L’Encyclopédie/1re édition/PYRRHONIENNE ou SCEPTIQUE

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PYRRHONIENNE ou SCEPTIQUE Philosophie, (Hist. de la Philosophie.) les Grecs étoient fatigués de tant de disputes sur le vrai & le faux, sur le bien & le mal, sur le beau & sur le laid, lorsqu’il s’éleva parmi eux une secte qui fit en peu de tems beaucoup de prosélytes. Ce fut la pyrrhonienne ou sceptique. Dans les autres écoles, on avoit un système reçu, des principes avoués, on prouvoit tout, on ne doutoit de rien : dans celle-ci, on suivit une méthode de philosopher toute opposée, on prétendit qu’il n’y avoit rien de démontré ni de démontrable ; que la science réelle n’étoit qu’un vain nom ; que ceux qui se l’arrogeoient n’étoient que des hommes ignorans, vains ou menteurs ; que toutes les choses dont un philosophe pouvoit disputer, restoient malgré ses efforts couvertes des ténebres les plus épaisses ; que plus on étudioit, moins on savoit, & que nous étions condamnés à flotter éternellement d’incertitudes en incertitudes, d’opinions en opinions, sans jamais trouver un point fixé d’où nous pussions partir & où nous pussions revenir & nous arrêter. D’où les sceptiques concluoient qu’il étoit ridicule de définir ; qu’il ne falloit rien assûrer ; que le sage suspendroit en tout son jugement ; qu’il ne se laisseroit point leurrer par la chimere de la vérité ; qu’il régleroit sa vie sur la vraissemblance, montrant par sa circonspection que si la nature des choses ne lui étoit pas plus claire qu’aux dogmatiques les plus décidés, du-moins l’imbecillité de la raison humaine lui étoit mieux connue. Le sceptique étoit donc un ennemi commun.

Pyrrhon, disciple d’Anaxarque de la secte éléatique, exerça le premier cette philosophie pusillanime & douteuse, qu’on appelle de son nom Pyrrhonisme, & de sa nature Scepticisme. Si l’on examine la méthode des académiciens, on ne la trouvera pas fort éloignée de celle de Pyrrhon.

Pyrrhon naquit à Elée de parens obscurs. Il fut mauvais peintre avant que d’être philosophe. Il eut pour premier maître Brison, fils de Stilpon, disciple de Clinomaque, qui l’instruisit de cette dialectique épineuse, particuliere aux Eristiques. Il entendit ensuite Anaxarque, disciple de Métrodore de Chio, & s’attacha à ce philosophe. Ils suivirent ensemble Alexandre dans l’Inde, & conférerent avec les Brachmanes & les Gymnosophistes. Il ne retint de la doctrine de ses maîtres que les principes qui favorisoient son penchant naturel à ce doute. Il débuta d’une maniere qui ne dut guere moins offenser que surprendre : il dit qu’il n’y avoit rien d’honnête ni de déshonnête, rien d’injuste ni de juste, rien de beau ni de laid, rien de vrai ni de faux, & ce furent ses premiers mots. L’éducation, l’usage commun, l’habitude étoient, selon lui, les seuls fondemens des actions & des assertions des hommes. On assûre que sa conduite fut conséquente à sa philosophie ; qu’il ne se précautionnoit contre rien ; qu’il ne se détournoit point ; qu’il alloit droit à un char, à un précipice, à un bucher, à une bête féroce ; qu’il bravoit dans les occasions les plus périlleuses le témoignage évident de ses sens, & que souvent il dut son salut à ses amis qui l’accompagnoient. Si cela est, il faut regarder Pyrrhon comme une de ces têtes qui naissent étonnées, & pour qui tout est confondu : mais il n’en est rien ; il raisonnoit comme un insensé, & se conduisoit comme tout le monde. On lui remarqua seulement plus d’indifférence, plus d’indulgence & plus de résignation. N’ayant point d’avis, il n’étoit pas difficile de le déterminer ; nulle notion du bien & du mal, comment pouvoit-on l’offenser ? de quoi se seroit plaint un homme qui ne distinguoit pas la peine & le plaisir ? La suprême tranquillité d’ame qu’il avoit acquise étonnoit Epicure. Ses concitoyens le créérent grand-prêtre. Quelle que fût sa philosophie, le bien étoit donc la regle de sa vie. il n’en faut pas douter. L’Acatalepsie de Pyrrhon ne s’étendoit pas au rapport des sens : c’étoit une arme qu’il avoit inventée contre l’orgueil des dogmatiques, & qu’il n’employoit qu’avec eux. Il avoit ses sentimens particuliers dans l’école, & la conduite commune dans la société. Il fleurit dans la cent dixieme olympiade ; il mourut âgé de 90 ans. Les Athéniens lui éleverent une statue auprès du portique : il eut aussi un monument dans sa patrie.

Pyrrhon avoit appris sous Démocrite qu’il n’y avoit rien de réel que les atomes ; que ce que nous regardons comme des qualités propres des corps n’étoient que des affections de notre entendement, des opinions, une disposition, un ordre, une perception ; dans l’école éléatique, que le témoignage des sens étoit trompeur ; sous Stilpon, l’art funeste de disputer pour & contre presqu’avec un même avantage ; c’étoit un homme d’un caractere dur ; il voyoit les philosophes répandus en une infinité d’écoles opposées, & les uns sous le lycée, les autres sous le portique, criant : « C’est moi qui possede la vérité ; c’est ici qu’on apprend à être sage ; venez, messieurs, donnez-vous la peine d’entrer : mon voisin n’est qu’un charlatan qui vous en imposera ». Et ces circonstances concoururent à le conduire au Scepticisme qu’il professa.

Pyrrhon eut beaucoup de sectateurs. Le premier dont on fasse mention est Euriloque : c’étoit un homme violent, dont la conduite rendit de tems en tems ridicule une secte qui prêchoit le doute dans la recherche de la vérité, & l’ataraxie dans l’usage des passions : il avoit gardé pour les sophistes la haine de son maître ; cependant ils le harcelerent tellement en Elide par leurs questions épineuses, que d’impatience Euriloque jetta par terre son manteau & se précipita dans l’Alphée, laissant une fleuve entr’eux & lui.

