L’Homme et la Terre/I/Texte entier

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Librairie universelle (tome premierp. tv-TdM).

ÉLISÉE RECLUS


L’Homme
et la Terre


La Géographie n’est autre chose que l’Histoire dans l’Espace de même que l’Histoire est la Géographie dans le Temps.


TOME PREMIER


LES PRIMITIFS — HISTOIRE ANCIENNE


Origines — Milieux telluriques
Travail — Peuples attardés — Familles, Classes, Peuplades
Rythme de l’Histoire — Iranie — Caucasie — Potamie




PARIS
LIBRAIRIE UNIVERSELLE
33, Rue de Provence, 33


L’Homme est la Nature
prenant conscience d’elle-même.



PRÉFACE


Il y a quelques années, après avoir écrit les dernières lignes d’un long ouvrage, la Nouvelle Géographie universelle, j’exprimais le vœu de pouvoir un jour étudier l’Homme dans la succession des âges comme je l’avais observé dans les diverses contrées du globe et d’établir les conclusions sociologiques auxquelles j’avais été conduit. Je dressai le plan d’un nouveau livre où seraient exposées les conditions du sol, du climat, de toute l’ambiance dans lesquelles les événements de l’histoire se sont accomplis, où se montrerait l’accord des Hommes et de la Terre, où les agissements des peuples s’expliqueraient, de cause à effet, par leur harmonie avec l’évolution de la planète.

Ce livre est celui que je présente actuellement au lecteur.

Certes, je savais d’avance que nulle recherche ne me ferait découvrir cette loi d’un progrès humain dont le mirage séduisant s’agite sans cesse à notre horizon, et qui nous fuit et se dissipe pour se reformer encore. Apparus comme un point dans l’infini de l’espace, ne connaissant rien de nos origines ni de nos destinées, ignorant même si nous appartenons à une espèce animale unique ou si plusieurs humanités sont nées successivement pour s’éteindre et resurgir encore, nous aurions mauvaise grâce à formuler des règles d’évolution à l’inconnu, à battre le brouillard, dans l’espérance de lui donner une forme précise et définitive.

Non, mais nous pouvons du moins, dans cette avenue des siècles que les trouvailles des archéologues prolongent constamment en ce qui fut la nuit du passé, nous pouvons reconnaître le lien intime qui rattache la succession des faits humains à l’action des forces telluriques : il nous est permis de poursuivre dans le temps chaque période de la vie des peuples correspondant au changement des milieux, d’observer l’action combinée de la Nature et de l’homme lui-même, réagissant sur la Terre qui l’a formé.

L’émotion que l’on éprouve à contempler tous les paysages de la planète dans leur variété sans fin et dans l’harmonie que leur donne l’action des forces ethniques toujours en mouvement, cette même douceur des choses, on la ressent à voir la procession des hommes sous leurs vêtements de fortune ou d’infortune, mais tous également, en état de vibration harmonique avec la Terre qui les porte et les nourrit, le ciel qui les éclaire et les associe aux énergies du cosmos. Et, de même que la surface des contrées nous déroule sans fin des sites de beauté que nous admirons de toute la puissance de l’être, de même le cours de l’histoire nous montre dans la succession des événements des scènes étonnantes de grandeur que l’on s’ennoblit à étudier et à connaître. La géographie historique concentre en drames incomparables, en réalisations splendides, tout ce que l’imagination peut évoquer.

À notre époque de crise aiguë, où la société se trouve si profondément ébranlée, où le remous d’évolution devient si rapide que l’homme, pris de vertige, cherche un nouveau point d’appui pour la direction de sa vie, l’étude de l’histoire est d’un intérêt d’autant plus précieux que son domaine incessamment accru offre une série d’exemples plus riches et plus variés. La succession des âges devient pour nous une grande école dont les enseignements se classent devant notre esprit et même finissent par se grouper en lois fondamentales.

La première catégorie d’événements que constate l’historien nous montre comment, par l’effet d’un développement inégal chez les individus et dans les sociétés, toutes les collectivités humaines, à l’exception des peuplades restées dans le naturisme primitif, se dédoublent pour ainsi dire en classes ou en castes, non seulement différentes, mais opposées d’intérêts et de tendances, même franchement ennemies dans toutes les périodes de crise. Tel est, sous mille formes, l’ensemble de faits que l’on observe en toutes les contrées de l’univers, avec l’infinie diversité que déterminent les sites, les climats et l’écheveau de plus en plus entremêlé des événements.

Le deuxième fait collectif, conséquence nécessaire du dédoublement, des corps sociaux, est que l’équilibre rompu d’individu à individu, de classe à classe, se balance constamment autour de son axe de repos : le viol de la justice crie toujours vengeance. De là, d’incessantes oscillations. Ceux qui commandent cherchent à rester les maîtres, tandis que les asservis font effort pour reconquérir la liberté, puis, entraînés par l’énergie de leur élan, tentent de reconstituer le pouvoir à leur profit. Ainsi des guerres civiles, compliquées de guerres étrangères, d’écrasements et de destructions, se succèdent ou un enchevêtrement continu, aboutissant diversement, suivant la poussée respective des éléments en lutte. Ou bien les opprimés se soumettent, ayant épuisé leur force de résistance : ils meurent lentement et s’éteignent, n’ayant plus l’initiative qui fait la vie ; ou bien c’est la revendication des hommes libres qui l’emporte, et, dans le chaos des événements, on peut discerner de véritables révolutions, c’est-à-dire des changements de régime politique, économique et social dus à la compréhension plus nette des conditions du milieu et à l’énergie des initiatives individuelles.

Un troisième groupe de faits, se rattachant à l’étude de l’homme dans tous les âges et tous les pays, nous atteste que nulle évolution dans l’existence des peuples ne peut être créée si ce n’est par l’effort individuel. C’est dans la personne humaine, élément primaire de la société, qu’il faut chercher le choc impulsif du milieu, destiné à se traduire en actions volontaires pour répandre les idées et participer aux œuvres qui modifieront l’allure des nations. L’équilibre des sociétés n’est instable que par la gêne imposée aux individus dans leur franche expansion. La société libre s’établit par la liberté fournie dans son développement complet à chaque personne humaine, première cellule fondamentale, qui s’agrège ensuite et s’associe comme il lui plaît aux autres cellules de la changeante humanité. C’est en proportion directe de cette liberté et de ce développement initial de l’individu que les sociétés gagnent en valeur et en noblesse : c’est de l’homme que naît la volonté créatrice qui construit et reconstruit le monde.

La « lutte des classes », la recherche de l’équilibre et la décision souveraine de l’individu, tels sont les trois ordres de faits que nous révèle l’étude de la géographie sociale et qui, dans le chaos des choses, se montrent assez constants pour qu’on puisse leur donner le nom de « lois ». C’est déjà beaucoup de les connaître et de pouvoir diriger d’après elles sa propre conduite et sa part d’action dans la gérance commune de la société, en harmonie avec les influences du milieu, connues et scrutées désormais. C’est l’observation de la Terre qui nous explique les événements de l’Histoire, et celle-ci nous ramène à son tour vers une étude plus approfondie de la planète, vers une solidarité plus consciente de notre individu, à la fois si petit et si grand, avec l’immense univers.


LIVRE PREMIER


LES ANCÊTRES


Origines — Milieux telluriques.
Travail. — Peuples attardés. — Familles, Classes, Peuplades.
Rythme de l’Histoire.
ORIGINES


La succession des âges est pour
nous la grande école.


CHAPITRE Ier


HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE. — ORIGINES ANIMALES DE L’HOMME.
NÉGRITOS ET PYGMÉES. — SÉJOURS DE L’HOMME ANCESTRAL.


Les traits de la surface planétaire indiquent l’effet des actions cosmiques auxquelles le globe a été soumis pendant la série des temps. Les continents et les îles qui surgirent des profondeurs de la mer et l’Océan lui même, avec ses golfes, les lacs et les fleuves, toutes les individualités géographiques de la Terre en leur variété infinie de nature, de phénomènes et d’aspect, portent les marques du travail incessant des forces toujours à l’œuvre pour les modifier. À son tour, chacune de ces formes terrestres est devenue, dès son apparition, et continue d’être, dans tout le cours de son existence, la cause secondaire des changements qui se produisent dans la vie des êtres nés de la Terre. Une histoire, infinie par la suite des vicissitudes, s’est ainsi déroulée d’âge en âge sous l’influence des deux milieux, céleste et terrestre, pour tous les groupes d’organismes, végétaux et animaux, que font germer la mer et le sol nourricier. Quand l’homme naquit, après le cycle immense d’autres espèces, son développement se trouvait déjà projeté dans l’avenir par la forme et le relief des contrées dans lesquelles ses ancêtres animaux avaient vécu.

Vue de haut, dans ses rapports avec l’Homme, la Géographie n’est autre chose que l’Histoire dans l’espace, de même que l’Histoire est la Géographie dans le temps. Herder, parlant de la physiologie, ne nous a-t-il pas déjà dit qu’elle est l’anatomie agissante ? Ne peut-on dire également que l’Homme est la Nature prenant conscience d’elle-même ?

Relativement à l’apparition de l’humanité sur la Terre s’agitent bien des questions qui n’ont point été résolues encore. Notre provenance du monde animal nous rattache-t-elle à un ou plusieurs types ancestraux ? Des deux hypothèses, le monogénisme et le polygénisme, laquelle est, sinon la vraie, du moins la mieux corroborée par l’ensemble des faits déjà connus ? On nous dit, il est vrai, que « toute cette scolastique est du passé, maintenant que le darwinisme a mis tout le monde d’accord[1] », mais qu’importe, si le conflit renaît sous d’autres noms et si l’on vient à nous parler de « races » considérées comme pratiquement irréductibles ?

Une tendance naturelle à tout individu est de se contempler comme un être absolument à part dans l’ensemble de l’univers. Le sentiment intime de sa vie propre, la plénitude de sa force personnelle ne lui permettant point de voir dans les autres des égaux, il se croit favorisé du hasard ou des dieux. Mais les nécessités de l’existence le rattachant au groupe de la famille, puis à celui du clan ou de la tribu, il ne peut se figurer non plus son origine comme absolument indépendante du cercle des proches, à moins que l’orgueil de la souveraineté n’en fasse une divinité, telle que s’imaginèrent l’être les Alexandre et les César. Il se résigne donc à partager avec les siens, mais avec les siens seulement, une origine collective : chaque tribu se crée, en ses imaginations premières, une descendance bien distincte. Dans les premiers âges, tels que nous les ont conservés, avec une certaine ressemblance, les populations les plus anciennes, l’homme professe instinctivement le polygénisme ; mais, de toutes les espèces diverses, il en est une, la sienne, qu’il tient, en toute naïveté et tout orgueil, pour la race humaine par excellence.

Certainement, la liste des noms de peuplades et de peuples se compose principalement de mots ayant pour signification primitive le sens « Homme », dans une acception exclusive, comme si tous les autres groupes d’individus à face humaine n’avaient été, aux yeux des êtres d’élection, qu’un amas informe appartenant à quelque animalité secondaire.

Même, lorsque les appellations ethniques ont une signification spéciale due au pays, à la provenance ou à quelque trait particulier, ces appellations perdent leur sens originaire, pendant le cours des siècles, pour prendre, dans la pensée de ceux qui les portent, une valeur exceptionnelle, unique, vraiment divine. Il n’est pas de sauvages, — et, à cet égard, quelle nation peut se dire complètement dégagée de la sauvagerie première ? — il n’est pas de sauvages qui ne regardent les peuples d’alentour du haut de leur dignité de « peuple élu ».

Mais l’isolement ne peut durer, et, par la suite des événements, alliances et relations de commerce, guerres et traités, les hommes ont appris qu’ils appartiennent, sinon à une même race, du moins à un groupement d’êtres qui se ressemblent d’une manière intime et que des traits essentiels, tels que la station droite, l’usage du feu, la langue articulée, distinguent nettement de tous les autres animaux. Même, en des moments de détresse commune, et le plus souvent de sexe à sexe par l’instinct d’amour, la fraternité naquit entre gens de tribus différentes ; puis, lorsque de grandes civilisations eurent mis en contact toute une partie considérable de l’humanité, comme dans l’Inde, au temps de Bouddha, et pendant la période de l’œcumène grecque et latine, sous les Antonins, l’idée de l’unité humaine se répandit : même en se haïssant, les fils de la Terre commune se glorifièrent d’appartenir à une seule et unique descendance ; la monogénie trouva ses apôtres.

Comme document de transition entre les deux théories nettement contraires, monogéniste et polygéniste, le livre de la Genèse, d’ailleurs issu de multiples origines légendaires, peut être cité en faveur de l’une ou de l’autre hypothèse, puisqu’il raconte la création d’un Adam, qui fut le « dominateur de tous les animaux vivant sur la terre[2] », et que, d’autre part, il fait allusion aux hommes qui peuplaient les campagnes lors d’un premier meurtre du frère par le frère[3]. Depuis lors, la morale humaine, dans sa pratique générale, n’a cessé de comporter une contradiction analogue à celle que les chrétiens trouvent dans leur livre sacré.

Si grand que soit l’orgueil de la race pure chez les peuplades qui s’étudient à éviter tout contact avec les autres hommes, et dans les familles aristocratiques modernes qui prétendent au « sang bleu », le fait est que, dans le torrent circulatoire de l’humanité, mêlant les tribus de remous en remous comme les eaux d’un fleuve, la « miscégénation », c’est-à-dire le mélange des races, s’est opérée d’un bout du monde à l’autre. D’après les rabbins du moyen âge, l’homme, créé de l’argile vive, avait été formé de sept espèces de terres, pour signifier sans doute qu’il comprenait en lui les descendants de toutes couleurs, tous les membres de l’humanité future[4]. De même, l’homme actuel contient en soi les types qui l’ont précédé, car en toute race mélangée l’atavisme garde ses droits.

On pourrait imaginer qu’une tribu enfermée dans quelque prison de rochers soit restée pure de tout croisement, mais dès qu’il y eut contact il y eut mélange. En fait, tous les hommes sont de races mêlées ; même les types les plus opposés, le noir et le blanc, se sont unis depuis des siècles en composés ethniques nouveaux, ayant gardé plus ou moins fidèlement les caractères distinctifs qui en font des individualités collectives, méritant un nom spécial. De génération en génération, le mélange des races s’accomplit très diversement : ici, d’une manière insensible, pendant la paix ; là, brusquement, avec violence, pendant la guerre ; mais toujours l’œuvre se poursuit. C’est en vain que tel ou tel patriote essaie de contester le mélange de race à race : chaque homme, même le plus fier de la pureté de son sang, a des millions et des millions d’aïeux, parmi lesquels les types les plus divers sont représentés. Aussi les anthropologistes qui se hasardent à sérier le genre humain en « races » distinctes, soit qu’ils croient réellement à des origines polygéniques soit que, par un classement plus ou moins acceptable, ils veuillent faciliter l’étude de l’Homme, sont amenés à de singuliers écarts, suivant l’importance spéciale qu’ils donnent à tel ou tel élément différentiel : couleur de la peau, stature, membres et squelette, forme et dimensions du crâne, aspect de la chevelure, langage et caractères moraux.

Ainsi, tandis que Blumenbach distingue cinq races classiques : blancs, jaunes, rouges, olivâtres, noirs, et que Virey en compte seulement deux, Topinard en énumère seize, puis dix-neuf, Nott et Gliddon en comptent huit, divisées en soixante-quatre familles, Hæckel déroule une série de trente-quatre races et Deniker, admirablement muni des mensurations qu’ont rapportées de tous les coins du monde les savants voyageurs modernes, classe avec soin vingt-neuf races diverses, formant dix sept groupes ethniques ; mais il reste un doute pour beaucoup de représentants de l’humanité et l’on se demande s’il est possible de les faire entrer dans l’une ou l’autre de ces diverses catégories [5].


Nous savons maintenant que toutes ces constructions, si ingénieuses qu’elles soient, sont des édifices changeants. Depuis Darwin, l’ancienne théorie des espèces, d’après laquelle certaines formes seraient définitivement fixées, sans mélange possible avec d’autres types d’une origine différente, est renversée. Faite uniquement pour s’accommoder aux choses présentes, l’idée de l’espèce change suivant les naturalistes : chacun embrasse dans sa conception un ensemble de formes plus ou moins étendu. Ainsi, quelle est l’espèce mère du chien ? Faut-il y voir un loup, un renard, un chacal, une hyène ou bien encore d’autres formes primitives, que la domestication et un genre de vie différent ont graduellement modifiées et développées en d’innombrables variétés ? Le fait est que loups et chacals se croisent avec les chiens et donnent naissance à des individus dont la race se maintient et se recroise à l’infini ; d’autre part, les chiens, redevenus sauvages, reprennent, suivant les pays, des formes qui les rapprochent du loup, du chacal ou du renard. Où commence l’espèce immuable entre des limites absolues ? Où la variété avec ses modifications incessantes ? On ne sait.

Et ces difficultés qui se présentent dans la question de l’espèce canine existent aussi pour d’autres animaux, domestiqués ou non ; elles existent pour l’homme, chez lequel l’écart moyen de l’Homo europæus à l’Homo alpinus est plus grand que celui qui différencie les diverses espèces de canidés [6]. Malgré les innombrables exemples de « miscégénation », qui, aux États-Unis, scandalisent tellement les fils des anciens propriétaires d’esclaves, faut-il considérer les nègres comme une espèce ou une « sous-espèce » [7] distincte de la race dite « caucasienne », ou bien faut-il y voir une simple variété de la grande espèce humaine ?

Et si nègres et blancs doivent être embrassés en une même humanité d’origine, que dire des « negritos » de Luzon, des Andamènes et des nains épars dans le continent d’Afrique ? Les nègres eux-mêmes voient dans les Akka, les Ba-Blinga, les Ba-Bongo des êtres d’une autre espèce, et les blancs altiers les regardent un peu comme des espèces de singes à forme humaine. Diverses tribus s’étiolent et disparaissent, peut-être par l’absence de tout croisement : tel serait le cas pour les nains des bords de la Sangha. Mais il est certain qu’entre d’autres peuplades de pygmées et des tribus d’Africains bien proportionnés des mélanges de sang ont lieu. Donaldson Smith nous dit que les nains occupant naguère toute la région qui s’étend au nord des lacs Stéphanie et Rudolf ont perdu leur type originaire par l’effet de mariages avec des tribus de haute stature et que les Dume actuels sont un simple reliquat de l’ancienne race [8]. De même, les Oua-Toua (Wat-wa) de la région du lac Kivu, les « Fils de l’Herbe », petits hommes que certains nègres, les Oua-Houtou, par exemple, regardent avec aversion, sont acceptés par d’autres, par les Oua-Toussi notamment, comme de « grands amis », et les deux races s’entremêlent volontiers. Les femmes pygmées de l’Uganda (Johnston) sont heureuses de s’attacher à des nègres de grande taille.

Il est aussi très probable que les pygmées dont on retrouve les ossements mélangés à ceux des hommes de grandes races en tant de cavernes d’Europe, notamment de la France, et tant de huacas péruviennes, ont disparu par l’effet des croisements et furent absorbés graduellement dans la masse générale des populations ambiantes [9] : ils sont revenus à l’espèce.

Les anatomistes qui étudient le squelette au point de vue du transformisme, c’est-à-dire comme un appareil façonné lentement, de génération en génération, par un travail d’accommodement au milieu et de perfectionnement, constatent par l’étude comparée des différents types que les races humaines actuelles ne paraissent pas être dérivées les unes des autres par une sorte de gradation hiérarchique, mais doivent être considérées plutôt comme des rameaux parallèles, remontant vraisemblablement à un ancêtre commun d’origine antérieure même aux quadrumanes ; il faudrait voir peut-être dans ce type primitif un descendant des marsupiaux, issus eux-mêmes des monères par des ancêtres amphibies [10].


Mais sachons nous borner. N’essayons pas de remonter par la pensée jusqu’aux époques si éloignées de nous où l’homme, issu de l’animalité primitive, constitua l’espèce ou les races humaines. Arrêtons-nous à la période où nos ancêtres, accomplissant leur plus grande conquête, avaient appris à moduler leurs cris, inarticulés jadis, et à transformer leurs grognements et glapissements en un véritable langage. Eh bien, à ce grand tournant de l’histoire, les nations étaient constituées en groupes absolument distincts, et les langues qui prirent corps se donnèrent des radicaux d’origines tout à fait diverses, suivant un génie propre pour la formation et l’accent des mots, pour la logique et le rythme de la phrase [11].

Les dialectes aryens, sémitiques, ouraliens, berbères, bantou, algonquins sont mutuellement irréductibles : ce sont les parlers de peuplades qui, à l’époque ou leur langue se délia, se trouvaient en des milieux tout à fait différents, constituaient en réalité des espèces ou des humanités à part. En datant de ces temps anciens l’histoire des hommes, on peut dire qu’elle commence par le polygénisme. Alors, les nations éparses sur la Terre ne pouvaient avoir aucune conscience de leur unité. Autant de groupes glossologiques, autant de mondes humains mutuellement étrangers [12]. Voici donc quel est, pour l’histoire de l’humanité, le point de départ certain dans la succession des temps : la naissance polygénique, en diverses parties de la Terre, de langages irréductibles correspondant à divers modes de sentiment et de pensée.

Combien de ces parlers naquirent ainsi, et quelle fut la durée du cycle pendant lequel les divers ancêtres des hommes actuels acquirent cette faculté capitale, condition première de l’être humain tel que nous le comprenons aujourd’hui ? On ne peut le savoir, et d’ailleurs il est certain que, dans la lutte pour l’existence, nombre de ces langues primitives ont disparu ; quant à celles qui persistent, l’inventaire n’en est pas encore terminé ; on n’a guère classé méthodiquement que les groupes de dialectes parlés par les nations principales. Il reste à étudier et à fixer avec précision la place de toutes les séries de formes verbales usitées par les diverses peuplades du monde entier. Cependant, on peut essuyer de dresser des cartes glossologiques provisoires qui, tout en constatant l’état actuel de la polygénie linguistique, témoignent aussi des prodigieuses conquêtes accomplies par les langues envahissantes.

Par delà ces âges qui virent la naissance intellectuelle de l’homme véritable, l’être que l’usage de la parole devait faire progresser si merveilleusement n’était en réalité qu’un animal, ne se faisant comprendre que par des gestes, des jappements et des miaulements semblables à ceux de nos amis le chien et le chat, les candidats à l’humanité les plus rapprochés de nous [13]. Toute cette période antique, à laquelle on pourrait donner le nom de « pro-lalie » ou d’« avant-langage », peut être considérée comme antérieure à l’humanité spéciale : l’Homme ne constitua l’espèce nouvelle qu’en cessant d’être alalus [14].


L’étude des formes animales qui nous rattachent aux quadrupèdes et aux reptiles appartient à l’ère pré-anthropologique, caractérisée par le pliopithecus antiquus, dont on a trouvé un fragment de mâchoire près de Sansan, dans la vallée du Gers, et qui semble être l’animal le plus voisin de l’homme que l’on connaisse ; de là, sans doute, cette répugnance instinctive que nous avons pour le singe : nous nous reconnaissons trop en lui. Le vieil Ennius l’a dit :

Simia quam similis turpissima bestia nobis.

Peut-être le pithécanthrope [15] fossile que le médecin Eug. Dubois a découvert, en 1894, dans les cendres volcaniques du quaternaire ancien de Java, près de Trinil, en compagnie d’animaux fossiles, dont quelques-uns appartenaient à des genres aujourd’hui disparus, fut-il l’intermédiaire cherché, l’« anneau manquant de la chaîne » unissant l’homme à ses ancêtres du monde animal : par son attitude et par sa taille (1m, 657), qui est celle de l’homme moyen, par son crâne, dont la capacité (900 à 1.000 centimètres cubes) dépasse de près d’une moitié la plus forte contenance cérébrale des crânes appartenant aux plus grands anthropoïdes connus, le pithécanthrope paraît bien réellement faire partie de notre lignée humaine en nous rattachant aux hylobates ou « gibbons », ceux des singes qui se rapprochent le plus de nous par la conformation et qui descendraient comme nous des mêmes ancêtres animaux [16].

D’après Manouvrier, il serait probable que ce « singe-homme », l’Homo javanensis, ne possédait pas le langage articulé, ce caractère le plus précieux de l’humanité proprement dite.

L’étroitesse frontale, qui se prolonge très loin sur le crâne de Trinil, permet de nier que la « circonvolution de Broca » ait été plus développée chez le pithécanthrope que chez les anthropoïdes [17]. Près de Bahia, au Brésil, on aurait découvert dans un amas de coquilles un crâne humain à caractères très primitifs, que l’on a voulu rapprocher de la pièce de Trinil [18], mais dont l’âge n’a pas été suffisamment établi.

Ces trouvailles sembleraient indiquer que l’homme, sous sa forme actuelle, aurait pris naissance dans les régions de vie exubérante, où le soleil darde ses rayons les plus chauds et où la pluie tombe en averses très abondantes ; les variétés de negritos se sont développées aussi dans la zone équatoriale, patrie des grandes espèces anthropoïdes apparentées à l’homme.

À pareille éclosion, il fallait, semble-t-il, la nature tropicale en toute sa puissance productrice (Hæckel, Johnston). Si les hommes, en presque toutes les contrées, du moins en dehors des plaines, racontent que leurs premiers aïeux descendirent des hautes montagnes qui bornent leur horizon, ces légendes proviennent d’un pur effet d’optique. Les fiers sommets qui se dressent en plein ciel, au-dessus des nuages, ne semblent-ils pas être la demeure des dieux, et n’est-ce pas aux pieds de ces divinités créatrices que le primate, animal privilégié, a dû voir en imagination la naissance de ses premiers parents ?

L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux !

ainsi chantait Lamartine. Non pas un « dieu tombé », car il monte plutôt, mais il se souvient de tout un infini. Issu de générations sans nombre, autres hommes ou anthropoïdes, animaux, plantes, organismes primaires, l’homme se remémore par sa structure tout ce que ses ancêtres ont vécu pendant la prodigieuse durée des âges. Il résume bien en lui tout ce qui le précéda dans l’existence, de même que, pendant sa vie embryonnaire, il présente successivement les formes diverses des organisations plus simples que la sienne. Ce n’est donc pas seulement dans les tribus sauvages qu’il faut essayer de retrouver l’homme ancien : c’est, aussi loin que possible, parmi ses aïeux, les animaux, là où rayonnent les premières lueurs de l’intelligence et de la bonté.

Les sociétés animales nous montrent en effet, soit en germe, soit en état de réalisation déjà très avancée, les types les plus divers de nos sociétés humaines. Nous pouvons y chercher tous nos modèles. Dans leurs groupes si variés, nous trouvons ce même jeu des intérêts et des passions qui sollicitent et modifient incessamment notre vie et déterminent les allures progressives ou rétrogrades de la civilisation. Mais les manifestations de l’animal, plus naïves, moins complexes, dépourvues de l’enveloppe des phrases, des écrits, des légendes et des commentaires qui déguisent notre histoire, sont plus faciles à étudier, et l’observateur réussit à voir autour de soi les divers petits mondes, dans la basse-cour, dans le hallier voisin, dans l’atmosphère et dans les eaux.

« Du temps que les bêtes parlaient », les hommes les comprenaient. Les êtres à deux et à quatre pattes, à peau lisse, à plumes et à écailles n’avaient point de secrets les uns pour les autres. L’entente était si complète que le peuple, supérieur aux philosophes par la juste, quoique subconsciente intelligence des choses, continua longtemps, continue encore çà et là de s’entretenir avec les animaux dans ces contes de fées qui constituent une part si importante de la littérature, même la plus importante de toutes, car elle est certainement la plus spontanée : elle ignore sa propre origine.

L’homme s’imagine volontiers qu’il est le « roi de la création » et ses religions mêmes partent de cette idée fondamentale. Cela se comprend : l’être qui voit tous les rayons converger dans son regard, toutes les apparences prendre une réalité dans son cerveau, doit forcément se considérer comme étant au centre et au-dessus de tout : c’est par la longue réflexion, le contrôle incessant de la vie, qu’il arrive à reconnaître la valeur et la place relative des êtres, ainsi que l’égalité virtuelle, dans l’évolution générale, de toutes les formes qui se développent à travers les âges.

L’homme ne peut même prétendre à la supériorité que lui donnerait le fait d’être l’œuvre la plus récemment éclose des forces naturelles en travail.

Depuis les époques éloignées, maintes espèces ont pu naître des actions physiques et physio-chimiques du milieu terrestre incessamment modifié ; l’on sait que, d’après Quinton, tout le monde des oiseaux appartiendrait, par sa formation, à une période postérieure à celle de l’homme. Enfin, parmi les espèces appartenant à des familles existant depuis les âges les plus lointains, plusieurs, en évoluant dans une voie différente de celle que l’homme a suivie, ne se meuvent-elles pas dans le sens d’une vie sociale, qui certes n’est pas inférieure au chaos dans lequel se débattent les humains toujours en lutte ? Les fourmis, les abeilles, les castors, les chiens des prairies qui, sortis de leurs terriers, vivent en républiques heureuses, les grues, qui dessinent dans l’air bleu les deux traits nets de leur vol convergent, tous ces animaux ont aussi leur civilisation qui vaut peut-être bien la nôtre.

Si l’homme n’avait eu sous les yeux que les exemples donnés par ses compagnes les bêtes, s’il n’avait obtenu leur appui dans les luttes de l’existence, si d’autre part il ne s’était ingénié pour échapper aux animaux qui furent ses ennemis ou pour triompher d’eux, il ne serait resté qu’un bipède sauvage parmi les quadrupèdes, n’ayant d’autre bien que son héritage de bête, et nul progrès ne se serait accompli dans sa destinée ; peut-être eût-il succombé. D’ailleurs, il ne manque pas de contrées où, même de nos jours, l’homme n’a pu se maintenir contre ses rivaux dans la bataille de la vie.

Telles plantations dans le voisinage de Singapour restèrent désertes à cause des visites redoutées du tigre royal. En diverses parties de l’Afrique, des éléphants, s’ouvrant des chemins à travers les forêts en écrasant les branches sous leur large pied, dispersaient les indigènes effrayés ; mais voici que le blanc commence la guerre d’extermination contre l’animal à défenses d’ivoire. Dans le Costa-Rica, dans le Guatemala, sur le versant du Pacifique, tels districts visités par les chauves-souris vampires ont dû dire abandonnés par l’homme, impuissant à garder son bétail et menacé lui-même de mort, quand une ouverture de sa cabane donnait entrée au redoutable suceur de sang. Enfin, les infiniment petits, sans parler des microbes de l’air, sont parfois des adversaires auxquels le colon doit céder.

Dans les régions où les moustiques tourbillonnent par nuées, affolant les êtres vivants sur lesquels ils se posent, la lutte était impossible avant que les médecins entomologistes eussent découvert le rôle des insectes anophèles dans le transport des microbes et enseigné, propagé les moyens de les combattre sous leur forme larvaire. Sur les bords du lac Pontchartrain et de maint lagon de la Louisiane, dans les flots d’herbes du Bahr-el-Ghazal qu’habitent les Nuêr et les Denka, il serait absolument impossible de résister et de vivre si l’on ne se couvrait d’argile, d’ocre ou de cendre.

En pareils lieux, l’homme ne pouvait guère que passer et fuir ; mais dans la plus grande partie des étendues terrestres, il a pu lutter, s’accommoder au milieu, et, soit par ses forces isolées, soit par l’alliance avec d’autres animaux, arriver à se faire dans le monde une très large place, qui comporte la domination effective sur un grand nombre d’espèces animales et la supériorité incontestable sur les autres, sauf, pour un temps, sur les invisibles microbes, dans sa lutte pour l’existence.


Pour les âges obscurs, dépourvus de toutes dates précises, il semble que le fil conducteur doive complètement manquer, et cependant, même en ces ténèbres, les hommes qui vécurent et se succédèrent en nombreuses générations ont laissé des traces de leur existence, suffisantes pour que le savant ait pu en constituer une science nouvelle : la préhistoire.

En effet, si les annales proprement dites manquent aux peuples antérieurs à l’écriture, si même on ignore les noms qu’ils portaient et les langues par lesquelles ils émettaient leur pensée, du moins a-t-on trouvé dans la terre d’innombrables documents : os d’hommes et d’animaux domestiques, outils, armes, amulettes, bijoux, pierres taillées de toute espèce, dont l’étude et le classement ont révélé, dans leurs grands traits, les civilisations de nos ancêtres préhistoriques. Il est même possible que l’on arrive un jour à fixer d’une manière générale la succession des périodes chronologiques dans le développement de ces populations primitives, et maintes fois on l’a tenté déjà : du moins les archéologues peuvent-ils dérouler la série des âges de la préhistoire avec une ampleur et une logique supérieure à celle des écrivains qui, sous le flot des détails de l’histoire écrite, cessent d’apercevoir le mouvement des idées maîtresses.

La préhistoire, comme ensemble d’études rattachant l’homme actuel à l’homme d’autrefois et nous permettant d’assister à l’évolution continue pendant le temps, constitue une science d’origine très récente : la proclamation officielle de sa naissance ne date que de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, alors que Lyell, dans les congrès anglais, établit comme fait indiscutable l’existence de l’homme et de son industrie pendant la période quaternaire, c’est-à-dire à une époque où les terres et les eaux étaient autrement distribuées que de nos jours et où prévalait un climat différent. Mais, avant que la vérité eût ainsi forcé les portes des congrès et des académies, nombre de travailleurs isolés, de penseurs indépendants, avaient déjà nettement reconnu les restes d’un âge de pierre et en avaient interprété le sens.

Dès la première moitié du seizième siècle, le Romain Mercati avait constaté la véritable nature des armes et des instruments que l’universel préjugé désignait sous le nom de « pierres de foudre », et, deux siècles plus tard, Antoine de Jussieu publia un mémoire décisif devançant de cent cinquante années la science officielle [19]. Buffon prononça aussi quelques paroles témoignant de ses pressentiments à cet égard.

Et, tandis que Cuvier et ses disciples se mettaient obstinément en travers de tous les novateurs qui n’admettaient pas humblement les dogmes de la science estampillée, la foule des observateurs, que l’étude des terrains amenait à reconnaître des fossiles de l’homme et les témoignages de son industrie à l’époque quaternaire, devenait de plus en plus nombreuse et active. Les Aymard, les Ami-Boué, les Tournai, les Schmerling, les Christol, les Marcel de Serres et les Boucher de Perthes triomphèrent enfin de l’obscurantisme représenté par l’école d’un savant qui pourtant avait, lui aussi, laissé un magnifique héritage dans l’histoire de la pensée, tant il est vrai que tout progrès, devenu dogme, se change graduellement en obstacle.

Désormais, il n’est plus d’historien qui conteste l’antiquité de l’Homme et qui se le représente né ou créé soudain de la terre rouge ou de l’écume de la mer, il y a quelque cinq ou six mille ans ; la continuité de la race humaine par lentes évolutions, depuis des temps très antiques, est le fait capital reconnu d’une manière universelle. On se demande même quelle prodigieuse série de siècles a dû s’écouler pour donner le temps de s’accomplir aux progrès immenses ayant eu lieu pendant le cours de la préhistoire.

En effet, que l’on s’imagine les âges de la pro-lalie, qui précédèrent les modulations de la pensée sous forme de parole, puis ceux de la pro-pyrie, antérieurs à l’invention du feu, et l’on comprendra ce qu’il a fallu d’efforts et de conquêtes pour amener l’homme de son état primitif de bête, ne sachant pas encore articuler des mots, ni alimenter la flamme allumée par l’éclair ou le volcan, au rang d’animal primate et savant, habile à formuler ses idées par des mots correspondants et soigneux de la flamme sainte brûlant sur l’âtre de sa cabane.


L’espace de temps pendant lequel se succédèrent ces grandes évolutions peut se partager, d’après elles, en périodes bien autrement différentes les unes des autres que ne le sont les divisions usuelles de notre histoire : ancienne, médiévale, moderne.

Depuis les cycles, si éloignés, où nos ancêtres s’initièrent à la parole, puis, de longs siècles après, à la capture du feu, l’homme, déterminé par un milieu changeant, changea lui-même pendant la série des âges, en se différenciant de plus en plus des animaux qui avaient pris leur origine avec lui dans le foyer commun du mouvement.

Grâce aux vestiges de son passage dans les cavernes et sur le rivage des eaux, grâce aux débris très variés de son industrie pendant la série des siècles qui se suivirent avant l’époque de l’histoire écrite, les archéologues ont pu en raconter sommairement l’existence dans les diverses parties du monde et dans ses modes nombreux de civilisation successive. Ils ont pu même essayer de décrire ces différents peuples préhistoriques, les classer suivant leurs parentés et leurs contrastes, tracer sur la carte leurs chemins de migration et de conquête, en chercher la filiation à travers le chaos des peuples entremêlés.

Le grand fait qui ressort des recherches poursuivies avec tant de zèle est que, dans leur évolution, compliquée nécessairement de reculs partiels, les divers représentants de l’humanité s’élèvent pourtant, de période en période, par l’art de plus en plus ingénieux et savant de compléter leur individu, d’accroître leur force au moyen d’objets extérieurs sans vie : pierres, bois, ossements et cornes. Tout d’abord, le primate dont nous sommes les descendants se bornait à ramasser les branches mortes et les pierres, comme le faisait son frère le singe, et il s’en servait comme d’armes et d’instruments. C’était l’âge de l’humanité que perpétue encore, à certains égards, le farouche Seri du Mexique, portant la pierre ronde qui lui sert de massue.

Puis vint la période « éolithique » ou de simple utilisation de la pierre, période qui commença peut-être dès la base du « landénien », en plein éocène moyen (Cels). Des novateurs, des hérétiques du temps, apprirent à employer les cailloux de forme inégale : masses, poignards ou scies, pointes, rabots, râcloirs et autres instruments naturels qu’ils se bornaient à retoucher avec d’autres pierres pour en augmenter le taillant ou la pointe ; peut-être même se seraient-ils servi des dents pour mordre le silex, si Castaneda ne s’est pas trompé dans sa description des Indiens chasseurs du seizième siècle.

Cet emploi des outils primitifs, qui se continue encore çà et là sous la forme antique, fut le vrai commencement de l’industrie proprement dite : déjà l’on façonnait les pierres de silex que les archéologues ont la chance de retrouver encore là où les ancêtres les abandonnèrent après usage, et qui restèrent parmi les débris, tandis que les bois et diverses matières périssables retombaient en poussière. Ainsi se révèle, dans le bassin anglo-franco-belge, l’âge « routelien », où l’homme vivait en compagnie de l’elephas antiquus et du rhinoceros merckii [20].

Puis de nouvelles révolutions et des changements graduels amenèrent la succession des âges pendant lesquels on apprit à tailler les pierres et à leur donner toutes les formes utiles pour en faire des instruments de travail ou des armes de combat ; ensuite vinrent les siècles où des artistes s’occupèrent de transformer leurs outils et leurs armes en véritables objets de luxe : ce fut le temps avant-coureur de la période qui vit naître l’industrie des métaux. Ces deux dernières étapes de la pierre taillée et de la pierre polie sont celles que l’on désigne ordinairement sous les noms de « paléolithique » et de « néolithique ».


Mais quelles furent les étapes du progrès entre les périodes successives de l’humanité première ? On ne peut répondre encore que par des hypothèses diverses, car en pleine préhistoire, pendant les cycles de durée inconnue — myriades ou millions d’années — qui se sont écoulés depuis que l’homo sapiens a pris possession de la planète, les changements du milieu ont été souvent si considérables qu’ils ont constitué de véritables révolutions, soit brusques et violentes, soit à longue période et d’autant plus sûres dans leurs effets. En conséquence, les habitants ont eu à subir dans leur histoire des vicissitudes correspondantes : tantôt il leur a fallu se déplacer, tantôt modifier leur genre de vie dans le lieu même d’origine ; parfois la race, détruite presque entièrement, a dû recommencer son existence, reconquérir péniblement les progrès acquis déjà par ses ancêtres, comme si des humanités diverses s’étaient mises successivement à l’essai de la vie.

Ainsi, des éruptions de laves, des tremblements de terre et des effondrements, des inondations de fleuves et des invasions de la mer ont souvent changé la forme extérieure du relief terrestre, détruisant les peuples en partie ou même en totalité. Combien nombreuses sont, par exemple, les traditions de déluges qui auraient recouvert tout le monde habitable ! À l’histoire chaldéenne du déluge universel reproduite dans la Genèse se joignent des traditions analogues venues de la Chine, de l’Inde, de l’Égypte, du nouveau monde, spécialement de toutes les contrées basses exposées à la dévastation par les crues des fleuves. Ailleurs, notamment dans les régions volcaniques, dans les « pays du feu », d’autres légendes, également justifiées par les événements antérieurs, racontent les pluies de pierres, les écroulements de montagnes, les apparitions soudaines ou les disparitions des lacs, les engouffrements des cités.

L’alternance des périodes glaciaires, ou plutôt le va-et-vient du front de glace, entraînant l’ensevelissement des zones terrestres sous les neiges, les glaces et les débris pierreux, s’est produite également depuis que l’homme émergea de l’animalité première. En réalité, l’histoire de la Terre ne comporte qu’une seule période des glaces, celle qui dure encore pour le Grœnland et les archipels polaires ; mais, suivant les alternances du climat, la masse congelée avance ou recule, et c’est ainsi que, de saison en saison, de cycle en cycle, chaque lieu de la zone bordière des glaces peut avoir sa « période », se trouver envahi pour un temps, puis se dégager de nouveau.

Les progrès et les reculs de la glace déterminent donc des révolutions pour l’ensemble des plantes et des animaux, qui doivent battre en retraite ou qui peuvent reprendre la marche en avant. Ainsi, chacune de ces oscillations marque une étape très différente dans la civilisation des peuples limitrophes du glacier.

Or, si la date des divers avancements du glacier polaire reste encore inconnue, la limite précise que les moraines d’avant-garde ont atteinte dans leur voyage vers le sud est, en maints endroits, marquée de la manière la plus nette : on reconnaît les apports pierreux du « Grand Nord », du Grœnland, du Spitzberg, de la Scandinavie sous les alluvions plus récentes et le tissu des racines de la forêt et du gazon. Les cartes que divers géologues ont dressées en Europe et dans l’Amérique du Nord coïncident d’une manière remarquable et nous montrent combien le domaine du genre humain dans l’hémisphère septentrional se trouvait alors relativement étroit en comparaison de ce qu’il est de nos jours. Il l’était d’autant plus que les grands massifs de montagnes, Alpes, Pyrénées, Caucase, avaient alors des fleuves de glace beaucoup plus étendus et que de moindres saillies, Vosges, Morvan, Cévennes, Karpates, déversaient aussi dans les glaciers leurs courants de glaçons, de roches et de boue.

Prenons pour exemple une des contrées de l’Europe les mieux étudiées par les géologues et les archéologues, la région des Pays-Bas que parcourent l’Escaut et la Meuse dans leurs plaines inférieures. En ces contrées, la coïncidence de périodes industrielles humaines avec des phénomènes d’irruptions glaciaires se serait produite à cinq reprises, nous disent les savants : par cinq fois, pendant cet espace de temps, les glaciers arctiques auraient envahi le nord de l’Europe refoulant les eaux, les forêts et les clairières habitées devant leurs murs de cristal [21].


Il n’est pas indispensable de rencontrer des ossements humains pour conclure à la présence antérieure de l’homme : la découverte de ses outils, de ses habitations, de toutes les traces de sa vie suffit à la démontrer, et même à en donner une idée psychologique plus complète que ne la fournit la « trouvaille de crânes bien conservés ». Les âges primitifs du « bâton » resteront inconnus, parce que cette arme est réduite en poussière, mais l’âge de la « pierre » se révèle encore à nos yeux.

Il est vrai que l’industrie de l’oligocène supérieur dite « de Thenay », d’après les objets étudiés par Bourgeois dans la vallée du Cher, est considérée comme n’ayant pas été parfaitement établie : on conserve des doutes au sujet de la provenance des plus belles pièces « de ce gisement » que possède le musée de Saint-Germain. Mais d’autres documents fort anciens, les silex du Puy-Courny, trouvés près d’Aurillac, par Rames, sont incontestablement authentiques, reconnus comme tels par les archéologues de l’Europe, et ces pierres, admirablement utilisées par notre ancêtre lointain, appartenaient à l’âge miocène supérieur : ce sont actuellement les témoignages les plus vénérables de notre passé [22]. Les silex que découvrit Prestwich sur les plateaux crétacés du Kent sont également tenus par la plupart des géologues comme indubitablement anciens, de l’âge moyen du pliocène, qui précéda les quatre dernières progressions glaciaires. Puis se succédèrent d’autres industries éolithiques, de Saint-Prest, de Reutel, de Mesvin [23], jusqu’aux industries classiques de Chelles, de Saint-Acheul, de Moustier, si connues par la multitude des armes et des outils qu’ont fournis les fouilles de l’Europe médiane, de la vallée du Rhône à celle du Dniepr.

La France méridionale, dans les bassins de la Garonne et de l’Aude et sur le versant des hautes terres centrales, présente une série continue de productions industrielles pendant le va-et-vient des avancées et des reculs de la glace : les révolutions dues, dans les pays du Nord, aux progressions et aux retraites successives de la masse cristalline causèrent certainement aussi, par une sorte de choc en retour, des modifications très importantes dans la culture des contrées du Sud, mais elles ne la supprimèrent point complètement. Il n’y eut point de « hiatus », suivant l’expression des archéologues ; mais, en divers endroits de l’Europe médiane, il y eut arrêt complet et la civilisation dut recommencer à nouveau par des essaims de colons venus des pays non dévastés [24].

En diverses contrées de l’Europe, les trouvailles archéologiques et l’aspect du sol où se sont opérées les fouilles permettent d’assister, pour ainsi dire, au combat de l’homme et du glacier. Ainsi, l’on a découvert, au milieu du dix-neuvième siècle, dans les plaines du Suffolk et du Bedfordshire, des vestiges incontestables du travail de l’homme, flèches en silex et autres instruments, qui appartiennent aux couches de terrain déposées immédiatement après le retrait des glaces, les fleuves actuels n’ayant pas encore eu le temps de creuser leurs lits dans le sol où se trouvèrent ces restes de l’industrie humaine [25]. Mais c’est principalement en Suisse, où les Alpes suivaient harmoniquement les oscillations des glaces polaires, que l’on constate le mieux les efforts de l’homme pour conquérir le sol sur les glaces en régression.

D’après Rüttmeyer (1875), le témoignage le plus antique du séjour de l’interglaciaire dans les Alpes proviendrait des bords du lac de Wetzikon, où il découvrit et étudia ce qu’il crut être un reste de vannerie, c’est-à-dire trois bâtonnets taillés en pointe à l’extrémité inférieure et tressés de branchilles fendues [26].

On a fait remarquer depuis que les castors, jadis nombreux dans les lacs de la Suisse, peuvent avoir été les ouvriers qui façonnèrent ces bâtonnets et que des rameaux brisés s’y entortillèrent peut-être sous l’effort de la houle venant heurter les rivages. D’autres n’ont vu dans ces « paniers » que des ramilles de pins rongées par le temps [27].

Quoi qu’il en soit, d’autres souvenirs évidents de l’homme ancien se sont montrés dans la dernière période des glaciers, aux âges où vivaient deux grands animaux éteints ou absents de la Suisse d’aujourd’hui, l’elephas primigenius et le cervus larandus. Les trouvailles de Schweizersbild, près de Schaffhouse, rappellent cet ancien Grœnland. Il est d’ailleurs facile de comprendre que les traces du séjour de l’homme aient disparu dans les contrées montagneuses où diverses fois les glaces descendirent des grands névés alpins ; entraînant dans leur course les roches éboulées des parois, elles les poussaient devant elles en moraines énormes qui recouvraient le sol sur des milliers de kilomètres carrés, ou labouraient profondément la terre en la parsemant de débris.

Bien que les fossiles humains se conservent difficilement dans les couches superficielles des terrains et seulement en des conditions très favorables, notamment dans les grottes, sous des couches protectrices de concrétions calcaires, des explorateurs ont trouvé quelques ossements fort anciens ayant appartenu à ces artisans qui taillaient des silex, les obsidiennes, les cornes et les ivoires, pendant les âges interglaciaires et les époques plus récentes. Malheureusement, un très grand nombre de ces débris ont été déterrés par des fouilleurs incompétents qui ne se sont pas entourés des garanties suffisantes pour mettre l’authenticité de leur trouvaille à l’abri de tout soupçon et n’ont pas su fournir une description suffisamment précise de leur procédure. « Des milliers de sépultures préhistoriques ont été détruites » (Manouvrier). Les fragments en ont été dispersés, et les documents ostéologiques des musées sont peu nombreux, en dépit du grand nombre des explorations plus ou moins fructueuses, accomplies dans les cavernes.

Divers fragments trouvés dans les couches inférieures de la formation pampéenne paraissent dater d’une époque antérieure aux temps glaciaires de l’Europe occidentale, et, en tout cas, sont plus anciens que les objets de même nature révélés jusqu’à nos jours par les chercheurs dans les contrées d’Europe. Cependant, il semble incontestable que deux molaires humaines, trouvées dans le gisement de Taubach, près de Weimar, appartiennent à l’époque tempérée de la fin du pliocène, avant les âges du mammouth et du renne, aux temps de l’elephas antiquus et du rhinoceros merckii : des traces de feu, des silex et des ossements taillés, des restes de repas, dont le gibier d’alors avait fourni les mets, témoignent de l’existence de l’homme tertiaire européen.

D’autres fragments humains, provenant de Krapina, en Croatie, ont permis aux archéologues de préciser leurs affirmations sur ces époques lointaines : l’homme de la race locale possédait alors une dentition qui ressemblait beaucoup à celle des grands anthropoïdes [28].

Grâce à ces débris et à d’autres qui avaient été trouvés précédemment, les savants spécialistes ont cru pouvoir diviser les hommes de l’époque paléolithique en plusieurs races, dont la plus ancienne, dite de Neanderthal-Spy, d’après deux lieux de trouvailles des fossiles humains, se distingue par la saillie considérable des arcades sourcilières, véritables auvents de l’œil, et par l’aplatissement du crâne, indiquant une grande ressemblance avec les grands singes : d’après Schwalbe, on devrait la considérer plutôt comme une formation intermédiaire entre l’homme et le pithécanthrope que comme un ancêtre de l’homme actuel : dans l’arbre généalogique des espèces supérieures, cette race constituerait une branche spéciale.

Wilser propose aussi de classifier une nouvelle race, celle de Voïsek, d’après un squelette fossile de Livonie, trouvé en 1902, qui dépasse tous les autres types humains en dolichocéphalie (0,67).

Quant à l’homme de Cro-Magnon, qui vivait à l’époque magdalénienne, dans les cavernes du Périgord et du Limousin, c’était vraiment un homme, de haute taille, de front haut, de crâne noblement arrondi, et tout à fait remarquable par ses qualités artistiques : on a pu même se demander si la race de Cro-Magnon, qui d’ailleurs paraît avoir été violente et barbare, prompte à donner et à recevoir la mort, n’avait pas atteint à certains égards un degré de culture culminant : au point de vue de l’art, toutes les générations suivantes, pendant les âges néolithiques, représentent une période de grand recul.

Les auteurs qui s’occupent des hypothèses relatives à ces races préhistoriques cherchent à deviner les conditions de provenance et de milieu dans lesquelles se trouvaient les diverses peuplades dont ils ont découvert les campements, mais la part des opinions personnelles est trop grande dans les théories diverses pour qu’on puisse se risquer à des affirmations précises en matière aussi incertaine : en tout cas, rien ne prouve qu’il y ait eu progrès continu chez l’homme, au point de vue des dimensions du cerveau et de la forme du crâne. Il est probable même qu’il en fut autrement.

Malgré l’opinion commune, la contenance du crâne ne se serait point accrue depuis les temps paléolithiques. La plupart des crânes fossiles l’emportent en capacité sur la moyenne des crânes actuels. C’est que les ancêtres des temps quaternaires n’avaient pas à se laisser vivre comme un si grand nombre de nos contemporains : la lutte pour l’existence était plus âpre, plus variée, demandait les efforts plus constants, plus de présence d’esprit, d’ingéniosité et d’invention [29]. L’histoire de l’humanité comporte une évolution continue avec alternatives de gains et de pertes, en force, en adresse, en acuité des sens, en vigueur intellectuelle, et, dans cette fermentation des sociétés, les progrès de l’ensemble peuvent coïncider avec une moindre valeur des individus.


On a risqué déjà quelques mesures du temps qui permettent d’obtenir de premiers points d’appui pour l’histoire de l’Homme sous nos climats tempérés de l’hémisphère septentrional.

Les calculs approximatifs faits sur le dépôt des alluvions dans le lac des Quatre Cantons et dans celui de Thoune ont donné seize mille années au géologue Heim et quinze mille à Brückner et à Beck comme la période probable écoulée depuis le dernier retrait des glaces helvétiques [30].

Aux États-Unis, les restes d’un dépôt glaciaire, terminé par une moraine frontale, se poursuivent comme un rempart, de Long-Island au bords de l’Ohio et du lac Michigan, puis, à l’ouest, jusqu’à la frontière de la Puissance, au pied des montagnes Rocheuses ; or, d’après le travail d’érosion que les pluies et les rivières ont accompli à travers ces amas de débris, les géologues ont évalué diversement la période depuis laquelle les glaces du « grand hiver » commencèrent à se retirer vers le nord, abandonnant la moraine déposée obliquement à travers l’Amérique. Les évaluations les plus récentes parlent de près de dix mille années avant nous, et Winchell précise en fixant un nombre de soixante-dix-huit siècles [31].

Les alluvions des fleuves, — mesure d’ailleurs très incertaine, — ont pu également servir de mètre à la vie de l’humanité. Ainsi l’on aurait trouvé dans le delta du Nil des poteries recouvertes par des couches de dépôts annuels, les uns comptés, les autres évalués seulement, d’après lesquels ces débris du travail humain remonteraient à 15.000 années [32]. Des observations analogues auraient été faites dans les couches alluviales du Mississippi ; mais pareilles constatations sont de nature trop imprécise pour qu’on puisse, avant discussion nouvelle, y attacher grande importance.

Quoi qu’il en soit, les périodes du temps que nous indiquent les observateurs de la morphologie terrestre comme s’étant écoulées pendant les âges de la géologie moderne — retrait des plaines et formation des fleuves actuels — sont bien peu de chose en comparaison des dizaines de mille et des centaines de mille années avec lesquelles jonglent, pour ainsi dire, les archéologues de la préhistoire quand ils nous parlent de la durée probable des temps employés par nos aïeux pour s’élever graduellement de l’état de civilisation éolithique à la connaissance des lettres ; encore procèdent-ils dans leurs calculs comme si la nature s’était contentée d’un premier essai d’humanité pour le poursuivre sans reprise et sans retouche à travers la succession indéfinie des pithécanthropes et des hommes. Mais qui nous dit que l’énergie terrestre n’a pas du s’y reprendre à plusieurs fois pour réussir et pousser à l’état viable cette espèce humaine qui, de progrès en progrès, a fini par avoir conscience de soi-même et de tout et qui l’entoure, au point de pouvoir se considérer comme l’« âme de la Terre » ?

Un fait est certain, qui témoigne de la très longue durée de l’existence humaine sur la planète : l’espèce se présente à nous comme s’étant propagée d’un bout du monde à l’autre depuis les temps immémoriaux.

Aux débuts de l’histoire écrite, débuts qui varient d’environ quelques siècles à dix milliers d’années pour les divers pays, suivant la succession des découvertes faites par les civilisés, aryens, sémites ou touraniens, les continents étaient peuplés dans presque toute leur étendue, de même que les grandes îles situées dans le voisinage des côtes : les seuls espaces complètement déserts étaient, comme aujourd’hui, les âpres régions des montagnes, les surfaces neigeuses ou glacées, les tourbières tremblantes, les sables et les rochers dépourvus de toute végétation.

Dans l’Asie, il n’est guère de contrée où les nomades, Arabes, Baloutches, Mongols, ne se soient aventurés, n’aient même habité temporairement, après des pluies d’orage et la soudaine germination des herbes.

Cependant, il reste quelques déserts d’Arabie, notamment au nord du Hadramaut, où nul n’osa se hasarder, vu la fluidité des sables dans lesquels l’homme s’engouffre en peu d’instants.

En Afrique, de vastes espaces du Sahara restèrent inaccessibles pendant toute la période connue de l’histoire : telles, à l’ouest de l’Égypte et de ses dernières oasis, Farafreh, Khargeh, Dukhel, les formidables rangées de dunes qui se déroulent sur une largeur de plus de mille kilomètres dans la direction du Tibesti.

Les dunes d’Iguidi, dans le Sahara occidental, sont également évitées avec soin par les caravanes, et le Djouf, ou « Ventre du désert », au nord-ouest de Tombouctou, est une dépression, peut-être saline, que défendent aussi les dangers de la faim et la terreur de l’inconnu contre toutes violations des sables par les pas humains.

Mais, en dehors de ces régions vraiment inhabitables, les hommes s’étaient répandus partout, de proche en proche, sur tous les continents de l’Ancien et du Nouveau Monde, jusqu’aux promontoires extrêmes, jusqu’aux « fins des terres », et par delà l’Océan, dans la plupart des îles et des archipels.

La voie lactée de la Polynésie avait reçu des habitants de proche en proche jusqu’aux groupes des îles Basses, invisibles de loin sur la vaste mer, jusqu’à la solitaire île de Pâques, où l’on a trouvé les traces d’une civilisation préhistorique presque grandiose.

Le peuplement complet des espaces continentaux témoigne de la longue durée des âges pendant lesquels les diverses races du genre humain se propagèrent à travers le monde. Il est difficile de s’imaginer combien pénible devait être la colonisation avant que les chemins fussent tracés dans les forêts et les marécages, avant que l’on possédât des barques et des radeaux pour les bras de mer.

Et cependant l’expansion des hommes se fit d’un bout du monde à l’autre, soit lentement, par l’accroissement des familles, soit, en maintes occasions, par de rapides exodes à de grandes distances du lieu d’origine. On est étonné de voir, dans les deux ensembles continentaux, comment des peuplades de même souche et de langues sœurs se trouvent séparées les unes des autres, à des milliers de kilomètres de distance, et sans aucun rapport mutuel qui témoigne de l’ancienne parenté.

Mais il existe aussi de nombreux groupes ethniques dont le séjour en une même région s’est perpétué pendant un nombre indéfini de siècles et que l’on peut considérer pratiquement comme de véritables aborigènes : tels la plupart des tribus américaines, que le naturaliste Agassiz s’imaginait avoir été l’objet d’une « création distincte » de celle de l’Ancien Monde.

Ces groupes d’indigènes, de gens « nés de la terre », habitent des contrées dont le milieu est caractérisé d’une manière tout à fait spéciale par le climat ou par le sol : dans cette ambiance particulière, les résidants doivent prendre un genre de vie très distinct de celui des voisins les plus rapprochés.

Il importe donc de les étudier à part, pour bien constater les effets puissants et durables d’un milieu ne se modifiant qu’avec une très grande lenteur et, par suite, agissant aussi bien sur les groupes qualifiés de race que sur l’individu. L’ensemble du groupe ethnique soumis à ces influences constitue, pour ainsi dire, un être humain de proportions énormes et vivant pendant des périodes de longueur prodigieuse.

MILIEUX TELLURIQUES


Chaque période la vie des peuples
correspond au changement des milieux.


CHAPITRE II


CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX. — FROIDURE ET CHALEUR. — SÉCHERESSE ET HUMIDITÉ. — MONTAGNES ET STEPPES. — FORÊTS. — ÎLES, MARAIS, LACS. — FLEUVES. — MER. — CONTRASTE DES MILIEUX. —
L’HOMME LUI-MÊME EST UN MILIEU POUR L’HOMME.


« L’inégalité des traits planétaires a fait la diversité de l’histoire humaine » et chacun de ces traits a déterminé son événement correspondant au milieu de l’infinie variété des choses [33]. Plus brièvement de Greef nous dit que « la vie est la correspondance avec le milieu. » Enfin Ihering s’exprime ainsi : « Le sol est tout le peuple. »

Tel est le principe fondamental de la mésologie ou « science des milieux », que, il y a plus de deux mille ans, Hippocrate formulait déjà devant ses disciples d’Athènes. Les vérités générales qu’il énonça furent répétées, amplifiées depuis par maints écrivains, tels que Montaigne, Bodin, Montesquieu, mais avec si peu de précision dans les faits que leurs remarques restèrent sans application sérieuse dans le domaine de la géographie et de l’histoire. C’est au dix-neuvième siècle que commencèrent les observations suivies dont l’ensemble a pris le nom de « science » avant de le mériter encore : du moins, les milieux par lesquels on cherche à déterminer les origines historiques des peuples de la Judée, de la Grèce, de l’Italie, ont-ils été décrits en d’admirables monographies.

Il ne suffit pas de reconnaître d’une manière générale l’influence de la Nature sur l’Homme, il est nécessaire également de constater la part qui revient spécialement dans cette influence à chacune des conditions particulières du milieu. Aussi, pendant l’époque moderne, des savants se sont-ils livrés à la plus ingénieuse analyse et au tri le plus laborieux des faits, pour les classer chacun suivant l’action déterminante plus ou moins considérable qu’il exerce sur les hommes.

