L’Encyclopédie/1re édition/GERMANIE

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GERMANIE, s. f. (Géog. hist.) ce nom a été commun à la Germanie proprement dite, & à une partie de la Gaule belgique. La Germanie proprement dite a été aussi nommée la Grande-Germanie, la Germanie transrhénane. La Germanie belgique se nommoit autrement Germanie cisrhénane.

La Grande-Germanie dont il s’agit ici, étoit un vaste pays de l’Europe au centre de cette partie du monde, autrefois habitée par divers peuples, auxquels le nom de Germains étoit commun. Ce pays n’a pas toûjours eu les mêmes bornes, & les anciens géographes lui ont donné successivement plus ou moins d’étendue. Mais l’on peut dire en général que la Germanie comprenoit tout le pays renfermé entre la Vistule, le Danube, le Rhin & l’Océan septentrional ; qu’elle faisoit la portion la plus grande de l’ancienne Celtique, & avoit au-moins deux fois plus d’étendue que l’Allemagne d’aujourd’hui.

Pline, un de ceux qui a tâché de s’instruire le plus exactement de la Germanie, renferme tous les peuples qui l’habitoient sous cinq grandes nations, qu’il nomme les Istævons, les Hermions, les Vindiles, les Ingaevons, & les Peucins. Les Istævons, selon lui, étoient au midi occidental, s’étendant entre le Rhin & l’Elbe, depuis la mer de Germanie jusqu’aux sources du Danube. Les Hermions étoient au midi oriental, depuis le Danube jusqu’à la Vindilie. Les Vindiles occupoient toute la côte de la mer Baltique, & la Chersonese cimbrique. Les Ingævons habitoient la Scandie & la Finningie. Les Peucins occupoient la Sarmatie européenne jusqu’au Tanaïs, au Palus-Méotide, & au Pont-Euxin. Nous ne savons rien de plus de toutes ces grandes nations ; la suite de ce discours le prouvera.

Les Romains ayant trouvé leur compte à conquérir la Grece & l’Italie, où il y avoit d’immenses richesses, détournerent leur attention du pays des Germains, peuples qui ne possédoient aucun héritage en particulier, n’avoient aucune demeure fixe pendant deux ans de suite, s’occupoient à la chasse, vivoient de lait & de la chair de leurs troupeaux, plûtôt que de pain. L’avidité romaine ne fut point tentée de s’avancer dans un pays si misérable, d’un accès très-difficile, arrosé de fleuves & de rivieres, & tout couvert de bois ou de marais. Ils n’y pénétrerent point comme ils avoient fait en Asie ; & craignant ces peuples redoutables, ils se contenterent de s’emparer d’une lisiere de la Germanie, seulement par rapport à la Gaule, & autant que le voisinage les engageoit nécessairement à cette guerre. Une ou deux victoires sur les bords du pays, acquéroient le nom de germanique au général qui les avoit remportées.

Nous devons à César la premiere description des Germains. Il en parle beaucoup dans ses commentaires, lib. IV. de bello gallico, cap. j. ij. iij. & quoiqu’il ne nomme que les Sueves, qui étoient les plus puissans & les plus belliqueux, il y a sujet de croire que la description qu’il fait de leurs mœurs, convenoit à tous les Germains, & même à tous les Celtes, c’est-à-dire aux plus anciens habitans de l’Europe ; car ces mœurs simples, guerrieres & féroces qu’il dépeint, ont été générales ; il est seulement arrivé que les Germains les conserverent plus long-tems que les Gaulois & les Italiens. Le même auteur observe que les Sueves aimoient à être entourés de vastes solitudes. On remarque encore la même chose chez les Polonois & les Russes, dont les pays sont bornés par des régions incultes du côté de la Tartarie.

Après la description que nous a donné César de la Germanie, nous avons eu celle de Strabon, qui a vécu sous Auguste & sous Tibere : mais il suffit de le lire pour se convaincre qu’alors les Romains ne connoissoient de la Germanie, même imparfaitement, que ce qui est en-deçà de l’Elbe : les Romains, dit-il, nous ont ouvert la partie occidentale de l’Europe jusqu’à l’Elbe, qui coupe la Germanie par le milieu ; & ce qui est au-delà de l’Elbe, poursuit-il, nous est entierement inconnu.

Le tableau que Pomponius Mela a tracé de la Germanie, prouve que l’on n’en connoissoit guere davantage sous l’empereur Claude. Les Romains n’étoient pas plus éclairés sous Néron : on peut juger de leur ignorance à cet égard par le faux portrait que fait Séneque des Germains ; ils ont, dit-il, un ciel triste, une terre stérile, un hyver perpétuel, &c.

