L’Ennemie intime/2/8

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Édition de l’Illustration (p. 51-54).


VIII

C’était un bureau de poste, dans un quartier populaire, un de ces bureaux où les encriers sont boueux, les affiches sales, les commis indifférents par habitude à la puanteur de l’air surchauffé.

L’employé de la poste restante ne regarda même pas la jeune femme en manteau sombre qui se penchait vers le guichet et parlait d’une voix presque indistincte. Il cessa de griffonner sur un registre et compulsa les enveloppes rangées, par ordre alphabétique, dans les casiers de bois noirci.

— Rien.

— Vous êtes sûr ?

— Rien.

Depuis un mois, elle venait ainsi, tous les cinq ou six jours, à ce même bureau, et c’était toujours la même question et la même réponse : « Rien. »

Deux fois au cours de l’été, Bertrand avait traversé Paris en l’absence de Geneviève. Une troisième fois, au début d’octobre — un peu avant la visite de Mlle Vipreux — il était venu à l’improviste. Prévenue trop tard, Geneviève n’avait pu le rejoindre. Elle avait reçu un billet où la fureur de l’homme irrité par trois heures de piétinements et de rage muette, dans une chambre d’hôtel, se concentrait en phrases énigmatiques : « Cette vie est intolérable… J’en suis excédé… Il faudra bien prendre un parti… »

Prendre un parti !… Il y venait enfin, après deux ans d’un pauvre bonheur gâté par la prudence humiliante et les mensonges laborieux. Il était excédé d’une vie intolérable !

« Et moi ? se disait Geneviève. Et moi ? »

Pour l’avoir laissée deux ans entre la confiance et le doute il avait ses raisons, des raisons qu’elle acceptait mais ne comprenait pas. Espérant tout du temps, elle tâchait d’éviter les catastrophes, supportant sa misère secrète, luttant avec ses faibles forces contre celui qui la tenait encore enchaînée. Elle attendait l’heure où Bertrand dirait :« Je n’en puis plus », où son amour et son égoïsme se confondraient dans le besoin physique de la présence, aussi impérieux que la faim et la soif. Qu’il l’aimât pour lui plus que pour elle, elle en était sûre et ne s’en affectait pas. Elle croyait que le cœur masculin est ainsi fait et qu’il y a là une nécessité naturelle. Quand la lassitude d’attendre mêlait un peu d’amertume à sa tendresse et qu’elle avait soudain conscience d’être celle qui donne le plus et reçoit le moins, elle plaidait la cause de Bertrand contre elle-même. Près de lui, elle taisait ses peines et les risques qu’elle avait courus. Elle se faisait petite et légère, pour ne pas l’importuner, pour ne pas peser sur sa vie, et elle ne savait pas que c’était une ruse de son instinct le plus féminin, un désir masqué d’être contredite et de recevoir, spontanément, un don qui eût perdu tout son prix s’il eût été sollicité.

À relire le billet de Bertrand, cette joie première qui avait illuminé brusquement l’avenir devant Geneviève se ternit et se couvrit d’ombres. Prendre un parti. Quel parti ? Elle écrivit à la Sarrasine. Bertrand ne répondit pas. Elle écrivit encore. Aucune lettre ne vint. Elle savait qu’il n’était pas malade puisque Mme de l’Espitalet le voyait assez souvent. Les nouvelles indirectes, venues par la bonne marraine, rassuraient Geneviève et la consternaient. Bertrand se portait bien et vivait sa vie coutumière ! Était-il donc si vindicatif, si peu généreux qu’il fît de cet affreux silence la punition d’une faute involontaire ? Geneviève cessa d’écrire, mais elle ne cessa pas d’aller à la poste et de s’entendre dire :

« Rien. »

Dehors, elle marcha au hasard, étourdie par le choc de la déception, quittant une rue pour une autre rue et tâchant que le rythme régulier de ses pas s’imposât aux forces désordonnées qui s’agitaient en elle. Le sol était cotonneux sous ses pieds. Les formes et les couleurs tremblaient comme à travers une eau remuée. Et, soudain, elle s’aperçut qu’elle pleurait, qu’elle ruisselait de larmes. Ainsi, d’une veine ouverte, indolore, coulent, coulent intarissablement le sang et la vie.

« Je ne veux pas pleurer. Je ne veux pas », se dit-elle, saisie d’une honte enfantine sous le regard détourné des passants. « Je ne peux pas. » Mais le flot doux amer, jailli de sa souffrance, l’aveuglait. Un taxi passa. Elle lui fit signe. Le chauffeur lui demanda où elle voulait aller. Alors, une idée traversa son cerveau, où les pensées couraient à la débandade, et elle jeta une adresse…

Derrière le cimetière du Père-Lachaise, le faubourg a conservé, par places, sa figure d’autrefois, avec de petites rues à gros pavés, bordées de jardinets et de palissades, et des bicoques longues dont le toit montre encore la lucarne à poulie d’un grenier. Le taxi dépose Geneviève devant une maison à deux étages, dont la porte s’ouvre entre une épicerie et un débit de vin. Elle dit au chauffeur :

— Attendez.

