L’Exposition de photographie
L’EXPOSITION DE PHOTOGRAPHIE
La Société française de photographie a ouvert au Palais de l’industrie sa dixième exposition. Nous retrouvons parmi les 95 exposants du Palais de l’industrie plusieurs noms qui ont figuré avec avantage à l’Exposition de Vienne. Parmi ces derniers, plaçons la Société elle-même, qui a obtenu le diplôme d’honneur pour son Histoire de l’art photographique, résumée dans un vaste cadre. On y voit toutes les épreuves types des découvertes faites en France, depuis Nicéphore Niepce ; la première épreuve sur plaque de Daguerre, les impressions sur papier par Blanquart-Evrard, le tirage au charbon de Poitevin, les émaux de Lafond de Camarsac, les héliogravures de Ch. Nègre en 1856, etc. Cette chronologie résume dans son degré de perfection primitive de précieux documents dont le temps augmentera toujours la valeur.
Les portraits abondent à l’Exposition malgré toute la sobriété que l’on apporte dans l’admission ; cette branche si étendue de la photographie, répondant à un besoin du temps, atteint un haut degré de perfection, parce qu’elle est dans le domaine de la pratique.
L’Exposition contient un grand nombre de paysages. Nous regrettons de mettre avant les résultats obtenus par nos nationaux ceux de M. William Bedford, de Londres ; ils possèdent une finesse de détails, un merveilleux fouillé dans les ombres et une habile combinaison de l’éclairage, conditions réunies qui rehaussent l’effet artistique, si difficile à obtenir. Cette rudesse optique inhérente à tout tableau pris au hasard a également été évitée par M. Brownrigg, de Dublin ; il donne à l’appui de la perfection des clichés obtenus deux agrandissements remarquables, dont la dimension excède un mètre : « A quiet nook », et « Derricunhy, Killarney. » Ces deux paysages ont tout l’attrait d’une composition soignée. D’autre part M. Ermakoff, de Trébizonde, nous prouve que la photographie n’a pas de patrie, et qu’on réussit aussi bien en Asie Mineure qu’en Europe ; ses jolies vues sont heureusement choisies.
Citons parmi les photographes-paysagistes français, M. Telford Harrisson, qui a exécuté au collodion sec de charmantes études d’après nature ; il s’est appliqué à reproduire des sites de forêts, au moment où les arbres sont dépouillés de leurs feuilles. Ces innombrables branches sèches se détachent avec une finesse remarquable.
Un amateur qui n’a pas craint d’aborder les plaques de grande dimension en voyage, M. Magny (de Coutance), a exposé plusieurs vues des environs de Constantine, où il a tiré un bon parti de l’éclairage oblique. Les nombreux travaux de M. Quetier, successeur de M. Bisson, comportent des dimensions encore plus monumentales ; ses vues des différentes capitales d’Europe sont du reste connues depuis longtemps avec avantage. Ajoutons encore un nom aux exposants de vues étrangères : M. Lévy, qui a envoyé un certain nombre d’épreuves d’Égypte et d’Orient.
Depuis plus de vingt ans, les chercheurs ont fait de grands efforts pour combiner la facilité de reproduction de la photographie, avec la rapidité d’impression, telle qu’elle se pratique dans l’imprimerie. L’héliogravure et les impressions à l’encre grasse exigent un tour de main spécial et une parfaite connaissance des deux arts, auxquels il faut emprunter toute leur subtilité. La conservation des demi-teintes offre une grande difficulté.
Les ateliers de M. Goupil, à Asnières, ont réalisé de notables progrès dans l’héliogravure proprement dite, la production d’un cliché métallique, et dans l’exploitation industrielle du procédé Woodbury, impression obtenue au moyen de la gélatine bichromates. M. Rousselon, chef des ateliers, expose plusieurs héliogravures d’un fini remarquable : un grand paysage où l’on voit des reflets dans l’eau, comme sur une épreuve au chlorure d’urgent, un portrait de M. Davanne, où l’authenticité de la photographie se joint à la délicatesse de la gravure.
