo ejus, conscendisse ovantem ; at illum indignatione accensum, demptis frænis ne regi posset, præcipitem in abrupta isse exanimatumque unâ. Lib. VIII. 6. xlij. de Pline.
  3. Chez les Scythes, Achéas leur roi pansoit lui-même son cheval, persuadé que c’étoit-là le moyen de se l’attacher davantage, & d’en retirer plus de service : il parut étonné, lorsqu’il sut par les ambassadeurs de Philippe que ce prince n’en usoit pas ainsi. Vie de Philippe de Macédoine, liv. XIII. par M. Olivier.
  4. Salomon avoit mille quatre cens chariots & douze mille cavaliers. III. des Rois, ch. x. vers. 26. II. Paralip. c. jv. v. 24.
  5. Si vous allez au combat contre vos ennemis, & qu’ils ayent un plus grand nombre de chevaux & de chariots, & plus de troupes que vous, ne les craignez pas, &c. v. 1.
  6. L’Exode dit de même, six cens chars. Le nombre de l’infanterie & de la cavalerie n’y est point spécifié.
  7. Il y a apparence que du tems du patriarche Joseph, les rois d’Egypte avoient des gardes à cheval, & que ce sont eux qui courent après Benjamin, & qui l’arrêtent. Hist. des Juifs par Josephe, lib. I.
  8. On peut en conclure que les chars sont postérieurs à la simple cavalerie : Job ne parle que de celle-ci, c. xxxjx. v. 18. 19. & suiv. Au vers. 18. il est dit que l’autruche se moque du cheval & de celui qui le monte : les versets suivans contiennent la belle description du cheval qu’on a vûe ci-devant.
  9. Le sentiment de Marsham & de Newtor qui a suivi le premier est insoûtenable, suivant M. Freret même. Ces deux Anglois font Sesostris postérieur à la guerre de Troye ; mais il est évident, par tous les anciens, que ce roi d’Egypte a vécu long-tems avant le siege de Troye & l’expédition des Argonautes. Mém. de litt. de l’acad. des Inscript. to. VII. p. 145. De cette expédition à la guerre de Troye, il y a au moins soixante-dix ans d’intervalle. En supposant Sésostris antérieur aux Argonautes du même nombre d’années ; & en comptant trois générations par siécle, il n’y auroit qu’un petit nombre de siécles d’intervalle entre le déluge & Osimandué.
  10. In cippis illis pudendum viri, apud gentes quidem strenuas & pugnaces, apud ignaves autem & timidas, feminæ, expressit : ex præcipuo hominis membro, animarum in singulis affectionem, posteris evidentissimam fore ratus. Diod. lib. I. apud Rhodanum.
  11. M. Bossuet, qui suit cette chronologie, place le siége de Troye l’an 1184, avant J. C.
  12. Il y avoit au nord-est des Palus Méotides, des Scythes nommés lyrces, qui ne vivoient que du produit de leur chasse, & voici comment ils la pratiquoient. Cachés parmi les arbres qui étoient là en grand nombre, & ayant près d’eux un chien & un petit cheval couché sur le ventre, ils tiroient sur la bête à son passage, & montoient tout de suite à cheval pour courir à sa poursuite avec leur chien. Hérodote, liv. IV.
  13. Ce royaume d’Argos avoit été fondé par l’égyptien Danaüs, vers l’an 1476, avant J. C.
  14. Au V. liv. de l’Odyssée, v. 366. un coup de vent ayant brisé l’esquif qui restoit à Ulysse après la tempête qu’il essuya en sortant de l’île de Calypso, il en saisit une planche sur laquelle il sauta, & s’y posa comme un homme se met sur un cheval de selle. M. Freret feroit sans doute à cette comparaison la même réponse qu’à la précédente, quoique avec aussi peu de fondement.
  15. Selon les marbres d’Arondel, le P. Pétau place Homere deux cents ans après la guerre de Troye.
  16. Il vivoit environ 1489 ans avant J. C. Il succéda à Amphiction, & institua les jeux panathénaïques en l’honneur de Minerve.
