L’Ensorcelée/XI

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Alphonse Lemerre (p. 179-194).
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Le même soir, presque à la même heure où la Clotte, assise à sa porte, avait aperçu Jeanne-Madelaine qui s’en venait vers elle, maître Thomas Le Hardouey, monté sur sa forte jument d’allure, traversait la lande de Lessay. Il revenait de Coutances, où il avait passé plusieurs jours à s’entendre avec ces acquéreurs collectifs de propriétés dont l’association a porté plus tard le nom expressif de Bande noire. Quoiqu’il eût fait avec ses associés ce qu’on appelle de bonnes affaires, et qu’il eût lieu de se féliciter, maître Thomas Le Hardouey n’avait pas cependant, ce jour-là, dans son air et sur son visage, le je ne sais quoi d’inexprimable qui fait dire en toute sûreté de conscience et de coup d’œil : « Voilà un heureux coquin qui passe ! » Il est vrai qu’il n’avait jamais eu, ainsi que maître Louis Tainnebouy, une de ces physionomies gaies et franches qui sont comme la grande porte ouverte d’une âme où chacun peut entrer.

Jamais, au contraire, plus que ce soir-là, sa figure hargneuse et froncée n’avait mieux ressemblé aux fagots d’orties et d’épines avec lesquels on bouche les trous d’une haie contre les bestiaux. Ses traits durs, hâves et gravés, n’étaient point adoucis par les tons de la lumière dorée et chaude d’un soleil qui disparaissait à l’horizon de la lande, comme un étincelant coureur qui l’avait traversée tout le jour. Depuis quelque temps, malgré l’état florissant d’une fortune qui s’arrondissait, maître Le Hardouey nourrissait une bilieuse humeur, causée par la santé et par la situation d’esprit de sa femme. Il l’avait plusieurs fois menée au médecin de Coutances, qui n’avait pas compris grand’chose à la souffrance de Jeanne, à cet état sans nom qui, comme toutes les maladies dont la racine est dans nos âmes, trompe l’œil borné de l’observation matérielle. « Qu’avait sa femme, cette perle des femmes ? » comme on disait dans le pays. Telle était l’idée fixe de maître Thomas Le Hardouey. Un jour, dans cette lande où il cheminait, il l’avait surprise, assise par terre, son visage, ce visage presque altier, tout en larmes, et pleurant comme Agar au désert. Et, quand il l’avait interrogée, elle avait eu un courroux dans lequel il la tint pour morte. C’est alors qu’il prit le parti de ne plus lui adresser la moindre question. Seulement, ce qu’il n’accepta pas avec cette souterraine manière d’enrager, qui était toute la résignation de son caractère, ce fut de voir bientôt cette ménagère incomparable, si vigilante et si active, se déprendre peu à peu de tout ce qui avait rempli et dominé sa vie, et laisser aller tout à trac au Clos. Jeanne, dévorée par une passion muette, était tombée dans une stupeur qui ressemblait presque à un commencement de paralysie. Ajoutez à tout cela ses visites à la Clotte, ses rencontres chez la vieille tousée, comme disait Le Hardouey dans son ancien langage de Jacobin, avec ce Chouan dont on glosait tant dans la contrée, et enfin les propos de chacun, ramassés en miettes, à droite et à gauche, et vous aurez le secret des ennuis qui s’épaississaient sur les sourcils barrés de maître Thomas.

