La Divine Épopée/03

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Chant troisième — L’Enfer

 
L’élément primitif de la grande Géhenne,
Celui dont tout émane aux enfers, c’est la haine ;
Oui, c’est la haine ardente, et dans cet élément
Les bûchers éternels puisent leur aliment :
Météore funeste, inépuisable flamme,
Large éclair sulfureux des orages de l’âme,
Lumière qui n’a rien de ce rayon vermeil
Passé des doigts de Dieu sur le front du soleil.

Le second élément des enfers, la colère,
S’enfle comme une mer profonde et circulaire,
Qui bouillonne et mugit plus que notre océan,
Lorsqu’il frappe les cieux dans un jour d’ouragan.
Comme autrefois l’esprit, force et vertu première,
Vint couver sur les flots la vie et la lumière,
Pour féconder de mort les germes infernaux :
L’esprit du mal aussi couve ces grandes eaux.
Il les couve, et l’on voit, créations nouvelles,
Des mondes de douleurs sans cesse sortir d’elle ;
Des mondes à la fois ténébreux et brûlants,
Ayant de tous les maux la semence en leurs flancs.

Le troisième élément du lamentable empire,
C’est l’orgueil, air maudit que tout damné respire.
La mort enfin, la mort s’étendant sous cet air,
Quatrième élément, ou terre de l’enfer,
Porte les réprouvés : sol durci, roc stérile
Que n’entr’ouvrit jamais la charrue inutile.

Mais l’éternelle mort ne vient pas seulement
Bans l’empire maudit régner comme élément ;
Elle y garde l’horreur de sa terrestre forme,
Y traîne le poids lourd dé son squelette énorme,
N’ayant plus d’univers qui la vienne nourrir,
Plus de fleuve de sang qu’elle puisse tarir.
Elle est reine pourtant ; rien ne la fait descendre
De son trône si haut, quoique bâti de cendre.
Elle est reine toujours au royaume des pleurs ;
Tout devient son emblème et porte ses couleurs.
Elle voit des damnés fuir la foule craintive,
Quand ses doigts nonchalants touchent sa faux oisive.
Comme si, sous ce sceptre, à chacun de ses pas,
Pût éclore aux enfers quelque nouveau trépas ;
Comme si cette faux, dans les mains du fantôme
Pût blesser quelque épi sur ce reste de chaume.
« Ici tout m’appartient ; cette terre, c’est’ moi ;
« Dit-elle ! et quand j’y suis, qu’est-il besoin de roi ?
» Ma tâche est terminée et la moisson est ample ;
« Du sépulcre éternel je me suis fait un temple.
« Il est solide et beau : car pour ses fondements,
« Des âges primitifs j’ai pris les ossements ;
« Et puis, couche par couche, en mon tant jusqu’au faîte,
« Assis tous les débris des siècles, ma conquête.

« Reposons-nous, ce jour n’a pas de lendemain.
« Mes deux pieds décharnés ont fait tout leur chemin,
« Sans essayer jamais sandale ni cothurne.
« Oh ! sous tant de soleils quelle route nocturne !
« Quel deuil autour de moi, que de pleurs et d’adieux !
« J’eus des palais plus hauts que les dômes des dieux.
« Même avant de frapper, moi, reine inassouvie !
« De mon spectre caché j’épouvantais la vie.
« Toute chair pâlissait à m’attendre venir.
« J’étais le grand mystère au seuil de l’avenir ;
« Et j’avais, comme Isis, mais plus lourds et plus sombres,
« Des voiles me prêtant l’énigme de leurs ombres.
« Oh ! comme on tremblait, quand j’abrégeais sous ma main
« La courte éternité d’un empereur romain !
« Quand je frappais un peuple, ou que ma course avide
« Suivait dans l’herbe un ver rampant sous mon œil vide !
« Ou que j’allais saisir sur son axe enflammé,
« Un soleil, œil immense, entre mes doigts fermé !
« J’étais capricieuse ; et si, loin des tempêtes,
« Mes sujets s’accoudaient au balcon de leurs fêtes,
« Si dans l’oubli des jours leur foule se baignait,
« Si chaque élan du cœur de moi les éloignait,
« J’accourais : du bonheur mon pied brisait la porte.
« J’estimais la victime aux joyaux qu’elle emporte.
« J’aimais la danse folle et mêlais, à mon choix,
« Aux notes de l’orchestre un écho de ma voix.
« Moi, la mort ! moi qui vins battre d’une main sûre,
« Du grand concert des jours la dernière mesure,
« Je hantais les amants, la nuit ; mes doigts noueux
« Ruisselaient de parfums pris dans leurs beaux cheveux ;
« J’arrachais les enfants au sein qui les allaite ;
« Les berceaux balancés posaient sur mon squelette ;

« Je donnais à tout miel l’avant-goût du poison ;
« Toutes les amitiés m’avaient pour horizon.
« Ainsi qu’un drapeau noir sur une ville immonde,
« J’ai flotté, dix mille ans, sur les plaisirs du monde !
« Parfois mes fils, disant à l’existence : — Assez ! —
« D’eux-mêmes dans mes bras se couchaient harassés.
« Ils me jetaient, ainsi qu’une gerbe épineuse,
« Leurs jours que ramassait la. pâle moissonneuse ;
« Et venaient sur mon sein dormir leur grand sommeil,
« Sans savoir pour quelle ombre ils quittaient le soleil.
« Ils adoraient en moi la déesse voilée,
« Tant je régnais déjà sur leur âme troublée ! .
« Tant ma nuit du bonheur absorbait les éclairs ;
« Tant je ne faisais qu’un avec leur univers !
« Christ m’a blessée un jour : athlète trinitaire,
« Sa victoire me prit la moitié de la terre ;
« Mais le bravant toujours dans son inimitié,
« Je refermai ma plaie avec l’autre moitié. »
Ainsi parle la mort, dressant sous un nuage
Sa tête d’ossements dans l’éternel orage.
Et sa profonde voix, sous les rochers ardents,
Double le bruit lointain des tonnerres grondants.
Le lieu qu’elle parcourt ressemble au gouffre aride
Qui frappait les regards de Manto l’émonide,
Lorsque, pour composer ses philtres vénéneux,
Aux flancs tout calcinés du globe caverneux,
Des sommets de l’Etna seule elle osait descendre ;
Foulait les rocs brûlés, paysage de cendre ;
Forçait à s’arrêter sous son pied souverain,
La lave où s’imprimait son cothurne d’airain ;
Suspendait ; poursuivait son voyage de flamme ;
A l’âme des volcans venait mêler son âme ;

Surprenait leur sommeil en leur brûlant berceau,
Et remontait au jour par le Chimboraço.