L’école de Le Play surtout s’est distinguée dans cet effort de classement des agents qui règlent l’activité de l’homme, et M. de Tourville, développant l’œuvre de son maître [34] a dressé la classification de tous ces agents, liste que son école considère comme un « instrument de travail ayant donné à la science sociale une impulsion comparable à celle que la chimie doit à sa nomenclature », comme un « outil précis et complet permettant d’analyser exactement et rapidement les sociétés les plus compliquées ». C’est beaucoup trop dire : cet instrument, de la plus haute utilité dans les mains de celui qui l’emploie en vue de renseignements sur des groupes sociaux déjà connus, peut devenir fort dangereux, manié par les chercheurs qui n’en subordonnent pas l’usage à la connaissance détaillée de la géographie et de l’histoire locales ; car l’importance des faits ne se présente point suivant un ordre régulier, toujours le même : elle varie en tout temps et en tout lieu, pour tout peuple et tout individu. Ici la froidure, les tempêtes, les vagues sont les grands meneurs d’hommes ; ailleurs, c’est le bon soleil, c’est la douce brise.

La classification des faits sociaux due à M. de Tourville est divisée en vingt-cinq titres, et l’on s’étonne tout d’abord d’avoir à constater que ce tableau n’établit pas de différence entre les conditions auxquelles tous les hommes sont soumis indistinctement, quel que soit leur état de culture, et celles qui s’appliquent seulement à l’homme moderne.

Il y a pourtant une distinction bien nette à marquer entre les faits de nature, que l’on ne saurait éviter, et ceux qui appartiennent à un monde artificiel, que l’on peut fuir ou complètement ignorer. Le sol, le climat, le genre de travail et de nourriture, les relations de sang et d’alliance, le mode de groupement, voilà des faits primordiaux ayant leur part d’influence dans l’histoire de chaque homme, aussi bien que de chaque animal ; tandis que le salaire, le patronage, le commerce, la circonscription d’État sont des faits secondaires auxquels les sociétés ne furent point soumises dans les temps primitifs. Il est vrai que, souventes fois, la part artificielle de l’existence prime chez les individus les conditions naturelles de la vie ; néanmoins, une classification ayant un caractère général doit certainement placer au premier rang le milieu d’origine qui exerça l’action déterminante sur les populations primitives. Il faut étudier d’abord le milieu statique, puis s’enquérir du milieu dynamique.


Comme élément primordial, il convient évidemment de placer en tête les phénomènes de la température, avec ses écarts considérables, parfois également mortels, de l’extrême froid et de l’extrême chaleur, et leur action directe : l’assèchement du sol ou la production d’humidité. Les cartes statistiques sont là pour démontrer avec une clarté parfaite que le climat répartit les hommes sur la surface du globe, les groupant en masses pressées dans les régions tempérées, pourvu qu’elles soient suffisamment arrosées, et dans celles de la zone tropicale, raréfiant, au contraire, les habitants dans les terres glacées, et même faisant le vide absolu en des espaces trop froids pour que l’homme puisse y maintenir sa chaleur vitale.

D’une manière générale, la densité kilométrique des hommes, c’est-à-dire le nombre moyen des habitants par kilomètre carré, reproduit par ses contrastes les contrastes mêmes du climat : du côté des pôles, la ligne isothermique de zéro coïncide presque exactement avec la limite d’habitabilité que la nature a tracée au genre humain. Presque toutes les îles impeuplées du nord se trouvent dans les parages polaires ou subpolaires, sous l’âpre climat des brouillards et des bruines, des neiges et des glaces : d’instinct, les populations émigrantes, refoulées par des révolutions terrestres ou par d’autres hommes, ont reculé devant ces terribles régions, ou bien ont péri sans avoir eu le temps de s’accommoder à ce trop âpre milieu, où cependant quelques sites exceptionnels, revêtus d’une couche d’engrais par des millions de palmipèdes, ont une flore rapidement éclose de graminées atteignant jusqu’à 5 mètres de hauteur [35] ; des familles d’Eskimaux vivent au nord jusqu’au campement d’Etah (Ita), à 1.300 kilomètres du pôle, et le voyageur Peary s’est fait accompagner par elles beaucoup plus au nord, dans ses expéditions de découverte ; au sud, les représentants du genre humain sont arrêtés par la mer à une distance beaucoup moindre de l’équateur, dans la Terre de Feu, à 3.800 kilomètres du pôle antarctique.

N’est-il pas évident, des deux côtés du globe, que si les îles polaires sont évitées par l’homme, la cause en est aux froidures et pourrait-on contester ici les influences décisives du milieu ? Avant que l’Homme, émancipé dans une certaine mesure par la science, eût associé ses efforts pour se libérer quelque peu de la domination du climat, aucun de ses représentants n’aurait su pénétrer par-delà les petites enclaves des Eskimaux en ces régions terribles du froid polaire, mieux défendues que ne l’était l’ancien paradis chaldéen. La théorie d’après laquelle l’Homme, disposant d’une force innée, serait complètement indépendant de son milieu, est en absolu désaccord avec les faits observés, et personne n’a plus le droit de répéter les paroles de Gobineau : « Il suffirait que le groupe blanc le plus pur, le plus intelligent et le plus fort résidât, par un concours de circonstances invincibles, au fond des glaces polaires ou sous les rayons de l’équateur, pour que toutes les idées, toutes les tendances, tous les efforts y convergeassent [36] ». L’expérience a donné le démenti à ces assertions hardies, et l’on a vu récemment, dans les régions polaires, des expéditions composées de voyageurs appartenant à la race que Gobineau exalte par dessus toutes, se livrer au cannibalisme, même hâter la mort de faméliques. Les enquêtes officielles ont eu raison de glisser légèrement sur ces incidents lugubres.

Les Eskimaux ou Innuit, c’est-à-dire les « Hommes » de l’Amérique du Nord, de même que les Lapons de l’Europe, les Samoyèdes et les Tchuktchi de l’Asie, portent dans toute leur personne et leur genre de vie le témoignage évident de l’action dominante du froid. D’abord, ils sont très peu nombreux, ce qui provient de la pauvreté des ressources que leur offre la terre arctique, recouverte de glaces sur la plus grande partie de son étendue. Sur un espace d’environ 7.000 kilomètres de l’est à l’ouest, de la côte orientale du Groenland au territoire des Tchuktchi, dans la Sibérie, — région d’environ vingt millions de kilomètres carrés, égale à quarante fois la France, — il y a moins de cinquante mille Eskimaux de race pure ou croisée, et, parmi eux, les indigènes qui, restés complètement à l’écart du monde européen, ont conservé la pureté de leur sang, ne dépassent certainement pas le nombre de quinze mille : le pays des Eskimaux est, en proportion, de quatre à cinq mille fois moins peuplé que le reste de la Terre.

Si parsemés sont ces hyperboréens qu’en maints endroits les groupes s’étaient complètement perdus de vue, ignorant l’existence les uns des autres. Telle était naguère la bande la plus septentrionale des Groenlandais, composée d’une vingtaine d’individus errant dans les solitudes glacées du nord, entre le détroit de Smyth et la mer Paléocrystique. En 1818, lorsque Ross les rencontra sur la plage d’Etah, au nord de la baie de Melville, ces gens furent stupéfaits de voir d’autres hommes et les crurent descendus de la lune ou montés des abîmes : ils s’étaient imaginés constituer à eux seuls l’humanité tout entière.

Mais ces étendues mornes, où les Eskimaux campent au milieu des glaces, ne leur fournissent que bien avarement les ressources nécessaires à l’existence. Il n’est donc guère probable que ces tribus aient eu pour lieu de naissance les contrées de la grande froidure, habitées aujourd’hui par elles, à moins que le climat local se soit refroidi peu à peu, obligeant les aborigènes à se modifier sans cesse, à changer leur genre de vie pour s’accommoder à la nature ambiante. On présume que les habitants du Grand Nord ont été graduellement refoulés de régions plus tempérées vers les rivages de l’océan Polaire et nombre d’archéologues voient en eux des Magdaléniens suivant le retrait des glaces dans la direction du nord. Dans leurs voyages, les Eskimaux furent évidemment guidés par les facilités de la chasse et de la pêche : ils ont accompagné les bœufs musqués, les baleines, les morses et les phoques. Là où manquaient ces animaux, là aussi manque tout vestige d’habitations innuit, notamment dans l’archipel polaire du nord-ouest [37].

Lorsque l’histoire mentionne les Eskimaux pour la première fois, plusieurs de leurs peuplades occupaient encore des contrées d’un climat moins âpre. Il y a neuf siècles, quand les Normands débarquèrent, bien au sud du pays des Innuit actuels, sur les côtes du Helluland et du Vinland, les hommes qu’ils eurent à combattre n’étaient point des Algonquins, chasseurs à peau rouge, mais des Skrællinger, c’est-à-dire des Karalit, purs Eskimaux, apparentés à ceux de l’archipel polaire.

De nos jours, la limite est presque partout assez bien marquée entre les deux races et correspond avec les traits de la nature : « Là où sont les arbres, là est l’Indien ; là où commence la mousse, là commence l’Eskimau », dit le proverbe. Dans l’Amérique orientale, des guerres d’extermination ont donné à cette frontière naturelle la consécration du sang versé. « La terre est trop petite pour porter les deux races », disait un Innuit au voyageur Boas [38]. N’est-ce pas là le langage que l’on se répète entre ennemis de race et de classe, d’un bout du monde à l’autre ?

L’action du milieu se montre avec évidence jusque dans l’apparence physique des Innuit purs, car elle est plus difficile à constater chez les Groenlandais du sud, qui sont presque tous métissés de Danois et soumis à des institutions religieuses et politiques d’origine étrangère. Les vrais Innuit ont la tête allongée, mais sans fortes saillies ; leurs oreilles sont collées sur la tête, sous une chevelure épaisse et grasse ; leurs nez larges et de faible relief, ne dépassent guère la rotondité des joues ; leurs petits yeux se cachent sous des paupières épaisses et bridées légèrement ; les pieds, les mains, de forme arrondie, ne laissent point se dessiner extérieurement les muscles. Eux-mêmes, sous leurs épais costumes en peaux et en fourrures, apparaissent comme des boules et semblent rouler en marchant.

De même que l’homme de cheval, maquignon, palefrenier ou jockey, prend une figure chevaline, de même l’Eskimau, pêcheur de cétacés, offre d’une manière étonnante la physionomie du phoque, figure plate avec les quelques poils de la moustache hérissée, expression douce, légèrement effarée, aspect huileux de l’ensemble. Il a aussi les mœurs du phoque, alternant de longues paresses à une activité forcée. Amplement vêtu à l’extérieur, l’Eskimau doit également se capitonner à l’intérieur par un amas de nourriture dont la plupart des Européens n’ont aucune idée. On parle de 10, 12, 14 kilogrammes de graisse, d’huile, de viandes englouties, entonnées, sans discontinuité de repas, par un seul Innuit ou « Mange-Cru » — tel est le sens du nom « Eskimaux » donné par les Algonquins à leurs voisins du nord ; — mais ces prodigieuses ripailles sont fréquemment compensées par des jeûnes très longs et d’ailleurs moins dangereux pour la santé [39].

Chez les Innuit du Labrador, la grande épreuve des jeunes gens, l’examen final qui devait leur permettre d’entrer dans la compagnie des hommes faits était un jeûne de plusieurs jours ; ample, succulente, la nourriture était à portée de leurs mains : ils n’y touchaient point, préférant défaillir.

La forme des demeures, de même que le vêtement et la nourriture, est commandée par les conditions du milieu. En certains endroits, notamment dans le Groenland méridional, les arbres de dérive apportés par le courant permettaient d’employer le bois dans la construction des huttes ; ailleurs, dans le Groenland oriental, on utilisa les pierres ; mais l’impérieux climat oblige les constructeurs à boiser ou à maçonner leur iglou dans la profondeur du sol : les parois sont formées de mottes gazonnées, de lits de mousse revêtus extérieurement de neige battue. En mainte région du pays eskimau septentrional, la hutte ronde, à laquelle on accède par un étroit couloir où l’on s’introduit en rampant, entièrement construite de neige, et là, pendant plusieurs mois d’hiver, séjournent jusqu’à dix familles, débarrassées de tout vêtement, sans autre feu que celui de la lampe, dans une atmosphère étouffante et devenue graduellement horrible par l’accumulation des immondices. II semble impossible que l’homme vive en un pareil milieu, mais à quoi ne réussit-on pas à s’habituer ? Des traitants de pelleterie, des missionnaires, tels que Petitot, ont vécu pendant des mois en ces horribles tanières [40].

Quand ces prisonniers sont libérés par le soleil d’été, ils éventrent l’iglou, le démolissent, et bientôt la fusion de la neige en a fait disparaître les ignobles débris.

Naturellement, le climat défendait jadis à l’Innuit toute agriculture, péniblement introduite depuis dans quelques jardins : les naturels n’ont d’autre nourriture végétale que des baies, tels que myrtilles et framboises, et, sur la terre ferme, la « tripe de roche », lichen d’un goût amer ; ils mangent aussi, en manière de légumes, les matières vertes, non digérées, qu’ils trouvent dans les intestins des rennes.

Presque toute la nourriture des Innuit est animale, obtenue soit par l’élève du bétail, soit par la chasse ou la pêche. Les Tchuktchi de l’intérieur ont de grands troupeaux de rennes ; les Eskimaux du Labrador vivent principalement de la chasse, et ceux de la Terre de Baffin sont fréquemment obligés, pendant des semaines entières, de poursuivre seulement le gibier des plaines, caribous et bœufs musqués, parce que le « frazis » des côtes, ou glace riveraine, s’étend trop au loin des rivages, empêchant d’employer les bateaux de pêche. Mais les Eskimaux du Groenland, habitant au bord de mers profondes que balaie le courant côtier, sont presque exclusivement pêcheurs de phoques, et l’on sait quelle adresse, quel instinct merveilleux ils savent développer pour atteindre leur proie, soit en été dans les eaux libres, soit en hiver au-dessous de la glace, percée seulement d’une étroite cheminée par le souffle chaud de l’animal !

Les outils, les armes de l’Eskimau, destinés à frapper l’être qui fuit sous les eaux, sont des chefs-d’œuvre d’adresse. Les artistes eskimaux rivalisent de zèle pour dessiner, tailler, surtout graver et sculpter (Payne). On dit même que l’ingéniosité des Eskimaux de l’Alaska se serait révélée par la découverte de l’hélice ; en mécanique, ils seraient donc allés plus loin que les Grecs dans toute leur gloire d’inventeurs ! C’est à la pointe de leurs flèches qu’ils appliquaient la courte hélice, courbée uniformément dans le sens de la gauche [41].

Pourtant, malgré la merveilleuse sagacité du chasseur, le gibier manque souvent ; la faim, la terrible faim, sévit parfois, et cette faim, toujours imminente, explique des traits de mœurs que ne comprennent pas les populations sédentaires, comptant sur leurs récoltes annuelles. Ainsi les liens de famille se nouent et se dénouent forcément, suivant les nécessités de la pêche et de la chasse.

Une femme du campement Point-Barrow est-elle devenue trop faible pour s’attacher comme porteuse à une expédition, elle est par cela même divorcée et reste à la colonie avec les vieillards et les enfants ; le mari se fait accompagner par une femme plus forte, capable de subir toutes les fatigues, de s’exposer à tous les dangers du voyage.

D’autres fois, le salut commun oblige les pêcheurs à laisser derrière eux un compagnon malade ou blessé, de même que, pendant les tempêtes, les matelots européens abandonnent, désespérés, leur camarade tombé à la mer. Comme en tous les pays du monde, des scènes de cannibalisme ont eu lieu dans les régions du Grand Nord pendant les périodes de famine absolue ; mais en nombre de communautés innuit, les sacrifices sont réglés d’avance pour l’intérêt commun. Souvent les parents se laissent mourir de faim afin que les enfants aient à manger. Des mères, se dévouant pour la grande famille, ont livré leurs nourrissons !

Il y a quelques années, la découverte des gisements d’or dans le Klondyke, sur les bords du Yukon et sur le cap Nome, a changé toute l’économie politique des populations innuit, chargée désormais de fournir aux mineurs blancs des poissons, de l’huile et du lard. Les Tchuktchi du littoral notamment sont devenus riches [42] et peuvent très bien entretenir leurs parents, mais naguère, des vieillards, incapables de suivre les hommes faits dans leurs chasses et menacés de périr d’inanition dans les campements isolés, demandaient volontiers la fin ; or, dans ce cas, les enfants et les amis les plus chers étaient tenus par la coutume, aussi bien que par leur affection, d’accomplir ce devoir du meurtre. C’était à eux de donner au père ou au compagnon le narcotique stupéfiant, puis de lui couper la carotide et de l’étendre sur son lit de mousse. À Point Barrow, il faut continuer la terrible cérémonie en livrant aux chiens la chair du vieillard, et ces chiens, à leur tour, sont dévorés par la communauté, afin que l’âme de l’être qui n’est plus échappe aux esprits mauvais et profite aux vivants. Après ces rites lugubres, on jeûne longtemps, tous observent le silence, et, quand on reprend les conversations et les discours, on évite toute combinaison de syllabes qui puisse rappeler le nom du mort.

Malgré ces drames, que la menace de la famine rend inévitables, il n’est pas de populations que la nécessité absolue de l’aide mutuelle rende plus solidaire que les Eskimaux. Très causeurs, faciles aux confidences, ils se visitent de hutte à hutte et de village à village ; quand ils sont pourvus suffisamment de nourriture et que la chasse ou la pêche ne prend pas tout leur temps, ils se lancent volontiers à des voyages de plusieurs centaines de kilomètres pour aller voir des amis. Tout étranger a droit à l’abri de leur iglou.

Cette bonté naturelle, cet esprit de parfaite solidarité, qui portent l’homme vers l’homme, sont de règle chez les Aléoutes et les Groenandais.


Nos ancêtres, pendant la période gréco-romaine et au moyen âge, s’imaginaient que la chaleur était trop forte dans la région tropicale pour laisser vivre les hommes : on se répétait que le climat, vraiment « torride », était assez brûlant pour les rôtir, et la couleur des Africains semblait indiquer, en effet, un commencement de cuisson.

Les grands voyages de découverte entrepris par les Gama, les Colomb, les Magellan, deux mille ans après la circumnavigation de l’Afrique par les Phéniciens de Nécho, prouvèrent qu’il n’en est pas ainsi, et que l’homme peut habiter et vivre sur les terres éclairées par le soleil zénithal. La chaleur n’oppose donc pas, comme le froid, un obstacle infranchissable à l’extension de la race humaine, ou plutôt l’extrême des hautes températures, qui rendrait le milieu insupportable à l’homme, ne se présente pas sur la planète terrestre. La carte des lignes isothermiques offre des enclaves climatiques où la température moyenne dépasse 30 degrés ; en maintes contrées, les chaleurs estivales s’élèvent fréquemment, ou même régulièrement, à une quarantaine de degrés, et parfois, là où l’ardeur du soleil est réverbérée par les roches ou les sables, le thermomètre indique, même à l’ombre, comme un souffle d’incendie qui semble intolérable, mais que l’homme habitué supporte néanmoins sans être atteint dans ses œuvres vives.

S’il est de vastes étendues, dans la zone torride, presque ou même complètement inhabitées, la cause n’en est point à un excès de chaleur, mais soit à une surabondance de vapeur d’eau, soit, plus fréquemment, au manque d’humidité dans l’air. Les climats qui plaisent à l’homme offrent une proportion de vapeur aérienne représentant au plus les neuf dixièmes et au moins les deux tiers de celle qui indique le point de saturation ; dès que la proportion tombe au quart, au cinquième ou à moins encore, les conditions deviennent défavorables à l’existence. D’ailleurs, les contrées qui manquent, à l’ordinaire, de la quantité suffisante de vapeur sont aussi privées d’eau dans le sol : ce sont des espaces presque dépourvus de végétation, sans animaux et, par conséquent, sans hommes.

C’est à cause de la sécheresse de l’air et de la terre que, de la Mongolie à l’Adrar, s’étend un immense croissant de régions sans habitants ou presque désertes, comprenant le Gobi, la Kachgarie, le désert de Karman, l’Arabie, le Sahara ; même le Cearù, dans le territoire du Nouveau Monde, se trouve parfois englobé dans le domaine de l’atmosphèrc trop sèche, malgré le voisinage de l’Atlantique, et les habitants sont obligés d’émigrer temporairement vers l’Amazonie. Dans l’espace d’environ douze millions de kilomètres carrés que comprend la zone déserte de l’Ancien Monde avec les oasis intermédiaires, la population atteint seulement un million d’individus, cent vingt fois moins que la moyenne des continents.

Les Innuit, que nous avons pris pour type des populations soumises à l’action du climat le plus âpre, ne sont certainement pas des « primitifs » au point de vue de la race, car, durant l’infini des siècles de croissance, les milieux ont continuellement changé ; mais, en comparaison des peuplades diverses de la zone tropicale, ces habitants du « Grand Nord » peuvent être considérés comme aborigènes, « issus du sol » pour ainsi dire. Au contraire, les groupes ethniques les plus isolés des régions torrides, les Touareg du Sahara, par exemple, ou les Nubiens, les Bedja, les Danakil ou les Somal, riverains du littoral ardent de la mer Rouge et de l’océan des Indes, sont des populations déjà très mélangées, qui, depuis de longs siècles, appartiennent au monde historique.

Par leurs aïeux, ils furent en relations fréquentes avec l’Inde, l’Égypte et la Phénicie, ils firent partie du domaine de la civilisation hymiarite ; Méroé, sur le Haut Nil, fut une de leurs capitales et un centre de grande culture ; depuis au moins trente-six centaines d’années, ils connaissent le bronze et le fer, puisque, dans un temple de Thèbes, des peintures murales représentent des Punt ou Somal portant des armes semblables à celles dont ils se servent aujourd’hui. Après la naissance des religions modernes, les Bedja se convertirent au christianisme, puis au mahométisme ; les Danakil et les Somal sont même croisés d’Arabes et se disent avec confiance les compatriotes du prophète, aussi bien que les fidèles de son dieu ; quelques-uns prétendent appartenir à la famille même de Mahomet. Cependant ces peuples, qui ont été modifiés si diversement, peuvent, à l’égal des Eskimaux, se présenter comme des exemples typiques de l’action du climat.

On constate d’abord combien ces gens du littoral torride, qu’ils soient de race arabe, galla ou nigritienne, offrent entre eux de ressemblance physique dans la structure et la démarche. Bien différents des Hyperboréens, gros et courts, aux figures joufflues, aux ventres proéminents, aux mouvements en roulis, ces fils du Soleil sont maigres et nerveux, souples, toujours bien découplés, d’une vitesse étonnante à la course. Ils ont les traits fermes et précis ; l’œil vif se dégage hardiment de la paupière, et la chevelure, seule protection du crâne contre les rayons de feu, retombe en crinière sur les épaules. Pour vêtement, Danakil et Somal n’ont que des blouses, ou simplement des draperies ou des écharpes ; les cabanes où ils se retirent la nuit ne sont que des nattes de branchilles entrecroisées. Ils n’ont point, comme les Eskimaux, à entretenir une flamme. La nourriture de tous ces Afer ou « Errants » est des plus simples, car la froidure ne les oblige point à pousser activement la combustion intérieure : un peu de millet, du lait, du beurre, la chair du mouton, celle du poisson s’ils vivent au bord de la mer ; c’est tout. Le Bedja, le Dankali sont la sobriété même ; ils savent jeûner comme l’innuit, mais leurs repas seraient un jeûne pour le mangeur de phoques. Volney, pesant la nourriture du Syrien, constata qu’elle ne dépasse pas six onces, — 170 grammes, — par jour, et, pour le Bedja, elle n’est certainement pas plus abondante.

Les Bédouins, — nom que l’on donne à tous les nomades musulmans, — ont des chants pour vanter leur sobriété, comme les Européens modernes en ont pour glorifier la vie et la bonne chère : « Si la faim me presse, dit un héros arabe, si la faim me presse, je ne l’écoute pas, je la trompe, je l’oublie, je la promène, je la tue [43]. »

De même, dans le Nouveau Monde, le Papago de la Sonora reste facilement sans boire deux, trois jours sous un soleil implacable. Et pourtant, malgré les tables savantes des médecins qui dosent la quantité d’azote, de carbone et d’eau prétendument indispensable à tout organisme humain, Bédouins et Papagos sont d’une force et d’une adresse étonnantes. Les Papagos sont des coureurs prodigieux : en jouant au kachànekon, c’est-à-dire à la « balle au pied », il leur arrive de courir après la boule de 50 à 65 kilomètres dans leur après-midi [44].

Le caractère nu, monotone des paysages, rochers, argiles ou sables gris, interrompus par de rares oasis de verdure ou n’offrant que des brousses, des herbes rares, doit se retrouver aussi dans le caractère intellectuel et moral des peuplades qui vivent dans ces contrées de sécheresse et de chaleur. La vie ne peut que très faiblement changer dans ce milieu formidable et violent : les pensées, les mœurs restent presque identiques de siècle en siècle, très simples, sobres, précises, impératives dans leur uniformité.

Mais dans les tôles échauffées par les traits d’un soleil ardent naissent facilement les colères et les fureurs. En ces contrées, les vengeances se poursuivent avec une rage féroce, et dans les grands mouvements nationaux, dans les guerres d’indépendance ou d’invasion, les naturels fanatisés poussent l’intrépidité jusqu’aux extrêmes limites du possible, même jusqu’à l’impossible, a-t-il pu sembler pendant certaines périodes de l’histoire, notamment lors des premières invasions mahométanes et de la soudaine ruée des madhistes contre les envahisseurs anglais.

Le contraste absolu de ces régions sèches par l’atmosphère, arides par le sol, nous est fourni par les contrées où l’humidité de l’air et la surabondance des pluies rendent le séjour de l’homme presque impraticable. À cet égard, la côte occidentale du Nouveau Monde offre des oppositions frappantes.

Tandis que certaines parties du littoral, ainsi la péninsule mexicaine de la Californie, c’est-à-dire le « Chaud Four », et les plages du Pérou méridional, n’ont guère pour habitants que des mineurs, des pêcheurs de perles, d’âpres commerçants en métal et en sels chimiques, les deux régions pluvieuses du nord et du sud, d’un côté le littoral de l’Alaska, de l’autre l’archipel des Chonos, sont restées également désertes, malgré la richesse forestière de la contrée, la fertilité naturelle du sol et l’excellence de ports bien abrités.

La ville de Juneau, qui, en dehors des lieux aurifères, alternativement envahis et délaissés par les prospecteurs et les mineurs, est, comme agglomération normale, la plus considérable des parages du nord, reste quand même un tout petit centre industriel et administratif, quoiqu’elle soit devenue capitale de l’Alaska (1903) et surtout que l’exploitation des mines, des forêts, et les pêcheries de saumons permettent de s’y enrichir rapidement, ce qui est la considération primaire aux yeux des Américains et de tant d’autres.

Au sortir du village de Sitka, bâti jadis pour les fonctionnaires russes et servant maintenant de comptoir à quelques traitants, toute excursion est tenue pour impossible. L’eau se répand en flaques dans les inégalités du sol ; même sur les pentes roides, les racines entremêlées des conifères retiennent l’eau de pluie qui gonfle les mousses comme d’énormes éponges ; les gouttes tombent de branche en branche ; les nappes liquides ruissellent sur les fûts des arbres ; les rameaux brisés, gluants et à demi pourris, jonchent le sol granitique et pourtant changé en boue coulante : que les averses pénètrent à travers les ramures ou que la buée remonte de la terre, on est toujours dans un bain d’eau ou de vapeurs. Les nuages qui s’abattent et les brouillards qui montent s’entremêlent incessamment et l’homme se trouve, pour ainsi dire, emprisonné dans l’élément fluide qui le trempe et le pénètre. En un pareil milieu, est-il étonnant que les résidants, fort rares, mènent une vie monotone, sans entrain juvénile ? Leur grande préoccupation est de s’abriter.

En beaucoup de contrées que baignent constamment les ondées et les brouillards, l’homme n’a pu même s’établir à demeure, malgré les avantages qu’il pouvait en retirer : ainsi, parmi d’autres terres de l’océan Indien, la grande île de Kerguelen, que l’on crut d’abord être la pointe avancée d’un continent austral. D’une surface évaluée à quatre ou cinq mille kilomètres carrés, elle offre des surfaces gazonnées qui pourraient être facilement mises en culture ; des troupeaux, d’après l’expérience faite par le navigateur James Ross, y réussiraient aussi bien que dans les Falkland des mers américaines, situées sous une latitude plus rapprochée du pôle. La position géographique de Kerguelen, — sous le 49° degré, — correspondant à celle de Paris, dans l’hémisphère septentrional, n’est point pour effrayer les voyageurs, et la température moyenne de l’île, d’environ 4 degrés centigrades, n’est autre que celle de Christiania et de Moscou, villes dont le climat est très favorable à un vigoureux développement de l’homme. En outre, Kerguelen, qui possède d’excellents ports parfaitement abrités contre le formidable vent du nord-ouest, se trouve exactement à moitié chemin sur la ligne de navigation entre le Cap et Melbourne : on comprend donc facilement que le gouvernement français ait tenu à s’assurer la possession d’une terre qui, si elle était utilisée, pourrait avoir une très grande importance dans l’économie générale de la planète ; mais les marins, les baleiniers et les rares naturalistes qui ont visité Kerguelen pour y passer quelques mois, dans les pluies et les tempêtes, n’ont pas raconté leur séjour de manière à encourager les tentatives de colonisation, du moins sur les côtes occidentales, tournées vers l’éternel orage, entourées d’un brouillard intense ; les albatros mêmes ne trouvent point à se nicher dans les rochers. Les hommes n’y vivent, bien malgré eux, qu’avec le désir de quitter au plus tôt cette « terre de Désolation », ainsi dénommée par Cook en son voyage de 1776. Pour s’accommoder au climat, les insectes de l’île, notamment les mouches et le seul papillon indigène, ont perdu leurs ailes : celles-ci ne pourraient que les gêner, puisqu’ils se trouveraient emportés par le vent sans avoir eu le temps de les ouvrir [45].

Pour des raisons analogues, maintes vallées tropicales, admirablement fertiles ou bien riches en métaux, restent abandonnées par l’homme : il se refuse à vivre sous des pluies continuelles. Ainsi, les mines d’or très abondantes de Caravaya, sur le versant oriental des Andes péruviennes, ont dû être délaissées pendant tout le cours du dix-neuvième siècle, par les prospecteurs espagnols, très âpres pourtant à la recherche des pépites. De même, les pentes andines de l’Ecuador, s’inclinant à l’est vers le sillon profond que parcourt l’Amazone, restent presque sans habitants, malgré la valeur de leurs gisements et la variété de leurs végétaux précieux.

Que de fois les aventuriers se sont-ils hasardés dans les ravins orientaux de la Sierra Nevada magdalénienne, entre Rio Hacha et Santa Marta, dans l’espoir d’y faire une ample récolte d’or : mais les pluies qui tombent immanquablement chaque jour, formant par leur buée un milieu favorable pour le développement des moustiques et d’autres insectes, buveurs de sang et porteurs de microbes, n’ont jamais manqué de faire perdre courage aux mineurs. D’ailleurs, il est certain que les ouvriers de demain, mieux outillés que ceux d’hier, mieux avertis au point de vue scientifique, plus habiles à combattre les fléaux, sauront s’établir triomphalement aux lieux mêmes d’où leurs devanciers se sont enfuis.

L’humidité du sol, en mainte contrée où l’humidité de l’air n’est pas suffisante pour empêcher le séjour de l’homme, met l’interdit sur le pays. C’est ainsi qu’en Irlande les quaking bogs ou « tourbières tremblantes » et, en tant de régions du Nouveau Monde, les tremendales et tembladeras sont évités avec soin par les voyageurs et ne peuvent être mis en culture qu’après un long assèchement du sol.

Récemment encore, l’intérieur de la grande île de Terre Neuve était resté pays inconnu, bien que les villes et les villages se succèdent sur une partie du littoral, au bord des baies poissonneuses et des havres abrités. On comptait les aventuriers audacieux qui s’étaient hasardés à faire des voyages d’exploration d’une rive à l’autre, à travers les rochers, les petits lacs, les mares, les marais, et les fourrés de conifères nains, tellement entremêlés qu’il est impossible de marcher sur le sol : on ne peut cheminer que sur la forêt même, formant un lacis compact de branches inégales où le voyageur trouve péniblement son équilibre. Pour rendre la contrée accessible, il a fallu l’ouvrir à grands frais par des routes et des chemins de fer, où, pendant les tourmentes hivernales, les voyageurs risquent d’être bloqués par les neiges.

Parmi les régions qui sembleraient inhabitables à la plupart des hommes, mais qui, pourtant habitées, donnent à leurs résidants un genre de vie tout à fait à part, il faut citer la partie lacustre du haut Nil, où le fleuve, arrêté par la berge dite le « Joug des rivières », formait naguère, pendant la saison des crues, un lac de dimensions variables, parsemé de sedd ou grandes îles d’herbes.

Vivant, sinon dans l’eau, du moins sur les rives marécageuses ou dans les sedd à demi consolidés, les nègres Denka et spécialement celle de leurs tribus que l’on connaît sous le nom de Nuêr, sont tournés en ridicule par tous leurs voisins à cause de leurs attitudes d’oiseaux pêcheurs. Très grands, aux jambes longues et maigres, ils ont reçu le nom d’échassiers, et, comme les hérons, ils se tiennent souvent avec une jambe hors de l’eau, l’appuyant sur le mollet de l’autre jambe par la plante du pied ; ils peuvent rester au moins une heure dans cette étrange posture. Posant avec précaution le pied sous l’eau vaseuse, dans la crainte de marcher sur un être vivant, ils retirent ensuite l’autre pied haut dans l’air au dessus des tiges d’herbes : même lorsque le sol est asséché, ils conservent cette démarche habituelle d’échassiers. Pour pêcher, ils se placent souvent à la cime d’un de ces nids de termites qui s’élèvent en obélisque dans la plaine, plus haut que dans les régions non inondées, car ici les termites ont dû se construire plusieurs étages pour monter de palier en palier dans leur demeure d’argile, suivant la hauteur des eaux. De loin, quand on aperçoit une longue forme vivante perchée au sommet de la butte rougeâtre, on ne sait quel est cet être bizarre, un pêcheur avec sa corbeille pleine de poissons ou le grand échassier bakeniceps rex, « le père du Soulier », disent les Arabes, à cause de son grand bec en forme de chaussure.

Les Denka, les Nuêr sont toujours nus : des vêtements les gêneraient pour marcher dans l’eau, et les étoffes humides, gardées sur la peau, seraient la cause inévitable de fièvres. Aussi, comme toujours, l’usage s’est-il transformé en morale, et les Nuêr tiendraient pour honte de s’habiller : les cicatrices du tatouage, les anneaux, les bracelets et les bagues leur suffisent. Les soins du corps exigent qu’on s’enduise la peau pour combattre l’humidité : d’ordinaire, le Denka se roule joyeusement dans la cendre, après chaque feu d’herbes, à la façon des mulets dont on vient d’enlever le bât, et se redresse, tout gris, ou d’un gris bleuâtre, quand la couleur de la peau transparaît sous la poussière ; mais le riche pasteur, propriétaire de nombreux troupeaux, s’oint le corps entier d’une substance huileuse, qu’il recouvre ensuite de bouses régulièrement appliquées.

En beaucoup d’autres pays du monde, dans l’Inde et dans l’Indo-Chine, et surtout dans le Matto Grosso brésilien, dans le Gran Chaco du Paraguay et de l’Argentine, vivent d’autres peuplades d’hommes amphibies analogues à celle des Nuêr, cheminant comme eux dans l’eau, comme eux disputant le poisson aux oiseaux plongeurs, et réussissant à élever leur famille sur un sol tremblant formé de roseaux pourris cachant des eaux profondes. Ces êtres, à part des autres hommes, sont bien prisonniers du marécage, où tout naturel, non accoutumé graduellement au milieu, ne pourrait manquer de périr.

Et les Uaraun ou Guaraunos, que Humboldt décrivit après d’autres voyageurs et qu’il a rendus célèbres, ne sont-ils pas aussi des captifs de la nature environnante ? À l’époque où les visita le grand voyageur, c’est-à-dire dans les premiers ans du dix-neuvième siècle, les Uaraun, quatre ou cinq fois plus nombreux qu’ils ne le sont aujourd’hui, auraient encore habité la cime des arbres pendant la période des inondations, quand toutes les îles du bas Orinoco, entre les quarante bras fluviaux, étaient recouvertes par la nappe grise des eaux débordées. Unissant vers leurs extrémités terminales les hampes de cinq ou six palmiers euterpe, ils établissaient, au-dessous de ce multiple toit de feuilles, un plancher léger pour soutenir leur demeure aérienne, dominant de plusieurs mètres l’étendue de la nappe liquide [46].

Ce mode d’habitation n’a pas subsisté jusqu’à nos jours [47]. En relations constantes avec les Européens, d’origine castillane à l’ouest, de langue anglaise à l’est, les Uaraun possèdent maintenant de solides embarcations qui leur servent de maisonnettes dès que la cabane ordinaire est envahie par le fleuve ; quand les eaux se gonflent et débordent, ils n’ont qu’à monter dans leurs bateaux pour les laisser dériver jusqu’au lieu d’ancrage. Le genre de vie s’est également modifié quant à l’industrie et à la nourriture, qui étaient presque exclusivement limitées aux produits d’un seul arbre, le palmier mauricia. Mais, quoique à demi policés, les Uaraun n’en sont pas moins tenus par leur milieu à procéder autrement que les gens de la terre ferme dans les mille circonstances de la vie.

C’est ainsi que, pour faire des chemins, ils ne se bornent pas, comme leurs voisins des pays émergés, à ouvrir une percée dans la forêt : après avoir abattu les arbres, ils les rangent transversalement sur la voie et les attachent par des cordages en fibres de palmier. Lors de la crue, le chemin tout entier se soulève d’un bout à l’autre sans se disloquer, et se change en radeau ; il monte, puis redescend avec la décrue et s’échoue de nouveau. Quant à leurs morts, les Uaraun, répugnant à les enfouir dans la boue, les enveloppent d’une épaisse couche d’argile, et les suspendent aux branches, près de leurs cabanes, ou bien les attachent à leurs embarcations et les promènent dans le fleuve. En quelques heures, les cadavres sont parfaitement disséqués par les poissons, et l’on dépose pieusement les débris des parents en des corbeilles funéraires.

Même dans l’Europe civilisée, au milieu de populations urbaines parfaitement assouplies aux pratiques modernes, se sont maintenues des coutumes étranges, commandées autrefois par le milieu et justifiées encore par les conditions locales, bien qu’elles aient été grandement modifiées par les changements généraux qu’apporte la civilisation. Ainsi, dans le voisinage même de la puissante Hambourg, le premier havre commercial de l’Allemagne et du continent d’Europe, des jardiniers et autres cultivateurs des terres basses riveraines de l’Elbe traversent encore la campagne juchés sur des appareils d’échassiers. À l’est de l’île Noirmoutier, d’autres « maraîchins » vivent au bord des « étiers » en des cabanes ou « bourrines », qu’ils construisent en une pâte d’argile mélangée à des roseaux hachés, et qu’ils recouvrent de joncs ou « ronches », alourdies par des couches de boue pour résister au vent de la mer. Les habitants ne peuvent cheminer dans la plaine qu’en se servant de longues perches qui leur permettent de franchir les fossés d’un bond.

Quant aux Lanusquets ou Landescots de la Gascogne, dans le voisinage des lacs qui bordent le littoral, ils offrent en marchant un spectacle unique au monde, vu la hauteur de leurs échasses, dont quelques-unes ont près de 2 mètres. Sur ces pâtis, jadis parsemés de flaques d’eau et de mares sans profondeur, ils n’auraient pu suivre leurs troupeaux de moutons s’ils n’avaient armé leurs jambes de ces « chanques » bizarres. Lorsqu’on aperçoit pour la première fois un groupe de ces échassiers des Landes, on ne peut s’empêcher d’être saisi d’un certain émoi, comme à la vue d’un prodige. Revêtus de leurs peaux de mouton à la laine rongée par le temps, ils passent gravement, en tricotant des bas ou en tordant du fil, au-dessus des « brandes » ou grandes bruyères, des fougères et des joncs, comme si, à l’exemple des magiciens, ils avaient le pouvoir de glisser sur les tiges des plantes sans les courber ; le spectateur reste presque enfoui dans la brousse ; eux, au contraire, semblent marcher en plein ciel, sur le bord de l’horizon. Ils paraissent d’autant plus étranges qu’on les voit de plus près ; car, en dépit du raisonnement, le regard, logique à sa manière, ne peut s’empêcher de prendre d’abord les échasses pour des prolongements vrais des jambes, dont ce que l’on croit être les genoux se courbent en arrière et non en avant, comme chez les autres mortels. Le grand bâton que manient les Lanusquets avec une adresse excessive, et qui leur sert à l’occasion de balancier, de bras ou d’appui, contribue à l’étrangeté de leur aspect : on dirait de gigantesques sauterelles. En quelques districts non encore transformés en forêts par les semis, tous les habitants pratiquent les échasses : les enfants eux-mêmes ne craignent pas de se hasarder sur les chanques paternelles, et souvent on aperçoit au-dessus de la bruyère des femmes, presque toujours vêtues de noir, qui ressemblent à de grands corbeaux perchés sur des branches séchées.


La montagne est, parmi les milieux distincts que présente la Terre, un de ceux qui, par son ensemble de conditions physiques, détermine avec le plus de force chez ses habitants un caractère particulier, des habitudes et des mœurs propres d’une singulière et frappante originalité. Ces monts, dressés en murailles au-dessus des plaines, contrastent brusquement avec les déserts et les steppes qui sollicitent l’homme au libre parcours, au déplacement dans un espace illimité. Le monde semble complètement fermé par ces brusques remparts, et souvent, en effet, la limite est aussi nette qu’elle le paraît, marquée soudain par les escarpements des roches qui forment la racine de la montagne. Les populations se pressent à la base, nombreuses, actives, pleines de vie, comme l’eau d’un lac qui vient battre le pied des falaises ; puis, immédiatement au-dessus, commencent les âpres rocailles, les espaces nus et raboteux, évités par l’homme.

Mais la pression des populations à la recherche de la nourriture fait, en maints endroits, pénétrer des essaims sociaux par les portes du rempart, et ces régions, inaccessibles en apparence, se peuplent dans les étendues favorables au séjour des colons.

Les pays montagneux renferment, cachés par les murs extérieurs, des espaces parfaitement délimités, mondes à part bien distincts, qui sont assez vastes, assez pourvus de ressources pour subvenir aux besoins d’une grande population et destinés, par leur isolement même, à devenir le berceau d’une civilisation particulière. C’est ainsi que se sont constitués, dans le Nouveau Monde, les ensembles ethniques nettement déterminés des Nahuatl mexicains, des Muysca, des Quichua, des Aymara. Divers bassins, entourés d’un superbe amphithéâtre de monts neigeux qui leur versent des eaux abondantes, sont autant de jardins ; telle la merveilleuse vallée de Kachmir, avec ses grands lacs, ses prairies à peine exondées. Même la Suisse, en une moitié de son étendue, est une bande de prairies et de campagnes boisées, que le multiple rempart du Jura masque au nord-ouest et transforme en une vallée intérieure.

Mais si les plissements des montagnes enferment de vastes contrées habitables, donnant asile à des nations composées de millions d’hommes, la plupart des hautes régions cachent leurs habitants en des vallées étroites, bassins fermés qu’entourent des rochers, et qui ne contiennent d’ordinaire, entre des escarpements grisâtres, qu’un pauvre tapis de verdure, souvent tacheté de pierres écroulées, et parfois menacé par des roches pendantes.

Ces prisons communiquent très difficilement avec le reste du monde, et même, en beaucoup de régions montagneuses, leur centre naturel d’attraction se trouve, non sur leur versant de pente, mais sur le versant opposé, dans un bassin fluvial différent. De ce côté, des seuils accessibles par des penchants herbeux, sur lesquels errent les troupeaux, facilitent le passage, tandis que du côté par lequel s’écoulent les eaux la seule issue est une étroite et dangereuse fissure ; le voyageur préfère souvent se risquer à l’escalade de rochers affreux que de s’engager dans cette gorge où les eaux descendent en cascades, alternant avec de profondes vasques, entre les parois abruptes. C’est ainsi, qu’avant la construction de la route moderne, ouverte à grands frais à travers les rochers qui dominent le Guil, le « nant » furieux du val Queyras, ce bassin était rattaché au monde extérieur par le col d’Isoard, qui s’ouvre au nord vers Briançon.

Tellement difficiles sont les passages, qu’on leur donne, dans les Alpes de la France méridionale, le nom de « clus » ou « cluses », témoignant que ce sont de vraies « fermetures » sur le monde extérieur : il faut s’emprisonner ou choisir un autre chemin de sortie. Toute carte détaillée des montagnes vous montre par centaines des Vals d’Enfer, des Bout du Monde, des Valchiusa, des Vaucluse, des Klemme, des Klissura, contenant chacun sa petite humanité perdue, son lieu d’asile pour quelques familles, cloîtrées dans une enceinte étroite de rocs et de neiges.

Si les cabanes sont enfermées, les hommes, les idées le sont aussi [48]. Réduites à leurs seules ressources, fort maigres, les populations isolées de ces « vaucluses », ou vallées closes, ne peuvent évidemment présenter une civilisation complexe comme celle des habitants de la plaine inférieure. Elles doivent s’en tenir à une industrie rudimentaire, à la culture de leur petit bassin de terres arables, à la garde de leurs bestiaux, à la chasse des animaux rupestres.

D’après une légende que nombre d’historiens adopteront sans réflexion, obéissant à la routine du langage, les gens de la plaine seraient descendus de la montagne en suivant le cours des rivières ; mais c’est en sens inverse que s’est fait le mouvement de migration. Les habitants des hauts cirques montagneux sont évidemment gens de la plaine ayant été obligés de remonter vers les sommets pour fuir soit des ennemis, soit la famine, en cherchant une retraite sûre ou des terrains vierges. Les vallées supérieures des monts sont, par excellence, des lieux de refuge ; des régions les plus contraires y vinrent des épaves ethniques, appartenant aux races les plus différentes et s’étant accommodées primitivement aux milieux les plus distincts.

Parmi tant et tant de peuplades diverses qui se sont cantonnées dans les vals fermés des montagnes, nulle évidemment ne saurait être considérée comme typique, puisque ces fuites, ces exodes, ont eu lieu à diverses périodes de l’histoire, avec accompagnement de vicissitudes contraires. Mais si différents par l’origine et les mœurs que soient les habitants des hautes vallées, ils se ressemblent par certaines conditions du milieu et, par conséquent, présentent beaucoup de traits communs. D’abord, la rareté de l’air leur impose des phénomènes de respiration analogues ; en effet, l’homme qui vit à plus de 2.000 ou 3.000 mètres au dessus de la mer ne reçoit pas, dans une même aspiration, la même quantité d’oxygène que dans les régions basses, et cette insuffisance de gaz vivifiant l’expose, durant l’ascension, à ce « mal des montagnes » qui provient de la non élimination des principes vénéneux restés dans l’organisme.

Par suite d’« anémie barométrique [49]», les visiteurs des hauts plateaux sont donc exposés à des maladies particulières, différentes de celles qui règnent dans les basses plaines. Mais l’être humain peut réussir à s’acclimater, grâce à une modification physiologique : les globules rouges, dont on compte environ 5 millions par millimètre cube de sang chez les hommes qui vivent dans les campagnes du littoral marin, s’élèvent à 8 millions et même au delà chez ceux qui résident à 4.000 mètres d’altitude. Non seulement la succession des familles, mais l’individu lui-même peut s’accommoder assez rapidement, par l’accroissement des globules sanguins, à l’existence dans l’air raréfié des hauteurs [50]. Le résultat de ces changements a permis aux montagnards de se distinguer uniformément des gens de la plaine par les dimensions de la cage thoracique. Les Quichua, les Aymara, aussi bien que les Tibétains, étonnent par la structure massive du tronc, auquel se rattachent des membres que les gens de la plaine trouvent de forme disgracieuse. Même les descendants purs des Espagnols qui se sont établis, il y a trois ou quatre siècles, sur les plateaux de la Colombie et du Mexique diffèrent singulièrement de leurs frères de race castillane par les dimensions du buste.


Nous tous, voyageurs, qui visitons les montagnes pendant la belle saison et qui nous plaisons à respirer la bonne senteur des herbes, à cueillir les fleurs éclatantes des alpages, à cheminer au bord des gaves sous les branches des aunes, nous ne cherchons point d’ordinaire à nous imaginer ce que fut la vie des montagnards primitifs, ce qu’est celle de leurs descendants enfermés dans ces hauts réduits, si pittoresques et avenants en été.

Des routes sinueuses, tracées en encorbellement au-dessus des précipices, même des chemins de fer traversant les promontoires en galeries sous-rocheuses, nous mènent dans ces petits univers, jadis fermés, où, fatigués de la vie, surmenés de corps et d’esprit, nous venons reprendre notre équilibre physique, intellectuel et moral. Sur ces hauteurs, tout nous semble beau, mais les naturels savent combien dure est l’existence dans ces étroits domaines. De même que les régions polaires, mainte vallée des Alpes est privée de soleil pendant une partie de l’année, et le jour d’hiver ne donne pas un rayonnement direct, une lumière franche ; ce n’est plutôt qu’un amoindrissement de l’obscurité nocturne. De loin, par delà les hautes crêtes, s’épand le reflet de l’astre aimé. À midi, les gens de la vallée suivent des yeux avec anxiété la lueur d’aurore qui, là-haut, rase le profil de la montagne, puis s’affaiblit et s’éteint peu à peu, laissant une morne pénombre sur les formes cadavériques des bas-fonds. Dans les hautes vallées des monts, aussi bien que dans les archipels de l’océan Glacial, « l’obscurité est plus difficile à supporter que le froid ».

Quelle joie pour ces gens de l’ombre quand l’astre, au printemps, montre son limbe supérieur, puis son disque entier, apparaissant comme un dieu, et certainement adoré comme tel ! Dans le Val Godemar, les habitants du village des Andrieux se rassemblaient naguère à la fin de l’été, sur le pont de leur torrent, puis, au moment où, après les jours de disparition, — du 1er novembre au 10 février, — le soleil montrait de nouveau son disque d’or, ils lui offraient une omelette ronde, comme pour imiter de leur mieux, par cette effigie grossière, la forme et la couleur de la divinité, et se la rendre ainsi favorable pour tous les pauvres produits de leur sol infécond [51].

Au manque de lumière correspond le manque de salubrité : l’homme se développe mal à la base des pentes toujours ombreuses et suintantes ; ses jointures se nouent ; il devient rachitique, souvent goîtreux ; il peut même descendre jusqu’au crétinisme. Les pays de montagnes sont toujours ceux où l’on montre le plus d’infirmes de toute espèce : scrofuleux, boiteux, aveugles et sourds. Tel village des Alpes portait jadis, et très justement, le nom de « Villard Goîtreux » ; les chiens, les poules même, cheminaient, alourdis par de longues chairs traînantes. L’état hygiénique de la population a complètement changé pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, car l’instruction, avec des conséquences pratiques, a largement pénétré dans la vallée ; peut être même des industries chimiques ont-elles contribué à modifier la constitution de l’air [52].

Himalaya, Pyrénées, Caucase, Andes américaines ont aussi leurs populations de malingres : les goîtreux forment la majorité des habitants dans la longue vallée colombienne du Cauca. Et ce ne sont pas seulement les malheureux villages des hauts bassins fermés qui ont à souffrir de l’absence prolongée du soleil : les gens des villes situées en dehors de la montagne, mais encore à l’ombre de ses parois, en pâtissent aussi. L’amoindrissement de la lumière et de la chaleur solaires entraîne forcément une diminution proportionnelle dans l’ampleur des idées et dans la liberté d’esprit.

Aux conditions déjà redoutables du milieu s’ajoute, dans les hautes vallées des montagnes, la claustration imposée par les neiges de l’hiver. Les captifs de ces régions se trouvent alors en plein pays polaire : les neiges s’amassent dans les fonds, elles tourbillonnent sur les hauteurs et s’accumulent au bord des précipices, menaçant de s’écrouler en avalanches sur les groupes de cabanes blotties en quelque creux. Pour ne pas être écrasé, il faut se réfugier en des caves, naturelles ou artificielles, et maintenir, par des galeries sous-neigeuses, la libre communication de l’air avec l’extérieur. Les vivres entassés pendant la belle saison suffisent rarement aux familles troglodytes, qui n’ont pas, comme les marmottes, la ressource de s’endormir alimentées par leur excès de graisse ; d’ordinaire, les hommes faits, abandonnant à la solitude empestée les vieillards, les femmes et les enfants, descendent vers la plaine pour y trouver des moyens d’existence ; en même temps ils vont chercher aventure, car le montagnard enfermé sent le besoin d’élargir sa prison. Du haut des promontoires qui entourent sa vallée, il aperçoit le monde à ses pieds ; il voit l’infini s’ouvrir devant lui, et il descend, il chemine toujours plus loin, entraîné par la joie de l’espace.

De tous les habitants d’Europe, les Suisses sont ceux que l’on rencontre, non pas en plus grand nombre, mais le plus méthodiquement distribués dans toutes les parties de la Terre. C’est que la conquête graduelle des industries itinérantes dans toutes les contrées vers lesquelles rayonnent leurs fleuves, Rhin, Rhône, Tessin, Danube, leur enseigna l’art de se distribuer les champs d’exploitation : nulle part la science de l’expatriation n’a été mieux comprise.

L’émigration partielle des montagnards pendant la saison des froidures a dû se produire de tout temps et finalement s’est régularisée avec un rythme parfait ; les habitants des plaines inférieures, ainsi visités périodiquement, se sont accoutumés à ces passages d’étrangers de la même manière qu’au vol des oiseaux migrateurs. Ils devaient les accueillir avec complaisance, puisque ces étrangers leur apportaient les produits de la terre natale, choses utiles ou belles à voir, telles que cristaux, plantes précieuses, animaux rares, et qu’ils offraient aussi leur travail temporaire en échange du pain. La nécessité les avait ingéniés à se créer des métiers spéciaux ; ils savaient se rendre indispensables, et, grâce à leurs services, passer de peuplade en peuplade sans être molestés. Récemment encore, avant que l’immigration européenne et la construction des chemins de fer eussent changé toute l’économie sociale de l’Amérique du Sud, la tribu bolivienne des Collahuaya, qui fait partie de la nation des Apolistas, dans les montagnes d’Apolobamba, envoyait tous ses adultes dans les contrées des alentours jusqu’à Lima, Valparaiso, Buenos-Aires, Rio-Janeiro même, pour y vendre des simples, des pierres aimantées, des remèdes. Les plus habiles, reconnaissables à leur grand crucifix, avaient une grande réputation comme médecins. Après des années de vie errante, ces Indias del Perú revenaient dans leur pays, portant avec jalousie leur lourde sacoche d’argent, parfois même poussant une caravane de mules chargées. Ils reconnaissaient les enfants nés pendant leur absence et dressaient les jeunes garçons à continuer leur vie de gagne-petit [53].

Ignorant les rancunes locales, les marchands de la montagne qui parcouraient des pays en pleine guerre n’avaient à prendre parti ni pour les uns ni pour les autres ; cependant, toute industrie leur étant bonne, il leur arrivait aussi de se vendre temporairement pour guerroyer. Tels les Suisses du moyen âge, quei villan’ bruti, dont parle l’Arioste : tuer, piller, était devenu leur fonction sociale.

On vante le courage des montagnards, autre conséquence du milieu qu’ils habitent et de leur genre de vie. Restés libres et frères dans leur étroit domaine, grâce au mur de défense qui les protège, ces gens des hauts alpages peuvent s’imaginer, par une illusion naturelle à tout homme, que les privilèges de milieu sont dûs à leur vertu propre, et ils tiennent en médiocre estime la foule asservie, pullulant au-dessous d’eux dans la plaine. Chacune de leurs vallées constitue une petite république, souvent alliée en fédération avec les vallées des alentours et formant ainsi un monde inattaquable aussi longtemps que dure l’union contre l’ennemi d’en bas.

Avant la construction des routes, les montagnards pouvaient se garer de toute agression, grâce à leurs cachettes naturelles, au labyrinthe de leurs criques et de leurs vallons, à leurs âpres rochers, dont seuls ils connaissaient les fissures d’escalade. Les forteresses naturelles des monts leur suffisaient sans qu’ils eussent besoin d’avoir recours à l’art vil des remparts. Ainsi s’explique le maintien des communautés indépendantes au milieu des grands États politiques. Les Guanches de Gran Canaria, cachés dans leurs trous de rochers, se sont longtemps défendus contre les traqueurs espagnols. Les Abor et autres himalayens de l’est, protégés non seulement par leurs rochers, mais aussi par les averses qui ruissellent sur leurs montagnes pendant la période de la mousson, n’ont point encore de maîtres, quoique les Anglais soient la nation conquérante à laquelle ils ont affaire.

Il n’est pas de région montagneuse, Pyrénées, Alpes, Balkans, Caucase, Himalaya, Kuenlun, Cordillère des Andes, qui, dans son histoire moderne ou même présente, ne montre des exemples de sociétés distinctes, s’étant constituées en républiques, indépendantes des groupements politiques de la plaine inférieure. La position de Lhassa dans le pays des Grandes Neiges, par delà la double rangée de l’Himalaya et du Trans-Himalaya, en a fait l’une des dernières villes qu’une expédition militaire ait profanées.

Très forts pour la défense, lorsqu’ils n’ont pas été énervés par le monachisme, comme le sont les Tibétains, les montagnards se montrent d’ordinaire très faibles pour l’attaque : relativement peu nombreux, ils se composent d’autant de clans distincts qu’il y a de vallées ; leur disjonction avait été dessinée d’avance dans la structure de la montagne. Ils furent souvent pillards, mais non conquérants. Toutes les guerres dans lesquelles les vies de nations entières se trouvent engagées se sont déroulées dans les plaines [54].

D’ailleurs, chaque massif de montagnes est, à part soi, un si vaste ensemble, offrant comme un résumé de la Terre entière, que l’on y trouve tous les contrastes provenant de la différence des altitudes, des terrains, des pentes, des calories. Les groupes d’habitants se forment naturellement en raison du climat, de l’exposition, du sol, à moins d’une cause spéciale d’attraction, telle que des mines ou des carrières. Les villages s’abritent contre le froid ou contre la chaleur des pentes calcinées ; ils fuient la roche nue ou trop escarpée et recherchent les conques gracieuses, arrosées et défendues par des ceintures de roches. En certaines contrées, en Éthiopie par exemple, les coupures de séparation formées par les ravins et les cluses sont tellement profondes qu’elles sont pratiquement infranchissables et limitent les royaumes. Le volcan Kilimandjaro n’a pas moins de 83 États indépendants sur un espace de 800 kilomètres carrés, qu’habitent soixante mille individus environ : les limites naturelles formées par les profondes barranques de la montagne ont parqué les populations comme des troupeaux de brebis [55].

En de grandes vallées, comme celle du Rhône supérieur, on constate nettement que les maisons se pressent sur les talus fertiles de déjection apportés par les torrents. Ces cônes sont d’autant plus populeux que leur masse est plus ample, correspondant à un bassin torrentiel plus riche en eaux courantes ; enfin le côté de la vallée tourné vers le soleil, et d’ailleurs le mieux cultivé en espèces plus appréciées, telles que la vigne, offre une guirlande de villages plus rapprochés [56].

Dans les plaines et pénéplaines, chaque massif de collines, même chaque bulle insulaire représente en moindres proportions le théâtre des vastes montagnes et les mêmes oppositions de milieux influent sur les résidants suivant une mesure correspondante. Ainsi les rochers escarpés dominant les villages et leurs cultures ont favorisé la construction des châteaux-forts et des repaires murés et crénelés où se tenaient les chevaliers pillards du moyen âge, et c’est encore sur les points dominants que l’on construit de nos jours les ouvrages de guerre. De même les cavernes, les sinueuses galeries des grottes ont pu longtemps offrir, pendant les âges de civilisations primitives, les avantages de la sécurité, comme les hautes vallées closes des montagnes, et certaines populations, notamment les Magdaléniens des temps paléolithiques, paraissent n’avoir pas eu d’autres demeures.