Il tenait assez bien le milieu de la lande, et son cheval marchait d’un bon pas. Il ne voulait pas que la nuit le prît dans ces parages, alors au plus fort de leur mauvaise renommée, et dont l’aspect trouble encore aujourd’hui les cœurs les plus intrépides. Fort avancé du côté de Blanchelande, il calculait, en éperonnant sa monture, ce qui lui restait de jour pour sortir de cette étendue, après que le soleil, qui n’était plus qu’un point d’or tremblant à cette place de l’horizon où la terre et le ciel, a dit un grand paysagiste, s’entrebaisent quand le temps est clair, aurait entièrement disparu. La journée, qui avait été magnifique et torride, finissait sur l’Océan grisâtre, sans transparence et sans mobilité, de cette lande déserte, avec la langoureuse majesté de mélancolie qu’a la fin du jour sur la pleine mer. Aucun être vivant, homme ou bête, n’animait ce plan morne, semblable à l’épaisse superficie d’une cuve qui aurait jeté les écumes d’une liqueur vermeille par-dessus ses bords, aux horizons. Un silence profond régnait sur ces espaces que le pas de la jument d’allure et le bourdonnement monotone de quelque taon, qui la mordait à la crinière, troublaient seuls. Maître Thomas trottait, pensif, la tête plongée au creux de son estomac et le dos arrondi comme un sac de blé, lorsqu’une haleine du vent qui lui venait à la face lui apporta les sons brisés d’une voix humaine et lui fit relever des yeux méfiants. Il les tourna autour de lui, mais, de près ni de loin, il ne vit que la lande, fuyante à l’œil, qui poudroyait. Tout esprit fort que fût maître Le Hardouey, ces sons humains sans personne, dans ces landages ouverts aux chimères et aux monstres de l’imagination populaire, produisirent sur ses sens un effet singulier et nouveau, et le disposèrent sans nul doute à la scène inouïe qui allait suivre. Plus il s’avançait, plus la voix s’élevait du sentier que suivait son cheval aux oreilles frissonnantes, qui titillaient et dansaient en vis-à-vis des nerfs tendus du cavalier.

La pourpre éclatante du couchant devenait d’un rouge plus âpre, et plus cette rouge lumière brunissait, plus la voix montait et devenait distincte, comme si de tels sons sortissent de terre, de même que les feux follets sortent des marais vers le soir. Ces sons, du reste, étaient plus tristes qu’effrayants. Le Hardouey les avait maintes fois entendus traîner aux lèvres des fileuses. C’était une complainte de vagabond, dont il distingua les couplets suivants :

 
            Nous étions plus d’ cinq cents gueux,
            Tous les cinq cents d’une bande,
            C’est moi qui suis l’ plus heureux,
            Car c’est moi qui les commande !
            Mon

trône est sous un buisson,
            J’ai pour sceptre mon bâton,
               Toure loure la,
            La, la, la, la, la, la, la, la !

            Je rôde par tout chemin
            Et de village en village.
            L’un m’ donne un morcet de pain,
            L’autre un morcet de fromage…
            Et quelquefois, par hasard,
            Un petit morcet de lard…
               Toure loure la,
            La, la, la, la, la, la, la, la !

            Je ne crains pé, pour ma part,
            De tomber dans la ruelle,
            Ou qu’ la chaleur de mes draps
            Ne m’engendre la gravelle.
            Je couche sur le pavé,
            Ma besace à mon côté.
               Toure loure la,
            La, la, la, la, la, la, la, la !


Au dernier la de ce couplet, le Hardouey atteignait un de ces replis de terrain que j’avais, si on se le rappelle, remarqués dans ma traversée avec Louis Tainnebouy, et il avisa, très bien cachés par ce mouvement du sol, comme une barque est cachée par une houle, trois mauvaises mines d’hommes couchés ventre à terre, comme des reptiles. Malgré la chanson de pauvre que chantait l’un d’eux et le costume qu’ils portaient, et qui est le costume séculaire des mendiants dans le pays, ce n’étaient pas des mendiants, mais des bergers. Ils avaient la vareuse de toile écrue de la couleur du chanvre, les sabots sans bride garnis de foin, le grand chapeau jauni par les pluies, le bissac et les longs bâtons fourchus et ferrés. Des liens d’une paille dorée et luisante, solidement tressée, avec lesquels ils attachaient le porc indocile par le pied ou le bœuf têtu par les cornes, pour les conduire, se tordaient autour de leur avant-bras, comme de grossiers bracelets, et ils avaient aussi de ces liens qu’ils tressaient eux-mêmes en bandoulière par-dessus leurs bissacs, et autour de leurs reins par-dessus leur ceinture. À l’immobilité de leur attitude, à leurs cheveux blonds comme l’écorce de l’osier, à la somnolence de leurs regards vagues et lourds, il était aisé de reconnaître les pâtres errants, les lazzarones des landes normandes, les hommes du rien-faire éternel.

