L’Exilée (Loti)/Charmeurs de serpents
CHARMEURS DE SERPENTS
À Tétouan, la ville blanche, c’était le printemps, le crépuscule de mai, la paix des immobiles soirs roses. Sur les terrasses, sur les vieux petits dômes, sur l’ensemble des vieilles petites maisons centenaires, s’étendait la blancheur infinie des chaux ; partout s’étendait le mystère de ce même linceul blanc. De lents promeneurs, vêtus de nuances exquises, passaient en regardant dans leur rêve, et leurs longs yeux noirs, magnifiques, ne semblaient pas voir les choses de la terre. Le couchant éclairait d’or, éclairait rose, et, dans les replis des vieilles maisons presque sans forme et sans âge, les chaux peu à peu bleuissaient comme des neiges à l’ombre. Il y avait des passants jaune d’or, vert pâle ou couleur de saumon ; des passants bleus et des passants roses ; d’autres, qui avaient choisi de plus rares et d’indicibles teintes ; tous majestueux et graves, visage de bronze et regard intensément noir. Çà et là, des touffes de fraîches plantes de printemps, des coquelicots, des résédas, des boutons d’or, éclataient, posés et fleuris au hasard, sur les vieux murs, sur la neige bleuâtre des vieux murs. Mais le blanc mort des chaux dominait tout ; il semblait éclairer et renvoyer de la lumière atténuée vers le profond ciel doré qui en était déjà rempli. Nulle part n’existaient d’ombres dures, ni de contours accusés, ni de couleurs sombres ; sur cette blancheur de tout, les êtres vivants, qui se mouvaient avec lenteur, ne faisaient passer que des teintes claires, étrangement claires, fraîches comme dans des visions non terrestres ; tout était adouci et fondu dans de la tranquille lumière ; il n’y avait de noir que tous ces grands yeux de rêveurs…
D’un peu loin on entendait préluder la flûte triste, triste, et le tambourin sourd des charmeurs de serpents. Alors, les lents promeneurs, qui d’abord marchaient sans but dans ce blanc dédale, se dirigeaient peu à peu vers le même point, répondant à l’appel de cette musique.
À un grand carrefour, au faîte de la ville, ces charmeurs s’étaient placés. On voyait de là, dans des profondeurs qui bleuissaient, des successions de lignes blanches presque sans contours, qui étaient des terrasses ; quelque chose comme un éboulement de blocs de neige, qui était Tétouan à demi perdu dans la vapeur du soir de mai.
Les hommes aux longs vêtements faisaient cercle autour des charmeurs. Et les charmeurs, nus et fauves, chantaient et dansaient en agitant leur chevelure bouclée, dansaient comme leurs serpents, en tordant leur buste souple, d’après leur musique de flûtes. Et tout était beau, depuis le ciel jusqu’au plus humble chamelier aux bras de bronze, qui regardait en rêvant, sans voir.
Et moi, je restais là au milieu d’eux, n’appréciant plus les durées, charmé comme eux, et, par hasard, me reposant un peu parmi ces immobiles, ignorants des heures qui passent. Et ces tambourins, ces flûtes tristes — et toute cette Afrique — exerçaient sur moi leur charme berceur, aussi magiquement qu’autrefois, dans mes plus lointaines années jeunes…
Vraiment, c’est toujours ce pays qui me chante, sur le rythme le plus doux, l’universelle chanson de la mort.