L’Encyclopédie/1re édition/LIGATURE

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Ligature, s. f. (Théolog.) chez les Théologiens mystiques, signifie une suspension totale des facultés supérieures ou des puissances intellectuelles de l’ame. Ils prétendent que quand l’ame est arrivée à une parfaite contemplation, elle reste privée de toutes ses opérations & cesse d’agir, afin d’être plus propre & mieux disposée à recevoir les impressions & les communications de la grace divine. C’est cet état passif que les mystiques appellent ligature.

Ligature, (Divinat.) se dit d’un état d’impuissance vénérienne causée par quelque charme ou maléfice.

L’existence de cet état est prouvée par le sentiment commun des Théologiens & des Canonistes, & rien n’est si fréquent dans le Droit canon, que les titres de frigidis & maleficiatis, ni dans les decrétales des papes que des dissolutions de mariage ordonnées pour cause d’impuissance, soit de la part du mari, soit de la part de la femme, soit de tous deux en même tems provenue de maléfice. L’Eglise excommunie ceux qui par ligature ou autre maléfice, empêchent la consommation du saint mariage. Enfin, le témoignage des historiens & des faits certains concourent à établir la réalité d’une chose si surprenante.

On appelle communément ce maléfice, nouer l’éguillette : les rabbins prétendent que Cham donna cette maladie à son pere Noé, & que la plaie dont Dieu frappa Abimelech roi de Gerare, & son peuple, pour le forcer à rendre à Abraham Sara qu’il lui avoit enlevée, n’étoit que cette impuissance réciproque répandue sur les deux sexes.

Delrio, qui traite assez au long de cette matiere dans ses disquisitions magiques, liv. III. part. I. quæst. iv. sect. 8. pag. 417. & suivantes, dit que les sorciers font cette ligature de diverses manieres, & que Bodin en rapporte plus de cinquante dans sa démonomanie, & il en rapporte jusqu’à sept causes, telles que le dessechement de semence & autres semblables, qu’on peut voir dans son ouvrage ; & il observe que ce maléfice tombe plus ordinairement sur les hommes que sur les femmes, soit qu’il soit plus difficile de rendre celles-ci stériles, soit, dit-il, qu’y ayant plus de sorcieres que de sorciers, les hommes se ressentent plutôt que les femmes de la malice de ces magiciennes. On peut, ajoute-t-il, donner cette ligature pour un jour, pour un an, pour toute la vie, ou du-moins jusqu’à ce que le nœud soit dénoué, mais il n’explique ni comment ce nœud se forme, ni comment il se dénoue.

Kempfer parle d’une sorte de ligature extraordinaire qui est en usage parmi le peuple de Macassar, de Java, de Siam, &c. par le moyen de ce charme ou maléfice, un homme lie une femme ou une femme un homme, en sorte qu’ils ne peuvent avoir de commerce vénérien avec aucune autre personne, l’homme étant rendu impuissant par rapport à toute autre femme, & tous les autres hommes étant rendus tels par rapport à cette femme.

Quelques philosophes de ces pays-là prétendent qu’on peut faire cette ligature en fermant une serrure, en faisant un nœud, en plantant un couteau dans un mur, dans le même tems précisément que le prêtre unit les parties contractantes, & qu’une ligature ainsi faite peut être rendue inutile, si l’époux urine à-travers un anneau : on dit que cette superstition regne aussi chez les Chrétiens orientaux.

Le même auteur raconte que durant la cérémonie d’un mariage en Russie, il remarqua un viel homme qui se tenoit caché derriere la porte de l’église, & qui marmotant certaines paroles, coupoit en même tems en morceaux une longue baguette qu’il tenoit sous son bras ; pratique qui semble usitée dans les mariages des gens de distinction de ce pays, & avoir pour but de rendre inutiles les efforts de toute autre personne qui voudroit employer la ligature.

Le secret d’employer la ligature est rapporté par Kempfer, de la même maniere que le lui enseigna un adepte en ce genre ; comme c’est une curiosité, je ne ferai pas de difficulté de l’ajoûter ici dans les propres termes de l’auteur, à la faveur desquelles elle passera beaucoup mieux qu’en notre langue.