Quand ils entendirent derrière eux, et prés d’eux, les pas du cheval de Le Hardouey, qui, sans les voir, arrivait au trot sur leur groupe, le plus rapproché se leva à demi en s’aidant de son bâton, qu’il dressa, et, par ce geste, effraya la jument, qui fit un écart.

« Orvers ! – lui cria Thomas Le Hardouey en reconnaissant la tribu errante qu’il avait bannie du Clos, – est-ce pour faire broncher la monture des honnêtes gens que vous vous couchez comme des chiens ivres sur leur passage ? Engeance maudite ! le pays ne sera donc jamais purgé de vous ?… »

Mais celui qui s’était soulevé en s’appuyant sur son bâton piqué en terre retomba et s’accroupit sur les talons ferrés de ses sabots, en jetant sur Le Hardouey un regard ouvert et fixe comme le regard d’un crapaud. C’était le pâtre rencontré par Jeanne sous la porte du Vieux Presbytère. Il portait une appellation mystérieuse comme lui et toute sa race. On l’appelait : « le Pâtre ». Personne, dans la contrée, ne lui connaissait d’autre nom, et peut-être n’en avait-il pas.

« Porqué que j’ ne coucherions pas ichin ? – répondit-il. – La terre appartient à tout le monde ! » – ajouta-t-il avec une espèce de fierté barbare, comme s’il eût, du fond de sa poussière, proclamé d’avance l’axiome menaçant du Communisme moderne. Accroupi, comme il l’était, sur le talon de ses sabots, le bâton fiché dans la terre comme une lance, la lance du partage, au pied de laquelle on doit faire, un jour, l’expropriation du genre humain, cet homme aurait frappé, sans doute, l’œil d’un observateur ou d’un artiste. Ses deux compagnons, étalés sur le ventre, comme des animaux vautrés dans leur bauge ou les bêtes rampantes d’un blason, ne bougeaient pas plus que des sphinx au désert et guignaient le fermier à cheval, de leurs quatre yeux effacés sous leurs sourcils blanchâtres. Maître Le Hardouey ne voyait dans tout cela, lui, que la réunion de trois pâtres indolents, insolents, sournois, une vraie lèpre humaine qu’il méprisait fort du haut de son cheval et de sa propre vigueur ; car il n’avait pas froid aux yeux, maître Le Hardouey, et il savait enlever un boisseau de froment sur les reins d’un cheval aussi lentement qu’il en eût descendu sa femme dans ses cottes bouffantes ! Et c’est pourquoi ces trois fainéants, au teint d’albinos, qui, de leurs longs corps de mollusques, barraient le sentier à cet endroit de la lande, ne l’effrayaient guère… Et pourtant… oui, pourtant… était-ce l’heure ? était-ce la réputation du lieu où il se trouvait ? étaient-ce les superstitions qui enveloppaient ces pâtres contemplatifs, dont l’origine était aussi inconnue que celle du vent ou que la demeure des vieilles lunes ?… mais il était certain que Le Hardouey ne se sentait pas, sur sa selle à pommeau cuivré, aussi à l’aise que sous la grande cheminée du Clos et devant un pot de son fameux cidre en bouteille. Et vraiment, pour lui comme pour un autre, ce groupe blafard, à ras de terre, éclairé obliquement par un couchant d’un rouge glauque, avait, dans sa tranquillité saisissante et ses reflets de brique pilée, quelque chose de fascinateur.

« Allons ! – dit-il, ne voulant que les effrayer et réagissant contre l’impression glaçante qu’ils lui causaient, – allons, debout, Quatre-sous ! En route, race de vipères engourdies ! Débarrassez-moi le passage, ou… »

Il n’acheva pas. Mais il fit claquer la longe de cuir qu’il avait à la poignée de son pied de frêne, et, de l’extrémité, il toucha même l’épaule du berger placé devant lui.

