L’Encyclopédie/1re édition/MARROQUIN

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Marroquin, s. m. (Art méch.) peau des boucs ou des chevres, ou d’un autre animal à-peu-près semblable, appellé menon, qui est commun dans le Levant, laquelle a été travaillée & passée en sumac ou en galle, & qu’on a mise ensuite en telle couleur qu’on a voulu : on s’en sert beaucoup pour les tapisseries, pour les reliures des livres, &c.

On dérive ordinairement ce nom de Maroc royaume de Barbarie dans l’Afrique, d’où l’on croit que l’on a emprunté la maniere de fabriquer le marroquin.

Il y a des maroquins de Levant, de Barbarie, d’Espagne, de Flandre, de France, &c. Il y en a de rouges, de noirs, de jaunes, de bleus, de violets, &c. Les différentes manieres de fabriquer les maroquins noirs & de couleurs, ont paru si curieuses, qu’on a cru que le public ne seroit pas fâché de les trouver ici.

Maniere de fabriquer le maroquin noir. Ayant fait d’abord sécher les peaux à l’air, on les met tremper dans des baquets remplis d’eau claire, où elles restent trois fois vingt-quatre heures ; on les en retire, & on les étend sur un chevalet de bois semblable à celui dont se servent les Tanneurs, sur lequel on les brise avec un grand couteau destiné à cet usage. On les remet après cela tremper dans des baquets où l’on a mis de nouvelle eau que l’on change tous les jours jusqu’à ce que l’on s’apperçoive que les peaux soient bien revenues. Dans cet état, on les jette dans un plain, qui est une espece de grande cuve de bois ou de pierre remplie d’eau dans laquelle on a fait éteindre de la chaux qu’on a bien remuée, & où elles doivent rester pendant quinze jours.

Il faut néanmoins avoir soin de les en retirer, & de les y remettre chaque jour soir & matin ; après quoi on les jettera dans une cuve pleine de nouvelle chaux & de nouvelle eau de laquelle on les retire & où on les remet encore soir & matin pendant quinze autres jours. Ensuite on les rince bien dans l’eau claire, les unes après les autres ; on leur ôte le poil sur le chevalet avec le couteau ; & on les jette dans une troisieme cuve de laquelle on les retire & où on les remet soir & matin pendant encore dix-huit jours. On les met après cela dans la riviere pendant douze heures pour les faire boire ; d’où étant sorties bien rinsées, elles sont placées dans des baquets où elles sont pilonnées avec des pilons de bois, en les changeant deux fois d’eau. On les étend ensuite sur le chevalet pour les écharner avec le couteau ; après quoi on les remet dans des baquets de nouvelle eau, d’où on les retire pour leur donner une nouvelle façon du côté de la fleur, pour être rejettées ensuite dans des baquets dont les eaux ont été auparavant changées. Après quoi on les jette dans un baquet particulier dont le fond est percé de plusieurs trous, dans lequel elles sont foulées pendant une heure, en jettant de tems en tems de l’eau fraîche par-dessus à-mesure qu’on les foule. Ensuite on les étend sur le chevalet, & on les ratisse des deux côtés ; on les remet boire dans les baquets toujours remplis de nouvelle eau claire ; & lorsqu’elles y ont suffisamment bu, on les en retire pour les coudre tout-au-tour en forme de sacs, ensorte que les jambes de derriere qui ne sont point cousues, leur servent comme d’embouchure pour y pouvoir faire entrer une mixtion dont il sera parlé ci-après.

Les peaux ainsi cousues, sont mises dans une cuve appellée confit, remplie d’eau tiede, où l’on a bien fait fondre & dissoudre de l’excrément de chien ; on a soin d’abord de les y bien retourner avec de longs bâtons l’espace d’une demi-heure ; après quoi on les y laisse reposer pendant douze heures ; d’où étant retirées, elles sont bien rinsées dans de l’eau fraîche. Ensuite on les remplit au moyen d’un entonnoir, d’une préparation d’eau & de sumac mêlés ensemble, & échauffés presqu’à bouillir ; à-mesure qu’elles se remplissent, on en lie les jambes de derriere pour en fermer l’embouchure. En cet état on les descend dans le vaisseau où est l’eau & le sumac, & on les y remue pendant quatre heures. On les en retire, & on les entasse l’une sur l’autre. Après quelque tems on les change de côté, & on continue de la sorte jusqu’à ce qu’elles soient bien égouttées. Cela fait, on les retire & on les remplit une seconde fois de la même préparation ; on les coud de nouveau, & on les remue pendant deux heures ; on les met en pile, & on les fait égoutter comme la premiere fois. On leur donne encore après cela un semblable apprêt, à la reserve qu’on ne les remue seulement que pendant un bon quart-d’heure. Les laissant ensuite jusqu’au lendemain matin qu’on les retire de la cuve de bois, on les découd, on en ôte le sumac qui est dedans, on les plie en deux de la tête à la queue, le côté du poil en dehors ; & on les met les unes sur les autres sur le chevalet, pour achever de les égoutter, les étendre, & les faire sécher. Lorsqu’elles sont bien seches, on les foule aux piés deux à deux ; puis on les étend sur une table de bois pour en ôter avec un couteau fait exprès toute la chair & le sumac qui peut y rester. Enfin on les frotte superficiellement d’huile du côté du poil, & ensuite on les lave du même côté avec de l’eau.