Puella amasium vel conjux maritum ligatura, absterget à concubitûs actu, Priapum indutio, ut seminis quantum potest excipiat. Hoc probe convolutum sub limine domûs suæ in terram sepeliet, ibi quamdiu sepultum reliquerit, tamdiu ejus hasta in nullius præter quam sui (fascinantis) servitium obediet, & prius ab hoc nexu non liberabitur quam ex claustro liminis liberetur ipsum linteum. Vice versâ vir lecti sociam ligaturus, menstruatum ab ea linteum comburito ; ex cineribus cum propriâ urinâ subactis efformato figuram Priapi, vel si cineres (peut-être faut-il mentulæ) junculæ fingendæ non sufficient, eosdem subigito cum parte terræ quam recens perminxerit. Formatum iconem caute exsiccato, siccumque asservato loco sicco ne humorem contrahat. Quamdiu sic servaveris, omnes arcus dum ad scopum sociæ collimaverint, momento contabescent. Ipse vero Dominus abrunum hunc suum prius humectato. Quandiu sic manebit, tandiu suspenso nexu Priapus ipsi parebit, quin & alios quot quot fæmina properantes admiserit.

Tout cela sans doute est fondé sur un pacte tacite ; car quelque relation qu’aient les matieres qu’on emploie dans ce charme avec les parties qu’on veut lier ou rendre impuissantes, il n’y a point de système de Physique qui puisse rendre raison des effets qu’on attribue à ce linge maculé & à cette figure.

M. Marshal parle d’une autre sorte de ligature qu’il apprit d’un brachmane dans l’Indostan : « Si l’on coupe en deux, dit-il, le petit ver qui se trouve dans le bois appellé lukerata kara, ensorte qu’une partie de ce ver remue, & que l’autre demeure sans mouvement : si l’on écrase la partie qui remue, & qu’on la donne à un homme avec la moitié d’un escarbot, & l’autre moitié à une femme ; ce charme les empêchera l’un & l’autre d’avoir jamais commerce avec une autre personne ». Transact. philosoph. n°. 268.

Ces effets surprenans bien attestés, paroissent aux esprits sensés procéder de quelque cause surnaturelle, principalement quand il n’y a point de vice de conformation dans le sujet, & que l’impuissance survenue est perpétuelle ou du moins de longue durée. Les doutes fondés qu’elle doit suggérer n’ont pas empêché Montagne, tout pyrrhonien qu’il étoit, de regarder ces nouemens d’éguillettes comme des effets d’une imagination vivement frappée, & d’en chercher les remedes dans l’imagination même, en la séduisant sur la guérison comme elle a été trompée sur la nature du mal.

« Je suis encore en ce doute, dit-il, que ces plaisantes liaisons dequoi notre monde se voit si entravé, qu’il ne se parle d’autre chose, ce sont volontiers des impressions de l’appréhension & de la crainte : car je sais par expérience, que tel de qui je puis répondre, comme de moi-même, en qui il ne pouvoit choir soupçon aucun de foiblesse, & aussi peu d’enchantement, ayant oui faire le conte à un sien compagnon d’une défaillance extraordinaire en quoi il étoit tombé sur le point qu’il en avoit le moins de besoin, se trouvant en pareille occasion, l’horreur de ce conte lui vint à coup si rudement frapper l’imagination, qu’il encourut une fortune pareille : ce vilain souvenir de son inconvénient le gourmandant & tyrannisant, il trouva quelque remede à cette rêverie, par une autre rêverie. C’est qu’advenant lui-même, & prêchant avant la main, cette sienne subjection, la contention de son ame se soulageoit, sur ce qu’apportant ce mal comme attendu, son obligation en amoindrissoit & lui en penoit moins. Quand il a eu loi, à son choix (sa pensée desbrouillée & desbandée, son corps se trouvant en son Deu) de le faire lors premierement tenter, saisir & surprendre à la connoissance d’autrui, il s’est guéri tout net..... Ce malheur n’est à craindre qu’aux entreprises où notre ame se trouve outre mesure tendue de desir & de respect ; & notamment où les commodités se rencontrent impourvues & pressantes. On n’a pas moyen de se ravoir de ce trouble. J’en sais à qui il a servi d’apporter le corps même, demi rassasié d’ailleurs, pour endormir l’ardeur de cette fureur, & qui par l’aage se trouve moins impuissant de ce qu’il est moins puissant : & tel autre à qui il a servi aussi qu’un ami l’ait asseuré d’être fourni d’une contre-batterie d’enchantements certains à le préserver. Il vaut mieux que je die comment ce fut.