  17. Ces jeux, dit M. Freret, sont postérieurs de quelques années à ceux de Pélias, & c’est ce que l’on nomme l’olympiade d’Hercule, qui combattit à ces jeux, & qui en regla la forme soixante ans avant la guerre de Troye.
  18. M. Freret cite en preuve la premiere olympionique de Pindare, où à propos de la victoire remportée par Hiéron à la course des chevaux, ce poëte rapporte l’histoire de Pélops, vainqueur à la course des chars. Mais du tems d’Hiéron, à celui où l’on introduisit aux jeux olympiques les courses des chevaux, il y a cent soixante ans d’intervalle : les exemples anciens ne pouvoient donc pas manquer à Pindare, s’il avoit eu dessein d’en rapporter.
  19. Ce calcul de M. Freret n’est ni le plus exact, ni le plus suivi. Les plus savans chronologistes rapportent l’olympiade de Corœbus à l’an 776 avant J. C. l’époque de la fondation de Rome, liée avec cette olympiade, semble donner à ce dernier sentiment toute la force d’une démonstration. Il suit de-là que les courses de chevaux furent admises au nombre des spectacles des jeux olympiques cent vingt-huit ans plûtôt que M. Freret ne l’a crû.
  20. Auteur d’un poëme de la Thébaïde ; il vivoit du tems de Socrate. Quintilien dit qu’on lui donnoit le second rang après Homere ; Adrien le mettoit au-dessus d’Homere même.
  21. Les Romains représentoient les Tyndarides à cheval. Denys d’Halicarnasse, liv. VI. dit que le jour de la bataille du lac Rhégille, l’an de Rome 258 & 494 avant J. C. on avoit vû deux jeunes hommes à cheval d’une taille plus qu’humaine qui chargerent à la tête des Romains la cavalerie latine, & la mirent en déroute. Le même jour ils furent vûs à Rome dans la place publique, annoncerent la nouvelle de la victoire, & disparurent aussi-tôt.
  22. Pendant que les Lacédémoniens célébroient la fête des dioscures, deux jeunes messéniens revêtus de casaques de pourpre, la tête couverte de toques semblables à celles que l’on donnoit à ces dieux, & montés sur les plus beaux chevaux qu’ils purent trouver, se rendirent au lieu où les Lacédémoniens étoient assemblés pour le sacrifice. On les prit d’abord pour les dieux mêmes dont on célébroit la fête, & l’on se prosterna devant eux : mais les deux messéniens profitant de l’erreur, se jetterent au milieu des Lacédémoniens, & en blesserent plusieurs à coups de lances. Cette action sur regardée comme un véritable sacrilege, parce que les messéniens adoroient aussi les dioscures. Pausanias, liv. IV.
  23. ἵππου τε ἐχόμενος καὶ κλάδον ἐν τῇ δεζιᾷ φέρων φοίνικος.
  24. Déjanire étoit avec Hercule & Hyllus son fils.
  25. Equos enim locupletiores alebant, cum vero in expeditionem eundum esset, veniebat is qui designatus erat, & equum & arma… qualiacumque accipiebat, atque ita militabat. Equis inde milites corporibus imbecilles, animisque languentes imponebant. Xénoph. hist. greq. lib. VI.
  26. L’état de foiblesse où se trouvoit alors toute la Grece en général étoit une suite de l’irruption des Doriens de Thessalie, sous la conduite des Héraclides : cet évenement arrivé un siecle après la prise de Troye, jetta la Grece dans un état de barbarie & d’ignorance à peu-près pareil, dit M. Freret, à celui où l’invasion des Normands jetta la France sur la fin du neuvieme siecle. Cela est conforme à ce que rapporte Thucydide, liv. I. il fallut plusieurs siecles pour mettre les Grecs en état d’agir avec vigueur.
  27. Lors du passage de la mer Rouge les Egyptiens avoient six cents chars & cinquante mille hommes de cavalerie, & Salomon sur douze mille hommes de cavalerie avoit quatorze cents chars. En faisant un calcul, on trouveroit le commandant de chaque escadron sur un char.
  28. Guerre des Philistins contre les Israélites. Josephe, liv. VI. chap. vij.
  29. Voyez l’expédition de Xerxès, & le dénombrement de son armée, &c.