Tombé plus désolée et plus incendiaire,
L’enfer, sans soupirail qui mène à la lumière,
Se creuse, divisé, tout infini qu’il est,
En neuf parts dont chacune est un enfer complet.
Là, la même existence et confond et renferme
Des êtres opposés, accouplés dans leur germe.
Là, des arbres géants balancent dans la nuit
Des reptiles éclos et pour fleurs et pour fruit.
L’âme humaine enfanta, par le mal fécondée,
Ces formes de hideur dont Dieu n’eut pas l’idée :
Créations de mort, famille des méchants ;
Symbole monstrueux de nos mauvais penchants.
Là, sur le sol maudit s’étalent toutes choses,
Où le crime a passé dans ses métamorphoses.
Là, débris éternels par l’ouragan heurtés,
Montent les ossements de ces vieilles cités
Que l’on vit autrefois, ceintes d’or et d’ivoire,
Encombrer de tyrans le drame de l’histoire ;
Et venir s’installer avec leurs passions,
Pour en gâter le sang, au cœur des nations ;
Sous leur manteau royal cacher leur plaie immonde,
Et, pour les égarer, guider les pas du monde.
Là, sont des monuments voués aux lieux maudits
Par l’empreinte des mains qui les avaient bâtis ;
Des temples, où les dieux n’ont pas laissé leurs marques ;
Des. trônes écroulés sous le poids des monarques ;
Des drapeaux que la gloire, aux jours de ses leçons,
Rejetait tout salis du fiel des trahisons ;
Et des arcs dont l’enfer recueillait la poussière,

Quand jadis chaque siècle en prenait une pierre ;
Et ce mont, tout d’orgueil, ce mont que le ciseau
Tailla pour être un homme et qui fut un tombeau ;
Et triomphes vaincus, colonnes renversées,
Et fruit de cendre éclos au champ de nos pensées ;
Et ces dogmes de plomb qui pressaient autrefois
Le sein de l’espérance écrasé sous leur poids ;
Et ces systèmes-sphinx créés pour nous surprendre,
Dévorant l’avenir qui cherche à les comprendre ;
Et ces livres impurs, pages où sans remord
Le génie apposa le cachet de la mort.

Le moule où les fondeurs, attisant leur fournaise,
Coulent les membres lourds de l’Hercule Farnèse,
Et les taureaux de bronze et la bombe aux flancs noirs
Qui creuse en nos Babels de fumants entonnoirs,
Sent bouillonner en lui des chaleurs moins actives
Que l’abîme entr’ouvrant ses rouges perspectives,
Où l’on voit s’allonger, comme les feux des camps,
De plage en plage, au loin, des ligues de volcans.
Sur la pente des monts ardus, bruyante troupe,
Des centaures chasseurs portant une âme en croupe,
Courent lançant des traits ou tendent, inclinés,
De grande filets de fer pour prendre des damnés.
De gros serpents autour des rocs, mouvante écorce,
Font des pics allongés une colonne torse,
Dont les forts chapiteaux, d’un feu vif incrustés,
Montent, foudre immobile, aux cintres dévastés.
Les vautours de l’enfer, famille réprouvée,
Y creusent l’aire ardente où s’endort leur couvée ;
Et de grands pins criant dans leurs convulsions,
Enracinent au sol les malédictions.

Comme un aérolithe, ou voit tomber des nues
Des asphaltes taillés en formes inconnues.
0 chaos d’épouvante ! ô spectacle inouï !
Dans chaque puits affreux quelque monstre enfoui
Tremble, comme une perle au fond des mers de l’Inde,
Ou comme un beau lotus dans les lacs de Mélinde.
Un sémoun éternel, heurtant rochers et tours,
Traverse la géhenne et refait ses contours ;
Ranime des bûchers les forces attiédies ;
Varie à chaque instant l’aspect des incendies ;
Et, tel qu’un architecte aux gages des démons,
Courbe, en volant, des ponts de flamme entre deux monts.

Dans un vague terrible et souffrant, chaque forme,
Comme sous le brouillard les bras nus d’un vieil orme,
Se dresse et s’agrandit sur ces champs de douleur,
Où l’être et le fantôme ont la même couleur.
L’œil fermé par l’effroi, dans l’ombre expiatoire,
Retrouve en se rouvrant la vision plus noire.
Telle qu’un mont d’airain, tantôt l’éternité
Donne aux êtres maudits son immobilité ;
Et tantôt, roue ardente, instrument de colère,
Imprime à leurs tourments son horreur circulaire.
Sous le rayon blafard qui les laisse entrevoir,
Dans l’orbe du vertige ils semblent se mouvoir :
Pareils à ces oiseaux de nuit, race douteuse,
Dont le vol inégal fuit dans l’ombre honteuse,
Et dont l’aile sans plume, à chacun de ses nœuds,
Pour déchirer les airs dresse un angle épineux.
Leur foule aux raille aspects vient, fuit, décroît, repasse ;
Chaque démon poursuit un damné dans l’espace.
Et parfois, sous la nuit, ils échangent entre eux


Les bizarres contours de leurs corps sulfureux.
O formidable nuit ! ô plages orageuses !
Herschëll a moins compté d’étoiles nuageuses,
Qu’il ne vient apparaître, en ces lieux désolés,
Des mondes de douleur, lointains, confus, voilés !
On les voit, on les perd comme une flotte sombre,
Qui, dans un ouragan, parmi les écueils sombre,
Passant, tourbillonnant sous la dent qui les mord,
Ainsi qu’un sable noir dispersé par la mort.
Mondes tout ruinés et que nul ne restaure !
Labyrinthes ayant le mal pour minotaure !
Globes lançant au loin les feux de leurs Etna,
Portant les noms maudits que Satan leur donna,
Élevant dans leur ombre, et sans changer d’annales,
L’unanime concert des plaintes infernales !
Sépulcres voyageurs qui, dans l’immensité,
Diffèrent de vieillesse en leur éternité !
Groupes de châtiments, cercles pleins de blasphèmes,
Systèmes de forfaits tournoyant sur eux-mêmes,
Et d’un vol aveuglé dont tout ordre est banni,
Sur l’axe de l’enfer roulant dans l’infini !

Là, chaque passion enfante sa couleuvre.
Oui ! Dieu créa le Ciel, la géhenne est notre œuvre.
Artisan de ses maux, l’homme en se dégradant
S’enveloppe lui-même en son suaire ardent.
Même avant son trépas, déjà dans sa pensée,
Vers le gouffre béant sa chute est commencée ;
Et, la chargeant toujours de quelque poids nouveau,
La terre, des enfers prend pour lui le niveau.
Il entre, sans descendre, en leurs profonds abîmes.
Bourreaux nés de lui seul, les spectres de ses crimes

Sur son front paternel viennent tous apposer,
Ainsi qu’un fer brûlant, la marque d’un baiser :
Signe rouge et multiple où sa sentence brille,
Et pour l’éternité son blason de famille.
Ce signe accusateur règle les châtiments ;
Évoque un tourbillon pour bercer deux amants ;
Sur des rameaux plaintifs appelle les harpies,
Ou la dent de la faim sur des crânes impies ;
Fait sur les seins dormants glisser les lézards verts ;
Il durcit en glaçons les larmes des pervers ;
Pour unir au présent un passé qui nous navre,
De nos vieux souvenirs ranime le cadavre ;
Ou par son propre dard il punit le désir,
Tantale-séparé du fruit qu’il veut saisir.


