L’Ennemie intime/3/3

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Édition de l’Illustration (p. 66-69).


III


Le fleuve de feu l’emporte, et dans ce fleuve dont le grondement la rend sourde, la rend folle, il y a des courants glacés qui la font crier quand ils passent sur sa peau. Alors, elle se prend à grelotter et ses dents claquent dans sa bouche qui s’entr’ouvre avec un halètement continu. Une vague. Encore une vague. Les reins meurtris aux pointes des rochers. Les oreilles crevées par l’immense rumeur du fleuve embrasé. Le front devenu pierre brûlante. Il entraîne en arrière la tête vacillante qui ne se relèvera jamais plus, à cause de ce plomb fondu que Renaude a versé dedans. Et c’est aussi Renaude qui a mis, sous les paupières à vif de Geneviève, des choses qui tournent : rosaces multicolores, soleils, feux d’artifice, marbrures bariolées arrachées aux revers des vieux livres… Cela tourne, tourne, s’éteint, se rallume et se consume pour renaître, dans le noir où bondit en rugissant le fleuve de feu.

« Je veux dormir… Donnez-moi quelque chose qui me fasse dormir… Docteur !… Maman !… Dormir… Soif… »

Une cuiller glisse entre les lèvres desséchées.

— Allons, madame, buvez. Cette bonne potion vous endormira…

— Maman…

— Elle délire tout à fait, dit Renaude à l’albinos.

— Elle vous prend pour sa mère. Pauvre dame ! Ses yeux me font peur…

Renaude élève sa voix impérative :

— Calmez-vous. Dormez. Taisez-vous. Le sommeil viendra.

— Plus penser… Reposer… Maman, tu es là ?

— C’est moi, Renaude, qui vous soigne. Soyez bien sage et…

Geneviève se débat en criant :

— Ne me faites pas de mal.

— Sa tête s’en va, dit l’albinos effrayée.

— Dire qu’elle est comme ça depuis ce matin ! Ça l’a prise pendant qu’elle lisait le journal. Tout d’un coup, pouf, sur l’oreiller. Une espèce de crise de nerfs. Je croyais qu’elle exagérait pour se rendre intéressante. Les malades aiment bien nous donner de ces comédies. Mais la fièvre a repris.

— Le docteur dit qu’elle a des points de congestion… Qu’est-ce que ça veut dire ?… Elle ne va pas mourir ?

Mlle Vipreux hausse les épaules.

— Elle ne mourra pas. Faites le café, Mélanie. Nous en avons pour toute la nuit à veiller. Quel premier de l’an !

Il n’y a qu’une lampe dans la chambre. Afin d’épargner les yeux de Geneviève, on a couvert l’abat-jour d’un cornet de papier bleu. Un cône lumineux va s’élargissant du plancher au plafond, mais le lit est dans l’ombre. Sur la commode, à côté des fioles pharmaceutiques, de l’inhalateur, des tisanes, l’eau du café va bouillir dans la casserole de la lampe à alcool. Le café ! délice des gardes et des matrones philtre noir qui les soutient, les excite et délie leurs langues infatigables pendant les longues veillées auprès des malades et des morts.

— Elle se calme, dit Mélanie. Peut-être bien qu’elle va dormir.

— Profitons-en. Moi, je vais arranger la chambre.

Elles parlent très bas et leur chuchotement siffle entre leurs lèvres. Leurs ombres rapetissées courent au ras de la muraille, grandissent et se cassent au plafond.

— C’est cette mallette qui nous encombre.

— Il faut la mettre dans ma chambre, dit Benaude.

— Et le chapeau, le manteau ?

— Dans la penderie.

— Elle en a des belles affaires ! Comme elle doit être riche ! Pourquoi il y en a qui ont tout, mademoiselle ? Et d’autres qui n’ont rien ?

— Dieu seul le sait. N’enviez personne, ma fille, surtout les riches. Ils font difficilement leur salut et ils payent leurs jouissances par des châtiments cruels, dans cette vie même.

Une sonnerie étouffée vibre sous le parquet.

— Bon ! fait Benaude. C’est l’autre, maintenant.

— Il est jaloux de la dame, parce qu’on s’occupe d’elle. Tous les vieux sont jaloux et celui-là…

— Celui-là est votre maître, Mélanie. Il convient d’en parler avec respect, entendez-vous ? Et que je n’aie pas à vous le redire.

— Oui, mademoiselle.

La servante plonge le nez dans sa tasse. Renaude Vipreux sort et revient avec ce visage dur qu’elle a quand elle est excédée. Elle va tâter le pouls de Geneviève. La tête blonde est renversée dans l’oreiller et la sueur des tempes a mouillé les petites mèches qui collent à la peau. Des cercles violets cernent profondément les orbites. Les joues sont rouges comme si elles recevaient le reflet d’un brasier. Au fond de l’enfer torrentiel de la fièvre, Geneviève perçoit une présence. Ses yeux, si dilatés qu’ils ne sont plus que deux larges pupilles noires, contemplent un être monstrueux qui émerge du cauchemar, le cou tendu comme une gargouille, avec deux petits couteaux à la place du regard. Les petits couteaux s’allongent, affilés et luisants. Ils entrent dans la poitrine de Geneviève. Us vont lui fouiller le cœur, pendant que des mains de squelette s’agrippent à sa gorge et la suffoquent. Elle veut se défendre. Mille chaînes et mille poids de plomb la rivent à son lit. Elle veut crier : « Bertrand !… Au secours ! » mais le cri ne franchit pas ses lèvres et c’est une imploration balbutiée qui monte vers l’Etre terrible :

« Ne me faites pas de mal !… Ne me faites pas de mal ! »


Un matin, elle s’éveille, ainsi qu’une morte qui ressusciterait, ayant oublié sa vie antérieure, le corps roidi par la longue immobilité du cercueil. Elle ne sait plus ni où elle est, ni qui elle est. « Je m’appelle… Je m’appelle… ? » Le nom a disparu. Elle le cherche dans tous les coins de sa mémoire. Trop faible pour bouger même un doigt, elle regarde seulement ce qui est dans le champ direct de sa vision : le pied du lit, le dossier d’un fauteuil noir à fleurs roses, le mur rayé de guirlandes vertes, et, entre les rideaux de mousseline, une éclatante et funèbre blancheur.

