L’Encyclopédie/1re édition/VIPERE

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VIPERE, s. f. (Hist. nat. Ophiolog.) vipera, nom générique que l’on a donné à tous les serpens dont la morsure est dangereuse, & dont il y a un très-grand nombre d’especes dans les pays chauds ; nous n’en avons qu’une seule dans ce pays-ci, connue sous le nom de vipere. Lorsqu’elle a pris tout son accroissement, elle est ordinairement longue de deux piés ou un peu plus, & sa grosseur égale ou surpasse celle du pouce d’un homme ; les femelles ont le corps plus gros que les mâles ; la tête est plate & a un rebord qui s’étend autour des extrémités de sa partie supérieure ; la vipere differe principalement de la couleuvre par ce caractere, car dans la couleuvre la tête n’a point de rebord, & elle est plus pointue & plus étroite, à proportion des autres parties du corps. I a tête de la vipere a un pouce de longueur, & 7 à 8 lignes de largeur prise vers le sommet, 4 à 5 lignes à l’endroit des yeux, & deux lignes & demie d’épaisseur ; ordinairement les mâles ont le cou un peu plus gros que les femelles, & communément il est de la grosseur du petit doigt à son origine. La queue a environ quatre travers de doigt de longueur ; sa grosseur à son origine est à-peu-près la même que celle du cou ; ensuite elle diminue insensiblement & se termine en pointe, la queue des mâles est toujours un peu plus longue & plus grosse que celle des femelles.

La couleur des viperes varie, on en voit de blanchâtres, de jaunâtres, de rougeâtres, de grises, de brunes, &c. & elles ont toutes des taches noires ou noirâtres, plus ou moins foncées & placées avec une sorte de symmétrie à-peu-près à égale distance les unes des autres, principalement sur la face supérieure & sur les côtés du corps. La peau est couverte d’écailles, les plus grandes se trouvent sous la face inférieure du corps & servent de piés à cet animal ; elles ont toujours une couleur d’acier dans toute leur étendue, au lieu que celles des couleuvres sont ordinairement marquées de jaune. Il y a autant de grandes écailles que de vertebres, depuis le commencement du cou jusqu’à celui de la queue ; & comme chaque vertebre a une côte de chaque côté, chaque écaille soutient par ses deux bouts les extrémités de ces deux côtés. Les écailles de la queue diminuent de grandeur, à proportion de celle de la queue même. Il y a au bas du ventre une ouverture à laquelle aboutissent l’anus & les parties de la génération, tant des mâles que des femelles ; cette ouverture est fermée par la derniere des grandes écailles qui est en demi cercle & qui s’abaisse dans le tems du coït, lorsque la semelle met ses petits au jour, & toutes les fois que les excrémens sortent.

Les viperes changent de peau au printems, & quelquefois aussi en automne ; au moment où elles quittent cette peau écailleuse, elles se trouvent revêtues d’une autre peau également couverte d’écailles dont les couleurs sont bien plus brillantes ; il s’en forme une nouvelle sous celle-ci pour la remplacer dans la suite, de sorte que la vipere a en tout tems une double peau.

La vipere differe de la couleuvre, non-seulement en ce qu’elle rampe plus lentement, & qu’elle ne bondit & qu’elle ne saute jamais, mais encore en ce qu’elle est vivipare ; au lieu de pondre comme la couleuvré de œufs qui n’éclosent que long-tems après, les petits de la vipere acquierent leur entiere perfection dans la matrice, & courent au sortir du ventre de la mere. Les viperes s’accouplent ordinairement deux fois l’année, elles portent leurs petits quatre ou cinq mois, & elles en font jusqu’à vingt & même vingt-cinq : elles se nourrissent de cantharides, de scorpions, de grenouilles, de souris, de taupes & de lézards ; souvent la capacité de l’estomac n’est pas assez grande pour contenir l’animal qu’elles veulent avaler, alors il en reste une partie dans l’œsophage. La vipere ne rend pas beaucoup d’excrémens, ils n’ont point de mauvaise odeur comme ceux des couleuvres, & on n’en sent aucune lorsqu’on ouvre un bocal dans lequel on nourrit plusieurs viperes : elles ne font point de trous en terre pour se cacher comme les couleuvres, elles se retirent ordinairement sous des pierres & dans de vieilles masures ; lorsqu’il fait beau, elles se tiennent sous des herbes touffues ou dans des buissons.

