L’Encyclopédie/1re édition/GÉANT

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GÉANT, s. m. (Hist. anc. & mod.) homme d’une taille excessive, comparée avec la taille ordinaire des autres hommes.

La question de l’existence des géants a été souvent agitée. D’un côté, pour la prouver, on allegue les témoignages de toute l’antiquité, laquelle fait mention de plusieurs hommes d’une taille demesurée qui ont paru en divers tems ; l’Ecriture-sainte en parle aussi : les poëtes, les historiens profanes & les anciens voyageurs s’accordent à en dire des choses étonnantes. De plus, pour donner un poids décisif à cette opinion, on rapporte des découvertes de squelettes ou d’ossemens si monstrueux, qu’il a fallu que les hommes qui les ont animés ayent été de vrais colosses : enfin on le confirme par le récit des navigateurs.

Cependant, d’un autre côté, lorsqu’on vient à examiner de près tous ces témoignages ; à prendre dans leur signification la plus naturelle les paroles du texte sacré ; à réduire les exagérations orientales ou poétiques à un sens raisonnable ; à peser le mérite des auteurs ; à ramener les voyageurs d’un certain ordre, aux choses qu’ils ont vûes eux-mêmes, ou apprises de témoins irréprochables, à considérer les prétendus ossemens de squelettes humains ; à apprécier l’autorité des navigateurs dont il s’agit ici, & à suivre la sage analogie de la nature, presque toûjours uniforme dans ses productions, le probleme en question ne paroît plus si difficile à résoudre. Suivons pour nous éclairer, la maniere dont on le discute.

On remarque d’abord au sujet du texte sacré, que les mots employés de nephilim & de gibborim, que les septante ont traduits par celui de gigantes, & nous par le mot géants, signifient proprement des hommes tombés dans des crimes affreux, & plus monstrueux par leurs desordres que par l’énormité de leur taille. C’est ainsi que ces termes hébreux ont été interprétés par Théodoret, S. Chrysostome, & après eux par nos plus savans modernes.

On dit ensuite que le fondement sur lequel Josephe, & quelques peres de l’Eglise après lui, ont crû qu’il y avoit eu des géants, est manifestement faux, puisqu’ils supposent qu’ils étoient sortis du commerce des anges avec les filles des hommes ; fable fondée sur un exemplaire de la version des septante & sur le livre d’Enoch, qui au lieu des enfans de Dieu, c’est-à-dire des descendans de Seth, qui avoient épousé les filles de Caïn, ont rendu le mot hébreu par celui d’anges.

On observe, en troisieme lieu, qu’il n’est pas question dans le Deutéronome (ch. iij. v. 2.) de la taille gigantesque d’Og, roi de Basan ; il ne s’agit que de la longueur de son lit, qui étoit de neuf coudées ; c’est-à-dire, suivant l’appréciation de quelques modernes, de treize piés & demi. Si présentement l’on considere que les Orientaux mettoient leur faste en vastes lits de parade, l’on trouvera que l’exemple le plus respectable qu’on allegue d’un géant, ne porte que sur la grandeur d’un lit qui servoit à sa magnificence.

Pour ce qui regarde Goliath, on croit qu’il seroit très-permis de prendre les six coudées & une palme que l’auteur du premier livre des Rois lui donne, pour une expression qui ne désigne autre chose qu’une grande taille au-dessus de l’ordinaire ; elle étoit telle dans Goliath, qu’il paroissoit avoir plus de six coudées : il sembloit grand comme une perche de six coudées & une palme. Notre foi n’est point intéressée dans le plus ou le moins d’exactitude du récit des faits qui ne la concernent point.

Si l’on passe aux témoignages des auteurs profanes allégués en faveur de l’existence des géants, on pense qu’il n’est pas possible de s’y laisser surprendre, quand on se donnera la peine de faire la discussion du caractere de ces auteurs, & des faits qu’ils avancent.