Il y eut un Pyrrhon d’Athènes, disciple de Pyrrhon d’Elée, aimant la solitude comme son maître, & fuyant aussi les disputes de l’école & le tumulte du monde.

Timon le Phliasien fut danseur avant que d’être sceptique ; mais dégoûté de cet art frivole, il alla à Mégare étudier la dialectique sous Stilpon, & de Mégare en Elide, écouter Pyrrhon. Il aima la table : il se faisoit un honneur de bien boire : ses débauches le réduisirent à la mendicité ; alors il se mit à courir l’Hellespont & la Propontide, professant la Philosophie & prêchant la sobriété. Il se fit de la réputation dans ce voyage ; il rétablit ses affaires, & reparut dans Athènes où il demeura jusqu’à sa mort. Ce fut un homme de grande pénétration ; personne ne saisissoit plus rapidement & plus sûrement le vice d’un raisonnement, ni le foible d’un système. Maître dans l’art de manier l’ironie, il accabloit de ridicule ceux qu’il avoit terrassés : il se plut à écrire des satyres. La calomnie & la médisance n’y étoient pas épargnées : il déchira les plus honnêtes gens, & n’en fut que plus agréable au peuple athénien. Il donna une des plus fortes preuves qu’on puisse exiger de la sincérité de son indifférence philosophique ; c’est qu’auteur d’ouvrages, il en soignoit si peu les copies, qu’elles étoient pourries, rongées des rats, perdues, & que souvent il étoit obligé de suppléer les endroits défectueux, de mémoire. Il mourut âgé de 90 ans.

La secte pyrrhonienne dura peu. Elle s’éteignit depuis Timon le Phliasien jusqu’à Enésideme, contemporain de Cicéron. En voici les principaux axiomes.

Le Scepticisme est l’art de comparer entr’elles les choses qu’on voit & qu’on comprend, & de les mettre en opposition.

On peut opposer ou les choses qu’on voit à celles qu’on voit, ou les choses qu’on entend à celles qu’on entend, ou les choses qu’on entend à celles qu’on voit.

L’Ataraxie est le but du Scepticisme.

Son grand axiome, c’est qu’il n’y a point de raison qui ne puisse être contrebalancée par une raison opposée & de même poids.

Le sceptique ne décide rien ; ce n’est pas qu’il ne soit affecté comme les autres hommes, & que la sensation n’entraîne son jugement, mais il réserve son doute, pour l’opposer à l’orgueil des dogmatiques, pour qui tout est évident dans les sciences.

Sous ce point de vue, le sceptique ne forme point une secte ; toute secte supposant un systeme de plusieurs dogmes liés entr’eux, & énonçant des choses conformes aux objets des sens.

C’est un sectaire, en ce qu’il y a des apparences d’après lesquelles il se croit obligé de régler sa conduite.

Il ne nie point les apparences, mais bien tout ce qu’on affirme de l’objet apparent.

Il a trois motifs qui le déterminent à acquiescer aux apparences ; l’instruction naturelle ; l’effort des passions ; les lois, les usages & la tradition des arts.

Celui qui prononcera qu’il y a quelque chose de bon ou de mauvais en soi, sera troublé toute sa vie, tantôt par l’absence du bon, tantôt par la présence du mauvais ; il cherchera à éloigner une chose, & en rapprocher une autre, & il sera tout à ce travail.

Le sceptique peut se promettre l’ataraxie, en saisissant l’opposition des choses qu’on apperçoit par le sens & de celles qu’on connoît par la raison, ou par la suspension du jugement lorsque l’opposition dont il s’agit ne peut être saisie.

Il y a dix lieux communs qui conduisent à la suspension du jugement.

Le premier, c’est que les images varient selon la différence des animaux.

Le second, c’est que les images varient selon la différence des hommes ; elles ne sont pas les mêmes d’un homme à un autre.

Le troisieme se tire de la différence des sens ; ce qui est agréable à l’odorat est souvent désagréable au goût.

Le quatrieme, des circonstances ; comme les habitudes, les dispositions, les conditions, le sommeil, la veille, l’âge, le mouvement, le repos, l’amour, la haine, la faim, la satiété, la confiance, la crainte, la joie, le chagrin. Toutes ces choses influent d’un homme à un autre dans le même moment, & d’un homme à lui-même en différens momens, où il est d’expérience que les images varient.

Le cinquieme, des positions, des tems, des lieux, & des intervalles.

Le sixieme, de la combinaison, car aucun objet ne tombe solitaire sous nos sens ; peut-être pouvons-nous prononcer sur cette combinaison, mais non sur les objets combinés.

Le septieme, des quantités & des constitutions des sujets.

Le huitieme, des rapports.

Le neuvieme, de la fréquence & de la rareté des sensations.

Le dixieme, des constitutions, des coutumes, des lois, des superstitions, des préjugés, des dogmes qui présentent une foule d’oppositions qui doivent suspendre le jugement de tout homme circonspect, sur le fond.

A ces lieux des anciens sceptiques, ceux qui vinrent après en ajouterent cinq autres, la diversité des opinions du philosophe & du peuple, du philosophe au philosophe, du philosophe à l’homme du peuple, & de l’homme du peuple à l’homme du peuple ; le circuit des raisons à l’infini ; la condition de celui qui voit ou comprend relativement à l’objet vû ou compris ; les suppositions qu’on prend pour des principes démontrés, la pétition de principe dans laquelle on prouve une chose par une autre & celle-ci par la premiere.

