L’Espion/Chapitre 32

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne (Œuvres, tome 2p. 377-390).


CHAPITRE XXXII.


Ne lui donnez pas le temps de dire un mot ; que l’absolution soit courte et la corde bonne.
Sir Walter Scott.


Le colporteur et son compagnon furent bientôt descendus dans la vallée et après s’être arrêtés un instant pour écouter, n’entendant aucun bruit qui annonçât qu’on les suivît, ils prirent hardiment la grande route. Connaissant parfaitement les montagnes dont ils étaient entourés, Birch marchait en avant en silence, de ce pas allongé qui lui était particulier et qui appartenait à sa profession ; s’il eût été chargé de sa balle, il aurait eu l’air de n’être occupé que des affaires de son métier. Quelquefois, quand il s’approchait d’un de ces petits postes occupés par les troupes américaines, et dont il existait un grand nombre dans ces montagnes, il faisait un circuit pour éviter les sentinelles, et s’enfonçait sans crainte dans un bois fourré, ou gravissait une montagne escarpée que l’œil aurait jugée inaccessible. Mais Birch connaissait parfaitement cette route difficile ; il savait par où l’on pouvait descendre dans tel ravin, et à quel endroit tel ruisseau était guéable. Une ou deux fois Henry crut qu’il leur serait impossible d’avancer plus loin ; mais l’adresse et l’expérience de son guide triomphaient de toutes les difficultés.

Après avoir marché, et l’on pourrait dire couru pendant trois heures, Harvey quitta tout à coup un chemin qui les conduisait à l’est, et se dirigea à travers les montagnes du côté du sud. C’était, dit-il à son compagnon, pour éviter les patrouilles qui se faisaient constamment à l’entrée des montagnes vers l’est, et pour abréger leur route en suivant une ligne directe. Après avoir atteint le sommet d’une très-haute montagne, Harvey s’arrêta, s’assit à côté d’un petit ruisseau, ouvrit une valise qui avait occupé la place ordinairement destinée à sa balle, en tira quelques provisions, et invita son compagnon à partager son repas frugal. Henry avait pu suivre le pas agile du colporteur, car chez lui l’agitation suppléait aux forces physiques dans cette circonstance. L’idée d’une halte lui déplut tant qu’il existait une possibilité que la cavalerie les devançât pour leur couper la retraite à travers le territoire-neutre. Il communiqua ses craintes à Harvey, et lui dit qu’il désirait continuer à marcher.

— Suivez mon exemple, capitaine Wharton, répondit Harvey en commençant son repas, et réparez vos forces. Si la cavalerie est partie, il est impossible que nous prenions l’avance sur elle ; et si elle ne l’est pas, on lui taillera de la besogne qui ne lui laissera pas le temps de songer à nous.

— Vous m’avez dit vous-même qu’il était important que nous eussions deux heures d’avance ; mais si nous nous arrêtons ici, nous perdrons l’avantage que nous avons gagné.

— Ces deux heures sont passées, capitaine Wharton, et le major Dunwoodie ne pense guère en ce moment à poursuivre deux hommes, quand il sait qu’il y en a des centaines qui l’attendent du côté du Croton.

— Silence ! Birch, écoutez ! j’entends une troupe de cavalerie qui passe au pied de la montagne ; je les entends même rire et causer ensemble. De par le ciel ! c’est la voix de Dunwoodie. Je l’entends rire avec un de ses camarades. Il paraît qu’il ne s’inquiète guère des dangers que court son ancien ami. Il faut que Frances ne lui ait pas remis mon billet.

En entendant la première exclamation du capitaine, Harvey s’était levé sur-le-champ, et s’approchant du bord de la montagne avec précaution, en avançant la tête de manière à avoir le corps caché par l’ombre des rochers, et à ne pouvoir être vu de si loin, il examina la route que suivaient les dragons. Il resta dans cette position jusqu’à ce qu’il n’entendît plus le bruit de leur marche, après quoi il vint se rasseoir et continua tranquillement son repas frugal.