Toutefois la nature du sol ne permet pas grande extension aux Troglodytes : la force du peuplement et la domination appartiennent aux hommes que porte la terre libre de tous ces labyrinthes mystérieux. Aux époques d’autrefois, la race humaine, représentée par ses variétés diverses, se développait d’autant plus amplement que le sol était plus ouvert et plus tempéré, à la fois moins stérile et moins couvert de végétation touffue, moins obstrué de rochers ou de marais boueux, mieux pourvu d’eaux claires et ruisselantes. Une moyenne générale d’altitude, de fécondité, de climat présente les conditions les plus favorables pour le maintien et la prospérité de l’humanité première. Mais ces conditions de confort sont-elles précisément celles qui conviennent le plus à l’homme pour l’aider dans l’affinement de son génie, dans la voie de la découverte et du progrès intellectuel ? Non certes, il faut une part d’obstacles pour solliciter un effort incessant ; si les difficultés sont trop grandes, l’espèce succombe, mais elle périt aussi là où l’accommodation au milieu s’accomplit trop facilement. La lutte est nécessaire, mais une lutte qui se mesure aux forces de l’homme et dont celui-ci puisse sortir triomphant.


En comparaison des montagnes aux vallons fermés, les steppes, les prairies sans fin, avec leurs faibles renflements du sol, leurs ravins sans profondeur, leurs rivières peu abondantes, leurs lagunes plates, sont par excellence le pays du libre parcours et de l’horizon illimité ; elles s’étendent au loin comme la mer, et comme sur la mer on peut s’y convaincre de la rondeur de la planète par la forme des objets qui se profilent au loin sur le ciel.

Nulle part on n’a plus la joie de l’espace que dans ces plaines sans bornes décrites avec tant de douceur et de tendresse par les Gogol et les Tourgeniev, chantées avec tant d’enthousiasme par les Petöfi. La terre, uniforme, grise, sans objet saillant qui arrête le regard, laisse l’imagination vaguer librement, et, dans ce monde illimité qui ne retient en aucun endroit la course de la pensée, on pourrait se croire un fils de l’air comme l’antilope ou comme l’oiseau. D’ailleurs le vent est toujours le grand monarque de ces régions basses : il y souffle comme sur la mer, emportant le sable, arrachant jusqu’au gazon. En maints endroits, le Mongol de la steppe s’empresse d’abattre sa tente de feutre dès que la tempête s’annonce : il sait d’avance qu’elle serait bientôt tordue et déchirée par les tourbillons de la rafale [57].

Libres d’aller et de venir au gré de leur fantaisie, les gens de la steppe ne s’éparpillent point pour cela au hasard ; mais, se conformant aux attractions locales des sources ou des fonds herbeux, ils se groupent volontiers en familles et en tribus suivant leurs affinités : la nécessité de l’entraide et l’appel spontané de l’homme à l’homme fondent des communautés, semblables aux troupeaux d’herbivores, associés maintenant à leur sort par la domestication. Mais les sources peuvent tarir : les herbes, broutées jusqu’à la racine, ne fournissent plus de nourriture aux bêtes ; le gibier s’enfuit vers d’autres parages : il faut alors émigrer vers des régions de la steppe plus favorablement situées, et peu à peu une sorte de rythme, réglé par les saisons, s’établit dans les allées et venues de la tribu. Les déplacements réguliers de pâturage en pâturage sont les seuls changements qui s’accomplissent dans la vie normale de l’homme des Herbes.


La vie dans la plaine libre mais nue, sans arbres, sans variété d’aspects, reste donc trop monotone, trop une pour que les habitants de la steppe puissent se modifier et progresser spontanément sous l’influence du milieu. À moins de secousses violentes causées par les incursions d’étrangers, par de longues sécheresses, des incendies ou d’autres événements qui les forcent à l’émigration, ils en restent au même degré de civilisation pendant une période indéfinie de siècles. Mais ces révolutions imprévues dans leur existence peuvent se produire soudain, et alors la population tout entière de la steppe, avec enfants, femmes et vieillards, avec animaux et objets de campement, se déplace en bloc. L’exode est complet.

Des peuplades d’agriculteurs, vivant à l’écart les uns des autres, en des milieux divers, ici dans les vallons des montagnes, ailleurs sur les rivages des lacs, au bord des ruisseaux ou des clairières de forêts, ne pourraient se rassembler ainsi en armées immenses, et d’ailleurs elles seraient retenues par la force d’attraction de leurs intérêts locaux, par cet esprit conservateur qui s’est asservi toutes les sociétés agricoles. Mais des bergers nomades, unifiés par les occupations, les mœurs, le genre de vie, aussi bien que par l’aspect de la nature environnante, n’ont point de pareils liens à briser : accoutumés à la course à travers les steppes, ils peuvent se masser facilement ; ne laissant point de traînards derrière elle, une nation entière peut se grouper dans un seul plissement de la steppe.

Si des régions de la Terre, comme la plaine herbeuse, facilitent les déplacements, donnent même à l’homme l’instinct de migration, il est au contraire des lieux de résidence qui peuvent être considérés comme de véritables prisons, tant le domaine d’habitation se trouve brusquement limité. Telle est la forêt primitive, non pas la forêt qu’on aménage et qu’on transforme en parcs, avec allées, lieux de tir et champ de course, mais la selve dont l’homme a jusqu’à maintenant respecté les arbres géants, ancêtres mystérieux.

La masse enchevêtrée des plantes tropicales, sombre, humide, moite, ne ressemble pas aux temples solennels des forêts septentrionales, aux hêtres, aux pins ou sapins espacés régulièrement. On n’y pénètre pas avec le même sentiment d’émotion religieuse, mais plutôt avec une sorte de terreur : le hallier, aux fûts pressés, entretordus de lianes, ne reçoit pas le visiteur en des allées naturelles au sol uni, parsemé de feuilles, tapissé de mousse, égayé de fleurettes. Si l’on quitte la piste étroite, tout est obstacle : le tronc, la racine, les cordes entremêlées des parasites. À peine quelque vague reflet de lumière descend du faîte dans le chaos des branches et des feuilles. À quarante mètres au-dessus du sol, la forêt s’épanouit peut-être en une nappe de fleurs éclatantes, et les oiseaux volent joyeusement dans l’air libre en rasant de l’aile les vagues arrondies de la mer de feuillage [58], tandis qu’en bas, dans l’obscurité profonde, l’homme chemine péniblement, en se heurtant contre les racines, à moins qu’il n’emprunte un sentier frayé par les éléphants ou les tapirs.

La forêt continue, la selve sans bornes, amazonienne, indienne ou congolaise, constitue sur la Terre l’élément conservateur par excellence : les peuplades s’y maintiennent, sans changements appréciables, dans leur état primitif, beaucoup mieux que les habitants des oasis, des montagnes ou des régions glacées, car le milieu ne se modifie autour d’elles qu’avec une extrême lenteur, et, pendant de longs siècles, elles peuvent vivre complètement à l’écart des autres hommes, grâce à l’obscurité qui les entoure et à la difficulté des chemins qui pénètrent dans leurs retraites [59]. C’est dans les forêts que l’on trouve encore, sinon des primitifs, du moins ceux qui se rapprochent le plus du type originaire, tel que nous essayons de le concevoir. En beaucoup de régions, les noms de « sauvages », « forestiers », « hommes des bois » — orang-utang — sont complètement synonymes. Que l’on supprime la forêt, la tribu disparaît par cela même, tant elle est dépendante de son milieu. « Qui tue un chêne, tue un Serbe », disait un proverbe de la Balkanie, alors que les villages du pays se cachaient encore en d’étroites vallées, sous l’ombre des grands arbres.

Vivant comme en cave, sous la tiédeur d’un air humide, les tribus forestières ont en général le teint beaucoup plus blanc que les gens des savanes, brûlés par le soleil. Les traits des sylvicoles sont plus mous, plus arrondis que ceux des indigènes voisins appartenant à la région des savanes ; le caractère aussi est moins solide et vigoureux ; il est d’observation générale que les hommes vivant à l’air libre ont l’esprit plus ferme, l’intelligence plus claire, la démarche plus hardie, l’accueil plus noble et plus bienveillant que les fuyards retirés dans les forêts.

La plus ignorante des peuplades du Nouveau Monde, celle des Aïmores ou Botocudos, qui habitait la profondeur des selves du Brésil, sur le Doce et le Jequitinhonha, ne savait pas construire de cabanes, ni tisser de hamacs, ni tresser de paniers, ni façonner de poteries, ni cultiver le sol. Mais, vivant avec les bêtes de la forêt, et partageant leurs mœurs, pour ainsi dire, ces Indiens et leurs congénères ont une connaissance singulièrement précise de tout le monde animal qui les entoure ; nulle part, l’instinct de la compréhension mutuelle n’est poussé plus loin, et cependant l’élève des bêtes, soit pour la nourriture, soit pour des services directs, traction, transport des fardeaux ou collaboration à la chasse, n’est point pratiquée. Les conditions matérielles du milieu s’y opposent absolument. Comment mener du bétail dans les fourrés épais où l’on a peine à se glisser, où les gens de maintes tribus, les Corõados, — « Couronnés », ou « Tonsurés » —, se coupent la chevelure par crainte de l’embarrasser dans les branches ?

Par la nature de leur habitat, les gens des forêts doivent se diviser à l’infini, en groupes peu nombreux, même en simples agrégations de familles, cherchant, par la cueillette et la chasse, peut-être par quelque agriculture rudimentaire, à sustenter leur vie. Telle et telle nation, évaluée par les voyageurs à des milliers d’individus, est clairsemée sur de vastes étendues qu’on mettrait des journées à traverser ; des familles isolées, gîtant sous bois, ou bien, les jours de fête ou de palabre, autant de gens assemblés qu’on en trouve en des hameaux d’Europe, ce sont là tous les naturels que les explorateurs rencontrent dans les forêts du Nouveau Momie.

Les langues se fragmentent, comme les races, en un pareil milieu. Chacune de ces petites humanités modifie graduellement son parler, et, dans l’espace d’un petit nombre de générations, le langage se divise en plusieurs dialectes très distincts. À la suite d’un combat malheureux, d’une inondation fluviale, une langue peut disparaître avec la tribu qui la parlait. Tout le monde connaît l’histoire de la peuplade vénézolane des Atures qui s’éteignit, ne laissant qu’un perroquet pour perpétuer son idiome [60]. Ce fait bizarre inspira prosateurs et poètes, et toute une littérature gravite autour de cet oiseau des Atures. Mais ce qu’on a vu surtout dans cette histoire, c’est la mélancolie des choses, la cruelle ironie de la destinée, faisant d’un volatile sans pensée le seul héritier du génie et de la vie morale d’un peuple. Il faut y voir aussi le sort fatal de tous ceux qui, se laissant isoler, et qui, vivant à part sans s’aider les uns les autres, se trouvent à la merci des événements. D’avance, ils sont voués à la mort ou à la servitude.

Non seulement les isolés ont tout à craindre du destin, à cause de leur petit nombre et du manque de cohésion, mais ils sont inhabiles à se modifier, leur vie à l’écart les rendant absolument conservateurs.

C’est parmi les forestiers que l’on trouve les individus représentant les types les plus anciens par la forme du corps et par la conception des choses. Les populations naines de l’Afrique et de l’Insulinde ne subsistent que dans les forêts les plus épaisses : leur vie même est liée d’une façon absolue à la durée de la selve primitive. Et combien peu les idées doivent-elles changer en ce milieu où d’autres hommes ne pénètrent guère !

Même dans l’Europe civilisée, quadrillée dans tous les sens par tant de chemins, les bûcherons, les charbonniers, les résiniers, qui campent sous les futaies, sont toujours les gardiens fidèles des traditions du vieux temps, des contes et des poèmes que les gens de la campagne ouverte ont depuis longtemps oubliés. Ils sont aussi les mainteneurs des antiques libertés : les sabotiers de Lyons, les bûcherons de la Chaux, les bouchonniers de la Garde-Freinet furent toujours, même avant la République, des républicains fervents. S’ils ne constituent point de peuplades indépendantes, il leur suffit de vivre presque complètement à l’écart des villageois et des citadins du voisinage pour qu’ils conservent un mode de penser beaucoup plus antique. Des catholiques ardents, que le doute envahit malgré eux, célèbrent avec envie l’inébranlable « foi du charbonnier ».


Quelles que soient les causes géographiques de leur isolement, les familles ou les tribus laissées en dehors de l’humanité toujours active et en effort ont ce même esprit tenace de conservation. Toutes choses égales d’ailleurs, l’évolution de la pensée se fait plus rapide en proportion du nombre des individus qui y participent. C’est ainsi qu’une île perdue dans l’Océan, et pourtant habitée, soit à la suite de quelque naufrage, soit par colonisation volontaire, devient toujours un microcosme très distinct des terres les plus voisines par les mœurs et les institutions des individus qui le composent.

Une des îles du petit archipel de Hirt ou Saint-Kilda, situé au large des Hébrides, possède une communauté de ce genre, composée d’une vingtaine de familles qui vivent dans un vallon verdoyant, occupées uniquement de l’élève du mouton et de la chasse aux oiseaux de mer ; durant les hivers rigoureux, les résidants de l’île seraient exposés à mourir de faim, si des bateaux de ravitaillement ne leur étaient envoyés d’Écosse. Le milieu de ce petit monde à part diffère tellement de celui de la Grande-Bretagne que l’arrivée d’un navire suffisait naguère, avant que les communications fussent assez fréquentes, pour qu’une contagion de rhume se répandît parmi les Gaël de Saint-Kilda. En outre, les enfants nouveau-nés y succombent très fréquemment à la « maladie des huit jours », espèce de tétanos qui provient probablement de ce que les habitants tirent des oiseaux de mer leur principale nourriture, leur chauffage, leur éclairage et le duvet de leur couche.

Dans les îles Vestmaneyar, près de la côte méridionale de l’Islande, le même régime produit les mêmes redoutables effets [61].

Quant aux insulaires enfermés dans la prison naturelle la plus redoutable, la terre de Tristão d’Acunha, environnée de froids et de tempêtes, ils jouissent amplement de la santé que donnent toutes les bonnes conditions de l’hygiène ; ils possèdent même ce que réclament vainement les travailleurs d’Europe : la nourriture assurée mais ils se sentent pourtant si à l’étroit qu’ils réclament chaque année du gouvernement britannique le don d’une autre pairie. Autour d’eux l’espace matériel est trop vaste et la solidarité morale fait défaut. Sachant que l’humanité existe, ils veulent en sentir l’influence et la sollicitude.

Plus au sud, une autre île, Gough ou Diego Alvarez, a de gracieuses vallées, de charmants paysages, et les marins naufragés y ont vécu sans peine, mais la solitude en a fait pour eux un lieu d’horreur.


De même que les insulaires, les gens des marais et des lacs peuvent se trouver complètement isolés, et, dans ce cas, ils conservent les vieilles coutumes pendant des siècles : les changements qui s’opèrent dans le monde extérieur s’accomplissent au loin sans les toucher.

En exemple d’une de ces populations restées entièrement fidèles aux mœurs antiques, ou peut citer la peuplade des Uru, voguant sur des radeaux dans le lac de Titicaca. Au commencement du siècle dix-septième, l’historien Herrera nous parle de ces hommes n’ayant, pour leurs demeures et les besoins de leur existence, d’autres matériaux que la totora, c’est-à-dire les roseaux qui croissent et flottent en lits épais sur les baies peu profondes du lac. D’après des récits qui reposent probablement sur de simples jeux de mots, les Uru, dépourvus de tout orgueil de race, disaient jadis aux Quichua n’être pas des hommes, mais de simples « vermisseaux ».

Depuis trois siècles, la vie des Uru n’a certainement pas changé : ils gîtent encore sur des radeaux de totora, en des huttes basses, formées des mêmes roseaux et recouvertes partiellement d’argile. D’ordinaire, ils attachent leur embarcation soit à un rocher, soit à une touffe d’herbe sur le rivage, et ne se hasardent guère à distance, si ce n’est par un très beau temps. Alors, ils tendent leur voile, également tissée de joncs, et gouvernent très habilement le lit de roseaux qui leur sert de navire. Le fond de leur nourriture leur est aussi fourni par la totora, dont ils mangent la racine avec la chair des poissons et des oiseaux aquatiques. Ils vendent une partie de leur gibier aux Quichua et aux Aymara du rivage, mais jamais, nous dit Basadre, ils ne consentent à habiter de cabanes en terre ferme, ni à contracter d’unions avec d’autres que leurs contribules. Lorsqu’une mauvaise chance les oblige à marcher sur la rive, ils se balancent, roulent comme des hommes ivres.

Aux États-Unis même, où les forces industrielles modernes donnent au « civilisé » une véritable toute-puissance en fait de destruction, les Seminoles de la Floride ont pu échapper partiellement à la capture, au massacre, par les soldats de l’Union, grâce aux marais, aux courants, aux terres molles des Everglades. Maintenant on visite leurs campements par curiosité en suivant de larges voies bien entretenues.


Si l’eau stagnante ou tranquille isole les hommes, l’eau courante les unit d’ordinaire. Les vallons fermés des montagnes, les forêts et les marécages, les îlots et les lacs sont des éléments conservateurs dans l’histoire de l’humanité ; les fleuves sont, en comparaison, les principaux agents de la vie par la navigation, par les progrès agricoles, les migrations de proche en proche et ce que l’on appelle du mot compréhensif de « civilisation ».

C’est en pensant aux conquêtes de toute nature, assurées à l’homme par le mouvement des rivières, qu’il faut répéter le mot de Pindare : « L’eau est ce qu’il y a de mieux ! »

Telle a été l’influence capitale des eaux mouvantes sur l’histoire de l’homme — devenu lui-même mobile par l’effet de leur inconstance de niveau — que des penseurs, notamment Léon Melchnikoff, dans ses Grands Fleuves historiques, ont négligé à tort tous les autres éléments du milieu dans leurs études sur le développement des nations. Pendant la période transitoire qui suivit les âges primitifs et qui embrassa les grandes périodes de civilisation déjà très avancée de l’Égypte et de la Potamie chaldéenne, de la Chine, de l’Indus et du Gange, pour se terminer aux temps helléniques, ils n’ont vu que les fleuves comme agents essentiels du progrès humain.

Par l’effet de circonstances diverses dans le milieu géographique, certains cours d’eau, coupés de barrages naturels, ou bien obstrués d’herbes et s’étalant en marécages, se trouvent privés de leur rôle favorable à l’homme en tout ou partie de leur cours. Il en est que les populations de l’intérieur ne pouvaient aborder à cause des forêts à demi noyées ou des roselières impénétrables qui en défendaient les rives indécises, constamment modifiées par la lenteur des eaux et les oscillations du courant.

Encore un très grand nombre de fleuves, surtout dans les régions tropicales à végétation touffue, sont fortement évités par les tribus riveraines, autres que les peuplades de bateliers ; jadis, avant que le travail d’aménagement de la planète eût commencé, la plupart des cours d’eau, même ceux qui eurent plus tard une influence majeure sur les destinées de l’humanité, tels le bas Euphrate, le Nil, le Yangtsé, furent longtemps inabordables aux habitants des terres émergées. Green cite l’exemple des rivières de l’Angleterre qui ont pris une importance si considérable dans l’organisme national et dont les riverains s’écartaient avec soin avant l’époque romaine et celle des peuples marins envahisseurs : les anciennes villes étaient bâties sur les collines de l’intérieur, loin des marais et des forêts qui bordaient les eaux courantes [62]. C’est ainsi que l’une des grandes cités du monde, Vienne, a longtemps fui les bords du Danube, presque jusqu’à nos jours. Sur les bords du Rhin sinueux, se tordant comme un serpent coupé, Schifferstadt, une « ville des bateliers », avait dû s’établir loin du fleuve même, sur une berge riveraine.

Le fleuve normal, tel qu’il se montrait çà et là en quelques pays privilégiés, et tel que l’homme l’a fait ailleurs, en accédant à ses bords, est par cela même devenu le créateur des grands mouvements historiques. Il coule librement, d’un flot sinon égal, du moins continu, et ceux qui résident sur ses berges voient constamment passer les flots d’écume, les herbes et les branches d’arbres entremêlées par le courant.

Comment l’esprit pourrait-il échapper à l’obsession de ce fleuve, vainqueur de l’espace et du temps, de cette eau profonde et large, coulant toujours, reflétant dans son miroir les générations, éternelle en apparence, immuable comme le destin, et pourtant si variée, si changeante par ses crues et ses décrues, ses vagues, ses ondulations et ses rides, le miroitement de ses rayons et la moire de ses ombres ? D’où vient ce fleuve puissant ? Les primitifs campés sur ses rivages ne pouvaient s’en faire aucune idée.

Quel fut le « mystère du Nil » et de tant d’autres fleuves dont les riverains ignoraient la provenance et qu’ils s’imaginaient, par conséquent, être sortis de l’urne d’un Dieu, ou bien être des dieux eux-mêmes ?

S’ils apercevaient des montagnes dans le lointain, ils y plaçaient naturellement l’origine du courant, mais non sous forme de simples sources ruisselant parmi les pierres : l’apparition de l’eau se faisait avec accompagnement de prodiges. C’est ainsi que l’épopée de Râmâyana nous montre la « divine Ganga tombant des cieux sur la tête de Siva » ; puis, après avoir erré sur le crâne du grand Dieu, « plongeant à travers les trois mondes » et réveillant l’allégresse dans l’univers entier.

Ce fleuve où va-t-il ? Le primitif ne le sait pas davantage, mais l’onde qui toujours fuit appelle son regard, et il se sent entraîné à la suivre pour visiter avec elle les pays inconnus. Le courant le sollicite incessamment au voyage, comme les oiseaux que l’on voit voler en longues bandes dans le sens de la vallée.

Que de symboles tragiques les poètes ont suscités dans la Sirène ou dans la Lorelei, dans la nymphe charmante qui surgit de l’eau cristalline et nous attire dans les profondeurs ! Mais avant d’avoir pris une signification redoutable, la légende avait le sens le plus simple du monde : la déesse qui attirait à la mort tant de jeunes, de forts et de vaillants, c’était l’onde pure et rapide avec ses reflets de cristal, ses sables fins et ses remous insidieux !

La vue de l’eau courante met une part d’idéal dans l’existence de tout homme, même de celui dont l’intelligence est le moins ouverte. Le beau travail d’érudition que l’on doit à Curtius [63] nous montre combien le peuple grec, pourtant dégagé du naturisme primitif, voit encore dans les eaux vives des êtres agissant, travaillant, passionnés, prenant part avec amour ou avec haine aux mille événements de l’existence des hommes de leur voisinage. Et si la fontaine est vivante, si elle féconde comme l’Eurotas ou tue comme le Styx, comme l’hydre de Lerne, combien plus puissant, tantôt comme allié, tantôt comme ennemi, peut être le fleuve qui rase les villes, noie les campagnes, arrête des armées sur ses bords !

Aussi la traversée d’un fleuve fut-elle toujours considérée comme un acte de réelle gravité, exigeant des prières, des sacrifices, des actions de grâce. On parlait au fleuve comme à un dieu, ou du moins comme à un génie ; mais, en faisant alliance avec d’autres dieux, on pouvait aussi se venger de fleuves méchants qui avaient noyé des hommes. C’est ainsi que, d’après la légende, Cyrus aurait puni le Gyndos, un affluent du Tigre, en faisant travailler son armée tout entière pendant une année pour le diviser en trois cent soixante canaux [64]. À ce point de vue, Xerxès, condamnant l’Hellespont à recevoir les verges, restait dans les idées de son temps ; le détroit aux flots rapides n’était à ses yeux qu’un cours d’eau comme le Tigre et l’Euphrate. Les civilisés modernes, dont la vie se ramifie à l’infini en mille petites préoccupations, en des impressions multiples qui s’effacent mutuellement, peuvent se faire à grand’peine une idée de l’attirance, de la puissance d’appel exercée par la vue d’un courant d’eau continu, qui paraît dans la nature comme l’être vivant par excellence, et qui est en même temps le dispensateur de la vie. Cependant l’influence de cet agent dans l’œuvre incessante ne manque jamais d’impressionner profondément, même ceux qui ne sont pas les habitués d’un seul paysage, mais qui, par l’ampleur de leurs impressions et de leurs connaissances, embrassent l’univers, pour ainsi dire, et sont devenus les citoyens du monde entier. C’est ainsi que le grand naturaliste Hudson, ayant vécu longtemps aux bords du Rio Negro de Patagonie, essayait en vain de se représenter en rêve ou dans ses fantaisies d’imagination des paysages différents de ceux dont l’image avait pénétré son cerveau : partout il revoyait le plateau broussailleux, la pente rapide s’abaissant vers la rivière et le large courant disparaissant au détour d’un promontoire dans la lumière ou dans l’ombre [65].

Plus le paysage fluvial est simple, plus il domine l’esprit comme le seul possible à concevoir. Ceux qui résident près de la berge du Mississippi, un des fleuves qui maintiennent le mieux leur individualité dans l’ensemble du cours par la longueur du lit, la régularité du flot, l’uniformité des rivages et le mur sombre de la forêt lointaine ou « cyprière », ont quelque peine à ne pas faire de cette masse liquide, descendant avec une irrésistible puissance, l’axe central de tout le monde habitable. Et si des hommes de pensée et de force intellectuelle ne peuvent triompher de ces impressions durables, comment s’étonner de la prise que peut avoir sur l’imagination de riverains vaguement policés un fleuve comme l’immense courant des Amazones, si long, si large, si puissant qu’il coupe en deux, comme un équateur visible, toute l’Amérique méridionale ? Naguère, les Tapuyos amazoniens ne pouvaient se figurer qu’une résidence humaine fût placée ailleurs que sur l’une ou l’autre rive du fleuve.

Les ouvrages des premiers explorateurs, Spix, Martius, Bates, Wallace, sont remplis des remarques les plus bizarres faites par leurs bateliers : rien de ce qu’on leur disait de la nature des autres pays ne pouvait cadrer avec leur compréhension des choses. Les Égyptiens d’il y a six mille ans concevaient le monde à l’instar de leur vallée nilotique, c’est-à-dire comme une longue fissure, occupée dans un axe par un fleuve et bordée de déserts et de montagnes [66].

Au bord des eaux toujours en mouvement des « chemins qui marchent », la navigation était pour ainsi dire découverte d’avance : un tronc d’arbre passant au fil de l’eau, cela ne suffisait-il pas déjà pour attirer les enfants qui s’ébaudissaient près de la rive ; les oiseaux pêcheurs, parfois même un animal sylvestre, ne profitaient-ils pas de ce véhicule naturel ?

De même, entraîné malgré lui par la crue soudaine des fleuves, l’homme a dû souvent voyager sur le courant des eaux, transporté sur quelque île flottante de terrains ou d’arbres enchevêtrées, ou même en sa propre demeure soulevée par le flot montant.

La force de la nécessité devint ainsi l’éducatrice du sauvage ; le radeau que lui avait fourni la nature et sur lequel il était associé par la frayeur aux autres animaux de la savane ou de la forêt resta dans sa mémoire, et il put l’imiter sans danger dès que l’onde devint propice. Et lorsqu’un arbre flotté, peut-être creusé d’un côté par la carie du bois, se trouva constituer naturellement un bachot bien stable sur l’eau et ne roulant point au hasard du courant, ne fut-ce pas un besoin instinctif de le remiser près du village et de s’en servir utilement à l’occasion, soit pour se laisser porter par la pression de l’eau, soit pour franchir la rivière, ou même pour en remonter le courant ?

Les joyeuses expériences des enfants et des jeunes hommes leur avaient certainement appris qu’en nageant à demi suspendus aux troncs de bois et en frappant l’eau de leurs pieds, ou bien en employant leurs mains, des branches d’arbres, des objets de toute espèce, ils pouvaient pratiquer d’instinct le travail qui devint plus tard la science de la rame et de l’aviron, et transformer leur esquif en un être d’apparence animée, quoique toujours docile à l’impulsion du maître. De ce tronc creusé par la nature à celui dont les cavités étaient agrandies par l’homme, soit au moyen du feu, soit par un instrument, la transition était facile, et dut se faire au bord d’innombrables cours d’eau par d’innombrables peuplades : de là ces barques monoxyles que l’on rencontre dans toutes les contrées de la Terre.

L’homme primitif apprit même, sans le chercher, à les munir de voiles, grâce aux branches épaisses et feuillues que ploie le vent en donnant de la vitesse à l’ensemble de l’appareil. Cette embarcation de sauvage peut être considérée comme parfaite, vu les matériaux dont elle est construite : ainsi le bateau d’écorce du Niger, le tronc de peuplier creusé du Tarim, la pirogue de bouleau employée par les Hurons et les Odjibway du Grand Nord. L’homme blanc n’a pas un esquif qui puisse lutter avec ce bateau primitif pour la légèreté, la facilité d’entretien et de réparation, l’abondance des matériaux employés ; le « voyageur » indien ou métis trouve au bord de toutes les rivières ce qui lui est nécessaire pour se construire un bateau ; grâce à cette pirogue portative, il peut traverser sans arrêt toutes les régions canadiennes, des grands Lacs aux montagnes Rocheuses.

Ce qui étonne donc, ce n’est pas de voir presque toutes les tribus sauvages connaître l’art de la navigation, mais d’en rencontrer quelques-unes qui, vivant au bord des fleuves, ne se risquent point sur leurs eaux. C’est ainsi que les fameux Bolocudos ne se hasardaient pas même à nager et ne savaient pas construire de bateaux [67]. Certes, on comprend que dans certaines rivières des bassins de l’Orénoque et de l’Amazone, pleines de ces redoutables petits poissons, les pirangas, qui s’élancent avidement sur l’homme pour le cisailler de leurs dents aiguës, les peuplades riveraines, redoutant les eaux à bon droit, devaient bien se garder d’apprendre la natation ; mais comment s’expliquer que des indigènes ne nagent ni ne naviguent dans les courants où l’immersion est presque sans danger ? Évidemment, il doit y avoir dans ce cas une superstition religieuse persistant à travers les âges malgré le changement du milieu : ayant vécu jadis au bord de courants interdits, par la nécessité de la défense, comme trop dangereux, ils ont fait de cette interdiction un précepte inviolable qui les suivit, dans toutes leurs migrations, de rivière en rivière.

Ainsi, malgré l’exemple contraire que présentent quelques tribus, et malgré l’absurde logique des puissances militaires qui, revenant à la barbarie première, s’imaginent encore que les cours d’eau profonds sont des limites entre les hommes, entre les peuples, assimilables aux torrents d’eau sauvage coulant au fond des cluses et défilés, on peut considérer la découverte progressive de la navigation sur les rivières de la planète comme un fait d’ordre général s’étant réalisé sur mille points divers.

Que de progrès impliqués d’avance en cette merveilleuse invention, ajoutant au mouvement de l’homme celui de la nature, complétant la puissance individuelle de l’infiniment petit que nous sommes par celle d’un dieu puissant, à la force incomparable, infinie, relativement à nous, comme l’est celle du Mississippi ou du fleuve des Amazones ! Et pourtant, les premiers navigateurs, secoués sur leur tronc d’arbre roulant et chavirant, durent être l’objet de bien des risées ; les gens sages, les prudents restés sur la rive se moquaient à cœur joie de ces aventureux, de ces fous, qui, au risque de la mort, s’élançaient loin de la terre dure, du sol ferme et banal, foulé par le pied des aïeux !

Devenus par le batelage maîtres de l’Infini, du moins dans sa direction linéaire, les riverains, dès leur période primitive, ont pu largement profiter de leur conquête. Sur les hauts affluents de l’Amazone, dans la Bolivie, vivent des tribus, les Mojos, qui n’oseraient pénétrer dans la forêt voisine à plus d’une portée de flèche ou à la distance qui dépasse l’aboiement d’un chien, mais qui connaissent sur des milliers de kilomètres le fleuve et ses affluents, ses diramations, ses furos ou paranamirim ; ces « sauvages » ont visité une autre nature que la leur, savent frayer avec d’autres peuples, se trouvent à leur aise au milieu de civilisations très diverses. L’âme de ces rameurs ne tremble pas à l’approche des rapides et des cascades ; quand, portés au fil du courant, ils entendent le flot gronder à leurs pieds, ils donnent à temps le coup d’aviron pour glisser entre les rocs, éviter les remous et gagner d’écart en écart la nappe d’eau tranquille, le remanso qui s’étale au pied des chutes. Là où la dénivellation du courant est trop forte, ils utilisent les crevasses de rocher, les lianes entrelacées sur le rivage, les pentes naturelles des berges, les plages sableuses, pour faire glisser leur bateau de l’amont à l’aval.

Plus bas, dans le grand fleuve devenu mer en mouvement, ils apprennent à fuir les temples en se réfugiant au milieu des traînées, d’herbes ou cannarana, qui amortissent les vagues ; ils apprennent aussi à résister au vent qui les repousserait vers l’amont, en attachant leur barque à un tronc d’arbre flottant qui plonge à plusieurs mètres de profondeur dans le courant et continue de cheminer d’un mouvement toujours égal.

À la remonte du fleuve, qui dure des mois et des mois, ils savent utiliser les vents alizés qui soufflent en sens inverse du courant, et les ramures latérales qui, lors des crues, s’emplissent à contre-flot. En de pareils voyages, les bateliers ne gagnent pas seulement en force et adresse, ils apprennent aussi les industries locales, s’habituent à parler des langues diverses, rapportent dans leurs familles des connaissances et des enseignements de toute nature. Mais ils ignorent les espaces que l’on pourrait parcourir à pied, entre les cours fluviaux ; c’est par d’autres peuples ou bien par leurs propres explorations que les géographes blancs oui appris l’existence de « savanes » ou « campos » libres de végétation forestière dans l’immense enclos du territoire amazonien [68].

Initiateur de la navigation et, par la navigation, de l’enseignement mutuel, le fleuve fut aussi le premier agent naturel pour enseigner l’agriculture, presque sans effort d’initiative de la part du riverain.

Dans ses travaux d’érosion et de dépôt, dans le remaniement incessant des terres alluviales, le cours d’eau n’apporte pas seulement le sol nourricier, il apporte aussi des racines, des graines, des fragments de plantes qui poussent rapidement dans le sol nouveau, et que l’indigène examine avec intérêt à cause de leur étrangeté. Si la plante lui convient, si elle fournit de la nourriture à lui et aux animaux amis, chaque nouvelle inondation lui permettra d’imiter la nature : il ramassera peut-être les graines, les racines encore flottantes, et les confiera au limon vierge que dépose la vague. Certainement ce travail, pour lequel il suffit de se baisser, se fit en mille endroits de la terre, et peu à peu l’homme apprit à le répéter, non seulement au bord des eaux courantes, mais aussi sur les berges et dans les clairières. On peut encore, çà et là, voir ces humbles commencements de l’agriculture se renouveler de nos jours, sur les plages émergées des grands fleuves américains.

Que ne devons-nous donc pas aux eaux courantes, à tous ces dieux topiques ! Ils nous ont arrachés à l’inertie primitive, nous ont invités au mouvement, nous ont transformés en une humanité progressive, se renouvelant sans cesse, nous ont enseigné les mille industries diverses par le rapprochement avec les autres hommes, et, finalement, ont contribué à nous donner le pain. Nous sommes ainsi attachés aux fleuves par la mémoire consciente ou inconsciente d’événements innombrables ; nous savons que leurs vallées furent les voies historiques des peuples en marche, et que la vie des nations s’est développée sur leurs rives.

Les grandes civilisations, desquelles nous sommes issus, et sans lesquelles il n’y aurait pas d’humanité dans le sens moderne du mot, n’auraient pas vécu, s’il n’y avait pas eu de fleuve Jaune, de fleuve Bleu, pas de Sindh ni de Ganga, pas d’Euphrate ni de fleuve d’Égypte, pas de Sénégal ni de Niger. C’est avec piété filiale que l’homme pensant prononce d’aussi grands noms.

Pendant le cours des âges, l’action première d’un élément du milieu se change donc toujours en son contraire. À l’origine, le grand fleuve séparait les hommes ; les faunes diffèrent partiellement sur les deux bords de l’Amazone ; de même, à une époque historique récente, certaines tribus, inhabiles à braver le courant, ne passaient jamais d’une rive à l’autre : l’énorme fosse emplie d’eau mouvante formait limite aussi bien pour les hommes que pour les animaux. Et pourtant cet obstacle, infranchissable aux riverains primitifs, est devenu le grand véhicule des civilisés, le moyen de transport pour les choses, les hommes et les idées. De proche en proche, le batelier des fleuves se fait le voyageur par terre, le commerçant, l’homme multiple et divers qui se trouve à l’aise chez tous les peuples : tel le Diola des Rivières du Sud, que l’on rencontre partout, même par delà le Niger, et qui fit son premier apprentissage dans les marigots du littoral.


Mêmes phénomènes historiques pour les relations des peuples avec la mer. Combien de tribus, après être venues de la steppe, de la montagne, des forêts ou des fleuves, ont-elles eu à s’arrêter sur la plage ou sur la falaise extrême, sur la « Fin des terres » — Finisterre ou Landsend, — épouvantées par l’étendue des eaux sans bornes visibles, par le fracas monstrueux du déferlis grondant ! La mer, qui devait un jour porter, de monde en monde, les orgueilleux navires, fut d’abord pour les terriens une limite infranchissable, le domaine de la terreur.

D’ailleurs, certaines parties du littoral marin devaient être pour leurs habitants de véritables prisons, non moins fermées que les cluses des montagnes ou les clairières perdues dans les forêts profondes. Outre les îles et les archipels de la côte, la zone littorale comprend des espaces nettement séparés de la terre ferme, dunes, marais ou rochers qui restent presque inabordables du côté des étendues continentales. Les résidants, ainsi privés de toutes relations faciles avec l’arrière-pays, restent forcément cantonnés dans leur étroit domaine. Ce sont des plantes auxquelles manque le sol nourricier : tels furent longtemps les « maraichins » de la Vendée.

Les populations strictement maritimes, restées presque tout-à-fait à l’écart des continentaux, réussirent pourtant en maintes contrées, d’ampleur et de ressources suffisantes, à vivre en sociétés indépendantes, sachant s’accommoder parfaitement à leur milieu pour en tirer leur subsistance et leur culture, mais, là où les riverains de l’Océan gardent leurs libres communications avec l’intérieur du continent, soit par des plaines desséchées, faciles à traverser, soit par des cours d’eau à régime normal, ils peuvent en même temps jouir des avantages qui proviennent de leurs rapports avec le continent et s’approprier graduellement ceux que leur offre la mer.

En certains parages, la vague se prête bienveillamment aux tentatives des hommes. Là où le fleuve se continue en estuaire et l’estuaire en golfe, la navigation suit tout naturellement la même direction dans le voisinage des côtes, tantôt spontanément par la volonté des rameurs qui poursuivent leur gibier, soit involontairement par le caprice des vents ou des courants, la transition se fait ainsi du fleuve à la mer : l’apprentissage de l’eau salée commence sur les eaux douces. Des baies protégées du vent ou des passes garanties de la houle du large par des îles ou des chaînes d’écueils, notamment le long des côtes dalmates, assurent aux riverains des facilités de navigation analogues à celles que l’on a sur les fleuves, et des esquifs du même genre durent se construire sur leurs bords.

La navigation fluviale se change ainsi peu à peu en navigation côtière et celle-ci en navigation maritime. Souvent le batelier est poussé vers la haute mer : d’autres fois, il la recherche lui même, pour éviter d’être jeté sur la grève ou contre la falaise. Il apprend ainsi que la mer, avec ses abîmes insondés, est moins dangereuse que la côte avec ses bas fonds, ses roches, ses bancs de sable, et se rassure en voguant sur les flots immenses [69].

Les mers ont d’ailleurs une force d’attraction toute particulière qui leur vient de l’alternance du flux et du reflux, invitant deux fois par jour les habitants du littoral à cheminer sur le lit abandonné momentanément par la marée : on aime à s’avancer à la poursuite des flots, puis à fuir devant eux, quand ils s’élancent de nouveau à l’attaque de la rive.

On apprend à faire connaissance avec la mer, à deviner les abîmes qu’elle recouvre, à étudier son action sur les plantes et les animaux. Pour les gens de la côte, la nourriture habituelle consiste presque exclusivement en poissons et autres « fruits de mer » que l’on trouve surtout dans les flaques, entre les pierres des récifs, au milieu des fonds de sable ou de vase.

Mais l’âpre recherche du gibier marin et, chez les jeunes, l’esprit d’aventure devait entraîner les riverains de l’Océan à dépasser la zone soumise aux marées. Comment les enfants auraient-ils pu échapper à l’enthousiasme du jeu et de la lutte contre les vagues ? Ils voient les ondes qui s’alignent au loin en longues rides, puis se gonflent de plus en plus à l’approche du rivage et s’avancent comme les colonnes d’une armée en bataille ; bientôt elles se hérissent en crêtes aiguës, se recourbent en crinières d’écume, et s’écroulent successivement, ajoutant chacune le fracas de sa lourde masse au tonnerre continu des brisants, au sifflement des fusées qui s’élancent obliquement à la plage. Ce mouvement, ce tumulte donnent une ivresse nouvelle à l’adolescent ivre de sa force : il se précipite dans le bouillonnement des eaux, se bat contre le flot qui le soulève et le renverse, le traîne sur les galets, mais, s’aidant d’un brusque reflux, il reparaît à la surface au delà du cordon des eaux croulantes, et le voilà qui se joue comme un triton sur l’onde plissée se déroulant au large.

Grâce à ces jeux de force et d’adresse, l’homme, aux prises depuis son enfance avec la puissante mer, arrive à s’y mouvoir comme un amphibie.

Ce que les voyageurs nous racontent des Carolins, des Polynésiens et autres insulaires vivant dans les eaux tièdes des mers tropicales semble tenir du merveilleux. Pendant des heures, des journées entières même, les nageurs océaniens se maintiennent sur les vagues comme dans leur élément naturel.

Au dix-huitième siècle, lors des voyages qui nous révélèrent les mœurs des habitants de la mer du Sud, les navires jetaient l’ancre à plusieurs kilomètres du rivage des îles par crainte des récifs, et bientôt ils se trouvaient entourés de toute la population des terres voisines, hommes, femmes et enfants, qui venaient tournoyer avec des cris de joie autour des monstrueux bâtiments.

La navigation dut s’allier de bonne heure à la natation, et tout d’abord par les moyens les plus rudimentaires. Ainsi les « Grands Batanga », gens à peau noire, d’origine bantou, qui vivent sur le littoral africain, entre le Kameran et le Gabon, se servent d’esquifs qui ne pèsent pas plus de 7 à 8 kilogrammes, et que le batelier prend sous son bras en débarquant ; pour la forme générale, ces embarcations longues, étroites, à peine creusées, peuvent être comparées aux chevaux de bois. Les Batanga s’y tiennent à califourchon, manœuvrant avec leurs jambes pour diriger, équilibrer le bateau, lui faire éviter les vagues et les coups d’embrun qui pourraient le remplir. Les Européens voient avec étonnement ces cavaliers et leurs bizarres montures glisser comme des insectes sur les lames, dominant par de brusques élans ces vagues si redoutées du brisant littoral où les matelots les plus expérimentés ne s’aventurent point sans peur.

En ces mers où le déferlis n’est pas moins formidable, sur les côtes de Coromandel, par exemple, les riverains se servent de catamaram ou radeaux, sur lesquels se déroulent librement les vagues, menaçant à chaque assaut d’emporter les rameurs. De même sur les côtes brésiliennes, au large de Bahia et de Pernambuco, on rencontre souvent, très loin de la terre, une jangada, simple bâti muni d’une voile, pauvre assemblage de bois léger, sur lequel tournoie la vague, aspergeant le rameur qui, d’ordinaire, est obligé de s’amarrer à son épave et d’y fixer aussi sa gourde et sa lourde pierre d’ancrage.

C’est montés sur des embarcations de cette nature que des marins de la côte américaine, appartenant au groupe ethnique des Quichua, découvrirent les Galapagos, au moins deux siècles avant l’arrivée des Espagnols, et qu’ils poussèrent probablement jusqu’à l’île de Pâques, où, d’après quelques auteurs, ils auraient laissé comme témoignage de leur visite les sculptures étranges que l’on a transportées depuis sous le péristyle du British Museum. Dans les mers où soufflent des vents réguliers, alternant du jour à la nuit ou d’une saison à l’autre, les gens d’audace et d’aventure se trouvent tout particulièrement sollicités ; ils sont aussi naturellement entraînés à voyager d’île en île, dans les parages où des terres surgissent à peu de distance les unes des autres : ainsi dans la mer Égée, où les étapes sont marquées d’avance, la navigation devant s’y faire comme par l’appel d’aimants successifs.

Mais toutes les mers ne sont pas bénignes, tous les vents ne sont pas propices, et peu nombreux sont les parages qui mériteraient réellement le nom de Golfo de las Damas « mer des Dames » que les premiers pilotes espagnols donnèrent au « Pacifique » mexicain, parce que le bras d’une femme, disaient-ils, eût suffi pour diriger le navire. Certaines parties de l’Océan, situées sur le parcours des vents rapides, des rafales et des cyclones, se soulèvent et se creusent en ondulations puissantes où, parfois en un chaos bouillonnant de flots entrechoqués, tout esquif, semble-t-il, devrait disparaître aussitôt. Et pourtant, telle est la force d’attraction qu’exerce cette mer toujours en mouvement, et telle est d’autre part la nécessité de la faim pour mainte peuplade établie sur une côte infertile, près des eaux poissonneuses, que, même en ces dangereux parages, le marin se hasarde sur de frêles planches industrieusement assemblées !

Sur le pourtour des continents, dans les îles et les archipels, il n’est guère de lieux qui ne gardent en leur nomenclature toute une histoire sinistre d’engouffrements et de désastres. Pour les riverains de la côte bretonne, ce n’est pas un simple terme géographique comme tant d’autres que le nom de la « baie des Trépassés ». En le prononçant, ils pensent à toute la série des drames qui s’y sont accomplis, à toute l’épopée terrible des existences humaines que la mer a dévorées : ils voient les navires aux mâts rompus, aux voiles déchirées, poussés irrésistiblement vers la côte ; ils entendent le choc de la quille heurtant la grève, le traînement des ancres et des chaînes sur les galets ; pendant les nuits d’orage, les cris, les plaintes des désespérés, des mourants, peut-être la voix des morts, leur semblent parfois s’élever distinctement au-dessus des lamentations du flot.

Et si la mer agit ainsi puissamment sur les esprits des populations côtières plus ou moins civilisées, et même des matelots de nos marines modernes, au fait des inventions nouvelles, des merveilles de la machine, des itinéraires raisonnés, combien plus grande devait être son influence déterminante sur des insulaires éloignés de la côte, vivant, comme les gens des Hébrides, des Orkney, des Shettland ou des Färöer, sur des rochers presque sans arbres, revêtus d’un gazon rare, brusquement coupés en falaises par l’érosion du flot et ne communiquant avec la plage et la mer grondante que par d’étroites valleuses ou des cheminées presque verticales, où l’on s’aide à descendre au moyen de cordages !

La vie des fleuves agit puissamment sur l’homme, mais combien peu de chose est un Mississippi, un rio des Amazones, sans parler d’un Rhin ou d’un Escaut, en comparaison des étendues océaniques ? Suivant la forme et le contour des rivages, les latitudes, le régime des vents et des courants, la mer est gracieuse ou terrible, câline ou formidable, mais elle apparaît toujours vivante, agissante, passionnée, douée, semble-t-il, d’une volonté à la fois collective et multiple, dans son ensemble et dans chacune de ses vagues, dans chaque brisant, chaque flocon d’écume.

Toutes nos légendes, toutes nos littératures, depuis l’Odyssée célébrant la vie puissante et redoutable de l’Océan « aux mille voix », nous parlent de lui, mais les marins en sentent bien autrement la grandeur. N’ayant pas simplement, comme les terriens, à en goûter les jouissances esthétiques, ils vivent de la mer et par elle : c’est leur génitrice, leur compagne, souvent aussi leur meurtrière ; ils l’aiment, ils l’adorent, mais ils se sentent aussi fascinés, ensorcelés, terrorisés par la vue des eaux, et combien se disent, en les regardant, qu’ils y dormiront un jour en une couche d’algues ou de sables ! La constante impression donne du sérieux à l’existence : le matelot garde toujours en son œil placide comme un reflet de la mort qu’il a tant de fois bravée.


Le grand contraste des milieux — campagnes de l’intérieur et rivages marins — détermine une singulière opposition entre les gens de terre et les gens de mer. De l’une à l’autre ambiance, tout a changé, la nature et les individus avec elle. Il faut déjà faire partie d’une humanité très avancée pour embrasser en son esprit et fondre dans une plus haute unité les impressions si différentes et les idées si souvent contradictoires que ressentent et que professent les gens de la terre ferme et ceux de la côte ébranlée par le flot : partout, aux origines, se montre comme un dédoublement entre les deux groupes de populations maintenant unis dans l’ensemble mondial. « L’histoire s’est agrandie par degrés avec la grandeur des mers [70] » et devient une lorsque tous les bassins maritimes se sont unis dans l’immense Océan.

Une marche de guerre, souvent déplacée par les incursions et les conquêtes, séparait les ennemis. Établis sur des îles ou des péninsules, les âpres maritimes voulaient garder pour eux leurs pêcheries de poissons, de coquillages, peut-être de coraux, d’ambre, de perles, et se fournissaient par le trafic des objets précieux avec les pays lointains. Suivant les circonstances, ils étaient commerçants ou pirates : en tel lieu de troc où ils n’auraient pas été les plus forts, ils se présentaient comme des marchands honnêtes, échangeant leurs denrées conformément aux règles convenues du droit des gens que commandent les interdis réciproques ; ailleurs, ils apparaissaient en ennemis, saccageant les villages, tuant les hommes, enlevant les femmes et les enfants pour en faire des esclaves.

La haine traditionnelle entre primitifs, différant par le milieu, la profession, la compréhension générale des choses, justifia longtemps ces atrocités.

Les Phéniciens et les Carthaginois dans les temps anciens, les Viking au moyen âge et récemment les Barbaresques, les corsaires malais et chinois sont des exemples de ces peuples maritimes, ennemis des gens de la terre ferme. Tour à tour trafiquants ou pirates, suivant les avantages du moment, ils étaient à la fois destructeurs par le ravage, le massacre et l’asservissement : civilisateurs par l’apport des marchandises, par les idées nouvelles qu’ils semaient en route, parfois aussi par les croisements qui faisaient naître des familles plus aptes au changement et au progrès.


Il est certainement indispensable d’étudier à part et d’une manière détaillée l’action spéciale de tel ou tel élément du milieu, froidure ou chaleur, montagne ou plaine, steppe ou forêt, fleuve ou mer, sur telle peuplade déterminée ; mais c’est par un effort d’abstraction pure que l’on s’ingénie à présenter ce trait particulier du milieu comme s’il existait distinctement, et que l’on cherche à l’isoler de tous les autres pour en étudier l’influence essentielle.

Même là où cette influence se manifeste d’une manière absolument prépondérante dans les destinées matérielles et morales d’une société humaine, elle ne s’entremêle pas moins à une foule d’autres incitatifs, concomitants ou contraires dans leurs effets. Le milieu est toujours infiniment complexe, et l’homme est par conséquent sollicité par des milliers de forces diverses qui se meuvent en tous sens, s’ajoutant les unes aux autres, celles-ci directement, celles-là suivant des angles plus ou moins obliques, ou contrariant mutuellement leur action.

Ainsi, la vie de l’insulaire n’est pas uniquement déterminée par l’immensité des flots qui l’entourent : il faut aussi tenir compte du degré de latitude sous lequel il passe son existence, de la marche annuelle du soleil qui l’éclaire, des oscillations de la température, de la direction et du rythme des vents, de l’action, moins connue, mais non moins réelle, des courants magnétiques, avec tous leurs phénomènes de déclinaison, d’inclinaison et d’intensité ; il importe également de constater, autour du groupe social qu’on étudie, la structure des roches, la consistance, la couleur du sol, l’aspect et la variété des plantes et des animaux, l’ensemble des paysages environnants, en un mot tout ce qui, dans la nature extérieure, peut agir sur les sens. Chacun de nous est, en réalité, un résumé de tout ce qu’il a vu, entendu, vécu, de tout ce qu’il a pu s’assimiler par les sensations.

Encore, ce milieu primitif, constitué par l’ambiance des choses, n’est-il qu’une faible partie de l’ensemble des influences auxquelles l’homme est soumis. Les nécessités de l’existence déterminent un mode d’alimentation qui varie suivant les contrées ; de même, la nudité ou le vêtement, le campement en plein air ou les diverses habitations, grottes et toits de feuilles, cabanes et maisons, agissent et réagissent sur le mode de sentir et de penser, créant ainsi, pour une grande part, ce que l’on appelle « civilisation », état incessamment changeant d’acquisitions nouvelles, mêlées à des survivances plus ou moins tenaces. En outre, le genre de vie, combiné avec le milieu, se complique de maladies nombreuses, de contagions soudaines changeant selon pays et latitudes, et se propageant à l’infini dans l’ensemble des forces qui déterminent l’humanité.

Au milieu-espace, caractérisé par les mille phénomènes extérieurs, il faut ajouter le milieu-temps, avec ses transformations incessantes, ses répercussions sans fin. Si l’histoire commence d’abord par être « toute géographie », comme le dit Michelet, la géographie devient graduellement « histoire » par la réaction continue de l’homme sur l’homme. Chaque individu nouveau qui se présente, avec des agissements qui étonnent, une intelligence novatrice, des pensées contraires à la tradition, devient un héros créateur ou un martyr ; mais, heureux ou malheureux, il agit et le monde se trouve changé. L’humanité se forme et se reforme avec ses alternances de progrès, de reculs et d’états mixtes, dont chacune contribue diversement à façonner, pétrir et repétrir la race humaine.

Comment énumérer tous ces faits dont l’action se succède avec les sociétés et les renouvelle constamment ? Les migrations, les croisements, les voisinages de peuples, les va-et-vient du commerce, les révolutions politiques, les transformations de la famille, de la propriété, des religions, de la morale, l’accroissement ou la diminution du savoir, autant de faits qui modifient l’ambiance et en même temps influent sur la part d’humanité baignée dans le milieu nouveau. Mais rien ne se perd : les causes anciennes, quoiqu’atténuées, agissent encore secondairement, et le chercheur peut les trouver dans les courants cachés du mouvement contemporain, de même que l’eau, disparue du lit primitif de la surface, se retrouve dans les galeries des cavernes profondes. Aussi a-t-on pu dire, en toute vérité, que « les morts gouvernent les vivants ». « Le mort saisit le vif ». D’après un proverbe cafre, dont les blancs peuvent tirer profit aussi bien que les noirs, « le fait est fils d’un autre fait, et il ne faut jamais en oublier la généalogie ».


Ainsi, le milieu général se décompose en éléments innombrables : les uns appartenant à la nature extérieure et que l’on désigne fréquemment comme le « milieu » par excellence, l’ambiance proprement dite ; les autres, d’ordre différent puisqu’ils proviennent de la marche même des sociétés et se sont produits successivement, accroissant à l’infini — par multiplication — la complexité des phénomènes actifs.

Ce deuxième milieu dynamique, ajouté au milieu statique primitif, constitue un ensemble d’influences dans lequel il est toujours difficile, souvent impossible, de reconnaître les forces prépondérantes, d’autant plus que l’importance respective de ces forces premières ou secondes, purement géographiques ou déjà historiques, varie suivant les peuples et les siècles. Ici, ce sont les froids intenses qui causent le dépeuplement d’une contrée, la mort de la race, ou qui, en obligeant les hommes à s’ingénier pour s’accommoder à un milieu trop dur, contribuent indirectement au progrès ; ailleurs, la mer ou le fleuve est l’agent principal de la civilisation ; ailleurs encore, c’est le contact soudain avec des peuples étrangers, de culture différente, qui fut la cause déterminante de la marche en avant.

Le croisement d’un peuple déjà très avancé dans la science et dans les arts avec des éléments d’autre provenance et de culture inférieure est nécessairement le point de départ d’une nouvelle poussée progressive ou régressive : on l’a vu pour Rome sous l’influence des Grecs, et, d’une manière générale, pour toutes les tribus du monde barbare que visitent des civilisés.

Quoi qu’il en soit, les adaptations diverses des peuples, toujours compliquées de luttes et de combats, ne doivent pourtant pas être considérées comme le résultat de la guerre contre la nature ou contre d’autres hommes. Presque toujours en parfaite ignorance du vrai sens de la vie, nous parlons volontiers du progrès comme étant dû à la conquête violente : sans doute, la force du muscle accompagne toujours la force de la volonté, mais ne peut se substituer à elle. En langage ordinaire on emploie les mots de « lutte », de « victoire », de « triomphe », comme s’il était possible d’utiliser une autre vie que celle de la nature pour arriver à modifier les formes extérieures : il faut savoir s’accommoder à ses phénomènes, s’allier intimement à ses énergies et s’associer à un nombre croissant de compagnons qui la comprennent pour faire œuvre qui dure.

Mais toutes ces forces varient de lieu en lieu et d’âge en âge : c’est donc en vain que des géographes ont essayé de classer, dans un ordre définitif, la série des éléments du milieu qui influent sur le développement d’un peuple ; les phénomènes multiples, entrecroisés de la vie ne se laissent pas numéroter dans un ordre méthodique. Déjà l’œuvre est bien difficile et n’a qu’une valeur de convention et d’appréciation personnelle quand il s’agit d’un seul individu. Sans doute, celui-ci doit chercher à se « connaître soi-même », ainsi que le lui ont enseigné et répété les philosophes ; mais, pour se connaître soi-même, il lui faut connaître aussi les influences extérieures qui l’ont façonné, étudier l’histoire de ses ascendants, scruter en détail les milieux antérieurs de sa race, se deviner à l’état subconscient, se remémorer les paroles ou les actions décisives qui lui ont fait choisir, comme Hercule, entre les deux ou plutôt les mille chemins de la vie. Et combien plus grandes sont les difficultés d’étude quand la pensée embrasse de vastes communautés, des nations entières, ayant même changé de nom, de maîtres, de frontières et de domaines pendant le cours du temps [71] et se trompant absolument sur l’origine de leurs aïeux !

Aussi les historiens, même des investigateurs comme Taine, si remarquable par sa pénétrante sagacité, se bornent-ils d’ordinaire à décrire les milieux et les âges immédiatement rapprochés pour interpréter les faits et les caractères, méthode partiellement bonne pour donner des idées générales et moyennes, mais très dangereuse quand on étudie des génies originaux, c’est-à-dire précisément ceux dont le caractère, déterminé par des éléments autres que celui du milieu banal, réagit contre son ambiance. Si difficiles sont les problèmes de l’histoire relatifs à la succession des milieux que d’ordinaire on les écarte sommairement, en arguant d’une prétendue différence essentielle de ce que l’on appelle les « races ». Après avoir cherché à comprendre les influences immédiates agissant d’une manière évidente, on met volontiers tous les autres traits du caractère national sur le compte de la race présumée. Mais qu’est la race elle-même avec toutes ses caractéristiques de stature, de proportions, de traits, d’ampleur cérébrale, qu’est-elle, sinon le produit des milieux antérieurs se multipliant à l’infini, pendant toute la période qui s’est écoulée depuis l’apparition des souches initiales du genre humain [72] ? Ce que l’on appelle « hérédité des caractères acquis [73] » n’est autre chose que cette action successive des ambiances. La race est déterminée comme l’individu, mais elle y met le temps nécessaire.


L’histoire de l’humanité, dans son ensemble et dans ses parties, ne peut donc s’expliquer que par l’addition des milieux avec « intérêts composés » pendant la succession des siècles ; mais pour bien comprendre l’évolution qui s’est accomplie, il faut apprécier aussi dans quelle mesure les milieux ont eux-mêmes évolué, par le fait de la transformation générale, et modifié leur action en conséquence. Ainsi telle montagne qui jadis épanchait de longs glaciers dans les plaines, et dont nul ne gravissait les formidables pentes, a cessé d’arrêter le mouvement des nations quand de larges cols, à peine obstrués par les neiges ou même complètement libres, ont ouvert un chemin entre les pitons, et que des voies souterraines l’ont franchie, parcourues par des voitures emplies d’oisifs et de dormeurs. De même, tel fleuve, qui put être un puissant obstacle à de faibles tribus inhabiles à la navigation, devient plus tard la grande artère de vie pour les bateliers de ses rivages.

Au bord de l’Océan, telle « Fin des Terres », comme le promontoire de Sagres, se transforma en un point de départ pour la découverte des continents inconnus. La plaine constitue, pour le mouvement de la civilisation, un monde tout différent quand elle est recouverte d’arbres, quand il y pousse des herbes folles ou des moissons, quand les routes s’y entrecroisent et que s’y édifient des demeures humaines.

Il est aussi des traits de la nature qui, sans avoir changé en rien, n’en exercent pas moins une action tout autre par l’effet de l’histoire générale qui modifie la valeur relative de toutes choses. Ainsi la forme de la Grèce est restée la même, sauf pour quelques détails, provenant des érosions et des apports. Mais combien ces mêmes contours et ces mêmes reliefs eurent-ils une signification différente, lorsque le mouvement de la civilisation se portait vers la Grèce en venant de Cypre, de la Phénicie, de l’Égypte, ou, plus tard, lorsque le centre de gravité de l’histoire se fut déplacé vers Rome ! Un contraste des événements se produisit alors, comparable au contraste de la lumière qui se répand à l’aurore sur un versant de montagne et de l’ombre qui l’envahit au crépuscule. Et le voisinage d’une capitale, celui d’un port, d’une mine, d’un banc de houille ne font-ils pas surgir la vie de la nature morne, inerte en apparence ? Le développement même des nations implique cette transformation du milieu : le temps modifie incessamment l’espace.

