L’Ennemie intime/1/6

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Édition de l’Illustration (p. 23-28).


VI

Elle était plus calme quand elle sortit, à l’heure où les cloches tintaient sous le ciel blanc, les cloches de vêpres, tristes et lentes.

Elle s’engagea dans le lacis de ruelles qui dévalent vers la rivière comme des torrents desséchés. Lasses d’avoir porté quatre siècles, les maisons défaillent en avant ou de côté, et leurs toits, mal soutenus par les antiques charpentes, ondulent ou se bossellent. Au coin des portes rehaussées de gros clous, il y a des bornes pour monter à cheval, des anneaux de fer pour planter les torches. Sur les frontons triangulaires de la Renaissance, au sommet des arcs gothiques, des écussons, martelés pendant la Révolution, montrent des armoiries, des devises, des dates presque effacées. Les croisées à meneaux se déjettent, la rouille dévore les ferronneries. Ici et là, flottent des linges, verdissent des basilics en pots et des liserons grimpant à des ficelles. Sous leur chapeau de pierre noire, les lucarnes boivent le soleil ou s’inclinent dangereusement vers l’ombre. Pas une créature vivante, hormis les chats silencieux qui disparaissent soudain, avalés par les soupiraux des caves.

Rue de l’Épi, Geneviève trouva la maison qu’elle cherchait, vieille bâtisse à un seul étage sous combles. Une échelle, accédant au grenier béant, obstruait l’entrée. Tout autour, il y avait des brindilles de foin, et le vent orageux qui soufflait par intervalles éparpillait leur poussière et leur odeur de prairie.

Une voix étrange clama, en nasillant à travers les murs.

« Veuillez écouter Kiss Me, fox-trot, par Willy Hauser… »

La musique chevrota, dans le silence appesanti. Un chant se mêlait aux cuivres et Aux clarinettes. Inhumain et monstrueux, il clamait des mots déformés par la transmission.

Geneviève se baissa pour passer sous l’échelle et pénétra dans une cour minuscule, encombrée de détritus. À sa gauche, dans une espèce d’antre qui odorait la futaille et l’ammoniaque, s’enroulait un escalier à vis, pareil à celui qui tourne dans le clair-obscur du laboratoire où rêve le Philosophe de Rembrandt.

Quelqu’un cria :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— C’est bien ici chez Mme Aubette ?

— Au premier… Pouvez monter…

La musique, haletante et saccadée, descendait à la rencontre de Geneviève. Sur le palier, elle reçut l’éclat du jazz en coup de poing. Un cordon de sonnette pendait près d’une porte. Geneviève fit tinter la clochette, petite fée perdue dans la danse des esprits mécaniques. Fax-trot, chansons américaines, tout s’évanouit.

— C’est toi, Geneviève !

Une septuagénaire ratatinée, tout en os, rides, en lainages noirs, avec un bonnet de dentelle sur des cheveux gris, ouvre la porte.

— Je te croyais partie. Je me disais : elle ne viendra pas.

— Je pars demain cousine, et j’ai voulu vous embrasser et voir votre nouveau logement.

— Entre donc. Je suis seule. Alors, je m’amuse un peu avec ma T. S. F.

— Vous avez la T. S. F., cousine ?

— Oui, j’ai acheté l’appareil à tempérament. On fait des folies à tout âge, mais c’était une occasion… Tu vois, mon logement n’est pas grand. Pourtant, je suis heureuse de l’avoir, parce que la maison m’appartient, et que cela me fait l’économie d’un loyer. Je ne pouvais plus rester dans mon immense baraque de la rue de la République, l’entretenir, nourrir une bonne. J’ai vendu. Je suis venue ici, où un logement se trouvait libre. Comme ça, je suis sûre d’avoir un toit et du pain… Tous les petits rentiers ruinés n’en peuvent pas dire autant… Crois-tu que les Russes nous paieront ?… Tu ne crois pas ?… C’est que j’ai des fonds russes. Ton père en a aussi… Mais lui, il peut perdre sans risquer de mourir de faim.

Geneviève reconnut certains meubles qu’elle avait vus autrefois dans la maison où Mlle Aubette tenait dignement son rang de bourgeoise presque riche. Les plus beaux étaient partis, raflés par les antiquaires. Les autres, entassés, composaient ce chaos qui entoure les vieillards trop faibles pour le travail du ménage, quand leurs yeux fatigués ne distinguent plus les taches sur les étoffes et les flocons de poussière sous les lits. Un guéridon ovale supportait des boîtes, des vases, un bouquet artificiel, et, parmi ces pauvres choses qu’un brocanteur eût dédaignées, l’appareil de T. S. F. tout neuf.