— Vous avez encore bien du chemin, capitaine Wharton, dit-il, et un chemin fatigant. Vous feriez mieux de manger un morceau comme moi. Vous paraissiez avoir bon appétit sur le rocher de Fishkill ; la marche vous l’a-t-elle donc ôté ?

— Je croyais alors être en sûreté ; mais ce que ma sœur m’a appris ne me laisse pas sans inquiétude, et je ne saurais manger.

— Vous avez moins raison d’en avoir à présent qu’en quelque moment que ce soit, depuis le jour où vous avez refusé de suivre mon avis et de partir avec moi des Sauterelles. Le major Dunwoodie n’est pas homme à rire et à plaisanter, quand il sait que son ami est en péril. Allons allons ! mangez un morceau ; nous ne rencontrerons pas de cavalerie, si nos jambes peuvent encore nous porter quatre heures, et si le soleil reste derrière les montagnes aussi longtemps que de coutume.

Le colporteur parlait avec un ton d’assurance qui donna de la confiance à Henry, et ayant résolu de s’abandonner entièrement aux conseils de son guide, il sentit renaître son appétit et se laissa persuader de faire un souper passable, si l’on prend en considération la quantité plutôt que la qualité. Après avoir terminé leur repas, le colporteur se remit en marche.

Henry suivit son conducteur avec une soumission aveugle. Pendant deux heures, ils continuèrent encore à marcher dans les défilés difficiles et dangereux des montagnes, sans suivre aucune route tracée, sans autre guide que la lune qui voyageait dans les cieux, tantôt cachée sous des nuages poussés par le vent, tantôt répandant au loin sur la terre le brillant éclat de ses rayons. Enfin, ils arrivèrent à l’endroit où les montagnes, diminuent peu à peu de hauteur, finissent par n’être plus que des éminences secondaires, et ils quittèrent l’aridité stérile des rochers pour entrer sur les terres imparfaitement cultivées du territoire neutre.

Harvey marcha alors avec plus de précaution, et il prit diverses mesures pour éviter de rencontrer aucune patrouille américaine. Quant à leurs postes stationnaires, il les connaissait trop bien pour avoir à craindre de tomber sur eux par mégarde. Tantôt suivant les chemins frayés, tantôt les évitant avec une précision qui semblait tenir de l’instinct, il ne ralentissait jamais le pas, sans paraître faire aucun effort, sans avoir l’air de connaître la fatigue.

La lune venait de se coucher, et l’aurore commençait à colorer l’orient, quant le capitaine Wharton se hasarda à avouer qu’il éprouvait quelque lassitude, et il demanda à son compagnon s’ils n’étaient pas encore arrivés dans un canton où ils pussent sans péril se reposer dans quelque ferme.

— Regardez là-bas, répondit Birch en lui montrant une colline à quelque distance derrière eux ; ne voyez-vous pas un homme qui se promène sur la pointe de ce rocher ? Tournez un peu plus, de manière à le mettre en ligne entre vous et le peu de lumière qui paraît à l’orient. Tenez ! le voilà qui marche ; il se tourne du côté de l’est, et il semble regarder quelque chose avec attention. C’est une sentinelle des troupes royales, et il y a deux cents hommes couchés au bivouac près de lui.

— En ce cas, s’écria Henri, allons les joindre, et nous sommes sauvés.

— Doucement, capitaine Wharton, doucement, répliqua le colporteur d’un ton sec. Vous avez déjà été une fois au milieu de trois cents hommes de vos troupes régulières, et il s’est trouvé dans les rangs opposés un homme pour vous arrêter. Ne voyez-vous pas quelque chose de noir sur le penchant de cette autre colline, en face de la première, derrière ces meules de paille ? Ce sont les les rebelles, et ils n’attendent que la clarté du jour pour voir qui restera maître du terrain.

— Eh bien ! s’écria le jeune homme impétueux, je me joindrai aux troupes de mon souverain, et je partagerai leur fortune bonne ou mauvaise.

— Vous ne vous battriez pas à armes égales. Oubliez-vous que vous avez la corde autour du cou ? Non, non ; j’ai promis à quelqu’un, à qui je dois tenir parole, de vous mettre en sûreté, et je le ferai. À moins que vous n’ayez oublié ce que j’ai déjà fait, et tous les risques auxquels je me suis exposé pour vous, capitaine Wharton, vous tournerez de ce côté, et vous me suivrez à Harlaem.