» Un comte de très-bon lieu, de qui j’étois fort privé, se mariant avec une belle dame qui avoit été poursuivie de tel qui assistoit à la fête, mettoit en grande peine ses amis, & nommément une vieille dame sa parente qui présidoit à ces nopces, & les faisoit chez elle, craintive de ces sorcelleries, ce qu’elle me fit entendre. Je la priai s’en reposer sur moi ; j’avois de fortune en mes coffres certaine petite piece d’or plate, où étoient gravées quelques figures célestes contre le coup de soleil, & pour ôter la douleur de tête la logeant à point sur la cousture du test ; & pour l’y tenir, elle étoit cousue à un ruban propre à rattacher sous le menton : rêverie germaine à celle dont nous parlons.... J’advisai d’en tirer quelque usage, & dis au comte qu’il pourroit courre fortune comme les autres, y ayant là des hommes pour lui en vouloir prêter une ; mais que hardiment il s’allast coucher. Que je lui ferois un tour d’ami, & n’épargnerois à son besoin un miracle qui étoit en ma puissance : pourveu que sur son honneur, il me promist de le tenir très-fidelement secret. Seulement comme sur la nuit on iroit lui porter le réveillon, s’il lui étoit mal allé, il me fist un tel signe. Il avoit eu l’ame & les oreilles si battues, qu’il se trouva lié du trouble de son imagination, & me fit son signe à l’heure susdite. Je lui dis à l’oreille qu’il se levât sous couleur de nous chasser, & prinst en se jouant la robe de nuit que j’avois sur moi (nous étions de taille fort voisine) & s’en vestit tant qu’il auroit exécuté mon ordonnance qui fut, quand nous serions sortis, qu’il se retirât à tomber de l’eau, dist trois fois telles paroles & fist tels mouvemens. Qu’à chacune de ces trois fois, il ceignist le ruban que je lui mettois en main, & couchast bien soigneusement la médaille qui y étoit attachée sur ses roignons, la figure en telle posture. Cela fait, ayant à la derniere fois bien estreint ce ruban, pour qu’il ne se peust ni desnouer, ni mouvoir de sa place, qu’en toute assurance, il s’en retournast à son prix faict, & n’oubliast de rejetter ma robe sur son lit, en maniere qu’elle les abriast tous deux. Ces singeries sont le principal de l’effet : notre pensée ne se pouvant démesler, que moyens si étranges ne viennent de quelqu’abstruse science. Leur inaité leur donne poids & révérence. Somme, il fut certain que mes caracteres se trouverent plus vénériens que solaires, & plus en action qu’en prohibition. Ce fut une humeur prompte & curieuse qui me convia à tel effet, éloigné de ma nature, &c ». Essais de Montaigne, liv. I. chap. xx. édit. de M. Coste, pag. 81. & suiv.

Voilà un homme lié du trouble de son imagination, & guéri par un tour d’imagination. Tous les raisonnemens de Montaigne & les faits dont il les appuie se réduisent donc à prouver que la ligature n’est quelquefois qu’un effet de l’imagination blessée ; & c’est ce que personne ne conteste : mais qu’il n’y entre jamais du maléfice, c’est ce qu’on ne pourroit en conclure qu’en péchant contre cette regle fondamentale du raisonnement, que quelques faits particuliers ne concluent rien pour le général, parce qu’il est en ce genre des faits dont on ne peut rendre raison par le pouvoir de l’imagination, tel qu’est l’impuissance à l’égard de toutes personnes, à l’exclusion de celle qui a fait la ligature pour jouir seule de son amant ou de son mari, & celle qui survient tout-à-coup la premiere nuit d’un mariage à un homme qui a donné auparavant toutes les preuves imaginables de virilité, surtout quand cette impuissance est ou durable ou perpétuelle.

Ligature, terme de Chirurgie, fascia, bande de drap écarlate, coupée à droit fil suivant la longueur de sa chaîne, large d’un travers de pouce ou environ, longue d’une aune, qui sert à serrer suffisamment le bras, la jambe ou le col pour faciliter l’opération de la saignée.

La ligature, en comprimant les vaisseaux, interrompt le cours du sang, fait gonfler les veines qu’on veut ouvrir, les assujettit & les rend plus sensibles à la vue & au toucher.

La maniere d’appliquer la ligature pour les saignées du bras ou du pié, est de la prendre par le milieu avec les deux mains, de façon que le côté intérieur soit sur les quatre doigts de chaque main, & que les pouces soient appuyés sur le supérieur. On pose ensuite la ligature environ quatre travers de doigt au-dessus de l’endroit où l’on se propose d’ouvrir la veine ; puis glissant les deux chefs de la ligature à la partie opposée, on les croise en passant le chef interne du côté externe, & ainsi de l’autre, afin de les conduire tous deux à la partie extérieure du bras où on les arrête par un nœud en boucle.