— Comment vivez-vous ? Êtes-vous servie ? demanda Geneviève attendrie.

— La femme du tonnelier lave mon linge. Pour le reste, j’y suffis encore. Ma cuisine est simple : du café au lait, un œuf, une compote, et, le soir, une bonne bouillie de maïs. Je me couche tôt. L’hiver, j’ai mon chauffe-pieds. Je ne sors guère que pour aller à l’église… Ah ! je me donnerai un peu plus de bien-être quand j’aurai payé mon appareil… Tu sais, le matin et le soir, la Tour Eiffel nous sonne l’heure. Pendant le carême, on entendra les eermops de Notre-Dame de Paris…

Les mains ridées effleuraient le cadran avec une tendresse prudente. Un chant d’orgue fit vibrer les carreaux des fenêtres, mais un affreux sifflement dispersa l’onde angélique.

— Ton père devrait acheter un appareil, lui qui n’a pas besoin de compter les sous. Dis-le-lui, parce que, moi, je n’irai pas le lui dire. Il m’a trop mal reçue. Sous le bourgeois, on sent le maçon, l’homme qui vient de bas… Et moi, qui suis la fille d’une Dupuy-Lapauze…

La vieille demoiselle expliqua longuement d’obscurs griefs.

— Et Raymond ? Tu le vois souvent !… Non ?… Élodie Poire — tu sais, la vieille Élodie qui tenait une petite école — a un neveu à Paris qui lui a dit que Raymond faisait du journalisme… Un métier de vaurien !… Et qu’il était pour les bolchevistes, ces canailles qui nous ont ruinés…

— Ne croyez pas tous ces ragots, cousine.

Mlle Aubette passait d’un sujet à un autre, sans attendre la réponse, et revenait toujours à son idée fixe.

— Anthime a une gouvernante, maintenant !… Je l’ai su par la nièce du tonnelier qui travaille dans une maison où ta bossue travaille aussi. Elle est convenable, cette demoiselle !… Tu la tiens des religieuses de Figeac !… C’est une garantie… Il y a des gens qui te blâment parce que tu ne prends pas ton père avec toi. De quoi se mêlent-ils ! Anthime est seul. Et moi donc ! Et personne ne me plaint !… Anthime n’a qu’à mettre la T. S. F. chez lui, Il aura de la distraction… 4 heures. On peut entendre Barcelone… Tu t’en vas ? Pourquoi t’en vas-tu ?

Geneviève s’excusa de partir si vite, mais, avant de quitter sa cousine, elle lui demanda, comme une marque d’amitié, la permission de lui offrir l’appareil. Désormais, elle paierait les mensualités. Et elle laissa Mlle Aubette, pâle de joie, cherchant, de ses vieux doigts qui tremblaient, l’indice de Barcelone.


La rivière qui traverse Villefarge fait un coude, et les collines de la rive droite, où le faubourg ouvrier masse des maisons neuves autour de la papeterie et de la fabrique de tabac, semblent rejoindre les collines de la rive gauche qui dominent la vieille ville. Au bout du quai Président-Wilson, un square, pompeusement appelé Jardin public, s’entoure de platanes taillés en candélabres. Il y a là des bancs, un kiosque, la statue d’un explorateur mort en Afrique. Plus loin, à quinze cents mètres, sur la route qui longe la rivière, parmi des vignes et des bois, on trouve des maisons de plaisance assez prétentieuses. Celle de Mme Lacoste a la forme d’un chalet normand. Au-dessus de la porte, un motif en mosaïque inscrit le nom Bon-Accueil 6$ la date : 1897. Une allée sablée, bordée de rosiers à haute tige, conduit de la grille au perron. Au dehors comme au dedans, tout dit la solide richesse bourgeoise, un sens du confort bien rare, dans le pays, et le plus naïf mauvais goût. Le salon Lacoste — l’unique salon de Villefarge où l’on ose parler d’autre chose que de petits intérêts matériels et des menus incidents de la politique locale — est depuis trente ans, pour la petite ville, un objet de trouble et de fierté. On le vante aux nouveaux venus. On y apprend ce qu’il faut avoir lu, ce qu’il convient d’admirer, ce qui est « formidable » ou « infâme ». Et l’on se fait ainsi, à bon marché, sans fatigue, des opinions artistiques et littéraires. Des hommes célèbres y doivent venir qui ne sont pas encore venus, mais qui viendront. Mme Lacoste en est sûre. En attendant mieux, elle patronne les littérateurs et les artistes du cru que son fils Gérard méprise, lui qui se pique de goûts « avancés ». À côté des vieux habitués du salon — le président Lanthenas, qui a pris sa retraite dans sa ville natale, le Dr Bausset et la riche Mme Rigaud qui possède des caves à fromage et de grands troupeaux sur le Larzao — en rencontre à « Bon-Accueil » des curés archéologues, des félibres, un fonctionnaire de l’enregistrement auteur d’un volume de poésies légères publié à ses frais, à Cahors. Mme Lacoste n’est pas sans ridicules, et cependant elle représente, à Villefarge, un élément intellectuel, ferment d’une pâte sociale si épaisse que les seules passions politiques peuvent la soulever. Elle est à sa manière une animatrice, abonnée aux grandes revues et possédant un magnifique album d’autographes, car elle a la manie d’écrire aux gens illustres en implorant quelques lignes de leur main. Son fils Gérard a composé un roman et obtenu un prix de cinq cent» francs fondé par un éditeur obscur qui cherchait des manuscrits à bon compte et des commanditaires. L’éditeur a fait faillite avant de publier le roman et Gérard n’a jamais touché l’argent du prix. Néanmoins, tout Villefarge croit fermement que « le fils Lacoste est très connu à Paris et qu’il gagne gros dans la littérature ». C’est un phénomène récent. La province, éblouie par la publicité et le bluff des gros tirages, commence à regarder la littérature comme un métier facile, pas fatigant et qui « rapporte ».