Les étiologies des dogmatiques peuvent se réfuter de huit manieres ; en montrant 1° que l’espece de la cause assignée n’est pas de choses évidentes, ni une suite avouée de choses évidentes ; 2° qu’entre différens partis qu’on pourroit prendre, si l’on connoissoit toutes les raisons de se déterminer, on suit celui qu’il plaît aux dogmatiques qui celent ou qui ignorent les raisons qui rendroient perplexe ; 3° que tout ce qui est est soumis à un ordre, & que leurs raisons n’en montrent point ; 4° qu’ils admettent les apparences comme elles se font, & qu’ils imaginent avoir conçu la maniere dont se font les non-apparens, tandis que les apparens & les non-apparens ont peut-être une même maniere d’être, peut-être une maniere particuliere & diverse ; 5° que presque tous rendent raison d’après des élémens supposés, & non d’après des dois générales, communes & avouées ; 6° qu’ils choisissent les phenomenes qui s’expliquent facilement d’après leurs suppositions, mais qu’ils ferment les yeux sur ceux qui les contredisent & les renversent ; 7° que les raisons qu’ils rendent répugnent quelquefois non-seulement aux apparences, mais à leurs propres hypothèses ; 8° qu’ils concluent des apparences à ce qui est en question, quoiqu’il n’y ait pas plus de clarté d’un côté que de l’autre.

Il est impossible d’apporter une raison qui convienne généralement à toutes les sectes de philosophes, aux sens, à la chose, aux apparences.

Le sceptique ne définit point son assentiment, il s’abstient même d’expressions qui caractérisent une négation ou une affirmation formelle. Ainsi il a perpétuellement à la bouche, « je ne définis rien, pas plus ceci que cela ; peut-être oui, peut-être non ; je ne sais si cela est permis ou non-permis, possible ou impossible ; qu’est-ce qu’on connoît ? être & voir est peut-être une même chose ».

Dans une question proposée par le dogmatique, le pour & le contre lui conviennent également.

Quand il dit qu’on ne comprend rien, cela signifie que de toutes les questions agitées entre les dogmatiques, il n’en a trouvé aucune parmi celles qu’il a examinées, qui soit compréhensible.

Il ne faut confondre le Scepticisme ni avec l’Héraclicisme, ni avec le Démocritisme, ni avec le système de Protagoras, ni avec la philosophie de l’académie, ni avec l’empirisme.

Il n’y a aucun caractere théorétique du vrai & du faux, il y en a un pratique. Le caractere théorétique qu’on apporte du vrai & du faux, doit avoir le sien ; je raisonne de même de celui-ci, & ainsi à l’infini.

Le caractere théorétique du vrai ou du faux, dans celui qui juge, ou dans l’homme, ne se peut ni entendre ni démontrer.

Quel est entre tant d’avis opposés, celui auquel il faut se conformer.

Le caractere du vrai & du faux considéré relativement au sens & à l’entendement n’est pas moins obscur. L’homme ne juge pas par le sens seul, par l’entendement seul, ni par l’un & l’autre conjointement.

Le caractere du vrai & du faux relativement à l’imagination est trompeur ; car qu’est-ce que l’image ? Une impression faite dans l’entendement par l’objet apperçu. Comment arrive-t-il que ces impressions tombent successivement les unes sur les autres, & ne se brouillent point ? Quand d’ailleurs cette merveille s’expliqueroit, l’imagination prise comme une faculté de l’entendement ne se concevroit pas plus que l’entendement qui ne se conçoit point.

Quand nous conviendrions qu’il y a quelque caractere de la vérité, à quoi serviroit-il ? les dogmatiques nous disant que la vérité abstraite ne subsiste pas, elle n’est rien.

Une chose obscure n’a point de caractere qui démontre que cette chose soit plutôt cela qu’autre.

Mais la liaison dans le raisonnement ne se connoît pas plus que l’objet ; il faut toujours en venir à prouver une liaison par une autre, ou celle-ci par celle-là, ou procéder à l’infini, ou s’arrêter à quelque chose de non démontré.

D’où il s’ensuit qu’on ne sait pas même encore ce que c’est qu’une démonstration, car toutes les parties du raisonnement ne coexistent pas ensemble, ni la démonstration qui en résulte, ni la force conclusive, ni séparément.

Le syllogisme simple est vicieux ; on l’appuie sur une base ruineuse, ou des propositions universelles, dont la vérité est admise sur une induction faite des singuliers, ou des propositions singulieres, dont la vérité est admise sur une concession précédente de la vérité des universelles.

L’induction est impossible, car elle suppose l’exhaustion de tous les singuliers : or les singuliers sont infinis en nombre.

Les définitions sont inutiles ; car celui qui définit ne comprend pas la chose par la définition qu’il en donne, mais il applique la définition à une chose qu’il a comprise ; & puis si nous voulons tout définir, nous retomberons dans l’impossibilité de l’infini ; & si nous accordons qu’il y a quelque chose qu’on peut comprendre sans définition, il s’ensuivra qu’alors les définitions sont inutiles, & que par conséquent il n’y en a point de nécessaire.

Autre raison pour laquelle les définitions sont inutiles ; c’est qu’il faut commencer par établir la vérité des définitions, ce qui engage dans des discussions interminables.

Le genre ou l’espece sont ou des notions de l’entendement ou des substances. Si c’est le premier, il y a la même incertitude que s’il s’agissoit de l’entendement ; si c’est le second, les especes ne peuvent être comprises dans les genres, & il n’y a plus ni especes ni genres.

Des différens sophismes qu’on peut faire, la dialectique ne résout que ceux dont la solution est inutile ; ce n’est point le dialecticien, c’est l’homme versé dans l’art ou la science qui les résout.

Il en faut dire autant des amphibologies. Les distinctions du dialecticien sont utiles dans le cours de la vie ; c’est l’homme instruit de l’art ou de la science qui appercevra l’amphibologie qui tromperoit.

Si le sceptique ne voit que de l’incertitude dans la philosophie naturelle, croit-on que la philosophie morale lui soit moins suspecte ?

Il se conforme à la vie commune, & il dit avec le peuple, il y a des dieux, il faut les adorer, leur providence s’étend sur tout ; mais il dispute de ces choses contre le dogmatique, dont il ne peut supporter le ton décisif.