Henry céda à contre-cœur à l’espèce d’ascendant que son guide exerçait sur lui en ce moment, et ils ne furent pas longtemps à gagner les bords de l’Hudson. Après l’avoir côtoyé quelques instants, le colporteur y aperçut une barque dont le batelier paraissait être de sa connaissance. Ils y entrèrent tous deux, traversèrent le fleuve, et débarquèrent au sud du Croton. Là, Birch déclara qu’ils étaient en sûreté, car les troupes royales y tenaient les Américains en échec, et elles y étaient en trop grande force pour que les troupes légères des derniers osassent s’y montrer, de crainte que leur retraite ne fût coupée.

Pendant toute cette marche difficile, le colporteur avait montré un sang-froid et une présence d’esprit à toute épreuve. Henry l’avait suivi comme un enfant à la lisière, et il s’en trouva récompensé par le plaisir qu’il éprouva en apprenant qu’il était délivré de toute crainte, et qu’il ne devait lui rester aucun doute sur sa sûreté.

Une montée escarpée et pénible les conduisit de l’endroit où ils avaient débarqué sur ces terrains élevés qui forment, sur cette partie du fleuve, les rives orientales de l’Hudson. S’écartant un peu du grand chemin, et se mettant sous l’abri d’un petit bois de cèdres, le colporteur s’assit sur la plate-forme d’un rocher, et dit à son compagnon que l’heure de se reposer et de se rafraîchir était enfin arrivée. Il faisait alors grand jour, et l’on pouvait voir distinctement tous les objets dans l’éloignement. Sous leurs pieds coulait l’Hudson, s’étendant vers le sud en ligne droite, aussi loin que la vue pouvait atteindre. Au nord, les montagnes montraient leurs têtes élevées par-dessus les masses de brouillard suspendues sur le fleuve, et qui en faisaient reconnaître le cours au milieu des rochers, dont les sommets, de forme conique, se groupaient les uns derrière les autres dans un désordre qu’on aurait pu supposer être la suite de leurs efforts infructueux pour arrêter dans leur course ces eaux majestueuses et puissantes. Sortant de ce labyrinthe de montagnes, le fleuve, comme se livrant à la joie d’être sorti vainqueur de cette lutte, formait une grande baie, ornée par quelques pointes de terre basse et fertile qui s’avançaient humblement dans son vaste bassin. Sur la rive opposée, c’est-à-dire du côté de l’ouest, les rochers de Jersey se montraient, formant cette barrière qui leur a fait donner le nom de palissades, et s’élevant à plusieurs centaines de pieds comme pour protéger contre une invasion le riche pays situé derrière eux. Mais méprisant un tel ennemi, le fleuve roulait fièrement ses eaux à leur pied, et continuait sa marche vers l’Océan. Un rayon du soleil levant frappa le brouillard suspendu sur les eaux tranquilles de l’Hudson, et à l’instant toute la scène parut en mouvement, changeant de forme, et offrant à la vue des images sans cesse renouvelées. À l’époque où nous écrivons, lorsque le matin lève ce grand rideau de la nature, on voit flotter sur le fleuve des vingtaines de navires, ornés de leurs voiles blanches, avec cet air de vie qui annonce le voisinage de la métropole d’un grand et florissant empire ; mais il n’offrait alors aux yeux de Henry et du colporteur que les vergues carrées et les mâts élevés d’un vaisseau de guerre qui était à l’ancre à quelques milles de distance. Avant que le brouillard se fût dissipé, on n’apercevait que les mâts, et l’un d’eux soutenait un pavillon, agité par le vent de la nuit ; mais à mesure qu’il commença à s’élever, on vit paraître successivement le corps noir du navire, la masse compliquée de ses agrès, ses vergues et ses arcs-boutants, qui semblaient de longs bras étendus.

— Capitaine, Wharton, dit Harvey, voilà un lieu de sûreté pour vous. L’Amérique ne saurait vous atteindre si vous êtes une fois sur le tillac de ce bâtiment. On l’a envoyé pour couvrir les fourrageurs et soutenir le détachement que nous avons vu car les troupes régulières aiment assez à entendre le bruit du canon de leurs vaisseaux.