Son esprit est ans plage d’où le flot s’est retiré. Une plage vide. Une plage nue. Le flot est à l’horizon, mais si loin, si loin que la plage tranquille ne l’attend plus. Et le silence de l’âme déserte s’étend à l’infini, blanc et sourd, comme les sables.

« Je m’appelle… Je m’appelle… ? » Oh ! la fatigue de chercher oe nom perdu t Maintenant, le flot se rapproche. Il rapporte, au pli de sa houle que l’on commence d’entendre, quelque chose d’indistinct. Un souvenir ? Non, une réalité. Non pas une chose qui fut. Une chose qui est. Geneviève attend le choc de cette chose qui vient, épouvantable…

Entre les mousselines grisâtres, des points blancs dansent et tourbillonnent : la neige.

Une image. Un mot. Une autre image. Un autre mot. Associés, ils s’entraînent l’un l’autre… La neige… La chambre… Le lit… malade… Renaude… La neige… Encore Renaude… Le journal…

Le flot déferle sur la plage submergée.


— Vous allez mieux. Vous êtes guérie, dit le docteur.

Et Renaude répète :

— Tout à fait guérie.

— Allons, il ne faut pas pleurer. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’avez-vous, ma petite enfant ?

— Laissez-moi.

— C’est la faiblesse, docteur Demain, elle sera plus calme.

— Elle a été bien « shockée ».

— Laissez-moi.

— Oui, on vous laisse. Dormes.


Elle entre en convalescence. Elle mange son premier potage, son premier œuf à la coque. On a monté de la cave une bouteille de vieux bordeaux qu’elle boit par petits verres. Ce soir, on la portera dans un fauteuil, et Renaude, avec l’albinos, fera son lit.

Le docteur vient tous les jours, mais c’est par amitié II parle de sa brochure qui va paraître. Il parle seul. Il parle trop. Ses visites, au lieu de distraire Geneviève, commencent à la fatiguer, et Capdenat trouve qu’on fait bien des embarras pour une angine.

Il s’est hissé jusqu’à la chambre de sa fille et n’a su lui dire que des paroles

gênées

— Renaude a prie beaucoup de peine pour toi. Tu lui feras un cadeau, hé ? Jolies étrennes que tu nous as données.

Il ne supporte plus que Mlle Vipreux passe des heures chez Geneviève.

Geneviève ne la réclame pas. Elle reste seule, au coin du feu, à regarder tomber la neige. La longue journée blanche est coupée, à intervalles égaux, par de menus événements : l’arrivée du facteur ; le tintement des cloches de Saint-Martial ; le goûter ; la lampe qui se rallume ; le dîner. Encore un jour de fini.

Une année, c’est une route marquée par les petites bornes des jours, et les hautes bornes des saisons Geneviève y fait ses premiers pas, toute seule, avec sa douleur Au bout de la foute, dans la neige de l’hiver futur, une autre année, une autre route commencera, et d’autres suivront, jusqu’à la dernière qui s’achèvera au bord d’une fosse, sous les cyprès Et toujours, sur ces routes de la vie, Geneviève et sa douleur iront ensemble, seules ensemble, tandis que Bertrand marchera, par des chemins inconnus, avec sa compagne inconnue, vers la vieillesse et la mort.

Geneviève songe à lui sans colère. Le temps de la colère est passé. Il s’est confondu avec le temps de la maladie. Maintenant, c’est le temps du désespoir sans geste et sans cri, le seul qui dure. Elle ne pleure pas, elle qui a tant pleuré. Peut-être n’a-t-elle plus de larmes. Elle est tranquille. Elle sourit à Renaude. Elle essaie d’écouter les histoires du docteur. Elle est très raisonnable, très douce. Elle se dit :

« Cela devait finir ainsi. Bertrand devait faire sa vie, et il n’a pas pu la faire avec moi. Peut-être parce qu’il ne se trouvait pas assez riche. Peut-être à cause de ce que je lui ai avoué. Il y a sur moi cette salissure de mon mariage, un affreux souvenir. Je n’aurais pas dû lui parler. Mais pouvais-je ne pas en parler ? Il évitait de m’interroger. Il ne voulait pas tout savoir. Il ne m’aimait pas assez pour avoir le courage de tout savoir. Et cela nous séparait peut-être. »

Et elle se dit encore qu’il aurait dû lui épargner le coup abominable de cette nouvelle lue dans un journal. Il s’est conduit bêtement, non pas comme un méchant homme, mais comme un homme faible. Il doit en avoir du remords dans son bonheur.

Son bonheur ?

Eh bien, oui, Bon bonheur !… Geneviève l’a trop aimé pour jamais le haïr Elle saura souffrir, d’un cœur pur. Elle essaiera du moins. Ce Bertrand qu’elle a tant chéri, elle ne souhaite pas qu’il soit malheureux, ri qu’il rende malheureuse sa femme innocente. Mais elle voudrait seulement — et c’est une idée bien enfantine, bien folle ! — elle voudrait que le feu prît à la chambre rouge et qu’il n’en restât rien.