TRAVAIL


C’est de l’Homme que naît la volonté
créatrice qui construit et reconstruit le monde.


CHAPITRE III


LE TRAVAIL. — L’IMITATION. — AIDE MUTUELLE.
DISCUSSION, GUERRE. — INITIATION À LA CULTURE DU SOL.
ASSOCIATION AVEC LES ANIMAUX.


La diversité principale que présentent actuellement les hommes est celle du genre de travail déterminé par les nécessités de l’entretien. Originairement, l’anthropopithèque vivait de grains et de fruits, ainsi qu’en témoignent ses ongles, ses dents, ses muscles, toute son anatomie [74] ; mais l’accroissement des familles, l’extension du territoire de peuplement, le manque des aliments habituels et la faim, terrible conseillère, ont changé les mœurs de l’homme en même temps que changeait son milieu. Il s’est mis à poursuivre l’animal pour s’en repaître ; il s’est fait chasseur, pêcheur, tueur de bêtes en obéissant aux conditions de la nature ambiante.

Cette accommodation au milieu s’est faite des manières les plus diverses, quoi qu’en disent la plupart des auteurs, qui nous donnent à cet égard un ordre de succession précis et rigoureux. Après eux, le public se laisse aller facilement à répéter comme des vérités acquises les hypothèses commodes et plausibles qui dispensent de réfléchir. En vertu de cette routine, on nous dit que l’humanité a passé successivement par des états de civilisation bien distincts, mais à rythme régulier. Les temps primitifs pour tous les hommes auraient été ceux pendant lesquels ils sustentaient leur vie par la cueillette, la chasse et la pêche. Puis serait venue la période de la vie pastorale, et l’agriculture à son tour aurait suivi les âges de l’existence nomade à la garde des troupeaux. Condorcet, énumérant les « dix périodes » qu’il distingue dans l’histoire de l’humanité, désigne expressément la « formation des peuples pasteurs » et « le passage à l’état agricole » comme les deux premières étapes du grand voyage de progrès accompli jusqu’à nous [75]. Mais l’étude détaillée de la Terre nous prouve que cette succession prétendue des états est une pure conception de l’esprit en désaccord avec les faits. La différence dans les moyens de conquérir la nourriture eut partout pour cause déterminante la différence même de l’ambiance naturelle. L’homme de la forêt giboyeuse, le riverain du fleuve et de la mer riches en poissons, l’habitant des steppes infinies parsemées de troupeaux, le montagnard enfermé dans un étroit vallon devaient avoir des genres de vie différents, de par les conditions dominatrices du milieu.

Sans mentionner les mœurs particulières provenant chez telle ou telle tribu, carnivore ou frugivore, des traditions et de l’atavisme hérités de l’animalité antérieure, on peut dire d’une manière générale que l’état, sinon universel, du moins normal, fut celui de la cueillette, comprise dans son sens le plus vaste, c’est-à-dire l’utilisation de tout ce que le chercheur famélique trouvait à sa convenance. La faim rend omnivore : l’individu perdu dans la forêt se laisse aller à prendre pour aliments toute espèce de vermine et de débris ; il mangera de l’herbe et des vers, il goûtera avec plus ou moins de répugnance aux baies, aux champignons, en risquant de s’empoisonner, mais d’ordinaire avec la prudence commune aux animaux sauvages. Et ce que l’individu se trouve obligé de faire, de nos jours, comme aux temps anciens, des tribus entières, même des nations ont dû le pratiquer également, soit d’une manière permanente, avant l’aménagement de la terre à leurs besoins, soit pour une saison ou durant toute une période de famine [76].

Suivant les pays, le mode primitif de la cueillette peut être déterminé par les circonstances d’un milieu spécial, de manière à prendre un caractère unique au monde. Ainsi, les indigènes qui vivent dans le désert de grès et de sable de l’Australie nord-occidentale et qui sont obligés de parcourir la contrée à la recherche des « points d’eau », qu’ils épuisent successivement, commencent par brûler autour d’eux, souvent dans une espace de huit à dix kilomètres de rayon, la brousse de spinifex et autres plantes desséchées ; puis, quand l’incendie s’est éteint, les hommes et les enfants, armés d’un bâton pointu, explorent soigneusement les cendres pour y ramasser les lézards, serpents, rats, vers et semences que le feu, passant rapidement au-dessus du sol, a légèrement grillés sans les réduire en masses carbonisées. Quand le garde-manger naturel est épuisé, ou que l’eau est tarie, la tribu se dirige vers un autre campement, où elle procède de la même manière. Le cycle de l’année s’accomplit ainsi régulièrement par un voyage circulaire de source en source et par une rotation d’incendies partiels, prudemment étudiés à l’avance [77].

Dans les brousses et les forêts, l’homme qui en était encore réduit à la cueillette primitive dut chercher dans le sol même les graines, les bulbes et les racines, faisant ainsi connaissance avec les premiers éléments qui devaient l’aider un jour à découvrir l’agriculture. Il voyait les semences germer en plantes nouvelles, il cueillait les rejetons qui naissaient à la base d’une tige vieillie, et tel tubercule qu’il trouvait dans le sol avait déjà dressé sa plumule et soulevé la terre au-dessus d’elle [78].

L’agriculture était, pour ainsi dire, en état de préfloraison dans son esprit ; il ne lui manquait pour agir que la patience, la longue prévision, l’alliance avec le temps.

L’état nomade, que l’on place d’ordinaire à une étape de civilisation antérieure dans le temps à l’agriculture, semble au contraire demander une préparation plus longue.

L’exemple du Nouveau Monde dans toute son étendue, de l’archipel Arctique aux îles qui pointent vers l’Antarctide, témoigne d’une manière éclatante que l’agriculture n’eut pas besoin pour naître de succéder à l’état pastoral, puisqu’elle était pratiquée par des peuplades ou nations vivant en diverses parties du double continent, tandis que nulle part on n’y rencontrait de bergers nomades. Les Quichua possédaient, il est vrai, un animal domestique, le llama, mais ils l’employaient uniquement pour le transport des marchandises, et la masse de la nation n’en restait pas moins strictement sédentaire et agricole : nul ne pouvait quitter son champ sans un ordre des maîtres.

En Amérique, aucun homme de génie n’avait encore découvert l’art de dresser les animaux femelles à fournir un lait abondant en dehors de la période d’allaitement, et, même dans l’Ancien Monde, il existe plusieurs nations qui ont horreur du lait. Les Chinois et les Japonais, qui ont pourtant reçu de l’Occident tant de connaissances diverses, et, indirectement, leur civilisation même [79], n’ont jamais appris à se nourrir du lait de la vache domestique. Il est probable d’ailleurs que cette conquête de l’humanité demanda beaucoup d’efforts et de temps, peut-être aussi des conditions physiologiques exceptionnelles chez l’animal, car, à l’état de nature, les bêtes n’ont de lait que pour leurs nourrissons ; la sécrétion cesse dès qu’on leur enlève les petits. Hahn émet l’hypothèse que le premier emploi du lait fut d’en faire hommage aux dieux [80] ; peut-être fut-il d’abord versé en libation, pour implorer le pardon du meurtre, aux génisses brûlées sur les autels.


Le développement de l’industrie humaine ne s’est donc pas accompli suivant l’ordre que l’on avait imaginé jadis, mais il a dû se modifier diversement d’après la nature du milieu. Prenons pour exemple quelques-unes des populations de l’Ancien Monde. Les tribus de nains qui, dans l’Afrique centrale, vivent à l’ombre des forêts sans bornes, pouvaient-elles avoir d’autre industrie dominante que celle de la cueillette et de la chasse rudimentaire, à moins que les populations voisines, leurs supérieures en force physique, ne leur permissent ou même ne vinssent leur enseigner l’agriculture et les échanges ?

De même les Nuêr, cantonnés dans les marécages et sur les îles flottantes du Bahr-el-Djebel et du Bahr-el-Zeraf, ne sont-ils pas condamnés au travail exclusif de la pêche des graines et du poisson tant qu’ils resteront privés de toutes communications faciles avec les terres asséchées du continent ? Dans une partie du monde bien éloignée du bassin nilotique, les insulaires des Lofoten n’étaient-ils pas également voués par le destin à la capture du poisson de mer, avant que le va-et-vient des bateaux à vapeur eût rattaché ce littoral au reste de l’Europe ?

Ailleurs, quand des agriculteurs eurent déjà domestiqué des animaux et appris à utiliser le lait des femelles, la nature même assigna l’état pastoral aux habitants de vastes contrées, devenues inhabitables aux chasseurs à cause de la rareté du gibier ou non utilisables pour les laboureurs, par suite de l’insuffisance des pluies : ces terres ne se prêtent qu’au parcours des bestiaux qui, après avoir brouté l’herbe d’un district, se transportent rapidement vers d’autres parties de la steppe également riches en pâturages. Le cultivateur qui s’est instruit dans l’art de faire paître les bêtes autour de sa demeure et qui requiert soit leur aide dans le travail, soit leur lait, soit même leur viande, et les protège en conséquence contre les bêtes féroces, celui-là peut hardiment se faire berger et quitter la région des forêts ou les bords de la mer et des fleuves pour suivre ses animaux apprivoisés dans les prairies sans bornes, même dans les pâturages des montagnes voisines, par delà les rochers et les torrents. Des terrains d’un autre caractère, ici des espaces de sables, d’argiles, de roches ou de cailloux, plus loin des plateaux neigeux ou des cols de montagnes forment des zones intermédiaires entre des pays de productions différentes qui restent interdits par la nature aux laboureurs et aux bergers ; entre deux territoires utilisés, ces régions difficiles ne peuvent être parcourues que par des porteurs trafiquants, soit isolés, soit marchant en groupes ou bien accompagnés de bêtes sommières.

En toute région naturelle, les contrastes du sol, de la végétation, des produits se complètent par un autre contraste, celui des populations et de leur industrie. L’ambiance explique l’origine de ces différences entre les hommes ; elle explique aussi pourquoi telle forme inférieure de civilisation peut se maintenir de siècle en siècle, indépendamment des progrès qui modifient plus ou moins rapidement les nations agricoles, nées dans les régions ou des conditions favorables ont permis lu domestication et l’élève des plantes nourricières. De tout temps, la plage maritime et la rive fluviale, la forêt et la steppe, le désert et l’oasis, le plateau raboteux et la montagne eurent des habitants assouplis à l’industrie qu’imposait le milieu.

Ce qui frappe surtout dans la diversité des moyens employés par l’homme pour la conquête de la nourriture, c’est que les civilisations particulières corrélatives à ces conditions se rapprochent dans l’espace beaucoup plus qu’elles ne se sont succédé dans le temps : on y voit des faits d’ordre géographique plus que des faits historiques. Les Indiens Tineh du « Grand Nord » américain sont ou chasseurs ou pêcheurs ou agriculteurs suivant les ressources que présentent les contrées, forestières, lacustres ou alluviales [81].

Dans le nord de l’Afrique, les nomades sont cavaliers, chameliers, chevriers ou bouviers suivant les diversités du sol et du climat [82].

Il arrive même qu’en un pays où s’entremêlent deux régions naturelles, le désert et les campagnes plus ou moins arrosées, la population appartient simultanément à deux états : chaque individu, à la fois agriculteur et pâtre, acquiert une sagacité remarquable, une singulière acuité des sens et un rare esprit de prévision en vertu de sa double industrie. L’époque des labours est-elle arrivée, il monte à chameau, emportant sa légère charrue et son sac de semences, à la recherche d’une terre féconde et suffisamment humide pour qu’il n’ait pas à craindre l’effet des sécheresses prolongées. La végétation spontanée du sol, l’aspect du terrain, quelques traits du soc lui indiquent les endroits favorables : il y jette son grain, et, si l’espace utilisé n’est pas suffisant, il va plus loin à la découverte d’un autre champ temporaire. Pour le passage des troupeaux, il lui faut connaître le pays sur une très grande étendue, des milliers et des milliers de kilomètres carrés. Il doit savoir par tradition ou par étude personnelle pendant combien de semaines ou de mois il pourra rester sur le pâtis, s’il existe fontaine ou ruisseau dans le voisinage, quelles tribus, pacifiques ou guerrières, il rencontrera dans son parcours, quels chemins, quels jours de l’année s’ouvrent devant lui pour la « transhumance [83] ».

Les modifications politiques et sociales dues à l’ensemble du progrès humain ont aussi pour résultat de changer les frontières entre les états de civilisation : suivant les vicissitudes des conflits et les invasions des peuples on voit, comme dans l’Amérique du Nord et dans la Mongolie méridionale, des agriculteurs envahir les contrées des peuples chasseurs ou bergers et les annexer au domaine de la charrue ; d’autres fois, au contraire, il se fait un retour offensif des nomades qui, reconquérant le sol sur les résidants, laissent l’herbe et la brousse reprendre possession des champs cultivés et, complètement impuissants à conquérir leur pain par les semailles, doivent se nourrir de gibier ou de la chair des bêtes qu’ils poussent devant eux à travers les guérets en friche : c’est là un recul de civilisation dont l’antique Chaldée, le Haurân, certaines régions de l’Asie centrale sont des exemples.

Dans le Nouveau Monde, où manquent les peuples pasteurs, la transition ne peut se faire que de l’état de primitifs, s’occupant de chasse ou de pêche, à celui de civilisés, bergers, agriculteurs et industriels.

Aucun degré de civilisation n’est absolument un, parce que la nature elle-même est diverse et que les évolutions de l’histoire, spécialement déterminées, s’accomplissent partout d’une manière différente. Il n’est guère de sociétés d’agriculteurs dans lesquelles ne subsistent aussi des chasseurs et des pêcheurs.

Les Peaux-Rouges, si ardents à la chasse du bison, étaient aussi de zélés cueilleurs de riz, presque des agriculteurs : ils semaient et récoltaient le maïs. Une des grandes fêtes était pour les Odjibewa (Chippeway) de recueillir dans les marais et les lacs les épis de riz sauvage (zizania aquatica). Le nom de Menominec, que l’on rencontre en tant de lieux du haut bassin mississippien rappelle l’antique importance de cette cueillette [84].

D’ailleurs, les mêmes individus peuvent appartenir aux stades différents de la civilisation suivant la saison de l’année. Les Khotonta, qui vivent au milieu des Mongols et qui sont probablement des immigrés du Turkestan, ne se livrent à la vie nomade qu’après avoir ensemencé leurs champs. Les Cosaques de la Transbaïkalie, riches en campagnes bien cultivées, s’enfoncent en été dans l’intérieur de la Mongolie, heureux d’errer pendant plusieurs mois dans les vastes solitudes. Et la « vie des Alpes » pour les villageois suisses, est-elle autre chose qu’une rotation de l’état d’agriculteur à celui de pasteur [85] à la façon des Kalmouk, des Kalkha, des Buriates ? Dès que la végétation se réveille ils arrosent leurs prairies, ils sarclent leurs cultures, puis ils montent vers leurs vignes, dont ils réparent les fossés et les appuis : l’été s’annonce et les troupeaux s’élèvent joyeusement vers les hauts alpages, dans l’herbe fraîche et savoureuse des montagnes ; quand les froids s’abaissent vers les plaines, il faut redescendre au plus vite, mais les bûcherons restent dans les forêts et les troncs d’arbre filent sur les glissoires et cheminent entraînés par le courant des fleuves.


Suivant les milieux secondaires de chaque pays, les populations se répartissent en sociétés partielles : l’ensemble de l’humanité se résume dans chacun de ses groupes. On peut même dire que chaque famille offre dans une certaine mesure ce raccourci du genre humain, car les divers travaux, depuis ceux qui se pratiquent dans la hutte d’un sauvage, — telle la préparation d’un mets traditionnel — jusqu’aux plus raffinés, comme la lecture et l’écriture, c’est-à-dire la communion des pensées à distance, s’accomplissent sous un même toit. Tout stade de la civilisation comprend une infinité de survivances datant chacune de périodes historiques différentes, mais s’unissant en un organisme harmonique, grâce à la vie qui incorpore les traditions de toute origine et de tout âge en une seule conception générale.

Les forces nécessaires à la production du renouveau dans l’homme et dans la société sont toujours dues à une impulsion venue du dehors, même chez l’enfant génial qu’anime un sentiment de révolte contre les pratiques on les obligations héréditaires. Parfois, L’impulsion provenant de la nature inorganique est brutale, impérieuse, sans appel. Une explosion volcanique, un débordement fluvial, une invasion de la mer, les ravages d’un cyclone ont maintes fois forcé les habitants de tel ou tel pays à quitter la terre natale pour fuir vers des contrées hospitalières. Dans ce cas, le changement de milieu amène forcément des changements d’idées, une autre conception de la nature ambiante, une autre façon de s’associer aux circonstances, différentes du milieu précédent. Il se peut donc, malgré la catastrophe et tous les malheurs qui en sont la conséquence, que l’événement soit pour la population frappée une cause puissante de progrès. Sans doute, les individus ont souffert, ils ont peut-être perdu le produit de leur travail et leurs approvisionnements ; mais que sont pareilles pertes en comparaison des acquisitions intellectuelles que peut donner l’adaptation à un nouveau milieu ?

Parfois, il est vrai, le désastre entraîne autre chose que des ruines matérielles ; des peuplades ont été décimées ou même complètement exterminées par ces catastrophes de la nature et, dans ce cas, il faut que la tribu frappée se reconstitue à grand’peine ; que, par une sorte de reviviscence dont elle trouve les traces ataviques en soi, elle revienne aux institutions du passé, et reprenne péniblement les mœurs antiques dans sa lutte pour la vie, lutte dans laquelle il est d’ailleurs possible que le groupe d’hommes menacés succombe définitivement. Dans l’éternel effort vers le mieux de l’existence et le bien-être, l’homme se trouve quelquefois le plus faible et régresse alors vers la sauvagerie primitive ; d’autres fois, il triomphe des obstacles et progresse d’autant vers un état plus élevé.


Aux causes extérieures de changement provenant de la nature inanimée, s’ajoutent, chez les groupes humains, celles qui proviennent du ressort donné à l’intelligence par l’enseignement mutuel, dont la forme ordinaire est le jeu. Le libre amusement, telle est l’un des plus grands éducateurs de l’homme [86]. Ce que nous appelons le jeu et que nous distinguons actuellement avec tant de soin du travail, fut, après la nourriture, la forme la plus ancienne de l’activité des hommes [87]. De même que la mère s’amuse en enseignant à son nourrisson les mouvements, les gestes, les sons qui l’accommoderont graduellement à son milieu, de même les enfants et les jeunes hommes entre eux ressentent une joie profonde à faire dans tous leurs jeux la répétition de la vie.

Leur puissance d’imagination est telle que, seuls, ils éprouvent déjà du plaisir à se figurer et à jouer des scènes dont ils sont à la fois les acteurs, les patients, les spectateurs, mais combien plus grande est leur passion, avec quel zèle éperdu, avec quelle sincérité dans la fantaisie se livrent-ils à leurs jeux quand ils sont nombreux à y participer et que chacun a son rôle dans le drame ou la comédie ! Ils sont alternativement chasseur et gibier, vainqueur et vaincu, juge et victime, coupable et innocent ; ils passent par toutes les phases imaginables de l’existence, ils en éprouvent toutes les émotions, et, suivant les tendances naturelles de leur être, apprennent à développer telle ou telle de leurs qualités rectrices : ce qu’ils acquièrent a dans leur être des racines d’autant plus fortes que l’éclosion s’en est faite inconsciemment ; ils s’imaginent alors volontiers être des créateurs. Il se produit chez eux comme une sorte de rythme entre la vie pratique ordinaire et la vie d’imagination que donne le jeu, et cette dernière existence semble souvent la plus réelle parce qu’on y jette toute sa force avec le plus d’intensité. Ce n’est pas la simple récréation, comme la pratiquent les gens usés, privés de leur ressort naturel, c’est la réalisation même de l’idéal d’enfance ou de jeunesse. Du reste, cet idéal de l’homme qui s’amuse ne diffère point de celui qu’il voit flotter devant lui dans le repos de sa pensée. Tel apprend dans ses jeux à rester libre, bon, franc camarade ; tel autre s’ingénie à commander ou s’habitue à servir. Dans les amusements comme dans la vie sérieuse, on voit des tyrans et des esclaves.


Même à son insu, l’homme, qu’il joue ou qu’il travaille, se laisse presque toujours entraîner par l’exemple d’autrui ; la plupart des spontanéités apparentes ne sont qu’imitation. Ainsi, l’historien doit le constater à l’origine même de l’humanité, le monde des animaux auquel nous appartenons et que nous continuons est devenu notre grand éducateur, il nous offre de précieux exemples pour tous les actes de la vie.

En premier lieu, la science par excellence, celle qui consiste à chercher et à trouver la nourriture, n’est-elle pas admirablement enseignée à l’homme par ses frères aînés, vertébrés et invertébrés ? Si l’homme, animal lui-même, avait été en peine pour les arts de la cueillette, de la chasse et de la pêche, les exemples à suivre ne se pressaient-ils pas autour de lui ? Sur la plage, les crabes et autres crustacés montrent les endroits du sable et de la vase où se cachent tels ou tels « fruits de mer » ; chaque animal allant à la glandée, à la fouille des racines, au viandis, à la pêche, fut soigneusement observé par le famélique, et celui-ci essaya tour à tour les nourritures diverses, baies et fruits, feuilles et racines, bestioles et bêtes, qu’il voyait servir d’aliment à ses frères rapprochés. Bien plus, l’homme a pu demander à ses éducateurs l’art d’emmagasiner ses vivres pour les temps de disette : ce sont les termites, les fourmis, les abeilles, les gerboises, les écureuils et les chiens des prairies qui lui ont appris à se construire des silos pour y placer l’excédent de nourriture recueilli dans les saisons d’abondance : tel village de termites, construit avec une méthode architecturale bien supérieure à celle des villages humains de la contrée environnante, offre un ensemble merveilleux de galeries, de greniers, de séchoirs et de magasins qui constituent tout un monde [88]. Enfin, que de moyens thérapeutiques, feuilles, bois ou racines, le malade ou le blessé a-t-il vu d’abord employer par des bêtes !

Peut-être même est-ce également à l’exemple des animaux que l’homme dut en mainte contrée ses débuts en agriculture. D’après le naturaliste Mac Gee, le travail de la terre américaine en vue d’une récolte annuelle aurait eu son premier stade en plein désert, notamment dans le pays des Indiens Papajos ou Papagos, partie de l’Arizona voisine du golfe de Californie. Ici les indigènes ont sous les yeux le travail des fourmis « laborieuses », dont les colonies, parsemant la plaine par dizaines de millions, ont mis en production le quart, sinon le tiers de toute la Papagueria. Chaque colonie a son champ de céréales bien entretenu et son aire à battre le grain d’une propreté parfaite.

L’éveil naturel de l’amour-propre, à la vue de ces prodiges, devait nécessairement entraîner le Peau-Rouge à imiter l’œuvre de la fourmi : chaque année, il visite les régions du sud pour en rapporter des graines de maïs, des pépins de citrouille, des haricots, qu’à son retour, au commencement de la saison des pluies, il jette dans les terres arrosées et dans le sol des ravins humides. Cette pratique de semailles date probablement des âges les plus antiques et paraît même avoir été dans ce pays la principale cause de l’organisation des Papagos en tribu [89]. L’agriculture, dit Mac Gee dans un autre mémoire [90], fut dans ses origines une « industrie du désert ». C’est là, sans nul doute, une affirmation trop catégorique. Du moins est-il certain que l’ancienne hypothèse, relative à la naissance de la culture sur les terres les plus fécondes, doit être également revisée.


Si l’homme doit infiniment à son éducateur, l’animal, pour la recherche et la conservation de la nourriture, c’est à lui aussi, ou à ses propres ancêtres animaux, qu’il doit très souvent l’art de choisir une demeure ou de se faire un abri. Plus d’une caverne lui serait restée inconnue s’il n’avait vu la chauve-souris tournoyer autour de la fissure du roc au fond de laquelle s’ouvre la porte secrète des galeries souterraines. Mainte bonne idée lui fut donnée également par l’oiseau constructeur de nids, si habile à entretresser fibres, laines et crins, même à coudre les feuilles. Le monde des insectes put enseigner diverses industries, l’araignée surtout qui tisse entre deux rameaux de si merveilleux filets, à la fois souples, élastiques et fermes. Dans la forêt, l’homme se plaît au bruit rythmé que fait le gorille frappant sur une calebasse [91], il suit les chemins que lui ont frayés le sanglier, le tapir ou l’éléphant ; en observant les traces du lion, il sait de quel côté il trouvera de l’eau dans le désert, et le vol des oiseaux, cinglant haut dans le ciel, lui fait deviner la brèche la plus facile pour la traversée de la montagne, et, sur la rondeur de la mer, le détroit le moins large, l’île inaperçue de la rive.

Souvent, l’instinct commun à l’animal et à l’homme apprit à celui-ci l’art de feindre, de fuir ou de se déguiser au moment du danger. Les exemples de la bête, aussi bien que le ressouvenir de la race propre, auraient pu lui enseigner à « faire le mort », c’est-à-dire à se tenir coi pour ne pas attirer le coup de bec ou de griffe sur sa tête. Les mères peuvent aussi tirer avantage, pour l’éducation des enfants, de l’art avec lequel les oiseaux savent apporter la becquée, mesurer la nourriture et le temps du vol, lâcher les oisillons, désormais maîtres de l’espace. Enfin, l’homme a reçu de l’oiseau cette chose inestimable, le sens de la beauté, et, plus encore, celui de la création poétique. Aurait-il pu oublier l’alouette qui s’élance droit dans le ciel en poussant ses appels de joie, ou bien le rossignol qui, pendant les nuits d’amour, emplit le bois sonore de ses modulations ardentes ou mélancoliques ? Maintenant il apprend à imiter l’oiseau pour construire des aéronefs ; de même qu’il imita jadis le poisson pour se façonner des esquifs avec une épine dorsale servant de quille, des arêtes qui sont devenues des membrures et des nageoires transformées en rames et en aviron [92].

Le domaine de l’imitation embrasse le monde des hommes aussi bien que celui des animaux. Il suffit qu’une peuplade soit en contact avec une autre peuplade pour que le besoin de lui ressembler par tel ou tel caractère se fasse aussitôt sentir. Dans un même groupe ethnique, l’individu qui se distingue des autres par quelque trait frappant ou par quelque travail personnel devient aussi un modèle pour ses camarades, et du coup, le centre de gravité intellectuel et moral de toute la société doit se déplacer d’autant. D’ordinaire, l’imitation se fait d’une manière inconsciente, comme par une sorte de contagion, mais elle n’en est que plus profonde, et celui qui en est atteint en reste modifié dans tout son être. Les imitations conscientes ont une part moins importante dans la vie, mais une part encore très considérable, puisque l’homme désireux de se rendre semblable aux autres peut être entraîné par les facultés diverses de son être, soit par sympathie quand il s’agit d’un ami, soit par obéissance à l’égard d’un maître, ou par fantaisie, par amour de la mode, enfin par le désir et la compréhension raisonnée du mieux [93].

La plupart, sinon toutes les fonctions d’ordre intellectuel, le langage, la lecture, l’écriture, le calcul, la pratique des arts et des sciences supposent la préexistence et la culture de l’aptitude à l’imitation : sans l’instinct et le talent d’imiter, il n’y aurait point de vie sociale ni de vie professionnelle. La littérature primitive n’a-t-elle point commencé surtout par la danse, c’est-à-dire par des pantomimes, des attitudes rythmées, accompagnées de la cadence des instruments et du son de la voix humaine ? Et la première forme de la justice, c’est-à-dire le talion : « Œil pour œil, dent pour dent ! » n’est-elle pas imitation pure ? Tout le code des lois ne fut jadis autre chose que la coutume : on était convenu tacitement de répéter sans cesse, sous la forme antique, ce qui avait été fait depuis un temps immémorial, et à cet égard la loi anglaise, qui cherche avec tant de sollicitude à s’appuyer sur les « précédents », se répète comme une cloche au son toujours le même. La règle des convenances sociales est de rendre visite pour visite, repas pour repas, présent pour présent, et la morale même est née dans son essence de l’idée du devoir, du paiement, de la restitution d’un service à l’homme, à un groupe collectif, à l’humanité [94].


L’imitation se confond en beaucoup de circonstances avec l’aide mutuelle — ou plus brièvement l’entr’aide — qui fut dans le passé, qui est encore de nos jours et qui sera dans tous les temps le principal agent du progrès de l’homme. Lorsque, dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, Darwin, Wallace et leurs émules eurent si admirablement exposé le système de l’évolution organique par l’adaptation des êtres au milieu, la plupart des disciples n’envisagèrent que le côté de la question développé par Darwin avec le plus de détails et se laissèrent séduire par une hypothèse simpliste, ne voyant dans le drame infini du monde vivant que la « lutte pour l’existence. » Cependant l’illustre auteur d’Origin of Species et de Descent of Man avait aussi parlé de l’« accord pour l’existence » ; il avait célébré « les communautés qui, grâce à l’union du plus grand nombre de membres étroitement associés, prospèrent le mieux et mènent à bien la plus riche progéniture [95]. »

Mais que de prétendus « darwinistes » voulurent ignorer complètement tous les faits d’entr’aide et se prirent à vociférer avec une sorte de rage, comme si la vue du sang les excitait au meurtre : « Le monde animal est une arène de gladiateurs… ; toute créature est dressée pour le combat [96] » ! Et sous le couvert de la science, combien de violents et de cruels se trouvèrent du coup justifiés dans leurs actes d’appropriation égoïste et de conquête brutale ; tout joyeux d’être parmi les forts, que de fois n’ont-ils pas poussé le cri de guerre contre les faibles : « Malheur aux vaincus ! »

Sans doute le monde présente à l’infini des scènes de lutte et de carnage parmi tous les êtres qui vivent sur le globe, depuis les graines en conflit pour la conquête d’une motte de terre et les œufs de poissons se disputant la mer, jusqu’aux armées en bataille s’exterminant avec fureur par l’acier, les balles et les obus. Mais les tableaux opposés sont encore plus nombreux puisque la vie l’emporte, et que sans entr’aide la vie même serait impossible. Puisque les plantes, les animaux, les hommes ont réussi à se développer en tribus, en peuples immenses, et que parmi eux un grand nombre d’individus ont parcouru leur espace normal de vie durant des jours, des mois ou des années, c’est que les éléments d’accord l’ont emporté sur les éléments de lutte. Ce simple « bonjour » ou » bon matin », que dans tous les pays du monde on échange sous les formes les plus diverses, indique un certain accord entre les hommes, provenant d’un sentiment au moins rudimcntaire de bonne volonté à l’égard les uns des autres. Un proverbe arabe l’exprime de la manière la plus noble : « Un figuier regardant un figuier apprend à porter des fruits. » Il est vrai qu’un autre dicton, encore plein des haines antiques, limite cette bonne volonté aux membres d’une même nation : « Ne regarde pas le dattier, dit l’Arabe, ne le regarde pas, car il ne parle pas à l’étranger ».


Les exemples d’aide mutuelle parmi les animaux, cités dans les ouvrages des naturalistes, sont innombrables et il n’en est pas un seul qu’on ne puisse retrouver sous des formes peu différentes parmi les hommes [97]. Les fourmis et les abeilles fournissent à cet égard des faits d’une telle éloquence qu’il faut s’étonner de l’oubli momentané dans lequel les ont laissées les protagonistes d’une lutte constante et sans merci entre tous les êtres combattant pour l’existence. Sans doute des guerres se produisent entre telle et telle espèce de fourmis ; elles aussi ont des conquérants, des propriétaires d’esclaves ; mais il faut constater également qu’elles s’entr’aident au point de se nourrir mutuellement en cas de nécessité, de s’adonner à des travaux agricoles et même industriels, tels que la culture de certains champignons et la transformation chimique des grains, enfin de se sacrifier les unes pour les autres avec un dévouement absolu. Des colonies de fourmis, comprenant des centaines ou même des millions de fourmilières habitées par des espèces alliées, n’offrent que des scènes de bonne intelligence et de paix cordiale [98]. À la vue de toutes ces merveilles mentales, on est tenté de répéter les paroles de Darwin que « la cervelle de la fourmi est peut-être un prodige supérieur à la cervelle de l’homme. »

Et parmi les oiseaux, parmi les quadrupèdes et les bimanes, que d’exemples touchants de la solidarité qui unit certaines espèces ! La confiance mutuelle entre individus de la grande famille est telle que nul n’a besoin d’apprendre le courage : les plus petits oiseaux acceptent le combat avec un rapace ; on a vu le hoche-queue braver des buses et des éperviers. Les corneilles, conscientes de leur force, s’acharnent après un aigle et le poursuivent de leurs moqueries. Dans les terres argileuses qui dominent le fleuve Colorado, dans le Grand Ouest américain, des colonies d’hirondelles s’établissent tranquillement au-dessous d’une roche où perche le faucon. Certaines espèces n’ont pour ainsi dire d’autres ennemis que l’homme, et dans les conditions ordinaires vivent en paix avec tout l’univers, protégées par leur parfaite union : tels sont les « républicains » du Cap, les perruches et perroquets des forêtss américaines et naguère les nuées d’oiseaux de l’île Loysan à l’ouest de l’archipel havaïien.

Chez ces animaux, la solidarité va jusqu’à la bonté et au dévouement, tels que l’homme les conçoit et les pratique, rarement d’ailleurs. Ainsi quand un chasseur, tirant par désœuvrement sur un vol de grues, blesse un de ces animaux qui, ne volant plus que d’une aile, risque de tomber à pic, aussitôt la bande se reforme et deux compagnons, de droite et de gauche, soutiennent de leur vol le vol fatigué de l’ami. Même de petits oiseaux joignent les migrateurs pour les accompagner par dessus la Méditerranée : on a vu des alouettes s’abattre ainsi du ciel avec des bandes de grues, après avoir traversé la mer [99] ; qu’elles aient été secourues directement ou non, il est certain qu’elles doivent avoir au moins été accueillies pour le grand voyage.

Combien donc contraire à toute vérité est l’assertion des pessimistes qui parlent du monde animal comme s’il consistait seulement en destructeurs se déchirant à coups de griffes et de serres et buvant le sang de leurs victimes [100]. Quoi qu’on en dise, la lutte pour la vie n’est pas la loi par excellence et l’accord l’emporte de beaucoup dans l’histoire du développement des êtres. La meilleure preuve nous en est donnée par ce fait que les espèces les plus heureuses dans leur destinée ne sont pas les mieux outillées pour la rapine et le meurtre, mais au contraire celles qui, munies d’armes peu perfectionnées, s’entr’aident avec le plus d’empressement : ce sont non les plus féroces, mais les plus aimantes.


On peut en dire autant pour les « primitifs » ou « sauvages » parmi les hommes, car les témoignages de la préhistoire, de même que l’étude des populations contemporaines, nous montrent un très grand nombre de tribus vivant en paix et même dans l’harmonie d’une possession commune de la terre et d’un travail commun : les exemples de peuplades guerrières outillées seulement pour le combat et vivant exclusivement de déprédations sont assez rares, quoique souvent cités. Il est de morale constante parmi les contribules que l’individu doit, si la disette se fait sentir, se mettre à la ration pour que les provisions puissent durer plus longtemps. Souvent les grands se privent pour les petits, loin d’abuser de leur force. Le fait capital de l’histoire primitive, telle qu’elle se présente à nous dans presque tous les pays du monde, est que la gens, la tribu, la collectivité est considérée comme l’être par excellence, auquel chaque individu donne son travail et fait le sacrifice entier de sa personne. L’entr’aide est si parfaite qu’en mainte circonstance elle cherche à se produire même par delà la mort : ainsi, dans les Nouvelles-Hébrides, quand un enfant mourait, la mère ou la tante se tuait volontiers pour l’aller soigner dans l’autre monde [101].

Même le meurtre ou plutôt la mort volontaire des vieillards qui se pratique en divers pays — ainsi chez les Batta de Sumatra, et jadis chez les Tchuktchi sibériens déjà mentionnés — est un fait qu’il conviendrait de citer plutôt comme un exemple d’entr’aide qu’en témoignage de la barbarie des populations où s’accomplissent de pareils événements. Dans une communauté où tous vivent pour tous, où la prospérité du groupe entier est la sollicitude d’un chacun, où la difficulté de vivre est quelquefois si grande par suite du manque de nourriture ou de l’excès du froid, le vieillard qui se rappelle sa vie passée dans l’effort de la lutte commune et qui se sent désormais impuissant à la continuer, comprend parfaitement la logique des choses : la vie lui pèse tout autrement qu’au vieillard des nations civilisées, qui, par les accoutumances morales et les relations de société, continue d’être utile, dans une certaine mesure, ou du moins peut s’imaginer qu’il l’est encore. « Manger le pain des autres », alors que l’on comprend si bien l’indispensable nécessité de l’aliment par excellence pour les collaborateurs les plus actifs de la commune, finit par se changer en un véritable supplice, et c’est en grâce que les gens d’âge, devenus inutiles, en scandale et en horreur à eux-mêmes, demandent aux leurs de les aider à partir pour le pays du repos éternel ou d’une nouvelle vie éternellement jeune. Les familles modernes sont-elles vraiment meilleures pour les parents âgés, lorsque ceux-ci, souffrant de maladies atroces, demandent avec larmes qu’on leur épargne le supplice continu ou les douleurs fulgurantes, et que cependant, sous prétexte d’amour filial ou conjugal, on les laisse lamentablement gémir pendant des semaines, des mois ou des années ?

La forme communautaire de la propriété, qui prévalut dans presque tous les pays du monde et qui se maintient ça et là, même dans les contrées le plus complètement accaparées par des propriétaires individuels, permet de constater combien l’entr’aide fut l’idéal et la règle chez les peuples agricoles arrivés à un degré de civilisation déjà très avancé. Là aussi le souci d’un chacun dut être la prospérité de tous, ainsi qu’en témoignent les mots mêmes qui servent à désigner la collectivité des villageois associés. Ce sont les « universités » des Basques, les « mir » russes ou petits « univers », les zadrughi ou « amitiés » des Serbes, les « fraternités » des Buriates.

Le terme de « commune » que l’usage du latin et des langues qui en sont dérivées a généralisé dans le monde, s’applique à tous les hommes « qui prennent part aux charges », c’est-à-dire à tous ceux qui s’entr’aident. Et de la commune naît la communion, c’est-à-dire le partage du festin et l’échange des pensées intimes. Car « l’homme ne vit pas de pain seulement » et l’entr’aide n’a cessé de se produire par la communication des idées, l’enseignement, la propagande. Il n’est pas un homme, pas même un égoïste, qui ne s’évertue à faire pénétrer sa façon de concevoir les choses dans l’intelligence d’autrui. Car plus la société progresse et plus l’individu isolé apprend, même inconsciemment, à voir des semblables dans ceux qui l’entourent. La vie, qui fut simplement végétative chez les types inférieurs de l’animalité, de même que pour les hommes vivant dans la brutalité première, prend un caractère tout autre et bien plus ample chez ceux dont l’intelligence et le cœur se sont agrandis. Ayant acquis la conscience de vivre, ils ajoutent un nouveau but au but premier, qui se bornait à l’entretien de l’existence : le cercle infiniment développé embrasse désormais le bien-être de l’humanité entière [102].


Mais il y a des retours, et terribles parfois, dans la marche du progrès humain. L’entr’aide, qui a tant fait pour développer d’homme à homme et de peuple à peuple tous les éléments d’amélioration mentale et morale, fait très souvent place à l’entre-lutte, au féroce déchaînement des haines et des vengeances. C’est parmi les chasseurs, les tueurs de profession que naquit presque partout cette fureur d’extermination entre les hommes. La chasse que le carnivore fait aux animaux et qui est déjà une véritable guerre, développant chez l’homme comme chez la bête les instincts de ruse et de cruauté, a pu devenir indirectement la cause de la guerre proprement dite, des entreprises haineuses en vue de l’extermination des semblables, car le chasseur, toujours préoccupé de trouver la nourriture en suffisance, ne peut regarder que de très mauvais œil le rival qui lui dispute sa proie : le moment vient où la haine éclate et où les armes sont tournées par l’homme contre un autre homme [103]. Cette première guerre, née de la chasse, a pour objet la suppression de concurrents, et combien d’autres guerres suivent, toutes inspirées par le même âpre désir de capture et de domination !

Par un singulier renversement des choses, c’est ce choc brutal entre les hommes, c’est la « guerre mauvaise », comme l’appelle Homère, que nombre d’écrivains affectent de célébrer ou même glorifient parfois, sincèrement, comme la plus grande éducatrice de l’humanité. Il faut y voir la survie des anciennes croyances à la vertu du sacrifice, causées par la terreur de l’inconnu, par la crainte des esprits méchants qui volent dans l’air, des mânes inassouvis qui veulent renaître en faisant mourir les vivants. « Sache qu’il faut du sang pour faire vivre le monde et les dieux, du sang pour maintenir la nation entière et perpétuer l’espèce ». N’était le sang répandu, ni peuples, ni nations, ni royaumes ne conserveraient l’existence. « Ton sang versé, ô médiateur, étanchera la soif de la terre, qui s’animera d’une vigueur nouvelle ! » Ainsi chantaient les Khond de l’Inde Centrale, égorgeant une victime de propitiation pour partager la chair, féconder leurs champs, sanctifier leurs foyers [104].

Nulle cité, nulle muraille ne fut fondée jadis, chez certains peuples, sans que la première pierre fit jaillir le sang d’une victime. D’après la légende, un pilier de fer, le Radjahdhava, indiquant le centre des villes qui se succédèrent à l’endroit ou s’élève maintenant la cité de Delhi, baigne toujours dans le sang ; il fut planté au lieu même où l’innombrable armée des hommes-serpents, c’est-à-dire des indigènes, fut enfouie, vivante encore, à la gloire de Youdichtira, le fils de Pandou.

Il est certain que les guerres, phénomène historique complexe, embrassant la société tout entière dans l’ensemble de la vie, peuvent avoir été, en vertu de leur complexité même, l’occasion de progrès, malgré la destruction, les ravages, les maux de toute nature qu’elles ont causés directement. Ainsi tel conflit entre tribus ou nations avait été précédé de voyages d’exploration qui fournirent de précieux renseignements sur des contrées peu connues, puis, après la lutte, il eut pour conclusion des traités d’alliance et des relations fréquentes de commerce et d’amitié. Ces relations furent heureuses, puisqu’elles élargirent l’horizon de peuples qui s’ignoraient autrefois, accrurent leur avoir, développèrent leurs connaissances ; mais, loin d’être le résultat de la guerre, elles provenaient, au contraire, du mouvement qui s’était produit en sens inverse, et si les massacres n’avaient pas eu lieu, si les alliances avaient devancé l’effusion du sang, on n’eût eu à les acheter par aucun sacrifice. Seulement le peuple n’a plus souvenir des faits pacifiques, des événements qui n’ont provoqué la terreur ni le désespoir : il ne se rappelle que les « années terribles » et rapporte à ces dates fatales les résultats de toute nature, mauvais ou bons, qu’il faudrait distinguer nettement les uns des autres et répartir diversement suivant les causes qui les ont déterminés. Qu’on ne se berce donc point d’illusions : la haine naît de la guerre et l’engendre ; l’amour entre les hommes a pour cause l’harmonie des efforts. C’est encore à l’entr’aide qu’il faut rapporter les conséquences heureuses qui semblent dériver de l’entre-lutte.

Mais que de fois la guerre a-t-elle poussé ses conséquences jusqu’à leur extrême limite, que de fois a-t-elle été logique jusqu’au bout, en entraînant l’extermination définitive d’une tribu, ou même d’un peuple, d’une race, et en supprimant ainsi toute possibilité de progrès, puisqu’il n’y avait plus d’êtres vivants pour en jouir ! La haine, comme l’amour, naît facilement entre les hommes. Elle éclate en passion soudaine chez les jeunes qui courtisent une même femme ; elle lance également l’une contre l’autre des peuplades qui recherchent un même lieu de chasse, de pêche ou de séjour. Et ce n’est pas seulement le conflit des intérêts qui fait surgir la haine : il suffit que les différences d’aspect, de taille, de couleur, d’aptitudes soient très marquées pour que, spontanément, les inimitiés jaillissent. Les fourmis noires et les fourmis rouges se livrent de terribles batailles ; hommes noirs, roux, jaunes, basanés et blancs s’entre-heurtent aussi volontiers, mus par l’imagination naturelle d’appartenir à d’autres races, peut-être à d’autres humanités.

On se hait aussi à cause du contraste que présentent les genres de vie. Dès l’origine, au lendemain de la création, la légende biblique nous montre deux hommes, un berger et un laboureur, qui se disputent jusqu’à la mort de l’un deux. Il est vrai que, d’après la même légende, cette haine était voulue de Dieu, puisque celui-ci, refusant l’offrande du laboureur, fit naître la rancune contre le frère privilégié. Et sans cesse avivées par les récits, par les chants de guerre, par le renouvellement des conflits, les haines se survivent bien longtemps après les causes qui leur ont donné naissance : elles prennent un caractère atavique.

Les professeurs allemands n’ont-ils pas donné, en toute sincérité, au peuple de France le nom « d’ennemi héréditaire » ? Et, pour dire les choses en toute simplicité, n’est-il pas vrai que, pendant longtemps, il fut d’usage, dans le langage ordinaire, de se traiter mutuellement, à travers le détroit, de « cochon d’Anglais » et de « grenouille française » ? Même on se hait de village à village. Pourquoi ? Parce que les pères et les aïeux se sont haïs. La férocité se transforme en devoir [105].

L’esclavage, conséquence de la guerre, ne se comprend que par la méconnaissance absolue de tout droit chez l’homme asservi. L’esclave n’a plus les qualités humaines, il n’a point d’« âme », il n’existe pas. Et ce qui est vrai de l’esclave que l’on a sous la main devient également vrai de l’esclave éventuel ou futur, de l’ennemi ou du membre d’une tribu étrangère : il ne peut avoir de droits, ne peut s’attendre à aucun respect. Les exceptions qui se produisent pour les nécessités du commerce, pour les pratiques traditionnelles de l’hospitalité ou la réception des ambassadeurs sont écartées de la morale courante, mises à l’abri de sanctions religieuses ; mais il n’en est pas moins considéré comme juste d’avoir « prise » contre l’ennemi, l’homme de rien [106] ».


L’union des hommes pour le travail en commun se complète naturellement, dès les âges de l’animalité, par l’utilisation et même par des transformations de la nature. C’est ainsi que les primitifs durent s’associer pour se faire, comme les singes et tant d’autres animaux, des lits d’herbes ou de feuilles, et des toits de branches juxtaposées ou même entremêlées. L’oiseau et l’épinoche ne se construisent-ils pas de nids ? Le castor ne se maçonne-t il pas des écluses contenant une demeure pour sa famille ? Le singe n’a-t-il pas un gîte bien aménagé, à mi-hauteur des arbres, avec plancher et plafond de rameaux [107] ? Comme eux, l’homme avait spontanément appris à profiter largement des produits végétaux de la terre : marmottes, abeilles et fourmis ne lui avaient-elles pas enseigné à faire en été des provisions pour l’hiver ? Mais, suivant la diversité des milieux, des circonstances différentes firent naître des formes spéciales d’agriculture, ducs, non à l’initiation de l’homme par ses « frères inférieurs », mais à son génie propre, à son esprit d’observation, guidé par les nécessités de l’existence. Ainsi les explosions de graines qui se font avec violence, même avec bruit, en plusieurs espèces de plantes, ne pouvaient certainement pas manquer d’attirer l’attention des hommes. Quand le sauvage des forêts brésiliennes voyait tomber d’un grand arbre (bertholetia excelsa) une lourde noix, grosse comme une tête d’homme, et que cette noix, se brisant sur le sol ou sur une racine, projetait ses semences au loin, comment n’aurait-il pas compris que ces graines éparses contenaient en germe autant d’arbres semblables à celui qui venait de rejeter son fardeau ? Des fruits de moindres dimensions, telles que la balsamine « impatiente », se débarrassent de leurs semences d’une manière analogue ; bien mieux, l’arachide enterre elle-même ses fruits, et donne à l’enfant qui la regarde une leçon directe d’agriculture ; enfin, les herbes rampantes qui, de distance en distance, mordent le sol, y plantent leurs radicelles comme de véritables dents, et les végétaux à tubercules, qui s’environnent dans la terre d’un essaim d’autres poches nourricières, enseignent également à l’homme, de la manière la plus évidente, les procédés à suivre pour renouveler d’année en année la génération végétale. Il est peu d’enfants campagnards, parmi ceux qui disposent de quelque loisir, chez lesquels ne se soit développé spontanément l’amour de la culture. Qui de nous n’a planté son arbre fruitier ! Et ce que chaque bambin fait maintenant, les peuples enfants le firent aussi dans les plus diverses régions de la terre, sous différentes formes, suivant les contrastes des milieux.

L’agriculture naquit donc en mille endroits différents, mais on comprend bien que de nombreux primitifs aient été plus enclins à se procurer la nourriture par la chasse et par la guerre que par la culture du sol. En effet, la fouille des terres, les travaux de l’ensemencement, ceux de la moisson, quand ils se font en grand, demandent une application soutenue, de la réflexion, de la patience, tandis que la poursuite du gibier ou de l’homme est surtout une œuvre de passion : quoique poussé par la faim, le primitif voit dans la chasse un véritable amusement que la perspective d’un accident quelconque, de la mort même, rend plus intense et plus forcené. Dans ce cas, l’excitation finit par se transformer en une véritable folie : dans la lutte, l’homme ne raisonne plus ; il n’a qu’un désir : mordre sa proie, la déchirer à belles dents, la découper en morceaux [108].


La domestication des animaux doit être en mainte occasion plus facile que l’utilisation des plantes, puisque plusieurs d’entre eux vinrent certainement au devant de l’homme [109] ; vivant de la même vie, les espèces se comprenaient mutuellement. Au poste de Carnot, dans l’Afrique équatoriale, les animaux de la brousse, facilement apprivoisés, constituent une sorte de république des plus curieuses ; parmi ces nombreux commensaux de l’homme, le plus remarquable était en 1898 un grand singe jaune s’étant institué surveillant de sa propre autorité. Il menait paître les moutons avec toutes les allures des chiens d’Europe, mordant rageusement les jambes de ceux qui s’écartaient du troupeau. Puis, lorsque les bêtes paissaient tranquillement, il enfourchait le premier mouton venu pour le dépouiller de ses parasites. Évidemment, il avait tout intérêt à se faire l’associé de l’homme, et si le marché se conclut, c’est grâce à son initiative personnelle [110].


En certaines contrées, cette association est forcée, pour ainsi dire, puisque le sol et le climat placent l’homme et les animaux en des conditions de stricte interdépendance. Ainsi, dans les ranchos et les corrales du Nouveau Mexique, de l’Arizona, de la Sonora, les vautours « vidangeurs » deviennent forcément des commensaux de la famille, et, de part et d’autre, entre les oiseaux et les hommes, naît un sentiment collectif de propriété commune et de solidarité ; quand un étranger se présente, le vautour se tient à distance d’un air soupçonneux, puis se rapproche avec une satisfaction évidente quand l’intrus est parti : comme la volaille domestique, il appartient à la grande famille de la basse-cour.

Le pigeon aime aussi le voisinage de l’homme, et souvent même, quand l’aigle ou le faucon planent dans l’espace, il cherche un refuge près de la cabane et jusque sous son toit. Le loup coyote, moins familier, est, sinon un commensal, du moins un parasite de l’Indien mexicain. On sait qu’il vient la nuit rôder autour du foyer pour ramasser les reliefs du repas, et l’on se garde bien de l’effaroucher ; on lui reconnaît comme une vague parenté, et, en échange de la tolérance qu’on lui assure pendant ses visites nocturnes, on attend de lui une protection efficace contre les génies malfaisants des nuits.

La domestication des animaux n’est qu’un degré supérieur de la familiarité première, provenant de l’échange des services et de l’accoutumance. Dans la Sonora et l’Arizona, le dindon est absolument apprivoisé comme dans les basses-cours d’Europe, et l’on a tout lieu de penser que ce volatile commença, comme le pigeon, par demander en même temps refuge et nourriture à l’homme, et qu’à la fin, complètement habitué à ce nouveau milieu, il eût redouté de se hasarder encore dans la brousse ou sur les sables brûlants [111]. L’industrie de l’homme n’eut pas à s’exercer dans cette évolution de l’animal : la sympathie, la bonté naturelle et la communauté des intérêts suffirent.

Par un phénomène analogue, l’homme et l’animal s’entrecomprirent souvent en d’autres milieux par la recherche de la nourriture commune. Ainsi, les coucous de l’Afrique méridionale et les Hottentots ont su devenir d’excellents associés pour l’exploitation des ruches d’abeilles. Les premiers se chargent de découvrir le nid, puis l’indiquent par des cris perçants à l’homme, qui répond par un sifflement. Ensuite, ils vont de concert au pillage du butin, à la répartition des vivres, car l’homme, tenu à la reconnaissance par son intérêt, ne manque jamais de laisser à son compagnon une part suffisante de la curée.

Même genre d’association pour la pêche. Le sterne ou hirondelle de mer guide le batelier lapon sur le Pallajervi, probablement aussi sur les autres lacs de la contrée, et lui désigne, moyennant part au festin, les bancs de poissons où le pêcheur pourra jeter ses filets en toute certitude. Bien plus, des traités sans paroles, ce qui ne doit aucunement nuire à leur observation, se font aussi entre l’homme et des oiseaux pêcheurs.

Avant que le Chinois eût appris à domestiquer le cormoran et à lui serrer le cou par un anneau, pour empêcher la déglutition du poisson capturé, il avait été le commensal du volatile : ensemble, ils avaient pêché dans les rivières et dans les lacs. En mainte rivière de l’intérieur, l’alliance libre — parts égales entre l’homme et l’oiseau — n’a pas encore été violée au profit du plus fort. Des ligues se sont aussi conclues fréquemment, non pour la nourriture, mais pour la défense, notamment contre les serpents.

À la Martinique, à Sainte Lucie, les oiseaux de la brousse s’assemblent en tumulte pour signaler à l’homme la proximité du trigonocéphale, et témoignent par des cris de triomphe et des chants de félicitations à la gloire du vainqueur la mort de l’ennemi détesté.

Notre alliance avec le chien, le compagnon principal de l’homme dans la lutte pour l’existence, présente une origine analogue. On a souvent constaté que des chiens sauvages, ou revenus à l’état libre, s’associent, même par dizaines, pour forcer à la course un animal qui serait trop redoutable ou trop rapide pour un seul de ses persécuteurs.

De même, lorsque des hommes chassaient la grosse bête pour leur propre compte, ou a vu des canidés prendre aussi part à la chasse, comptant qu’après la capture le chef de vénerie ne manquerait pas de leur donner un morceau de la proie qu’ils avaient aidé à saisir. Ainsi se scella le traité d’alliance entre les chasseurs, homme et chiens, et de l’association dut naître, tôt ou tard, l’assujétissement de l’animal, moins fort par l’intelligence et la volonté. C’est de la même manière que les peuples chasseurs arrivèrent à domestiquer les faucons.

L’amitié première, spontanée, eut également son importance dans l’œuvre de coopération de l’homme avec les animaux ; pour certaines espèces, elle fut même d’abord la seule raison d’alliance. Les gazelles, et autres ruminants que s’associèrent les riverains du Nil, sont pour la plupart des commensaux qui, avant de devenir des animaux domestiques utilisés par l’homme comme nourriture, étaient de véritables amis, protégés par un contrat tacite scrupuleusement observé.

À cet égard, les Denka, bergers riverains du haut Nil, dans les régions où le fleuve errant à travers les savanes est souvent obstrué d’îles flottantes, peuvent être considérés comme se trouvant dans l’époque de transition. L’élève du bétail, qui paît dans la mer onduleuse des longues herbes, est la seule occupation de ces noirs, leur seul idéal : l’animal compagnon est pour eux comme pour les brahmanes hindous, une sorte de dieu ; nul serment n’est plus fort et plus respecté que la parole jurée par les ancêtres de la vache.

Pour eux-mêmes, les Denka n’ont que des huttes ou de simples gîtes, mais pour les vaches malades, ils construisent des infirmeries admirablement propres, sur des terres toujours asséchées, s’élevant en îles un milieu de la plaine. Ils vivent presque uniquement du lait de leurs bêtes, vaches et chèvres, qui se prêtent complaisamment à la traite, mais ils ne sauraient consentir à tuer des animaux en santé. Les vaches denka, êtres gracieux qui ressemblent à des antilopes, sont respectées aussi longtemps qu’il est possible ; leurs maîtres, très sobres d’ailleurs, quoique très forts, et ne mangeant qu’une fois par jour, au coucher du soleil, se nourrissent seulement de la chair des bovidés malades ou souffrant de blessures ; cependant, il leur arrive parfois, en temps de famine, de saigner leurs bêtes pour en boire le sang, qu’ils mélangent à la crème. La communauté de mœurs leur fait vénérer les serpents inoffensifs qu’ils savent très friands de lait, et chaque demeure a plusieurs de ces ophidiens familiers que l’on connaît tous individuellement et que l’on appelle par leur nom [112].

De même, les civilisés de l’Égypte voisine apprivoisaient les crocodiles. Dans l’antiquité, les gens de Denderah étaient, dit-on, fort habiles à charmer ces animaux, communs dans le Nil à cette époque, et ils s’en servaient comme de montures.

Avant que des Européens mal appris eussent exercé leur adresse à tuer les sauriens du bassin de Pir Mangho, près de Karatchi (Kurrachee), ces bêtes sacrées accouraient fidèlement à l’appel de leurs gardiens et se laissaient chevaucher par les barioleurs pieux qui enjolivaient leurs groins de peintures [113]. Les gamins de Palembang jouent aussi avec les crocodiles, bien nourris par tous les débris de cuisine qui tombent des maisons sur pilotis, bâties dans le fleuve.

En nombre de peuplades, surtout dans l’Amérique méridionale, les jeunes hommes, et plus encore les femmes, ont un talent merveilleux pour charmer les animaux. Telle cabane d’Indien est environnée de toute une ménagerie, y compris des tapirs, des chevreuils, des sarigues et même des jaguars ; on y voit des singes gambader sur les branches au dessus de la cabane, des pécaris fouiller dans le sol, des toucans, des perroquets se percher çà et là. Les grands oiseaux agami et les chiens sont les défenseurs de toute la grande famille, et l’étranger ne réussira point à pénétrer dans la hutte s’il n’est introduit par les bêtes eux-mêmes.

Pourvu de tous ces familiers, un Européen moderne en alimenterait à souhait sa cuisine, mais l’Indien respecte la vie des animaux élevés par lui : ils appartiennent à sa maisonnée, et s’ils rendent des services domestiques pour la garde ou pour l’éveil, la violence n’y fut pour rien : c’est de la libre association qu’est née la communauté de vie.

D’ailleurs, il est certain que, grâce à cette camaraderie, l’évolution des animaux qui s’attachent à l’homme devient beaucoup plus rapide, de même que, dans la société humaine, l’intelligence de l’élève s’épanouit en proportion des qualités correspondantes chez ses éducateurs.

Ce qui est vrai pour notre espèce l’est également pour les autres. On comprend difficilement comment les partisans même de la théorie d’évolution ont pu prétendre, après avoir vu les animaux domestiques frayant avec l’homme, que la progression intellectuelle des êtres, depuis l’état rudimentaire des microbes jusqu’à l’organisme compliqué et à la ruse subtile du chacal, du carcajou, du renard, à la sagesse de l’éléphant, serait frappée par une loi fatale d’arrêt.

D’après cette hypothèse, la bête resterait enfermée dans un cercle dont elle ne pourrait sortir. Les chiens de chasse et le gibier poursuivi ne sauraient varier leurs ruses, les insectes ni les vertébrés industrieux n’apprendraient jamais un procédé nouveau, et nul oiseau chanteur ne modifierait ses accents ! Il est possible que l’évolution de l’intelligence animale se soit faite avec une plus grande lenteur que celle de l’homme depuis que celui-ci s’est pourvu d’instruments, mais elle se poursuit dans les espèces prospères. Il y a similitude d’évolution entre l’homme et ses frères inférieurs.


Partout où se sont constituées de petites sociétés, des mondes en miniature ayant par leurs intérêts communs une individualité collective, ces groupes tendent à utiliser les conditions extérieures du milieu pour se créer un corps géographique bien déterminé : les hommes cherchent à s’adapter aux traits de la nature ambiante de manière à former un tout, tribu ou nation, ayant sa physionomie particulière.

Souvent les limites en sont des plus nettes et ces limites mêmes ont influencé ou dicté le choix du lieu de séjour. Une île, un îlot ou une presqu’île, une vallée de montagnes entourée de hauts rochers, un plateau circonscrit par des précipices, une plaine féconde que dominent des talus stériles, le pourtour luxuriant d’une source, sont autant de ces corps préexistants dont un groupe humain est devenu l’âme.

