L’Enfant perdu et retrouvé ou Pierre Cholet


TABLE
PRÉFACE
C’était au commencement de février 1886. J’étais alors chapelain chez les Sœurs du Bon-Pasteur, à Montréal, 182 rue Fullum. Il se présente un inconnu : « On me dit, monsieur, que vous faites des livres ? — Quelques fois. — Je suis un enfant perdu, ma paroisse natale est St-Polycarpe, mon père s’appelle Hyacinthe Cholet, j’ai été volé à l’âge de cinq ans, j’ai passé ma jeunesse sur mer, j’ai déserté mon navire, je me suis mis à la recherche de mes parents, après dix longues années je les ai retrouvés. J’ai écrit ma vie, je l’ai porté à un libraire qui, après une minute d’examen, m’a répondu, net et franc, que ma rédaction ne supportait pas la lecture. Il m’a renvoyé à vous pourriez-vous me peigner et me brosser cela ? — Mon ami, laissez-moi votre manuscrit, et revenez dans trois jours : nous verrons. »
Je vis qu’il y avait matière à un petit volume tout-à-fait original, aux aventures romanesques, aux péripéties émouvantes, quelque chose dans le genre de Geneviève de Brabant, avec cette différence toutefois, que le récit du chanoine Schmid n’est qu’une légende, tandis que la relation de M. Cholet est la pure et simple vérité.
Sur ces entrefaites, le 17 février, je fus nommé à la cure de l’Isle Bizard. Le trouble et les embarras d’une installation, les occupations diverses du ministère pastoral, le surcroit de besogne qu’entraîne nécessairement une année jubilaire, d’autres travaux littéraires auxquels je dus mettre la dernière main, tout cela fit que le cahier de l’enfant perdu dormit oisif au fond de ma bibliothèque. Enfin, au mois de novembre, je pus l’étudier quelque peu. De suite, je découvris que la suite fourmillait de lacunes ; de plus, bon nombre d’événements n’avaient pas de charpente, squelettes sans chair ni moëlle, narrés maigres, tels qu’en écrivent ceux qui n’ont pas l’habitude du style. En effet, embarrassés sur la manière d’exprimer un détail, ils sautent à pieds joints pardessus ; et pourtant, c’est dans les détails, ménagés et développés à propos, que se trouve tout le charme de l’intérêt.
Je fis venir M. Cholet, il passa huit jours dans mon presbytère. Je l’interrogeai sur le long et sur le large, je le harcelai de questions. Il me raconta de fil en aiguille, toutes les phases de son existence mouvementée. Les lacunes se comblèrent, les récits se complétèrent, les points obscurs s’éclaircirent ; ses aventures prenaient bien autrement de vie et de piquant dans sa bouche, que sous sa plume. Alors, je pus me mettre à rédiger, libre dans mes allures, en toute connaissance de causes, sans être arrêté, à tout bout de champ, par des problèmes insolubles ou des données incomplètes.
Quand le travail fut fini, au mois de mars de cette année 1887, avant de livrer la copie à l’imprimerie, je demandai à M. Cholet de revenir me voir ; et, d’un seul trait, je lui ai relu tout l’ouvrage, la plume à la main, corrigeant les quelques erreurs de détails qui avaient pu s’y glisser à mon insu. En sorte que je puis dire que, à part les notes au bas des pages, le livre ne renferme pas un seul avancé qui ait pris naissance dans mon cerveau.
Tout, chez le héros de cette histoire, éloigne l’idée d’imposture : son air candide et franc, ses manières pleines de naïve simplicité, une certaine timidité naturelle, l’accord constant qui règne entre les différentes parties de son discours. J’ai visité St-Malo, où il dit avoir passé les années de son enfance ; j’ai parcouru les côtes du Labrador et de la Baie des Chaleurs, où il erra plusieurs mois après son évasion. Sans faire semblant de rien, à plusieurs reprises, je l’ai soumis, sur la description géographique et topographique de ces lieux, à des interrogatoires minutieux et serrés : toujours il en est sorti avec honneur.
Dans le courant de l’été, étant allé faire une visite au curé de St-Polycarpe, je me rendis chez monsieur et madame H. Cholet, qui vivent encore. Le père était absent ; je fus frappé de la ressemblance qui existe entre la mère et le fils dans la complexion des traits, dans la couleur du teint, et surtout dans le timbre de la voix. La bonne mère est convaincue que Dieu, dans sa miséricorde, lui a ramené son enfant. « Personne du reste, dit-elle, dans toute la famille, n’en doute. » Ses paroles et ses explications, tant sur l’enlèvement du petit Pierre que sur son retour, s’accordent parfaitement avec celles qui étaient couchées par écrit dans mon cahier.