Depuis la dernière visite de Geneviève, le salon Lacoste s’était enrichi d’éléments nouveaux. Là comme partout, la jeunesse prétendait évincer les ancêtres. Chaque dimanche, les automobiles amenaient des joueurs de tennis, d’élégantes jeunes femmes qui n’avaient plus rien du type légendaire de la provinciale, et des étrangers qui avaient acheté, lors de la baisse du franc, des châteaux historiques à des hobereaux ruinés. On avait même vu, pour la première fois, dans une maison de Villefarge, un juif roumain et des Américaines !… Ces intrus scandalisaient les bourgeois du « vieux clan ». Geneviève, en entrant, aperçut des figures inconnues. Mme Lacoste se saisit d’elle et la présenta, comme la merveille du monde, à la génération cadette. Tout haut, elle vanta la beauté de sa chère petite amie et le génie de Lucien Alquier. La génération cadette resta froide. Mme Lacoste avait-elle humilié des vanités secrètes ? Elle ne s’en doutait pas. Grande, grosse, virile, avec des yeux rieurs et une figure d’ogresse, elle s’agitait perpétuellement. Naguère, des bandeaux gris adoucissaient son visage durci par la cinquantaine. À présent, ses cheveux étaient coupés court, si court que Mme Lacoste, de profil, semblait une condamnée prête pour la guillotine et, de face, un vieux prélat qui eût été militaire dans sa jeunesse.

Lee fidèles, les habitués, pleins de méfiance contre la jeunesse insolente et les « rastas » — tout ce qui n’était pas français était « rasta » — formaient un groupe. C’étaient les Lanthenas et leurs filles trentenaires, filles à marier, ancien style, vertueuses, timides, et tristes avec un peu d’aigreur. C’était Mme Rigaud, coiffée d’un chapeau tourtière sur son gros chignon blanc. C’était le cher Dr Bausset, le plus ancien ami de Geneviève, front soucieux, barbichette grise, jaquette élimée et ruban rouge. C’était une antique dame qui mâchonnait un dentier et, enfin, une demi-douzaine de femmes sans couleur ni saveur, corsetées, cérémonieuses, interchangeables, que leurs maris avaient déposées chez Mme Lacoste comme on met des colis en consigne, et qu’ils reprendraient vers 5 heures et demie, l’heure du porto.

Le joli Gérard vint baiser la main de Geneviève. Son veston cintré dessinait sa taille, au-dessous d’un renflement pectoral. Ses ongles étaient vernis. Il répandait un parfum suave. Mauvais genre, disaient les hommes. Les femmes le trouvaient charmant.

— Vous repartez demain, dit-il à Geneviève. Comme je vous envie ! Regardez cette galerie de momies, les trois vierges Lanthenas, le médecin, la fromagère…

— Je les vois, mais je vois aussi des figures nouvelles et charmantes.

— Les belles du dimanche ? Hélas ! L’auto les apporte et les remporte, tandis qu’on voit les laides toute la semaine.

Comme il ne s’intéressait vraiment qu’à lui-même, il entreprit de raconter ses travaux, le roman qu’il préparait, selon la recette la plus récente, et qu’il voulait proposer pour le prix Goncourt. Lucien Alquier, qui connaissait tout Paris, devait avoir des amis parmi les « Dix », et peut-être…

— Non. Lucien ne connaît particulièrement aucun des « Dix », affirma Geneviève, qui savait le dédain de son mari pour les écrivaillons.