La sociabilité naturelle à l’homme fut l’origine vitale de toutes ces cellules distinctes. De tout temps, même aux époques où les tribus primitives erraient dans les selves et dans les savanes, la société naissante s’essayait à produire ces groupements qui plus tard devaient s’agrandir en cités : les bourgeons destinés à pousser en si puissants branchages pointaient déjà sur le pourtour de la tige.

C’est donc en pleine sauvagerie qu’il convient d’étudier les forces créatrices à l’œuvre pour la naissance des agglomérations humaines qui devaient constituer un jour des villes, des métropoles, de vastes républiques. Nulle part nous ne rencontrons de peuplades chez lesquelles l’idéal soit le complet isolement, à moins qu’elles ne vivent dans une terreur constante de l’étranger : leur existence devient un lent suicide.

Le besoin de solitude parfaite est une aberration que peuvent se permettre, dans un état de culture avancée, des malheureux affolés par le délire religieux, ou brisés par les douleurs de la vie comme les fakirs et les anachorètes ; encore agissent-ils ainsi parce qu’ils se sentent quand même solidaires de la société ambiante, qui leur apporte chaque jour le pain nécessaire, en échange de prières et de bénédictions. Si le dévotieux était ravi d’une extase parfaite, il exhalerait l’âme au lieu même de son prosternement, et le désespéré se laisserait mourir comme la bête blessée qui se cache dans l’ombre de la forêt.

Mais l’homme sain de la société sauvage, chasseur, pêcheur ou pasteur, aime à se trouver avec ses compagnons. Le souci de son labeur l’oblige souvent à guetter solitairement le gibier, à poursuivre le poisson dans un étroit esquif, battu des flots, à s’éloigner du gîte commun pour rechercher de meilleurs pâturages, mais dès que les amis peuvent se réunir, pourvus de vivres en suffisance, ils reviennent vers le campement commun, point initial de la cité.

D’après les intéressantes recherches des ethnologistes américains, c’est dans les contrées mexicaines du Nord que se trouvent les peuplades qui auraient le mieux réussi jusqu’à nos jours à se maintenir à l’écart des autres hommes, grâce à la ceinture de déserts qui les entoure du côté de la terre et au détroit qui limite l’île de Tiburon, la part la plus importante de leur domaine. Vivant en dehors des chemins de migration des peuples, ignorés des marchands, aux aguets pour fuir tout être vivant qui ne serait pas un gibier, les Seris auraient si bien conservé les conditions primitives de l’humanité originaire que naguère ils n’avaient pas encore atteint la période éolithique : ils ne savaient pas même retoucher un éclat de pierre, mais se servaient du caillou brut, suspendu par un filet de lianes ou de racines.

Ils en étaient donc à un état social antérieur aux « Âges de la pierre » mais ils avaient sur tous les autres hommes, et possèdent encore sur leurs contemporains, l’avantage de la vitesse, puisqu’il n’est pas de bête qu’ils ne fatiguent à la course : c’est même grâce à cette rapidité de marche qu’ils ont pu vivre quand même, échapper aux massacres en masse auxquels procédèrent successivement les Espagnols, puis les Mexicains « civilisés ».

Les Seris, en horreur à leurs voisins, sont devenus notoires par leurs habitudes de scatophagie. Ils ont pendant une grande partie de l’année la « figue de Barbarie » ou tuna pour aliment principal, et comme une part de ces fruits, dont ils mangent en quantités énormes, passe à travers l’organisme sans avoir subi de modification, l’Indien peut revenir, pendant la saison de disette, au lieu des anciennes bombances, recueillir les reliefs des repas et les moudre pour en faire un aliment nouveau. On vante cette farine comme ayant une vertu nutritive toute spéciale, surtout pour les guerriers [114].


Chacune des petites sociétés primitives qui trouvent dans un cercle étroit les conditions matérielles de leur vie et de leur évolution tendrait naturellement à se maintenir dans sa forme première si les mille contacts, doux ou violents, de tous ces divers organismes politiques et sociaux n’en changeaient incessamment l’équilibre, n’en modifiaient la nature même par de continuels mélanges et phénomènes de pénétration et d’intussusception. Ainsi se sont produits dans la vie de l’humanité des mouvements successifs d’intégration qui ont arraché chaque tribu, chaque nation, puis chaque population continentale à l’isolement de son existence primitive et ont fini par constituer le genre humain dans son entièreté.

Mais durant la longue évolution, quelle fusée d’événements divers, quel chaos apparent de forces entrecroisées s’ajoutant les unes aux autres ou se neutralisant mutuellement, quelle action confuse de causes simultanées et multiples entraînant des effets sans nombre d’une étonnante complexité, mélanges pacifiques et luttes guerrières, association pour l’œuvre commune et destruction de travaux qui sembleraient faits pour toujours, peuplement de régions désertes et dévastation de territoires fertiles, tourbillonnement infini où les hommes et les choses naissent et disparaissent comme les poussières que traverse un rayon de soleil !

De ce conflit incessant entre la vie et la mort, tantôt l’une, tantôt l’autre semble l’emporter suivant le point de vue auquel on se place ; et d’ailleurs la perpétuelle transformation de l’univers ne comporte-t-elle pas l’équivalence des deux forces, leur identité parfaite, toute vie étant un ensemble de vies ?

Mais en se limitant à la seule perspective que présente l’évolution spéciale de l’homme et des animaux qui l’entourent il est certain que, des origines connues jusqu’à l’époque actuelle, notre monde humain s’est développé de manière à réunir ses groupes épars en une société générale de plus en plus cohérente, et à former avec la Terre qui le porte un tout de plus en plus intime. C’est là ce que, dans leur conception particulière et subjective, les hommes appellent le « progrès ».

PEUPLES ATTARDÉS


Les initiateurs furent eux-mêmes
des initiés de la nature.


CHAPITRE IV


PRÉHISTOIRE CONTEMPORAINE. — NOURRITURE. — DEMEURES ET FORTERESSES. — VILLAGES LACUSTRES. — LIEUX DE RENDEZ-VOUS. — SENTIERS ET ROUTES. — RÉPARTITION DES VILLAGES. — INDUSTRIES. — ORNEMENTS.


Les changements multiples qui se sont produits parmi les hommes depuis leur origine et qui, dans l’ensemble, sont désignés couramment comme le « progrès », comme la marche de la civilisation même, ne nous sont connus d’une manière directe que dans la période de l’histoire proprement dite, c’est-à-dire des monuments écrits, avec dates et noms propres. Mais par delà ces temps où l’humanité, déjà devenue consciente d’elle-même, du moins par ses diverses nations représentantes, prenait souci de transmettre aux âges futurs les événements successifs de son existence, une aurore devançait le jour, et dans cette demi lumière, on aperçoit quelques débris d’édifices et d’institutions, on constate l’existence de certains peuples que l’on suit vaguement dans leurs conflits et leurs exodes, on recueille aussi des traditions et des légendes, dont on cherche à interpréter le véritable sens, et tous ces restes servent à établir des récits sommaires, où les suppositions plausibles remplissent les lacunes laissées par les documents incontestés. C’est ainsi que, dans une inscription mutilée, le savant intercale les lettres manquantes. Cette histoire incomplète, primitive, est la Protohistoire [115], dont les limites indécises reculeront graduellement vers les origines plus anciennes, à mesure que la science projettera dans le passé une lumière plus intense.

Préhistoire, protohistoire finissent, et l’histoire proprement dite commence à des périodes très diverses, suivant les peuples et les lieux. Grâce à la floraison hâtive de la civilisation dans les contrées de l’Ancien Monde riveraines de l’océan Indien et de la Méditerranée, les regards de la science historique y pénètrent fort avant, jusqu’à cinq, six et dix mille années antérieurement à la période actuelle, tandis qu’en d’autres pays, où les explorateurs n’ont pas découvert de monuments écrits, les récits des indigènes ne permettent pas de remonter dans l’histoire au delà de quelques générations. Ainsi le Nouveau Monde, dans son ensemble, ne nous est historiquement connu que depuis quatre siècles, et quelques lueurs seulement nous y révèlent, avant l’arrivée des Européens, la succession des événements principaux dans le passé des nations les plus civilisées.

Bien plus, on peut dire que la préhistoire se continue encore pour les populations d’une très grande partie de la Terre, qui, en dépit de leur rattachement officiel au reste du monde, n’en sont pas moins encore immergées en pleine civilisation traditionnelle et se maintiennent dans leur isolement intellectuel et moral. Même chez les nations de l’Europe occidentale, dans les cercles les plus brillamment illuminés par la splendeur de la culture moderne, les chercheurs de coutumes, de traditions, de chants populaires découvrent incessamment des survivances et des traces de l’ancienne préhistoire. C’est grâce à cette coexistence des âges successifs de l’humanité, à cette pénétration des époques, et surtout à l’étude des peuples dit « primitifs » ou plutôt des « attardés », encore très faiblement influencés par les grands peuples conquérants, que l’on apprend à connaître par analyse les hommes d’autrefois, nos ancêtres, et que l’on essaie de reconstituer leur évolution dans les anciens milieux géographiques plus ou moins différents de l’ambiance actuelle.

Certes, il est très difficile de revoir par la pensée, avec une précision suffisante, le genre de vie suivi jadis par les populations primitives dont on recueille les ossements et les armes. Mais, en beaucoup d’endroits, la nature a peu changé depuis ces âges lointains, et, d’ailleurs, on a toujours comme élément de comparaison les pays où se trouvent actuellement des tribus ayant des mœurs analogues à celles des peuplades qui ont disparu, ne laissant que des témoignages de leur forme particulière de civilisation.

Les distances correspondent au temps : de contrée à contrée, on voyage aussi bien que de siècle en siècle. Le fait est que Miklucho-Maklaï se trouvait en un passé bien lointain, écoutant ces vieillards de la Nouvelle Guinée qui lui parlaient de l’époque, peu éloignée d’eux, où le feu était ignoré de leur tribu, et qui n’en étaient pas moins arrivés à savoir le reproduire artificiellement : quand un charbon s’éteignait dans une hutte, il fallait aller chercher de la braise dans une autre cabane. Et les Ta Ola, découverts dans l’épaisseur des bois de Célèbès, ne sont-ils pas encore plus profondément enfouis dans la sombre nuit des temps antiques, antérieurs à la connaissance de tout qui, outre la nourriture, nous est devenu indispensable ? D’ailleurs, s’il y a progrès pour un grand nombre de peuplades, et notamment pour celles dont nous, les civilisés, sommes issus, que de populations rétrogradent aussi, retournant vers les bauges d’autrefois, sans air et sans feu !


En premier lieu, quels furent les aliments de nos ancêtres ? L’observation de nos contemporains « primitifs » nous répond suffisamment. La nourriture des non-policés diffère encore suivant le climat, la nature du sol et le degré de civilisation atteint par les indigènes dans la succession des âges préhistoriques. Les insulaires, même ceux pour lesquels la nature n’a pas été avare, comme en de nombreux archipels océaniens, devaient, récemment encore, se borner aux fruits, aux grains, aux pousses vertes des plantes indigènes, à moins qu’ils n’ajoutassent à leur repas quelque gibier fourni par les rares représentants de la faune terrienne et les poissons ou fruits de mer que les eaux leur donnaient en abondance.

Dans les voisinages du désert, dans les terres pierreuses au climat uniforme, le régime des habitants devait être aussi très peu varié, tandis que les contrées continentales, fort riches en espèces diverses, offrant aux résidants tous les éléments possibles de la nourriture la plus choisie. Le milieu fait l’alimentation de l’animal ; il fait également celle de l’homme, et, suivant les lieux et les temps, les différences peuvent être si considérables que le repas le plus succulent d’un individu est pour un autre le plus repoussant. Tel gourmet préfère les insectes et les vers, tel autre le lard rance, la chair pourrie ou les matières encore vertes, à demi digérées, que l’on trouve dans l’estomac du renne. Un Mongol, compagnon de Prjvalskiy, vomissait d’horreur à la vue des Européens auxquels il voyait manger du canard, tandis que lui-même se nourrissait de tripes de mouton non lavées. Des nations entières se contentent de grains et de fruits, tandis qu’à d’autres il faut de la chair saignante, et que de nombreuses peuplades, en divers pays de la Terre, boivent même le sang d’autres hommes, soit par cruauté guerrière, soit par respect de l’ennemi, pour faire passer dans leur propre corps l’âme d’un vaillant — comme le font les Malais de Singapour, mangeant la chair du tigre, — soit par quelque autre illusion religieuse ou patriotique, soit même en conséquence de famines qui changèrent l’homme en animal de proie. Que de fois des marins égarés sur l’Océan ont-ils eu recours au sort pour désigner celui d’entre eux qui servirait de nourriture aux autres ! C’est à la fréquence de ces conjonctures que Dunmore Lang attribue la très forte proportion de cannibales parmi les insulaires polynésiens : cependant le caractère religieux domine dans les pratiques de l’anthropophagie. Certains aliments et condiments qui sont nécessaires à la plupart des hommes restent inutiles à d’autres ; ainsi le sel, dont le civilisé d’Europe ne peut se dispenser, répugne à certaines tribus du centre africain, qui trouvent peut-être en suffisance les sels de potasse ou de soude dans leurs aliments d’origine végétale.

Les « débris de cuisine », amas de coquilles que l’on rencontre sur les côtes danoises, ainsi que les ostrerias ou « huîtrières » de l’Amérique espagnole, les sambaqui du littoral brésilien et les monceaux de reliefs accumulés sous les ruines des villages lacustres, sont les restes de repas continués pendant des siècles de siècles et se continuant encore, mais en d’autres lieux : c’est dans les villes maintenant que s’accumuleraient par millions de mètres cubes les résidus des repas qui se suivent de génération en génération, si ces fragments rejetés n’étaient utilisés de mille manières dans les terrassements, les constructions, les amendements agricoles. On les fait disparaître, mais le festion se poursuit incessamment sous des formes de plus en plus variées, puisqu’à chaque repas s’ajoutent les mets exotiques importés par le commerce d’une extrémité du monde à l’autre.

Quelques-uns des « amas de coquilles » laissés sur le littoral de nombreux rivages marins sont de dimensions prodigieuses, témoignant d’une civilisation très policée chez les riverains de la mer, car ce ne sont pas des individus isolés, des familles clairsemées, qui peuvent avoir élevé ces monceaux de coquilles d’huîtres et autres mollusques, ayant jusqu’à 3oo mètres de long sur 30 à 60 mètres de large et 3 mètres de haut. Des pêcheurs se réunissaient donc en grand nombre à cette époque pour leurs repas de coquillages, auxquels ils joignaient des poissons de diverses espèces, ainsi que des cerfs, chevreuils, cochons, bœufs, chiens, chats, castors et loutres, dont on voit les os rongés dans les tas de débris.

Depuis les époques où se sont amassés ces lits de coquillages, nombres d’espèces et de variétés animales ont disparu ou du moins se sont notablement modifiées. D’autre part on a pu constater que maintes formes d’animaux existaient déjà en des régions desquelles les historiens les croyaient absentes. Pour les espèces végétales, on a fait des remarques analogues : ainsi des arbres fruitiers que l’on croyait avoir été importés d’Asie pendant la période romaine croissaient librement dans l’Europe occidentale bien avant les temps historiques. À en juger par les noyaux de fruits trouvés dans le sol des grottes, les troglodytes du Mas d’Azil connaissaient deux variétés de cerises et trois variétés de prunes à l’époque où se formaient les assises des « galets coloriés ». Le noyer existait déjà dans les Gaules à l’époque tertiaire. Enfin, au commencement de la période magdalénienne, l’homme a connu le blé puisqu’il en a sculpté les épis en relief [116]. La vigne croissait également dans l’Europe occidentale, car on la trouve dans les terramare des plaines padanes pendant l’âge du bronze. À cette époque les Italiens buvaient du vrai vin de raisin, dont l’usage se répandit probablement de l’ouest à l’est, et non d’orient en occident comme on le croyait naguère. Aux mêmes âges préhistoriques et même jusqu’aux commencements de l’histoire proprement dite, les hommes des palafittes alpines, à Varese, à Lubliana, buvaient du vin de cornouilles, et sur le versant septentrional des Alpes, de la Savoie à l’Autriche, la boisson fermentée en usage était celle que l’on fabriquait avec des framboises et des mûres de ronce [117]. Tous ces liquides donnaient l’ivresse, car, on le sait, l’homme éprouvait souvent le besoin d’échapper à soi-même par une folie temporaire dont les superstitions et les cultes réglèrent d’ordinaire l’usage.


Avant l’histoire, les demeures n’étaient pas moins variées que les aliments, puisqu’elles dépendent du milieu, et toutes les formes antiques des habitations d’autrefois se maintiennent dans nos âges de civilisation accélérée. Le sol couvert de neige donnait à l’Eskimau de tout autres matériaux de construction que le désert pierreux ou la forêt touffue n’en fournissaient à l’Arabe ou à l’Hindou. Même lorsque les hommes, devenus riches et policés, ont pris à cœur de se bâtir de beaux monuments en bois, pisé, « toube », brique, pierre ou marbre, la nature ambiante est gravée sur le palais. « Le climat s’écrit dans l’architecture. Pointu, un toit prouve la pluie ; plat, le soleil ; chargé de pierres le vent [118]. » Mais il n’y a pas que des édifices romans ou gothiques, il n’est pas un seul réduit, une seule bauge utilisés dans les premiers âges dont on ne voie encore des exemples plus ou moins bien entretenus. Les survivances de la demeure primitive se montrent jusque dans les cités les plus somptueuses. En cherchant bien, ne trouve-t-on pas quelques troglodytes dans Paris et dans Londres ? Ne voit-on pas aussi des gens vivant sous la hutte, grossier amas de branchages et débris, sans compter ceux qui, la nuit, restent gisant sur le sol ?

Dans les contrées à température tropicale, où l’homme se développa sans doute en sa jeunesse première, les fourrés de la brousse servent encore d’habitations communes à de très nombreuses peuplades. Naguère on appréciait comme demeures parfaites les cimes des grands arbres, offrant un plancher naturel au point de divergence des branches maîtresses, et s’étalant au-dessus en un épais abri de feuillage contre les ardeurs du soleil et la violence des pluies et des tempêtes.

Comme leurs cousins les quadrumanes, les bimanes habitaient à portée de main et de dent pour les fruits et les baies qui servaient à leur nourriture et, en cas de défense contre les assaillants, ils n’avaient qu’à briser les branches de leur forteresse vivante et à les employer en guise de dards, de lames ou de massues.

Lorsque le fourré était épais, formé d’arbres unis en une seule masse par les branches entrecroisées et par les cables des plantes parasites, il pouvait arriver que des batailles se livrassent dans le feuillage, contre les arboricoles et les envahisseurs venus par des sentiers aériens. Mais dans la société contemporaine, où les moyens d’attaque ont un effet immédiat et foudroyant, il est devenu impossible aux tribus forestières de conserver leur demeure de branchages. On sait que les Uaraoun du delta de l’Orinoco n’habitent plus les cimes de leurs palmiers pendant les crues du fleuve ; quant aux peuplades sara, qui vivaient comme les singes sur les hautes branches des ériodendron, elles en ont été délogées à coups de fusil par les marchands d’esclaves baghirmiens [119].

Mais les bauges où des groupes de famille vivent à la façon des bêtes dans les forêts sont encore fort nombreuses. C’est là une espèce de gîte tout indiquée sur une très grande étendue de la Terre, en pays de forêts, de brousses ou de roseaux. Tel lieu qui présente à la fois des avantages pour le refuge, la défense et la salubrité dut être fréquemment disputé entre l’homme et l’ours ou tel autre animal. Il est de ces abris naturels, bien défendus des vents, des rayons trop ardents du soleil et des tempêtes, qui offrent des lits de mousse, de feuilles ou de gazon vraiment délicieux ; même de nos jours, les civilisés qui ont eu dans le cours de leur vie l’occasion de comparer l’existence aventureuse dans les forêts et la régularité monotone du séjour dans les maisons fermées doivent plus d’une fois, dans leurs heures d’insomnie, regretter le temps où, de leur couche herbeuse, ils voyaient les étoiles et la voie lactée palpiter doucement entre les branches, en apparence immobiles.

En ces retraites charmantes, il est souvent facile d’accroître les conditions du confort par de très simples procédés : par exemple, en rattachant en un bouquet les cimes de plusieurs tiges disposées en cercle, on forme une espèce de hutte conique, à laquelle on peut ménager une ouverture suffisante et tresser des parois au moyen de rameaux entrecroisés [120]. Puis on arrive facilement à des constructions plus savantes, troncs d’arbres assemblés en forme de murs, lattes et fascines pour les partitions, feuilles que l’on entasse en couches épaisses pour les toitures ; fûts isolés qui font l’office de colonnes ; bois épineux qui sont disposés en enceinte autour de la demeure pour la protéger contre les bêtes féroces ou contre d’autres hommes. Tel fut le commencement de la cabane, qui dut toutefois changer de proportions et d’architecture, suivant la nature de la végétation locale. Dans tous les pays de l’Orient asiatique, le bambou, cette plante à croissance rapide, si remarquable par sa forme et sa légèreté, sa facilité d’emploi, est le principal élément duquel disposent les architectes rustiques. Dans les régions tempérées, et sur les pentes des monts où manque le bambou, le bois proprement dit sert à la construction des cabanes, izbas ou chalets.

Les deux formes typiques de ces édifices rudimentaires, le cercle et le carré ou rectangle, dépendent naturellement des matériaux qui se présentent et du travail qu’exige le façonnement. Le type curviligne, héritage du monde animal, est de beaucoup le plus fréquent : il rappelle les huttes de castor, les fourmilières et termitières, les nids d’oiseaux, de poissons, d’insectes, même les toiles d’araignée [121].

À ce type ancien de hutte, pour lequel il suffisait de courber des tiges disposées en cercle, de les attacher par le sommet, en manière de voûte primitive, et parfois de les empâter d’argile pour leur donner plus de consistance, succéda le type rectiligne, pour la réalisation duquel il fallait abattre des troncs d’arbre et les placer longitudinalement les uns sur les autres. Ce mode de construction présente le grand avantage de se prêter à tous les accroissements nécessaires : les « longues maisons » que construisaient les Iroquois et autres Indiens d’Amérique, ainsi que les édifices de même nature bâtis en maintes îles de la mer du Sud pour recevoir les jeunes gens ou les hôtes de la tribu, n’auraient pu guère s’édifier sous une forme différente. Mais là même où l’art du constructeur est assez développé pour donner aux cabanes toutes les formes voulues, l’esprit de conservation et la tradition de race suffisent pour maintenir de siècle en siècle les types héréditaires. L’Afrique est ainsi divisée en deux moitiés, d’ailleurs entremêlant leurs frontières : le groupe de pays aux cabanes rondes et la région des huttes angulaires [122]. D’autres contrées sont vouées soit aux dômes, soit aux pointes [123]. L’architecture des tombeaux obéit aux mêmes lois que celle des maisons : les morts sont censés avoir les habitudes des vivants [124].


Outre ses forêts et ses brousses, la nature offre également ses cavernes aux contemporains pour qu’ils y établissent leur résidence. Pour l’homme, comme pour la bête, la grotte et l’abri évidé par l’érosion des eaux, au pied du rocher surplombant, sont des logis naturels tout indiqués. En certaines contrées, surtout dans les régions calcaires percées de galeries et d’autres ramifiés, toutes les populations étaient troglodytes : on eût pu traverser le pays sur de vastes étendues sans apercevoir un seul individu ; chacun avait disparu dans la profondeur des roches. Par le travail associé, les habitants de ces lieux obscurs les appropriaient à leurs besoins, en barricadant l’entrée par des rocs ou des troncs d’arbres mobiles, en nivelant le sol, en brisant les saillies de la voûte.

Mais là aussi nos ancêtres eurent d’abord, soit à livrer bataille contre les fauves, soit à s’entendre tacitement pour le partage du domicile, la grotte étant une habitation aussi désirable pour les uns que pour les autres. Les archéologues y ont retrouvé maintes traces du changement de propriétaires. Quelques uns de ces réduits souterrains constituent de véritables villes par le développement de leurs galeries : des tribus entières trouvèrent asile avec leurs troupeaux, sans avoir rien à craindre d’un siège, surtout quand elles disposaient de plusieurs portes de sortie, inconnues des assiégeants, et pouvaient se ravitailler dans les campagnes. Mais aussi que de souterrains peu étendus devinrent les sépultures de leurs habitants, lorsqu’un ennemi supérieur en nombre venait murer l’entrée de leur caverne pour les condamner à mourir de faim, ou bien allumer des feux de paille ou de feuilles humides pour les étouffer sous la fumée. Ces atroces faits de guerre n’appartiennent pas exclusivement aux âges préhistoriques et, même de nos jours, c’est par des abominations de cette espèce que de prétendus civilisés ont augmenté leur halo de gloriole.

En temps de paix, les troglodytes ne sont pas toujours assurés de vivre tranquillement en leurs demeures rocheuses : l’eau qui suinte dans la pierre, en décorant le plafond de ses blancs pendentifs, rend certaines parties de la grotte inhabitables, tandis que d’autres, au toit fissuré, menacent de tomber à la moindre secousse de tremblement sismique. Mainte grotte, autrefois habitée, est actuellement inaccessible à cause des éboulis. D’autres sont exposées à l’envahissement des eaux. Telle est celle du Mas d’Azil, dans la France pyrénéenne, que traverse une rivière, la Rize (Arise), parfois gonflée par les flots de crue, jusqu’à 13 et 14 mètres plus haut que l’étiage [125]. C’est ainsi que, par cinq fois, les hommes de l’âge du renne, installés dans la grotte, sur la rive gauche de l’Arise, furent expulsés par les inondations et durent fuir sur les hautes anfractuosités extérieures du rocher, à l’abri de quelque auvent naturel, les protégeant à demi contre les intempéries.

Malgré tous ces inconvénients et dangers, les cavernes furent certainement et sont encore au nombre des habitations les plus utilisées. En diverses grottes, les concrétions calcaires qui se sont déposées sur le sol primitif ont été creusées sur une épaisseur atteignant en plusieurs endroits jusqu’à 8 mètres, et cette masse énorme de déblais se trouvait fornée en entier d’une brèche d’ossements, de débris, de bois carbonisés : c’est grâce aux fragments recueillis dans ces cavernes que les archéologues ont pu deviner, puis reconstituer les âges préhistoriques [126].


Une fois installé dans sa fissure de rocher, l’homme, toujours accessible à la passion du beau, a su transformer son milieu, niveler le sol pour y reposer à son aise, le creuser de rigoles pour l’écoulement des eaux, abattre les saillies pour ne pas se heurter contre elles, ouvrir à droite et à gauche des chambres supplémentaires pour emmagasiner ses richesses ou loger les enfants et les amis. C’est encore le rocher qui lui fournissait les outils nécessaires à ce travail d’aménagement, ainsi que les dalles des escaliers, des couloirs et des salles. Certes, les progrès de la demeure, grâce à l’architecture en plein air, n’ont pas été de purs avantages : chaque amélioration s’achète par des inconvénients. Les troglodytes ont perdu à maints égards en quittant leurs antres pour s’installer dans les demeures artificielles exposées au soleil et au grand air. La grotte, tiède en hiver, délicieusement fraîche en été, offre certainement d’heureuses conditions d’hygiène que l’on retrouve en bien peu du maisons. Flinders Petrie, le fameux excavateur du sol égyptien, regretta souvent dans les palais d’Europe les salles du tombeau qu’il avait choisi pour résidence pendant ses fouilles des pyramides de Gizeh [127]. Les bourgeois de Chuster, dans l’antique pays d’Élam, comprennent aussi ces jouissances, puisque leurs maisons sont toutes pourvues de caves creusées dans les conglomérats d’anciens cailloux roulés apportés des montagnes du Zagros : c’est dans ces cavernes artificielles, dont quelques unes descendent jusqu’à vingt mètres au dessous des édifices bâtis, que les familles passent leurs étés.

Dans tous les pays du monde, même les plus accommodés aux formes de la civilisation moderne, quelques troglodytes ont maintenu, en le modifiant suivant les nécessités de la civilisation du temps et du lieu, l’ancien mode d’habitation. En 1890, l’Italie avait encore environ cent mille troglodytes, habitant plus de 37.000 souterrains.

En France, notamment dans les collines calcaires qui bordent la Garonne, la Loire et leurs affluents, il existe de véritables villages occupant des grottes naturelles ou artificielles. Mais ces troglodytes n’en sont pas réduits à l’abri grossier que leur offrait la terre et s’occupent soigneusement de modeler et d’aménager leurs habitations, pourvues de meubles nécessaires, même de pendules, de livres et de gravures. Les lieux choisis pour les villages souterrains sont presque partout des falaises de tuf peu élevées longeant les ruisseaux et regardant vers le soleil du midi. Certaines communes, notamment le long du Loir, ont encore plus d’habitants des caves que de gens vivant en des maisons de plein air, et leurs demeures l’emportent en confort sur des millions d’édifices construits à la surface du sol [128].

Tel est le village des Roches, près de Montoire, dont les chambres, les caves, les écuries sont mieux entretenues que mainte habitation moderne des alentours : même une église, aujourd’hui délabrée, avait été évidée dans le roc. L’ornementation a sa grande part en ces grottes atificielles : des sculptures romanes, gothiques, de la Renaissance racontent aux archéologues l’âge des travaux d’excavation. Le mamelon du Trôo, comme les Roches, a de nombreuses habitations souterraines, mais de plus il constitue un ensemble complet par les galeries qui relient les étages des maisons les uns aux autres et les font communiquer, en bas, avec les fontaines, en haut, avec la citadelle. Des figuiers, des amandiers glissent leurs racines dans les fissures de la roche, et la falaise est bordée de jardinets en terrasses où croissent les plantes à parfum, le thym, le romarin, la sauge [129]. C’est le Trôo que l’on doit citer comme le lieu où la survivance de la vie des cavernes s’est plus longtemps maintenue en progressant de manière à s’adapter aux usages modernes.

D’étranges accommodements se font en ces pays de troglodytes. Ainsi, près de Saumur, l’allée couverte de Pont Touchard est devenue un cabaret : les buveurs sablent le vin mousseux sous les énormes dalles du dolmen. N’existe-t-il pas aussi dans les Indes des temples somptueux creusés dans le roc ? L’antique cité des morts divinisés se maintient à côté de la cité des vivants. Petra, la « Ville de la Pierre » aux merveilleux labyrinthes décorés de statues et d’inscriptions, n’est autre chose qu’un sépulcre immense, après avoir été une capitale de luxe et de faste royal, il y a dix-huit cents ans, sous des maîtres qui voulaient imiter Rome ; mais ils n’avaient pas à transporter la pierre : il leur suffisait d’évider peu à peu le rocher en descendant d’étage en étage. En Europe, certaines cryptes de palais et de cathédrales rivalisaient en beauté architecturale avec les édifices construits immédiatement au dessus. Les siècles sont superposés comme les assises : cachés autrefois dans la terre, les édifices se sont épanouis au soleil.

Mais si la roche dure de certaines grottes a pu se prêter aux travaux d’embellissement qui ont permis d’en faire des temples et des palais, les excavations creusées dans la terre friable sont restées les humbles demeures des sauvages ou des pionniers encore dépourvus de tout confort. Ainsi les Algonquins et les Hurons de l’Amérique septentrionale, qui vivaient en dehors de la forêt et ne pouvaient construire de cabanes, se creusaient des trous dans la plaine rase, puis les recouvraient à demi d’un toit de gazon ; remplaçant les Peaux-Rouges, les pionniers européens de toute race qui ont conquis le pays sur les indigènes ont recours au même procédé pour se faire une demeure au moins provisoire : c’est le dug out, le simple « déblai », analogue aux weems des Hébrides et de l’Écosse [130], ou bien à ces trous que creusent les mineurs des hauts plateaux tibétains pour se mettre à l’abri des âpres vents du nord qui rasent furieusement le sol, chassant les pierrailles devant eux. Récemment, les deux armées russe et japonaise ont reproduit ce travail en des proportions gigantesques par le creusement de leurs galeries casematées dans la terre dure des plaines du Hun ho. C’est au même ordre de travail qu’appartiennent les huttes de neige savamment construites dans lesquelles se cachent les Esquimaux pendant les longs mois d’hiver.


Après les premiers âges de l’enfance humaine, nos ancêtres apprirent par l’expérience, par des préoccupations d’art et sous l’impulsion de la nécessité, à modifier la forme des demeures primitives, sur les arbres ou dans les fourrés, dans la roche, la terre ou la neige. Bien avant les temps racontés par l’histoire, l’homme savait élever des constructions sur le sol, mais toutes différentes les unes des autres, suivant les matériaux que lui offrait la nature environnante. Dès qu’il eut découvert des moyens de se tailler des instruments en pierre et de se tresser de puissants cordages, il pouvait à son gré scier les branches des arbres, déraciner les troncs ou même les trancher à la base, placer les fûts les uns sur les autres, les surmonter de toitures, les pourvoir de portes, de fenêtres, de partitions intérieures. Ainsi s’élevèrent des izbas sarmates, en tout semblables à celles que de nos jours habite comme héritier le moujik de la Russie.

Ailleurs, dans les montagnes du Kachmir, du Népal, du Sikkim, du Tirol, de la Suisse, où se rencontrent des conditions analogues et où les pasteurs ont également à leur disposition des pierres de toutes formes pour les fondations et les assises, des arbres pour la charpente et l’ameublement, se sont élevés des chalets de semblable architecture, dont les matériaux divers se marient pittoresquement. Lorsque des peuplades eurent appris à vivre de la chair des animaux domestiques, elles eurent aussi à leur disposition les peaux des bêtes sacrifiées et s’en servirent pour tendre des abris au dessus de leurs têtes dans les plaines rases. Puis les tribus, ayant découvert l’art de tisser les étoffes, trouvèrent par cela même le moyen de dresser des tentes. Ailleurs les hommes, devenus habiles dans la science de durcir la terre par le soleil ou par le feu, connaissaient le moyen de préparer des briques et de les ériger en murailles, de les établir en assises, de les dresser on pyramides. Enfin, de ces diverses formes d’habitation, primitives ou secondaires, naquirent des modes intermédiaires de construction ayant tous quelque trait distinctif suivant le milieu local et le milieu d’origine, car, en changeant de pays, les constructeurs se rappellent toujours l’aspect des demeures qu’ils habitaient dans leur première patrie [131]. C’est ainsi que dans la Guyane anglaise, des tribus de l’intérieur, Arecuna, Macusi et autres Caraïbes se construisirent des cabanes exactement pareilles à celles de leurs frères ou initiateurs les Uaraun ou Guaraunos du littoral vaseux. Bien que leur pays de savanes à sol parfaitement sec se trouve en d’autres conditions que celui du delta de l’Orénoque, ils bâtissent aussi des cabanes sur pilotis et les pieux qu’ils emploient appartiennent à la même espèce de palmier euterpe oleracea, plante très avide d’humidité et relativement rare dans leurs plaines ; ils ne la rencontrent qu’en bouquets épais, mais le sentiment de conservation les porte à imiter leurs aïeux qui vivaient sur les côtes à demi-noyées [132]. De même en Papuasie, le style d’architecture des maisons élevées sur les terres humides de la côte s’est maintenu pour l’intérieur, et peut-être est-ce de cette manière que l’on doit expliquer l’érection de demeures à deux étages, le rez-de-chaussée ménagé entre les pilotis du sol ayant été garni de feuilles ou de nattes pour servir d’étable ou de salle à provisions [133]. Ou explique l’origine du chalet suisse par un phénomène analogue de survivance des formes et d’accommodation au milieu.


Les besoins de la défense ont été au nombre des causes majeures dans la façon de construire les habitations humaines. La recherche de la sécurité fit choisir surtout les quartiers de roche comme élément des remparts protecteurs : on voulut imiter les abris naturels fournis par les défilés et les cavernes. En de nombreux pays du monde, aussi bien en Asie et en Europe qu’en Amérique, et même en certaines îles de l’Océanie, on a retrouvé de ces murs dits « cyclopéens », parce qu’on les attribue instinctivement à des cyclopes, à des géants qui précédèrent notre faible humanité. Ces fragments de rochers furent d’abord employés tels que les fournissait la nature, et le constructeur se bornait à les rejointoyer avec art : l’habitude d’en agir ainsi prit même, comme toute pratique ancienne, un caractère religieux ; chez l’homme primitif, il eût été considéré comme impie de souiller la sainteté de la pierre en abattant les saillies des blocs et et égalisant les surfaces [134].

En toute contrée, la force de la défense était accrue par la position que l’on choisissait pour les lieux sacrés où la tribu avait recueilli ses trésors, où elle avait mis son « âme ». Dans les pays très accidentés, couverts de rochers, parsemés de marais, ruisselants d’eaux, rendus mystérieux par les forêts ou les brousses, les indigènes cherchaient à cacher le réduit central, à le placer loin des sentiers, en sorte que l’ennemi passait à distance, sans le voir, mais guetté lui-même, entraîné sur de fausses pistes. Là où il était impossible de se cacher, du moins pouvait-on rendre très difficile l’accès du lieu défendu. Des palissades, de fausses portes, des trous et des pièges, des chemins perfides retardent les assauts ou même les empêchent complètement. L’intérieur de l’Afrique est très riche en labyrinthes de cette nature [135], et l’art moderne les imite encore dans les jardins.

Dans les contrées découvertes on perchait d’ordinaire les forts sur des rocs de difficile escalade : quoique nous vivions encore à une époque de combats et d’assauts, et que, dans chaque pays, des milliers et des milliers d’hommes s’enferment en des citadelles, sur des rochers abrupts, l’étonnement n’en fut pas moins général lorsque des voyageurs archéologues découvrirent en Amérique des tribus vivant absolument isolées sur d’énormes blocs de pierre, que limitent des falaises verticales, et qui communiquent avec la plaine seulement par des entailles pratiquées dans la roche. Et pourtant, quelle différence y a-t-il au fond entre ces « rupestres » qui montent à l’escalade de leurs rocs et en descendent avec l’adresse de véritables singes, entre les Zuñi et les Moqui de l’Arizona, les Tunebos de la Colombie et les ingénieurs qui construisent des places de guerre ? À cet égard, le présent se rattache étroitement au passé.


Il en est de même pour les cités lacustres, « palafittes » ou « terramare », que l’on a découvertes en tant de contrées du monde et, notamment, dans notre Europe occidentale. C’est pendant, l’hiver de 1853 à 1854, lors d’une baisse extraordinaire des eaux du lac de Zurich, que l’on retrouva près d’Obermeilen les débris d’un ancien village construit sur pilotis, à une certaine distance de la rive. Depuis cette date, les chercheurs ont constaté en des centaines d’endroits les vestiges d’autres villages lacustres, renfermant par milliers et centaines de milliers des objets travaillés par nos ancêtres pendant les siècles de la préhistoire. Une seule bourgade aquatique, celle de Concise, sur les bords du lac de Neuchâtel, livra aux collections de la Suisse, dès la première année, plus de vingt-cinq mille échantillons de l’industrie passée, et cependant il restait encore à fouiller, au fond du lac, une couche vaseuse de plus d’un mètre d’épaisseur.

Si nombreuses ont été les trouvailles qu’il est facile de reconstruire par la pensée les groupes de ces cabanes lacustres avec leurs bateaux amarrés, leurs échelles pendant au-dessus de l’eau, les ameublements très simples de l’intérieur, les armes, les outils, les amulettes et les bijoux, les paniers et corbeilles, les grains et les fruits qui servaient à la nourriture, les animaux qui vivaient avec l’homme et ceux dont les lacustres mangeaient la chair. D’ailleurs, pour refaire ces cabanes, il suffit d’imiter celles qui existent encore en maints endroits, sur les rivages de la mer, à Billiton, à Bornéo, dans la Papuasie, et sur le littoral sud américain, non loin de Maracaïbo. Et combien de villes qui naquirent, simples palafittes ou villages lacustres, et se développèrent peu à peu, sans que le noyau primitif soit difficile à retrouver : telles Nidau, sur les bords du lac de Bienne, Zurich, à l’extrémité de la belle nappe lacustre qui porte son nom. D’autres palafittes, graduellement consolidées et devenues terre ferme, ont reçu des forteresses, des maisons de plaisance, comme Isoletta dans le lac de Varese, ou Roseninsel, dans celui de Starnberg. Les villes de Bumberg, Würzburg commencèrent aussi par être des cités fluviales [136].

La plupart des groupes de pilotis ont dû se rattacher à la côte, les alluvions, les tourbes et les débris mêmes des anciens villages ayant comblé les détroits, d’ordinaire peu profonds, qui séparaient l’îlot du littoral. Les palafittes du lac Paladru portaient encore leurs cabanes à l’époque carolingienne [137]. Pareils phénomènes se sont également accomplis au bord de la mer, et pour des raisons analogues ; l’antique cité de Tyr, le Pharos d’Alexandrie, la Djezireh d’Alger, Venise et Chioggia en sont les exemples les plus connus. L’étude des palafittes et de leur flore nous montre combien la mainmise de l’homme sur la nature a été puissante depuis cette époque : les plantes que l’homme cultivait alors ont été améliorées ou remplacées par d’autres variétés plus productives, tandis que les espèces sauvages, les « mauvaises herbes » sont encore identiques à celles qui pullulaient il y a des milliers d’années [138].


En étudiant chaque contrée par le détail, on pourrait constater que la plupart des types d’anciennes demeures y sont encore représentées, mais, à cet égard, il est des régions tout particulièrement intéressantes. On voit toutes les formes d’abris dans la région de la Mauritanie qui embrasse l’île de Djerba, le désert voisin et les monts du littoral en Tunisie et en Tripolitaine. Restes de constructions maritimes sur pilotis, ksour berbères, forts et maisons modernes, tentes du nomade, grottes creusées en longues galeries dans le rocher et révélées seulement au dehors par des trous circulaires semblables à des entonnoirs, tranchées qui mènent à des cours intérieures semblables à des puits et se ramifiant en cavernes régulièrement taillées ; enfin, pyramides de forts et de bastions où les assiégés peuvent fuir de réduit en réduit, telles sont les variétés de demeures que présente cette étroite contrée, riveraine des Syrtes [139]. À Matmata, le bureau de poste, lieu respecté par excellence, s’est installé dans une grotte.


Les sites des demeures humaines qui se groupent en hameaux, en villages, en villes, s’accommodent naturellement à leur milieu pour en utiliser les avantages : qualités du sol, cercle protecteur de collines ou de montagnes, voisinage de la fontaine qui donne l’eau pure, de la forêt et de la carrière qui fournissent le bois et la pierre, proximité de la crique bien abritée où flottent les esquifs. Mais aux conditions favorables du milieu rapproché s’ajoutent celles du milieu lointain : les tribus, les peuplades, les nations se groupent diversement sur la terre en vertu de leurs attractions réciproques : elles sont guidées instinctivement par les rapports mutuels d’échanges que nécessitera leur existence, dès qu’elles auront échappé à la sauvagerie primitive, dans laquelle la horde ne vit encore que pour elle même, à la fois peureuse et féroce comme une bande de loups.

Dès que se manifestent les sentiments de curiosité, les appels de sympathie, les besoins de secours et d’entraide, les groupes humains tendent à se voir, à mesurer les intervalles qui les séparent du voisin, à frayer un sentier dans la direction de sa cabane. À part les Seris et diverses peuplades de la grande selve amazonienne, que les conditions du milieu, en les privant de tout contact avec des voisins, ont par cela même rendus hostiles à tout rapprochement, les groupes ethniques dont la Terre est peuplée aiment à se voir, à se rencontrer à des intervalles plus ou moins rapprochés.

La plupart des tribus limitrophes ont des lieux de rencontre, choisis d’ordinaire en des sites facilement accessibles par des chemins naturels, rivières, défilés ou cols de montagnes : là se célèbrent les fêtes, se tiennent les palabres, s’échangent les objets qui manquent aux uns, et que les autres ont en surabondance. Les Peaux-Rouges qui, au siècle dernier, parcouraient encore librement les étendues forestières et les prairies du versant mississippien, aimaient à prendre pour lieu de réunion des péninsules dominant le confluent des rivières — telle la pointe triangulaire qui sépare le Monongahela et l’Allegheny — ou des collines bien découvertes, à vue ample et libre, d’où l’on apercevait de loin les compagnons cheminant dans les prairies ou ramant sur les rivières ou les lacs — tels deux îlots de Manitou, entre les lacs Michigan et Huron.

Encore au milieu du dix-neuvième siècle, chaque saison de printemps voyait accourir de toutes parts des foules de Peaux-Rouges sur le « Grand Encampement », vastes plaines herbeuses que dominent à l’ouest les montagnes du Wyoming méridional, près du faîte de partage entre les Océans. Ce fut le Nijni-Novgorod de l’Amérique. La trêve avait été conclue entre les guerriers ; tous échangeaient leurs denrées, luttaient aux combats de force et d’adresse, risquaient leur avoir au jeu, et se servaient admirablement du langage des signes comme d’idiome universel. Les froids de l’hiver empêchaient la naissance d’une ville en cet endroit ; si les conditions du climat eussent été favorables, une cité moderne serait déjà née en ce lieu favorisé.

Dans les contrées riches en gibier, en poissons, en bétail ou en culture, le groupement devient d’autant plus considérable, toutes choses égales d’ailleurs, que l’abondance des vivres est plus grande. L’emplacement futur des villes s’indique au lieu de rencontre naturel entre les divers centres de production : les distances se mesurent en proportion de la force d’appel et le mouvement suivra la ligne de moindre effort pour la somme d’échanges la plus grande possible [140]. Mais il arrive aussi que les lieux choisis pour les échanges de denrées et les rencontres pacifiques soient précisément ceux que l’on sait devoir rester inhabités, sans maîtres, des landes rases, des lisières de forêts, des crêtes de monts stériles. Ainsi la fameuse foire de la Latière, entre Saintonge, Périgord, Angoumois, se tient au milieu des bruyères et des jeunes pins de collines désertes : la solitude se peuple soudain, puis est rendue au gibier sauvage. Bien mieux, les montagnards, censés ennemis héréditaires, mais bons amis au fond, les Basques espagnols de Roncal et les Basques français de Barétous se rencontrent en marché solennel sur le faîte des Pyrénées, à la Pierre Saint-Martin, le domaine des neiges et de la pluie [141].

Une industrie commençante accompagne d’ordinaire ces premiers échanges. Des bancs de silex pour la taille des armes et des instruments de travail, des couches d’argile pour la fabrication des poteries, des terres de pipe pour la façon des calumets, des veines de métal pour le martelage et la fonte des bijoux, des coquilles élégantes qui serviront d’ornements et de monnaies, autant de causes pour que l’on vienne se réunir en ces lieux. S’ils occupent une situation favorable comme centre d’alimentation, tous les éléments pour la formation d’un groupe permanent s’y trouvent assemblés.

Mais l’homme n’est pas seulement guidé par ses intérêts immédiats dans la conduite de la vie. La peur de l’inconnu, l’effroi du mystère fixent aussi les populations dans le voisinage des lieux redoutés : on se sent attiré par l’objet même de sa crainte. Que des vapeurs s’élèvent des fissures du sol comme d’une forge où les dieux martèlent les carreaux de la foudre : que l’on entende d’étranges échos se répercuter sur les rochers comme des voix de génies railleurs, qu’un phénomène inexpliqué illustre quelque coin de la terre, soit un bloc de fer tombant du ciel, soit une flamme ou une source vive jaillissant du rocher, soit une nuée mystérieuse prenant forme humaine et s’envolant dans les airs, la religion consacre le lieu, des sanctuaires s’élèvent, les fidèles accourent, et si l’emplacement sacré se trouve bien situé à d’autres égards, une la Mecque peut y surgir ou une Jérusalem.

Enfin la haine entre hommes, la peur du sac, du pillage firent aussi naître des groupes d’habitations, et de nos jours encore la construction de cités puissantes est due aux mêmes causes. Une des préoccupations constantes de nos aïeux était de se garer des incursions ennemies : en mainte contrée on ne pouvait concevoir l’existence d’un village qui ne fût entouré d’une palissade et d’abattis : on utilisait tous les avantages du terrain pour établir un lieu de séjour qui fût en même temps un refuge. C’est ainsi qu’un îlot séparé de la terre ferme par un détroit profond offrait un admirable emplacement pour la construction d’une cité maritime ou lacustre, pouvant à la fois guetter l’approche des ennemis et présenter un bon accueil aux amis. Les roches escarpées à parois perpendiculaires, d’où en cas d’attaque on écrasait les assaillants sous des pluies de pierres, constituaient aussi des forteresses naturelles très appréciées d’où l’on surveillait et dominait l’espace à la façon des aigles.

Dans les pays accidentés où des traits brusques, parois de montagnes, ravins profonds, larges fleuves, rivages de la mer, limitent les petites sociétés primitives, les distances qui séparent les divers loyers d’activité humaine sont très inégales. Il en est autrement dans les contrées qui présentent un caractère uniforme sur de vastes étendues, par le sol, le relief et le climat : là les villages ou campements des tribus parsèment l’espace à intervalles réguliers, à une journée de marche dans les pays à population rare, à une demi-journée ou par moindres fractions en des régions plus populeuses : un véritable rythme réglé par le pas de l’homme préside à la distribution des groupes humains.

À l’examen des cartes détaillées, on remarque facilement le contraste que présentent les lieux d’habitation à espace normal et ceux auxquels les modifications du milieu ont imposé un désordre apparent. Longtemps le parcours habituel d’un marcheur, avec ses repos nécessaires pour la nourriture et le sommeil, fut la seule mesure de distance qui marquât sur le sol les lieux d’étapes et de croisement : mais la domestication des animaux de course permit à l’homme d’allonger son parcours en une journée de voyage, et par suite les lieux de séjour qui se succèdent sur les voies historiques alternèrent par ordre d’importance, suivant les voyageurs qui s’y arrêtent, simples piétons ou bien piétons et cavaliers.

Évidemment d’autres montures de course que le cheval : ainsi le chameau dans l’Asie centrale et les régions méditerranéennes, l’éléphant dans les Indes orientales, le bœuf dans l’Afrique du Sud, durent légèrement modifier, suivant la vitesse de leur marche, les distances normales entre les points d’arrêt et par suite entre les groupes de demeures humaines. Les étapes sont relativement courtes dans les pays où les animaux servent surtout au transport des marchandises, leur pas étant alors beaucoup plus lent que sous le poids de l’homme impatient, éperonné.

D’autres distances entre les groupes d’habitations, hameaux, villages ou cités, sont déterminées d’avance par les conditions du relief, du littoral, du climat, des flores, de la faune ou autres conditions du milieu, le long des chemins naturels ou graduellement tracés par les pas de l’homme. Ainsi, pour les peuples bergers, le va et vient de transhumance, entre les pâturages ras de la montagne et les prairies abondantes de la plaine, fixe les lieux de séjour temporaires ou permanents pour une partie de la population locale. Celui qui sait lire a sous les yeux tout un cours d’histoire générale, en même temps que mille histoires locales et particulières, en voyant une carte bien faite qui lui indique les positions respectives de chaque centre d’activité humaine : il saisit les rapports qui s’établissent de cause à effet et d’effet à cause entre les lieux de la montagne et ceux de la plaine, entre rive et île, estuaire et promontoire, oasis et vallée fluviale. Nulle étude n’est plus instructive que celle des points dont l’homme a tacheté la surface de la terre habitable ; mais encore faut-il que la figuration de la surface planétaire soit parfaitement ressemblante : sinon, elle conduit à des explications fantaisistes que dément la réalité.


Dès que deux ou plusieurs groupes d’individus furent en relations mutuelles, le réseau des voies de communication commença, très fruste sans doute, très modeste à son origine, mais suffisant pour modifier quelque peu l’aspect de la nature, et surtout pour lui donner son charme tout particulier, une intimité très douce aux yeux de celui qui vit en elle, en connaît tous les mystères. Le sentier nécessairement sinueux, à cause de l’inégalité des pentes, des obstacles, petits ou grands, parsemés dans l’espace à parcourir, serpente par courbes inégales, très allongées dans la plaine, courtes et brusques sur les déclivités, et le marcheur se plaît à le suivre, jouissant inconsciemment du rythme parfait des méandres qui se succèdent, s’harmonisant, par une géométrie naturelle, avec toutes les ondulations du sol. Par un accord tacite, s’accommodant à la loi du moindre effort, les pieds de chacun des passants contribuent à frayer la même voie ; quand les conditions se maintiennent sans grand changement, le chemin garde immuablement son tracé de siècle en siècle, tandis que se succèdent les générations des peuples, conquérants et conquis. En certains endroits, les pluies, formant des mares temporaires, obligent le passant à tracer des sentes latérales qui se ramifient à l’infini en courbes élégantes. Ailleurs, sur des collines ferreuses ou composées de roches friables, le chemin se creuse profondément comme un ravin entre des talus herbeux, au-dessus desquels les arbres entremêlent leurs branches. En bas, à travers le ruisseau, des pierres, jetées de distance en distance, permettent au voyageur de passer à pied sec. Tous ces accidents divers, où l’homme retrouve son action sur la nature, ajoutent infiniment à la poésie de l’existence.


Les hommes n’avaient eu, en maints endroits, qu’à suivre les traces ou les indications des animaux, pour établir le réseau des chemins. Dans les forêts tropicales, l’indigène utilisait simplement les trouées faites par l’éléphant, le tapir ou quelque grand fauve : dans l’île de Java, le volcan de Gédé, au-dessus de Buitenzorg, eût été inabordable si les rhinocéros n’avaient frayé de larges sentiers jusqu’au bord du cratère. Dans le désert, n’est-ce pas aussi en observant les pas des animaux qu’on trouve la direction des fontaines et celle des gués fluviaux ?

En mer, les insulaires eurent d’abord à guider leurs barques sur le vol des oiseaux pour atteindre d’autres terres, et telle arête de montagne fût restée infranchissable si la ligne constamment suivie par les volatiles migrateurs n’avait indiqué nettement la position du col. Pour les chemins de la mer, les matelots se réglaient aussi par le vol des oiseaux, de même que par les vents réguliers dans les parages d’alizés, de moussons et de brises alternantes. La mer, avant la période de la vapeur qui rendit le navire indépendant, eut, comme la terre, ses voies historiques tracées sur le flot mouvant [142].

Les monuments les plus anciens du travail de l’homme sont les sentiers ; en comparaison, les plus vénérables amoncellements de briques retrouvés dans la Chaldée ou sur les bords du Nil ne sont que des œuvres d’hier. Frayées par les pas de tous, et composées en réalité de mille variantes légèrement distinctes, qui ont fini par se fondre, ces pistes doivent emprunter tel défilé, telle courbe de la vallée, tel épaulement de la colline et se développent entre ces points fixes indiqués par le relief du sol. L’ingénieur le plus savant ne pourrait mieux faire, et le sentier tracé par lui n’aurait certainement pas l’art de s’accommoder pittoresquement à la nature en contournant ou en surmontant les obstacles par de gracieuses sinuosités.

Toutefois l’assèchement du sol des vallées a fait, en d’innombrables endroits, déplacer nombre de ces pistes : pour éviter les marais, les boues, les fourrés de végétation touffue, les embuscades, les voyageurs aimaient jadis à suivre les arêtes de collines, de manière à commander la vue des deux versants. Le Rennsteig de la Thuringe est le type le plus remarquable de ces chemins historiques, délaissés depuis que les routes ont pu s’établir dans toutes les vallées que l’homme a graduellement aménagées : on cherche maintenant, par une sorte de piété historique, à reconnaître tous les vestiges de l’antique tracé, mais le mode nouveau introduit par la civilisation moderne ne ne comporte plus guère l’existence de ces routes des crêtes.


Mainte peuplade, dite sauvage, a su donner des preuves de science et d’audace architecturales par la construction de ponts et de glissières au dessus de torrents, de précipices et même de vallées entières.

En nombre de contrées, notamment dans le Tibet oriental et en Amérique, dans le pays des Inca, les oroyas, tarabitas et divers types de « funiculaires » employés pour la traversée des gorges profondes, d’une falaise à l’autre, doivent être considérés, sans doute, comme des constructions héritées de peuples ayant joui autrefois d’une culture supérieure à celle des habitants actuels de la contrée. Quelques tribus américaines devenues sauvages — entr’autres les Aruascos de la Sierra Nevada de Santa Maria — ont conservé des formes de constructions certainement primitives, tels les ponts composés d’arbres vivants qui se penchent l’un vers l’autre et dont on entrelace les branches maîtresses en ajoutant des réseaux de lianes au plancher rudimentaire.

L’homme civilisé, ayant actuellement de très grandes exigences pour ses voies de communication, routes, canaux et voies ferrés, est trop porté à croire que ses ancêtres, les primitifs, se trouvaient presque entièrement dépourvus des moyens de parcourir le monde. C’est une erreur. Ne possédant pas de véhicules, nos aïeux les chasseurs ou les bergers nomades se servaient d’autant mieux de leurs membres, et les exploits pédestres qui sont considérés maintenant comme exceptionnels étaient alors des faits de commune occurrence, comme on le voit dans le nord du Mexique, chez les Seri, les Yaqui, les Tarahumara.

Des tribus entières se déplaçaient, suivies de leurs malades, de leurs blessés, et rattrapées en route par les accouchées qui avaient dû s’arrêter quelques jours dans un abri. Que de fois des voyageurs, chevauchant dans un sentier bien frayé, ont été surpris de voir pendant toute une journée des Indiens les accompagner dans l’épaisseur du fourré, bondissant par dessus les obstacles et se glissant comme des serpents entre les lianes. Grâce à cette facilité de déplacement, d’autant plus grande que moins de fortune acquise attachait les peuplades à leur résidence première, les indigènes émigraient fréquemment en masse à des centaines, à des milliers de kilomètres même, en des pays différents par les productions et le climat. Les recherches des ethnologistes américains ont abouti à ce résultat étonnant, de montrer des tribus de même origine et de même langue dispersés sur tout l’immense territoire qui s’étend de l’île Vancouver à la Floride et de la Méditerranée canadienne à la Sierra Madre. On eût dit que le hasard avait présidé à l’éparpillement des groupes ethniques, tant les migrateurs avaient su triompher de l’espace dans leurs voyages de conquête, de fuite ou de simple caprice. Toute la moitié occidentale de l’Ancien Monde fut le théâtre d’un mouvement analogue lors de la rupture de l’équilibre romain. Ne vit-on pas alors, dans les Gaules, dans la péninsule d’Ibérie, aux limites mêmes du désert africain, des peuples venus du Caucase et du Tian-Chan ?

Ainsi le réseau des routes — ici sentes d’escalade dans les montages, ailleurs simples pistes sur la roche dure, ornières approfondies des chemins creux, rubans entremêlés dans l’herbe des steppes, chemins liquides de la mer effacés par le vent — enserrait le monde entier, et nos aïeux, ces rudes marcheurs, sans connaître exactement la position respective des lieux, n’en savaient pas moins la direction à suivre pour atteindre les pays merveilleux dont ils avaient entendu la légende [143].

D’ailleurs, les peuplades primitives de contrées nombreuses avaient dû certainement s’élever à des notions géographiques suffisamment précises. Les voyageurs modernes ont souvent rencontré des sauvages qui, pour leur expliquer la route à suivre, ont su parfaitement tracer sur le sable ou sur le papier des cartes, d’aspect très artistique parfois, avec direction des routes et distances approximatives. Les meilleures cartes des pays encore peu connus, celles qui renferment le plus de renseignements, sont dues à des indigènes, géographes sans le savoir. Les Aruacos, déjà mentionnés, se disent « fiers d’être des cartographes », nous dit de Brettes : les prêtres enseignent aux enfants la religion, la généalogie des familles et la géographie [144]. Un demi-siècle avant nous, presque toute la cartographie du Sahara, entre le Niger et les monts de l’Atlas, avait été faite par des nègres, des Arabes et des Touareg dessinant sur la pierre ou sur le sable [145]. Naguère, et peut-être encore de nos jours, les pilotes des Carolines et des îles Marshall possédaient des medos, véritables cartes composées de coquillages ou de cailloux représentant les îles et de baguettes placées en divers sens pour indiquer l’équateur, le méridien, les journées de navigation, les courants et l’itinéraire à suivre [146]. Le détroit de Torres, parsemé d’écueils, est encore fort dangereux à parcourir, et le seul document que l’on possède pour se guider, notamment dans le détroit périlleux ouvert entre les îles de Mabuiag et de Buron, est dû à un navigateur indigène [147].


Le trafic entretenait constamment les rapports, même entre tribus très sédentaires. Les échanges de denrées, de marchandises, de mythes et d’idées se sont toujours faits de peuplade à peuplade, non seulement par les prisonniers de guerre, dont la plupart finissaient par être plus ou moins des membres adoptifs de la tribu victorieuse, mais aussi par des tribus spéciales que leur travail utile protégeait efficacement dans tous leurs voyages. Même pendant les guerres d’extermination, ces francs voyageurs, hommes et femmes, avaient un caractère sacré, car toute coutume se transforme graduellement en rites religieux. De tout temps on connut ce que les ouvriers appellent maintenant le « grand trimard [148] », et grâce à ces nomades se fit, plus qu’on ne le croit, l’éducation du monde : de proche en proche, tout se transmettait, choses et pensées, d’un bout de la terre à l’autre [149].