Henry ne daigna pas répondre au sarcasme que couvraient ces paroles, et peut-être même n’y fit-il pas attention, mais il accepta avec joie cette proposition, et il fut convenu, que dès qu’ils se seraient reposés ils tâcheraient de se rendre d’abord de ce navire.

Ils commencèrent alors l’opération indispensable de déjeuner, et tandis qu’ils s’en occupaient sérieusement, ils entendirent plusieurs décharges de mousqueterie dans l’éloignement, d’abord quelques coups de fusil isolés, puis un feu roulant et presque continuel.

— Votre prophétie se vérifie, dit Henry en se levant avec vivacité, nos troupes sont aux mains avec les rebelles. Je donnerais six mois de ma paie pour assister à cette charge.

— Ma foi ! dit son compagnon sans en perdre un coup de dent, cela vaut mieux à voir de loin que de près, et je puis dire que la compagnie de ce morceau de lard, tout froid qu’il est, est plus à mon goût en ce moment que le feu le plus chaud des troupes continentales. Le feu est bien vif pour des forces si peu nombreuses, mais il semble irrégulier.

— Ces décharges irrégulières viennent de la milice du Connecticut, dit Harvey en levant la tête pour mieux écouter. Ces miliciens sont bons tireurs, et ils savent envoyer leur balle à son but. Les volées sont tirées par les troupes royales, qui, comme vous le savez, font feu au commandement aussi longtemps qu’elles le peuvent.

— Je n’aime pas ce que vous appelez ces décharges irrégulières, reprit Henry en se promenant avec un air de malaise ; elles se succèdent comme les coups frappés sur un tambour, et ne ressemblent nullement à un feu d’escarmouche.

— Non, non, je n’ai pas parlé d’escarmoucheurs, dit le colporteur en se levant sur ses genoux et en cessant de manger ; tant qu’ils tiendront bon, ces miliciens valent mieux que les meilleures troupes de l’armée royale. Chacun d’eux y va bon jeu bon argent, et songe à ce qu’il fait. Ils ne s’amusent pas à tirer en l’air, et chaque balle est envoyée à son adresse.

— Vous parlez comme si vous leur souhaitiez la victoire, monsieur Birch, dit Henry avec un peu d’humeur.

— Je souhaite la victoire à la bonne cause, capitaine Wharton, répondit Harvey, perdant tout à coup son regard animé de satisfaction pour prendre un air d’indifférence. Je croyais que vous me connaissiez assez pour savoir quel parti je favorise.

— Oh ! je sais que vous passez pour loyal[1], répliqua Henry d’un ton un peu méprisant. Mais, de par le Ciel je n’entends, plus de volées.

Tous deux écoutèrent quelques minutes avec grande attention, et pendant ce temps les décharges irrégulières devinrent moins vives, après quoi des volées bien nourries et répétées se succédèrent rapidement.

— Ils en sont venus à la baïonnette, dit le colporteur ; les troupes régulières ont essayé la baïonnette et ont repoussé les rebelles.

— Ah ! monsieur Birch ! la baïonnette est l’arme du soldat anglais, s’écria Henry avec transport ; il aime une charge à la baïonnette.

— Eh bien, dit le colporteur, à mon avis, il n’y a pas grand plaisir à manier une pareille arme. Mais j’ose dire que ces miliciens sont de mon avis, car la plupart n’ont pas de ces vilains morceaux de fer pointus. Ah mon Dieu ! capitaine, je voudrais que vous eussiez été avec moi, dans le camp des rebelles, et que vous eussiez entendu quels mensonges on y disait sur Burgoyne[2] et sur la bataille de Burker-Hill ; vous auriez cru qu’ils aimaient la baïonnette autant que leur dîner.