Je levai le baptistaire de l’enfant Pierre Cholet ; et son âge se trouve être exactement celui que M. Cholet se donne aujourd’hui. Voici le document en son entier : « Ce quatre octobre, mil huit cent quarante, nous prêtre soussigné avons baptisé Pierre, né, le vingt-huit du mois dernier, du légitime mariage de Hyacinthe Cholet, cultivateur du lieu, et l’Angélique André dit St-Amand. Parrain, Pierre André dit St-Amand, marraine, Justine Cholet, qui, ainsi que le père, n’ont su signer. — T. Brassard, Ptre. »
J’écrivis une lettre circulaire à une quinzaine de personnes, bien posées, tout-à-fait dignes de confiance, qui habitaient dans le voisinage de M. Hyacinthe Cholet, lors de l’enlèvement ; leurs réponses sont venues confirmer les dires de notre héros. Je donne ces lettres dans leur simplicité charmante.
M. Hyacinthe Cholet : — Je, soussigné, Hyacinthe Cholet, père de Pierre Cholet, enfant perdu et retrouvé, certifie que le 7 juillet 1845, un vendredi après-midi, mes deux fils Pierre et Toussaint, avec Pierre Doucet, le petit garçon de mon voisin, ont disparu de la maison, à mon insu, après le passage d’un colporteur, qui, je crois, leur avait jeté un sort. Aussitôt on se mit à leur recherche, avec l’aide des voisins. On chercha partout, et ce fut sans succès. Le dimanche suivant, M. Robert, alors curé de St-Polycarpe, ne dit qu’une basse messe, et il recommanda à ses paroissiens d’aller à la recherche des enfants perdus Au-delà de cinq cents personnes se mirent à battre les bois. De temps à autre, on entendait le son triste de la cloche qui nous servait de boussole dans la forêt, pour nous empêcher de nous égarer nous-mêmes. Les recherches furent poussées jusqu’à Beauharnois et Châteauguay durant quinze jours consécutifs, mais toujours sans résultat. On finit par désespérer de réussir, c’est alors qu’une mer d’amertume s’abattit sur nous. Trente-cinq ans après, Pierre était retrouvé, en septembre 1880. En foi de quoi, j’ai déposé ma signature. »
Mme Antoine Doucet, mère de Pierre Doucet, enlevé à l’âge de six ans, en même temps que Pierre Cholet, son petit cousin :
Je certifie que mon fils Pierre s’est perdu dans les mêmes circonstances, et a été cherché avec les mêmes soins, qui sont racontés dans la lettre de M. Hyacinthe Cholet, dont on vient de me faire la lecture. Inutile d’essayer à vous dépeindre ma douleur, lorsque ce malheur vint me frapper ; je demeurai inconsolable pendant trente-cinq ans. Cela m’a soulagé d’apprendre, de la bouche de M. Pierre Cholet, comment mon pauvre enfant était mort. »
M. Isaïe Hamelin : Je suis un de ceux qui ont cherché, lorsque les enfants se sont perdus. Ils ont manqué dans l’après-midi. Aussitôt que j’eus appris la nouvelle de leur disparition, je me suis mis à leur recherche avec les parents. Le monde venait pour chercher, de tous bords et de tous côtés. Le bois était grand dans ce temps-là. Nous nous mettions les uns à côté des autres, à une distance d’environ cinq pieds ; puis, ainsi disposés, nous traversions le bois. Quelques-uns avaient des fusils, ils en tiraient de temps en temps. D’autres avaient emporté des porte-voix. On n’entendait qu’un cri toute la journée, et la nuit de même. On allumait des petits feux, d’endroit en endroit. On traversait le bois d’un rang à l’autre. L’heure des repas arrivée, on mangeait aux maisons des habitants, là où on se trouvait ; aussitôt le repas fini, on repartait sur un autre bord, et cela pendant 15 jours. Si j’ai bonne mémoire, voilà quarante-deux ans que ce malheur est arrivé ; j’ai trouvé cela si triste, que je ne l’ai pas oublié. »
Mme Isaïe Hamelin, Sophie Cédilot : Quand les petits enfants se sont perdus, je restais chez le voisin de M. Hyacinthe Cholet ; je les ai vus élever tout le temps qu’ils ont demeuré avec leurs parents. Ils ont manqué dans l’après-midi ; leurs mères pensaient qu’ils étaient allés aux fraises. Il était passé un petit marchand dans la journée, et la mère Cholet avait marchandé de la dentelle, sans en acheter ; le petit marchand s’est trouvé mécontent, il lui a dit : « Tu te souviendras de moi. » D’abord la mère ne fit pas de cas de l’absence de ses enfants ; mais quand le soir fut arrivé, comme ils n’étaient pas encore revenus, on commença à s’inquiéter. Antoine Doucet, le père du