Dans cette critique, Hérodote, accusé en général d’erreur & même de mensonge par Strabon, en cent choses de sa connoissance, l’est en particulier par ce géographe & par Aulu-Gelle, au sujet de douze piés & un quart que cet historien donne au squelette d’Oreste qu’on avoit découvert je ne sais où.

Plutarque doit être repris avec raison d’avoir copié de Gabinius, écrivain tenu pour suspect de son tems même, la fable de 60 coudées qu’il dit que Sertorius reconnut sur le cadavre du géant Antée, qu’il fit déterrer dans la ville de Tanger.

Le passage dans lequel Pline semble attribuer au squelette d’Orion trouvé en Candie, xlvj. coudées, s’il est bien examiné, ne peut qu’être altéré par quelque copiste, qui aura placé au-devant du chiffre vj. celui de xl. car il n’est pas naturel que l’ordre d’une gradation, comme celle qu’il paroît qu’a voulu suivre cet auteur, en comptant depuis vij. jusqu’à jx. coudées, se trouve interrompu par le nombre de xlvj. placé au milieu de la gradation.

La variation de Solin sur le même fait, ne lui donne pas plus de crédit qu’à Pline, dont on sait qu’il n’est que le copiste.

Phlégon sera sifflé dans la relation de son géant Macrosyris, par le ridicule de cinq mille ans de vie qu’il lui donne dans l’épitaphe qu’il en rapporte.

Apollonius, Antigonus, Caristius, & Philostrate le jeune, auteurs déjà décrédités par le faux merveilleux dont ils ont rempli leurs écrits, le deviennent bien davantage par leur fable d’un géant de cent coudées.

Quantité d’autres narrations de ce caractere se trouvent détruites par les seules circonstances dont les auteurs les ont accompagnées. Plusieurs nous disent que d’abord qu’on s’est approché des cadavres de ces géants, ils sont tombés en poussiere ; & ils le devoient, pour prévenir la curiosité de ceux qui auroient voulu s’en éclaircir.

Où y a-t-il plus de contradictions & d’anachronismes que dans la prétendue découverte du corps de Pallas, fils d’Evandre ? la langue dans laquelle est faite son épitaphe, son style, cette lampe qui ne s’éteignit, après 2300 ans de clarté, que par l’accident d’un petit trou, & autres puérilités de ce genre, ne sont qu’une preuve de la simplicité de Fostat, évêque d’Avila, qui a pris pour vrai un conte de la chronique du moine Hélinand, forgé dans un siecle d’ignorance.

Les corps des Cyclopes qui ont été trouvés dans différentes cavernes, avoient, selon Fazel, 20 ou 30 coudées de hauteur ; & le P. Kircher, qui a vû & mesuré toutes ces cavernes, ne donne à la plus grande de toutes que 15 à 20 palmes.

Pour ce qui regarde les découvertes de dents, de côtes, de vertebres, de fémur, d’omoplates, qu’on donne, attendu leur grandeur & leur grosseur, pour des os de géants, que tant de villes conservent encore, & montrent comme tels, les Physiciens ont prouvé que c’étoient des os, des dents, des côtes, des vertebres, des fémurs, des omoplates d’éléphans, de vraies parties de squelettes d’animaux terrestres, ou de veaux marins, de baleines, & d’autres animaux cétacés, enterrés par hasard, par accident, en différens lieux de la terre ; ou quelquefois d’autres productions de la nature, qui se joue souvent en de pareilles ressemblances.