Tout en parlant ainsi, Harvey avait un air singulier de satisfaction intérieure et d’ingénuité affectée qui ne plut pas infiniment à Henry, et il ne daigna faire aucune réponse à ses remarques. Le feu de la mousqueterie se faisait encore entendre, et tandis qu’ils en écoutaient les décharges avec une vive attention, un homme armé d’un mousquet sortit du petit bois de cèdres qui les couvrait en partie, et s’avança vers eux avec précaution. Henry aperçut le premier cet étranger, et lui trouvant l’air suspect, il le fit remarquer à son compagnon. Birch tressaillit et fit certainement un mouvement comme pour prendre la fuite ; mais se remettant aussitôt, il attendit dans un sombre silence que l’étranger fût à quelques pas d’eux.

— Ami ! dit celui-ci en appuyant sur la terre la crosse de son mousquet, et craignant évidemment d’approcher davantage.

— Vous feriez mieux de vous retirer, lui cria Birch à haute voix. Il y a dans les environs assez de soldats des troupes régulières pour prendre soin de vous. Nous ne sommes pas ici dans le voisinage des dragons de Dunwoodie, et vous ne me vendrez pas une seconde fois.

— Au diable le major Dunwoodie et ses dragons ! s’écria le chef des Skinners, car c’était lui ; vive le roi George ! et périssent les rebelles ! Si vous voulez me fournir le moyen de gagner en sûreté le corps des Vachers, monsieur Birch, je vous paierai bien, et je serai votre ami pour toujours par-dessus le marché.

— La route vous est ouverte aussi bien qu’à moi, lui répondit Birch en lui tournant le dos avec un mépris qu’il ne pouvait cacher ; si vous voulez joindre les Vachers, vous savez fort bien où les trouver.

— Sans doute, mais je ne me soucie pas de tomber tout seul au milieu d’eux. Vous qui en êtes bien connu, monsieur Birch, il ne vous en coûterait rien de me permettre de vous accompagner.

Henry intervint à la conversation, et après un court dialogue avec ce drôle, la permission qu’il demandait lui fut accordé à condition qu’il rendrait les armes. Il y consentit sans difficulté, et Birch reçut son fusil avec empressement ; mais il ne l’appuya sur son épaule qu’après l’avoir bien examiné, et s’être assuré qu’il était chargé à balle, et que l’amorce en était bien sèche.

Dès que cet arrangement fut conclu, ils se remirent en marche. Birch les conduisit le long des rives du fleuve par des chemins sur lesquels ils ne pouvaient être vus, et quand ils furent arrivés en face de la frégate, ils firent un signal auquel on répondit en détachant une barque. Ce ne fut pourtant qu’après quelque temps et avec beaucoup de précautions que les marins voulurent approcher de la terre ; mais Henry s’étant fait connaître de l’officier qui se trouvait avec eux, il en reçut sans difficulté la permission d’aller rejoindre ses compagnons d’armes. Avant de faire ses adieux à Birch, le capitaine lui remit une bourse qui était assez bien remplie, vu les circonstances, et le colporteur fut assez adroit pour la déposer dans une poche secrète, ingénieusement pratiquée dans ses vêtements, et réussit à cacher ce mouvement au Skinner.

La barque s’éloigna du rivage, et Birch tourna sur le talon en respirant comme s’il se fut trouvé bien soulagé. Il se mit alors à gravir la montagne avec sa vitesse ordinaire. Son nouveau compagnon le suivit. Ils se jetaient de temps en temps des regards qui annonçaient une méfiance réciproque ; mais ils gardèrent tous deux le plus profond silence.