De nos jours, on ne peut que difficilement se rendre compte de la part que prirent les tribus marchandes dans l’histoire de l’humanité, car les colporteurs et industriels errants ont singulièrement décru en importance comme porteurs de nouvelles depuis que les courriers, les estafettes, la poste, les télégraphes et les téléphones les ont remplacés ; ils ne représentent plus que la survivance méprisée ou même haïe d’une classe jadis vénérée ; mais autrefois ils eurent dans le développement de l’humanité une influence capitale, car c’est grâce à eux que les hommes apprirent leur parenté commune. Il fut un temps où ces passants, allant de peuple en peuple à travers la terre, représentaient par leurs allées et venues la circulation sanguine et nerveuse dans l’immense corps social. Ainsi que le fait très justement remarquer un missionnaire, parlant des mœurs si hospitalières des Mongols, comment n’accueillerait-on pas avec joie l’étranger qui est à la fois un journal pour les nouvelles du dehors et un messager pour les salutations à transmettre et les commissions à faire ? L’accomplissement de ces petits services peut tarder des mois et des années, mais il finit par avoir lieu [150]. De même, au Mexique, avant que le pays fût couvert d’un réseau de voies ferrées, les Indiens n’hésitaient pas à entreprendre un voyage pédestre qui devait durer des mois, des bords du golfe de Californie à l’isthme de Tehuantepec, pour faire une simple commission, satisfaire une lubie ; le temps ne leur coûtait rien.

L’exemple des Romanichels ou Bohémiens, connus dans toute l’Europe sous des noms différents, nous montre l’évolution extraordinaire qui s’est accomplie dans la destinée des tribus de voyageurs depuis que les peuples n’ont plus besoin de ces intermédiaires de trafic et de science, car c’étaient ces nomades qui savaient soigner le bétail et même les hommes : nous avons mentionné les Apolobamba de la Bolivie, qui parcourent toute la partie méridionale du continent américain et que l’on accueille partout. Les routes sont la mort de ces hommes errants qu’on attendait naguère avec impatience aux temps accoutumés. Sans avoir à discuter ici l’époque à laquelle les Tziganes pénétrèrent en Europe, on peut étudier indirectement les mœurs de ces groupes de familles voyageuses chez leurs congénères de l’Inde, tels que les Bandjari et les Povindah. Les services éminents qu’ils rendaient naguère à la société résidente en faisaient des amis de tous : on accourait au devant d’eux, on les interrogeait après avoir échangé avec eux des bénédictions et des saluts, puis, tandis que les parents traitaient avec leurs visiteurs les affaires de commerce, les enfants s’amusaient des verroteries qu’on leur avait distribuées et les jeunes filles, tendant la main aux femmes, leur demandaient la bonne aventure. Dans les pays civilisés d’Europe, au contraire, les Bohémiens, que leur genre de vie nomade a complètement différenciés des nations sédentaires dont ils parcourent le territoire, ont fini par être considérés comme n’appartenant plus à l’humanité : ainsi que des pestiférés, on les parque en dehors des villages ; on invente pour eux des règlements de police soupçonneux et brutaux ; en leur interdisant le commerce légitime, on les pousse presque forcément au vol et à la maraude, et même, en certains endroits, afin d’en débarrasser la terre, on les déporte en masse. C’est, à la honte de notre société moderne impuissante à faire le bien, la mesure que l’on a prise, vers le milieu du siècle, dans le pays Basque et le Béarn.

Encore de nos jours, les chemins suivis autrefois par les francs voyageurs sont indiqués, non seulement par le relief du sol auquel on devait se conformer, mais aussi par des objets de commerce découverts aux anciennes étapes et aux lieux de marché. De même que, dans l’Amérique du Nord, les « chasseurs de fourrures » et autres voyageurs pratiquent, en maints endroits, des « caches » renfermant des armes et des approvisionnements, de même les caravaniers préhistoriques d’Europe et d’Asie laissaient, de distance en distance, le long des routes, des amas souterrains que l’on retrouve maintenant. Grâce à ces découvertes, on peut dresser une carte sommaire de l’Europe indiquant les voies que les peuples antérieurs à l’histoire avaient déjà frayées d’une extrémité du continent à l’autre ; tels le chemin du Caucase à la mer Baltique, celui des Palus Méotides à la vallée du Danube, la route de l’Adriatique au pays de l’ambre par la trouée entre Alpes et Carpates, la traversée des Gaules par les deux vallées de la Saône et de la Seine, l’entrée de la péninsule Ibérique par les défilés qui longent la concavité de la mer des Basques. D’ailleurs, les mêmes avantages qui assuraient la prééminence à certaines voies pour le lent mouvement des échanges pendant les âges préhistoriques devaient leur donner aussi le premier rang au temps de l’histoire écrite, et c’est le long de leur parcours que se sont fondées les grandes cités ou que se sont déroulés les événements considérables dans la vie des nations.

De même qu’il y eut des francs voyageurs, libres de trafiquer entre les peuples en lutte, de même il devait y avoir des lieux francs aux abords desquels toutes hostilités restaient interdites par commun accord. La raison intime de ce choix n’était autre que la nécessité, car il fallait à tout prix se rencontrer pacifiquement sur un marché pour obtenir les objets indispensables à l’existence, mais les circonstances spéciales qui valaient cette faveur à tel ou tel point géographique différaient suivant les contrées et les temps. Tel endroit favorablement situé avait été choisi en vertu d’une convention formelle, mais presque toujours le fait dut se produire spontanément, au lieu que la nature indiquait le mieux : le consentement tacite répond au caractère réservé, justement soupçonneux des peuples primitifs, décidés à rompre lors de la première alerte. En tous pays, à toutes les époques, sont nés de ces lieux francs pour les échanges, les rencontres, la joie de se voir, même entre ennemis. Dans le Sous marocain la règle admise défend toute vengeance un jour de marché (Brides).

Les demeures de l’homme, les sentiers qu’il trace, les lieux de campement et de marché parlent surtout de paix, mais la guerre sévissait aussi entre les groupes sollicités par des intérêts divers et l’industrie naissante avait à pourvoir à la fois aux progrès et aux passions de tous, à rendre les peuples plus forts pour l’entraide ou pour la lutte. Ces témoignages des conquêtes graduelles de l’humanité ont pu se conserver principalement dans les grottes, sous la protection des rochers et des concrétions calcaires déposées depuis le séjour des troglodytes. Signalons surtout les cavernes du midi de la France, de la Vézère et de la Dordogue à la Cère et à l’Ardèche.


Aussi longtemps que les hommes, comme leurs cousins les singes, n’eurent à leur disposition que les armes naturelles, les muscles, les griffes et les dents, auxquelles ils ajoutaient à l’occasion la branche arrachée d’un arbre voisin ou les pierres détachées du roc, ils durent rester principalement arboricoles, ou du moins habitants de la forêt qui leur fournissait abri contre les bêtes sauvages, et leur nourriture dut être surtout celle qu’ils trouvaient aussi dans le monde végétal, feuilles et baies, écorces, racines et tubercules. Mais après la longue série des ans et des siècles, apportant chacun son contingent d’expériences et de progrès, lorsqu’un Archimède primitif eut appris à distinguer l’arme tranchante, le silex aigu de la pierre brute, informe, l’homme devint à son tour l’égal des fauves, et put descendre de son habitation haut perchée pour les combattre sur leur terrain et à parfaite égalité d’armes ; à la griffe, à la gueule, il pouvait opposer la hache. Il n’avait plus besoin de fuir, il pouvait lutter, et ses habitudes, ses mœurs, sa destinée changèrent en conséquence.

Devenu le rival des bêtes féroces, désormais habile à verser le sang, l’homme put apprendre à le boire, comme il le voyait faire au machairodus et à d’autres animaux ; il sut dépecer les chairs pour s’en nourrir, préparer les peaux pour s’en faire des tapis et des vêtements, remplacer les liens d’herbes ou de lianes par ceux, bien plus forts, que lui fournissaient les boyaux et les tendons. Qu’il restât herbivore par goût, par habitude et grâce à l’abondance de la nourriture végétale, ou bien qu’il fût devenu carnivore, du moins omnivore, il put aménager la terre à son profit, devenir un Thésée, un Hercule, un destructeur des monstres dont il avait appris à disputer l’empire : un nouvel âge de l’humanité venait de naître. Quand l’homme eut encore ajouté d’autres armes à la grosse pierre, au caillou tranchant, à la massue et à la hache, quand il les eut façonnées en pointes, lisses et barbelées, et qu’il eut à sa disposition la pierre de fronde, la flèche, le javelot, le dard de sarbacane, il possédait, et d’une façon définitive, la force matérielle ; malgré mammouth et mastodonte, ours et lion des cavernes, crocodiles et ophidiens, il était devenu le maître, sauf pourtant en quelques contrées, où il avait à lutter contre des nuées de moucherons ou d’autres infiniment petits : telles espèces de chauves-souris vampires rendent certains pays complètement inhabitables ; pour échapper à la mort, eux et leurs animaux, des colons de Costa Rica ont dû fuir les côtes occidentales situées au sud du mont Herradura.

La genèse de l’instrument primitif employé par l’homme dès les origines de l’industrie paraît être fort simple. Après avoir appris à se servir d’objets extérieurs comme d’armes ou d’instruments, il dut certainement garder avec soin les bâtons et les cailloux qu’il avait appréciés ; il constata, dans l’emploi des objets fournis par la nature, l’avantage que lui donnait telle ou telle forme pour accroître sa force et son adresse. Il apprenait à comparer les diverses branches ou racines pour la flexibilité ou la force de résistance du bois, pour ses qualités comme dard, comme massue ou comme arme de jet ; il découvrit le boumerang, par exemple, qu’emploient les sauvages de l’Australie, et que les civilisés de nos jours, par suite d’une régression partielle, sont incapables d’utiliser. De même, l’homme primitif voyait la différence des galets dont il armait sa main et qu’il jetait avec plus de précision, un ensemble de mouvements mieux coordonnés que ceux du singe. En nombre de pays, le sauvage se sert encore de la pierre, et la lance de loin avec une sûreté redoutable. C’est le front ouvert par une pierre que, dans la légende judaïque, tomba le géant Goliath et, dans les pays d’Orient, les bergers de la Susiane, qui ne s’aventurent point dans les pâturages sans avoir leur fronde suspendue à l’épaule, s’imaginent tous être autant de David pour le coup d’œil et l’adresse [151].

Quand la pierre, l’arme primitive, se brisait sur la roche voisine, celui qui l’avait lancée observait à son gré le taillant des arêtes et les ramassait pour de nouvelles besognes, le coup, la coupure, le grattage. De très longs siècles, des cycles s’écoulèrent, nous le savons, pendant lesquels les hommes apprirent à se servir des silex, des obsidiennes ou autres pierres à éclats coupants pour en faire leurs instruments usuels, utilisés à l’infini, comme nous employons aujourd’hui les clous, les aiguilles, les épingles, les grattoirs. C’est par milliards et par milliards que le travail incessant de la vie au dehors et du ménage devait extraire du sol environnant de ces pierres tranchantes et perçantes, que l’on rejetait après usage dès que la taille en était émoussée. L’ouvrier intelligent, les retouchant avec adresse par de nouveaux coups donnés sur le saillant ou sur la pointe, parvint plus tard à les utiliser longtemps comme de vieux amis (Rutot).

Tels furent les objets de transition entre le bloc ou le caillou primitifs, lancés par l’homme et l’arme taillée avec art. Les plus beaux instruments polis et, de progrès en progrès, les chefs-d’œuvre de la statuaire, naquirent de l’emploi de la pierre appropriée, elle-même née de la pierre informe [152]. Mais l’usage de cette pierre brute est encore pratiquée et le paysan s’y rattache avec une sorte de piété, notamment pour le bornage du sillon et des chemins. Dans les îles Arran, au milieu de la baie irlandaise de Galway, les pêcheurs se servent encore d’ancres en pierre : même les demeures en fragments de roc, les cloghan, en forme de ruches, y sont toujours communes [153].

Les archéologues ont classé d’après les pierres les différentes périodes de civilisation pendant la préhistoire, âges éolithiques, paléolithiques, néolithiques. L’adresse plus ou moins grande que l’on mit à former les instruments de pierre, d’abord par simples éclats, puis par une taille de plus, en plus savante, enfin par polissage devenu parfait, donne les éléments de la division chronologique primitive, et cela se comprend, car la pierre peut durer de siècle en siècle, et même à travers les périodes géologiques, tandis que les industries parallèles : sculpture sur bois, sur ivoire, sur corne, fabrication des étoffes et des vases, d’autres travaux encore, s’appliquent à des substances qui périssent pendant la durée des âges et ne peuvent indiquer de périodes générales.

En fournissant des cailloux, le sol offrait des armes : de même, on peut dire que le primitif n’eut pas même besoin d’inventer des étoffes, puisque la nature les donne gratuitement, du moins dans les contrées tropicales où l’on présume que les races humaines prirent naissance. Là, certaines espèces de cactus, de bananiers et autres plantes à grasses tiges s’entourent à la base de toiles naturelles à fibres entrecroisées qui sont bien réellement des tissus, modèles de ceux dans lesquels l’homme s’enveloppe aujourd’hui. Ces tissus peuvent être facilement égalisés, consolidés, resserrés par la main de l’homme. Il ne reste ensuite qu’à les rendre durables, soit en les martelant pour les débarrasser de leurs déchets, soit en les trempant dans une eau mordante pour les soustraire à la décomposition. Depuis les temps préhistoriques, de jeunes audacieux apprirent à imiter ces étoffes naturelles en entrecroisant des fibres choisies et préparées, puis vinrent successivement toutes les simplifications de l’industrie, par le métier où se tendent, où se croisent et décroisent les fils, laissant passer, dans l’entre-deux, la trame que porte la navette ; toutes les splendeurs des tissus, du lin au coton et à la soie, naquirent ensuite.


De même la poterie commença, pour ainsi dire, sans l’intervention de l’homme, certaines plaques d’argile recourbée, qui se forment par l’effet de la dessiccation solaire et les couches de boue déposées par l’eau entre les mailles des filets [154] étant déjà de véritables vases aussi commodes à employer que de grandes coquilles ramassées sur le rivage. L’eau versée sur le sol battu entraîne parfois des particules fines de terre qui, après s’être desséchées, présentent une cohésion suffisante pour former des briquettes utilisables. Il était donc naturel de les pétrir, puis de leur donner la consistance voulue, d’en extraire l’eau par la pression et de les égaliser avec la paume de la main. Suivant la grandeur des constructions projetées ou la quantité de matières, le volume d’eau que devait contenir le vase, on mesurait les dimensions de la brique ou la capacité du récipient, puis on étendait au soleil l’objet de fabrication qui durcissait peu à peu. Le tour de main, l’expérience, précisés pendant les années et les siècles, de génération en génération, finissaient par assurer au travail toute la perfection qu’il pouvait acquérir par la seule industrie manuelle : le plat du sol donnait la brique, la rondeur de la cuisse formait la tuile.

Mais tôt ou tard un puissant auxiliaire devait s’ajouter à la main du potier. La ménagère n’était peut être pas éloignée de l’aire où son mari triturait l’argile : des charbons, des branches enflammées s’échappaient du foyer et tombaient au hasard sur le sol, sur les carreaux et les vases de terre. Bien plus, ce foyer lui-même pouvait avoir été construit en briques. Après des milliers d’observations volontaires ou involontaires, était-il possible qu’on ne remarquât pas l’action du feu et la différence de changement produit par la cuisson dans la matière argileuse : l’art du potier était donc complété dans ses éléments primitifs. Quant à l’invention mécanique du four, qui facilite si bien la besogne pour donner de la précision et de l’élégance aux rondeurs du vase, on sait qu’elle a été précédée par un mouvement de rotation que les potiers donnaient à la boule d’argile qu’ils pétrissaient entre les deux mains : telle est encore la méthode pratiquée par les femmes ouolof pour tourner leurs écuelles [155]. En maintes contrées, en maints villages, l’antique industrie des âges lithiques s’est maintenue chez les potiers, notamment à Ornolac, dans les Pyrénées et sur les bords du Nil.


Une découverte essentielle, le point de départ de toute la mécanique, fut l’invention de la roue, événement capital dont les archéologues ne savent encore à qui faire remonter le mérite. En tout cas, il est certain que le Nouveau Monde ne connut pas le char avant l’arrivée des Espagnols : il n’avait que le traîneau, tandis que dans l’Ancien Monde nous voyons apparaître partout, aux origines de l’histoire, le merveilleux engin de la caisse où l’homme se place avec son avoir, qu’il installe sur un essieu entre deux roues pleines, grinçant à chaque traction du moteur, homme ou animal.

Pareille conquête fut, avec celle des métaux, la véritable aurore du monde moderne.


Les travaux métallurgiques ne se sont point succédé dans toutes les contrées suivant un ordre identique. Les méthodes ont dû varier suivant l’abondance et la nature du minerai, de même que suivant les progrès accomplis antérieurement par les diverses populations. Ainsi l’on constate que les sauvages, riverains du lac Supérieur, dans l’Amérique du Nord, apprirent à marteler le cuivre natif des gisements d’Ontonagon et de Keweenaw, pour en fabriquer des ornements et des armes. De même, les Eskimaux du Grœnland, qui ne savaient pas fondre les métaux et qui, pour leur industrie habituelle, en étaient encore à l’âge de la pierre et des os, utilisaient pourtant quelque peu les blocs de fer météorique ou natif qu’ils trouvaient sur leurs côtes. Tandis que, dans l’Europe occidentale, l’ordre de succession normal dans l’emploi des métaux, se fit du cuivre au fer en passant par le bronze — alliage de cuivre et d’étain, — les nègres et les Ouraliens commencèrent par l’usage du fer, et ce sont eux qui, par deux voies, celles du sud et de l’est, devinrent, comme forgerons, les imitateurs des « Aryens » d’Europe et d’Asie.

D’ailleurs, ainsi que le fait remarquer Lenormand [156], le fer météorique, le fragment d’astre tombé du ciel et que l’on put croire d’abord avoir été spécialement envoyé en présent à son peuple par un dieu bienfaisant, dut être en beaucoup de pays le point de départ des travaux de métallurgie. Ce métal, que l’on n’a pas besoin d’affiner et qu’il suffit de fondre pour l’employer dans la fabrication de toute espèce d’instruments, fournit aux inventeurs de ces époques lointaines l’occasion « providentielle » de prendre leurs premières leçons sur le traitement des métaux. C’est là ce qu’indiquent le nom égyptien du fer, ba-en-pse, « matière du ciel » et l’ancienne doctrine relative au « firmament », que l’on s’imaginait comme une voûte de fer dont les fragments tombent parfois sur la terre. De même, les Grecs donnèrent au fer une appellation sideros, certainement dérivée d’un mot appliqué au monde « sidéral » : pour eux, le fer était un petit astre détaché de l’empyrée. Dès les origines de l’histoire, ce métal était connu en Égypte, puisqu’on a trouvé une barre de fer maçonnée dans l’intérieur de la pyramide de Chéops ; mais, soit par méfiance, relativement à un objet d’invention moderne, soit par crainte des dieux lanceurs de météorites, les Égyptiens considéraient le fer comme impur : c’est avec une arme de ce métal que Typhon aurait tué Osiris, et la rouille qui, sous un climat moite, ronge promptement le corps métallique, était tenue pour le sang épaissi du Dieu. Un de ces très anciens outils fabriqués en fer météorique a été retrouvé par Schliemann dans les ruines de Troie [157].

Mais déjà ces divers travaux du mineur et du forgeron permettent de déterminer, dans la plupart des civilisations locales, un âge assez rapproché des siècles connus ou du moins entrevus par l’historien : les archéologues cherchent à en fixer les dates et ce travail leur est de plus en plus facilité par les multitudes de documents qui s’amassent dans les collections. Ainsi Glasinaï, en Croatie, nous fournit des objets par vingtaines de mille en pierre, en bronze et en fer.


Les procès industriels de toute espèce qui se sont accomplis pendant la période préhistorique, dépassent certainement de beaucoup en importance tous ceux qu’enregistra l’histoire proprement dite, devait naturellement solliciter la passion, la joie artistique de l’ouvrier, et par conséquent faire naître l’art, compagnon nécessaire du travail libre.

En ces premiers âges, où les classes n’étaient point encore séparées, où le grand corps social n’avait que partiellement différencié ses organes, l’art n’avait probablement pas encore ses adeptes spéciaux vivant en dehors de la communauté. Chacun était son propre décorateur, chacun son propre artiste, de même que, pour tous les besoins de l’existence, chacun était son propre fournisseur, et dans le danger son propre champion.

Quand le primitif se trouvait aux aguets dans la brousse, attendant une proie pour la percer de ses flèches ou qu’il rampait à travers les herbes et les branches pour surprendre le gibier au repos, que de fois il dut voir des tableaux saisissants qui se fixèrent fortement dans sa mémoire : le puissant félin avançant prudemment la griffe et montrant ses crocs prêts à la morsure ; le pachyderme entourant un arbre de sa trompe et le déracinant du sol ; le cerf dressant orgueilleusement sa haute ramure dans les clairières de la forêt. Quand il rêvait le soir, auprès des tisons aux lueurs soudaines, ces fortes impressions apparaissaient de nouveau, et, pour se les remémorer ou pour les figurer à d’autres, ils les reproduisait par le dessin.

Un fragment de silex lui servait à graver la scène sur le manche ou la poignée de son arme, dont le prix se trouvait ainsi augmenté infiniment. Mais ce prix était tout moral à cette époque. L’art, sincère et désintéressé, était par cela même le grand art. L’artiste n’avait appris à travailler que pour sa propre joie et pour celle des proches : il sculptait des figurines pour la femme qu’il aimait et suspendait au poteau de la cabane l’effigie de l’aïeul ou de l’animal tutélaires. Ainsi l’art était issu des conditions mêmes de la vie et n’avait point des « sur-hommes » pour créateurs, comme se l’imaginent volontiers des artistes contemporains, un peu trop gonflés eux-mêmes de leur propre valeur. Les initiateurs furent des initiés de la nature, non des mortels d’origine distincte, appartenant à un monde « supra-terrestre » [158].

Dans les moments de loisir que lui donnaient la recherche du gibier et la satisfaction de la faim, l’homme dut chercher aussi d’autres manifestations de l’art que la sculpture ou la gravure de la corne, de l’os, du bois ou de la pierre : des couleurs, l’ocre rouge ou jaune, le jus épais de certains fruits se trouvaient à sa disposition et il sut en profiter également pour peindre sur les parois unies des rocs les objets qu’il voyait ou les formes qui plaisaient à ses yeux.

Il n’est guère de peuples primitifs qui n’aient en recours à la peinture pour satisfaire leur penchant de l’art ou bien, — utilitairement, — pour faire savoir à des alliés ou à des frères les faits qu’il était nécessaire de connaître pour l’avantage commun. Toutefois, la plupart de ces peintures, exposées aux influences destructives des météores, à la pluie, au vent, au soleil, au gel et au dégel du roc, n’ont pu se maintenir pendant la durée des âges, et presque toutes se sont effacées ou écaillées, tandis que les objets sculptés ou gravés se conservaient comme en un écrin sous les amas de terre ou de pierrailles. Il est des contrées où le manque de rochers offrant des pages nettes au pinceau de l’homme et l’extrême humidité empêchèrent les naturels de pratiquer l’art de la peinture, et, dans ce cas, ils perpétuaient leurs pensées ou transmettaient leurs messages aux passants par l’entaille de marque sur les arbres ou par l’entremêlement des branches, mais, de toutes manières, l’art et le besoin de parler à distance se donnaient satisfaction.


Dans la période rapprochée de nous, des tribus, que d’ordinaire on cite volontiers comme des exemples de peuplades à civilisation presque rudimentaire, furent précisément, grâce à la sécheresse du climat et à la fréquence des saillies rocheuses, au nombre des groupes humains ayant recours à la peinture.

Sur les bords du Gleneig, dans l’Australie nord-occidentale, l’illustre George Grey a vu de véritables tableaux en plusieurs tons — blanc, noir, jaune, rouge, — revêtus d’une gomme formant vernis : mais l’art indigène a maintenant disparu puisque les artistes eux-mêmes ont été massacrés.

De même on ne voit plus guère dans l’Afrique méridionale de peintures restées en place sur les rochers noircis — les œuvres ont péri avec la race des artistes, Sañ ou « gens de la brousse » (Bosjesmannen, Bushmen), — mais plusieurs de ces œuvres d’art ont été transportées dans les musées de Maritzburg et de Bloemfontein, et des reproductions s’en trouvent dans les importantes collections d’Europe. La plus grande de ces compositions comprend trente huit figures d’hommes et d’animaux, peints en quatre couleurs. La scène, très vivante, représente une razzia de troupeaux faite par les Bosjesmannen, que poursuivent des Cafres armés de boucliers et de sagaies ; les gens de la Brousse ont des arcs et des flèches, et, d’après le tableau, paraissent s’en servir avec succès ; tout semble indiquer qu’ils remporteront la victoire [159].


Dans ses diverses manifestations, la peinture, de même que la gravure et la sculpture, devait servir à plusieurs fins. Elle fut d’abord le besoin de vivre avec la nature ambiante, de la faire rejaillir de soi même après l’avoir conquise, elle fut aussi le récit des événements, soit pour le cercle étroit de la tribu et pour une courte période de la vie, soit pour constituer de véritables annales pendant une longue durée de temps. En outre, la peinture, tout particulièrement sur les peaux ouvrées par les sauvages de l’Amérique du Nord, fut parfois une simple nomenclature, un moyen de comptabilité, comme l’emploient encore en beaucoup de pays civilisés les boulangcrs et fournisseurs quotidiens. Les formes peintes ont aussi très souvent un sens symbolique et se rapportent aux imaginations du peuple relativement à l’au-delà. Enfin, il est très probable qu’en beaucoup de circonstances les figurations diverses pratiquées sur les peaux et les rochers constituent une véritable écriture idéographique : elles doivent, à ce point de vue, être spécialement étudiées comme expression du langage.

D’après l’archéologue Piette, grand fouilleur de cavernes, les peintures de l’« assise à galets coloriés » que l’on trouve dans les couches préhistoriques de la grotte du Mas d’Azil, succédant immédiatement à l’âge du renne, n’auraient été que des espèces d’hiéroglyphes : ce sont pour la plupart des bandes et des cercles de couleur rouge, qui paraissent avoir indiqué des nombres et représentaient aussi des faits et des idées [160].

De même, les inscriptions gravées sur les rochers du val d’Inferno et du val de Fontanalba, inscriptions qui avaient valu à des lacs voisins le nom de « lacs des Merveilles », n’ont laissé aucun doute dans l’esprit de ceux qui les ont déchiffrées : les images gravées, qui représentent des instruments, des animaux, des travaux d’agriculture, et qui témoignent des mœurs paisibles de cette antique population des montagnes, ne constituent pas seulement un ensemble artistique des plus intéressants, il faut y voir également une espèce d’écriture symbolique [161]. Ainsi que le fait remarquer très justement von Ihering [162], l’écriture naquit avec la propriété du bétail. Les marques de couleur sur la peau du bœuf vivant furent les premiers signes d’écriture, et les premières tablettes à écrire se promenaient vivantes dans la prairie. L’application de la marque sur la peau du bœuf vivant conduisit à l’emploi de la peau du bœuf mort pour y reporter des faits qu’on tenait à se rappeler. Le cuir se revêtit de documents scripturaux : on y consigna les traités entre nations, on y écrivit des lois. De ces grossiers matériaux, qui servirent aux premiers Juifs, aux premiers Romains, naquit plus tard l’usage du parchemin chez les lettrés de Pergame.

Indirectement, les œuvres d’art laissées par nos devanciers de la préhistoire ont aussi contribué à nous faire connaître quelques traits de la civilisation pendant ces âges lointains. On peut y apprendre vaguement quels étaient les types physiques des personnages mis en scène : on peut même essayer de les classer suivant leurs types et de les rattacher à telle ou telle des races désignées conventionnellement comme les éléments distincts du genre humain. Ainsi, pendant la première période « glyptique », aux temps où de nombreux éléphants parcouraient les campagnes verdoyantes, au bord des lacs et des rivières et jusque dans les hautes allées que venaient d’abandonner les glaces, fondues par le souffle tiède du midi, les artistes ciselaient volontiers l’ivoire de figurines de femmes qui, pour la plupart, étaient velues, et présentaient des caractères stéatopygiques comme les « Vénus hottentotes ».

À une époque ultérieure, les populations des temps magdaléniens auraient eu un type plus rapproché de celui des habitants actuels [163]. Mais leurs sculptures, très grossières et incomplètes, ne sauraient fournir des indications bien précises, et nombre d’anthropologistes font leurs réserves au sujet de ces tentatives d’identification entre les races préhistoriques et les races actuelles. À n’en juger que par leur industrie et le genre d’existence qu’elle révèle, les « Magdaléniens » de la Vézère et de la Dordogne paraissent avoir tellement ressemblé aux Lapons et aux Eskimaux ou Innuit de nos jours, que plusieurs savants ont été tentés de voir dans ces habitants de la Scandinavie septentrionale et du « Grand Nord » américain les descendants des populations préhistoriques de la Gaule. Refoulés sans cesse vers le nord par le changement de climat qui fondait les glaces et les neiges, les Magdaléniens, reste unique de nations jadis considérables, auraient suivi les rennes vers les régions polaires, dont les contours géographiques, différant alors des linéaments actuels, facilitaient le passage de l’un à l’autre continent. Ludwig Wilser, le célèbre auteur des Germanen, nous expose comment, d’après lui, les hommes de Cro Magnon, refoulés dans la Scandinavie méridionale y reçurent le baptême fortifiant du climat et se transformèrent en une race essentiellement privilégiée, celle des Aryens, qui depuis ont civilisé le monde [164].

L’étude des anciens ivoires permet aussi de constater quels étaient le gibier du primitif et ses associés parmi tous les animaux que sculpta ou grava le silex des artistes. Ainsi l’on apprend qu’à l’époque de Solutré, encore pendant la période paléolithique ou de la pierre non polie, le cheval était domestiqué, du moins comme animal de boucherie, puisqu’on le représente avec son licou, d’abord en sculpture, par bas-relief, puis en traits gravés.

Plus tard, à l’époque cervidienne, lorsque le climat fut devenu plus humide et que la durée des neiges eut fait abandonner le cheval, on domestiqua le renne. Enfin, quand les pluies succédèrent aux neiges, les aborigènes apprirent à dresser une espèce de bœuf, revêtu d’une couverture ou ceint d’une large sangle [165].

À côté de la peinture proprement dite, qui représentait des personnages et des objets de la nature environnante, les primitifs pratiquaient aussi la simple décoration au moyen de figures diverses, de couleurs en teintes plates, de lignes droites ou courbes, simples ou entrecroisées. À cet égard, on constate chez les tribus un développement artistique plus ou moins grand, suivant le nombre des formes d’ornement qu’elles ont su découvrir. Ainsi, les Australiens primitifs ne s’étaient pas élevés jusqu’à la connaissance de la spire ou de la grecque [166]. Les nègres non influencés par les musulmans ignorent aussi les spires et les volutes, tandis que les Polynésiens et les Américains, même ceux qui, par la civilisation générale, sont très inférieurs aux Africains, possèdent un art d’ornement d’une évolution très avancée. Les sauvages de la Guyane et de l’Amazone connaissent la spire et la grecque, se plaisent aux figures polygonales, savent enchevêtrer les formes, les occulter, les inscrire les unes dans les autres, d’une manière très complexe. Au moyen de l’alternance et du double plan de symétrie, ils obtiennent des dessins qui plaisent au regard autant que l’art arabe [167]. Ainsi qu’on eût pu l’affirmer d’avance, la grande variété des formes extérieures, dans le monde des plantes, des oiseaux, des coquillages, contribue singulièrement à développer le goût artistique des indigènes. Les Papua de la Nouvelle Guinée, baignés dans ce milieu de la plus somptueuse nature, savent orner merveilleusement leurs outils et leurs cabanes, de manière à passionner les anthropologistes [168].

À l’époque de la Madeleine, celle que les préhistoriens citent le plus fréquemment pour ses productions d’art, les éléments géométriques de l’ornement sont encore assez frustes. Les grands progrès commencent à se manifester avec l’époque du bronze.


Parmi les instruments que l’on trouve dans les fouilles des demeures primitives et qui subsistent encore chez les attardés, il en est plusieurs qui leur permettaient de charmer leurs loisirs par la musique, accompagnée du rythme des mouvements corporels et des pas, mais on n’a trouvé dans les grottes qu’un seul instrument musical proprement dit, le sifflet [169]. Encore pour les origines de cet art, nous avons à remonter jusqu’au monde des oiseaux, dont quelques-uns sont si merveilleusement doués pour le chant, et dont plusieurs genres au moins, entre autres diverses espaces de grues, pratiquent fort gracieusement la danse. Nous savons que maints animaux sont très sensibles à la musique sous ses diverses formes, même de simple mesure, et que plus d’un prisonnier a pu, de cette manière, charmer des araignées, des rats, d’autres compagnons de sa captivité. Par les douces modulations de la voix, du sifflet, et les instruments à vent, l’homme attire les serpents et les fait se balancer rythmiquement sur la queue. La bruyante musique militaire entraîne les chevaux comme les hommes, et, d’après les Mongols, un violoniste qui tire de son instrument des sons plaintifs fait couler des larmes de l’œil du chameau [170].

Nulle légende n’est plus vraie que celle d’Orphée, dont la lyre évoque les fauves hors de leurs retraites, les change en fraternels compagnons des hommes, et va jusqu’à faire surgir la vie dormante de la pierre pour façonner les blocs en murailles qui, d’elles mêmes, se juxtaposent et s’érigent en cités. Orphée est bien une personnification de l’art aux âges préhistoriques, et nous pouvons attester en toute certitude que sa lyre a plus fait pour les progrès du genre humain que la massue d’Hercule. Nous ne savons point ce qui reste de ces époques lointaines, mais on ne saurait douter que les airs sifflés par le paysan menant ses bêtes à l’abreuvoir et la plupart des rythmes de campagne auxquels on adapte de nouvelles paroles, de siècle en siècle, de pays en pays, sont un héritage des temps antérieurs à l’histoire. Et que sont les chants, sinon les modérateurs des passions, les ordonnateurs de la vie journalière, les régulateurs de la pensée et des actes ? Avec la danse, la pantomime, les contes aux formes traditionnelles, les chants furent partout le commencement de la littérature : par eux, l’humanité fut initiée aux arts.

Depuis les premiers âges, la musique, dont les progrès ont été si merveilleux dans l’expression des sentiments et dans l’évocation de l’idéal humain, a pourtant beaucoup perdu comme adjuvant du travail dans toutes les occupations ordinaires de la vie. À peine si l’on chante encore çà et là pour quelques travail de force, tel que le virage du cabestan, à bord des grands navires, ou le pétrissage du pain en quelques boulangeries de province : presque partout, le rythme des pistons, des bielles et des roues a remplacé le chant de l’homme, le jeu de la flûte ou du violon. La femme ne chante plus en tournant son fuseau, le ronflement des machines couvrirait maintenant sa voix dans le bruit de la filature. Autrefois, les opérations douloureuses étaient accompagnées d’une cantilène qui endormait la souffrance : le tatouage, la circoncision, l’infibulation faisaient moins souffrir le patient, grâce à la douceur des voix cadencées [171], et, pendant les cérémonies funéraires, les lamentations rythmées des pleureuses, s’élevant et s’abaissant tour à tour, berçaient et calmaient le désespoir ou l’amertume du deuil. Souvent la musique ne servait qu’à endormir la pensée, à changer l’état conscient de l’homme en une vague inconscience, ne laissant que la douce impression de vivre. C’est ainsi que, pendant des heures, le nègre bat son tambour ou sa marimba. L’indigène avertissait aussi ses amis lointains : il s’entretenait avec eux, sachant que le coup de son tambour était compris là-bas, par un camarade ou par son amoureuse [172].

Lorsque les missionnaires jésuites, profonds connaisseurs du cœur humain, remontaient ou descendaient les fleuves de l’Amérique, ils chantaient constamment, à la cadence des rameurs, leurs hymnes les plus véhéments et les plus harmonieux. dans l’espérance que les Indiens, cachés dans les fourrés de la rive, seraient touchés par le charme de leurs voix : l’œuvre de conversion qui aboutit à la fondation de la communauté théocratique du Paraguay, commença par des chants que renvoyait de grève en grève l’écho des solitudes fluviales. Et depuis cette époque, combien de voyageurs, que leurs armes perfectionnées n’eussent pas sauvés, ont-ils dû la vie à leur boîte à musique, à leur accordéon ou même à leur simple guimbarde [173].


Wo man singt, da lass dich ruhig nieder,
Böse Menschen haben keine Lieder [174].


Quand les nègres esclaves eurent été transportés dans les plantations américaines, amenés de toutes les parties de l’Afrique, et parlant les idiomes les plus divers, ils perdirent bientôt l’usage des accents maternels, et même entre eux, ils furent obligés d’employer la langue de leurs maîtres ; de même, ils se trouvèrent sans voix dans leurs rapports avec les indigènes du Nouveau Monde, aux lieux où ceux-ci n’usaient pas été entièrement exterminés. La haine, l’horreur même, séparèrent les représentants des deux races, noire et rouge ; entre opprimés, les rancœurs naissent facilement ; on aime à se venger des outrages du puissant sur le compagnon de souffrance. Néanmoins, une réconciliation inconsciente se fit en mainte contrée d’Amérique entre les deux races, grâce à la musique. En dépit de l’aversion d’homme à homme, les instruments africains se répandirent en peu d’années jusque dans les peuplades perdues en apparence au milieu des selves primitives : de proche en proche, le tam-tam et la marimba avaient réconcilié les hommes que la différence de peau, plus encore que la guerre, avaient fait s’entre-haïr. Les ladinos du Guatemala, que l’on étonnerait fort en leur disant que le jeu de l’instrument leur fut enseigné par des noirs méprisés, n’en jouent pas moins éperdument que les nègres du Congo, quoique avec une physionomie moins heureuse. « Le génie artistique, nous dit Gobineau, est né de l’hymen des blancs avec les noirs. »

Mais, ainsi que nous le démontre l’économiste Karl Bücher dans son mémoire sur le « Travail et le Rythme », la musique, la danse ont fait bien plus encore : en rythmant le travail, elles ont entraîné le travailleur, elles l’ont encouragé à bien faire, elles lui ont donné la gaieté créatrice qui renouvelle incessamment l’initiative et l’énergie. C’est comme facteur économique surtout que le rythme musical eut de l’importance dans l’histoire de la civilisation. Qu’on en juge par les survivances dans les travaux de formes primitives, en ce siècle de machines, où l’ouvrier devient le serviteur du bois et du métal au lieu de leur commander. Le bon travailleur accomplit toujours sa besogne avec rythme et mesure. Le forgeron prend sa joie à laisser tomber et retomber en cadence son marteau sur l’enclume ; le menuisier plante ses clous et rabote ses planches à temps égaux ; le tonnelier fait résonner ses barriques comme des tambours. Déjà l’homme isolé s’excite au travail et s’enivre par le son mesuré, régulier de son outil : même le bruit léger, presque imperceptible que font les aiguilles à tricoter et jusqu’au mouvement d’un objet silencieux, mais brillant, suffisent pour donner de l’animation au travail, pour en faire une fonction normale de la vie.

Combien plus grand est l’effet du rythme, quand plusieurs personnes, unies pour une besogne solidaire, ajoutent au bruit mesuré les sons de leurs instruments de travail. Alors, nul parmi les ouvriers ne peut se soustraire à l’effort commun ; les muscles se tendent par l’appel même de la cadence : on travaille ensemble et l’on ne peut se reposer qu’ensemble. Les paveurs accordent toujours les alternances de leurs pilons de fer ou de bois, et c’est par une assimilation des plus naturelles qu’ils leur donnent le nom de « demoiselles, » comme s’ils se balançaient avec de belles filles sur le pavé retentissant. Et les batteurs en grange, que bientôt on n’entendra plus, même dans les coins les plus écartés de l’Europe, n’avaient-ils pas imaginé, dans la succession de leurs coups de fléau, toujours trois par trois, un accord des plus doux à l’oreille, se mariant admirablement avec tous les autres bruits de la nature, et, surtout dans le Midi, avec le chant des cigales ?

Sur les rivières, sur l’Océan, les rameurs plongent leurs avirons et les retirent de l’eau en un parfait ensemble, réglé par les mouvements de celui qui tient la barre, et, sur les navires, les hâleurs de cables, les vireurs de cabestan unissent l’effet harmonique des voix à l’effort solidaire des muscles pour doubler leur force collective. Les cris, les soupirs, les sons brefs et les notes filées alternent et se succèdent harmonieusement, parfois se développent même en véritables chants. Actuellement, les cultivateurs de la terre, en Orient, bêchent ou piochent le sol par bandes et se servent de leur outil suivant une mesure que réglaient autrefois la flûte et le tambour, le chant ou la danse d’une jeune fille dans les époques de liberté joyeuse, ou bien le fouet, le bâton, la courbache, aux âges des oppressions assyriennes ou pharaoniques.

Enfin, on mesure la marche du soldat par la chute du pas, le balancement du corps, le jeu alternatif des muscles : c’est un proverbe militaire souvent mis à l’épreuve, que les soldats gagnent les batailles non par leurs armes, mais par leurs jambes. On sait aussi que les animaux porteurs de sonnailles sont beaucoup plus résistants à la fatigue que les autres : la musique du cuivre qui résonne les aide au travail autant que la fierté d’avoir été choisis par l’homme comme conducteurs de troupeaux ou d’attelages : l’âne qui tintinnabule au devant des chevaux est, lui aussi, quelque peu un Tyrtée. Ainsi on constate partout l’influence heureuse de ce pouls du travail donné par la mesure, les sons alternants et la musique. Et, par les voies inconscientes de la vie, cette cadence est déterminée sans doute par un autre pouls, le rythme des artères, le battement du cœur qui mettent en activité l’organisme entier comme le va et vient d’un pilon dans la machine à vapeur.


Le primitif appliquait aussi l’art à sa propre personne. Il existe des peuplades qui ne portent point de vêtements, mais on n’en a jamais rencontré qui n’aient pas souci d’orner leur corps ; si l’humanité comprit çà et là des êtres isolés qui n’aient point cherché à s’embellir, c’est évidemment parmi les maudits et les désespérés. Mais dans la vie habituelle, autrefois comme aujourd’hui, l’homme essaya toujours de plaire ou du moins de se complaire.

Il ne possède pas en son propre organisme des ressources semblables à celles de l’animal, oiseau, reptile ou quadrupède, qui se fait beau par des plumes ou des couleurs brillantes pendant la période de l’amour. Les regards joyeux, le charme du sourire, l’air de force et de santé ne lui suffisent pas : il lui faut encore des parures, des ornement extérieurs ; certainement, les primitifs ont un souci au moins aussi grand de l’embellissement de leur personne que les fats de la société civilisée ; il leur arrive souvent de passer de longues heures à soigner l’édifice de leur chevelure, et la mode pour le choix des plumes, des épines, des graines, des verroteries, des étoffes qui brilleront sur leur corps les passionne souvent bien plus que la chasse ou la guerre. Avec quelle piété naïve s’étale et se déploie le sauvage pour montrer dans tout leur éclat les belles couleurs, vives et contrastées, dont il a revêtu ses membres ! Les terres graisseuses, les argiles, les ocres, et, dans les régions tropicales, surtout l’Amérique du Sud, les fruits qui teignent le corps, tels le génipa et le roucou, sont, parmi les objets de trafic, les plus recherchés. Les ornements et les peintures ne diffèrent pas seulement suivant les matériaux que fournissent certains pays, mais aussi suivant la forme des chevelures et la couleur des visages : les artistes jugent avec une coquetterie savante de l’effet produit par leurs artifices.

Aux moyens extérieurs de se rendre beaux, ou, suivant les occasions, formidables d’aspect, les primitifs ajoutaient et ajoutent encore, en maintes contrées, les marques indélébiles du corps, blessures, entailles, scarifications ou suppression de membres, tatouages, peintures et dessins. Le désir de plaire ou de terrifier ne fut pas la seule raison de ces souffrances volontaires, de ces tortures même et de ces mutilations : la plupart des tribus et, dans ces tribus, chaque personne avaient également à préciser leur individualité, à revendiquer leurs origines, à proclamer leur gloire, à dire leurs ambitions, à s’éterniser dans la mémoire des siècles.

L’homme policé de nos jours a son passeport, son livret ou ses insignes ; l’homme d’autrefois étalait ses titres à tous les yeux sur son visage ou sur son corps. D’ailleurs, en pareille matière, la distinction recherchée comportait le plus souvent un enlaidissement de la personne ; de même que par forfanterie le civilisé pose pour le vice ou le crime, de même le sauvage tire vanité de ses mains auxquelles manquent des phalanges, de ses mâchoires brêche-dents, de ses lèvres distendues par de larges rondelles, ou des cicatrices de son front. Souvent aussi l’homme qui se défigure ou se mutile peut avoir d’autres raisons que la vanité ou l’identification de sa personne ; le deuillant sacrifie volontiers une partie de son corps à l’ami ou au parent qu’il a perdu, soit afin de le suivre dans l’inconnu, au moins par un fragment de son être qui ait vécu, soit pour se concilier l’esprit du mort revenant vers son foyer.

Plusieurs causes s’entremêlent conduisant au même but. C’est ainsi que les amulettes, destinées à protéger ceux qui les portent contre tout sortilège, sont en même temps des bijoux ; le collier de corail que l’élégante mondaine dispose autour de son cou la défend certainement contre les esprits mauvais, mais elle fait en outre valoir la blancheur de son teint et l’opulence de ses épaules.

Le tatouage, très grossier dans sa forme rudimentaire, tel qu’on le pratique encore chez maintes peuplades, est devenu un des arts les plus raffinés, mais seulement dans les contrées dont les populations peuvent, tout en progressant par l’intelligence et l’industrie, échapper à la tyrannie du vêtement. L’Eskimau n’est point tatoué parce qu’il est complètement couvert de fourrures.

Des traits, des lignes ou même simplement des points, puis des ronds et des croix, telles sont d’ordinaire les seules marques indélébiles introduites dans la peau par les artistes tatoueurs. Des fleurettes gravées sur le front, la joue, le menton, le bras ou le sein des jeunes filles sont de gracieux ornements qui témoignent souvent d’un art véritable. Après avoir surmonté la première impression d’étrangeté, on ne peut s’empêcher d’admirer aussi des ensembles de dessins, grecques, losanges, entrecroisements de triangles et de cercles, s’harmonisant d’une façon merveilleuse avec la stature des individus, hommes et femmes, de certaines peuplades africaines, dans la partie occidentale du continent. Le triomphe du tatouage est celui que nous présentent, en un style bien distinct, mais au moins aussi intéressant, les insulaires de plusieurs archipels polynésiens et les Japonais.

On se demande pourquoi le tatouage est arrivé à sa perfection artistique en ces îles océaniques, pour la plupart de faible étendue et, par conséquent, privées d’une population dense où pussent naître spontanément de véritables écoles. Tout d’abord, on reconnaît que l’ancienne zone d’extension de cet art comprenait seulement les parages tropicaux de la Polynésie où les arbres à fruit, les plantes alimentaires et les poissons fournissent une nourriture très abondante et où l’artiste jouissait, par conséquent, de longues heures journalières pour la continuation de son travail ; le loisir dans une belle et féconde nature, qui donnait à l’homme la force, l’adresse et la beauté, laissait à l’ingénieux travailleur, libéré du travail forcé pour l’existence, le temps nécessaire pour entreprendre sur le patient, également sans souci du lendemain, une œuvre destinée à durer pendant des années, souvent même pendant toute la période de la jeunesse. La longue et pénible opération pouvait mettre quelquefois la vie en danger, mais en mainte terre océanique, on n’était homme, on n’était femme qu’à ce prix : nulle main impure, c’est-à-dire non tatouée, n’aurait pu servir le repas : nulle figure restée naturelle n’eût commandé le respect. Le tatouage était devenu pour l’homme le symbole de la liberté.

Et vraiment, le Maori, le Marquisien, superbement tatoués, présentaient un beau spectacle de nudité fière, tout historiés, sur le fond rouge du corps, de traits bleus qui se développaient en courbes élégantes, différant partout en dessin suivant la forme du relief, ici accusant les traits, ailleurs adoucissant les contours, ajoutant la noblesse et la grâce au bel équilibre des deux moitiés correspondantes de la personne, pour lui imposer une anatomie nouvelle, de nature à frapper le regard.

Chez le Japonais, qui sans doute est partiellement d’origine océanienne, le tatouage, modifié suivant le modèle de la peinture nationale, a pris un caractère tout différent de celui des Polynésiens : il s’est affranchi de la symétrie que semblent commander les formes harmoniques ou plutôt il a subordonné la géométrie corporelle pour faire valoir par elle l’unité de son dessin et former un tableau saisissant d’imprévu, où serpentent librement les dragons, où l’on entrevoit des oiseaux et des visages féminins à travers les branchages fleuris.

Le tatouage, presque disparu de la société contemporaine qui se respecte, ou du moins caché lâchement sous des habits, était un véritable vêtement répondant au génie de l’individu, et ne subissant l’influence de la mode que d’une génération à l’autre. Mais cette vêture incorporée à la personne devait évidemment perdre toute son importance dans une société nouvelle ayant adopté l’usage d’un vêtement extérieur, mobile, facile à changer d’un moment à l’autre, suivant les alternances de la température, la différence des occupations, les caprices et les passions de l’individu. Les traits gravés sur le corps étaient faits pour être vus, pour provoquer l’admiration, l’amour ou la terreur ; il est donc naturel qu’on ne se soit plus donné la peine et qu’on ne se soit plus soumis au danger de tracer sur son corps des images destinées à rester ignorées. Le tatouage devait fatalement tomber en désuétude, dès les temps préhistoriques, chez tous les peuples ayant pris l’habitude d’endosser des fourrures ou peaux, des chlamydes, toges, robes et chausses ; il ne pouvait se maintenir qu’à l’état de survivance, comme signe de caste ou de confrérie entre gens qui ne veulent pas révéler à tous l’association de laquelle ils font partie, comme passeport auprès d’amis lointains, ou comme attestation symbolique de quelque vœu de colère ou d’amour ; c’est ainsi qu’il s’est maintenu jusqu’à nos jours chez les bosniaques du culte catholique, ainsi que chez les pèlerins de Loreto [175], peut-être parce que chez eux le tatouage conventionnel comprend toujours une croix [176]. Mais l’origine de cette coutume, bien plus ancienne que le Christ, se rattache aux religions de la nature ; on ne s’y soumet qu’avant le solstice du printemps et quand on est entré dans l’âge de la puberté. En perdant son caractère de grand art, honoré de tous, pour devenir une pratique de mystère et même de vanité méprisable, le tatouage doit nécessairement s’avilir peu à peu et reprendre les formes rudimentaires de son début. Il n’est plus ce qu’il fut dans ses beaux jours, l’histoire de la race et la célébration joyeuse de son idéal [177]. Quand un individu commettait un acte jugé contraire à l’honneur, on barrait le tatouage par des marques de félonie.

La vêture extérieure, remplaçant les ornements gravés sur la peau, devait, pour une forte part, rendre à l’homme le même service, celui de l’orner, de satisfaire sa vanité personnelle et de le signaler à l’admiration de tous. Cependant la plupart des moralistes, obéissant aux préjugés du temps actuel, et les transportant dans le passé, se sont accordés à voir dans un sentiment de pudeur la raison première des habillements de toute espèce que portent les hommes [178] ; à cet égard, ils acceptent la légende de la Bible, qui nous montre le premier couple humain vivant au paradis dans sa belle nudité, puis s’habillant de feuilles aussitôt après avoir mangé un fruit qui donne la connaissance du bien et du mal [179].

Si tel avait été réellement le mobile auquel obéit l’homme en couvrant son corps, pourquoi nombre de peuples primitifs, Australiens, Mincopi, Botocudo [180], montrent-ils leur nudité sans honte ? Et pourquoi chez tant de peuples, naguère chez les Juifs, tout récemment encore chez les Éthiopiens et les Galla, le grand trophée de guerre était-il la dépouille virile du guerrier ? Et surtout pourquoi d’autres sauvages décorent-ils leurs formes naturelles de franges, de coquillages, de perles et de graines rouges, de verroteries, attirant ainsi l’attention au lieu de l’écarter ? Pourquoi les Canaques de la Nouvelle-Calédonie et autres insulaires mélanésiens, pourquoi les Cafres de Lourenço-Marquez n’avaient-ils ou n’ont-ils encore d’autre pièce de vêtement qu’une simple enveloppe à l’extrémité du membre viril, soit un fourreau de feuilles pointues ou un petit turban d’étoffe, soit un coquillage ou une véritable boîte en bois, ou même, chez des Cafres riches, en ivoire ou en or [181] ? On comprend qu’en maintes contrées de brousses épineuses le naturel ait à protéger soigneusement la partie exposée de son corps par une gaîne ou un pagne, comme en portent presque tous les peuples sauvages ; mais on ne saurait considérer comme un vêtement protecteur, ni surtout comme un voile de pudicité, ces ornements succincts, qui ne peuvent avoir d’autre résultat que de diriger les regards vers le sexe de l’homme. Quelques franges de couleur, un coquillage brillant attirent également l’attention de l’homme vers la femme. La puissance d’attraction des sexes l’un vers l’autre s’accroît naturellement en proportion des ornements qui cachent et révèlent en même temps l’homme à la femme et la femme à l’homme. La pudeur est faite pour être vaincue, et souvent s’agrémente de coquetterie : c’est l’histoire de la nymphe qui s’enfuit vers les saules, se cachant à demi, inconsciemment peut-être, pour exciter d’autant plus l’ardeur de l’amant qui la poursuit.

Toutefois il n’est pas un fait d’ordre social qui n’ait des origines multiples, et tel est le cas pour l’emploi du vêtement : suivant les circonstances, il a pu servir à détourner l’attention, tandis que d’ordinaire il sert à la fixer, et le monde animal nous fournit des exemples dans les deux directions. Si l’oiseau se pare pour attirer la femelle, la chienne s’assied c’est-à-dire cache son organe sexuel, quand elle veut éloigner le mâle ; il est naturel que la femme se couvre aussi partiellement, quand il lui convient de repousser les caresses de l’homme. La tendance à se vêtir doit aussi provenir, chez beaucoup de tribus, du dégoût que l’on éprouve naturellement à la vue des excréments, et qui doit se reporter vers la partie du corps qui fonctionne comme organe excréteur. On cache volontiers ce qui peut inspirer une certaine répugnance, et l’on remarque, en effet, surtout en Afrique où la stéatopygie est plus ample qu’ailleurs, la fréquente coutume qu’ont les femmes de voiler leur séant. Du reste, on comprend que la vue des organes de manducation, bouche, dent, langue, déchirant et suçant les chairs, puissent dégoûter aussi, et nombre de sauvages se garderaient bien de manger en public [182], peut-être aussi pour éviter que de mauvais esprits n’en profitent pour entrer dans le corps [183]. Enfin, la pudeur et les vêtements qu’elle impose peuvent avoir pour origine le régime de la propriété, là où la femme appartient absolument à son maître [184]. C’est lui qui voile son esclave et, dans les contrées où cette appropriation complète de la femme est le mieux entrée dans les mœurs, dans l’Orient islamique, par exemple, c’est le visage que l’asservie doit surtout cacher : il importe de ne manifester ni expression, ni physionomie, ni pensée.

Mais indépendamment de toutes les causes secondaires ou indirectes, on peut admettre que le désir de plaire et, en deuxième lieu, celui de susciter la passion, furent chez les primitifs les causes premières de ce besoin d’ornements qui, pendant le cours des siècles, a créé le costume des peuples civilisés et fini par en recouvrir le corps entier, même à ne laisser paraître — ainsi chez les femmes musulmanes, entourées d’un véritable suaire — que la vague lueur des yeux. Ce n’est pas la pudeur qui fit naître le vêtement et lui donna ses dimensions actuelles, c’est au contraire l’ornement primitif et spécial du sexe qui localisa d’abord et développa la pudeur, évolution subséquente des conventions établies. La susceptibilité des sentiments, en grande partie factice, devint des plus aiguës en vertu de l’universalité de la coutume. Mais que la forme du vêtement change par l’effet de la mode, et la pudeur se déplace aussitôt [185]. La même femme qui découvre ses épaules et sa gorge dans un bal, tout en gardant sa modestie naturelle, mourrait plutôt que de se montrer ainsi devant les passants.

D’ailleurs, un sentiment analogue à celui de la pudeur proprement dite se manifeste dans toute occasion où l’usage commande. La femme lengua ou botocudo qu’on eût surprise sans disque labial se fût crue déshonorée, de même qu’un chambellan de nos jours apparaissant au milieu d’une fête officielle sans habit chamarré de décorations. L’Indienne des bords du Rio-Negro, passant un jupon ou saya devant Alfred Wallace, était aussi honteuse que le serait une femme civilisée ôtant le sien en public. Dans l’archipel des Philippines, le nombril est le centre de la pudeur et ne doit jamais être découvert ; de même en Chine, il n’est pas convenable de parler du pied, et dans les peintures décentes il est toujours couvert par le vêtement ; on méprise les femmes qui laissent voir mollets ou genoux [186].

Aux temps d’autrefois, l’homme surtout usait des ornements sexuels pour s’embellir, car dans cette société violente où chaque femme trouvait mâle qui la conquît, toutes étaient sûres de devenir épouses, tandis que l’homme, souvent devancé par d’autres ravisseurs de femmes, risquait fort de rester longtemps sans compagne ; il lui fallait plaire, se faire désirer à tout prix. De même que le coq se hérisse d’une crête rouge et bariole sa queue de plumes multicolores, de même le mâle humain cherche à se faire beau par des peintures d’ocre, de roucou, de génipa, par des franges et des étoffes brillantes, par des ailes d’aigle, des griffes d’animaux, des chevelures d’ennemis vaincus, des tatouages et des cicatrices.

Dans l’île de Flinders, près de la Tasmanie, les naturels faillirent se révolter parce que les Anglais leur avaient interdit de se peindre en ocre rouge mêlé à la graisse : « Vous nous rendez ainsi haïssables aux femmes ! » clamaient les adolescents, morts depuis sans avoir jamais été sensibles à l’hygiène et à la propreté, telles que les comprennent les maîtres du pays maintenant leurs seuls habitants.

De nos jours, ce n’est pas l’homme qui met le plus de zèle à s’orner, c’est la femme. Plus que le mâle, elle est exposée dans les pays civilisés à mener une vie solitaire ; c’est donc à elle à rechercher les étoffes soyeuses et délicates, les bijoux, les pierres éclatantes, à consacrer à sa toilette des heures nombreuses, et parfois même de soumettre son corps à de véritables tortures, dans l’espoir d’attirer les regards admirateurs.


Cependant il est des circonstances dans lesquelles, à n’en pas douter, l’homme prend vêtement ou couverture pour se garantir contre le temps. Dans les contrées ou les pluies sont d’une abondance extrême, telles que la Papouasie et certaines parties du Brésil intérieur, le vêtement de l’indigène n’est d’ordinaire autre chose qu’un toit. Ainsi que l’a remarqué von der Steinen, le ruissellement des averses, entraînant les feuilles et les branchilles cassées des arbres, serait souvent un danger pour le naturel s’il ne protégeait sa tête et son torse par des cônes de feuilles sur lesquels l’eau et les débris glissent rapidement. À cette origine locale du vêtement se sont ajoutées plus tard les autres causes énumérées par les archéologues, y compris la vanité. L’homme utilise toutes les circonstances pour se faire admirer et s’admirer lui-même.

La carte de la page précédente illustre suffisamment le fait que les matériaux ne manquent nulle part pour se couvrir ; à défaut de peaux de bêtes ou de plantes textiles, on se sert de feuilles de palmiers et les habitants de la forêt équatoriale approprient merveilleusement de simples écorces.

Dans les pays très froids, exposés aux âpres vents de mer, il était également nécessaire aux hommes de se couvrir : s’envelopper d’épaisses fourrures semble pour eux, sous ces terribles climats, une question de vie ou de mort. Cependant la force de résistance des indigènes aux froidures de ces régions voisines des cercles polaires arctique et antarctique, est telle qu’ils peuvent fréquemment s’exposer aux intempéries en état de nudité. Non seulement ils semblent indifférents à la sensation du froid, mais ils évoluent à l’aise dans des conditions qui amèneraient à bref délai la mort de l’Européen. Darwin et d’autres voyageurs ont eu souvent l’occasion de voir des Fuégiens nus cheminer sous la neige ou sous la grêle ; des femmes allaitant ainsi leurs enfants en plein air d’hiver, sans que les nourrissons paraissent en souffrir, s’éloignaient avec précaution d’un feu auprès duquel des blancs, débarqués sur le rivage, grelottaient encore [187]. La pratique usuelle, pour les Fuégiens qui ont pu se procurer des fourrures de guanaco ou d’autres couvertures chaudes, est de les tourner du côté d’où souffle le vent, mais sans se donner la peine de garantir le côté du corps naturellement abrité.