petit Doucet qui s’est perdu avec les deux petits Cholet m’a crié de sa maison : « Les enfants sont-ils chez vous. » Je lui répondis que non. Ils avaient l’habitude de venir presque tous les jours. On commença à les chercher de voisin en voisin, personne ne les avait vus. Antoine Doucet alla voir chez son frère Pierre Doucet, à la Rivière-à-Delile, pensant qu’ils auraient pu se rendre jusque là ; il revint seul. Les deux mères fondaient en larmes, et se lamentaient beaucoup. Nous sommes partis avec les autres voisins, et on s’est mis à les chercher. Ce même soir, tard dans la veillée, papa arriva du lac ; en entrant il nous dit : « Je ne sais pas ce qu’il y a dans la côte, tout le monde, ici et là, crie à tue-tête. » Nous lui apprîmes que les enfants étaient perdus. »
M. Honoré Lauzon : Je, soussigné, certifie que, sur une recommandation du Révérend M. Roux, curé de St-Joseph des Cèdres, je suis parti de la dite paroisse pour venir chercher dans la paroisse de St-Polycarpe, alors peu défrichée, les trois enfants qui avaient été perdus. Pierre Cholet, Toussaint Cholet et Pierre Doucet : c’était dans le mois de juillet 1845. »
M. Augustin Bélanger : Je certifie que j’ai marché moi-même à la recherche des enfants. J’ai entendu la cloche sonner la détresse ; dans notre bande, nous n’étions pas moins de deux cents hommes. La dernière fois que j’ai vu les enfants, le jour de leur disparition, ils étaient tous les trois dans le chemin, s’amusant à faire des petits fours dans le sable, Pierre Giroux était avec moi. »
M. Roger Duckett, maître de poste de Côteau-Station : Je me souviens fort bien qu’en l’année 1845, il s’est perdu dans la Côte de Ste-Marie, paroisse de St-Polycarpe, trois petits enfants du nom de Cholet et Doucet ; que j’ai entendu sonner la cloche de la dite paroisse, appelant le monde, sans doute, à leur recherche ; et que mon père a envoyé ses hommes chercher avec les autres. »
M. Antoine Giroux : Je suis un ancien qui n’ai jamais quitté la place, et je demeure le quatrième voisin de M. Hyacinthe Cholet. Quand les enfants ont été perdus, on s’est mis à chercher du côté du sud, puis on passa au nord de la côte. Au-dessus de quatre cents personnes, marchant en ligne de quatre pieds en quatre pieds, ont pris part aux recherches pendant plus de quinze jours. »
Assez en fait de citations, je pourrais les multiplier à satiété. De ce qui précède, il ressort, je crois, jusqu’à l’évidence, que cette histoire n’est ni une fiction, ni un conte, ni une légende, ni même ce qu’on est convenu d’appeler un roman historique, mais bel et bien, dans toute la force du terme, le récit exact d’événements réels, tels qu’ils se sont passés, sans fard ni couleurs. Je me suis fait un scrupule de ne rien ajouter à la vérité nue, de n’y rien retrancher. Je n’ai pas voulu demander des émotions à une imagination surexcitée ; le simple exposé de ces tristes aventures me paraissait suffisant pour attacher les esprits et toucher les cœurs.
J’ai laissé la parole au héros lui-même, me contentant de mettre de l’ordre et de la proportion dans ses développements, de donner à sa phrase la correction grammaticale. J’ai cru devoir laisser dans sa bouche un certain nombre de mots canadiens, le lecteur me saura gré, je l’espère, de n’avoir pas fait disparaître du récit cette couleur locale, cette émanation du terroir laurentien ; seulement, pour l’intelligence des étrangers qui n’en saisiraient pas très bien la nuance, j’ai donné l’explication ou l’origine de ces expressions, dans de courtes notes au bas des pages.
Ami lecteur, sois-moi indulgent ; pour ta récréation, j’ai poussé avant dans la nuit plusieurs veillées sans sommeil. Si tu rencontres dans ces pages quelques fautes, ne soit pas trop sévère. Un auteur aime à se corriger sur les feuillets de son livre, au fur et à mesure qu’ils sortent de l’impression. Or, quand le mien sera imprimé, je serai bien loin d’ici, parcourant, avec Mgr Lorrain, les forêts sauvages qui recouvrent la hauteur des terres, entre la Province de Québec et le territoire de la Baie d’Hudson.
Donné à St-Raphaël de l’Isle Bizard, ce 24 mai 1887, noces d’or de Victoria, reine de la Grande-Bretagne, fête encore plus solennelle de Marie, reine des anges et des hommes : Auxilium christianorum, ora pro nobis.