TREIZE VISIONS INFERNALES.


I.


Je vis un condamné que le bout d’une chaîne
Suspendait dans un puits de feu de la géhenne.
La chaîne était immense ; et chaque anneau de fer,
Prodigieux travail admiré de l’enfer,
Emprisonnait une âme au dur métal mêlée,
Sur la flamme autrefois dans le moule coulée.
Et le noir réprouvé, des effrayants chaînons
De l’un à l’autre bout connaissait tous les noms,
Les noms accusateurs et d’hommes et de femmes :
Car c’est lui dont l’exemple avait perdu ces âmes.
Le feu profond mordant la moelle de ses os,
Le force de monter le long des durs anneaux,

Comme l’on voit, hideuse et de poisons baignée,
Monter par son long fil une énorme araignée.
Toujours vers un autre air il se sent attirer,
Dans un enfer plus doux il cherche à respirer ;
Et d’anneaux en anneaux, pour quitter ces abîmes,
Il embrasse en hurlant l’échelle de ses crimes.
Mais du premier anneau sort une voix qui dit :
« Pourquoi t’éloignes-tu ? Je suis ta sœur, maudit !
« Ta virginale sœur, dont la candeur céleste,
« Dans tes bras à seize ans vint adorer l’inceste :
« Car tu te fis mon maître et mon guide, et d’abord,
« J’entrai du premier pas dans l’éternelle mort !
« Reste……. ne brise point l’union fraternelle !
« Le soleil des enfers a trop d’éclat pour elle.
« La nuit du sombre gouffre à nos amours convient,
« Elle est impénétrable et personne n’y vient.
« Reste. » Et l’autre anneau dit : « Damné, je suis ta fille !
« La plus belle autrefois de toute la famille :
« Mélancolique enfant du frère et de la sœur.
« Du regard de mes yeux tu vendis la douceur.
« Je voulais de vous deux rejeter l’héritage,
« Être belle de cœur ainsi que de visage ;
« Je voulais rejeter l’anathème commun,
« De la corruption, moi fruit plein de parfum !
« Je voulais, juste, forte et courageuse et pure,
« Effacer de mon nom tout ce qui fut souillure.
« De ma virginité tu livras le trésor !
« Reste, avare !…. Ce gouffre est une mine d’or ! »
Et l’autre anneau : « Je fus ton ami, moi ; la preuve,
« C’est ton fer d’assassin dans le cœur de ma veuve !
« C’est tout mon héritage en ton coffre apporté ;
« C’est le pain de mes fils à tes dogues jeté ;

« Tu m’avais tant aimé !!! restons, restons ensemble ;
« Ne quitte pas le seul ami qui te ressemble.
« Des amis tels que nous se trouvent rarement ! »

Mais à travers l’effroi de ce long jugement
Que rendait dans ses bras la formidable chaîne,
Le damné, par anneaux, montait de haine en haine ;
De l’un à l’autre cri son histoire marchait.
Son odieuse main, en se tordant, touchait
Les échelons de fer tout calcinés de soufre :
Car il fuyait bien plus la chaîne que le gouffre,
Ne s’apercevant pas, lorsqu’il les compte tous,
Que les anneaux franchis le suivent par dessous :
Et que, loin de quitter chaque âme sa complice,
Il soulève après lui tout le profond supplice.
Oh ! quelle ascension d’efforts immesurés !
Quels souvenirs gardiens de chacun des degrés !
Il sent, aux cris plaintifs de la chaîne terrible,
Se dresser dans la nuit sa chevelure horrible ;
Il sent, aux flots glacés d’une sueur de mort,
De son front à son cœur ruisseler le remord,
Et de toutes ces voix, ainsi qu’une tempête,
Les épouvantements tournoyer dans sa tête ;
Et, pour ne pas rouler au fond des feux ardents,
Dans le fer qui gémit il enfonce ses dents.
Enfin, d’un autre enfer l’air vient baigner sa lèvre ;
L’espoir dans tous ses sens court en frissons de fièvre.
Il croit revoir le jour, il pose un pied crispé
Sur le dernier chaînon du voyage escarpé ;
Mais nul démon jamais, ô sentence suprême !
De ce dernier anneau n’entendit le blasphème.
Un faible souffle, plus que la foudre puissant,

Vient au cœur du damné pétrifier le sang ;
Et les deux bras roidis, succombant sous l’épreuve,
Il tombe, comme un plomb qu’on jette au fond du fleuve.
Il tombe, et sans repos recommence en fureur
Le trajet éternel dont il parcourt l’horreur.


II.


Plus loin, dans l’ombre, une hydre immense, impitoyable,
Des désirs d’un damné ressemblance effroyable,
L’enveloppe, éveillant la foule des péchés
Au sein du criminel hideusement cachés.
On dirait qu’au milieu de l’essaim qui fourmille,
Cette hydre, aux plis impurs, retrouve sa famille.
Tel on voit un chasseur, sous les roches rampant,
Surprendre, à-peine éclos, un nid de grand serpent ;
Il l’emporte, et la nuit en rêve, en sa demeure,
Il lui semble combattre un reptile qui pleure.
La lutte se prolonge, il s’éveille ; ô terreur !
Ce rêve est un vrai dard entré jusqu’à son cœur ;
Un ruisseau de poisons écumant sur sa bouche !
La mère des serpents qui sillonne sa couche ;
La mère qui, des bois traversant l’épaisseur,
Est venue à son tour visiter le chasseur.
Sa douleur l’a conduite, et toute sa couvée
Au bruit des sifflements se lève retrouvée,
L’aidant à dévorer, pâle et nu, l’ennemi
Que sa dent maternelle a surpris endormi.



III.


J’aperçus un damné sur un champ de victoire :
C’était un conquérant…. Pour expier sa gloire,
Il ramasse, courbé, les restes desséchés
Qu’à ses pieds autrefois la bataille a couchés ;
Les choisit, les rassemble, et, changeant de démence,
Avec ces ossements dresse un squelette immense.
Et quand le spectre altier atteint les plus grands monts ;
Sous la main du sculpteur, artiste des, démons,
Quand l’étrange statue est assez façonnée ;
A l’habiter mille ans son âme est condamnée.
Il faut qu’elle obéisse et vienne en le créant,
Pygmalion funèbre, animer le géant.
On la- saisit hurlante, on l’enferme en victime
Dans ce crâne qui touche aux voûtes de l’abîme.
On lui fait de sa gloire, et de son ancien sort
Une auréole autour de la tête de mort.
L’enfer en ricanant suit lé colosse pâle,
Jusqu’au jour où, bornant sa course sépulcrale,
Ses os mal cimentés crouleront en chemin,
Pour se dresser encor sous la royale main.