Entre les dogmatiques, les uns disent que Dieu est corporel, d’autres qu’il est incorporel ; les uns qu’il a forme, les autres qu’il n’en a point ; les uns qu’il est dans le lieu, les autres qu’il n’y est pas ; les uns qu’il est dans le monde, les autres qu’il est hors du monde : mais que peut-on prononcer sur un être dont la substance, la nature, la forme, & le lieu sont inconnus ?

Les preuves que les dogmatiques apportent de son existence sont mauvaises ; ou l’on procede par l’évident ou par l’obscur ; par l’évident, c’est une absurdité, car si l’on conçoit ce que l’on se propose de démontrer, la démonstration ne signifie rien ; par l’obscur, c’est une impossibilité.

On ne peut ni démontrer l’existence de Dieu, ni la reconnoître par la providence, car s’il se mêloit des choses d’ici bas, il n’y auroit ni mal physique ni mal moral.

Si Dieu ne se montre point par sa providence, si l’on ne remarque point des vestiges de son existence dans quelques effets ; si on ne le conçoit ni en lieu, ni par quoi que ce soit hors de lui, d’où sait-on qu’il est ?

Il faut ou nier qu’il existe, ou le rendre auteur du mal qu’il n’a point empêché, s’il l’a pu, ou le rendre impuissant, s’il s’est fait sans qu’il pût l’empêcher. Le dogmatique est serré entre l’impuissance d’un côté, ou la mauvaise volonté de l’autre.

Il est vraissemblable qu’il y a cause ; car sans cause comment y auroit-il accroissement, décroissement, génération, corruption, mouvement, repos, effets. Mais d’un autre côté, on peut soutenir avec le même avantage & la même vraissemblance qu’il n’y a point de cause, car la cause ne se connoît que par l’effet ; l’effet ne se conçoit que par la cause : comment sortir de ce cercle ?

D’ailleurs puisqu’il s’agit de l’existence de la cause, dès le premier pas on sera forcé de remonter à la cause de cette cause, & à la cause de celle ci, & ainsi de suite à l’infini : or ce progrès de causes à l’infini est impossible.

Les principes matériels ne se comprennent pas davantage ; les dogmatiques en parlent d’une infinité de manieres diverses ; il n’y a aucun caractere de vérité qui décide plutôt en faveur d’une opinion que d’une autre.

Le corps est incompréhensible par lui-même. Il n’est rien sans la longueur, la largeur, la profondeur, & l’impénétrabilité, & ces qualités ne sont rien sans le corps.

Voilà pour les corps simples ; l’incertitude est bien autre sur les composés. On ne sait ce que c’est que le contact, la combinaison, l’affinité, la simpathie, le mélange ; & la diversité des opinions est infiniment plus grande encore. Ceux qui assurent qu’il y a mouvement ont pour eux l’expérience ; ceux qui le nient ont pour eux la raison. Comme homme qui juge d’après les apparences, le sceptique l’admet ; comme philosophe qui demande la démonstration de tout ce qu’il admet, il le rejette.

Le raisonnement qui suit, entre autres, suspend surtout son jugement dans la question du mouvement. S’il y a quelque chose de mu, il l’est ou de lui-même ou par un autre. S’il est mu par un autre, celui-ci le sera ou de lui-même ou par un autre, & ainsi de suite jusqu’à ce qu’on soit arrivé à un être mu de lui-même, ce qui ne se conçoit pas.

L’accroissement, la diminution, la soustraction, la translation offrent les mêmes difficultés que le mouvement.

Le tout ne se comprend point ; car qu’est-ce que le tout, sinon l’aggrégation de toutes les parties ? Toutes les parties ôtées, le tout se réduit à rien.

Mais les parties ou elles sont parties du tout, ou parties les unes des autres, ou parties d’elles-mêmes. Parties du tout, cela ne se peut, car le tout & ses parties c’est une même chose ; parties les unes des autres ou d’elles-mêmes, cela ne se peut.

Mais s’il n’y a notion certaine ni du tout ni de ses parties, il n’y aura notion certaine ni d’addition ni de soustraction, ni d’accroissement, ni de diminution, ni de corruption ; ni de génération, ni d’aucun autre effet naturel.

Si la substance est fluxile, comme le prétendent les dogmatiques, & que sans cesse il s’en échappe quelque chose, & que sans cesse quelque chose s’y joigne, il n’y a point de corps en repos, aucun état permanent dans la substance.

Si le lieu est l’espace que le corps occupe, ou il a les dimensions mêmes du corps, ou il ne les a pas ; s’il les a, c’est la même chose que le corps ; s’il ne les a pas, le lieu & le corps sont inégaux.

Les dogmatiques ne savent ce que c’est que le lieu, l’espace & le vuide, sur-tout s’ils distinguent le lieu du vuide ; l’espace ayant des dimensions, il s’ensuit ou que des corps se pénetrent, ou que le corps est son propre espace.

A juger du tems par les apparences, c’est quelque chose ; par ce qu’en disent les dogmatiques, on ne sait plus ce que c’est.

La notion du tems est liée à celle du mouvement & du repos. Si de ces trois idées il y en a une d’incertaine, les autres le deviennent.

Le tems peut-il être triple ? Le passé & le futur ne sont pas : l’un n’est plus, l’autre n’est pas encore. Le présent s’échappe, & sa vîtesse le dérobe à notre conception.

Le sceptique compte dans la société, il sait ce que c’est que nombre quand il n’en dispute pas avec les dogmatiques ; mais il ne les a pas plutôt entendus sur ce sujet, que toutes ses notions se confondent.

Lorsque les dogmatiques rapportent le bien à ce qui excite notre desir, à ce qui nous est utile, à ce qui fait notre bonheur, ils spécifient bien les effets du bien, mais ils ne désignent point ce que c’est.

Chacun a son bien particulier. Il n’y a aucun bien qui soit bien & qui le soit de la même maniere pour deux individus : la notion du bien est donc aussi vague qu’aucune autre.