Des chariots avançaient sur la route qui suivait les bords du fleuve, et l’on voyait de temps en temps de petits détachements de cavalerie qui escortaient les fruits de leur excursion jusqu’à la ville. Comme le colporteur avait ses projets, il évita de rencontrer ces détachements au lieu de chercher leur protection. Après avoir fait quelques milles sur le bord du fleuve, gardant toujours un silence déterminé malgré les efforts que fit enfin le Skinner pour entamer une conversation, tenant le fusil d’une main ferme et jetant fréquemment un coup d’œil de côté sur son compagnon, Harvey reprit tout à coup le grand chemin dans l’intention de traverser les montagnes pour se rendre à Harlaem. À l’instant où il venait d’entrer sur la route, un petit corps de cavalerie se montra sur une éminence voisine, et arriva près de nos voyageurs avant qu’ils l’eussent aperçu. Il était trop tard pour battre en retraite, et après avoir examiné ceux qui composaient ce parti de voltigeurs, Harvey ne fut pas très-fâché d’une rencontre qu’il regarda comme devant le délivrer d’un compagnon désagréable. Ils étaient au nombre de dix-huit à vingt, montés et équipés en dragons, quoique leur tenue et leurs manières n’annonçassent pas des troupes régulières. À leur tête était un homme de moyen âge, dont les traits annonçaient plus de brutalité que de raison. Il portait l’uniforme d’officier mais on ne remarquait en lui ni les vêtements propres et soignés, ni la grâce et l’aisance qui distinguaient la plupart de ceux de l’armée royale. Il se tenait ferme sur sa selle, mais il n’avait dans ses mouvements ni moelleux ni pliant, et la manière dont il tenait sa bride aurait excité la risée du plus mauvais cavalier de Virginie.

— Holà ! s’écria-t-il, comme Harvey s’y attendait, d’une voix qui n’avait rien de plus conciliant que son extérieur ; où allez-vous si vite ? seriez-vous des espions de Washington ?

— Je suis un pauvre colporteur, répondit Birch avec beaucoup de calme, et je vais à Harlaem pour acheter quelques marchandises.

— Et comment comptez-vous y arriver, mon pauvre colporteur ? Ne savez-vous pas que nous occupons tous les forts dans la ligne de Kingsbridge pour empêcher les rôdeurs comme vous de courir le pays ?

— Je crois qu’avec ce papier j’ai le droit de passer partout, répondit Birch avec un air de confiance.

L’officier examina la pièce qui lui était présentée, et après l’avoir lue, la remit au colporteur en clignant les yeux avec un air d’intelligence extraordinaire en un pareil homme. Se tournant ensuite vers deux de ses gens qui s’étaient officieusement avancés pour boucher le chemin à Harvey : — Pourquoi arrêtez-vous ce brave homme ? leur demanda-t-il d’un ton brusque ; laissez-le passer tranquillement. — Et vous, qui êtes-vous ? demanda-t-il au Skinner. Je n’ai pas vu votre nom sur ce papier.

— Non, Monsieur, répondit le Skinner avec humilité. Je suis un pauvre homme qui s’est laisse égarer. J’ai eu le malheur de servir dans l’armée des rebelles ; mais grâce à Dieu, j’ai reconnu mon erreur, et je viens en faire réparation en m’enrôlant sous les drapeaux de l’oint du Seigneur.

— Un déserteur ! un Skinner qui veut se faire Vacher, sans doute ? Dans la dernière rencontre que j’ai eue avec ces drôles, je pouvais à peine distinguer mes gens. Nous ne tenons guère à l’uniforme, et quant aux figures, les coquins changent de parti si souvent qu’il est impossible d’y compter. Mais marchez en avant ; nous trouverons à vous employer avant qu’il soit longtemps.

Quelque peu gracieux que fût cet accueil, le Skinner, si l’on pouvait juger de ses sentiments par son extérieur, en fut pourtant enchanté. Il marcha avec grand plaisir vers la ville, se trouvant si heureux d’échapper au regard brutal qui l’avait interrogé, qu’il perdait de vue toute autre considération. Mais l’individu qui remplissait dans cette troupe irrégulière les fonctions de sergent s’approcha de son commandant, et entra avec lui en conversation sérieuse, et, à ce qu’il paraissait, confidentielle. Ils parlaient à voix basse, et jetaient de temps en temps un coup d’œil expressif sur le Skinner, qui commença à croire qu’il était l’objet d’une attention plus qu’ordinaire. Son mécontentement de cette distinction augmenta encore en remarquant sur la figure du capitaine un sourire qui, quoiqu’il pût passer pour une grimace, annonçait certainement beaucoup de satisfaction intérieure. Cette pantomime dura pendant tout le temps qu’ils mirent à traverser une vallée, et se termina à l’instant où ils montaient une autre colline. Là le capitaine mit pied à terre avec son sergent et fit faire Halte à sa troupe. Chacun de ses soldats prit un de ses pistolets d’arçon, mouvement qui ne causa ni méfiance ni alarme parce que c’était une précaution d’usage parmi eux, et le commandant fit signe au colporteur et au Skinner de le suivre. Quelques minutes de marche les conduisirent à un endroit où la montagne formait une plate-forme dominant sur le fleuve, sur les rives duquel un des flancs du rocher descendait presque perpendiculairement. Sur le sommet de cette hauteur était un bâtiment ruiné et abandonné qui avait été autrefois une grange. La plupart des planches qui en avaient formé le toit en avaient été arrachées, et l’on voyait les deux portes battantes, l’une par terre en face du bâtiment, l’autre sur le penchant de la montagne où le vent l’avait jetée.