IV.


Plus loin, s’affermissait dans sa pose homérique
Un réprouvé superbe, au beau front électrique.
Son orgueil éclatait dans son puissant maintien ;
Il avait les cheveux de l’Apollon Pythien.
Ses sourcils ondulaient ; sur leur courbe abaissée

Passait et repassait le vol de sa pensée ;
Et dans l’humide azur de ses deux grands yeux clairs,
De l’inspiration se baignaient les éclairs.
Roi que chez les mortels la muse lit élire,
L’or pur eût envié le bronze de sa lyre.
Le sarcasme partait de son sourire amer ;
Son génie en son sein, comme une ardente mer,
Amassait son orage, et l’harmonie ailée
Flottait dans les splendeurs de sa robe étoilée.

Il chantait…. Et de loin, accouraient les méchants
Pour se désaltérer à la source des chants ;
Et leur âme, un instant à sa tombe ravie,
Cherchait l’accord empreint des baumes de la vie.
Mais, ô sombre prodige ! ô symbole fatal !
Chaque image, étalant son luxe oriental,
Chaque puissante strophe en déployant son aile
Dans l’air volcanisé de la nuit éternelle,
Soudain prenait un corps venimeux et brûlant,
Se transformait en hydre, en céraste volant.
Et ces monstres impurs, créations funèbres,
Trompeurs enfants du jour rendus à leurs ténèbres,
Venaient heurter la lyre ou presser triomphants,
Les damnés curieux dans leurs plis étouffants.
Et les plus irrités réservaient leurs morsures
Pour un cœur plus fécond en immenses blessures,
Pour le cœur du poète aux penchants pervertis,
Abîme créateur dont ils étaient sortis.

Il m’aperçut… — Mortel, tu peux me reconnaître
A cette ample moisson d’hydres que je fais naître ;
Ma voix pour les enfers n’a pas changé d’accord.

La muse me chercha, fier, jeune, pur encor,
Et dit : — « Qu’à tes accents tout se prosterne et change !
« La lyre a des rayons du glaive de l’archange.
« Viens, viens régénérer ce siècle sans vigueur,
« Qui se pétrit un Dieu des fanges de son cœur.
« Allume tout ton sang pour rajeunir ses veines ;
« Et comme si la peste, aux immondes haleines,
« Se fût prostituée à son embrassement,
« Remplace par le mien son impur vêtement !

« L’amour s’en va des cœurs ; tout l’homme n’est que cendre.
« La mort, en le frappant, n’a plus rien à lui prendre.
« Il porte sur ses yeux, où nul flambeau ne luit,
« Les lourds aveuglements de l’éternelle nuit.
« Il transforme en néant la parole divine.
« Le froment dans son sein fait germer la famine.
« Et maître de nos sens, l’égoïsme glacé
« Tient chaque astre de l’âme à son ombre éclipsé.

« Comme aux jours où le Christ dressait un grand exemple,
« Viens, ose déchirer tous les voiles du temple.
« Combats les noirs venins du rêve qui nous mord ;
» Change l’eau de la source où nous buvons la mort.
« L’humanité t’attend sur son lit de souffrance ;
« Viens, appuyant la lyre au cœur de l’espérance,
« Régner sur une terre où le génie est roi,
« Où la fleur de la vie a ses parfums en toi.

« Console et raffermis. Laisse, penseur austère,
« Leur rire impitoyable aux stances de Voltaire.
« Qu’il parle avec le luth ou la toile ou l’airain,
« Comme un regard de Dieu, l’art est grave et serein.

« Plane, une étoile au front, sur tous mes adversaires :
« Aigle, ne laisse pas s’avilir dans tes serres
« Ce foudre harmonieux, fait, splendide et vainqueur,
« Du charbon d’Isaïe et des feux de mon cœur.

« Le Poëte est puissant, très-puissant…, prends-y garde ;
« Son œil rend éternels les objets qu’il regarde ;
« Lève toujours le tien ; , c’est là-haut qu’est le port ;
« Présente l’immuable à qui cherche un support.
« Comme tu vois peser, dans leurs courbes profondes,
« Sur Dieu tous les soleils, sur les soleils les mondes,
« Éclairant, les esprits- de doutes combattus,
« Fais tourner sur la foi le cercle des vertus ! »

Ainsi me conviant à. sa chaste tutelle,
En me baisant au front me parla l’immortelle.
Je ne l’écoutai pas…. je n’avais pas la foi,
Pour chanter l’invisible entre Milton et toi ;
Ou pour décomposer dans un pieux délire
La lumière incréée, au prisme de la lyre
Je n’avais pas la foi pour que, de l’aube au soir,
Mon extase flottât en servile encensoir :
Fleur où toute rosée en lave ardente glisse,
Mon âme ouvrit ailleurs son effrayant calice.
La gloire m’inscrivit sur son livre pourpré ;
Mais ce livre est banal et souvent lacéré.
L’amour vint me verser ses flammes périssables ;
Mais ce sémoun en moi n’agita que des sables.
Et, comme Roméo vers la tombe attiré,
Je surpris le néant sur le front adoré.
La nature à sa voix me rencontra rebelle,
Et je ne sus jamais si l’étoile était belle.

J’entendis de Bulbul les refrains éclatants,
Sans être dans mon cœur averti du printemps.
Traînant partout mon ombre et jugeant en Zoïle
De la création l’épopée inutile,
Je n’aperçus pas Dieu-dans ce miroir terni ;
C’est ’dans de désespoir que je vis l’infini.
Mon hymne déployant sa noire fantaisie,
Entre les voix du mal fut une voix choisie.
Et je mis dans mes vers jusqu’à toi parvenus,
L’essence des poisons dans mes pleurs contenus.
Tel que les voyageurs perdus dans le nuage,
Plaçant mon luth impie au centre d’un orage,
Je lançais vers le ciel mes lyriques brandons ;
J’inventais un sarcasme amer comme ses dons.
Et chacun des accords de ma verve admirée
Emportait un lambeau de ma vie ulcérée.
Mes accents préludaient à leur éternité ;
Le génie eut en moi son Satan révolté.
Pour payer les mortels de leur stupide hommage,
Je voulus leur refaire une âme à mon image.
Mais mon règne fut court dans les respects d’autrui :
J’avais à dire au monde un mot trop fort pour lui. —