Le desir du bien n’est pas le bien, sans quoi nous aurions le bien que nous desirons ; ce n’est pas la chose desirée, car la chose desirée n’est en elle-même ni le bien ni le mal. Le bien n’est donc-ni en nous, ni hors de nous : ce n’est donc rien.

Quand le sceptique établit entre les choses les distinctions de bien & de mal, de juste & d’injuste, il se conforme à l’usage, au-lieu que le dogmatique croit se conformer à l’évidence & à la raison.

Le sceptique est sans passion relativement à certaines choses, & très-modéré dans sa passion relativement à d’autres. Tout est affaire de convention pour lui. Il sait que ce qui est bien dans un moment & pour lui, dans le même moment est mal pour un autre, & dans le moment suivant sera mal pour lui ; que ce qui est estimé honnête ou deshonnête dans Athènes ou dans Rome, prend ailleurs le nom d’indifférent. quoi qu’il voye, quoi qu’il entende, quoi qu’on fasse, il reste immobile ; tout lui paroît également bien ou mal, ou rien en soi.

Mais si le bien & le mal ne sont rien en soi, il n’y a plus de regle ni des mœurs ni de la vie.

La vertu est une habitude ; or on ne sait ce que c’est qu’une habitude ni en soi ni dans ses effets.

Les mots d’arts & de sciences sont pour le sceptique vuides de sens. Au reste, il ne soutient ces paradoxes que pour se détacher des choses, écarter les troubles de son ame, réduire ce qui l’environne à sa juste valeur, ne rien craindre, ne rien desirer, ne rien admirer, ne rien louer, ne rien blâmer, être heureux, & faire sentir au dogmatique sa misere & sa témérité.

D’où l’on voit que le doute avoit conduit le sceptique à la même conclusion que le stoïcien tenoit de la nécessité.

Que ces philosophes avoient rendu à la Philosophie un service très-important en découvrant les sources réelles de nos erreurs, & en marquant les limites de notre entendement.

Qu’au sortir de leur école on devoit prononcer avec beaucoup de circonspection sur les choses qu’on croyoit entendre le mieux.

Que leur doctrine indiquoit les objets sur lesquels nous étions dans les ténebres & que nous ne connoîtrions jamais.

Qu’elle tendoit à rendre les hommes indulgens les uns envers les autres, & tempérer en tous l’impétuosité des passions.

Et que la conclusion qu’on en tiroit, c’est qu’il y a dans l’usage de la raison une sorte de sobriété dont on ne s’écarte point impunément.

Il n’étoit pas possible qu’une secte qui ébranloit tout principe, qui disoit que le vice & la vertu étoient des mots sans idées, & qu’il n’y avoit rien en soi de vrai & de faux, de bon & de mauvais, de bien & de mal, de juste & d’injuste, d’honnête & de deshonnête, fît de grands progrès chez aucun peuple de la terre. Le sceptique avoit beau protester qu’il avoit une maniere de juger dans l’école & une autre dans la société, il est sûr que sa doctrine tendoit à avilir tout ce qu’il y a de plus sacré parmi les hommes. Nos opinions ont une influence trop immédiate sur nos actions, pour qu’on pût traiter le scepticisme avec indifférence. Cette philosophie cessa promptement dans Athènes ; elle fit peu de progrès dans Rome, sur-tout sous les empereurs. Auguste favorisa les Stoïciens & les Péripatéticiens ; ses courtisans étoient tous épicuriens ; le supersticieux Tibere inclina pour le pythagorisme & sa divination ; Caïus, Claude, & Néron ne firent aucun cas de la Philosophie & des Philosophes ; les Pythagoriciens & les Stoïciens furent en honneur à la cour de Vespasien & de Tite ; Trajan & Adrien les aimerent tous indistinctement. Les Antonins professerent eux-mêmes la philosophie dogmatique & stoïcienne. Julie concilia la faveur de Sévere aux Platoniciens ; il parut cependant de tems-en-tems quelques sceptiques.

On donne ce nom à Claude Ptolomée. Il est sûr qu’il fit assez peu de cas de la raison & des lumieres de l’entendement. Corneille Celse avoit une érudition trop variée & trop superficielle pour être dogmatique. Nous ne dirons rien de Sextus Empiricus ; qui est-ce qui ne connoît pas ses hypothiposes ? Sextus Empiricus étoit africain. Il écrivit au commencement du troisieme siecle. Il eut pour disciple Saturninus, & pour sectateur Théodose Tripolite. Le sceptique Uranius parut sous le regne de Justinien.

Le Scepticisme s’assoupit depuis ce tems jusqu’en 1562, que naquit le portugais, François Sanchez. Il publia un ouvrage intitulé, de multùm nobili & primâ universali scientiâ quod nihil scitur. Ce fut une maniere adroite d’attaquer l’Aristotélisme sans se compromettre. Sanchez en vouloit aux erreurs qui regnoient de son tems. Jérôme Hirnhaym en vouloit à toute connoissance humaine, comme il paroît par le titre de son ouvrage, de tytho generis humani, sive scientiarum humanarum inani ac ventoso humore, difficultate, labilitate, falsitate, jactantiâ, presumptione, incommodis & periculis, tractatus brevis, in quo etiam vera sapientia à falsa discernitur, & simplicitas mundo contempta extollitur, idiotis in solatium, doctis in cautelam conscriptus. Hirnhaym étoit chanoine de l’ordre de Prémontré, & abbé de Strahow en Boheme. Ce pieux sceptique poussa le doute aussi loin qu’il peut aller. Il n’y a pour lui aucun axiome de Philosophie qui soit infaillible. Il oppose la Philosophie à la Théologie, la révélation à la raison, la création à l’axiome ex nihilo nihil fit ; l’Eucharistie à l’axiome il est impossible qu’un même corps soit en plusieurs lieux à la fois ; la Trinité à l’axiome que un & un sont deux, & deux & un font trois. Selon lui les apôtres qui ont vécu avec Jesus-Christ, qui l’ont vû, qui l’ont entendu, qui l’ont touché, avec qui ils ont mangé, ne sont sûrs de ces faits que par la foi, & non par le témoignage de leurs sens qui a pû les tromper. Il rapporte tout à l’infaillibilité de l’Eglise : le bon homme ne s’apperçoit pas que cette proposition, l’Eglise est infaillible, ne peut jamais acquérir l’évidence qu’il refuse à celle-ci ; il est impossible qu’une chose soit & ne soit pas en même tems ; le tout est plus grand que sa partie, & autres qu’il combat de bonne foi.