Ces os, par exemple, qu’on montroit à Paris en 1613, & qui furent ensuite promenés en Flandres & en Angleterre, comme s’ils eussent été de Teutobochus dont parle l’histoire romaine, se trouverent des os d’éléphans. On envoya en 1630 à MM. de Peyresc une grosse dent qu’on lui donna pour être celle d’un géant ; il en prit l’empreinte sur de la cire ; & quand on vint à la comparer à celle d’un éléphant qui fut déterré dans le même tems à Tunis, elles se trouverent de la même grandeur, figure, & proportion. La fourberie n’est pas nouvelle : Suétone remarque dans la vie d’Auguste, que dès ce tems-là, l’on avoit imaginé de faire passer de grands ossemens d’animaux terrestres pour des os de géans ou des reliques de héros. Tout concouroit à tromper le peuple à ces deux égards. Quoique Séneque parle des géans comme d’êtres imaginaires, son discours prouve que le peuple en admettoit l’existence. La coûtume de anciens de représenter leurs héros beaucoup plus grands que nature, avoit nécessairement le pouvoir sur l’imagination, de la porter à admettre dans certains hommes au-dessus du vulgaire, une taille demesurée. Les statues de nos rois ne nous en imposent-elles pas encore tous les jours à cet égard ? il est vraissemblable que parmi ceux qui considéreront dans quatre ou cinq cents ans la figure de bronze qui représente Henri IV, sur le pont-neuf, si cette statue subsiste encore, la plus grande partie se persuaderont que ce monarque immortel par ses exploits & ses rares qualités, étoit un des hommes de la plus haute taille.

Cependant quelques modernes assez philosophes pour connoître les sources de nos illusions, assez versés dans la critique pour démêler la vérité du mensonge, assez sages pour ne donner aucune confiance ni aux prétendus ossemens humains ni à toutes les relations de l’antiquité sur l’existence des géans, ne laissent pas que d’être ébranlés par les récits de plusieurs navigateurs, qui rapportent qu’à l’extrémité du Chily vers les terres Magellaniques, il se trouve une race d’hommes dont la taille est gigantesque, ce sont les Patagons. M. Frezier dit avoir appris de quelques espagnols, qui prétendoient avoir vû quelques-uns de ces hommes, qu’ils avoient quatre varres de hauteur, c’est-à-dire neuf à dix piés.

Mais on a très-bien observé que M. Frezier ne dit pas avoir vû lui-même quelques-uns de ces géans ; & comme les relations vagues des Portugais, des Espagnols, & des premiers navigateurs hollandois, ne sont point confirmées par des voyageurs éclairés de ce siecle ; que de plus elles sont remplies d’exagérations ou de faussetés en tant d’autres choses, on ne sauroit trop s’en défier.

Enfin il est contre toute vraissemblance, comme le remarque l’auteur de l’histoire naturelle, « qu’il existe dans le monde une race d’hommes composée de géans, sur-tout lorsqu’on leur supposera dix piés de hauteur ; car le volume du corps d’un tel homme seroit huit fois plus considérable que celui d’un homme ordinaire. Il semble que la hauteur ordinaire des hommes étant de cinq piés, les limites ne s’étendent guere qu’à un pié au-dessus & au-dessous ; un homme de six piés est en effet un homme très-grand, & un homme de quatre piés est très petit : les géans & les nains qui sont au-dessus & au-dessous de ces termes de grandeur, doivent donc être regardés comme des variétés très-rares, individuelles & accidentelles ».

L’expérience nous apprend que lorsqu’il se rencontre quelquefois parmi nous des géans, c’est-à-dire des hommes qui ayent sept à huit piés, il, sont d’ordinaire mal conformés, malades, & inhabiles aux fonctions les plus communes.

Après tout, si ces géans des terres Magellaniques existent, ce que le tems seul peut apprendre, « ils sont du-moins en fort petit nombre ; car les habitans des terres du détroit & des îles voisines sont des sauvages d’une taille médiocre ».

On lit dans les journaux que le P. Joseph Tarrubia, espagnol, a fait imprimer tout récemment (1756) une giganthologie, dans lequel ouvrage il prétend réfuter le chevalier Hans-Sloane, & prouver l’existence des géans sur des monumens d’antiquité indienne : mais en attendant que quelqu’un se donne la peine d’examiner la valeur de pareils monumens, qui selon toute apparence ne seront pas plus authentiques que tant d’autres en ce genre ; le lecteur curieux d’une bonne giganthologie physique, fera bien d’étudier celle du même chevalier Hans-Sloane, qui n’a pas plû au bon pere espagnol ; elle est insérée dans les Transact. philosoph. n°. 404 ; & par extrait, dans le suppl. du dict. de Chambers. (D. J.)

