L’Encyclopédie/1re édition/SILENCE

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  SILE

SILENCE, s. m. terme relatif, c’est l’opposé du bruit. Tout ce qui frappe l’organe de l’ouïe, rompt le silence. On dit le silence des temples est auguste, le silence de la nuit est doux, le silence des forêts inspire une espece d’horreur, le silence de la nature est grand, le silence des cloîtres est trompeur.

Silence, (Art orat.) le silence fait le beau, le noble, le pathétique dans les pensées, parce qu’il est une image de la grandeur d’ame ; par exemple le silence d’Ajax aux enfers dans l’Odyssée, où Ulysse fait de basses soumissions à ce prince ; mais Ajax ne daigne pas y repondre. Ce silence a je ne sais quoi de plus grand que tout ce qu’il auroit pu dire. C’est ce que Virgile a fort bien imité dans le vj. livre de l’Enéide, où Didon aux enfers traite Enée de la même maniere qu’Ajax avoit fait Ulysse, aussi insensible, aussi froide qu’un rocher de Paros, elle s’éloigna sans lui répondre, & d’un air irrité s’enfonça dans le bois.

Nec magis incepto vultum sermone movetur,
Quam se dura silex aut stet Marpesia cautes,
Tandem proripuit sese, atque inimica refugit ;
Tu nemus umbriterum.

v. 470.

2°. Il est une seconde sorte de silence, qui a beaucoup de grandeur & de sublimité de sentiment en certain cas. Il consiste à ne pas daigner parler sur un sujet dont on ne pouvoit rien dire sans risquer, ou démontrer quelque apparence de bassesse d’ame, ou de faire voir une élévation capable d’irriter les autres. Le premier Scipion l’africain, obligé de comparoître devant le peuple assemblé, pour se purger du crime de péculat dont les Tribuns l’accusoient : Romains, dit-il, à pareil jour je vainquis Annibal, & soumis Carthage ; allons-en rendre graces aux Dieux. En même tems il marche vers le capitole, & tout le peuple le suit. Scipion avoit le cœur trop grand pour faire le personnage d’accusé, & il faut avouer que rien n’est plus héroïque que le procédé d’un homme, qui fier de sa vertu, dédaigne de se justifier, & ne veut point d’autre juge de sa conscience.

Dans la tragédie de Nicomede, ce prince, par les artifices d’Arfinoé sa belle-mere, est soupçonné de tremper dans une conspiration ; Prusias son pere, qui ne le souhaite pas coupable, le presse de se justifier, & lui dit :

Purge-toi d’un forfait si honteux & si bas.

l’ame de Nicome de se peint dans sa réponse vraiment sublime :

Moi, seigneur, m’en purger ! vous ne le croyez pas.

Je ne sais ce qu’on doit le plus admirer dans la réponse de Nicomede, ou de ce qu’il ne veut pas seulement se justifier, ou de ce qu’il est si sûr & si fier de son innocence, qu’il ne croit pas que son accusateur en doute.

3°. Un ambassadeur d’Abdere, après avoir longtems harangué Agis, roi de Sparte, pour des demandes injustes, finit son discours, en lui disant : seigneur, quelle réponse rapporterai-je de votre part ? Que je t’ai laisse dire tout ce que tu as voulu, & tant que tu as voulu, sans te répondre un mot. Voilà un taire-parlier bien intelligible, dit Montagne.

4°. Mais je vais offrir un exemple de silence qui est bien digne de notre respect. Un pere de l’Eglise nous donne une idée de la constance de Jesus-Christ par un fort beau trait de réponse. Pour l’entendre, il faut se rappeller une circonstance de la vie d’Epictete. Un jour, comme son maître lui donnoit de grands coups sur une jambe, Epictète lui dit froidement : si vous continuez, vous casserez cette jambe ; son maître irrité par ce sang froid, lui cassa la jambe : ne vous l’avois-je pas bien dit que vous casseriez cette jambe ? Un philosophe opposoit cette histoire aux chrétiens, en disant : votre Jesus-Christ a-t-il rien fait d’aussi beau à sa mort ? Oui, dit S. Justin, il s’est tû. (D. J.)

Silence, (Crit. sacrée.) ce mot, outre sa signification ordinaire, se prend au figuré dans l’Ecriture ; 1°. pour la patience, le repos, la tranquillité : nous les conjurons de manger leur pain, en travaillant paisiblement, in silentio, μετὰ ἡσυχίας, II. Thess. iij. 12. Ce terme 2°. désigne la retraite, la séparation du grand monde : Esther ne portoit pas ses beaux habits dans le tems de sa retraite ; in diebus silentii. 3°. Il marque la ruine, Dominus silere nos fecit, Jérem. viij. 14. c’est-à-dire le seigneur vous a ruiné. (D. J.)

Silence dieu du, (Mythol.) Ammian Marcellin dit qu’on révéroit la divinité du silence, silentii numen colitur. Les Egyptiens l’appelloient Sigation ; les Grecs, Harpocrate ; & les Romains, Angenora. On représentoit cette divinité ayant le doigt sur la bouche. (D. J.)

Silences, s. m. en Musique, sont différens signes répondans à toutes les différentes valeurs des notes ; & qui, mis à la place de ces notes, marquent que tout le tems de leur valeur doit être passé en silence.

Quoiqu’il y ait dix valeurs de notes différentes, depuis la maxime, jusqu’à la quadruple croche, il n’y a cependant que neuf caracteres différens pour les silences, parce qu’il n’y en a point qui corresponde à la valeur de la maxime ; mais pour en exprimer la durée, on double le bâton de quatre mesures, qui équivaut à la longue.

Ces divers silences sont donc, le bâton de quatre mesures, qui vaut une longue ; le bâton de deux mesures, qui vaut une breve, ou quarrée ; la pause, qui vaut une semi-breve, ou ronde ; la demi-pause, qui vaut une minime, ou blanche ; le soupir, qui vaut une noire ; le demi-soupir, qui vaut une croche ; le quart de soupir, qui vaut une double croche ; le demi-quart de soupir, qui vaut une triple croche ; & enfin, le seizieme de soupir, qui vaut une quadruple croche. Voyez dans les Pl. de Musique les figures de tous ces silences.

Il faut remarquer que le point n’a pas lieu parmi les silences, comme parmi les notes ; car, quoiqu’une noire & un soupir soient d’égale valeur, on ne pourroit pas pointer le soupir, pour exprimer la valeur d’une noire pointée ; mais il faut après le soupir écrire encore un demi-soupir ; ce qui est assez mal entendu. (S)