Dans ce cas, comme pour les modes des pays chauds et tempérés, il est évident que la pudeur naturelle n’est pas la cause première de l’habitude du vêtement prise par les hommes des temps historiques. D’ailleurs, l’origine utilitaire des habits endossés contre le froid n’empêche point les sentiments de coquetterie de se manifester ; les effets sont les mêmes que pour les habillements provenant d’une autre origine, Les jeunes Grœnlandaises, par exemple, savent donner un aspect des plus élégants à leurs pantalons brodés, à leurs jaquettes, bottes et capuches aux poches de couleur, et, en outre, elles ont pu, dans les villages non gouvernés par les missionnaires, garder de légers ornements de tatouage sur le menton, les joues et les mains. Les Eskimaux de l’Alaska occidental, dont certaines tribus sont particulièrement coquettes, savent aussi composer leur costume de fourrures au poil et aux couleurs variées dont l’assemblage atteint à un aspect parfaitement artistique.

Mais avec de lourds vêtements huileux, difficiles à se procurer, à la fois précieux et durables, il est impossible de garder le corps propre. Certainement les peuples nus, pris en masse, sont beaucoup plus scrupuleux, quant à l’hygiène de leur peau, que les peuples habillés. Aux âges de raison, la propreté deviendra la parure par excellence.

FAMILLES, CLASSES, PEUPLADES


Le point d’équilibre est la parfaite égalité
de droits entre les individus.


CHAPITRE V


GROUPES FAMILIAUX. — MATRIARCAT ET PATRIARCAT. — PROPRIÉTÉ. — CONSTITUTION DES CLASSES. — ROYAUTÉ ET SERVITUDE. — LANGUES. — ÉCRITURE. — RELIGIONS. — MORALE.


Le mobile, c’est-à-dire le désir de plaire, qui sollicite chaque individu primitif à orner sa personne avait l’union des sexes pour sanction naturelle, et, par suite, devait amener la constitution des groupes familiaux. Mais, de même que les ornements variaient suivant les milieux et les matériaux dont l’homme pouvait disposer, de même les formes sociales déterminées par l’union entre les sexes ont singulièrement changé en différents lieux et en des époques successives. Chez les animaux d’espèces diverses, on rencontre tous les modes d’union : on les constate également dans le monde des hommes primitifs, dans la protohistoire et dans l’histoire elle même : promiscuité sans règle précise, communauté pratique suivant certaines conditions, polygamie et polyandrie, hiérarchie des épouses et des époux, lévirat, c’est-à-dire héritage imposé ou facultatif de la femme laissée par un frère aîné ; enfin, monogamie temporaire ou permanente. Pourtant, on se laisse facilement aller à imaginer d’emblée une même façon de vivre à tous ces hommes primitifs, dont aucune mémoire ne nous est restée, et qui ressemblaient probablement aux populations sauvages de nos jours, chez lesquelles on observe des institutions diverses. Ainsi, nombre de sociologues admettaient d’une manière générale, mais sans preuve aucune, que « la promiscuité complète des hommes et des femmes, dans une même horde, fut l’état primordial de notre espèce », Mais pourquoi en serait-il ainsi, puisque, par delà l’homme, dans le monde animal, nous voyons apparaître toutes les formes de « gamie », et, parmi ces formes, plusieurs témoignant d’un choix mutuel des individus ?

Les expériences instituées par Darwin, et, depuis, par Houzeau, Espinas, Romanes et tant d’autres, ont mis hors de doute que la « famille » existe réellement, quoique sous des aspects très divers, dans les groupes ancestraux de l’animalité. On trouve même, en plusieurs espèces, des exemples de cette famille monogamique à constant et inaltérable amour que les moralistes officiels considèrent comme ayant seule droit au titre de « mariage ». Toutefois, il est certain que ce genre d’union est parmi les moins communs, et que le mélange des sexes, se produisant en apparence d’une manière capricieuse, est le fait le plus ordinaire. Il semble donc très probable que les mêmes mœurs ont prévalu chez la plupart des premiers hommes. Dans une société distincte, exposée à tous les dangers de la part des éléments, des animaux, des tribus ennemies, la personnalité collective comprenait tous les individus, hommes, femmes, enfants, d’une manière tellement intime que la propriété privée ne pouvait se constituer pour les séparer les uns des autres : tous faisaient également partie de la grande famille.

Ainsi que le dit Oscar Browning [188], il fut certainement une période de l’histoire en un grand nombre de contrées où l’appropriation d’une femme par un homme fut considérée comme un attentat envers la société. De même qu’on a pu répéter de tout temps, en souvenir de la mainmise sur le sol par quelques individus : « La propriété, c’est le vol ! », de même on a dû s’écrier : « Le mariage, c’est le rapt ! ». L’homme qui enlevait la femme à ses concitoyens pour en faire sa chose, son acquisition personnelle et privée, ne pouvait être tenu pour autre que pour un ravisseur, un traître à la communauté.

Mais, en pareille matière, les modifications brusques de la coutume, les révolutions devaient être fort nombreuses. La passion ne s’accommode pas des pratiques traditionnelles ; se ruant au travers, elle transforme tout et finit par créer des institutions nouvelles. Ainsi les frères de la horde primitive, n’osant s’emparer, pour leur compte personnel, d’une « sœur », c’est-à-dire d’une femme appartenant à la tribu même, n’avaient pas de scrupule à faire des captures en tribus étrangères ; souvent l’amoureux, caché dans la brousse, près de la fontaine où la jeune fille venait puiser de l’eau, bondissait sur sa proie pour la ramener en triomphe dans le village natal, et la posséder en maître unique, non en mari sociétaire.

Ce fut le commencement des mariages exogamiques, d’abord accomplis de force, par enlèvements, avant de prendre, par de fréquentes récidives, un caractère normal, accepté de tous. De nos jours encore, il ne manque pas de pays où les rapts de jeunes filles et de femmes se font avec une réelle violence, sans complicité tacite de la part de la victime ou des parents. D’abord, il faut tenir compte de l’état de guerre qui sévit entre tant de groupes humains, dans toutes les parties du monde ; quand toutes les passions impulsives sont exaspérées, quand la vie et la liberté du semblable sont à la merci de qui veut les prendre, et que les arts mêmes de capture et de meurtre sont considérés comme glorieux et dignes de tous éloges, le ravisseur peut se croire pleinement dans son droit en s’attribuant les captives ; Achille revendique Briséis comme sienne, et, jusque chez les nations dites civilisées, le soldat, livré à l’atavisme féroce de ses instincts, s’arroge toute licence de viol aussi bien que de pillage.

Mais, entre maintes peuplades de primitifs qui se trouvent en état de paix, soit pour un temps, soit d’une façon durable, la pratique de l’enlèvement des femmes n’en reste pas moins consacrée par la coutume. Ainsi, les Siah-Poeh, ou « Noir-Vêtus », de l’Hindu-Kueh étaient strictement obligés, par la tradition, à prendre femme en une tribu différente de la leur ; se glissant près de la cabane où dormait la fille convoitée, l’amant y lançait une flèche teinte de sang, prêt, s’il le fallait, à verser vraiment le sang de ceux qui voudraient lui barrer la route. Ce fut aussi le cas chez les anciens Germains qui employaient le mot brut-luft’ (course à la fiancée), dans le sens de mariage [189].

De même, dans la Balkanie occidentale, le Mirdite, ou « Bon-Vivant », de religion chrétienne et de mœurs républicaines, considérait naguère comme un déshonneur de ne pas avoir pour épouse une fille enlevée au musulman de la plaine, l’ennemi héréditaire. Celui-ci défendait souvent avec vaillance la fille ou sœur qu’on cherchait à lui enlever ; mais, sachant que l’enlèvement des femmes était pour les montagnards la règle de tradition, une « loi de nature », il acceptait d’ordinaire avec tranquillité d’âme le fait accompli, d’autant plus que, lors d’une de ces trêves qui interrompent, de temps en temps, les guerres de frontière, il pouvait compter, d’une manière presque certaine, sur l’acquittement d’un prix d’achat, fixé d’après la coutume. Dans ce cas, l’enlèvement est devenu la forme médiaire entre le rapt primitif et le pur achat — tel qu’il se pratiquait naguère chez les Tcherkesses du Caucase ; — c’est de là que dérivent les cérémonies plus ou moins compliquées du mariage d’argent, qui, de par les conditions de la propriété, est naturellement la règle dans les sociétés policées du monde européen.

Si l’enlèvement réel existe encore, combien plus les rites traditionnels qui témoignent de la forme primitive des mariages exogamiques [190] ! Les exemples de cette survivance se pressent dans l’histoire. En Grèce, en Inde, on se souvient du mariage « héroïque », de l’union pratiquée suivant le mode dit Rakchasa ; dans toutes les parties de la Terre, des tribus simulent la forme primitive du rapt ; l’enlèvement des Sabines par les Romains se reproduit de tous côtés par des jeux et des fêtes où l’on tire encore les épées, où l’on brandit encore les massues, mais où l’on ne verse plus le sang. On peut même se demander si, par l’effet d’un travail continu d’évolution, les garçons d’honneur qui, dans les mariages actuels, accompagnent les fiancés et les fiancées, ne représentent pas, sans le savoir, les gens armés qui, de part et d’autre, combattaient jadis pour conquérir ou garder la proie d’amour. Mais les institutions, comme les peuples, ont de multiples origines : des survivances de haine et des survivances d’amitié s’entremêlent en un même drame où les acteurs ne voient plus que du plaisir. De tout temps, quoi qu’on en dise, des attractions mutuelles ont dû faire naître directement l’union entre l’homme et la femme. Un chapitre du Mahà-Bhàrata contient la description de tous les modes légaux du mariage, au nombre de huit, et répondant évidemment aux coutumes de nations distinctes qui se sont fondues, à des âges différents, dans le grand creuset de l’Hindustan.


Les diverses formes d’union sexuelle, du régime de la promiscuité à celui du libre contrat par consentement mutuel, resteraient incomprises si l’on oubliait que, dans le mariage, l’enfant est le troisième terme de la trinité familiale. C’est lui qui, dans l’ensemble social, eut la part d’action la plus importante, lui qui modela l’homme à son image [191]. Il donna sa cohésion première au groupe d’individus des deux sexes vivant à l’aventure, de même que plus tard il donna sa raison d’être à la famille monogamique. Sans l’influence prépondérante de l’enfant, on ne pourrait s’expliquer la période du matriarcat, dont l’existence était encore ignorée naguère et que tant de documents, récemment étudiés, tant de faits d’observation prouvent avoir prévalu pendant de longs siècles chez un très grand nombre de peuples. Quelques auteurs [192] ont même voulu établir que l’humanité tout entière, dans une évolution primitive, aurait passé par cette phase : le gouvernement des mères. Ce qui rend cette hypothèse plus que douteuse est que l’on ne trouve point l’institution du matriarcat chez les peuples primitifs très inférieurs, tels que les tribus les plus arriérées du Brésil et les Indiens de la côte californienne : c’est chez des peuplades ayant déjà derrière elles un long passé de civilisation qu’il faut chercher les formes de la famille matriarcale [193]. L’état le plus barbare de la société est celui durant lequel l’homme domine, non parce qu’il est le père, mais parce qu’il est le plus fort, qu’il apporte la plus grosse part de nourriture et distribue les coups, soit aux ennemis, soit aux faibles de la horde. D’ailleurs, les enfants peuvent être laissés à la mère, pour qu’elle en garde complètement la charge et la direction, sans que le père se croie tenu de la respecter et de la traiter en égale : elle est génitrice, nourrice, servante, mais lui reste absolument le maître.

Le matriarcat proprement dit, impliquant déjà un certain raffinement de mœurs, est de beaucoup supérieur aux âges de la force brutale et de la promiscuité, s’ils existèrent jamais, de même qu’à la période de la propriété possédée en commun par tous les ayant-droit d’un groupe familial. Même à l’époque où la horde traînait avec elle tout le troupeau des enfants, ceux-ci devaient naturellement se grouper derrière leur génitrice et contribuer ainsi à lui donner peu à peu la direction de la famille, que des circonstances heureuses développaient en pouvoir social et même politique. Le père étant inconnu, ou du moins négligé comme un être d’aventure, la mère réunissait autour de son foyer ceux qu’elle avait allaités et dressés à la vie. La maternité se développait ainsi au milieu de la barbarie primitive et donnait la première impulsion à la civilisation future [194]. Sur les côtes de l’Amérique méridionale, où les liens de la famille sont très relâchés pour la plupart des hommes et où prévaut une semi-promiscuité, le matriarcat s’organise naturellement [195].

L’influence capitale de l’enfant sur la constitution du matriarcat restant hors de doute, il est certain que l’action du milieu géographique doit avoir eu aussi quelque part dans cette évolution sociale. Ainsi dans les pays où la cueillette des fruits et la recherche des racines furent le principal moyen de trouver la nourriture, les femmes, que leurs fonctions de mères et de nourrices indiquaient déjà pour occuper le premier rang, avaient aussi d’autres chances en leur faveur comme dispensatrices de la vie matérielle. Ces chances étaient encore accrues dans les régions peu menacées par la guerre, où l’homme ne s’élevait pas du coup à la première place en qualité de défenseur ou de conquérant [196]. Cependant il n’est pas certain que la guerre même ait toujours donné la suprématie aux hommes, car la légende relative aux amazones, dans l’Ancien Monde et le Nouveau, est trop générale pour qu’on n’admette pas le fait d’une antique domination politique de tribus guerrières commandées par des femmes. D’ailleurs, il n’y a pas que la légende ; les exemples de femmes qui furent de véritables chefs ne manquent point dans l’histoire.

Mais que des amazones aient ou non existé en tribus politiques distinctes, il est incontestable que diverses peuplades ont absolument reconnu la suprématie des femmes, et que chez d’autres, les hommes, tout en exerçant le pouvoir, se réclamaient toujours de la famille maternelle. Hérodote, en un passage célèbre [197], dit que les Lyciens portaient le nom de la mère au lieu de celui du père, et que leur état se réglait d’après celui de leur génitrice. Les inscriptions lyciennes confirmant le dire du grand voyageur historien ne mentionnent que les noms de la mère [198]. Aux exemples de matriarcat dans l’antiquité recueillis par Bachofen, Mac Lellan et de nombreux voyageurs ont ajouté les faits appartenant au monde contemporain parmi les populations non policées.

Pour ne choisir qu’une forme typique de cet état social, on peut citer des montagnards de l’Assam, au sud du Brahmaputra, les Garro et les Khasia. Même de nos jours, malgré l’influence des Hindous et d’autres populations à type patriarcal, ces tribus se divisent en clans ayant conservé le nom de mahari, c’est-à-dire « matries ». Apparentés aux Tibétains, qui ont aussi des restes de gynécocratie, ces peuples voient toujours dans la femme le chef de la famille. C’est la vierge garo ou khasia qui fait au jeune homme la proposition de le prendre pour mari ; c’est elle aussi qui procède à l’enlèvement de l’époux choisi, accompagnée de ses amis et des servants du clan maternel. Le divorce appartient à la femme ; à elle de jeter, quand il lui plaît, cinq coquillages en l’air pour que la séparation soit prononcée et que le mari rentre dans sa matrie première, en abandonnant les enfants à la dominatrice.

Même quand l’homme a été toléré pendant toute sa vie, il lui faut divorcer le jour de sa mort ; ses cendres sont renvoyées vers le lieu de son origine, tandis que la femme est brûlée avec honneur dans sa matrie ; plus tard, les urnes des enfants seront placées à côté de l’urne maternelle [199].


En classant tous les faits relatifs à la constitution de la famille primitive chez les diverses contrées du monde, Cunow a pu démontrer nettement qu’il existe une dépendance étroite entre la constitution familiale et les conditions économiques du milieu. Ainsi n’a-t’on jamais rencontré d’institutions franchement matriarcales chez les peuples pasteurs.

Même dans les hordes errantes où la descendance était réglée par la famille maternelle, comme chez les Ova-Herrero de l’Afrique méridionale, avant que la conquête — peut-être même la destruction par une armée coloniale d’Europe — n’ait modifié leurs mœurs, la femme était loin de porter le sceptre : elle obéissait, parce que la fortune vient presqu’en entier du travail de l’homme. C’est lui qui mène les bêtes au pâturage, qui les soigne et les protège contre l’ennemi, animaux féroces et maraudeurs ; c’est lui qui trait les vaches et fabrique les fromages ; il possède en même temps la force et la supériorité dans le groupement économique : les survivances matriarcales du passé n’empêchent pas la domination effective de l’homme.

Mais là où l’agriculture devient le travail exclusif des femmes, là où les maris et les fils sont presque toujours occupés au dehors, à la chasse, à la pêche, à la guerre, la situation est absolument différente, là c’est à la femme qu’appartient le rôle utile par excellence dans l’économie générale de la tribu. L’agriculture lui fournit des récoltes de quantité à peu près constante, tandis que les produits apportés par l’homme varient suivant les aventures, les hasards et le temps. La prospérité commune dépend absolument de la bonne gestion des mères, de leur esprit d’ordre, de la paix et de la concorde qu’elles introduisent dans la maisonnée. L’affection naturelle que leur portent les enfants groupés autour d’elles se développe en une sorte de religion. Nulle décision ne peut être prise sans qu’on les ait d’abord consultées ; dispensatrices absolues de la fortune familiale, elles finissent même par devenir les régulatrices de toutes les affaires sociales et politiques : quoique les plus forts, les mâles s’inclinent devant la souveraineté morale.

Chez les Wyandot de l’Amérique du Nord [200], le grand conseil de la nation se composait de 44 femmes et de 4 hommes, lesquels n’étaient en réalité que les agents exécutifs de la volonté féminine [201]. Mais dans les sociétés plus développées, où l’agriculture a pris une telle importance relative que l’homme abandonne presque complètement la chasse et la pêche pour labourer avec force le sillon, le pivot social change dans le groupement des individus, et de la grande famille matriarcale évolue la grande famille patriarcale, comme nous la trouvons chez les anciens Chinois, chez les Japonais et les Romains (H. Cunow).

D’ailleurs, le mot de « matriarcal » prête à confusion. On s’imagine volontiers que l’autorité de la mère sur les enfants implique la domination dans la famille et du moins l’égalité de la femme avec le père ; mais ce sont là choses très différentes.

La puissance maternelle n’empêche nullement la brutalité du mari : il n’y a, pour ainsi dire, que simplification du travail dans le gouvernement de la famille. Ainsi, chez les Orang-Laût, qui habitent la péninsule de Malacca, les enfants appartiennent à la mère seule, ce qui est bien le régime du matriarcat ; néanmoins la femme mène une existence des plus malheureuses : le mari la bat et ne lui permet pas de manger en sa présence [202].

De même en Béarn, ainsi qu’au Japon, le mari d’une héritière, aînée des enfants, va demeurer chez elle et reçoit d’elle son nom, qui est en même temps celui de la terre et qui devient celui de toute la famille : on pourrait en conclure à l’existence d’un véritable matriarcat, mais le mari, quelle que soit sa déférence envers l’héritière qui lui donne la fortune et le nom, n’en reste pas moins le chef, le maître incontesté [203].

La polyandrie est une forme d’union qui dérive naturellement du matriarcat. Dans l’union de l’homme et de la femme, les deux éléments ont une tendance à maintenir quand même leur personnalité et par suite à prendre la prédominance suivant que l’un ou l’autre se trouve favorisé par le milieu. Or la femme, absolue maîtresse de ses enfants, subordonnant l’homme à son pouvoir et comptant seule comme volonté dans la famille, n’avait point à combattre une opinion hostile en prenant successivement, ou à la fois, plusieurs favoris ; reine, elle n’avait qu’à choisir. Mais son cœur étant volontiers fidèle conservateur des premières impressions, elle prenait d’ordinaire, même en pleine polyandrie, l’habitude de maintenir la cohésion familiale, en se donnant pour époux communs tous les fils d’une même mère. C’est la forme du mariage qui prévalait jadis au Tibet — le pays des Bod — et chez toutes les populations de même origine.

La polygynie est, dans le patriarcat, l’institution correspondante à celle de la polyandrie dans le matriarcat. Toutefois le contraste n’est pas toujours absolu entre les deux types de mariages que caractérisent la domination des mères et celle des pères. Ainsi l’exemple que les auteurs se plaisent à citer comme témoignage de l’ancien matriarcat indique pourtant la transition entre les deux systèmes : Dranpâdi, l’épouse des cinq fils de Pandou, est bien la « reine», mais non la maîtresse de la famille ; tout en s’étant donné plusieurs maris, elle n’a point gardé le gouvernement de la maison, elle obéit. La forme patriarcale se mêle donc, en ce cas particulier, à la forme matriarcale.

Un autre exemple que l’on cite volontiers est celui des Naïr de la côte de Malayalam ou Malabar ; mais dans ce cas également, les deux régimes se sont entremêlés. Il est vrai : les femmes naïr, appartenant à l’ancienne nation guerrière et dominatrice, choisissent et varient leurs époux, mais elles sont tenues de les prendre parmi les brahmanes, la caste envahissante venue du nord, armée de science et de ruse, habile à gouverner en s’abritant sous les hommages rendus à une suzeraineté officielle.

Les types de ces unions varient suivant l’influence plus ou moins grande des éléments ethniques représentés, mais tous offrent le caractère d’un compromis entre des institutions diverses et s’agencent d’une manière bizarre et compliquée. L’exemple le plus original de pareils mariages est peut-être la « grande union » collective : époux brahmanes et femmes naïr se groupant en sociétés de plusieurs individus, même de douze par sexe, dont chaque membre, homme et femme, a droit sur les autres membres du sexe opposé [204]. Ce n’est ici ni le matriarcat ni le patriarcat, mais un système double de polygamie et de polyandrie, un retour savant vers la promiscuité, mais sous une forme strictement réglée, entre propriétaires associés. Il a fallu tout un mélange d’astuce et de dépravation idéologiques pour arriver à de pareilles combinaisons. Les types sociologiques sont aussi entremêlés que les races.

Le patriarcat, qui, sous diverses formes, en dehors de l’union libre, est devenu le type presque universel du mariage dans les sociétés modernes, a dû, comme le matriarcat, prendre ses origines non seulement dans la préhistoire, mais encore dans la préhumanité. La différence des milieux et de l’évolution a fait surgir nécessairement des divergences de détail fort nombreuses ; toutefois on peut dire, d’une manière très générale, que le matriarcat s’explique par un fait naturel, « la naissance de l’enfant », et que le patriarcat a pour origine un acte de force, l’enlèvement, la conquête, faits d’ordre historique [205].

Ce n’est donc point, comme l’imagine Mac Lellan, par suite d’une évolution lente que le patriarcat a succédé aux premières formes matrimoniales du groupement naturel des enfants, mais, au contraire, cette institution provient de causes violentes, d’événements brusques, et l’évolution en a été tout à fait distincte, indépendante, ce qui n’a pas empêché des combinaisons et des mélanges à l’infini entre les deux types de mariages.


L’origine de la première « famille » dans le sens patriarcal, famille bien différente de celle que l’on entend de nos jours par ce mot, fut exactement la même que l’origine de l’État. Le chef vainqueur s’empare d’un pays et de tous les habitants qui s’y trouvent : c’est un fondateur d’Empire. Chaque guerrier qui fait partie de la bande conquérante a sa part de butin, terre, choses et hommes. Tout ce qui obéira désormais en qualité d’esclave ou de concubine fait partie de la « famille », terme qui désigna primitivement l’ensemble des biens, meubles et immeubles, enfants et serviteurs [206].

Et le pater-familias lui-même, le maître de la famille, n’était point à l’origine considéré comme le géniteur, mais uniquement comme le protecteur de tout le petit État qui lui était échu par conquête ou par héritage : le « père » peut le devenir par l’entremise d’un serviteur ou d’un parent ; jusqu’après sa mort, il acquiert des enfants légitimes par l’institution du « lévirat », qui oblige le frère à épouser la femme du frère défunt.

Outre la guerre, fait capital dans la fondation de cette première famille patriarcale, les autres conditions du genre de vie contribuèrent à la prise de possession du pouvoir par l’homme. Chez les groupes vivant uniquement de la chasse, le mâle porte la nourriture au logis, tandis que la femme n’a qu’à garder les enfants à la maison et à s’occuper des travaux du ménage. Il est donc inévitable qu’en une pareille situation le père jouisse de la plus grande autorité : dieu dispensateur de la chair et du sang, il peut se figurer qu’il a, de la part des siens, quelque droit à l’adoration. Chez les peuples nomades, les mâles, étant les plus forts, ont à capturer, à dompter et à tuer le bétail ; ils prennent aussi tous les droits sur les femmes plus faibles, désignées par la nature pour la préparation des mets, pour le soin des enfants de l’homme et des petits de la bête. Le patriarcat, toutes choses égales d’ailleurs, doit en conséquence s’aggraver singulièrement chez ces pasteurs, surtout lorsqu’ils sont en même temps des guerriers et cherchent à s’asservir d’autres populations. Chaque nouvelle fournée de captifs réagit sur la famille du vainqueur et rabaisse en proportion les droits de l’épouse.

Par suite de la lutte entre les deux principes, dérivés, l’un de la solidarité naturelle entre l’enfant et la mère, l’autre de la violence exercée par les capteurs mâles, les deux types de mariage, le matriarcat et le patriarcat, se sont développés côte à côte dans la série des âges et suivant les vicissitudes des hommes, prenant ou perdant en force relative, sans jamais garder comme institution le point d’équilibre, qui est la parfaite égalité de droits entre les individus, et par conséquent entre les sexes.

Cependant, à Sumatra, les trois formes de mariage étaient nettement reconnues : le jugur, par lequel l’homme achetait la femme ; l’ambel-anak, par lequel la femme achetait l’homme, et le semando ou ménage des égaux [207].

De même chez les Hassanyé et les Hamites du Haut-Nil, on reconnaît souvent à la femme mariée sa part dans les produits de la culture. Dans l’antagonisme continu des régimes, le patriarcat est, ainsi que nous le montre l’histoire, celui qui prévalut le plus souvent, vu les difficultés de la lutte pour l’existence, qui demande l’emploi de la force, et le résultat des conflits qui se produisent dans les familles elles-mêmes.

L’entremêlement des traditions et des idées montre que partout, même chez les populations essentiellement patriarcales, se maintiennent encore quelques restes de l’ancien matriarcat, très bizarre parfois, comme chez les Ba-Luba du Kasaï, où les femmes sont de vraies slaves, acquises à prix d’argent, mais où elles président pourtant comme « anciennes » à la bénédiction des semailles [208]. Ailleurs, notamment dans les sociétés berbères, la femme, serve elle-même, n’en protège pas moins l’étranger, comme une divinité. De même, dans notre moyen âge, la main d’une femme remplaçait le contact d’un autel. Les traces en sont devenues tellement faibles dans les sociétés modernes, fondées sur le droit du mari ou du père, que la vertu elle-même, virtus, était considérée naguère comme le monopole du mâle [209]. Et naturellement cette prétention exclusive à la vertu dut engendrer tous les maux : jalousie féroce du mari propriétaire, brutalité dans l’éducation des enfants, brûlement des veuves, pratique et finalement devoir de l’infanticide.

On sait ce que certaines contrées de l’Inde guerrière étaient devenues sous ce régime. Au cours même de nos civilisations toutes récentes, jusqu’en plein « siècle des lumières », n’avons-nous pas vu les Radjputes ou « Fils de Rois », ces types de l’honneur traditionnel, se marier invariablement par la voie du rapt, laisser brûler leurs mères sur le bûcher paternel, et tuer presque toujours leurs filles, dans la crainte de ne pouvoir les marier avec assez de richesse et d’éclat ?

On constate, dans ce cas, combien le groupement social formé par le clan, la tribu ou la nation et consolidé par la morale traditionnelle a plus d’influence que les sentiments naturels manifestés dans le mariage et dans la parenté. Ces affections, ces convenances personnelles ont à s’adapter aux conventions dictées par l’opinion publique ou sont impitoyablement écartées. La volonté commune du groupe s’impose par dictature, et d’autant plus puissamment que la tradition est de plus longue provenance et moins raisonnée : « C’est ainsi que l’on a fait de tout temps ! » Il y aurait donc mort rapide de toute association par manque de renouvellement si les vicissitudes de la vie ne se chargeaient de modifier les groupements par des associations croisées ou de violentes disruptions.


Sous sa forme primitive, la société commençante des hommes, que les besoins de l’entr’aide et de la lutte ont reliée en une seule bande, n’a pas encore eu le temps de se constituer en un ensemble bien défini et les individus n’y sont pas encore rattachés d’une manière très solide. La grandeur de ces groupements varie : chez les Alta de Luzon, Blumentritt les évaluait à 20 ou 30 associés ; dans l’Australie centrale, ils sont de 30 à 50 (Fison) ; au Brésil, les Botocudo s’associaient à 80 ou 100 compagnons ; les Bushmen de l’Afrique méridionale étaient plus nombreux, de 100 à 200 (Burchell).

Mais la horde n’est, pour ainsi dire, que la matière humaine dans laquelle la société plus savante, groupée en clans, en tribus, en nations, puise ses éléments pour s’organiser, conformément aux mille combinaisons qui conviennent au genre de vie et à l’idéal des communautés en formation.

À cet égard, la variété des constitutions est infinie et les individus ont à s’y accommoder de la façon la plus différente, suivant les milieux, les croisements, les alliances et les conquêtes. L’intégration des groupes secondaires dans les unités nationales plus vastes tend à se faire toujours de manière à sauvegarder les individualités ethniques traditionnelles, mais l’héritage du passé se modifie constamment.

On sait comment les tribus des Peaux-Rouges et celles de l’Australie cherchent à conserver la mémoire et l’orgueil de leur origine par les totem et les kobong, c’est-à-dire par les symboles des animaux ou des plantes dont les diverses tribus portent le nom révéré [210].

C’est principalement chez les peuples chasseurs que la tradition totémique s’est le mieux maintenue, parce que le représentant du clan est souvent exposé à se rencontrer dans la forêt ou la savane avec l’animal dont il se dit le frère.

Certaines nations se sont vouées en entier à quelque dieu protecteur : tels les Lièvres, les Serpents, les Loups, les Renards ; d’autres se composent d’une multitude de clans ou même de familles vivant côte à côte comme des animaux d’espèces diverses dans une ménagerie [211] : tels sont les villages des Indiens Moqui et Zuñi dans les provinces de Tusayan et de Coriba (Arizona et Nouveau-Mexique). Ailleurs, surtout en Afrique, en Océanie, les traditions d’hérédité sont indiquées surtout par les dessins du tatouage, les marques cicatricielles, les ornements de la peau ; mais ici la religion, les origines se mêlent diversement avec l’art.


L’instinct de l’appropriation qui, dès les origines, s’était manifesté dans l’animalité et la préhumanité chez les pères et les mères, chez les géniteurs et chez les enfants, dans l’ensemble des clans et des tribus, ne pouvait se borner aux personnes ; il s’étendit également aux choses.

La propriété se constitua ; toutefois ce ne fut point la propriété telle que les économistes la comprennent aujourd’hui. Les primitifs étaient naturellement portés à considérer comme leur appartenant la pierre qu’ils avaient taillée ou le vase qu’ils avaient formé de leurs mains, et même lorsqu’ils donnaient à d’autres cet objet fabriqué par eux, le libre don établissait nettement leur qualité de propriétaire, mais ils ne s’imaginaient point que la carrière d’où ils avaient retiré le silex, ou le champ de lave qui leur avait fourni l’obsidienne nécessaire à leur industrie pussent devenir leur propriété personnelle.

Ils ne s’attribuaient point la savane, le fleuve ou la forêt comme leur domaine particulier, et n’auraient même pu se figurer que pareille mainmise eût été possible, car rien dans les mœurs de la tribu maternelle ou dans celles des autres peuplades qui parcouraient la Terre n’auraient pu les préparer à cette conception des choses. Pour la recherche de la nourriture ne fallait-il pas suivre librement la piste de l’animal à travers l’étendue herbeuse ou boisée, ou bien ramer, voguer vers les phoques ou les bancs de poissons ? Notre ancêtre avait toujours devant lui l’espace illimité. Même lorsqu’il commença à cultiver le sol, il se réservait de changer l’emplacement des semailles après sa récolte et tout compagnon qui venait reprendre la terre abandonnée par lui était le bienvenu. Le moissonneur ne se considérait pas comme propriétaire du terrain producteur plus que ne l’est la marmotte après avoir engrangé ses récoltes de graines à la fin de l’automne.

Seulement, en l’absence de tout droit écrit, un sentiment d’équité naturelle devait régler les rapports entre les diverses peuplades. Une sorte de « droit des gens », né de l’état même des choses, interdisait au groupe de chasseurs, de pêcheurs ou de fouilleurs la poursuite de son industrie en un territoire habité par un autre groupe, et ces conventions tacites, favorables à l’intérêt de tous, étaient généralement observées. La propriété collective se constituait donc, sans que des limites précises indiquassent le partage des domaines entre les tribus, et souvent même des espaces déserts, des lisières ou « marches » sans occupants, restaient soigneusement évités de part et d’autre afin qu’il n’y eût aucun prétexte de conflit. Ainsi purent se maintenir longtemps des propriétés collectives où le travail et le parcours en commun avaient la même jouissance de tous pour corollaire ; mais le seul fait que des tribus bien distinctes les unes des autres détenaient un certain territoire comme appartenant à l’ensemble des individus, impliquait déjà le principe de la future propriété privée dans le sens moderne du mot.

En effet, tout changement produit dans l’intérieur de chaque communauté ou tout conflit extérieur pouvaient modifier l’équilibre au profit d’un membre particulier du petit corps social, clan ou tribu. Telle distinction spéciale accordée à un grand chasseur, à un guerrier heureux, à un habile prophète ou médecin lui permettait ordinairement d’accaparer une part plus grande des animaux, du sol ou des produits pour lui et sa maisonnée de clients ou d’esclaves. Ou bien, l’accroissement de la population dans un district ayant rétréci l’espace que s’était réservé le clan, la lutte pour l’existence qui en résulta amena des combats, et, par suite, tel ou tel individu qui s’était distingué, en capturant, par exemple, tous les habitants d’une hutte, put se croire autorisé par cela même à employer ses nouveaux esclaves, soit à la garde du troupeau qu’ils faisaient paître dans la savane environnante, soit à la culture du champ qu’ils avaient défriché. Sa bravoure ayant paru à la communauté digne d’une récompense spéciale, on lui avait laissé le butin conquis.

Un des mots sanscrits les plus communément employés dans les Veda pour rendre le sens de « bataille » est gavishli, soit littéralement la « lutte pour les vaches [212]. »

Dès les périodes préhistoriques, la propriété, due soit à la capture, soit à toute autre cause, se manifestait par des indices de possession, tels que des marques tracées sur le poil ou la chair de l’animal. Les chevaux devaient déjà suivre l’homme à l’époque magdalénienne, à en juger par le licol que l’on voit représenté sur une gravure de cheval, par la couverture rayée que l’on distingue sur un autre dessin. C’est la grotte de Combarelles, près des Eyzies, qui a fourni ce précieux témoignage [213]. Une figuration de mammouth semble porter aussi des traces de caparaçons et dans ce cas l’énorme bête aurait précédé l’éléphant comme animal domestique.

La guerre sous ses mille formes, telle fut l’une des grandes causes, la plus importante de toutes celles qui amenèrent la constitution de la propriété privée. Jadis la plupart des économistes se plaisaient à trouver à l’appropriation du sol la plus noble origine, le travail. Mais l’observation de ce qui se passe chez les primitifs actuels montre que ce point de départ dut être bien exceptionnel. Le labeur accompli dans une communauté par l’un des membres profite naturellement à l’ensemble des co-participants, sans que pour cela ceux-ci songent à décerner à leur compagnon zélé un privilège qui le distingue absolument des contribules. Les inégalités de pouvoir produites par les luttes intestines et les guerres expliquent bien mieux les inégalités de possession qui s’introduisirent dans le gouvernement des sociétés.

Mais, quelque forme qu’ait prise dans l’histoire l’appropriation d’un champ, d’un district ou d’une province par un seul individu, il reste toujours dans le souvenir des hommes et dans le droit traditionnel ou écrit des traces d’une forme antérieure de propriété collective.

En maints endroits, les propriétaires de domaines particuliers travaillent ensemble les jours de fête et la terre redevient commune, notamment à Guam, l’île principale des Mariannes [214]. L’illusion du passé renaît joyeusement. Quel bonheur dans les villages de l’antique Béarn, presque tous, du vieillard aux enfants, se réunissent dans les granges, pour « éperruquer » les épis de maïs, en écoutant les histoires de la vieille grand-mère ou les chants des jeunes filles !

Là où les terres sont divisées suivant leur nature, et où les champs cultivés sont devenus strictement des propriétés particulières, la communauté garde encore quelques droits collectifs sur les forêts et les pâturages, et les terres sans valeur restent la propriété de tous. Même là où l’expropriation des pauvres a été complète, la tradition se maintient. Le lord anglais qui parcourt ses domaines d’Irlande comprend fort bien le sens caché du regard que lui lancent les paysans.

La guerre se trouve donc par ses conséquences l’artisan le plus redoutable de l’inégalité entre les hommes. Le jeune guerrier, plus fort, plus souple, plus adroit, plus rusé que les autres et peu soucieux du respect traditionnel dû aux anciens et aux coutumes, avait grande chance de s’élever au-dessus des camarades, et d’être reconnu comme chef, non seulement pendant les expéditions de guerre, mais aussi d’une manière permanente, pendant les trêves et durant la paix. Ce fut le commencement de l’institution qui a pris sa forme définitive dans la monarchie, c’est-à-dire le gouvernement d’un seul, placé, de droit ou de fait, au dessus des lois. Des millions de Louis XIV en germe ont précédé le « Roi Soleil ».

Ainsi que Gumplowicz l’a fait remarquer très justement, la monarchie est aussi ancienne que l’humanité : elle est plus ancienne même, puisqu’elle existait déjà dans le monde animal [215]. Comme la plupart des institutions humaines, celle-ci était née chez nos ancêtres, les bêtes de la savane et de la forêt : mainte famille d’animaux avait son roi, comme le racontent les fables. Notamment certaines espèces de singes ont des chefs reconnus, devant à leur force physique, à la puissance de leurs bras, à la vigueur de leurs morsures le respect dont les entourent les autres singes de la peuplade. Les mêmes passions ont de part et d’autre des conséquences analogues et pendant le cours des âges les pratiques se sont toujours continuées de génération en génération et d’aïeul animal en héritiers humains, conformément au naturel atavique.

D’ailleurs les langues, interprètes de la pensée, nous montrent d’une manière évidente la genèse de la royauté. Dans presque tous les parlers humains, les titres appliqués aux chefs et aux nobles sont issus du fait de la lutte [216]. L’« empereur » est celui qui commande la bataille ; le « dictateur » dicte des ordres à ses soldats ; le maréchal, le sénéchal, le connétable sont préposés à la conduite de la cavalerie : le « duc » ou « herzog », conduit les bandes, le « jarl » ou « carl » est l’homme fort par excellence, le preux qui frappe à mort, le « chevalier », l’« écuyer », le « valet » se tiennent côte à côte dans le combat [217]. Cependant quelques titres expriment seulement d’une manière générale le fait simple de la domination, soit en paix, soit en guerre, telle l’appellation de « roi ». Dans les langues germaniques, les mots koning, könig, king attribuent même à celui qui commande une intelligence, une connaissance supérieure des choses. Déjà le sujet s’humilie devant son maître ; il appartient à des générations asservies depuis assez longtemps pour être devenues courtisanes.

La monarchie a pu d’autant mieux se consolider chez l’homme qu’il est lui-même un animal « domesticable [218] » comme le chien et tant d’autres espèces. Dompté soit par la flatterie, soit par la terreur, puis maintenu dans la servitude par l’accoutumance, l’homme laisse prendre ses forces et sa vie par celui qui possède le vouloir ; mais, tout en abandonnant la dignité de sa personne, il reste homme par l’affection, les sentiments du respect et de la vénération, et c’est précisément celui qui lui a ravi la fierté qu’il finit souvent par aimer, respecter et vénérer plus que tous autres. « Chien couchant », il rampe aux pieds du maître qui l’insulte et le frappe.

C’est aussi dans le monde antérieur à l’homme que naquit, et se développa cet esprit d’obéissance et d’abandon moral qui permit la naissance des monarchies en un si grand nombre de sociétés humaines et qui, pendant le cours de l’histoire, facilita la fondation de ces fameux empires où des milliers d’hommes étaient heureux de se prosterner dans la poussière sur le passage d’un de leurs semblables. Que de fois le dernier hommage de ceux qui périssaient pour le caprice d’un monarque ne s’est-il pas élevé vers celui qui d’un signe les envoyait à la mort ! Cæsar, morituri te salutant ! ce n’était point la suprême ironie du désespoir, mais bien le dernier acte de l’adoration.

Dans un des petits États des îles Palaos, les chefs portent le titre de mad [219] ou « mort » ; nul, pense-t-on, ne peut les regarder sans mourir.

La tendance à l’imitation est aussi un des phénomènes naturels qui ont le plus contribué à développer l’esprit monarchique dans l’humanité : le faible aime à se modeler sur le fort, le pauvre sur le riche, le laid sur le beau et même le beau sur le hideux devenu souverain.

Il était donc inévitable que le fait d’imitation spontanée fût par degrés érigé en loi, en devoir. Là où la force est solidement constituée, quel est le sujet qui oserait se soustraire à l’obligation de copier son maître ? L’imitation se fait donc, lointaine, respectueuse, par la population tout entière, et cette imitation se changeant peu à peu en une sorte de stupeur, la parole, la pensée deviennent d’autant plus serviles.

Ainsi dans les îles Fidji, lorsqu’un chef tombait sur un sentier raboteux, tous ses compagnons affectaient de tomber également, et si un seul homme restait debout, il était tout aussitôt frappé par ses camarades comme un insolent et un rebelle [220]. De même, lorsque le « Grand Roi », vieillard et cacochyme, se plaignait du poids des ans, quel courtisan ne prétendait au mérite d’être comme lui faible et souffreteux ? Une reine a telle le malheur d’être laide ? Ressembler à sa laideur est devenu la grande beauté. Est-elle difforme ? Il convient de se donner l’apparence d’une difformité semblable.

Il est de solides privilèges que se réservent les souverains et qui restent interdits au commun des mortels ; mais ceux-ci ont toujours la ressource de singer leurs maîtres par des grimaces permises, réputées de bon goût.


Un vieil instinct humain mène à la turpitude. (Hugo.)


En même temps d’autres passions agissent dans des milieux différents et poussent à l’insurrection, suscitant l’héroïsme. Nulle part, les circonstances ne sont identiques et par conséquent les résultats politiques de la lutte entre tel ou tel groupe d’hommes asservis à une volonté supérieure et tel autre groupe dont les membres, à divers degrés, conservent tout ou partie de leur volonté individuelle, doivent varier dans tous les lieux et à tous les âges. Cependant, au point de vue spécialement géographique, il importe de savoir comment les formes politiques des sociétés correspondent normalement aux diverses formes terrestres dans l’évolution primitive de l’humanité, et l’on peut établir à cet égard des règles générales, qui prévalurent aussi longtemps que la constitution de grands États centralisateurs disposant de moyens de coercition formidables, ne vint pas effacer les contrastes originaires.

Prenons, par exemple, un pays de montagnes, dont la population, forcément clairsemée, se répartit par faibles communautés en des vallées d’étendue peu considérable, bien limitées par des cluses de passage difficile et par des arêtes de rochers qu’obstruent souvent les neiges ou les glaces. En ces petits mondes fermés, chacun a son travail défini par les conditions mêmes du milieu, et les journées sont bien remplies : fenaison et engrangement, jardinage, coupe des épis, surveillance des bestiaux, fabrication des fromages sont les besognes qui s’imposent pendant toute la partie vivante de l’année, et, pour un grand nombre des natifs, le travail continue pendant la saison froide, grâce à l’émigration temporaire. La défense est facile, vu l’escarpement des rochers et l’inaccessibilité des chemins, et, dans le cas où ces conditions n’empêcheraient pas les ennemis d’attaquer les montagnards, la tactique à suivre n’a rien de compliqué qui oblige ceux-ci à s’en remettre à un chef unique pour l’intérêt de la patrie minuscule. Chaque individu, de par ses habitudes et la conduite de sa vie, a volontiers confiance en soi-même : il peut bien s’entendre avec le « premier des pairs », avec le combattant reconnu de tous comme le plus vaillant ou le plus rusé, et cela même constitue pour celui-ci une certaine autorité effective en temps de péril public, mais que l’opinion ne sanctionnerait pas en temps ordinaire et qui est par conséquent presque nulle. Le danger du commandement ne prend un caractère de gravité redoutable que lorsque des tribus de montagnards dévalent en masse de leurs hauteurs pour faire la conquête des plaines basses et y fonder des empires, où ils changent rapidement de mœurs et finissent par se perdre dans les nations ambiantes plus civilisées.

Les vallées de l’Himalaya et de l’Hindu-kuch, celles du Szetchuen du Caucase, des Alpes, des Pyrénées, des Alpes méridionales offrent de très nombreux exemples de ces petites démocraties locales qui subsistèrent pendant des milliers d’années et dont plusieurs se sont maintenues sous des formes modernes. Dans la presqu’île de Malacca et les grandes îles indo-malaises, dans les îles chinoise de Haïnan et japonaise de Formose, les régions de l’intérieur, étoilant leurs vallées sur le pourtour d’un massif en forme d’épine dorsale, sont également, ou du moins étaient naguère, habitées de populations républicaines dont les institutions se déterminaient par la division des hautes terres en domaines distincts.

Toutefois l’architecture du massif ou de tout le système de montagnes peut être de nature à faciliter la constitution d’un empire. Ainsi les bassins lacustres où se trouvent les villes de Tezcuco et de Mexico et qu’appuie tout un cercle de plateaux devaient par leur position même donner une grande prépondérance aux populations qui les habitaient, et celles-ci en profitèrent pour asservir les habitants des vallées divergentes, beaucoup plus faibles et sans cohésion naturelle. De même, les familles gouvernantes des Inca, auxquelles s’étaient soumises les nations des Aymara et des Quichua, vivant sur les hauteurs andines, entre les deux cordillères, se trouvaient nanties, grâce à la forme du relief continental, d’une puissance d’attaque véritablement formidable, dont elles ne manquèrent pas d’user contre toutes les peuplades voisines habitant sur les pentes extérieures des monts, d’un côté du versant du Pacifique, de l’autre les forêts de l’Amazonie.

En Europe même, un pays de montagnes et de larges vallées intermédiaires, la Suisse, qui présente un caractère mixte au point de vue géographique, offre également une double évolution dans son histoire : d’une part la défense victorieuse de son indépendance, grâce au cantonnement des pâtres en des bassins difficiles d’accès aux gens de la plaine, d’autre part l’extension conquérante de la communauté sur les campagnes inférieures. Ainsi la puissante Berne, à la fois plaine et montagne, oligarchie et république, s’empara du pays de Vaud, qu’elle opprima durement jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, et les petits États associés qui entourent le lac des « Quatre Cantons » tinrent sous leur domination politique le Tessin et pendant longtemps la Valleline, tels des aigles terrassant des moutons.

Diverses contrées non montagneuses offrent à leurs habitants des conditions analogues à celles que présentent des vallées de faible étendue, soit qu’elles se ramifient sur le pourtour d’un massif ou qu’elles soient disposées des deux côtés d’une longue arête. Même en des plaines continentales, en des régions marécageuses, sur des côtes maritimes, en des archipels, se rencontrent des districts qui par leurs conditions naturelles favorisent la naissance de petites communautés distinctes jouissant d’une réelle autonomie dans un organisme fédéral.

Ainsi le régime primitif déterminé par la nature même des lieux devait se maintenir jusque dans les temps modernes en des pays comme celui des Frisons, où les communications étaient rendues difficiles, du côté de la mer par le manque de profondeur et la violence des tempêtes, du côté de la terre par des marais et des prairies tremblantes. Les espaces asséchés et fertiles qui occupent la zone intermédiaire étaient autant d’îlots évités par le va-et-vient des conquêtes, et peuplés de gens ayant eu de siècle en siècle la pratique de la liberté : ils pouvaient espérer l’oubli, à moins que le désastre d’un déluge ne les forçât à sortir de leurs retraites pour prendre part aux guerres des voisins.

Des oasis parsemées dans les sables, comme celles de l’Égypte de l’Arabie, de même que des îles voisines les unes des autres et peu différentes en grandeur et en ressources, notamment celles de la mer Égée et de certains parages insulindiens, offraient des avantages analogues pour faciliter une constitution républicaine des habitants. Des peuplades de bergers, vivant chacune dans un pli de la steppe, ont pu également se maintenir pendant de longs siècles dans un bel équilibre de paix et de liberté ; mais lorsqu’un conquérant les ramassait en une horde, c’est à-dire en un « camp de guerre », ou bien que, refoulées en masse par quelque révolution de la nature ou de l’histoire, elles étaient forcées par contrecoup de se déverser violemment sur le monde, tout changeait brusquement dans leur genre de vie et dans leur influence sur les autres hommes.

Il n’est pas de fléau comparable à celui d’une nation opprimée, qui fait retomber l’oppression, comme par une fureur de vengeance, sur les peuples qu’elle asservit à son tour. La tyrannie et l’écrasement s’étagent ainsi, se hiérarchisent dans l’immensité des foules, ayant à leur tête un maître universel, à leur base une masse avilie d’esclaves, et comme intermédiaires une tourbe de gens, subordonnés d’une part, surimposés de l’autre, infligeant rageusement à leurs inférieurs les avanies dont ils ont eux-mêmes souffert.

L’organisation politique d’un ensemble considérable d’hommes dépend en très grande partie de leur nombre, car la domination d’un maître mystérieux sur des inconnus par l’intermédiaire de « lieutenants », de « proconsuls », de « vice-rois » est d’un maintien beaucoup plus difficile que les privilèges d’un camarade, d’un compagnon d’existence sur les centaines ou même les milliers d’hommes de son entourage.

Il est de toute évidence que les vicissitudes, les révoltes locales n’ont qu’une faible valeur historique en comparaison de révolutions embrassant des nations entières par une série de réactions directes ou indirectes. De là le rôle capital accompli dans l’évolution par tous les faits qui rompirent l’isolement des tribus, pour les mélanger avec d’autres sociétés, rapprochées ou lointaines, ou les unir en une seule masse par des fédérations ou des conquêtes. Les changements du relief et des contours terrestres provenant de commotions volcaniques, d’écoulement de laves, d’écroulements, d’inondations, de tempêtes, eurent leur part dans le déplacement des peuples et leur remaniement, ainsi que les contagions et les fléaux de toute espèce, les guerres, les poursuites et les retraites. Les découvertes de passages à travers les montagnes, les forêts, les fleuves, les bras de mer furent aussi au nombre des grands événements survenus dans la préhistoire. Il est vrai que ces derniers faits durent pour la plupart passer inaperçus, s’accomplissant en détail par mille initiatives locales.


Différents par les mœurs et les coutumes, la couleur et la nuance de la peau, le crâne, la structure des organes participant à l’émission de la voix, les groupes humains que le milieu découpait en hordes, tribus et nations, se sont trouvés si parfaitement isolés les uns des autres que la bouche ne s’est plus accommodée à prononcer les mêmes sons ni l’oreille à les percevoir. Les langues se sont créées comme s’étaient formés les types nationaux et, comme ces mêmes types, elles ont cherché leur état d’équilibre, les unes pour se maintenir simplement, les autres pour gagner peu à peu en extension.

Autour du monde historique actuel constitué par les civilisations conscientes, se dessine le monde préhistorique des langues non écrites, ou recueillies seulement par les sociétés d’évangélisation religieuse françaises, allemandes, anglo-saxonnes surtout ; et ces divers parlers, dont le nombre s’élève à plusieurs milliers, évoluent très diversement suivant les conditions qui les entourent : soit l’isolement, soit les relations amicales avec le voisinage, soit les pressions latérales qui les forcent à se déplacer, à se transformer, même à périr.

En Océanie, dans les terres si nombreuses de l’Insulinde, la lutte s’est produite entre les langues générales à grande extension telles que le maori, le malais et les idiomes locaux. Le contact, les échanges commerciaux ayant eu pour conséquence définitive d’unir, d’unifier les individus, il se trouve qu’après des millions d’années d’intercourse, les grandes langues de trafic ont étendu leur aire sur de grandes surfaces ; cependant il ne manque pas de petite tribus, à Célèbès, dans la Nouvelle-Guinée, en Australie, possédant chacune, comme des nids d’oiseaux, leur parler différent. De même, dans le continent d’Afrique, de grandes langues conquérantes, l’arabe, le suaheli, le haoussa, divers idiomes bantou, et maintenant les jargons anglais et autres sabir l’emportent graduellement sur les langages naturels, mais que de petites communautés où l’on se comprend encore par des mots inconnus ailleurs !

L’Amérique méridionale est le continent où la population primitive est encore le plus clairsemée et où, par contraste, la série des vocabulaires distincts est le plus amplement représentée. Des milliers de groupes amazoniens ont chacun son dialecte, grâce à la paix qui s’est établie entre des tribus d’égale valeur en culture et sans ascendant spécial. Cependant à l’ouest, dans les montagnes, le quichua, l’aquava, le lahuelche eurent naguère un grand pouvoir d’absorption et, dans le Brésil central, le va-et-vient des bateliers sur les fleuves fit du guarani une langue qui mérita d’être appelée lingoa geral. Enfin, dans l’Amérique septentrionale, les langues des Peaux-Rouges étaient en guerre comme les tribus elles-mêmes, et l’on constate que plusieurs d’entre elles semblaient en voie de disparition : en Californie, dans l’Orégon, sur tout le versant du Pacifique, la pression des conquérants a poussé les nations indiennes dans un espace de plus en plus rétréci.

De même que la langue transmet fugitivement la pensée émanée du groupe, la main cherche à la défendre, à la maintenir, à l’éterniser même, puisque partout nous trouvons des signes gravés : marques symboliques, pictographies, hiéroglyphes dont l’aboutissant est l’écriture où les traits répondent aux sons. Tous les archéologues nous rapportent des dessins rupestres, élémentaires pour la plupart, mais d’autant mieux choisis pour répondre à des idées simples. La croix, le cercle, la cupule, la grecque, le labyrinthe se retrouvent partout [221] : mais le difficile est de trouver la filiation entre les premiers signes et nos alphabets. Les Indiens de l’Amérique du Nord, les Quichua avec leurs nœuds de cordes, les Dahoméens de la Guinée avec leurs décades ou signes inscrits sur des fragments de calebasses entretenaient des correspondances très vives et très détaillées à travers tout le pays.

Chez tous les peuples, la langue fut dite de tout temps et à bon droit « maternelle » : les mères furent toujours les patientes éducatrices de l’enfance. Le père se tait, mais la mère répète les mots, elle fait le perroquet pour encourager l’enfant à le faire aussi. La femme fournit le premier vocabulaire, le premier cahier de chansons, le premier recueil de contes ; c’est elle qui conserve et permet ainsi de développer toutes les acquisitions de l’humanité. Et de plus « tout ce qu’il y a de vraiment indispensable pour la conduite de la vie nous a été appris par les femmes, le sourire, les beaux gestes, la politesse, l’art de plaire [222] ».

Les influences directes du sol et du climat que l’homme subit en premier lieu et qu’il apprend à combattre en créant et en développant des industries, en accommodant diversement son genre d’existence à des milieux différents, ou s’entr’aidant d’homme à homme, de peuplade à peuplade et de nation à nation, se compliquent des réactions qui se produisent dans son intelligence en lui suggérant des explications naïves de tous les faits du monde extérieur. L’enfant, homme ou peuple, ne saurait admettre la moindre hésitation quant à la causalité de tout ce qui frappe ses sens : il exige une réponse à toutes les questions qui se posent devant lui ; mais n’ayant encore aucune science positive, il doit, pour comprendre l’univers, se contenter des hallucinations de sa vue, des rêves incertains de sa pensée, des interprétations que lui donnent sa peur ou son désir : il ne sait pas, mais il croit, et se sentirait irrité si l’on émettait le moindre doute sur l’objet de sa foi que partagent avec la même assurance les amis et les compagnons de clan, tous ceux qui se trouvent sous l’action d’un milieu identique. Cet ensemble de croyances illusoires et d’espérances chimériques, ces légendes incohérentes sur le monde visible et invisible, ces récits primitifs que la tradition recueille et que la puissance de l’hérédité transforme en dogmes absolus sont ce que l’on appelle la « religion ».

En haine de tel culte dominateur dont les interprètes puissants voulaient imposer les pratiques, même aux non croyants, des écrivains ont cru pouvoir affirmer que certaines peuplades, vivant sans religion aucune, étaient complètement dépourvues de l’idée d’un au-delà ; que, simplement occupées des intérêts immédiats de leur vie journalière, elles se bornaient à rechercher leur bien-être matériel sans s’interroger sur les causes des phénomènes environnants, sans en poursuivre l’origine dans le monde inconnu. Il existerait, disent-ils, des peuples foncièrement irréligieux : tels les Ta-Ola ou « Hommes des Bois » que les deux Sarrazin ont découverts dans les profondeurs sylvestres de Célèbès.

Pour donner du corps à cette affirmation, on cite l’exemple de fouilles en des emplacements de villages préhistoriques, où nul objet ne paraît avoir servi aux cérémonies d’un culte : au milieu de tant d’outils, dont plusieurs eurent un usage encore inexpliqué, on n’en voit aucun qui semble avoir été employé par les prêtres pour faire apparaître des dieux secourables ou pour conjurer des génies mauvais. Quand même le fait serait incontestable et que les héritages légués par nos ancêtres n’eussent contenu — chose bien improbable — ni fétiches, ni amulettes, ni baguettes magiques, on ne serait pas autorisé à en conclure que l’homme primitif, simple machine à fonctions corporelles, n’était pas en outre sollicité par la curiosité de l’inconnu. Ignorer la cause d’un fait et néanmoins la supposer par imagination pure est un travers naturel à tous les hommes.

Mais sur quels témoignages s’appuie-t-on d’ordinaire pour avancer l’opinion que parmi les tribus qui vivent encore ou vivaient récemment en dehors de l’influence directe des blancs, plusieurs sont étrangères à toute idée religieuse ? Sur ceux des missionnaires ou autres voyageurs chrétiens qui devaient avoir une tendance naturelle à considérer leur propre religion comme la seule réelle : lorsque, à l’énoncé de leurs croyances, catholiques ou protestants étaient accueillis par des rires de moquerie ou par un étonnement stupide, ils en concluaient aussitôt que leurs interlocuteurs n’étaient pas des êtres religieux. C’est ainsi que presque tous les peuples de civilisation non européenne furent jugés d’abord. Australiens, Caïres, Hottentots, Polynésiens, qui pourtant ont une mythologie si complète et qu’il a été si utile d’étudier dans toutes les questions de mentalité comparée, ont été classés jadis parmi les peuples dépourvus de religion. D’ailleurs, il est des sauvages qui aiment à écarter les questions indiscrètes. Un voyageur rencontre dans l’île de Ceylan de jeunes Veddah, fiers, solides, chevelus et barbus : « Y a-t-il un Dieu ? » leur demande-t-il. — « Nous ne savons pas ! — Le soleil et la lune vivent-ils ? — Qui le sait ? — Que devient l’âme après la mort ? — Nous l’ignorons. — Avez-vous peur des démons dans la forêt ? — Non. » De pareils entretiens ne prouvent qu’une chose, l’incompatibilité d’humeur entre les Veddah et leurs interlocuteurs blancs [223].


Une autre source de confusion provient de la qualification d’« athées » que philosophes et théologiens ont donnée aux sectes, même profondément religieuses, qui ne mettent pas à la tête du panthéon, au sommet de l’Olympe ou du Mérou, un maître suprême, un dieu unique, à la fois créateur, conservateur, destructeur. Ainsi, par une étrange contradiction, les bouddhistes, dont la doctrine ou plutôt les doctrines diverses témoignent d’une étude si consciencieuse et si approfondie de la nature présente et du monde de l’au-delà, ont été déclarés anti-religieux, parce que l’excès même de leurs sentiments éveillait en eux le désir de se perdre dans l’infini des choses.

Certainement il est des tribus ou populations qui, vivant dans un milieu favorable de paix et de bien-être, ont été relativement peu soucieuses des mystères de la vie et de la mort et, jalouses de leur liberté, n’ont pas laissé se constituer au-dessus d’elles une caste de prêtres, mais elles n’en étaient pas moins composées d’« animaux religieux [224] », comme tous leurs autres congénères humains. Par cette définition d’animal religieux donnée à l’homme, de Quatrefages avait l’intention de constituer un « règne humain » bien à part, suspendu, pour ainsi dire, entre le ciel et la terre ; mais du même coup les « frères cadets » de l’homme se trouvèrent emportés avec leur aîné. Nombre de philosophes modernes, entre autres Comte, sont disposés à l’admettre, au moins dans une mesure étroite, et Tito Vignoli reconnaît l’origine du mythe chez l’animal aussi bien que chez l’homme [225].