Lorsque les peaux ont reçu leur huile & leur eau, on les roule & on les tord bien avec les mains, pour les étendre après cela sur la table, la chair en dessus, ce qui se fait avec une estire semblable à celle des Corroyeurs. Ayant été ainsi retournées de l’autre côté qui est celui de la fleur, on passe fortement par-dessus avec une poignée de jonc, pour en faire sortir autant qu’il est possible, toute l’huile qui peut être encore dedans ; on leur donne alors la premiere couche de noir du côté de la fleur, par le moyen d’un paquet de crin tortillé qu’on trempe dans une sorte de teinture de noir appellé noir de rouille, parce qu’il a été préparé avec de la biere, dans laquelle l’on a jetté de vieilles ferrailles rouillées. Lorsqu’elles sont à-demi-seches, ce qu’on fait en les pendant à l’air par les jambes de derriere, on les étend sur la table, où avec une paumelle de bois on les tire des quatre côtés pour en faire sortir le grain, par-dessus lequel on donne une légere couche d’eau ; puis on les lisse à force de bras avec une lisse de jonc faite exprès.

Étant lissées, on leur donne une seconde couche de noir, & on les met sécher. Elles reviennent encore sur la table, & pour lors on se sert d’une paumelle de liege pour leur relever le grain ; & aprés une légere couche d’eau, on les lisse de nouveau ; & pour leur relever le grain une troisieme fois, on se sert d’une paumelle de bois.

Après que le côté de la fleur a reçu toutes ces façons, on les pare du côté de la chair avec un couteau bien tranchant destiné à cet usage, & on frotte vivement le côté de la fleur ou du poil avec un bonnet de laine, leur ayant auparavant donné une couche de lustre qui est fait de jus d’épine-vinette, de citron ou d’orange. Enfin tous ces divers apprêts se finissent en relevant légérement le grain pour la derniere fois avec la paumelle de liege : ce qui acheve de les perfectionner & de les mettre en état d’être vendues & employées.

Maniere de préparer le maroquin rouge. On met tremper les peaux dans de l’eau de riviere pendant vingt-quatre heures, & lorsqu’elles en ont été retirées, on les étend sur le chevalet sur lequel on les brise avec le couteau ; on les remet ensuite tremper de nouveau pour quarante-huit heures dans l’eau de puits ; on les brise encore sur le chevalet. Après avoir été trempées pour la derniere fois, elles sont jettées dans le plain pendant trois semaines ; tous les matins on les retire du plain, & on les y rejette pour les disposer à être pelées. Les peaux ayant été rétirées pour la derniere fois du plain, on les pele avec le couteau sur le chevalet ; & lorsque le poil en a été entierement abattu, on les jette dans des baquets remplis d’eau fraîche, dans laquelle elles sont bien rinsées pour être ensuite écharnées avec le couteau, tant du côté de la chair que du côté de la fleur. Après quoi on les rejette dans les baquets, passant ainsi alternativement des baquets sur le chevalet & du chevalet dans les baquets jusqu’à ce que l’on s’apperçoive que les peaux rendent l’eau claire. Dans cet état on les met dans l’eau tiede avec le sumac, comme ci-dessus, & quand elles y ont resté l’espace de douze heures, on les rinse bien dans de l’eau claire, & on les ratisse des deux côtés sur le chevalet. On les pilonne dans des baquets jusqu’à trois fois, & à chaque fois on les change d’eau ; on les tord ensuite, & on les étend sur le chevalet, & on les passe les unes après les autres dans une auge remplie d’eau, dans laquelle on a fait fondre de l’alun.

Étant ainsi alunées, on les laisse égoutter jusqu’au lendemain ; on les tord ; ensuite ou les détire sur le chevalet ; & on les plie uniment de la tête à la queue, la chair en-dedans. C’est alors qu’on leur donne la premiere teinture, en les passant les unes après les autres dans un rouge préparé avec de la laque mêlée de quelques ingrédiens, qui ne sont bien connus que des seuls maroquiniers. On y revient autant de fois qu’il est nécessaire, pour que les peaux puissent être parfaitement colorées. Après quoi on les rinse bien dans l’eau claire ; puis on les étend sur le chevalet où elles restent à égoutter l’espace de douze heures ; ensuite on les jette dans une cuve remplie d’eau, dans laquelle on a mis de la noix de galle blanche, pulvérisée & passée au tamis ; & on les y tourne continuellement pendant un jour entier avec de longs bâtons. On les en retire, & on les suspend, rouge contre rouge & blanc contre blanc, sur une longue barre de bois posée sur le travers de la cuve où elles passent toute la nuit.

Le lendemain, l’eau de galle étant bien brouillée, on y remet les peaux, de façon qu’elles en soient entierement couvertes. Au bout de quatre heures, on les releve sur la barre ; & après les avoir bien rinsées les unes après les autres, on les tord & on les détire ; ensuite on les étend sur une table, où on les frotte du côté de la teinture les unes après les autres, avec une éponge imbibée d’huile de lin.

Après cette opération, on les pend par les jambes de derriere, à des clous à crochet où on les laisse sécher à-forfait.

Ensuite on les roule au pié le rouge en-dedans ; on les pare pour en ôter toute la chair & la galle qui pourroit y être resté attachée. Puis on prend une éponge imbibée d’eau claire dont on mouille légérement les peaux du côté du rouge ; après quoi les étendant sur le chevalet, on les y lisse à deux différentes reprises avec un rouleau de bois bien poli : après cette derniere façon, le maroquin est en état d’être vendu.

Les maroquins jaunes, violets, bleus, verts, &c. se préparent de même que les rouges, à la seule couleur près. Chambers.