Les Écrivains/L’enquête littéraire

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E. Flammarion (première sériepp. 251-257).

Il faut lire ce livre : L’Enquête sur l’évolution littéraire, de M. Jules Huret*. Il est, tout simplement, extraordinaire, ce recueil de soixante-quatre autobiographies vociférées — ah si tristement — par les soixante-quatre écrivains qui représentent, à l’heure fugitive où j’écris — huit heures du soir — la gloire de la littérature française contemporaine. De ladite enquête et de l’évolution en question, à peine si, de-ci de-là, il s’est dit deux mots incertains et troubles. Qu’aurait-on pu dire, d’ailleurs, sur ce fallacieux sujet, qui fût à peu près raisonnable et plausible ? Les théories littéraires sont de sable, les systèmes d’école, de fumée, et le moindre vent qui passe fait s’écrouler l’instabilité terre à terre des unes, s’évanouir la frivolité aérienne des autres. Mais à la place des théories et des systèmes, quelles puériles haines, quelles imperturbables vanités, quelles poussées de démesurés orgueils ! Les vieux, les mûrs, les jeunes, les tout petits, à peine vagissant dans leurs langes, les gras et les maigres, les illustres et les obscurs, ah les pauvres diables ! Et comme tous ils se ressemblent, sous le masque uniforme de la verte envie ! « Tous fumistes, ces jeunes gens », conclut académiquement M. Leconte de Lisle*. Hélas ! tous fumistes aussi ces vieillards, et d’une plus sinistre et moins pardonnable fumisterie, car ils n’ont point, comme leurs jeunes émules, l’excuse de l’obscurité, d’une existence à se créer, d’un lendemain à assurer. Et comme l’âme littéraire est laide, et comme elle est, disons-le à notre honte, bête ! Oh oui, bête, d’une bêtise incomparable, et flamboyante, et si unique, parmi toutes les autres bêtises humaines, que, vraiment, à la lueur qu’elle projette, l’esprit de l’épicier, par nous tant raillé, s’émerveille, s’éblouit, se magnifie, et que l’imagination méconnue du petit fonctionnaire, du petit fonctionnaire larveux, encrassé de routines déprimantes et de rampantes disciplines, apparaît, héroïfiée, aux cimes de l’intelligence. Oh ! Dieu du ciel, ô dieux illusoires et maçonniques de Coppée* et de Péladan*, de Vacquerie* et de Maupassant*, dieux de Rod*, de Zola* et de Leconte de Lisle, combien aujourd’hui devraient regretter de n’avoir pas su résister au tentateur, de n’avoir pas imité le dédaigneux, et pudique et exemplaire silence de M. Léon Hennique* et de M. Jean Richepin*, ces Conrarts bien avisés et prévoyants. Eh bien, non, il paraît que, malgré le châtiment de cet expiatoire volume, ceux parmi les écrivains que M. Jules Huret dédaigna, négligea, oublia de consulter, au lieu de le bénir à jamais, lui gardent des rancunes immortelles. Il paraît qu’ils furent innombrables et obsédants ceux qui vinrent d’eux-mêmes s’offrir au ridicule : « Écoutez-moi, je vous promets que je serai encore plus ridicule que les autres. J’ai des insultes, des calomnies, des infamies, que vous ne soupçonnez pas. Écoutez-moi. » Et ils suppliaient. Oh ! comme il a dû rire, M. Jules Huret, comme il doit rire encore, comme il devra rire longtemps ! Et quelle initiation soudaine, imprévue — car il est très jeune, et c’était, avant son enquête, un jeune plein de foi —, quelle soudaine, imprévue et désenchantante initiation, à cet absurde, à ce malfaisant métier de poète où nul ne s’entend, où tout le monde se déchire, où l’on se jette à la tête, ainsi que de vulgaires vaisselles, les éditions, les tirages, les lunes, les soleils, les paradis et les infinis, torchés de boue. Si j’étais M. Jules Huret et que, comme lui, j’eusse vu de près ces regards avides, ces bouches mauvaises, ces mains crochues, et que j’eusse, comme lui, respiré l’haleine fétide de ces âmes de bile, il me semble que, dès le cinquième escalier, saisi de dégoût, j’aurais pris la fuite vers les champs de silence, et que j’aurais fait le vœu, en caressant l’échine soyeuse d’un porc loyal, ignorant des littératures et des esthétiques, de finir mes jours parmi les bêtes, les belles bêtes, les bonnes bêtes, les belles, bonnes et consolantes bêtes, les bêtes dont le regard est si doux, les bêtes qui ne parlent jamais. Ô femmes clairdelunaires et falotes, vierges rancies, adultères insatisfaites qui, du fond de vos provinces inconsolées, à côté de l’époux mal assorti, ou dans vos couches solitaires, rêvez à ces beaux chevaliers de l’Idéal, les voici, les voici, tous vos poètes, trempés de bleu, vêtus d’infini, illuminés d’amour, vos radieux poètes qui viennent, par les lacs de lumière, chevauchant les cygnes, portant l’armure dorée et l’adamantine épée de Lohengrin, les voici, vous les avez en chair, en os, en esprit, vous les voyez avec leurs doigts salis d’encres laborieuses, leurs lèvres verdies de fiel, leurs lèvres où l’envie s’embusque, où l’insulte fait une boue amère et caustique. Et vous pouvez dire, comme chantait tristement Jules Laforgue* :