« Pas de joueries de mains ! – fit le pâtre, dans les yeux de qui passa une lueur de phosphore, – il y a du quemin à côté, maître Le Hardouey. Ne burguez pas votre quevâ sû nous, ou i’ vous arrivera du malheur ! »

Et, comme Le Hardouey poussait sa jument, il allongea son bâton ferré aux naseaux de la bête, qui recula en reniflant.

Le Hardouey blêmit de colère, et il releva son pied de frêne en jurant le Saint Nom.

« J’ n’avons pè paoû de vos colères de Talbot, maître Le Hardouey, – dit le berger avec le calme d’une joie concentrée et féroce, – car j’ vous rendrons aussi aplati et le cœur aussi bresillé que votre femme, qui était bien haute itou, lorsque j’ voudrons.

— Ma femme ? – dit Le Hardouey troublé et qui abaissa son bâton.

— Vère ! votre femme, votre moitié d’arrogance et de tout, et dont la fierté est maintenant aussi éblaquée que cha ! – répondit-il en frappant de sa gaule ferrée une motte de terre qu’il pulvérisa. – D’mandez-lui si elle connaît le berger du Vieux Probytère, vous ouïrez ce qu’elle vous répondra !

— Chien de mendiant, – cria maître Thomas Le Hardouey, – quelle accointance peut-il y avoir entre ma femme et un pouilleux gardeur de cochons ladres comme toi ?… »

Mais le berger ouvrit son bissac par devant et y prit, après avoir cherché, un objet qui brilla dans sa main terreuse.

« Connaissez-vous pas cha ? » – fit-il.

Le soir avait encore assez de clarté pour que Le Hardouey discernât très bien une épinglette d’or émaillé qu’il avait rapportée de la Guibray à sa femme et que Jeanne avait l’habitude de porter, par derrière, à la calotte de sa coiffe.

« Où as-tu volé ça ? – dit-il en descendant de sa jument d’allure, avec le mouvement d’un homme pris aux cheveux par une pensée qui va le traîner à l’enfer.

— Volé ! – répondit le berger, qui se mit à ricaner. – Vous savez si je l’ai volée, vous ! vous autres, les fils ! – ajouta-t-il en se retournant vers ses compagnons, qui se prirent à ricaner aussi du même rire guttural. – Maîtresse Le Hardouey me l’a bien donnée elle-même, au bout de la lande, contre la Butte-aux-Taupes, et m’a assez tourmenté-tourmenteras-tu pour la prendre. Ah ! la fierté était partie. Elle gimait alors comme une pauvresse qui a faim et qui s’éplore à l’ue d’une farme. Vère, elle avait faim itou, mais de quel choine ! d’un choine bénit que tout le pouvait des bergers n’eût su lui donner. »

Et il recommença son ricanement.

Thomas Le Hardouey n’avait que trop compris. La sueur froide de l’outrage qu’il fallait cacher coulait sur son visage bourrelé. Les propos qui lui étaient revenus sur sa femme, vagues, il est vrai, sans consistance, sans netteté comme tous les propos qui reviennent, étaient donc bien positifs et bien hardis, puisque ces misérables bergers les répétaient. Le choine bénit, c’était l’odieux prêtre ! Et qui l’eût cru jamais ? Jeanne-Madelaine, cette femme d’un si grand sens autrefois, avait des rapports avec ces bergers ! Elle avait eu recours à leur assistance ! Humiliation des humiliations ! Le couteau qui l’atteignait au cœur entrait jusqu’au manche, et il ne pouvait le retirer !

« Tu mens fils de gouge ! – dit Le Hardouey, serrant la poignée en cuir de son pied de frêne dans sa main crispée ; – il faut que tu me prouves tout à l’heure ce que tu me dis.

— Vère ! – répondit l’imperturbable pâtre avec un feu étrange qui commença de s’allumer dans ses yeux verdâtres, comme on voit pointer un feu, le soir, derrière une vitre encrassée. – Mais qué que vous me payerez, maître Le Hardouey, si je vous montre que ce que je dis, c’est la pure et vraie vérité ?