Il dit : et tout à coup, pour un autre supplice,
On le vit ressaisir sa lyre, sa complice.
Son laurier de douleur se tordit sur son front.
Comme un fer que rougit l’antre du forgeron,
Un feu vif pénétra la lyre encor muette ;
Son airain s’alluma dans les bras du poète.
Et lui, sous les tourments qui sillonnaient son corps,
Moloch de la pensée et des sombres accords,
Il tortura la corde au blasphème aguerrie ;

Sourit au désespoir chanté dans sa patrie ;
Et son vers acéré dans sa haine affermi,
Se dressa contre Dieu comme un glaive ennemi.
Jamais des profondeurs d’une âme révoltée,
Nulle voix de défi si haut n’était montée ;
Jamais sa lèvre en feu n’eut un fiel plus moqueur.
Pour enseigner le crime, il révélait son cœur :
On eût dit que, changée en funèbre harmonie,
L’éternité du mal passait dans son génie.
Et l’abîme applaudit, et le cri du Titan
Agita les tombeaux comme un autre ouragan.
On eût dit qu’en ses mains la lyre-météore,
Pour agrandir ses chants rendait l’enfer sonore ;
Et qu’au bronze accordé par la main du malheur,
La foudre avait prêté ses sons et sa couleur.


V.


Je vis, sur un rocher, des mères criminelles
Presser contre leur sein, d’étreintes éternelles,
Leur enfant, jeune et blond, tel qu’autrefois, si beau,
L’offrait à leur amour le réveil du berceau.
O prodige !!! Aujourd’hui chaque baiser aride
Sur le front de l’enfant fait éclore une ride.
Sa main rose vieillit, comme une fleur du soir
Lorsqu’au pied de sa tige un gnome vient s’asseoir.
Ses grands yeux transparents jaunissent et se plombent ;
Ses dents, sous les baisers, se décharnent et tombent ;
Et l’enfant accroupi, dans ses longs cheveux blancs
Cherche à cacher ses doigts amaigris et tremblants.
La mère suit de l’œil, punie en ses tendresses,

Le progrès effrayant d’une heure de caresses.
Et, le cœur gros de pleurs, elle amuse, en chantant,
Le vieillard nouveau-né, dans ses bras grelottant ;
Le vieillard nouveau-né, dont la voix faible et creuse
Entrecoupe de cris la chanson douloureuse.


VI.


Une autre mère, au loin, sous des ifs desséchés,
Voyait avec terreur devant elle couchés,
Deux tigres, nourrissons endormis… La tigresse
Auprès de leur sommeil en rugissant se dresse.
Et la mère était là, qui tenait embrassé
Le fruit de ses amours près de son cœur bercé.
Les deux mères d’abord longtemps se contemplèrent ;
Mais lorsque leurs enfants ensemble s’éveillèrent,
L’œil du monstre brilla d’un éclat plus puissant ;
Pour la soif de ses fils il demandait du sang,
Du sang jeune et léger ; sa mamelle était vide.
La mère voulait fuir loin du regard avide ;
Et, toujours plus ardent, cet œil triomphateur
L’attirait, pas à pas, éclair fascinateur.
Oh ! combien son fardeau rendait sa marche lente !
Que son fruit lui pesait !!… Pâle et folle et hurlante,
On sent, sous le pouvoir qui la vient attirer,
Dans chacun de ses cris son enfant expirer.
En vain, pour le cacher à la vivante tombe,
Sur lui sa chevelure et s’épand et retombe ;
Elle avance, enchaînée au magique lien :
Aux nourrissons du monstre elle apporte le sien,
Sans pouvoir leur offrir en changeant leur pâture,

Au lieu de son enfant, son cœur pour nourriture.

Ils sucèrent alors ce sang, où se mêlait
A chaque goutte encore âne goutte de lait.
Ils sucèrent longtemps, étendus sur le sable,
Ce sang que leur lenteur rendait inépuisable :
Il en venait toujours, et l’enfant gémissait,
Et cet allaitement jamais ne finissait !
Et la femme à genoux, malgré sa terreur vaine,
Regardait, sans le voir, expirer, veine à veine,
Son enfant bien-aimé, faible, et qui lui tendait
De convulsives mains que la douleur tordait.
Sous ses regards enfin les veines s’épuisèrent ;
Les membres de son fils par degrés se glacèrent,
Et tout leur sang passa dans un sang étranger,
Sans rendre, entre ses bras, le fardeau plus léger !!…
Mais des tigres alors la dévorante haleine
Aspira cette chair frêle et formée à peine ;
Et la mère attendit, de débris en débris,
Que leur faim sépulcrale eût inhumé son fils.


VII.


Statue au front brûlant que l’enfer supplicie,
Un damné, dont la chair en or s’était durcie,
M’apparut ; mais cet or souffrait, versait des pleurs ;
De la chair primitive il gardait les douleurs.
Trois bûchers du coupable illuminaient la face :
Son corps liquéfié dans sa riche surface
S’agitait, s’agitait, à leur rouge lueur,

Sous les sillons ardents de l’horrible sueur.
Et, d’un œil égaré, l’éclatante victime
Suivait ces gouttes d’or qui pleuvaient dans l’abîme ;
Et depuis trois mille ans pressait son piédestal,
Sans voir diminuer ses membres de métal.
Effrayé de ses maux autant que du prodige,
« — Quel crime à ce tourment t’a condamné ? lui dis-je :
« Réponds comme si Dante en ce lieu te parlait ! —
Et sous l’or bouillonnant dont son corps ruisselait,
Le damné répondit : — « Mon crime fut sordide ;
« De mon éternité la torture splendide
« En est le juste emblème… Un juif magicien,
« N’approchant pas d’un Dieu qui n’était pas le sien,
« Eut besoin, pour son art, de l’hostie adorée
« Où s’enferme le Christ, quand elle est consacrée :
« Moi, je servais Jésus, et j’offris, pour de l’or,
« De vendre à l’étranger le mystique trésor.
« Comme pour me nourrir de ce pain redoutable,
« J’allai m’agenouiller à la très-sainte table ;
« Et, dérobé par moi, le radieux froment
« Passa du tabernacle aux mains du nécromant.
« Puis, sans me souvenir de la main qui châtie,
« J’enfermai sous clef l’or dont il paya l’hostie.