Les viperes different encore des couleuvres, en ce qu’elles ont des dents canines ; leur nombre varie dans différens individus, ordinairement il n’y en a qu’une de chaque côté de la mâchoire supérieure, mais on en trouve quelquefois deux ; ces dents sont entourées jusqu’à environ les deux tiers de leur longueur, d’une vésicule assez épaisse & remplie d’un suc jaunâtre, transparent & médiocrement liquide ; il y a au milieu de cette vésicule sous la grosse dent, plusieurs petites dents crochues, les unes plus longues que les autres & qui servent à remplacer les grosses dents, soit qu’elles tombent d’elles mêmes ou accidentellement : celles ci ont environ 2 lignes de longueur ; elles sont crochues, blanches, creuses, diaphanes & très-pointues ; ses grosses dents restent ordinairement couchées le long de la mâchoire, & leur pointe ne paroît qu’au moment où la vipere veut mordre ; alors elle les redresse & les enfonce dans sa proie. Le venin pénetre dans la plaie que fait la vipere en mordant, en passant par le canal intérieur de la dent ; les glandes qui le filtrent sont situées à la partie postérieure de chaque orbite & à la même hauteur que l’œil, elles sont petites & jointes ensemble, elles forment un corps de la grosseur de l’œil & s’étendent en longueur dans l’orbite au-dessous, & en partie derriere l’œil ; chaque glande a un vaisseau qui communique dans la vésicule de la gencive & qui aboutit à la racine de la grosse dent. Mém. de l’acad. royale des Scienc. tom. III. part. II. Voyez Serpent.

Personne n’ignore combien la morsure des viperes est dangereuse, ainsi que celle des serpens qui ne sont proprement que des viperes de différentes especes. Le remede le plus assuré que l’on ait trouvé jusqu’ici contre leurs morsures, est l’eau de luce, c’est-à-dire un alkali volatil très-pénétrant combiné avec le succin ; on en met dix gouttes dans un verre d’eau que l’on fera prendre à plusieurs reprises à la personne qui aura été mordue, qui se couchera dans un lit bien bassiné, où elle éprouvera une transpiration très-forte, qui fera disparoître les accidens. Cette découverte est dûe à M. Bernard de Jussieu, qui en a fait l’expérience avec beaucoup de succès.

Vipere, (Pharm. Mat. med.) vipere de notre pays ou commune ; c’est une des matieres animales les plus usitées en Médecine. Les anciens médecins ont regardé la vipere comme un aliment médicamenteux, dont le long usage étoit très-utile, presque spécifique contre plusieurs maladies chroniques, opiniâtres, & notamment contre les maladies de la peau. Pline rapporte, qu’Antonius Musa, médecin d’Auguste, avoit guéri par l’usage des décoctions de vipere, des ulceres qui passoient pour incurables.

Les viperes sont principalement consacrées encore aujourd’hui aux maladies de la peau ; elles sont regardées comme excitant principalement l’excrétion de cet organe, & comme le délivrant par-là de certains sucs malins qui sont censés l’infecter & causer la plûpart de ces maladies. Elles sont regardées encore, comme purifiant le sang & comme chassant le venin, soit celui des animaux vénéneux, soit celui des fievres malignes, &c. ce qui est une autre conséquence de l’opinion qu’on a de leurs qualités sudorifiques. Comme l’exercice de cette derniere propriété n’existe point sans que le mouvement du sang soit augmenté & que la vipere d’ailleurs est évidemment alimenteuse ; c’est encore une suite nécessaire de cette opinion, qu’elle soit regardée comme cordiale & analeptique.