Derrière le canapé où elle était assise, le Dr Bausset causait avec Mme Rigaud. Soudain, Geneviève se tourna, le coude appuyé au dossier doré du meuble :

— Vous parlez de la Sarrasine, dit-elle au médecin. Y a-t-il longtemps que vous avez vu Bertrand de l’Espitalet ?

— Assez longtemps, répondit M. Bausset.

Gérard eut un sourire de commisération affectueuse :

— Bertrand ?… Quelle bonne brute !…

Il se leva.

— Je vous quitte, ma petite Ginette. Je vous laisse à vos amis. Là-bas, ces filles en fleurs me réclament. Je vais m’asseoir à leur ombre.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Mme Rigaud.

— Je n’ai pas très bien compris, fit Bausset. Gérard est bien gentil, mais il n’est pas simple.

— C’est un petit serin, déclara sans hésiter la grosse dame. Paris l’a gâté. Il parle rébus et il écrit de même. Voilà un jeune homme moderne ! C’est comme les écervelées qui l’admirent… Quelle tenue, quel langage !… Ah ! mon pauvre Bausset, il n’y a plus de province et plus de provinciales. Je le déplore. La province, c’était la France, la vraie, tandis que Paris, c’est Paris.

— La guerre à tout désaxé, même dans nos petites villes. Chacun cherche son équilibre sur un plan nouveau. C’est la rançon du progrès.

— Vous croyez au progrès ?

Le docteur n’eut pas le temps de répliquer. Mme Lacoste, bergère intrépide, poussait son troupeau dispersé vers la salle à manger. Les joueurs de tennis occupaient déjà, aux meilleures places, et se servaient eux-mèmes, sans attendre la maîtresse de la maison. Mme Rigaud entraîna Geneviève, en continuant de vitupérer contre le désordre, l’immoralité, l’impiété, l’influence pernicieuse des voyages, des journaux, des livres et des catalogues de grands magasins.

À chaque instant, une voiture stoppait devant la grille, et bientôt l’on voyait paraître quelque monsieur mûr, le teint coloré par le vent de la course, qui saluait Mme Lacoste et gagnait en hâte le fumoir.


Ces hommes de quarante à cinquante ans, cœur, cerveau et moelle de la petite ville, ne se souciaient pas plus d’élégance que de littérature. Us représentaient, avec un esprit tout moderne, ce que la province contient de permanent. Jeunes, certains avaient pris parti contre leurs pères. Maintenant, ils continuaient leurs pères, et leurs fils, qui prenaient parti contre eux, les continueraient. Ces anciens combattante recevaient, sans S’émouvoir, le choc d’une jeunesse ignorante et présomptueuse qui se heurtait à leur force tranquille. Ils étaient ceux qui possèdent et qui commandent. Gens trapus, au poil noir, à la nuque taurine, violents sous un air de placidité, sachant vouloir et vouloir longtemps la même chose, Gérard Lacoste les appelait « les bougnats ». Eux, méprisaient ce vermisseau corrompu. Ils venaient à Bon-Accueil, un peu pour Mme Lacoste, un peu pour leurs femmes, un peu pour l’excellent porto, et beaucoup pour s’y retrouver, comme au café, et parler d’affaires et de politique. Il y avait, dans chacun de ces Gaulois mâtinés de Romain, formés séculairement par la culture latine, les éléments d’un juriste, d’un orateur et d’un tribun. Presque tous avaient rêvé de détenir une part de la puissance publique, d’être maire, conseiller général, député, sénateur, ministre. Ils faisaient les élections, comme leurs fils faisaient du sport, avec une passion rageuse, quelquefois désintéressée, mais superbement ignorante du fair play, et ils étaient, pour leurs élus, des clients dévoués, exigeants et redoutable.

En entendant, par bribes, leurs discussions, dont l’écho venu du fumoir couvrait les rires et les bavardages des femmes, Geneviève songea aux espoirs déçus de son père. Capdenat, sorti du peuplé et dédaignant le peuple parce qu’il l’avait dépassé, n’était inférieur à ces bourgeois que par les manières et par la culture. Lui aussi avait désire, ardemment désiré, devenir un grand homme, c’est-à-dire un politicien. Et il n’était plus qu’un pauvre homme, impotent, délaissé, empoisonné de rancunes, réduit à tyranniser misérablement sa fille et sa bonne.

Elle oublia le récent affront, les clefs de la maison remises devant elle, et non par elle, à Mlle Vipreux. La colère n’habitait pas longtemps son âme tendre, et l’idée de la souffrance d’autrui la désarmait.

Ses adieux faits à Mme Lacoste, elle voulut partir inaperçue, mais, dans le vestibule, elle trouva le Dr Bausset.