Cette méthode de mettre la ligature, quoique pratiquée presque généralement, est sujette à deux défauts assez considérables ; le premier, c’est qu’en croisant les deux chefs de la ligature sous le bras, on les fronce de maniere qu’on ne serre point uniment ; le second, c’est qu’en fronçant ainsi la ligature on pince le malade. Les personnes sensibles & délicates souffrent souvent plus de la ligature que de la saignée. Il est très-facile de remédier à ces inconvéniens ; on conduira les deux chefs de la ligature en ligne droite, & au lieu de les croiser à la partie opposée de l’endroit où l’on doit saigner, on fera un renversé avec l’un des chefs, qui par ce moyen sera conduit fort également sur le premier tour, jusqu’à la partie extérieure du membre où il sera arrêté avec l’autre chef par un nœud coulant en forme de boucle.

Les chirurgiens phlébotomistes trouvent que dans la saignée du pié, lorsque les vaisseaux sont petits, on parvient plus facilement à les faire gonfler en mettant la ligature au-dessous du genou sur le gras de la jambe. Cette ligature n’empêcheroit pas qu’on n’en fît une seconde près du lieu où l’on doit piquer pour assujettir les vaisseaux roulans. Dans cette même circonstance, on se trouve très-bien dans les saignées du bras de mettre une seconde ligature au-dessous de l’endroit où l’on saignera.

Pour saigner la veine jugulaire, on met vers les clavicules sur la veine qu’on doit ouvrir une compresse épaisse : on fait ensuite avec une ligature ordinaire, mais étroite, deux circulaires autour du col, de sorte qu’elle contienne la compresse : on la serre un peu & on la noue par la nuque par deux nœuds ; l’un simple & l’autre à rosette. On engage antérieurement, vis-à-vis de la trachée artere, un ruban ou une autre ligature dont les bouts seront tirés par un aide ou par le malade, s’il est en état de le faire. Par ce moyen la ligature circulaire ne comprime pas la trachée artere, & fait gonfler les veines jugulaires externes, & sur-tout celle sur laquelle est la compresse ; on applique le pouce de la main gauche sur cette compresse, & le doigt index au-dessus sur le vaisseau, afin de l’assujettir & de tendre la peau. On pique la veine jugulaire au-dessus de la ligature, à raison du cours du sang qui revient de la partie supérieure vers l’inférieure, à la différence des saignées du bras & du pié où l’on ouvre la veine au-dessous de la ligature, parce que le sang suit une direction opposée, & remonte en retournant des extrémités au centre.

L’académie royale de Chirurgie a donné son approbation à une machine qui lui a été présentée pour la saignée de la jugulaire. C’est une espece de carcan qui a du mouvement par une charniere qui répond à la nuque ; antérieurement les deux portions de cercle sont unies par une crémailliée, au moyen de laquelle on serre plus ou moins. La compression se fait déterminément sur l’une des veines jugulaires, par le moyen d’une petite pelote qu’on assujettit par le moyen d’un ruban sur la partie concave d’une des branches du collier. Voyez le second tome des Mém. de l’acad. de Chirurgie.

Le mot Ligature, ligatio, vinctura, se dit aussi d’une opération de Chirurgie, par laquelle on lie avec un ruban de fil ciré une artere ou une veine considérable, pour arrêter ou prévenir l’hémorrhagie. Voyez Hémorrhagie, Anevrisme, Amputation. On fait avec un fil ciré la ligature du cordon ombilical aux enfans nouveaux-nés. On se sert avec succès de la ligature pour faire tomber les tumeurs qui ont un pédicule, les excroissances sarcomateuses de la matrice & du vagin. Voyez Polype.