« Mauvaise heure !… Deux jours après ma trahison,
« Je vis le feu du ciel tomber sur ma maison ;
« J’accourus espérant retrouver dans la poudre,
« L’or maudit à travers ces débris de la foudre,
« Il reluisait auprès d’un berceau sillonné :
« Le tonnerre en tombant s’en était détourné,
« Il n’avait consumé que mon fils….. En silence
« Je mis tous mes ducats, au fond d’une balance,

« Aucun poids n’y manquait ;… puis mon trésor s’accrut.
« Ma femme, avant d’avoir quitté le deuil, mourut.
« Je fus seul avec l’or, mon aride délice :
« Et je clouai ma vie au roc de l’avarice.
« J’aspirai plus avant dans mon sein ténébreux,
« Mon rêve, mon bonheur, mon paradis fiévreux.
« Que j’avais en pitié l’amour ou l’héroïsme !!
« Muré de toutes parts dans mon âpre égoïsme,
« Cet or devint mon âme, il coula dans mon sang ;
« J’adorai comme un Dieu mon crime éblouissant,
« Et, donné par un juif en retour de l’hostie,
« L’or fut mon seul autel et mon Eucharistie !
« Les hommes près de moi passaient sans un adieu,
« Ils lisaient sur mon front que j’avais vendu Dieu,
« Et, sans me déguiser leur haine involontaire,
« Fuyaient comme un fléau mon bonheur solitaire.
« Mais à ma passion qu’importaient les humains ?
« Mon univers sonnait au creux de mes deux mains.
« Je vécus, je vieillis dans ma joie insensée :
« La démence de l’or empreinte en ma pensée,
« Flétrit mon pâle front, rida mes doigts brûlants,
« Alluma plus de feux sous mes. froids cheveux blancs ;
« Et quand je m’aperçus que ma fin était proche,
« Vers un caveau lointain creusé sous une roche,
« Pour laisser du trésor mon cadavre héritier,
« Je me traînai, la nuit, l’emportant tout entier.
« Je sentis, volupté que l’enfer a punie,
« Palpiter l’avarice au fond de l’agonie :
« Sur l’or, en se fermant, mon œil se reposa,
« Au lieu de Crucifix ma lèvre le baisa ;
« Retrouvant pour aimer toute mon énergie,
« Contre mon sein souffrant j’en pressai l’effigie,

« Et des mes doigts crispés l’amoureuse fureur
« Imprima, dans la mort, ce signe sur mon cœur. »


VIII.


Tout près de ce supplice, une femme inconnue
Était assise, grande et belle et demi-nue.
J’en fus épouvanté… C’était l’âme du mal,
Visible en son horreur sur un front idéal !
Une femme effrayante autant qu’elle était belle ;
L’Euménide des Grecs sous le pinceau d’Apelle :
D’un contraste inouï le magique tableau ;
Un démon animant la Vénus de Milo,
Pour donner à ce marbre une flammé funeste,
Pour réfléchir l’enfer dans ce miroir céleste ;
Pour créer aux regards, durant l’éternité,
Magnifique et terrible, un spectre de beauté !

Cette femme toujours contemplait son visage ;
La lave d’un volcan lui jetait son image.
Sept démons amoureux l’aidaient à se parer,
Et plus que la servir, ils semblaient l’adorer.
Trois gnomes, à genoux, déployaient sa tunique
Faite d’un lin très-pur et d’un travail unique ;
Et trois autres, debout, ouvraient l’immense écrin,
Dont l’éclat va passer sur son front souverain.
Et partout des fils d’or, prêts à nouer en gerbe
La perle opalisée à sa tête superbe ;
Et des flots de saphirs, resplendissants trésors,
Qui verront leur lumière inonder son beau corps ;
Et d’élégantes fleurs autour d’elle jetées ;

Et des voiles tissus par des mains enchantées ;
Et ses doigts dédaigneux, au gré de son désir,
Parmi tous ces atours n’ont enfin qu’à choisir.

Mais à peine, attachant la gaze virginale,
Elle ose commencer la toilette infernale,
Que ces voiles trompeurs dans des philtres baignés,
Ravivent tous les feux dont ils sont imprégnés.
Chaque fleur dont sa tête adopte la parure,
Prend racine à son front, comme sa chevelure,
Y brûle ; et les joyaux plus douloureux encor,
Enchâssés dans ses chairs comme ils le sont dans l’or,
D’un venin renaissant, d’une flamme sans terme,
Consument la.prison où leur éclat s’enferme.
Et sa robe ressemble aux tissus odieux
Qu’Hercule ne put fuir qu’en montant chez les Dieux.
En vain, changeant d’atours, sous ses mains transparentes
Elle espère essayer des fleurs moins dévorantes. :
On la voit arracher les grands voiles de lin
Qui vivent avec elle, attachés à son sein,
Comme s’attache au fruit la robe veloutée
Sur la pêche au doux miel, par l’automne jetée.
On la voit arracher les larges diamants
Qui sur ses bras d’albâtre incrustent les tourments ;
Et changeant de joyaux, sans changer de torture,
Accomplir son enfer de parure en parure.
Mais de son corps si beau le contour ravissant
Ne souffre pas l’affront d’une tache de sang :
La blessure profonde, à l’instant refermée,
Laisse aux lys de son sein leur blancheur parfumée,
Et ce n’est qu’en dedans que l’orgueilleuse chair
Sent chacun des saphirs brûler comme un cancer.

Rien n’altère, aux regards, sa beauté surhumaine ;
Et l’infernale femme au grand sourcil d’ébène,
Fière, et foulant aux pieds le supplice dompté,
De son profil vainqueur sauve la majesté.


IX.


Un réprouvé hurlait, debout près d’une pierre ;
Ses yeux, toujours ouverts, n’avaient pas de paupière.
Nul démon avec lui n’eût changé de douleur :
Son seul supplice était de regarder son cœur.
Il l’avait pris souffrant au fond de sa poitrine,
Et placé sur ce roc qu’une torche illumine.
Tout l’enfer le voyait…… Berceau des maux subis,
Dans ce cœur rouge et dur ainsi qu’un gros rubis,
Un feu vif dessinait des formés animées,
D’étranges visions sans cesse transformées ;
Et quelquefois aussi dans ce tableau changeant,
Des cheveux blancs flottaient comme des fils d’argent.
Le réprouvé suivait, sous la chair transparente,
Les contours colorés de l’étincelle errante ;
Et son regard voyait s’y dérouler toujours
L’horrible canevas du drame de ses jours.
Rien n’était oublié !!… Libre de tout nuage,
Il peut juger l’objet aux lueurs de l’image :
Dans ce tableau fidèle et terrible, il peut voir,
Durant l’éternité, ses crimes se mouvoir.
Il peut les voir, d’abord à l’état de pensée,
Dans l’ombre funéraire autour d’eux amassée
Mûrir leur germe noir, et puis éclore au jour,
Couvés, sous ses fureurs, comme un œuf de vautour.

Les grincements de dents succèdent au blasphème,
Il consume sa haine à s’abhorrer lui-même ;
Et, comme enveloppé dans un linceul de sang,
Jamais de ce miroir son spectre n’est absent.
A chaque changement que le tableau signale,
En aiguillons cuisants, l’étincelle infernale
Pénètre dans ses yeux qui, partout sillonnés,
Tremblent, dans leur orbite, à demi calcinés.
Si le feu trop subtil quelquefois les dévore,
Ils renaissent bientôt pour regarder encore.
Si son front, dans l’horreur d’une convulsion,
Se rejette en arrière et fuit la vision,
Un souffle faible et lent murmure… — Parricide ! —
Une main apparaît dans l’obscurité vide,
Une main de vieillard, une main sans couleur
Et dont lui-même un jour augmenta la pâleur !
Elle descend sur lui, flétrie et décharnée ;
Saisit par les cheveux sa tête condamnée,
Courbé le criminel écumant et hagard,
Et sur son châtiment ramène son regard.