Cependant on eût pu acquérir tous les jours à Rome de nouvelles connoissances des Germains, si les Romains les eussent subjugués. On sait que c’étoit l’usage d’exposer aux yeux du public dans les protiques de Rome, des représentations des pays vaincus. Euménide le rhéteur qui vivoit sous Dioclétien, nous le confirme en ces mots : « La jeunesse peut, dit-il, voir tous les jours, & considérer attentivement toutes les terres & toutes les mers subjuguées par la valeur ou par la terreur. Vous savez vous-même, poursuit-il en s’adressant au président des Gaules, qu’afin d’instruire les jeunes gens, & pour que leurs yeux voyent plus clairement ce que leurs oreilles ne leur apprendroient qu’avec difficulté, on leur montre la situation des lieux, avec leurs noms, leurs distances, les sources des fleuves, leurs cours, leurs embouchures, les sinuosités des rivages, la maniere dont la mer côtoye la terre, ou y forme des golfes : on y trace les belles actions des grands capitaines en divers pays, & on a recours à ces tableaux lorsqu’il arrive la nouvelle de quelques nouveaux avantages : on y voit les fleuves de la Perse, les sables brulans de la Lybie, les bouches du Nil, & les cornes du Rheyn ». Remarquez qu’il ne dit pas qu’on y voyoit le Weser, l’Oder, le Danube, la Vistule, &c.

Pline dont les recherches intéressantes ne connurent de bornes en aucun genre, acquit sans doute des lumieres plus sûres & plus étendues de la Germanie, que tous ceux qui l’avoient précédé. Il servit sur la lisiere de ce pays, & écrivit en vingt livres les guerres des Romains contre les Germains : mais cet ouvrage précieux s’est perdu, & nous n’avons fait que profiter de quelques généralités géographiques à ce sujet, qu’il a insérées dans son histoire naturelle, & qu’il expose même suivant sa coûtume avec beaucoup de reserve.

Tacite, ami & contemporain de Pline, fit à son tour un livre des mœurs des Germains qui est entre les mains de tout le monde, & qui renferme mille choses curieuses de la Germanie. Comme procurateur de la Belgique sous Vespasien, il fut plus à-portée que personne de s’informer du pays qu’il se proposoit de décrire, & des peuples qui l’habitoient : mais ainsi que Pline, il ne parla que d’après le rapport d’autrui, & ne mit jamais le pié dans la Germanie transrhénane.

Enfin Ptolomée donna une description de la Germanie beaucoup plus complete & plus détaillée, que celle de tous ses prédécesseurs ; & c’est aussi la description qui a été reçue par presque tous les Géographes qui l’ont suivi. Il rencontre juste en tant de choses, qu’il doit l’avoir faite cette description sur d’excellens mémoires dressés avant lui, & vraissemblablement après avoir consulté toutes les cartes qu’on avoit de ce pays-là dès le tems d’Auguste, & les tables dont j’ai parlé ci-dessus, qui étoient exposées dans les portiques de Rome. Cependant Ptolomée se trompe souvent ; il ne parle que d’après des mémoires anciens, & pour tout dire, il n’a pas été plus heureux que les autres ; il n’a pas vû les lieux dont il parle ; aussi pourroit-il décrire la Germanie, non telle qu’elle étoit de son tems, mais telle qu’elle avoit été autrefois. En effet, il met les Lombards sur la rive gauche de l’Elbe, & l’on sait que sous Tibere, ils avoient été reculés au-delà de ce fleuve ; il met les Licambres dans la Germanie propre, & Tacite dit formellement, qu’ils avoient déjà été transportés dans les Gaules. Enfin, & c’est une autre observation importante, il place plusieurs villes dans sa grande Germanie, quoiqu’il soit démontré que de son tems, il n’y en avoit pas une, non plus que du tems de Tacite. Ce dernier dit expressément que les peuples de Germanie n’avoient aucune ville, étoient sans usage de la mâçonnerie & des tuiles, ne souffroient pas que les maisons fussent jointes l’une à l’autre, & se creusoient pour habitations des cavernes soûterreines, afin de s’y mettre à l’abri durant l’hyver. Concluons qu’aucun géographe ne nous a donné d’exactes descriptions de la véritable Germanie, par cette grande raison, que les Romains n’y pénétrerent jamais.