— Ce que tu voudras ! – dit le paysan dévoré du désir qui perd ceux qui l’éprouvent, le désir de voir son destin.

— Eh bien ! – fit le berger, – approchez, maître, et guettez ichin ! »

Et il tira encore du bissac d’où il avait tiré l’épinglette un petit miroir, grand comme la mirette d’un barbier de village, entouré d’un plomb noirci et traversé d’une fente qui le coupait de gauche à droite. L’étamage en était livide et jetait un éclat cadavéreux. Il est vrai aussi que les empâtements rouges du couchant devenu venteux s’éteignaient et que la lande commençait d’être obscure.

« Qu’est-ce donc que tu tiens ? – dit Le Hardouey ; – on n’y voit plus.

— Buttez-vous là et guettez tout de même, – fit le pâtre, – ne vous lassez… »

Et les autres bergers, attirés par le charme, s’accroupirent auprès de leur compagnon, et tous les trois, avec maître Thomas, qui tenait passée à son bras la bride de sa jument, laquelle reculait et s’effarait, ils eurent bientôt rapproché leurs têtes au-dessus du miroir, plongé dans l’ombre de leurs grands chapeaux.

« Guettez toujours », – disait le pâtre.

Et il se mit à prononcer tout bas des mots étranges, inconnus à maître Thomas Le Hardouey, qui tremblait à claquer des dents, d’impatience, de curiosité, et, malgré ses muscles et son dédain grossier de toute croyance, d’une espèce de peur surnaturelle.

« Véy’ous quéque chose à cette heure ? – dit le berger.

— Vère ! – répondit Le Hardouey, immobile d’attention, appréhendé, – je commence…

— Dites ce que vous véyez, – reprit le pâtre.

— Ah ! je vois… je vois comme une salle, – dit le gros propriétaire du Clos, – une salle que je ne connais pas… Tiens ! il y fait le jour rouge qu’il faisait tout à l’heure dans la lande et qui n’y est plus.

— Guettez toujours, – reprenait monotonement le pâtre.

— Ah ! maintenant, – dit Le Hardouey après un silence, – je vois du monde dans la salle. Ils sont deux et accotés à la cheminée. Mais ils ont le dos tourné, et le jour rouge qui éclairait la salle vient de mourir.

— Allez ! guettez, ne vous lassez, – répétait toujours le berger qui tenait le miroir.

— V’là que je revois ! – dit le fermier… – Il brille une flamme. On dirait qu’ils ont allumé quelque chose… Ah ! c’est du feu dans la cheminée… – Mais la voix de Thomas Le Hardouey s’étrangla, et son corps eut des tremblements convulsifs.

— Il faut dire ce que vous véyez, – dit l’implacable pâtre, – autrement le sort va s’évanir.

C’est eux, – fit Le Hardouey d’une voix faible comme celle d’un homme qui va passer. Que font-ils là-bas à ce feu qui flambe ? Ah ! ils ont remué… La broche est mise et tourne…

— Et qué qu’y a à c’te broche qui tourne ?… – demanda le pâtre avec sa voix glacée, une voix de pierre, la voix du destin ! – Ne vous lassez, que je vous dis… Guettez toujours, nous v’là à la fin.

— Je ne sais pas, – dit Le Hardouey qui pantelait, – je ne sais pas… On dirait un cœur… Et, Dieu me damne ! je crois qu’il vient de tressauter sur la broche quand ma femme l’a piqué de la pointe de son couteau.

— Vère, c’est un cœur qu’ils cuisent, – fit le pâtre, – et ch’est le vôtre, maître Thomas Le Hardouey ! »

La vision était si horrible que Le Hardouey se sentit frappé d’un coup de massue à la tête, et il tomba à terre comme un bœuf assommé. En tombant, il s’empêtra dans les rênes de son cheval, qu’il retint ainsi du poids de son corps, lequel était fort et puissant. Pas de doute que, sans cet obstacle, le cheval épouvanté ne se fût sauvé en faisant feu des quatre pieds, comme disait mon ami Tainnebouy ; car depuis longtemps l’ombrageux animal ressentait toutes les allures de la peur et se baignait dans son écume.