X.


D’un autre réprouvé dans l’ombre je m’approche.
Ses deux pieds joints étaient enchaînés sur la roche ;
Il cherchait à grandir sa taille, et se dressant,
Se détachant du tronc d’un effort plus puissant,
La tête monta blême ; et sans cesser de vivre
Le tronc, d’un vol plus lourd, s’efforça de la suivre,
Il s’éloigna des pieds restés seuls dans leurs fers.
Et lorsqu’ayant touché le cintre des enfe

rs,
La tête avec orgueil baissa son regard fauve,
Elle aperçut de loin venir un vautour chauve,
Un vautour gigantesque, au vol silencieux,.
Qui se percha sur elle et lui rongea les yeux :
Tandis qu’en rugissant une panthère ailée
Mordait le tronc informe, à la chair maculée ;
Et que d’un scorpion les dards multipliés,
S’agitaient sur la roche et perçaient les deux pieds.
Tel est puni l’orgueil.


XI.


De ce triple spectacle
Je m’efforçais en vain d’oublier le miracle,
Quand je vis, sous un mont qui croulait en débris,
Deux grands taureaux, pareils à ceux de Phalaris,
Lutter… Leurs pieds d’airain sur les rocs s’affermissent :
Dans leurs flancs enchaînés deux réprouvés gémissent,
Deux réprouvés captifs, à ce tourment soumis,
Parce que sur la terre ils furent ennemis :
Se maudissant encor d’une voix pervertie,
Quand, sur leur lit de mort, on leur porta l’hostie.
Ils avaient enfermé la haine dans leur sein ;
Et la haine, changée en deux taureaux d’airain,
Durant l’éternité prolongeant leurs batailles,
Comme un fruit maintenant les porte en ses entrailles.
Oh ! combien ils voudraient, dans ses horribles flancs,
Du combat escarpé refréner les élans ;
Et se donner, sortis de ce bronze en démence,
A l’autel des enfers le baiser de clémence !
Sous leurs efforts unis, qu’ils voudraient tous les deux,

Des deux airains rivaux briser lés fronts ? hideux,
Et frères d’amitié, recommençant la vie,
A Castor et Pollux eux-mêmes faire envie !
Mais la haine toujours les traîne en ses combats,
Elle s’est faite bronze et ne les entend pas.
Les monstres plus ardents, mugissante tempête,
Avec un bruit de foudre, entrechoquent leur tête ;
Comme au sein de la nuit, lançant un double éclair,
Deux bombes, en tonnant, s’entrechoquent dans l’air :
L’abîme s’épouvante au bruit de ce supplice ;
Mais nul toréador ne descend dans la lice.
Nul Espagnol ne vient, d’un pas majestueux,
Jeter la vanderille au couple impétueux.
Nul n’ose des captifs tenter la délivrance ;
Et le combat parcourt son’ cercle de souffrance :
Et l’égale fureur des taureaux haletants
N’admet pas de victoire entre les combattants ;
Quelquefois, l’œil éteint, les cornes enlacées,
Et laissant sous le choc leurs forces terrassées ;
Tous deux, de roc en roc, dans des gouffres profonds,
Avalanches de fer, roulent du haut des monts.
Leur chute n’a pour eux que de vaines blessures
Leurs captifs labourés de noires meurtrissures,
Souffrent seuls de la lutte, et brisés et fumants ;
Du choc qui recommence ils ont seuls les tourments ;
Et voient jaillir sans cesse une large étincelle,
De cet airain blessé, par où leur sang ruisselle.


XII.


Et plus loin un damné, sur un pont de l’enfer,

Se dressait tout semblable au Neptune de fer
Qui fait jaillir,au loin, sous de sertes arcades,
Les fêtes de Versaille en brillantes cascades.
Mais, au lieu de leur onde au prisme éblouissant,
De ses cheveux tordus sort un fleuve de sang :
Le sang humain, ce sang gui jamais ne s’essuie,
S’épanche de ses doigts comme une tiède pluie.
Ses pieds, en se posant, creusent dans le rocher
Des citernes de sang qu’on ne peut plus sécher ;
Et lui seul, expiant quelque monstrueux crime,
Alimente de sang les sources de l’abîme.
Son front de réprouvé domine sans effroi
Tout ce rouge océan, dont seul il est le roi.
Chaque jour, sur le roc, un noir démon lui mène,
Pour la décapiter, une victime humaine.
Il la voit s’avancer d’un pas silencieux ;
La volupté du sang s’allume dans ses yeux,
Dans ses yeux verts dardant, sous leur fauve paupière,
Ce dur regard, qu’au tigre empruntait Robespierre.
Et quand le fer a lui sur le meurtre promis,
Aux éclairs de la hache il reconnaît son fils !!
Son fils, son seul enfant, tête innocente et blonde,
Seul être que son cœur eût aimé dans le monde.
Il s’écrie : « O fureur !!! de mon œuvre jaloux,
« Quand j’use le billot sous le nombre des coups,
« N’est-il qu’une victime à tout démon commune ?
« Chacun conduit la sienne.et je n’en trouve qu’une,
« Mon fils toujours… toujours mon fils… pour m’occuper
« Les neuf enfers n’ont-ils que sa tête à couper !!!
« N’importe, accomplissons mon effroyable tâche ;
« Le poids de mes forfaits fera tomber la-hache. »
Et le fils, chaque jour, vient au même signal,

Pour apporter sa tête au billot infernal :
Victime désolée, et que l’arrêt suprême
Fait sans cesse nouvelle et sans cesse la même !


XIII.


Plus loin, sous un lilas tout en fleurs, deux amants
Dorment entrelacés au bord des flots dormants.
Des rameaux abaissés leur front blanc se couronne,
Et d’un calme éternel l’enfer les environne.
Et leur sommeil ressemble à celui du chasseur
Que la lune en fuyant contemple avec douceur,
Tandis qu’un jeune sylphe, écartant le feuillage,
Ouvre aux baisers de l’astre un lumineux passage.
Silence…….. Le regard suit avec volupté
Les ondulations de leur corps velouté ;
Glisse sur ce beau couple, et, plein d’amour, adore
Cette rêveuse nuit qui ne craint plus l’aurore.
Et, d’un bras souple et pur, la femme sur son cœur
Du front de son amant enchaîne la langueur ;
Et de ses cheveux blonds, humides de caresses,
Humides dé parfums, les ondoyantes tresses
Éclairent doucement de leur long reflet d’or,
L’ombre du grand lilas qui sur leur sommeil dort.
C’est toujours, autour d’eux, la même solitude
Où la mort les surprit dans leur molle attitude ;
Toujours la même nuit ; mais le rêve est changé.
De leur crime pesant leur sommeil est chargé :
Ils dorment leur supplice, et souvent il leur semble
Qu’un reptile verdâtre en ses nœuds les rassemble :
De leur col qu’il effleure il descend tortueux,

Ceinture de poisons, aux flancs voluptueux.
Il embrasse, en sifflant, ces deux corps baignés d’ambre,
Ces deux corps enlacés qu’il parcourt membre à membre ;
Et de son dard vengeur blesse chaque contour,
Où son œil allumé voit un baiser d’amour.