Le pyrrhonien, François la Mote le Vayer, naquit à Paris en 1586 ; c’est le Plutarque françois. Il avoit beaucoup lu & beaucoup réfléchi. Il est sceptique dans son Horatius Tuberon, cynique dans son Hexameron rustique. Libre dans ses écrits & sévere dans ses mœurs, c’est un des exemples à objecter à ceux qui se hâtent de juger des actions des hommes par leurs discours.

Pierre-Daniel Huet marcha sur les traces de la Mote le Vayer, & se montra parmi nous un très hardi contempteur de la raison.

Huet naquit à Caën en 1630, ce fut un des hommes les plus savans que nous ayons eu ; les Lettres, la Philosophie, les Mathématiques, l’Astronomie, la Poésie, les langues hébraïque, grecque & latine, l’érudition, toutes les connoissances lui furent presque également familieres. Il eut les liaisons les plus étroites avec la plûpart des grands hommes de son siecle, Petau, Labbe, Cossart, Bochard, Vavassor, & Rapin. Il inclina de bonne heure au scepticisme, prenant la force de son esprit qu’il trouvoit souvent au-dessous des difficultés des questions, pour la mesure de l’étendue de l’esprit humain ; ce en quoi il y avoit bien peu d’hommes à qui il faisoit injustice, il en concluoit au dedans de lui-même, que nous ne sommes pas destinés à connoître la vérité. De jour en jour ce préjugé secret se fortifioit en lui, & il ne connut peut-être qu’il étoit sceptique, qu’au moment où il écrivit son ouvrage de la foiblesse de l’entendement humain. On arrive au Pyrrhonisme par deux voies tout-à fait opposées, ou parce qu’on ne sait pas assez, ou parce qu’on sait trop. Huet suivit la derniere, & ce n’est pas la plus commune.

Mais parmi les sectateurs du Pyrrhonisme, nous avons oublié Michel de Montagne, l’auteur de ces essais qui seront lus tant qu’il y aura des hommes qui aimeront la vérité, la force, la simplicité. L’ouvrage de Montagne est la pierre de touche d’un bon esprit. Prononcez de celui à qui cette lecture déplaît, qu’il a quelque vice de cœur ou d’entendement ; il n’y a presqu’aucune question que cet auteur n’ait agitée pour & contre, & toujours avec le même air de persuasion. Les contradictions de son ouvrage, sont l’image fidelle des contradictions de l’entendement humain. Il suit sans art l’enchaînement de ses idées ; il lui importe fort peu d’où il parte, comment il aille, ni où il aboutisse. La chose qu’il dit, c’est celle qui l’affecte dans le moment. Il n’est ni plus lié, ni plus décousu en écrivant, qu’en pensant ou en rêvant. Or il est impossible que l’homme qui pense ou qui rêve, soit tout-à-fait décousu. Il faudroit qu’un effet pût cesser sans cause, & qu’un autre effet pût commencer subitement & de lui-même. Il y a une liaison nécessaire entre les deux pensées les plus disparates ; cette liaison est, ou dans la sensation, ou dans les mots, ou dans la mémoire, ou au dedans, ou au dehors de l’homme. C’est une regle à laquelle les fous mêmes sont assujettis dans leur plus grand désordre de raison. Si nous avions l’histoire complette de tout ce qui se passe en eux, nous verrions que tout y tient, ainsi que dans l’homme le plus sage & le plus sensé. Quoique rien ne soit si varié que la suite des objets qui se présentent à notre Philosophe, & qu’ils semblent amenés par le hasard, cependant ils se touchent tous d’une ou d’autre maniere ; & quoiqu’il y ait bien loin de la matiere des coches publics, à la harangue que les Mexiquains firent aux Européens, quand ils mirent le pié pour la premiere fois dans le nouveau monde, cependant on arrive de Bordeaux à Cusco sans interruption ; mais à la vérité, par de bien longs détours. Chemin faisant, il se montre sous toutes sortes de faces, tantôt bon, tantôt dépravé, tantôt compatissant, tantôt vain, tantôt incrédule, tantôt supersticieux. Après avoir écrit avec force contre la vérité des miracles, il fera l’apologie des augures ; mais quelque chose qu’il dise, il intéresse & il instruit. Mais le Scepticisme n’eut ni chez les anciens, ni chez les modernes, aucun athlete plus redoutable que Bayle.