En entrant dans ce lieu de désolation, l’officier Vacher tira de sa poche, avec beaucoup de sang-froid, une pipe dont le tuyau était fort court et dont la couleur pouvait avoir été blanche autrefois, mais qui avait fait tant de service, qu’elle avait acquis non seulement la teinte mais le luisant de l’ébène, une boîte à tabac et nu petit rouleau de cuir qui contenait un briquet, une pierre à fusil et de l’amadou. Avec cet appareil il eut bientôt fourni à sa bouche ce qu’une longue habitude lui avait rendu nécessaire toutes les fois qu’il voulait se livrer à des réflexions extraordinaires. Dès qu’il eut exhalé dans les airs une colonne suffisante de fumée, le capitaine avança la main d’un air expressif vers le sergent. Celui-ci tira de sa poche une petite corde et la remit à son officier, qui parut alors ruminer un projet important ; car le nuage de fumée s’épaississait autour de lui de manière à lui cacher presque la tête, et il regardait de tous côtés avec l’air de chercher quelque chose qui lui manquait. Enfin il ôta sa pipe de la bouche, respira l’air pour un instant, la replaça entre ses lèvres, et se mit en besogne sur-le-champ. Une grosse poutre appuyée sur les deux murailles traversait la grange, à peu de distance de la porte du sud, et d’où l’on voyait les eaux de l’Hudson se dirigeant vers la baie de New-York. Le chef des Vachers jeta la corde par dessus cette pièce de bois, et il en joignit les deux bouts. Un petit baril défoncé dont les douves tenaient à peine ensemble était resté dans la grange, probablement comme hors de service. Le sergent obéissant à un signe de son officier, le prit et le plaça sous la poutre. Toutes ces dispositions se firent avec un calme parfait, et parurent se terminer à la satisfaction complète du capitaine.

— Avance ! dit-il alors au Skinner, qui étonné de ces préparatifs, en était resté jusqu’alors spectateur attentif et silencieux. Il obéit, et ce ne fut que lorsqu’on l’eut débarrassé de sa cravate et que son chapeau eut été jeté par terre, qu’il commença à prendre l’alarme. Mais il avait eu recours si souvent lui-même à de pareils expédients pour forcer à parler ceux qui s’opiniâtraient à se taire, qu’il n’éprouva pas autant de terreur qu’en aurait ressenti un homme sans expérience en voyant des apprêts de si mauvais augure. Un nœud coulant lui fut ajusté autour du cou avec le même sang-froid qui avait caractérisé toute cette scène un morceau de planche fut placé sur le baril défoncé et on lui ordonna d’y monter.

— Mais le baril peut tomber, dit le Skinner, commençant à trembler pour la première fois. Sans que vous preniez tout cet embarras, je vous dirai tout ce que je sais ; je vous donnerai même les moyens de surprendre ma troupe, quoique ce soit mon propre, frère qui la commande.

— Je n’ai que faire de tes renseignements, lui répondit son exécuteur, car le capitaine en remplissait alors les fonctions ; et tendant d’abord la corde de manière à rendre un peu gênante la situation du Skinner, il la fit ensuite passer plusieurs fois autour de la poutre, et finit par en jeter le bout par dessus de manière à le mettre hors de portée.

— Cela passe la plaisanterie, dit le Skinner d’un ton de remontrance, en se levant sur la pointe des pieds et en faisant de vains efforts pour dégager sa tête du nœud coulant ; mais l’expérience du Vacher avait mis bon ordre à ce qu’il pût échapper.