Géans, (Mytholog.) enfans de la Terre qui firent la guerre aux dieux : Hésiode fait naître ces géans du sang qui sortit de la plaie d’Uranus ; Apollodore, Ovide, & les autres poëtes les font fils de la terre, qui dans sa colere les vomit de son sein pour faire la guerre aux dieux exterminateurs des Titans.

Ces géans, disent-ils, étoient d’une taille monstrueuse & d’une force proportionnée à cette prodigieuse hauteur ; ils avoient cent mains chacun, & des serpens au lieu de jambes. Résolus de déthroner Jupiter, ils entreprirent de l’assiéger jusque sur son throne, & entasserent pour y réussir le mont Ossa sur le Pélion, & l’Olympe sur le mont Ossa, d’où ils essayerent d’escalader le ciel, jettant sans cesse contre les dieux de grands quartiers de pierre, dont les unes qui tomboient dans la mer, devenoient des îles, & celles qui retomboient sur la terre faisoient des montagnes. Jupiter effrayé lui même à la vûe de si redoutables ennemis, appella les dieux à sa défense ; mais il en fut assez mal secondé ; car ils s’enfuirent tous en Egypte, où la peur les fit cacher sous la figure de différentes especes d’animaux.

Un ancien oracle avoit prononcé que les géans seroient invincibles, & qu’aucun des dieux ne pourroit leur ôter la vie, à-moins qu’ils n’appellassent quelque mortel à leur secours. Jupiter ayant défendu à l’Aurore, à la Lune & au Soleil d’annoncer ses desseins, devança la Terre qui cherchoit à soûtenir ses enfans, & par l’avis de Pallas fit venir Hercule pour combattre avec lui ; à l’aide de ce héros, il extermina les géans Encélade, Polybetès, Alcyonée, Porphyrion, les deux Aloïdes, Ephialte, Othus, Eurytus, Clytius, Tithyus, Pallas, Hippolitus, Agrius, Thaon, & le redoutable Typhon, qui seul, dit Homere, donna plus de peine aux dieux que tous les autres géans ensemble. Jupiter après les avoir défaits, les précipita jusqu’au fond du Tartare, ou, suivant d’autres poëtes, il les enterra vivans, soit sous le mont Ethua, soit en différens pays ; Encélade fut enseveli sous la Sicile, Polybetès sous l’île de Lango, Othus sous l’île de Candie, & Typhon sous l’île d’lschia.

Ces prétendus géans de la fable n’étoient, suivant plusieurs de nos Mythologistes, que des brigands de Thessalie qui vinrent attaquer Jupiter sur le mont Olympe où ce prince avoit fait bâtir une forte citadelle : ce mont Olympe, ajoûtent-ils, a été pris par les plus anciens poëtes pour le Ciel, & parce que les monts Ossa & Pélyon, qui sont peu éloignés de l’Olympe, servoient de retraite à ces bandits qui s’y étoient fortifiés, & qui de-là tenoient en respect la garnison de l’Olympe, on imagina de leur faire entasser montagnes sur montagnes, pour atteindre jusqu’au ciel.

Mais quoique cette explication soit généralement adoptée, je croirois plûtôt que toute la fable des géans n’est qu’une tradition défigurée de l’histoire de Typhon & d’Osiris. On sait qu’il y avoit en Egypte des monumens plus anciens que les fables des Grecs, des villes sondees & un culte établi en l’honneur des mêmes animaux dont leurs poëtes nous disent que les dieux prirent la figure, en se retirant de frayeur dans ce pays là. (D. J.)

Géans, (ossemens de) Hist. nat. nat. Voyez Ossemens fossiles.

Géans, (pavé des) Hist. nat. Lythol. en anglois Giant’s causeway. Voyez Pavé.