La vipere se donne ordinairement en substance ou en décoction, de l’une & de l’autre maniere sous diverses formes pharmacéutiques dont nous parlerons dans la suite de cet article. Il est écrit dans les livres de médecine, & la tourbe ne manque pas de répéter que ces remedes font suer, échauffent, donnent même la fievre, qu’on est souvent obligé d’en suspendre & même d’en supprimer l’usage, &c. mais il est écrit aussi, & le même ordre de médecins répete que la vipere contient beaucoup de sel volatil, ce qui est démonstrativement faux, qu’elle abonde en esprits, expression qui très-évidemment n’est qu’un vain son, &c. ainsi en évaluant la premiere assertion par ce qu’on connoît clairement de la derniere dont elle est très-vraissemblablement déduite, on peut en bonne logique réputer absolument pour rien le témoignage de ces auteurs & de ces médecins : reste à consulter l’expérience. J’avoue que je n’ai jamais eu assez de foi aux prétendues vertus de la vipere pour l’ordonner fréquemment ; je proteste cependant avec sincérité, sanctè affirmo, que je l’ai donnée quelquefois & vû donner un plus grand nombre, & que je n’ai pas observé ces prétendues vertus ; mais je crois que le lecteur doit suspendre son jugement & s’en rapporter à des expériences ultérieures & contradictoires, c’est-à-dire faites par des gens qui ne se seront pas mis d’avance dans la tête, que les viperes chassent le venin & font suer. Au reste, quoiqu’ils soit très-vrai que la prétendue abondance de sel volatil & d’esprits ne sauroit produire ces vertus dans la vipere, puisque ces principes sont purement imaginaires ; quoi qu’il soit très-vraissemblable encore que ces vertus n’ont été imaginées que parce que on les a déduites par une conséquence très-fausse & très-précaire de la vertu sudorifique, de la qualité incendiaire que possede réellement l’alkali volatil retiré de la vipere par le feu chimique ; cependant il est très-possible que les viperes animent, échauffent, fassent suer, donnent la fievre ; il est seulement très-raisonnable d’en douter, par le soupçon très-légitime que nous venons d’exposer. Quoi qu’il en soit, les formes ordinaires sous lesquelles on administre la vipere sont celles de bouillon, soit préparé à la maniere commune avec des racines & herbes appropriées, soit préparées au bain-marie.

Cette derniere préparation, qui est la plus usitée parce qu’elle est la plus élégante, & qu’on croit par ce moyen mieux retenir les parties volatiles précieuses, se fait ainsi.

Bouillon de vipere. Prenez une vipere en vie, rejettez-en la tête & la queue ; écorchez-la & éventrez-la, & coupez-la par morceaux, que vous mettrez dans un vaisseau convenable, avec le cœur, le foie & le sang que vous aurez conservé, & avec douze onces d’eau commune, & si vous voulez quelques plantes ou racines, selon l’indication. Fermez exactement votre vaisseau, & faites cuire au bain-marie pendant sept à huit heures. La pharmacopée de Paris dit trois ou quatre, mais ce n’est pas assez : passez avec une légere expression.

On prépare encore une gelée de vipere, en faisant cuire une certaine quantité de viperes récemment écorchées & éventrées, dans suffisante quantité d’eau, au degré bouillant pendant cinq ou six heures, en clarifiant & filtrant la décoction, l’évaporant au bain-marie, & la faisant prendre dans un lieu froid.

La poudre de vipere se prépare ainsi. Prenez des troncs, des cœurs & des foies de viperes, sechés selon l’art (Voyez Dessication.) & coupés par petits morceaux ; réduisez-les sur le champ en poudre selon l’art, & par un tems sec ; enfermez-la dans une bouteille bien seche, que vous boucherez exactement, car l’humidité de l’air corrompt facilement cette poudre.

Les trochisques de vipere, appellés aussi trochisci theriaci, se préparent de la maniere suivante. Prenez de la chair de viperes choisies, dont vous aurez séparé les têtes, les queues, que vous aurez écorchées & éventrées ; faites cuire cette chair dans suffisante quantité d’eau, avec de l’aneth verd & du sel, jusqu’à ce qu’elle se soit séparée des épines ; prenez-en huit onces ; battez-la dans un mortier de marbre avec un pilon de bois, en y jettant peu-à-peu 2 onces & demie de mie de pain de froment très-blanc, séchée & réduite en poudre très-fine, jusqu’à ce qu’il ne paroisse aucune partie de chair de vipere, & que le tout soit exactement mêlé ; alors vous étant froté les mains de baume de la meque, formez des trochisques du poids d’un gros, que vous ferez sécher sur un tamis renversé, selon l’art.