Mais comme ils ne purent la subjuguer, ils prirent le parti de se faire une nouvelle Germanie en-deçà du Rhin, aux dépens de la Belgique. Suétone dans la vie de Tibere, remarque que ce prince n’étant encore que gendre d’Auguste, pendant la guerre contre les Germains, en transporta dans la Gaule quarante mille de ceux qui se rendirent à lui, & leur assigna des demeures le long du Rhin. Le même auteur dit qu’Auguste voyant que les Sueves & les Sicambres se soûmettoient à ses armes, les fit passer dans la Gaule, & les établit pareillement dans des terres voisines du Rhin. C’en fut assez pour donner lieu aux Romains de nommer Germanie, un canton de la Gaule ; c’étoit en effet le seul canton voisin de la grande Germanie, qu’ils eussent véritablement conquis ; car Varus qui s’avança un peu trop dans le pays que nous appellons aujourd’hui la Westphalie, y périt avec son armée. Les Eubiens qui étoient d’abord au-delà du Rhin, furent si odieux aux autres peuples de la Germanie, pour avoir reçû le joug de Rome, qu’ils passerent de l’autre côté du fleuve.

Les armées romaines subjuguerent néanmoins quelques peuples, dont le pays étoit en partie au-delà du Rhin, comme les Németes qui étoient aux environs de Spire, les Vangions aux environs de Worms, & les Tribocci aux environs de Mayence. Comme ces peuples étoient principalement & par rapport à leurs capitales, dans la Gaule & au couchant du Rhin ; on les rangea sous le gouvernement de la Gaule, & on les joignit à la Belgique, cela veut dire qu’on vit une partie de la Belgique jointe à une lisiere de la grande Germanie, porter le nom de Germanie ; & cette partie fut divisée en Germanie supérieure, & en Germanie inférieure. Voilà qui peut suffire, pour prouver que la Germanie n’a pas toûjours eû les mêmes bornes, ni les mêmes peuples dans son sein ; & c’est un fait qu’il ne faut jamais perdre de vûe.

Il seroit à-présent d’autant plus inutile de rechercher curieusement avec Spenerus, Melanchton, Rudbeck. ou Leibnitz, l’origine inconnue des noms Germaine & Germanie, que ces noms mêmes ne furent pour ainsi dire plus en usage, après la chûte de l’empire romain. Les nations septentrionales se portant en flots vers le midi, produisirent des changemens étonnans dans ce vaste pays. Les Lombards resserrés d’abord aux environs de l’Elbe, passerent en Italie, où avec le tems ils se formerent un royaume. Les Sueves se jetterent sur les Gaules, & de-là dans l’Espagne, où ils érigerent une domination rivale de celle des Goths : ces derniers après avoir traversé la Germanie, occuperent une partie de la Gaule ; les Burgundions y fonderent le royaume de Bourgogne ; les Francs y avoient déjà le leur ; les Saxons qui étoient de l’autre côté de l’Elbe, s’avancerent jusque dans la Westphalie. Les Vandales après s’être étendus dans ce qu’on appelle aujourd’hui la haute & basse Saxe, firent des conquêtes en Espagne, & allerent périr en Afrique ; leur pays entre l’Elbe & la Wistule, fut la proie des Vendes ou Venetes, qui s’en emparerent, & se firent appeller Slaves, &c.

Cependant il ne faut pas imaginer que tous ces peuples abandonnassent à-la-fois leur patrie ; il n’en sortoit que les hommes, qui étant en état de porter les armes, vouloient avoir leur part du butin. Ceux-ci emmenoient avec eux une partie de leurs familles : ce qui restoit au pays, se trouvant réduit à un petit nombre, comparé à ce qu’il avoit été auparavant, devenoit aisément la proie d’un voisin qui ne s’étoit pas affoibli. Ainsi nous voyons les vastes pays que les Sueves avoient occupés, passer en d’autres mains, & le nom de Suévie, conservé à peine à un petit canton qui est aujourd’hui la Suabe, entierement obscurci par celui d’Allemagne, qui n’étoit d’abord que le nom d’une contrée fort petite.

Les Saxons entre l’Elbe & le Weser, où ils étoient encore au commencement du regne de Charlemagne, y avoient pris la place des Francs ; car nous avons remarqué qu’ils étoient d’abord de l’autre côté de l’Elbe ; mais les Francs s’étant avancés vers le midi, & s’étant de-là répandus dans la Gaule, où ils jetterent les fondemens du royaume de France, il en resta une partie au-delà du Rhin, & de-là vint la division de France occidentale, qui est la véritable France, & de France orientale, dont la Franconie a tiré son nom.

Alors il ne fut plus question du nom de Germains & de Germanie, sinon dans les ouvrages de quelques auteurs, qui les employoient en latin ; encore voit-on que les écrivains de ce tems-là préféroient les noms de Theddisci, Teutisci, & Teutones, à celui de Germains, qui paroissoit même déjà s’abolir entierement dès le tems de Procope, c’est-à-dire sous le regne de l’empereur Justinien. (D. J.)