Par le corridor encombré de voitures d’enfants et de bicyclettes, elle parvient à une cour où il y a un puits sous un fusain, des planches dressées contre le mur et un cénacle de chats. Au fond, le vitrage d’un atelier. Un nom est peint sur la porte :


CHABARAUD
ébéniste

Pas de sonnette. Geneviève frappe au vitrage.

— Qu’est-ce que c’est ? crie une vieille voix de femme édentée.

— M. Chabaraud est-il chez lui ?

La porte s’ouvre.

— Madame Alquier ! Bonjour, madame Alquier ! Entrez, je vous prie. Le patron va venir. Et vous voilà donc en promenade de notre côté ! Ça va-t-il comme vous voulez, madame Alquier ?

Joues en pomme et chignon en caillou gris, Mme Chabaraud — la « citoyenne Chabaraud » — a un reste de fraîcheur paysanne que cinquante ans de Paris n’ont pu détruire sur son petit visage, autrefois joli. Elle est très propre, fidèle aux jupes rondes et aux corsages tendus sur un corset inflexible, ce qui lui prête un air de dignité plébéienne, périmé comme sa politesse naïve.

L’odeur du bois frais, l’établi, les outils plaisent à Geneviève. Ici, l’on sent quelque chose de sain et de franc, l’esprit même de l’ancien artisanat parisien qui va disparaître dans la servitude anonyme de l’usine. La chambre et la cuisine font suite à l’atelier. Mme Chabaraud introduit Geneviève dans la chambre. Elle lui offre un fauteuil en moquette et s’en va prévenir le « patron » qui est en haut à réparer une porte. On l’entend taper : Pan !… Pan !… Pan !… Et le plafond fendillé, tremblant sous le choc, à chaque coup émiette son plâtre.

Geneviève s’assied le dos à la fenêtre pour qu’on ne voie pas qu’elle a pleuré. Elle contemple les portraits qui décorent les murs : Blanqui, Vallès, Victor Considérant, Louise Michel, découpés dans des journaux, collés sur carton et proprement encadrés. Au-dessus de la commode, Baudin meurt « pour vingt-cinq francs ». Au chevet du lit, en guise d’image pieuse, Jaurès sourit, pacifique et lourd, et le cadre porte un nœud de crêpe.

— Salut, madame.

Le citoyen Chabaraud ressemble à un saint Pierre de campagne, crâne poli, cheveux blancs en copeaux roulés, bons gros sourcils, bon gros nez, et ces yeux bleus du bleu des vieilles fleurs qu’on trouve fanées dans les livres. Sa barbe est si prodigieuse qu’elle le gênerait pour travailler et se prendrait entre la planche et le rabot s’il n’avait la prudence de la rentrer dans son gilet. Il ne la sort tout entière que le dimanche et les jours de manifestation.

Car le bonhomme manifeste encore, comme il travaille encore, à quatre-vingts ans, encadré par ses deux petits-fils. Geneviève connaît la légende de Chabaraud. Lorsque son frère l’a menée chez le « Vieux de la Commune » — il y a cinq ans déjà — pour organiser cette liaison qui le dispense de paraître et de recevoir sa sœur chez lui, il a prévenu Geneviève :

« Tu verras, c’est un type charmant. Un peu baderne, mais charmant. »

Et il lui a dépeint Chabaraud gai comme on ne l’est plus, bonne fourchette et bon pot, colérique et généreux, plein d’histoires, de chansons sentimentales et de blagues pour faire rire les dames sans offenser leur pudeur. Il est l’orgueil des réunions publiques où il siège au bureau, sa barbe d’argent étalée jusqu’à sa ceinture. Il est la joie des banquets où les citoyens réclament sur l’air des Lampions : « Cha-ba-raud !… Cha-ba-raud !… » Alors, il faut l’entendre pousser le Temps des cerises ou la Carmagnole — un coup de poing sur la table imite le son du canon — et déclamer l’Ode au drapeau rouge, par le citoyen Vermersch. Et ses souvenirs des barricades, de la « Nouvelle », de Genève où, après son évasion, il retrouva les proscrits !… Ces histoires ont enchanté deux générations, mais la troisième génération les écoute sans patience, et l’octogénaire éprouve, avec un peu d’aigreur, que le respect s’en va.

— Je voudrais, dit Geneviève, avoir des nouvelles de Raymond. Je voudrais surtout le voir lui-même, pas chez moi, bien entendu, ni chez lui, mais ici, par exemple. Vous y consentiriez, n’est-ce pas ?

— Si ça ne dépendait que de moi, madame Alquier… Mais, si votre frère se cache de vous, c’est qu’il se cache de tout le monde. Il a des motifs pour s’évaporer comme ça, et vous auriez tort de vous en offenser. Étant sa sœur, vous devez connaître son caractère original… Entre nous — excusez, madame Alquier — j’ose vous dire avec franchise qu’il est un peu…

Il se toucha le front.