Lorsque maître Le Hardouey revint à lui, il était tard et la nuit profonde. Les bergers sorciers avaient disparu… Maître Le Hardouey vit un petit feu contre la terre. Était-ce un morceau d’amadou laissé derrière eux par les bergers après en avoir allumé leurs brûle-gueule de cuivre ? Il n’eut pas le courage d’aller éteindre, de son soulier ferré, ce petit feu. Il voulut remonter à cheval, mais il chercha longtemps l’étrier. Il tremblait, le cheval aussi. Enfin, à force de tâtonnements dans ces ténèbres, l’homme enfourcha le cheval. C’était le tremblement sur le tremblement ! Le cheval, qui sentait l’écurie, emporta le cavalier comme une tempête emporte un fétu, et Le Hardouey faillit casser sa bride quand il l’arrêta devant la porte de la maison, moitié forge, moitié cabaret, qui se trouvait sur le chemin, au sortir de la lande, et qu’on appelait la forge à Dussaucey dans le pays.

Le vieux forgeron travaillait encore, quoiqu’il fût près de dix heures du soir, car il avait une pacotille de fers à livrer à un maréchal de Coutances pour le lendemain.

Il a lui-même raconté qu’il ne reconnut pas la voix de Le Hardouey quand celui-ci l’appela de la porte et qu’il lui demanda un verre d’eau-de-vie. Le vieux forgeron prit la bouteille sur la planche enfumée, versa la rasade qu’on lui demandait et l’apporta à maître Thomas, qui la but avidement sans descendre de l’étrier. Le cyclope villageois avait posé sur la pierre de sa porte un bout de chandelle grésillante et fumeuse, et c’est à cette lumière tremblotante qu’il s’aperçut que la jument de Le Hardouey découlait comme un linge qu’on a trempé dans la rivière.

« À quoi donc avez-vous fourbu votre meilleure jument comme la v’là ?… » – fit-il au propriétaire du Clos, qui ne répondit pas et qui, muet comme une statue noire, tendit, d’un air funèbre, son verre vidé pour qu’on le lui remplît encore. « C’était une pratique que maître Le Hardouey, – avait raconté le vieux forgeron lui-même à Louis Tainnebouy dans sa jeunesse, – et il était bien un brin quinteux à la façon des grandes gens, quoiqu’il ne fût qu’un enrichi. Je lui versai une seconde taupette, puis une troisième… mais il les sifflait si vite qu’à la quatrième je le regardai fixement et que je lui dis : « Vous soufflez, vous et la jument, comme le grand soufflet de ma forge, et vous buvez de l’eau-de-vie comme un fer rouge boirait de l’eau de puits. Est-ce qu’il vous est arrivé quelque chose à tra la lande, ce soir ? » Mais brin de réponse. – Et il sifflait toujours les taupettes, tant et si bien qu’il arriva vite, de ce train-là, au fond du bro. Quand il y fut : « V’là qu’est tout », fis-je en ricachant, car je n’avais pas trop l’envie de rire. Son air me glaçait comme verglas. « Cha fait tant, not’ maître », lui dis-je. Mais il ne mit pas tant seulement la main à l’escarcelle, et il disparut comme l’éclair et comme si l’eau-de-vie qu’il avait lampée eût passé dans le ventre de son quevâ. Après tout, je n’étais pas inquiet de la dépense. J’étions gens de revue, comme on dit. Mais, quand je rentrai dans la forge, j’ dis à Pierre Cloud, mon apprenti, qui était à l’enclume : « Dis donc, garçon ! bien sûr qu’il y a queuque malheur qui couve à Blanchelande. Tu verras, fils ! V’là Le Hardouey qui rentre au Clos, aussi effaré qu’un Caïn. On jurerait qu’il porte un meurtre à califourchon sur la jointure de sessourcils. »