Le procédé Woodbury, maintenant nommé photoglyplie, conserve au positif toute son apparence de finesse de l’épreuve au chlorure d’argent. On produit une contre-épreuve sur une feuille de gélatine bichromatée par simple impression de la lumière ; ensuite cette substance cornée très-résistante est soumise à la presse hydraulique sur une plaque d’alliage de plomb et d’antimoine. Le creux et les reliefs de la gélatine s’y imprègnent avec exactitude. Pour le tirage, on verse dessus de l’encre à base de gélatine et l’on serre la presse ; les différences de relief produisent des différences d’épaisseur dans la couche d’encre, qui donnent les teintes et les demi-teintes. C’est par ce procédé que la maison Goupil peut répandre dans le commerce les copies des tableaux des grands maîtres en grand nombre, avec une fidélité remarquable.
L’héliogravure est d’un emploi usuel dans le commerce pour produire vite et économiquement, à la condition d’éluder les difficultés qu’entraîne la subtilité des demi-teintes ; les copies de gravures, dessins à la plume, se convertissent couramment en clichés typographiques. M. Rodriguez, chef des ateliers de gravure du gouvernement portugais, a envoyé des spécimens de photozincographie de reproduction de dessins au trait. Son procédé basé sur l’emploi de la gélatine bichromatée, comme tous ceux du même genre, se complique de l’heureuse innovation des reports sur une feuille mince d’étain.
Nous retrouvons dans les expositions de MM. Rommlée et Jonas (de Dresde) et de M. Thiel, des applications du procédé Albert (de Munich), procédé qui consiste à transformer le cliché même, pris sur verre épais, en un type sur lequel on peut tirer avec de l’encre grasse ; c’est un perfectionnement de la photolithographie. Les épreuves que l’on obtient ainsi n’ont pas la netteté de celles qu’on obtient sur une plaque métallique qui a été mordue à l’acide, comme dans l’héliogravure.
Depuis 1847, époque où M. Becquerel découvrait l’héliochromie, on a fait peu de progrès dans la fixation des couleurs. M. Vidal a envoyé des épreuves polychromiques, qui sont certainement remarquables par leur inaltérabilité, mais les couleurs affectent plutôt les masses que les détails. Il fait usage de papiers qu’il superpose pour obtenir chaque couleur en particulier ; les nuances et les demi-tons restent indéfinis. On se contente dans la pratique de faire colorier au pinceau les portraits où l’on veut conserver leurs tons naturels. Parmi les plus soigneusement faits, nous signalons ceux de M. Fritz Luckard, de Vienne ; vus au stéréoscope, ils présentent un effet artistique, où la retouche ajoute au sujet, au lieu de le défigurer comme il arrive souvent.
Le coloris offre un précieux concours dans certaines applications scientifiques de la photographie. M. Brandel, à Varsovie, en donne la preuve dans ses collections de maladies cutanées ; ses albums renferment plus de 260 sujets de cas très-curieux pour la médecine, qui perdraient la plus grande partie de leur intérêt si la couleur ne leur rendait tout leur caractère authentique.
Les émaux continuent d’être favorablement accueillis du public, si l’on en juge par l’extension que prend cette branche de la photographie. Ils offrent le grand avantage de se conserver indéfiniment inaltérables ; comme les porcelaines, ils ont passé au feu de moufle. Ceux de MM. Goughenheim et Forest, de M. Peschardière, sont les digues émules de M. Lafon de Gamarsac.
On a souvent accusé la photographie de rester étrangère aux beaux-arts ; mais elle apporte à ceux-ci un concours avantageux. Ainsi, M. Ravaison s’est particulièrement appliqué à reproduire les classiques de l’art, en combinant judicieusement l’éclairage. Les copies des bustes ainsi obtenues sont d’excellents exemples pour les jeunes dessinateurs, qui ont de la peine à discerner les ombres et l’effet qu’on doit en attendre.
La photographie sur verre est représentée par MM. Favre et Lachenal qui conservent dans toute sa perfection le délicat procédé à l’albumine pour leurs vues stéréoscopiques et les verres pour les projections à la lanterne. Adoucis par un verre dépoli, ils ont une netteté remarquable. Leurs nombreuses collections de sujets appartenant aux différentes parties des sciences faites pour les projections sont vraiment remarquables, et contribuent puissamment aux progrès d’une nouvelle et importante branche de l’enseignement.
L’ensemble de l’exposition est très-satisfaisant ; on n’y trouve pas de découvertes saillantes, mais toutes les branches de la photographie sont en voie de perfectionnement.