— … Un peu piqué… Ça vient de sa blessure et ça n’enlève rien à ses bonnes qualités, mais ça le rend difficile à vivre, bougrement difficile ! Doué comme il est, il pourrait se faire une situation…

— Dans la politique ?

— Dans les livres. La politique, c’est autre chose. Raymond n’y réussira jamais. Il est trop cassant. Et puis, permettez-moi cette expression, madame Alquier, votre frère, c’est un de ces révolutionnaires à la mie de pain…

— Chabaraud !… fit la citoyenne, offusquée par l’impolitesse conjugale.

— Mme Alquier me comprend. Raymond est honnête, c’est entendu ; sincère, c’est entendu ; savant, c’est entendu, et victime de la bourgeoisie, mais c’est tout de même un bourgeois. Il ne connaît pas l’ouvrier. Il dit qu’il est prolétaire « intellectuel ». Ça signifie qu’il se croit capable de commander aux autres prolétaires qui ne sont pas intellectuels… Au fond, il ne sait pas ce qu’il est, ni ce qu’il veut. Il sait seulement qu’il n’est pas content… Eh bien, il n’est pas le seul.

— De quoi vit-il, maintenant ?

— Toujours des articles, des conférences. Comme rapport, c’est maigre. Il n’est pas très bien vu par le Parti, à cause de cette question de discipline, et il n’est pas appointé. Alors… la queue du diable !… Heureusement que vous êtes là. En ce moment, où il est recherché par la police…

— Recherché par…

— La police. Ça n’a rien d’extraordinaire. Il a un peu assommé un flic qui voulait l’assommer, dans la bagarre d’avant-hier, à Saint-Denis… Vous ne lisez donc pas les journaux ? Ah ! les dames ! Elles ne s’intéressent qu’aux articles sur la mode. Et elles veulent voter !

— Ce qu’il faut entendre tout de même ! dit Mme Chabaraud, avec une feinte colère et un regard maternel vers son mari. Vieil obstiné, va !… Et Louise Michel, et Séverine !… C’étaient pas des femmes ?

Geneviève était navrée.

— Vous croyez que Raymond va être arrêté ? Vous croyez qu’il ira en prison ?

— Oh ! Ça ne serait pas un déshonneur, ma petite dame. C’est arrivé à de très honnêtes gens… — Chabaraud montra le portrait de Blanqui. Et moi qui vous parle, j’ai été condamné à mort… C’est pour vous dire que la prison politique n’a jamais déshonoré personne. Maintenant, consolez-vous. Raymond va partir avec un faux passeport, et, là où il sera, les flics n’iront pas le chercher. Et si ça peut le débarrasser de sa diablesse qui est bien le plus sale pou…

— Chabaraud !… Voyons !… dit la citoyenne, qui redoutait les expressions trop vertes de l’ébéniste quand il parlait de la compagne de Raymond.


« Même pour eux, c’est un raté, » se disait Geneviève, dans la voiture qui la ramenait vers le Louvre où elle avait laissé son automobile. Elle en était humiliée, elle qui croyait à la supériorité de Raymond. Elle se rappela leur enfance, leurs jeux dans la chambre haute, les idées singulières de l’adolescent, les vers qu’il écrivait en cachette, son instinct de révolte, son mépris de la société qu’il ne connaissait pas encore. Déjà, commençait l’antagonisme du père et du fils. « Je n’ai rien des Capdenat », disait Raymond. Et pourtant, il tenait d’eux, avec leur intelligence et leur don de parole, leur caractère intraitable. Mais la solidité montagnarde et le sens réaliste de la vie lui faisaient défaut. Par la nervosité, par la vivacité inquiète de l’imagination, il était l’héritier direct de son aïeul Dupuy-Lapauze. Même s’il avait pris une des voies normales qui conduisent les hommes vers les hautes fonctions et la fortune, son tempérament l’eût desservi. Il était incapable, dès ses vingt ans, de se plier aux emplois où l’énergie et la persévérance sont les conditions essentielles du succès, où les qualités intellectuelles ne servent de rien sans l’inflexible volonté de réussir. Raymond était un féminin, un faible, dans un temps et dans un monde où les faibles sont vaincus d’avance, mais c’était un faible qui se croyait fort. Comme Geneviève, il aimait à aimer. Là encore, il y avait un danger pour lui parce que le besoin de tendresse, irrité, déçu, nié et dévié, s’assouvissait dans une liaison nouée par le hasard, qui avait l’apparence d’un défi volontaire — d’un défi puéril — jeté à la bourgeoisie ancestrale. Raymond vivait une espèce de roman russe parmi les bas-fonds où il côtoyait la pire misère, celle qui se nourrit de viande creuse, parle au lieu d’agir, en se complaisant dans le croupissement de sa paresse et l’orgueil de sa stérilité, à moins que le coup de fouet de la haine ne la précipite brusquement à l’action soudaine, irréfléchie, imprévisible comme le geste d’un épileptique.