De ces préparations celle qui mérite le plus de considération, est le bouillon de vipere ; c’est celle-là qu’on ordonne communément contre la lepre, les dartres rebelles, & les autres maladies de la peau ; contre les bouffissures, les obstructions commençantes, attribuées à une lymphe épaisse, & à une circulation languissante, &c. les pâles-couleurs dépendantes de cette derniere disposition, &c. & c’est aussi sur celle-la qu’il conviendroit de tenter les expériences dont nous avons parlé plus haut.

La gelée de vipere est fort peu usitée ; il est très vraissemblable qu’elle a les mêmes vertus que le bouillon.

L’usage ordinaire de la poudre de vipere est absolument puérile ; on la fait entrer à petite dose dans les potions cordiales ou sudorifiques, & l’on y imagine bonnement, d’après l’erreur que nous avons déjà relevée plus haut, qu’elle y produit le même effet, quoique véritablement un peu plus doux que l’alkali volatil de vipere.

Les trochisques de viperes ne sont point du tout d’usage dans les prescriptions magistrales ; on ne les prépare absolument que pour les employer à la composition de la thériaque.

Outre les remedes dont nous avons parlé jusqu’à présent, qui ne sont que la substance même de la vipere, ou qui en sont véritablement retirés sans avoir essuyé aucune altération ; on en retire par l’art chimique, par une décomposition manifeste, une substance qui est employée à titre de médicament, je veux dire de l’alkali volatil, tant sous forme fluide, que sous forme concrete. Mais ce sel qui est un des produits de la distillation analytique de la vipere, n’a absolument que les vertus communes des produits analogues des substances animales. Voyez Substance animale & Sel alkali volatil.

Les Apoticaires gardent ordinairement chez eux dans des cucurbites profondes de verre, des viperes en vie. Ils les prennent pour l’usage avec de longues pinces, par le cou. Il est vrai, ce qu’on dit communément, que si on les prend par la queue, & qu’on les laisse pendre la tête en bas, elles n’ont pas la force de se redresser & d’aller piquer la main à laquelle elles sont suspendues. Il est pourtant plus sûr de les prendre par le cou, parce que de l’autre maniere elles peuvent facilement atteindre la main libre de celui qui les tient, ou quelque assistant mal avisé. On doit encore observer que la morsure des têtes séparées du corps, est aussi à craindre, & aussi dangereuse que la morsure de la vipere entiere. Les Apothicaires ont coutume de jetter ces têtes dans de l’eau-de-vie à mesure qu’ils les séparent, elles y meurent bientôt ; dans plusieurs pays le peuple les achete pour faire des amulettes.

On trouve dans les pharmacopées, sous le nom de sirop de vipere roborant, une composition très-compliquée, & dont les viperes sont un ingrédient assez inutile. Au reste, ce sirop doit être très-cordial & sudorifique.

Les Pharmacologistes ont mis encore au rang des remedes, indépendamment des plus usuels dont nous venons de parler, le fiel de vipere, à titre d’ophtalmique ; la graisse, comme un puissant résolutif, sudorifique ; anodin, prise intérieurement à la dose d’un gros. Wedelius rapporte deux observations de phthisiques, traités avec succès par l’usage intérieur de cette graisse. Elle est encore célébrée pour l’usage extérieur, comme un excellent ophthalmique adoucissant & cicatrisant ; comme excellente contre la gale, les tumeurs scrophuleuses, & contre les rides & les taches du visage ; comme utile dans l’accouchement laborieux si on en frotte le nombril, &c. & enfin ses arêtes séchées & réduites en poudre, comme un bon alexipharmaque.

La poudre de vipere est appellée par quelques auteurs besoard-animal : la poudre du cœur & du foie porte le même nom chez plusieurs autres. (b)