J’ai donné dans le second tome des mémoires de l’académie royale de Chirurgie, l’histoire des variations de la méthode de lier les vaisseaux après l’amputation ; les accidens qui pourroient résulter de la ligature des vaisseaux avoient été prévus par Gourmelen, antagoniste d’Antoine Paré. Il n’est pas possible, disoit-il, que des parties tendineuses, nerveuses & aponévrotiques, liées & étranglées par une ligature, n’excitent des inflammations, des convulsions, & ne causent promptement la mort. Cette imputation, quelque grave qu’elle soit, n’est que trop véritable ; mais Paré n’a pas encouru les reproches qu’on ne pouvoit faire à la méthode qu’il pratiquoit. Il ne se servoit pas d’aiguilles, du moins le plus communément ; ainsi il ne risquoit pas alors de lier & d’étrangler des parties nerveuses & tendineuses. Il saisissoit l’extrémité des vaisseaux avec de petites pinces, & quand il les avoit amenées hors des chairs, il en faisoit la ligature avec un fil double, de la même façon que nous lions le cordon ombilical. Si l’hémorrhagie survenoit, & qu’on ne pût se servir du bec de corbin, il avoit recours à l’aiguille : elle avoit quatre pouces de long, & voici comment il s’en servoit. Ayant bien considéré le trajet du vaisseau, il piquoit sur la peau, un pouce plus haut que la plaie, il enfonçoit l’aiguille à-travers les chairs, un demi-doigt à côté du vaisseau, & la faisoit sortir un peu plus bas que son orifice. Il repassoit sous le vaisseau par le dedans de la plaie, afin de le comprendre avec quelque peu de chairs dans l’anse du fil, & faisoit sortir l’aiguille à un travers de doigt de la premiere ponction faite sur les tégumens. Il mettoit entre ces deux points une compresse assez épaisse, sur laquelle il lioit les deux extrémités du fil, dont l’anse passoit dessous le vaisseau. Paré assure positivement que jamais on n’a manqué d’arrêter le sang, en suivant cette méthode. Guillemeau en a fait l’éloge, & a fait graver une figure qui représente la disposition des deux points d’aiguille. Dionis en fait mention : & de toutes les manieres de faire la ligature, c’étoit celle qu’il démontroit par préférence dans ses leçons au jardin royal : il la pratiquoit avec deux aiguilles. Les chirurgiens des armées faisoient la ligature sans percer la peau, comme nous l’avons décrite au mot amputation. M. Monro, célebre professeur d’Anatomie à Edimbourg, a écrit sur cette matiere, & conseille de ne prendre que fort peu de chairs avec le vaisseau. Il assure que les accidens ne viennent que pour avoir compris dans le fil qui servit à faire la ligature, plus de parties qu’il ne falloit ; & qu’il n’y a aucune crainte quand on se sert de fils applatis & rangés en forme de rubans, que la ligature coupe le vaisseau. Des chirurgiens modernes prescrivent dans les traités d’opérations qu’ils ont donnés au public, de prendre beaucoup de chair ; mais ce sont des opérations mal concertées.

Nous avons parlé au mot hémorragie de différens moyens d’arrêter le sang, & nous avons vu que la compression méthodique étoit préférable en beaucoup de cas à la ligature : l’artere intercostale a paru l’exiger nécessairement. M. Gerard, chirurgien de Paris distingué, si l’on en croit ses contemporains, par une dextérité singuliere, a imaginé le moyen de faire la ligature des arteres intercostales, lorsqu’elles seront ouvertes dans quelque endroit favorable. Après avoir reconnu ce lieu, on aggrandit la plaie ; on prend une aiguille courbe capable d’embrasser la côte, & enfilée d’un fil ciré, au milieu duquel on a noué un bourdonnet. On la porte dans la poitrine, à côté où l’artere est blessée, & du côté de son origine. On embrasse la côte avec l’aiguille, dont on fait sortir la pointe au-dessus de ladite côte, & on retire l’aiguille en achevant de lui faire décrire le demi-cercle de bas en haut. On tire le fil jusqu’à ce que le bourdonnet se trouve sur l’artere. On applique sur le côté qui est embrassé par le fil, une compresse un peu épaisse, sur laquelle on noue le fil, en le serrant suffisamment pour comprimer le vaisseau qui se trouve pris entre le bourdonnet & la côte.

M. Goulard, chirurgien de Montpellier, a imaginé depuis une aiguille particuliere pour cette opération : nous en avons donné la description au mot aiguille. Aprés l’avoir fait passer par-dessous la côte, & percer les muscles au-dessus, on dégage un des brins de fil ; on retire ensuite l’aiguille de la même maniere qu’on l’avoit fait entrer : on fait la ligature comme on vient de le dire. Cette aiguille grossit l’arsenal de la Chirurgie, sans enrichir l’art. L’usage des aiguilles a paru fort douloureux ; les plaies faites à la plevre & aux muscles intercostaux, sont capables d’attirer une inflammation dangereuse à cette membrane. La compression, si elle étoit praticable avec succès, meriteroit la préférence. M. Lottari, professeur d’Anatomie à Turin, a présenté à l’académie royale de Chirurgie un instrument pour arrêter le sang de l’artere intercostale : il est gravé dans le second tome des mémoires de cette compagnie. C’est une plaque d’acier poli, & coudée par une de ses extrémités pour former un point de compression sur l’ouverture de l’artere intercostale. On matelasse cet endroit avec une compresse : l’autre extrémité de la plaque est contenu par le bandage.