Bayle naquit dans l’année 1647. La nature lui donna l’imagination, la force, la subtilité, la mémoire, & l’éducation, tout ce qui peut contribuer à faire sortir les qualités naturelles. Il apprit les langues grecque & latine ; il se livra de bonne heure & presque sans relâche à toutes sortes de lectures & d’études. Plutarque & Montagne furent ses auteurs favoris. Ce fut-là qu’il prit ce germe de Pyrrhonisme, qui se développa dans la suite en lui d’une maniere si surprenante. Il s’occupa de la dialectique avant vingt ans. Il étoit bien jeune encore, lorsqu’il fit connoissance avec un ecclésiastique, qui profitant des incertitudes dans lesquelles il flottoit, lui prêcha la nécessité de s’en rapporter à quelque autorité qui nous décidât, & le détermina à abjurer publiquement la religion qu’il avoit reçue de ses parens. A peine eut-il fait ce pas, que l’esprit de proselitisme s’empara de lui. Bayle qui s’est tant déchaîné contre les convertisseurs, le devint ; & il ne tint pas à lui qu’il n’inspirât à ses freres, à ses parens & à ses amis, les sentimens qu’il avoit adoptés. Mais son frere, qui n’étoit pas un homme sans mérite, & qui exerçoit les fonctions de ministre parmi les réformés, le ramena au culte de sa famille. Le Catholicisme n’eut point à s’affliger, ni le Protestantisme à se glorifier de ce retour. Bayle ne tarda pas à connoître la vanité de la plûpart des systemes religieux, & à les attaquer tous, sous prétexte de défendre celui qu’il avoit embrassé. Le séjour de la France l’eût exposé aux persécutions, il se retira à Genève. Ce fut-là, que passant d’une premiere abjuration à une seconde, il quitta l’Aristotélisme pour le Cartésianisme, mais avec aussi peu d’attachement à l’une de ces doctrines, qu’à l’autre ; car on le vit dans la suite, opposer les sentimens des Philosophes les uns aux autres, & s’en jouer également. Nous ne pouvons nous empêcher de regretter ici le tems qu’il perdit à deux éducations dont il se chargea successivement. Celui qu’il passa à professer la Philosophie à Sedan, ne fut guere mieux employé. Ce fut dans ces circonstances que Poiret publia son ouvrage sur Dieu, sur l’ame & sur le mal. Bayle proposa ses difficultés à l’auteur ; celui-ci répondit, & cette controverse empoisonna la vie de l’un & de l’autre. Bayle traduisit Poiret comme un fou, & Poiret, Bayle comme un athée ; mais on est fou & non athée impunément. Poiret aimoit la Bourignon ; Bayle disoit que la Bourignon étoit une mauvaise cervelle de femme troublée ; & Poiret, que Bayle étoit un fauteur secret du Spinosisme. Poiret soupçonnoit Bayle d’avoir excité la sévérité des magistrats contre la Bourignon, & il se vengeoit par une accusation qui compromettoit à leurs yeux son adversaire d’une maniere beaucoup plus dangereuse. La Bourignon eût peut-être été enfermée, mais Bayle eût été brûlé. Le principe de Descartes qui constitue l’essence du corps dans l’étendue, l’engagea dans une autre dispute. En 1681, parut cette comete fameuse par sa grandeur, & plus peut-être encore par les pensées de Bayle, ouvrage où à l’occasion de ce phénomene, & des terreurs populaires dont il étoit accompagné, notre philosophe agite les questions les plus importantes, sur les miracles, sur la nature de Dieu, sur la superstition. Il s’occupa ensuite à l’examen de l’histoire du Calvinisme, que Mainbourg avoit publiée. Mainbourg même louoit son ouvrage. Le grand Condé ne dédaigna pas de le lire ; tout le monde le dévoroit & le gouvernement le faisoit brûler. Il commença en 1684 sa république de Lettres. Engagé par ce genre de travail à lire toutes sortes d’ouvrages, à approfondir les matieres les plus disparates, à discuter des questions de Mathématiques, de Philosophie, de Physique, de Théologie, de Jurisprudence, d’histoire ; quel champ pour un pyrrhonien ! Le théosophe Malbranche parut alors sur la scene. Entre un grand nombre d’opinions qui lui étoient particulieres, il avoit avancé que toute volupté étoit bonne. Arnaud crut voir dans cette maxime le renversement de la morale, & l’attaqua. Bayle intervint dans cette querelle, expliqua les termes, & disculpa Malbranche de l’accusation d’Arnaud. Il lui étoit déja échappé dans quelques autres écrits, des principes favorables à la tolérance : il s’expliqua nettement sur ce sujet important, dans son commentaire philosophique. Cet ouvrage parut par parties. Il plut d’abord également à tous les partis ; il mécontenta ensuite les Catholiques, & continua de plaire aux Réformés ; puis il mécontenta également les uns & les autres, & ne conserva d’approbateurs constans, que les Philosophes : cet ouvrage est un chef d’œuvre d’éloquence. Nous ne pouvons cependant dissimuler qu’il avoit été précédé d’une brochure, intitulée, Junii Bruti, poloni, vindiciæ pro libertate religionis, qui contient en abregé tout ce que Bayle a dit. Si Bayle n’est pas l’auteur de ce discours anonyme, sa gloire se réduit à en avoir fait un commentaire excellent. Il y avoit long-tems que le ministre Jurieu étoit jaloux de la réputation de Bayle. Il croyoit avoir des raisons particulieres de s’en plaindre. Il regardoit ses principes sur la tolérance, comme propres à inspirer l’indifférence en fait de religion. Il étoit dévoré d’une haine secrette, lorsque l’avis important aux réfugiés sur leur retour prochain en France, ouvrage écrit avec finesse, où l’on excusoit les vexations que la cour de France avoit ordonnées contre les Protestans, & où la conduite de ces transfuges n’étoit pas montrée sous un coup d’œil bien favorable, excita dans toutes les églises réformées le plus grand scandale. On chercha à en découvrir l’auteur. On l’attribue aujourd’hui à Pelisson. Jurieu persuada à tout le monde qu’il étoit de Bayle, & cette imputation pensa le perdre. Bayle avoit formé depuis long-tems le plan de son dictionnaire historique & critique. Les disputes dans lesquelles il avoit misérablement vêcu, commençant à s’appaiser, il s’en occupa nuit & jour, & il en publia le premier volume en 1697. On connoissoit son esprit, ses talens, sa dialectique, on connut alors l’immensité de son érudition, & son penchant décidé au Pyrrhonisme. En effet, quelles sont les questions de Politique, de Littérature, de Critique, de Philosophie ancienne & moderne, de Théologie, d’Histoire, de Logique & de Morale, qui n’y soient examinées pour & contre ? C’est-là qu’on le voit semblable au Jupiter d’Homere qui assemble les nuages ; au milieu de ces nuages on erre étonné & désespéré. Tout ce que Sextus Empiricus & Huet disent contre la raison, l’un dans ses hypothiposes, l’autre dans son traité de la foiblesse de l’entendement humain, ne vaut pas un article choisi du dictionnaire de Bayle. On y apprend bien mieux à ignorer ce que l’on croit savoir. Les ouvrages dont nous venons de rendre compte, ne sont pas les seuls que cet homme surprenant ait écrit ; & cependant il n’a vêcu que cinquante-neuf ans : il mourut en Janvier 1706.