— Qu’as-tu fait du cheval que tu m’as volé, drôle ? lui demanda l’officier en lâchant des nuages de fumée, tout en attendant une réponse.

— Il a crevé dans une course, répondit vivement le Skinner ; mais je puis vous dire où vous en trouverez un qui vaut mieux que lui et son père n’ont jamais valu.

— Menteur ! quand il m’en faudra un, je saurai où me le procurer ; mais je te conseille de te recommander à Dieu, car tu n’as plus longtemps à rester en ce monde.

En terminant cet avis consolant, le capitaine donna un grand coup de pied au baril, dont les douves se dispersèrent de tous côtés, et laissèrent le Skinner suspendu en l’air. Comme il avait les mains libres, il les leva sur-le-champ, saisit la corde et se soutint par la force de ses poignets.

— Allons, capitaine, dit-il, d’une voix qui commençait à devenir rauque, tandis que ses genoux étaient agités par un tremblement, c’est assez plaisanter, et vous avez eu tout le temps de rire. Mes bras commencent à se lasser, en vérité je ne puis me soutenir plus longtemps.

— Monsieur le colporteur, dit le chef des Vachers d’un ton d’autorité, je n’ai que faire de votre compagnie. Votre route est par cette porte, marchez, et si vous vous avisez de toucher à ce chien, je vous fais pendre sa place, quand même une vingtaine de sirs Henry[3] auraient besoin de vos services. À ces mots, il regagna la route avec le sergent, tandis que Birch partait de son côté avec précipitation.

Il n’alla pourtant pas bien loin, et ayant trouvé un épais buisson qui pouvait le cacher aux yeux des Vachers, il s’arrêta derrière, cédant à un désir irrésistible de voir quelle serait la fin de cette scène extraordinaire.

Resté seul dans la grange, le Skinner jeta de tous côtés des regards effrayés pour tâcher de voir ce que devenaient ses persécuteurs. Pour la première fois son esprit parut admettre l’horrible idée que les Vachers avaient des projets sérieux contre sa vie. Il les supplia de le délivrer, leur promettant avec des paroles entrecoupées de leur donner d’importantes informations, affectant même de regarder tout ce qui s’était passé comme une plaisanterie. Mais quand il entendit le bruit de leurs chevaux qui se remettaient en marche, et qu’il n’aperçut autour de lui aucun secours humain, le désespoir lui fit faire un effort pour atteindre la poutre, mais ses forces étaient déjà trop épuisées, et il ne put y réussir. Il parvint pourtant à saisir la corde avec les dents, il fit une vaine tentative pour la couper, et retomba, mais encore soutenu par ses bras. En ce moment, ses cris devinrent des hurlements.

— Au secours !… Coupez la corde… Capitaine !… Birch !… Bon colporteur !… Au diable le congrès ! Sergent !… Au secours, pour l’amour de Dieu !… Vive le roi !… Ô Dieu !… ô Dieu !… merci !… merci !…

La voix lui manqua ; il lâcha la corde d’une main pour tâcher de la passer entre son cou et le nœud coulant ; il y réussit en partie, mais l’autre tomba sans force à son côté ; des convulsions l’agitèrent quelques instants, et bientôt il ne resta de lui qu’un cadavre hideux.

Cette scène affreuse semblait avoir rendu Harvey immobile, et il la contemplait comme involontairement et glacé d’horreur. Cependant les derniers cris du mourant lui rendirent le mouvement ; il courut vers la grande route en se bouchant les oreilles des deux mains ; mais le cri épouvantable merci !… merci ! continua à y retentir, et pendant plusieurs semaines sa mémoire ne cessa de lui retracer ce spectacle terrible. Cependant les Vachers continuaient leur route, comme si rien d’extraordinaire ne fût arrivé, et le corps du Skinner resta suspendu jusqu’à ce que le hasard voulût en disposer autrement.



  1. loyal dans le sens de royaliste.
  2. Général anglais souvent cité avec orgueil par les Américains à cause de sa défaite.
  3. Sir Henry Clinton.