Une sagacité peu commune, jointe à des lumieres supérieures, a fait imaginer à M. Quesnay un moyen bien simple, par lequel en suppléant à la plaque de M. Lottari, il sauva la vie à un soldat qui perdoit son sang par une artere intercostale ouverte. Il prit un jetton d’ivoire, rendu plus étroit par deux sections paralleles ; il fit percer deux trous à une de ses extrémités pour pouvoir passer un ruban : il lui fit un fourreau avec un petit morceau de linge. Le jetton ainsi garni fut introduit à plat jusque derriere la côte ; il poussa ensuite de la charpie entre le jetton & le linge dont il étoit recouvert, pour faire une pelote dans la poitrine. Les deux chefs du ruban servirent à appliquer le jetton, de façon à faire une compression sur l’orifice de l’artere.

M. Belloq a examiné dans un mémoire inséré dans le second tome de ceux de l’académie de Chirurgie, les avantages & les inconvéniens de ces différens moyens ; il les a cru moins parfaits qu’une machine en forme de tourniquet, très-compliquée, dont on voit la figure à la suite de la description qu’il en a donnée. (Y)

Ligature, (Thérapeutique.) outre les usages ordinaires & chirurgicaux des ligatures pratiquées sur les vaisseaux sanguins, le cordon ombilical, &c. dans la vûe d’arrêter l’écoulement du sang, & celles qu’on pratique aussi sur certaines tumeurs ou excroissances, comme poreaux, loupes, pour les détacher ou faire tomber. Voyez Ligature Chir. Les fortes ligatures sont comptées encore parmi les moyens d’exciter de la douleur, & de remédier par-là à diverses maladies. On les emploie dans la même vûe & aux mêmes usages que les frictions & les ventouses seches, que l’application des corps froids ou des corps brûlans, & dans les longs évanouissemens, les affections soporeuses & les hémorrhagies. Voyez ces articles. (b)

Ligature, (Musique.) Dans nos anciennes musiques étoit l’union de plusieurs notes passées diatoniquement sur une même syllabe. La figure de ces notes qui étoit quarrée, donnoit beaucoup de facilité à les lier ainsi ; ce qu’on ne sauroit faire aujourd’hui qu’au moyen du chapeau, à cause de la rondeur des notes. Voyez Chapeau liaison.

La valeur des notes qui composoient la ligature, varioit beaucoup selon qu’elles montoient ou descendoient, selon qu’elles étoient différemment liées ; selon qu’elles étoient à queue ou sans queue ; selon que ces queues étoient placées à droite ou à gauche, ascendantes ou descendantes : enfin, selon un nombre infini de regles si parfaitement ignorées aujourd’hui, qu’il n’y a peut-être pas un seul musicien dans tout le royaume de France qui entende cette partie, & qui soit en état de déchiffrer correctement des musiques de quelque antiquité.

A la traduction de quelques manuscrits de Musique du xiij. & du xiv. siecle, qu’on se propose de donner bientôt au public, on y joindra un sommaire des anciennes regles de la Musique, pour mettre chacun en état de la déchiffrer par soi-même ; c’est là qu’on trouvera suffisamment expliqué tout ce qui regarde les anciennes ligatures. (S)

Ligature, (Comm.) petites étoffes de peu de valeur, de de large, & la piece de 30 aunes. Elles se fabriquent en Normandie & en Flandres. Les premieres sont de fil, de lin & de laine, & les secondes toutes de lin : elles sont à petits carreaux ou à grandes couleurs : on les emploie en meubles.

Il y a une autre étoffe de même nom qui est soie & fil, du reste tout-à-fait semblable à la premiere.

Ligature, (Comm.) nœud qui lie les masses de soie ou celles de fil de chevron. Il faut que la ligature soit petite. Si elle est grosse, elle sera fournie de soie ou de fil de moindre valeur que la masse, & il y aura du déchet.

Ligature, dans l’Imprimerie, peut si l’on veut s’entendre des lettres doubles, voyez Lettres doubles ; mais il appartient plus positivement aux caracteres grecs, dont quelques-uns liés ensemble donnent des syllabes & des mots entiers. Voyez démonstration de la casse greque, Pl. d’Imprimerie.