Falot, falote

Et c’est une belle âme en ribote

Qui se sirote et se fait mal

Et fait avec ses grands sanglots

Sur les beaux lacs de l’idéal

Des ronds dans l’eau

Falot, falot.

Ce qui ressort de ce volume, outre ces constatations pénibles — et cela est aussi pénible à constater —, c’est que, seul, M. Jules Huret a montré de l’esprit. Au rebours des quarante académiciens qui avaient de l’esprit comme quatre, M. Jules Huret, à lui seul, a eu plus d’esprit que ses soixante-quatre interviewés, un esprit très fin, très discret, d’une ironie charmante et vive. Comme toutes ces physionomies diverses sont restituées dans leur intégralité et profonde réalité ! Comme elles s’agitent dans leur intime atmosphère morale, comme elles vivent ! On les voit et on les entend. Trois ou quatre vous demeurent sympathiques ; elles n’ont rien perdu à ce déballage familier. Mais les autres, mais toutes les autres… Avec une adresse qui sait s’effacer, au moyen d’interrogations insidieuses et polies qui n’ont l’air de rien, M. Jules Huret oblige chacun à se révéler tout entier, à montrer ce qu’il y a en lui, sous le maquillage des faux sentiments et des grandes idées, de grotesque, de ridicule, de grimaçant. Il force les confidences, extirpe les bas aveux, il apprivoise les inoubliables rancunes. C’est délicieusement fait, sans lourdeur, avec une légèreté, une sûreté de main qui étonne et ravit. Il s’est trouvé que le petit reporter, qu’on attendait, pareil aux autres, un petit reporter avec lequel il n’y avait pas à se gêner, il s’est trouvé que ce petit reporter était un observateur aigu, dangereux et fidèle, et qu’il était aussi le plus habile homme du monde à faire jouer tous les ressorts de la vanité, chez ces marionnettes, à mettre en branle leurs orgueils sans défiance. Comment deviner cela ? Ô bon Coppée, comment deviner cela ? Comment deviner tant d’ironie sous tant de correction ? Et l’on ne peut même pas lui en vouloir, du moins d’une façon apparente et directe, car il s’est effacé si modestement, laissant à chacun le soin d’édifier son propre ridicule. Le comique de ces choses est vraiment souverain et, s’il laisse, au fond, une impression de grande tristesse et de mystification suprême, il ne faut s’en prendre qu’à nous-mêmes, qui avons donné au public cette comédie, bien humaine celle-là, et bien littéraire, surtout, oh oui bien littéraire, la salope. Décidément, Monsieur Renan* a parfaitement résumé l’enquête de M. Jules Huret, en disant : « La littérature est une préoccupation médiocre » ; on pourrait ajouter : « et une grande mystificatrice » . Et maintenant, relisons la préface de prose cinglante et jolie que M. Jules Huret a mise en tête de son volume, de notre volume. C’est une bonne leçon et méritée, et nécessaire. Quoi qu’en dise M. Anatole France*, dont le dédain — d’ailleurs discret et peu sincère — me paraît un peu bien tardif et… comment dirais-je ? posthume, nul autre que M. Jules Huret ne pouvait nous la donner mieux, et en meilleurs termes d’ironie distinguée. Il faut même le remercier, qu’elle n’ait pas été plus dure, et s’étonner grandement, qu’au contact de ces soixante-quatre écrivains enragés, il n’ait point gagné leur mal de l’insulte rabique.

Chut… tout est bien, rien ne s’étonne,

Fleuris, ô Terre d’occasion,

Vers les mirages des Sions

Et noue, sous l’Art qui nous bâtonne,

Sisyphes par persuasion,

Flûtant du Christ les vaines fables,

Au cabestan de l’incurable

Pourquoi. — Pourquoi ?