Bayle eut peu d’égaux dans l’art de raisonner, peut être point de supérieur. Personne ne sut saisir plus subtilement le foible d’un système, personne n’en sut faire valoir plus fortement les avantages ; redoutable quand il prouve, plus redoutable encore quand il objecte : doué d’une imagination gaie & feconde, en même tems qu’il prouve, il amuse, il peint, il séduit. Quoiqu’il entasse doute sur doute, il marche toujours avec ordre : c’est un polipe vivant qui se divise en autant de polipes qui vivent tous ; il les engendre les uns des autres. Quelle que soit la these qu’il ait à prouver, tout vient à son secours, l’histoire, l’érudition, la philosophie. S’il a la vérité pour lui, on ne lui résiste pas ; s’il parle en faveur du mensonge, il prend sous sa plume toutes les couleurs de la vérité : impartial ou non, il le paroît toujours ; on ne voit jamais l’auteur, mais la chose.

Quoi qu’on dise de l’homme de lettres, on n’a rien à reprocher à l’homme. Il eut l’esprit droit & le cœur honnête ; il fut officieux, sobre, laborieux, sans ambition, sans orgueil, ami du vrai, juste, même envers ses ennemis, tolérant, peu dévot, peu crédule, on ne peut moins dogmatique, gai, plaisant, conséquemment peu scrupuleux dans ses récits, menteur comme tous les gens d’esprit, qui ne balancent guere à supprimer ou à ajouter une circonstance légere à un fait, lorsqu’il en devient plus comique ou plus intéressant, souvent ordurier. On dit que Jurieu ne commença à être si mal avec lui, qu’après s’être apperçu qu’il étoit trop bien avec sa femme : mais c’est une fable qu’on peut sans injustice croire ou ne pas croire de Bayle qui s’est complu à en accréditer un grand nombre de pareilles. Je ne pense pas qu’il ait jamais attaché grand prix à la continence, à la pudeur, à la fidélité conjugale, & à d’autres vertus de cette classe ; sans quoi il eût été plus réservé dans ses jugemens. On a dit de ses ecrits, quamdiu vigebunt, lis erit ; & nous finirons son histoire par ce trait.

Il suit de ce qui précede que les premiers sceptiques ne s’éleverent contre la raison que pour mortifier l’orgueil des dogmatiques ; qu’entre les sceptiques modernes, les uns ont cherché à décrier la philosophie, pour donner de l’autorité à la révélation ; les autres, pour l’attaquer plus sûrement, en ruinant la solidité de la base sur laquelle il faut l’établir, & qu’entre les sceptiques anciens & modernes, il y en a quelques-uns qui ont douté de bonne foi, parce qu’ils n’appercevoient dans la plûpart des questions que des motifs d’incertitude.

Pour nous, nous conclurons que tout étant lié dans la nature, il n’y a rien, à proprement parler, dont l’homme ait une connoissance parfaite, absolue, complette, pas même des axiomes les plus évidens, parce qu’il faudroit qu’il eût la connoissance de tout.

Tout étant lié, s’il ne connoit pas tout, il faudra nécessairement que de discussions en discussions, il arrive à quelque chose d’inconnu : donc en remontant de ce point inconnu, on sera fondé à conclure contre lui ou l’ignorance, ou l’obscurité, ou l’incertitude du point qui précede, & de celui qui précede celui-ci, & ainsi jusqu’au principe le plus évident.

Il y a donc une sorte de sobriété dans l’usage de la raison, à laquelle il faut s’assujettir, ou se résoudre à flotter dans l’incertitude ; un moment où sa lumiere qui avoit toujours été en croissant, commence à s’affoiblir, & où il faut s’arrêter dans toutes discussions.

Lorsque de conséquences en conséquences, j’aurai conduit un homme à quelque proposition évidente, je cesserai de disputer. Je n’écouterai plus celui qui niera l’existence des corps, les regles de la logique, le témoignage des sens, la distinction du vrai & du faux, du bien & du mal, du plaisir & de la peine, du vice & de la vertu, du décent & de l’indécent, du juste & de l’injuste, de l’honnête & du deshonnête. Je tournerai le dos à celui qui cherchera à m’écarter d’une question simple, pour m’embarquer dans des dissertations sur la nature de la matiere, sur celle de l’entendement, de la substance, de la pensée, & autres sujets qui n’ont ni rive ni fond.

L’homme un & vrai n’aura point deux philosophies, l’une de cabinet & l’autre de société ; il n’établira point dans la spéculation des principes qu’il sera forcé d’oublier dans la pratique.

Que dirai-je à celui qui prétendant que, quoi qu’il voye, quoi qu’il touche, qu’il entende, qu’il apperçoive, ce n’est pourtant jamais que sa sensation qu’il apperçoit : qu’il pourroit avoir été organisé de maniere que tout se passât en lui, comme il s’y passe, sans qu’il y ait rien au-dehors, & que peut-être il est le seul être qui soit ? Je sentirai tout-à-coup l’absurdité & la profondeur de ce paradoxe ; & je me garderai bien de perdre mon tems à détruire dans un homme une opinion qu’il n’a pas, & à qui je n’ai rien à opposer de plus clair que ce qu’il nie. Il faudroit pour le confondre, que je pusse sortir de la nature, l’en tirer, & raisonner de quelque point hors de lui & de moi, ce qui est impossible. Ce sophiste manque du moins à la bienséance de la conversation qui consiste à n’objecter que des choses auxquelles on ajoute soi-même quelque solidité. Pourquoi m’époumonerai-je à dissiper un doute que vous n’avez pas ? Mon tems est-il de si peu de valeur à vos yeux ? En mettez-vous si peu au vôtre ? N’y a-t-il plus de vérités à chercher ou à éclaircir ? Occupons-nous de quelque chose de plus important ; ou si nous n’avons que de ces frivolités présentes, dormons & digérons.