Puis, il leur semble encor qu’un nain hideux les place,
Dans les bras l’un de l’autre, aux flancs d’un mont de glace.
Leur cœur sous les frimas cesse de battre, et sent,
Comme un fleuve en hiver, se durcir tout son sang.
Des chaînes de glaçons les pressent, les étreignent ;
Leurs baisers mutuels dans les glaçons s’éteignent.
Le mont s’ouvre ; et vers eux, d’un pas colossal, vient,
Inconnu, gigantesque, antédiluvien,
Un de ces animaux qu’autrefois, plus active,
Nourrissait de ses sucs la terre primitive ;
Et que dans ce vieux roc, de neige couronné,
Quelque grand cataclysme avait emprisonné.
Il se ranime et vient……. Un moment, en silence,
Autour des condamnés sa trompe se balance ;
Puis son genou se plie, et sur le couple amant
Il se couche et s’allonge et s’endort pesamment :
Pareil aux éléphants-bourreaux que l’Inde austère
Enseignait à punir une épouse adultère,
Et qui, sur un doux front tout voilé de rougeur,
Ministres de la loi, posaient un pied vengeur.

Puis, il leur semble encor que tous deux on les couche,
Ainsi que Mazeppa sur son coursier farouche,
Non au lit nuptial, mais sur le dos noueux
De deux alligators l’un de l’autre amoureux.
Une chaîne, travail des forges de l’abîme,

Lie au couple écaillé le beau couple victime. ;
Leur molle chevelure, à travers tes roseaux,
Laisse tous ses parfums dans la fange des eaux.
Ils sillonnent le fleuve, et, le long de ses rives
Ils comptent les transports des noces convulsives.
Ils suivent, sans repos, tous les bonds incessants
Qui tourmentent d’amour les flots intumescents.
Et leurs corps, effleurant l’angle des rocs stériles,
Baignent de sang l’hymen des impurs crocodiles ;
Et quelquefois, traînés dans la savane en fleurs,
D’un élément à l’autre égarent lamas douleurs.

Puis, il leur semble encor que debout, côte à côte,
Leur tête sans cheveux, devant eux, roule et saute :
Ils veulent la reprendre et tromper son effort,
Mais la tête de l’un au cœur de l’autre mord ;
Elle en boit tout le sang et sur ce cœur s’acharne,
Comme Ugolin après l’ennemi qu’il décharne ;
Retrouvant et rongeant, dans ce sein de damné,
Les germes d’un amour dont leur enfer est né :
Pâture de la mort entre leurs dents vivantes.
Et ce drame d’horreur que leur long rêve invente,
Ne se meut qu’en leur âme ; et toujours les amants
Dorment entrelacés au bord des flots dormants, ;
Des rameaux abaissés leur front blanc se couronne,
Et d’un calme éternel l’enfer les environne.

*


Des treize visions le cercle est parcouru.
Un des points de l’enfer ainsi m’est apparu,
Et j’ai heurté longtemps, dans ma course effarée,

Contre ses rocs de feu ma lyre torturée.
Muse, reposons-nous…. Peuples des lacs fumants,
Vous m’appelez en vain vers d’humides tourments !
Tu m’appelles en vain, ô toi ! qu’un incendie
Lance du sein profond de sa flamme agrandie,
Entre les bras glacés des fantômes hurlants
Qu’un orage de neige emporte dans ses flancs.

Tel, quand Moscou levant sa torche indépendante,
Se faisait, pour sa mort, une chapelle ardente,
Un Géant, qu’ombrageaient cent drapeaux frémissants,
Dans le cercle embrasé tordait.ses bras puissants.
Il explore en fureur le réseau de murailles,
Où son aigle, surpris dans les brûlantes mailles,
Interrompait ce vol dont l’arc universel
S’appuyant sur Cadix, penchait vers Archangel.
Il a vu contre lui s’allumer sa conquête.
Tout labouré de feux, de sa base à son faîte,
Il lutte ; et le Kremlin, du sol déraciné,
Tombe, heurté par lui, sur Moscou calciné.
Mais ce combat éteint, un autre le remplace ;
La mer de feux le jette à l’ouragan de glace.
La lutte recommence, et le colosse altier,
Le colosse invaincu se levant tout entier,
Plus haut que le nuage a redressé sa tête :
Ses iras, pour l’étouffer, s’ouvrent à la.tempête.
Il ne croit pas encor, en le sondant à fond,
Pour l’engloutir armé l’hiver assez profond ;
Et dans cette nature aux glaces asservie,
Son sein respire encor la gloire, air de sa vie.
Vain espoir qu’entretient le portrait d’un enfant !!
Sa cuirasse de fer sous les frimas se fend.


Que lui sert d’écraser le Russe qui l’assiège !
Chaque champ de triomphe est un tombeau de neige ;
Et dans ces longues nuits dont se voile son sort,
Le sommeil, comme à Sparte, est frère de la mort.
Et la faim, spectre Même, en pleurs dans l’ombre noire,
Ronge les chevaux morts qu’attelait la victoire.
Devant ses yeux lassés, dévorants horizons,
Vous déroulez sans fin vos steppes de glaçons !
Fleuves, que le Géant traverse sous l’armure,
Vous tressez de glaçons sa noire chevelure !
Son pied, fumant encor, sur le sol se roidit.
Au chaos de frimas dont le cercle grandit,
Il jette, en s’enfuyant, son trophée en ruine ;
La croix du grand Ivan tombe de sa poitrine ;
Et de ses doigts crispés roule sur le chemin,
Le globe impérial mal rivé dans sa main.
O chute d’un héros ! fatidique naufrage !
L’âme de l’avenir gémit dans cet orage.
A force d’augmenter son poids de demi-dieu,
Du char de la victoire il a rompu l’essieu ;
Et, comme cette neige au vent glacé du pôle,
Le monde qu’il créait en poussière s’envole.
Lancé par le destin, plus haut que tous les rois,
Il écrase son trône en tombant du pavois !!!
Bientôt l’exil, la mort… immesurable perte !
Qu’un seul homme de moins rend la gloire déserte !