Les ouvrages anciens sont remplis d’historiettes ou de graves récits nous montrant combien nos ancêtres croyaient à la ressemblance originaire des conceptions chez tous les êtres organisés. Les bêtes passaient pour nos égales à tous les points de vue ; elles pouvaient être même nos supérieures, puisque plusieurs d’entre elles furent choisies comme objet du culte. N’adora-t-on pas chez mille peuples du monde, et notamment dans le pays africain de Ouida (Whydah), le serpent qui naît de la Terre et qui, s’enroulant en cercle, se mordant la queue, devient l’être qui ne finit point, le symbole de l’Éternité ? Dans la légende hébraïque, le serpent représente l’intelligence même, la science du Bien et du Mal. Dans les religions hindoues, si riches en transformations et en avatars de toute espèce, de la plante à l’animal et de l’animal au dieu, n’est-ce pas Ganesa, c’est-à-dire l’Éléphant, qui est devenu le type de la sagesse, et, dans l’île de Bali, n’en a-t-on pas fait, avec Dourga et Siva, la troisième personne de la Trinité ? Le singe Hanouman, et surtout la vache sacrée des Brahmanes ne sont-ils pas aussi de très grandes divinités, vers lesquelles se tournent les regards de deux cent millions d’hommes ? Apis et Anubis régnèrent pendant de longs siècles sur les riverains du Nil, et le dieu des Juifs n’avait-il pas, dans son entourage immédiat, donné la force souveraine à des taureaux ailés ou « chérubins », à des « séraphins » ou grandes sauterelles ? C’est aussi un culte religieux qui fut rendu par les tribus primitives aux bêtes de la forêt, de la savane et de la mer, au cerf, au caribou, au chevreuil, à l’antilope, au castor, à l’ours, au bison, à l’ému, au phoque, à la baleine, tous animaux que des groupes de familles revendiquaient orgueilleusement comme ancêtres. Par une sorte d’atavisme, des nègres d’Haïti — et on leur en fait un grand crime — adoraient même le dieu de leurs ancêtres du Dahomey, le serpent Vaudou.

Même les chrétiens, au nom desquels des philosophes refusent la religiosité à ces animaux, dont le nom signifie pourtant « possesseurs du souffle », ou « qui ont une âme », les chrétiens ont souvent manqué à la logique dans leur histoire religieuse, puisque mainte assemblée de l’Église, affirmant la responsabilité de tel ou tel animal, le condamna au bûcher, à la hart ou à la hache. Et chaque évangéliste n’est-il pas souvent accompagné de son animal emblématique ? En réalité, chaque peuple se laisse aller volontiers à doter les êtres vivants de ses propres croyances. Les conciles chrétiens conjuraient les bêtes au nom de la « très sainte Trinité », et la mythologie du moyen âge, faisant des animaux les interprètes de la Vierge ou de Satan, des saints ou des démons, leur attribuait toujours la plus sûre connaissance de la « sainte religion ».

De même, les Péruviens, fils des Quichua et des Aymara, qui furent eux-mêmes les adorateurs du dieu Soleil, ont assez gardé leur ancien culte pour s’imaginer que les lamas, leurs animaux de charge, ne manquent jamais, au moment où l’astre se lève, de se tourner vers lui et de le saluer par de légers bêlements. Trop timides pour oser, malgré leurs prêtres venus d’outre-mer, se prosterner devant l’orbe sublime qui fait soudain resplendir les monts, les Andins se donnent leur doux compagnon de voyage pour suppléant dans cette œuvre religieuse [226].

Les caravaniers musulmans de la Perse et de l’Arabie, ayant remarqué que les animaux du convoi, chameaux, chevaux et mulets, s’arrêtent soudain au moment où ils entendent la voix du muezzin qui, en tête de la caravane, sollicite les fidèles à la prière, en concluent que les bêtes elles-mêmes connaissent leur devoir envers Allah [227].

Mais sans recourir aux fables, il suffit d’étudier les bêtes avec lesquelles nous vivons, pour voir fonctionner en elles le sentiment religieux presque aussi nettement que chez les hommes. Sans doute, elles n’ont pas la parole pour exprimer leurs sensations, mais n’ont-elles pas les mouvements du corps, les gestes, les regards, les mille intonations de la voix, et ce frisson mystérieux qui fait comprendre soudain les sentiments et les pensées ? Il est certain que parmi les « candidats à l’humanité » le chien, le chat, les animaux domestiques partagent souvent les frayeurs subites dont l’homme, le chef de la famille, se trouve atteint : êtres religieux comme leur maître, ils éprouvent aussi la terreur de l’inconnu, et leur imagination suscite des fantômes : ils cherchent à remonter de l’effet à la cause, mais ne savent pas interpréter l’événement et s’en donnent des explications effrayantes [228].

N’a-t-on pas également observé chez des animaux une inexplicable passion pour tel ou tel objet qui ne leur est pourtant d’aucune utilité pratique ? Ils y voient comme une sorte d’amulette, comme un fétiche, analogue à ceux dont se servent les nègres. Enfin, l’affection profonde, victorieuse de tous les déboires, résistant à toutes les épreuves, que tel animal voue à l’homme, son ami, n’entraîne-t-elle pas un véritable culte religieux exactement de même nature que celui dont nous brûlons pour ceux que divinise notre amour ?

Au fond toutes les religions, celles de l’animal aussi bien que celles de l’homme, tous les cultes, si différents qu’ils apparaissent, si hostiles qu’ils puissent être l’un à l’égard de l’autre, ont des origines analogues et se développent suivant une marche parallèle. Chaque être humain, entraîné dans le tourbillon général de la vie et désireux néanmoins de sauvegarder, de développer sa force individuelle, cherche un soutien dans le monde extérieur pour se rassurer quand les craintes l’assaillent, écarter les dangers qui le menacent, réaliser les vœux qui le travaillent.

Que la frayeur soit le sentiment initial, comme le disent les livres sacrés et classiques, — « la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse » — ou que ce soit, d’une façon plus large, le désir du mieux, la recherche du bonheur, ainsi que le démontre Feuerbach [229], l’homme veut se rattacher à tout ce qui, en dehors de lui, paraît à son imagination un moyen de protection efficace, et qu’il rend tel par l’ardeur de sa passion. Tel est bien le principe originel de la religion, toujours le même.

La croyance de l’individu, du groupe, de la peuplade ou de la nation prend ensuite le caractère spécial que lui imposent le milieu géographique primitif et le milieu historique, secondaire et complexe. C’est un fait de signification profonde que le nom donné par les antiques Germains à leur plus haute divinité, soit précisément celui d’Oski ou « Désir » : deux mille ans plus tard, la philosophie vient attester cette étymologie en reconnaissant que le dieu créé par l’homme est bien la figuration de ses vœux. Ce que nous voulons, une puissance idéale imaginée par nous doit l’accorder : elle se crée pour nous satisfaire.


Toutes les religions eurent aussi à leur origine un élément nourricier d’importance capitale, le besoin de détente intellectuelle, qui se manifeste de deux manières : par le repos et par l’ivresse.

C’est une fatigue de penser, de comparer, de raisonner, de conduire sa vie, d’enchaîner ses agissements, de transformer logiquement des volontés en réalisations ; et que faire pour se reposer de cette fatigue, sinon déraisonner à plaisir, se laisser entraîner par la volupté de l’imagination déréglée, par celle du mysticisme qui rend possible toute impossibilité, par les délices de la folie ou même par celles de la mort, qui suppriment tout savoir et tout vouloir ? À l’activité succède le sommeil par un rythme normal ; de même l’alternance est naturelle de la vie raisonnable à celle qui méprise toute raison et cherche une autre justification de son existence. De là ce besoin des liqueurs fermentées ou des poisons affolants que l’on rencontre sous mille formes chez tous les peuples de la terre et qui scandent si agréablement la vie des malheureux et même celle des heureux. Le famélique se donne ainsi les beaux rêves des éternels festins ; celui qu’on n’aime point se procure l’infini bonheur de l’adoration éperdue ; la paralysie vient à celui qui désire le repos.


Cette lassitude de l’effort et ce besoin d’extase qui se manifestent plus ou moins chez tous les hommes prennent en tout temps et en tout pays un caractère général par le fait de la ressemblance des milieux, de la contagion, de l’imitation, et c’est ainsi que naissent les associations religieuses, occupant parfois de vastes étendues et d’apparence unitaire. Chacune de ces foules qui, d’un mouvement collectif, se trouve entraînée par la même passion, obéissant au même vent d’angoisse, de désespoir, de délire, de folie, aime à se conformer aux mêmes pratiques, à se procurer les mêmes hallucinations, et d’ordinaire par les mêmes moyens.

Des milliers de religions ont pris assez d’importance pour se constituer en corporations, ayant leurs officiants, leurs prêtres ; quelques-unes ont jusqu’à leurs demi-dieux ou leurs dieux visibles, dont les paroles, les gestes, les moindres actions remplacent les raisonnements du fidèle et jusqu’au témoignage de ses sens. Des cérémonies collectives ont lieu pendant lesquelles l’individu abdique complètement. Pendant certaines heures imposées, il lui faut se lever, s’asseoir, tourner en mesure, prononcer certaines paroles, obéir à certaines ondulations, à des refrains traditionnels, respirer certaines odeurs, s’enivrer de certaines boissons, vivre et se mouvoir conformément à des mouvements imposés par un chef ou par des traditions immémoriales. C’est ainsi qu’il apprend à pirouetter comme un derviche tourneur, qu’il devient anesthésique comme un Aïssaoua traversé d’épingles et de broches, qu’il « monte au septième ciel » comme un Paul ou comme un Mahomet, qu’il se fait même « assassin » pour obéir à la volonté d’un Vieux de la Montagne. La vie banale de l’homme en santé morale est remplacée par une vie nouvelle de rêve et de folie.

La façon dont l’être humain conquiert sa nourriture constitue l’axe de son ravissement religieux aussi bien que de toutes ses pensées, de son genre de vie, de ses coutumes, de sa science et de son art. C’est principalement autour du gagne-pain que se meut le cercle de son activité mentale [230]. Le chasseur et le pêcheur introduiront toujours dans leurs contes et poésies l’animal qu’ils poursuivent et le rangeront parmi leurs dieux. Le nomade cheminant sans cesse avec ses troupeaux se verra toujours, sur cette terre ou dans le monde lointain qu’il rêve, accompagné de ses chameaux, bœufs ou brebis, et maintiendra parmi eux l’ordre de préséance accoutumé. Enfin la parabole de l’immortalité de l’âme, qui, depuis des milliers d’années eut constamment pour élément primordial le grain nourricier jeté dans la terre, aurait-elle pu prendre naissance autre part que chez une nation d’agriculteurs ? Qu’un peuple change de patrie par refoulement de guerre ou par migration spontanée : aussitôt ses légendes, ses traditions s’accommodent au milieu nouveau, et même dans nos grandes religions modernes, bouddhisme ou catholicisme, le code des croyances officielles le plus strictement réglé par les prêtres finit par se modifier, tout en gardant son cadre antique de cérémonies.

Spontanément l’homme primitif, sentant la vie fermenter en soi, attribue à tous les objets qui l’entourent une vie analogue à la sienne. Une pierre vient le frapper, il en veut aussitôt à la pierre qu’il croit être animée d’intentions ennemies. Qu’il vienne à buter contre une saillie du sol, il se rue contre cette aspérité comme si elle avait été méchante pour lui. Il aime la branche qui le caresse de ses feuilles, la fleur, qui le réjouit de son parfum, et il invective le rameau qui le fouette au passage, la ronce qui le déchire, la baie amère qui trompe son désir.

Chaque impression, agréable ou désagréable, suscite aussitôt plaisir ou haine ; il se sent rattaché à tout son milieu par un flot de sentiments qui l’entretiennent dans une constante illusion religieuse relativement au monde extérieur. Sous sa forme rudimentaire, très facile à observer chez les animaux et chez les enfants qui battent ou lacèrent furieusement le brimborion dont ils se plaignent, cet animisme paraît ridicule à ceux qui voient parfaitement le rapport de cause à effet entre la pierre indifférente et la main hostile qui la lança ; mais la conception erronée de la vie universelle continue de se retrouver jusqu’à nos jours dans les idées morales et dans l’histoire religieuse.

C’est que les mille accidents de la vie journalière sont, pour la plupart, d’une genèse difficile à comprendre : la connaissance des phénomènes n’étant encore révélée que dans notre tout proche horizon, et cependant le besoin de tout expliquer agissant nécessairement sous une forme au moins rudimentaire, l’homme primitif se sent tout naturellement porté à chercher dans les objets immédiats de son entourage les causes mystérieuses des événements qui le surprennent. Dans l’immense théâtre de la vie, chaque être lui semble avoir un rôle spécial d’utilité ou de dommage pour sa propre personne, « centre de l’univers » ; chacun lui paraît habité par un esprit favorable ou défavorable : chaque fontaine a sa naïade, chaque arbre sa dryade ; tout est merveilleusement animé et devient fétiche, jusqu’au caillou, jusqu’au brin d’herbe. Tout recèle une âme qui sommeille peut-être, mais qu’il est facile de réveiller ou qui se réveille elle-même. C’est l’âge du pandémonisme, d’où le panthéisme devait surgir plus tard [231].

L’homme, environné par les esprits comme par une nuée infinie de moucherons, passe donc son existence dans un entretien constant, proférant d’un côté des objurgations, de l’autre des actions de grâce.

Se croyant le noyau initial du monde, le sauvage doit s’imaginer que tous les phénomènes de la nature s’accomplissent pour lui, se liguent pour l’épouvanter ou s’animent pour faire sa joie. « Cela n’arrive qu’à moi ! » s’écrie encore l’égoïste naïf. Alternativement, et parfois dans l’intervalle de quelques instants, il lui semble que des spectres se dressent autour de lui, sous forme d’arbustes et de pierres, puis les étoiles lui sourient et les feuilles lui murmurent de douces paroles. Puisque tout, dans l’entourage de l’homme, peut, suivant les circonstances, terroriser ou rassurer, devenir génie favorable ou démon, il lui serait impossible de classer par ordre logique les divinités tantôt bienveillantes, tantôt mauvaises, qui se meuvent autour de lui. D’ailleurs, les mythologies s’entremêlent de tribu à tribu, de peuple à peuple, et, par suite de la différence des noms qui deviennent autant de personnages divers quoique s’appliquant d’abord aux mêmes êtres d’imagination, le tout forme un ensemble absolument inextricable [232].


Telle ou telle coïncidence bizarre, telle ou telle circonstance étrange, produisant ce que l’on se figure être un « miracle », peut donner à un objet particulier une importance de premier ordre dans les hallucinations de l’homme ; cependant les êtres adorés, vrais ou imaginaires, les « fétiches » — très bien nommés ainsi par les Portugais, feitiços ou « factices » — s’étagent suivant une certaine hiérarchie qui se ressemble d’un bout du monde à l’autre [233].

La bête féroce, de même que le puissant animal ami sont parmi les grands fétiches. Les personnages exceptionnels, les magiciens guérisseurs et le roi, « mangeur d’hommes », occupent aussi un rang très élevé dans l’infini des personnes divinisées, de même que les êtres collectifs de la nature qui, tout en se composant d’un nombre infini de molécules indépendantes, apparaissent néanmoins comme des individus gigantesques, les Fleuves, les Montagnes, les Promontoires, le vaste Océan, les Nuages, la Pluie, les Rayons solaires, la Terre elle-même, la féconde Gaïa, de laquelle nous sommes tous issus et dans laquelle nous rentrerons tous. Les points cardinaux, régions de l’espace indéfini, sont également des dieux pour les Mongols, les Yakoutes, les Russes yakoutisés [234]. Enfin le Ciel, dans toute son immensité, n’est pour ceux dont il embrasse la planète en sa rondeur infinie qu’un seul et grand individu qu’il faut craindre et supplier comme tout autre corps avec lequel l’homme se trouve également en contact. En toute logique on a donc pu considérer le peuple chinois, naguère adorateur des génies de la Terre et du Ciel, comme ayant à peine dépassé dans son évolution la période du fétichisme, et, en vérité, quels adorateurs pourraient s’imaginer qu’ils se sont développés en dehors de cette religion universelle [235] ?

Ainsi les millions et les milliards d’êtres redoutés, qui représentent les âmes d’autant de corps distincts, peuvent se résumer en un immense fétiche comme la Terre ou le Ciel. Les dimensions prodigieuses de ces dieux supérieurs n’empêchent point qu’on croie également à l’influence des tourbillons de déicules infiniment petits, et précisément les Chinois, qui célèbrent la fête du Ciel en de si minutieuses cérémonies, apportent encore beaucoup plus de sollicitude dans les mille observances qu’exige le culte du fang-choui, c’est à dire de la multitude sans fin des esprits de l’air et de l’eau ; nulle part l’art magique de se rendre les génies favorables n’a pris plus d’importance que dans la « Fleur du Milieu ».

L’histoire moderne du monde chinois a été en grande partie déterminée par la résistance du peuple « jaune » à la brutalité de l’ingénieur européen qui vient sans respect, insolemment, bouleverser la terre sacrée et en violer les esprits. Chez nous, Européens, quelle révolution dans le monde social si les enfants étaient soudain privés de leurs poupées ? [236]


Le « naturisme » est cette religion qui naît spontanément de la croyance aux génies innombrables représentants des forces agissantes de la nature : tout vit, ainsi qu’en témoignent la plupart de nos langues ; elles donnent un caractère sexuel : « il », « elle » à tous les objets. Avant l’invention du neutre, qui est d’origine moderne, toute forme extérieure était représentée par un substantif masculin ou féminin [237].

À ces âmes de la Terre qui assiègent l’homme de toutes parts s’ajoutent les âmes de ceux qui ont vécu, de ceux qui ne sont pas encore : le naturisme devient « animisme » ou plutôt se confond avec lui, car la mort frappe incessamment autour d’elle, et les souffles mystérieux, les « âmes », les « esprits » des êtres expirants vont se confondre avec les énergies, de nature également inconnue, qui sortent de la terre et des arbres.

L’homme se voit constamment environné par ces forces de diverses origine, mais de pouvoir égal ; toutefois, les maladies, la mort intervenant dans son existence par de soudaines et parfois terribles apparitions, il se laisse facilement porter par son instinct à reconnaître en elles les plus redoutables déesses. Les Géorgiens traitent les fléaux pestilentiels de « grands seigneurs », et on s’adresse à eux en un langage flatteur [238].

Le sauvage veut conjurer la mort quand elle se présente en ennemie, pour lui enlever des compagnons, des amis, des parents ; il l’invoque comme alliée, comme protectrice pour abattre l’animal qu’il poursuit, le fauve qui l’attaque ou l’adversaire haï. Ce sont les âmes des morts, sorties de tous les cadavres tombés autour de lui, qu’il sent, qu’il perçoit tourbillonnant dans l’air en un voisinage propice ou inquiétant, suivant l’état de paix ou de guerre qui prévaut dans la population. On voit ces âmes, on les entend si bien que, pour leur échapper, ceux qui les craignent cherchent à les égarer dans la forêt, fermant les chemins, déplaçant les cabanes, murant ou bloquant les portes, changeant de costume pour n’être point reconnus, abandonnant même l’ancien langage pour en parler un nouveau [239].

Parmi ces âmes en peine, il y en avait heureusement beaucoup qui arrivaient à se loger. Les parents du mort étaient souvent avertis en songe de l’endroit où s’était rendu le corps, de la transformation qu’il avait subie. Parfois ils entendaient sa voix dans un arbre et comprenaient qu’il s’y était réfugié ; d’autres se révélaient dans un animal de la forêt, qui avait pris la ressemblance de l’être disparu. Une transmigration des âmes s’accomplissant de la vie précédente en d’autres vies nouvelles, tout objet de la nature environnante, la roche ou la source, la plante ou la bête, pouvait devenir l’asile du fugitif. Une seule chose était certaine, la continuité de la vie, fait que les sauvages comprenaient d’ailleurs de la manière la plus simple : sans pouvoir l’étudier au point de vue du dégagement des gaz de la combinaison organique en formes nouvelles, nos ancêtres gardaient l’invincible certitude que les âmes des morts leur tenaient toujours compagnie et se trouvaient avec eux, comme au temps de leur existence récente, en relations d’amitié ou de haine.

Ainsi, tout en ayant peur de la mort, cette transformation prodigieuse qui retire le souffle de la poitrine et fait pourrir les chairs, ils croyaient à la persistance de la vie sous mille formes. Le défunt n’était pas mort ; il disparaissait, mais en apparence et s’il n’avait trouvé un refuge en un autre corps [240], la partie la plus subtile de son être, devenue plus invisible que l’air, se mouvait ça et là autour de l’ancienne demeure, surtout dans les feuilles agitées. Même de nos jours, dans le pays de Verviers, on défend aux enfants de jeter des pierres dans les haies, à la fête des Trépassés, de peur de blesser les âmes.


Mais vivantes, ainsi qu’elles le sont, comment ces âmes peuvent-elles se maintenir en dehors des conditions nécessaires à l’entretien de l’existence ? Là commence le miracle. On s’imaginait volontiers que les esprits errants privés de leur corps l’avaient perdu malgré eux, par l’effet de quelque ruse de sorcier, de quelque violence des génies mauvais [241]. Eh bien ! il fallait combattre résolument ces ennemis. La piété filiale et cette solidarité humaine que des pessimistes prétendent ne pas exister, quoiqu’elle rattache les vivants à ceux mêmes qui ne sont plus, exigeaient donc du primitif qu’il essayât de remettre le mort dans un milieu qui lui convînt. D’abord on cherchait à lui donner une demeure qui parût être de son goût ; c’est à cette occasion surtout que les rites funéraires devaient varier suivant la nature des contrées et les industries locales. Chez telle peuplade, on enterrait le mort près de la pierre de son foyer ; ailleurs, on enfermait son âme dans une poupée de bois ou dans une effigie de cire, dans un lambeau d’étoffe que l’on suspendait dans la cabane. La branche d’un arbre sacré, un échafaudage, une proue de bateau devenaient ainsi des lieux de séjour attribués aux morts. De même, la flamme sainte devait, chez nombre de peuplades, détruire le corps et s’unir intimement au souffle de l’homme, son âme véritable. Les plus braves donnaient à leurs trépassés la plus digne des sépultures, leur propre corps. Les Batta de Sumatra, les Tchtiktchi de la Sibérie et d’autres mangeaient leurs vieillards.

Une manière plus raffinée de s’incorporer l’âme des morts est de boire les liquides qui s’écoulent du cadavre décomposé : c’est ainsi que dans mainte terre de l’Insulinde devaient procéder les épouses pour rester fidèles à leurs époux ; elles absorbaient ainsi en détail le corps du maître jusqu’à ce qu’il n’en restât dans la cabane qu’une momie desséchée. Les Alivuru (Alfuru) des îles Aroe, à l’ouest de la Papuasie, mêlent à leurs gâteaux de sagou les fragments du corps de leurs parents et se les assimilent ainsi dans l’espace de quelques semaines ; aux banquets funèbres, ils font circuler une coupe d’honneur où l’arrak se mêle au jus de cadavre ; tous en boivent une gorgée pour communier avec le mort [242].

Mais il est des tribus qui, ayant abandonné pour elles-mêmes la répugnante pratique, l’ont imposée à leurs esclaves : elles mangent leurs morts par procuration. C’est par une substitution analogue que les Tibétains livrent aux chiens les cadavres des leurs et que les Parsi restituent les corps à la mère Nature par l’intermédiaire des charognards et des vautours. Les anciens Éthiopiens peignaient sur leur corps l’image des parents ou amis disparus [243]. C’est ce que nous faisons en portant sur nous des médaillons, des cheveux, des souvenirs de nos morts.

La manducation des cadavres, quoique provenant d’un sentiment de solidarité des plus intimes de la part des survivants, est assez rare parmi les hommes, et d’ordinaire, on laisse les morts retourner aux éléments primitifs par voie de décomposition lente. Les chairs sont presque toujours sacrifiées, tandis que, dans un très grand nombre de tribus, on garde les os, surtout les crânes et les tibias ; les riverains de l’Orénoque livrent les cadavres à la dent des poissons, ailleurs on les remet aux fourmis afin que le squelette promptement nettoyé puisse être gardé comme fétiche [244].

Sous quelque forme que persistent les corps, ils n’en sont pas moins censés vivre toujours, et il convient de les nourrir régulièrement, soit par d’amples repas, qui pouvaient devenir fort coûteux à la famille ou à la communauté, soit par l’offrande de miettes et gouttelettes, que l’on pensait devoir être suffisantes comme aliments de simples ombres : c’est ainsi que les Grecs et les Romains inclinaient leurs coupes de boisson sur le feu pour qu’un filet crépitant du précieux liquide leur conciliât les dieux et les génies. On munissait le mort d’un bâton pour qu’il continuât au-delà du tombeau le voyage de la vie, peut-être vers des parages plus heureux ; dans les contrées où l’homme avait déjà su domestiquer des animaux porteurs, on lui donnait le cheval ou le bœuf pour compagnon, et le Viking des côtes septentrionales recevait un bateau pour continuer ses voyages de découverte et de conquête sur les rives nouvelles.

Le numéraire était-il connu chez les amis du mort, on lui remettait au moins une pièce pour qu’il trafiquât encore utilement avec les gens d’outre-tombe ; par un respect superstitieux des anciennes coutumes, les contemporains de Socrate et de Sénèque observèrent, et même, en beaucoup d’endroits, nombre d’Européens observent encore cette pratique funéraire. Enfin, quand le défunt était un grand chef, on le faisait accompagner sur le bûcher ou dans la fosse sanglante par toute une cour de guerriers, de femmes et d’esclaves.

Ainsi dans l’immense multitude des morts qui remplissent l’espace, aussi nombreux que les feuilles des arbres ou que les grains de sable du rivage, s’établit une hiérarchie analogue à celle qui prévaut dans la société des diverses tribus : chez les peuplades égalitaires, les disparus sont tenus pour des égaux ; chez celles où le pouvoir des uns s’est fondé sur la servitude des autres, le traitement des morts varie de l’apothéose à l’absolu mépris. La création d’un corps sacerdotal dut accuser la différence d’acception réservée aux trépassés, puisque magiciens et prêtres s’érigent en juges, en dispensateurs des punitions et des récompenses d’outre-tombe. Mais, en dépit des jugements que prononce l’homme de religion, un doute subsiste toujours. Les calvinistes, on le sait, proclamaient, après saint Paul, après saint Augustin, le dogme de la prédestination : le sort des hommes est fixé d’avance, à pile ou face ; de même, à Taïti, les âmes aveugles, sortant des corps au hasard, rencontrent l’une ou l’autre de deux pierres, l’une ouvrant le chemin de la vie éternelle, l’autre celui de l’éternelle mort [245].


Les prêtres, comme les chefs, s’étaient élevés au-dessus de la foule par une sélection naturelle : les hommes d’une intelligence exceptionnelle ou d’une grande expérience, de même que les rusés compères, les meilleurs et les pires, devaient acquérir un ascendant considérable, grâce aux explications vraies ou plausibles qu’ils avaient su donner des prodiges de la vie et aux conseils qu’ils avaient distribués en temps opportun. Jusque là leur influence était légitime ; mais rien ne déprave comme le succès, et leur considération même devait les entraîner à d’hypocrites prétentions de savoir. La magie devint un métier, soit pour guérir l’homme des maladies physiques, soit pour écarter du lui le mauvais sort jeté par d’autres sorciers ou par les génies, et ce métier fut rétribué, car sans présent au dieu et à son interprète, il n’y a point de salut. La part de science vraie, mêlée à la prétendue science, grâce à laquelle ils pouvaient attirer la faveur des divinités d’en haut et conjurer la haine des puissances de l’air, eut ses maîtres et ses disciples : des sociétés formées avec périodes de noviciat et degrés d’initiation se constitueront, et peu à peu s’établit ainsi dans chaque tribu un groupe de privilégiés, d’autant plus redoutables qu’ils mêlaient à leurs fourberies conscientes ou inconscientes plus de connaissance réelle des faits. Le medicus latin conjurait la maladie par ses imprécations [246]. Le sorcier algonquin consulte les animaux du totem, en s’entourant de tortues, de cygnes, de corneilles, de pies (Schoolcraft) ; d’autres se cachent pour s’entretenir directement avec le Dieu du Ciel.

Cette institution d’une société supérieure, s’imaginant ou prétendant connaître les choses de l’au-delà, livra les peuplades et les nations au régime de la terreur incessante, car il était inévitable que la caste, subdivisée en confréries secondaires, spéculât, même inconsciemment, sur la crédulité des naïfs ou leur effroi de la mort et de l’inconnu, pour augmenter sa puissance et sa richesse. Devenue l’intermédiaire entre les hommes et les esprits, elle avait devoir et intérêt à représenter ceux-ci comme très méchants afin de faire apprécier leur intervention à un taux d’autant plus élevé. « Le grand Kalite », disent les sorciers de Palaos, en parlant du génie qui gouverne les insulaires, « le grand Kalite aime à manger les hommes [247] ». Se plaire à verser le sang : c’est « avoir des entrailles de Dieu », répétaient aussi les Taïtiens quand ils pratiquaient leurs infanticides [248]. Le maître isolé dans le ciel des Juifs n’est-il pas aussi un « Dieu fier et jaloux » ? Et dans une auguste indifférence, Zeus s’assied au faîte de l’Olympe pour se réjouir de la lutte de ces peuples périssables, les Troyens et les Achaïens, qui s’entr’égorgent à ses pieds [249].

Cette haine sanguinaire, cette jalousie terrible des génies innnombrables ou du maître des génies, il ne pouvait y avoir qu’un seul moyen de les conjurer, le sacrifice : de même que dans un incendie destructeur des forêts, le sauvage faisait la part du feu, de même il donnait un peu de sang au dieu avide qui voulait le boire à flots ; du moins gagnait-il ainsi du temps. Mais partout où la population vivait sous la terreur inspirée par le magicien, un peu de sang ne suffisait pas, il en fallait beaucoup et la soif du dieu n’était jamais satisfaite. De là le devoir pour l’adorateur de sacrifier ce qu’il avait de plus cher. Avant que l’ange de l’Éternel arrêtât la main d’Abraham prêt à égorger son fil Isaac, combien d’autres pères avaient dû mettre à mort leurs fils et donner à l’esprit redoutable les prémices de toute existence animale naissant dans leur domaine. Le père ne pouvait se racheter que par la mort du fils. À l’est du lac Stéphanie, les Boran satisfont le dieu Wak, le « Ciel », en lui abandonnant leurs enfants nés pendant les premières années du mariage, quatre ans chez les uns, huit ans chez les autres ; les nouveau-nés sont exposés dans la brousse et mangés par les bêtes. Après cette période de purification, les Boran, devenus Raba, sont tenus pour quittes envers leur dieu : un prêtre les circoncit et ils procréent des enfants, qu’ils chérissent [250]. La légende d’Abraham indique une étape de l’humanité ; elle symbolise l’adoucissement des mœurs qui se produisit dans l’histoire du peuple juif et fit substituer les égorgements et les holocaustes d’animaux aux sacrifices humains, mais après cette époque, combien de fois encore la frayeur du dieu amena les géniteurs à plonger le couteau dans le corps de leurs enfants. C’est ainsi que les villes fondées par Josué écrasèrent de leurs linteaux de portes les cadavres des jeunes hommes ; de même Agamemnon, le « roi des rois », offrit aux dieux sa fille Iphigénie, et Jephté remit au bourreau la jeune enfant qui s’avançait avec ses compagnes pour l’accueillir avec des danses et des chansons. Bien plus, le « saint » roi David sacrifia son peuple pour se faire pardonner une désobéissance au dieu vengeur : « Puisque j’ai péché contre toi, prends mon peuple et tue jusqu’à ce que tu sois rassasié. »

Toutefois il n’était pas toujours nécessaire de verser le sang des siens : la guerre fournissait le moyen de désaltérer les dieux et les génies aux dépens de tribus ou de nations ennemies, et l’on vit en effet des peuples entiers disparaître pour satisfaire la vengeance des esprits acharnés. C’est ainsi que les Juifs offrirent à leur Yahveh les habitants de tout le « pays de promission », et dans les rares circonstances où, par un mouvement de pitié instinctive ou par suite d’une promesse faite inconsidérément, ils durent épargner quelques-uns des indigènes, ils s’en accusèrent comme d’un crime. Si l’on peut remonter jusqu’aux origines des sociétés pour y surprendre cette idée du sang offert en sacrifice aux génies, on en constate d’autre part la survivance jusqu’à nos jours, puisqu’après les batailles, les vainqueurs vont chanter leurs Te Deum au dieu des armées.

Il n’est pas une ancienne forme de religion primitive qui, sous l’action des mêmes causes, n’ait persisté plus ou moins dans nos civilisations modernes. Tel est le culte des têtes coupées qui prévalut chez tant de tribus préhistoriques et qui se retrouve chez certains Dayak de Borneo. Le sauvage qui limite à son propre clan la partie de l’humanité envers laquelle il a des devoirs moraux, se croit tenu, en stricte vertu, d’aller couper des têtes dans les tribus étrangères pour les rapporter à la femme qu’il a choisie ou bien à la tribu qu’il représente. Sans meurtre dont il puisse se glorifier, il n’est pas même considéré comme un homne : verser le sang humain est le premier devoir d’un candidat à la virilité. Et l’éducation qu’a reçue cet enfant de la forêt, pourtant très bon et très noble avec ses camarades de tribu, n’est-elle pas précisément celle de nos jeunes contemporains auxquels on enseigne qu’il est glorieux de tuer un ennemi ou même un nègre ou un jaune de quelque pays inconnu ? Le Dayak se vante d’avoir un poignard pour ancêtre [251] ; de même c’est un grand honneur dans nos sociétés modernes d’être tenu pour le descendant d’hommes qui se sont illustrés par l’usage de la francisque, du glaive ou de l’arquebuse.

Le meurtre religieux, inspiré et réglé dans ses détails par la magie, devait en mainte circonstance être accompagné de repas anthropophagiques. Certes, le cannibalisme peut avoir chez les fugitifs la faim pour cause première, comme il l’a eue tant de fois pendant la période historique, dans les villes assiégées, sur les radeaux perdus en mer, dans les expéditions aventurées au milieu des glaces, des neiges ou des forêts vierges. Mais chez les hommes, aussi bien que chez les animaux, ces faits sont exceptionnels : ils se produisent cependant, notamment dans l’Afrique nigérienne, où la ville d’Ibadan avait encore il y a moins de vingt ans ses marchés toujours fournis de chair humaine considérée comme simple viande de boucherie. Au contraire, les repas dans lesquels l’homme se nourrit de son semblable par acte religieux sont toujours des cérémonies ayant un caractère de noblesse et de gravité. S’agit-il pour un guerrier de dévorer le cœur ou le cerveau d’un ennemi afin de s’incorporer le courage et la pensée de l’adversaire égorgé ? C’est là un acte d’importance majeure dans l’existence de l’homme qui va se doubler ainsi en énergie physique et en force morale. Mais la manducation de la chair présente une signification bien plus grande quand il s’agit d’une victime plus qu’humaine.

Il semble d’abord que pareil fait soit complètement impossible, puisque les dieux sont plus puissants que l’homme. Toutefois celui-ci, inspiré par la passion frénétique du moi, peut accomplir des miracles, grâce à la subtilité des prêtres. Souvent, dans les dangers suprêmes d’une nation, les victimes ordinaires des sacrifices, bœuf ou agneau sans tache, pures jeunes filles, beaux jeunes gens sans défaut, ne suffirent pas à conjurer le courroux du dieu. Il fallut lui offrir des fils de rois, des rois eux-mêmes et jusqu’à des fils de Dieu : les fidèles, condamnés d’abord sans possibilité apparente de rémission, purent ainsi renouveler leur chair et leur sang par la chair et le sang d’un dieu, qui meurt, mais pour renaître aussitôt, qui se donne en sacrifice, mais pour resurgir comme juge souverain des vivants et des morts.

Ainsi toutes les religions actuelles, qui se présentent sous des formes si diverses et si compliquées en apparence, dérivent également de ce premier besoin qui tourmente le primitif : il a soif de comprendre, ou du moins d’avoir une explication, vraie ou fausse, des phénomènes de la nature, des problèmes de la mort et de l’au-delà. Dans les esprits sincères ce besoin de savoir se présente sous une forme pure et donne une grande noblesse à l’évolution religieuse : la recherche de la vérité s’allie à la bonté du cœur et à la profondeur de la pensée. Aux temps anciens comme de nos jours, d’une manière peut-être plus vague, mais non moins passionnante, des hommes devaient éprouver le sentiment, obscur et lointain, qu’il existait des causes générales déterminant les innombrables faits isolés et distincts [252] ; dans le chaos du fini ils sentaient un infini auquel ils voulaient donner un nom, et sous les mille manifestations duquel ils cherchaient un lien d’unité, constituant une sorte de monothéisme et de panthéisme à la fois. Une autre force agissait encore en l’homme pour en faire un être religieux, l’amour qui le portait vers tout ce monde extérieur vivant d’une vie analogue à la sienne, vers les sources et les ruisseaux, vers les arbres et les rochers, vers les monts et les nuages, vers le ciel resplendissant, l’aurore, le crépuscule, le large soleil et tous les astres disséminés dans l’espace.


L’évolution religieuse devait, par le développement même de ses causes, entraîner l’homme à une singulière illusion. A Jove principium, dit le proverbe. Rien de plus faux. Ce sont les hommes qui ont créé les divinités en faisant les chefs et les prêtres, en instituant des hiérarchies, en subordonnant les faibles aux forts, les pauvres aux riches, les naïfs aux astucieux, mais en armant aussi les opprimés du sentiment de la révolte. La société imaginaire des cieux correspond à la société réelle de la Terre. Quand les nations eurent des rois visant à la monarchie universelle, elles créèrent du même coup le dieu souverain, trônant dans l’empyrée par dessus les hommes et les génies. À toutes les oscillations de l’humanité répondait un mouvement de même nature dans le monde des dieux : l’ascension et la décadence des maîtres de la Terre se doublait dans l’espace de l’exaltation et de l’obscurcissement des divinités d’en haut, car l’imagination des hommes se modèle toujours sur la réalité.

Mais par l’effet de la persistance des institutions, de la durée des traditions, de l’accoutumance aux pratiques héréditaires, tous ceux qui profitaient de l’ancien état de choses cherchaient à le prolonger bien au delà du temps normal, et c’est ainsi que rois, prêtres et leurs parasites ont toujours apporté tant de zèle à maintenir les images que leurs prédécesseurs avaient créées dans les cieux, à perpétuer les cérémonies religieuses et toutes les conventions morales qui en dérivaient.

Le consentement unanime de millions et de millions d’hommes, pendant de nombreuses générations successives, a fini par donner à de vaines figurations comme une solidité concrète, et lors du danger, quand les maîtres ont recours aux dieux, leurs créatures, l’appel que les puissants de la terre menacés font aux puissants du ciel ne reste pas sans écho. L’ensemble de toute l’organisation politique et sociale à laquelle appartiennent les dieux constitue un tout solidaire, agissant et réagissant par toutes ses parties les unes sur les autres : les rois ayant intronisé les dieux, ceux-ci, par contre-coup, prolongent la durée des monarchies et des églises.


Toute religion se fait une éthique à son usage, ou plutôt elle prend dans le fonds commun à tous les hommes les règles de conduite qu’il lui convient de prescrire. Il en résulte naturellement que les interprètes de tout culte se croient volontiers les créateurs de la morale : et ils se l’imaginent d’autant mieux que sorciers et magiciens, expliquant à leur gré les volontés d’en haut, se sont également enhardis à devenir les exécuteurs de ces volontés : après avoir prononcé les peines, ils aiment à les appliquer ou à les faire appliquer par leurs fidèles. Justiciers par les paroles, ils tiennent aussi à l’être par les actes. Aux temps originaires de la vie des nations, avant que les phénomènes de dédoublement se fussent accomplis dans les fonctions sociales primitives, nous voyons d’ordinaire les autorités se confondre dans le même personnage, prêtre ou magistrat.

Mais quoique s’imaginant par la pensée vivre en être supérieurs, de nature divine, en dehors de la société ambiante, les magiciens et juges n’en sont pas moins des hommes comme les autres, puisant des idées et des préjugés dans l’héritage ancestral. En châtiment à ceux qu’ils veulent punir, ils commencent par appliquer la peine du talion, c’est-à-dire une souffrance ou une privation identique à celle qui fut occasionnée, blessure pour blessure, maladie pour maladie, mort pour mort.

C’est une erreur très accréditée d’identifier le talion avec la vengeance ; une punition identique à la faute parut très équitable d’abord, et chez le condamné lui-même l’idée put s’en confondre avec celle de la pénitence : le pécheur repentant trouve juste de se punir ou d’être puni de la même manière dont il a péché et dans la mesure de sa faute [253]. La vengeance, le « coup pour coup » des enfants, n’est donc pas l’unique point de départ de l’évolution pénale. D’après Tarde, cette origine, quoique la plus apparente, serait de valeur secondaire : la genèse en serait le châtiment domestique, correspondant d’un côté au blâme, de l’autre au remords.

À cette peine du talion, relativement acceptée comme juste, parce qu’elle était incomprise, combien d’autres punitions, jusqu’aux tortures et à la mort, furent-elles infligées pour violations vraies ou prétendues de la morale par les dispensateurs du pouvoir politique et religieux !

Le précepte fondamental du droit imaginé par ceux qui en bénéficiaient était de s’approprier virtuellement la vérité, la justice, et, en récompense, de s’attribuer la possession réelle des biens terrestres. Telle est l’une des principales causes de cette institution que l’on a nommée tabou dans les îles océaniennes et que l’on désigne sous tant d’autres appellations, notamment lois, devoirs, convenances, dans le reste du monde. Interdiction absolue au vulgaire, à la tourbe des profanes et des sujets, parfois aux femmes et aux enfants, sous peine d’amende, d’emprisonnement, de supplices, interdiction de toucher aux fruits, aux mets réservés à la table des supérieurs, de prendre part aux plaisirs des grands, de s’élever jusqu’à la connaissance des révélations suprêmes. L’inégalité était le résultat humain de l’appropriation des richesses, de la force du pouvoir ; il fallait en outre lui donner une sanction divine, en faire l’une des assises de l’Univers.

En tout cas, la religion, la « révélation d’en haut » n’a rien à faire avec le sentiment inné de la justice, dérivé entièrement de la morale, conception des règles à suivre dans les rapports sociaux.

Par l’effet de cette illusion d’optique qui se produit aussi bien dans le monde moral que dans le monde matériel, les hommes se trompent d’ordinaire sur le sens réel du mouvement lorsqu’eux-mêmes et l’ambiance se déplacent en sens inverse : ils se croient immobiles et s’imaginent que la nature est en fuite. Ils donnent un caractère de permanence dogmatique à leurs illusions religieuses en les contrastant avec la conduite de la vie qu’ils supposent essentiellement incertaine et dépourvue de morale rectrice. C’est le contraire qui est vrai : la morale existe par cela même que des individus, animaux ou hommes, vivent en société, tandis que les religions, ne se rapportant qu’à l’inconnu et ne vivant que d’hallucinations et d’hypothèses, sont un phénomène secondaire dans le développement général des hommes.

Pourtant il est bien vrai que dans le cours de leur durée les religions réagissent très énergiquement sur la conduite des hommes qui les professent : elles dirigent les passions humaines conformément à leurs dogmes et aux intérêts de leur culte, et ce qu’elles appellent spécialement du nom de « morale » est la pratique de la vie qui leur convient le mieux.

Or les actes de l’homme varient infiniment avec la poussée de ses instincts et de ses attractions ; ils oscillent entre les extrêmes, ayant pour mobiles, d’une part, l’amour et le dévouement sans bornes, de l’autre, la fureur de la haine et de la vengeance. « Que de maux a pu susciter la religion ! » dit le poète. Elle ajoute une férocité double à la férocité première, de même qu’à l’occasion elle exalte la tendresse jusqu’au délire. Avec les diversités des milieux, des conditions, des héritages de haine légués par la guerre, elle contribue à différencier les morales particulières de nation à nation : « Vérité en deçà, erreur au delà ! »

Mais si l’on prend le terme de « morale » dans le sens restreint — le plus usuel — de conduite absolument conforme à l’altruisme, il est certain que la religion n’a pu exercer sur elle aucune action, si ce n’est pour l’obscurcir ou la dénaturer, en troublant les rapports naturels entre les êtres vivants. Ces rapports sont primordiaux : la morale d’altruisme est aussi ancienne, plus ancienne même, que l’humanité.

Il est vrai, les animaux n’ont pu se répéter les fameuses règles formulées par les Bouddha, les Confucius et les Christ : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît » et : « Faites à autrui ce que vous désirez qui vous soit fait ! » Mais s’ils n’avaient pas la parole nécessaire pour se prêcher cette morale les uns aux autres, ils ont su la pratiquer. Le dévouement complet, le sacrifice de la vie à l’être aimé ou à la communauté des parents et amis se retrouvent dans l’histoire ordinaire de maint groupe animal, de la fourmilière au nid et de la couvée aux familles supérieures. Ainsi que le dit exactement un historien philosophe, « l’équité et la bonté, voilà les deux piliers de l’équilibre moral ; pareils à cet olivier dont Ulysse avait fait le pied de sa couche nuptiale, ils ont pris racine quand la première tribu prit naissance, et nulle tempête ne les déracinera [254] ».

Il est incontestable que l’entr’aide fut dès l’origine un des plus puissants facteurs du progrès. N’est-il pas vrai aussi qu’en ces dernières décades nous assistions à la transformation du monde ancien en un monde nouveau pour la création duquel la science s’associe jusqu’aux radiants célestes et ajoute à ses propres forces celles de l’univers ?

L’entr’aide, dans toute son ampleur, telle fut, au milieu des infinis dangers de l’existence primitive, la sauvegarde des malheureux et de la race elle-même. L’homme a tellement besoin d’entr’aide que, solitaire, il se crée deux personnalités qui s’interrogent et se répondent. Nous vivons les uns par les autres, tout en puisant la force initiale en notre propre individu ; ce fut toujours une prétention naïve, enfantine, ou bien une chimère de désespéré que de vouloir, chacun pour soi, se suffire à soi-même. Puisque les conditions mêmes de la vie l’exigent, l’étroite solidarité d’homme à homme, c’est-à-dire la morale humaine dans son essence, fut toujours pratiquée, non seulement entre ceux qui se pressent à côté les uns des autres, mais aussi entre les morts et les vivants, entre ceux qui parcourent leur carrière consciente et ceux qui ne sont pas encore.

Quel précepte de morale peut dépasser en force et en ampleur le dicton recueilli par Radloff parmi les populations sauvages de l’Altaï : « Quand tu vas mourir, ne jette pas ton pain ; quand tu quittes un champ, commence par le semer [255] » !

DIVISIONS ET RYTHMES DE L’HISTOIRE


Chaque frémissement terrestre
correspond à un balancement des cieux.


CHAPITRE VI


LE SOLEIL LEVANT ET LE SOLEIL COUCHANT. — MÉRIDIENS INITIAUX. — CONVERGENCE ET DIVERGENCE DES ROUTES. — MARCHE DE LA CIVILISATION.


En remontant aussi loin dans le passé que nous le permet la perspective des événements connus ou découverts par les savants modernes, on constate que, jusqu’à une époque récente, la plus grande partie de la surface terrestre était divisée en aires ethniques isolées les unes des autres, ou du moins assez distinctes pour que la cohérence géographique du territoire restât ignorée des habitants eux-mêmes.

Nulle tribu de l’Amérique du Nord n’avait la conception d’un continent s’étendant de l’archipel polaire aux tièdes eaux de la mer des Antilles ; même les peuplades qui, dans leurs longues migrations, avaient parcouru le pays de l’un à l’autre versant ne pouvaient se faire qu’une idée très vague des régions traversées et leurs traces s’étaient perdues comme le sillage d’un navire dans la mer. De même, dans l’Amérique méridionale, les terres de faible élévation, de beaucoup les plus étendues du grand corps continental, et la moitié des régions montagneuses appartenaient à des peuplades errantes ou sédentaires, n’ayant qu’un très faible horizon géographique. Quant aux nations policées des plateaux, de l’Anahuac au Titicaca, elles étaient, pour ainsi dire, suspendues dans l’espace immense, sans relations avec le reste de l’humanité.

L’Amérique entière se trouve donc retranchée du monde historique jusqu’à une époque antérieure de quelques siècles seulement à la découverte de Guanahani par Christophe Colomb ; même de nombreuses populations américaines, demeurées inconnues longtemps encore après la découverte du double continent, n’ont été rattachées que tout récemment par les voyageurs à l’ensemble du genre humain.

Si le Nouveau Monde est resté, jusqu’aux siècles d’hier, en dehors du cycle de l’histoire, le groupe des masses continentales dit « Ancien Monde » ne lui appartient pas non plus dans son entier. Avant Vasco de Gama, l’Afrique n’en fit partie que par le bassin du Nil et par son littoral méditerranéen, Égypte, Cyrénaïque, Maurétanie ; d’immenses espaces dans l’immense Asie viennent à peine d’entrer dans le cercle de la connaissance humaine, avec les grandes terres océaniques et les traînées insulaires de la mer du Sud.

Les pays qui, dans la lointaine perspective des temps, nous apparaissent comme émergeant du noir de la nuit pour s’éclairer d’une lumière d’aube se succèdent de l’Atlantique au Pacifique, diversement lumineux et sur une largeur inégale. Les territoires qui subirent l’influence grecque et romaine, le plateau d’Iran et les monts d’Arabie, l’Inde et la plaine que parcourent les fleuves chinois constituent cette zone de la première histoire, dont l’axe sinueux est marqué à l’ouest par la dépression de la Méditerranée, à l’est par le diaphragme de montagnes dit Immaüs par les Anciens (Himalaya). Il faudrait peut-être y ajouter les îles de l’océan Indien qui font cortège aux péninsules gangétiques et l’Insulinde proprement dite.

Cette zone des terres proto-historiques, aux contours très indécis, se divise naturellement, d’après la forme des rivages et le relief, de même que par la répartition des foyers de civilisation indigène, en corps géographiques bien déterminés : ainsi les îles, Cypre, Rhodes, Eubée, Sicile ; les péninsules, Attique, Argolide, Italie ; les bassins fluviaux, Nil, Euphrate, Indus et Ganga, fleuve Jaune et fleuve Bleu ; les plateaux et les montagnes, Anahuac et Tibet, Pyrénées et Caucase. Ces diverses individualités de la surface planétaire se subdivisent à leur tour en corps de moindre étendue, et d’autre part se groupent en vastes contrées présentant les mêmes caractères généraux, des traits communs, de fréquentes relations mutuelles ; la proximité territoriale, les ressemblances et les chocs de cause à effet dans le développement historique permettent de réunir sous une même dénomination des pays géographiquement distincts, habités par des peuples différents.

Il est vrai qu’on peut désigner les parties de la Terre par leur position relativement aux points cardinaux ; mais en ce cas les termes employés ne peuvent avoir qu’un sens tout relatif : chaque individu, se prenant, comme il l’est en fait, pour le centre de l’univers, a son « nord » et son « midi », son « orient » et son « occident » ; c’est par concession pure, abandon de la réalité spéciale à sa personne, qu’il consent à se servir d’expressions conformes à l’usage géographique.

C’est ainsi que le Provençal dit être « du Midi », quoique son lieu natal ne soit ni au sud ni au nord, et que le nom de « Levantins » est appliqué d’une manière générale à tous les habitants de mœurs et de langues européennes vivant dans les ports occidentaux de l’Asie.

Toutefois, par suite du déplacement graduel des centres de civilisation, il arrive forcément que tel ou tel pays reçoive des noms indiquant précisément que la position relative de la contrée a changé du tout au tout. Ainsi l’Asie « antérieure », qui fut pour les Assyriens l’Occident par excellence, devint pour les Byzantins la contrée du Soleil levant, l’Anatolie, (Natolie, Nadolo) ; plus tard, l’ « Empire d’Orient », l’héritier de Rome pour une bonne moitié de l’ancien monde œcuménique, embrassa dans son vaste domaine l’exarchat de Ravenne, situé dans cette même péninsule d’Italie appelée jadis Hesperie, la « Terre du Soleil couchant ».

Les mots « Est » et « Ouest » changent donc de sens pendant le cours des âges, et, pour obtenir plus de précision dans la signification réelle de ces termes, on a dû, comme dans la botanique et dans la zoologie, ajouter un qualificatif au nom des pays : « Orient slave », « Orient grec », « Orient chinois », « Extrême-Orient ». De même, aux États-Unis, on distingue entre l’Est, l’ « Ouest » et le « Grand Ouest » (Far West). Les Canadiens parlent aussi du « Grand Nord ».

Cependant on a essayé de donner aux termes tout relatifs qui servent à désigner les points cardinaux une valeur conventionnelle définitive, comprise de tous les géographes. Ainsi le mot « Sud » ou « Midi », presque toujours associé à l’idée de chaleur excessive et de lumière aveuglante, aurait été spécialement réservé au Sahara et aux autres déserts de la zone torride, des deux côtés de l’Équateur [256]. Il en serait donc résulté, en bonne logique, que le mot « Nord » devrait appliquer à la fois aux terres glacées de l’hémisphère boréal et à celles de l’hémisphère austral. Mais pareille convention serait trop contraire à tous les usages pour avoir la moindre chance d’être adoptée, et par conséquent le terme « Sud », gardant forcément une signification de géographie stricte, ne se rapporte qu’à la position des terres relativement au pôle arctique. D’une manière générale, conformément au langage ordinaire, l’équateur limite le Nord et le Sud, mais, plus spécialement et sans explication nécessaire, on comprend la division naturelle indiquée par les formes continentales elles-mêmes : l’Amérique se trouve naturellement partagée en nord et en sud par la mer des Caraïbes et le pédoncule des isthmes ; la Méditerranée est une autre zone de séparation formée par la nature, entre l’Europe, continent septentrional, et l’Afrique, continent méridional. Plus à l’est, le trait de partage est moins net ; cependant le constraste des climats du nord et du sud est parfaitement marqué par les versants opposés des montagnes qui, sous divers noms, se continuent du Caucase et du Demavend à l’Himalaya. Mais tout à fait à l’est du continent asiatique, la ligne de division entre Nord et Sud est difficile à tracer : elle se confond avec la racine de la grande péninsule indo-chinoise.


Souvent aussi on a tâché d’établir une différenciation précise entre l’Est et l’Ouest, et déjà, suivant les idées dominantes et les diverses contrées, les géographes ont choisi des lignes méridiennes de partage, divisant le monde en deux moitiés, considérées l’une comme orientale, l’autre comme occidentale. Le méridien de Paris, celui de Greenwich, qui est maintenant adopté, sauf quelques exceptions négligeables, par les marins du monde entier, ne pouvaient avoir qu’une valeur toute conventionnelle pour la facilité des calculs astronomiques entre la montée du soleil et sa descente, entre l’Orient et le Ponant. Mais ils ne coïncident en rien avec une ligne de séparation naturelle. Parmi tous méridiens que les astronomes ont menés de pôle à pôle, un seul, celui qui était censé joindre le Grœnland aux terres antarctiques en passant par l’île de Fer, paraissait se confondre à peu près avec une division géographique puisqu’il suit dans presque toute sa longueur le fossé de l’Atlantique entre l’Ancien Monde et le Nouveau. Le maintien de ce méridien eût fini par fixer la signification des mots Est, Ouest en leur donnant pour synonymes les expressions Ancien Monde et Nouveau Monde. À un certain point de vue, la chose eût été juste, puisque l’Amérique, située à l’Occident de l’Europe, a été découverte par des navigateurs qui cinglaient vers l’ouest ; mais en étudiant l’ensemble des terres suivant leur ordonnance, on constate que la masse du double triangle américain continue exactement la courbe de l’Asie autour du grand bassin océanique : au point de vue de la genèse des terres, elle se trouve donc à l’est de l’Ancien Monde, et la ligne méridienne la plus logique se trouve être celle qui passe par le détroit de Bering, dans l’immensité du Pacifique.

Si l’on tient, comme il est convenable, à choisir une ligne de séparation normale entre l’Est et l’Ouest, non seulement à cause de ses avantages géographiques, mais surtout en raison de l’influence que ce trait de partage a déterminée dans l’histoire elle-même, on pourra s’arrêter, vers le commencement des âges entrevus par la science du passé, à la zone médiane de l’Ancien Monde des deux côtés de laquelle les événements prirent le caractère le plus original et le plus distinct. Une première division de ce genre, très justifiée à quelques égards, est celle qui a valu leurs noms à l’Asie et à l’Europe. Pour les Assyriens, le pays d’Assie, dont le nom s’est diversement modifié depuis, était la région éclairée par les rayons du soleil levant, et le pays d’Éreb — l’Europe — comprenait toutes les contrées s’étendant vers la pourpre du soir. Il est certain que la division géographique entre les deux continents, marquée par les ramifications orientales de la Méditerranée, correspond à une différence considérable dans le mouvement historique des contrées riveraines ; cependant les résultats généraux de l’histoire comparée nous prouvent qu’il faut chercher beaucoup plus à l’est que la côte de Syrie le méridien de partage entre les deux moitiés du monde méritant le mieux les noms conventionnels d’Est et d’Ouest, d’Orient et d’Occident.

Il semblerait assez naturel, au premier abord, de fixer cette ligne de séparation à la limite des bassins fluviaux qui s’inclinent d’un côté vers les mers de l’Inde et de la Chine et de l’autre vers l’Atlantique par l’intermédiaire de la Méditerranée et des autres mers intérieures. Mais cette frontière, en grande partie artificielle, notamment dans la traversée de l’Asie Mineure, passe au milieu de populations sujettes aux mêmes influences de sol et de climat, participant aux mêmes mouvements historiques et composées en grande partie d’éléments de même provenance ethnique. Il faut reculer la véritable limite entre le monde occidental et le monde oriental de manière à rejeter du côté de l’ouest tout le versant des deux fleuves jumeaux, le Tigre et l’Euphrate, ainsi que les principaux sommets de l’Iran. Cette région de la Perse et de la Médie, de l’Assyrie et de la Chaldée, est intimement associée dans son histoire avec les pays de la Méditerranée, tandis que ses relations avec le monde de l’Orient furent toujours moins actives et plus fréquemment interrompues.


La vraie zone de séparation est indiquée dans le centre de l’Asie par une région territoriale qui se distingue à la fois par le haut relief du sol et par la rareté des habitants. Entre la Mésopotamie, dont les immenses foules dressèrent autrefois la Tour de Babel, et les plaines gangétiques de l’Inde, où l’on compte jusqu’à huit cents habitants par kilomètre carré, une zone médiane, ne contenant guère qu’un ou deux individus en moyenne pour le même espace, se dirige du golfe d’Oman vers l’océan Arctique. Elle commence immédiatement à l’ouest du bassin de l’Indus dans les régions presque désertes du Balouchistan, parsemées de rares oasis, puis elle se continue par les monts Khirtar et Sulaïman-dagh, enfermant dans leurs âpres vallées des tribus de montagnards fréquemment décimées par la guerre. Au nord-ouest de l’Hindustan, les hauts sommets de l’Hindu-kuch et d’autres cimes, inférieures seulement à celles de l’Himalaya, marquent les bornes de partage, se prolongeant par les plateaux si difficiles à franchir auxquels on a donné le nom de « Toit du Monde » et qui, flanqués au nord d’arêtes parallèles, vont rejoindre le massif des « Monts Célestes ». Au delà de ces puissantes roches au diadème de glaciers, la zone faiblement habitée se poursuit dans la grande dépression sibérienne vers les rivages salins du lac Balkach, puis, au nord de la chaîne du Tarbagataï, vers les solitudes infertiles de Semipalatinsk, la « Steppe de la faim » » ; enfin, l’entre-deux presque désert compris entre les bassins de l’Ob’ et du Yenisséi va rejoindre les toundras du sol congelé. Les recherches de Gmelin et d’autres naturalistes ont constaté que, pour la faune du moins, la véritable séparation entre l’Europe et l’Asie se trouve dans ces terres basses et arides et non sur les hauteurs verdoyantes des Monts Oural.

L’Ancien Monde est ainsi divisé en deux moitiés distinctes ayant une masse continentale à peu près d’égale grandeur. Dans toute sa partie méridionale et centrale, cette large bande de séparation est formée d’une série d’éminences qui comprend le nœud capital du système montagneux de l’Eurasie et n’est coupée qu’à de rares intervalles par des passages accessibles aux guerriers et aux marchands. Ces portes difficiles étaient les seules qui fissent communiquer les populations des deux versants, les civilisations respectives de l’Occident et de l’Orient. De même qu’un glissement du sol peut barrer soudain le courant d’un fleuve, de même l’incursion d’une tribu de montagnards pouvait fermer complètement le transit entre l’Est et l’Ouest, coupant de nouveau le monde en deux. Et c’est là ce qui se produisit à maintes reprises,

Souvent Afghans et Turkmènes arrêtèrent des armées au passage ; plus souvent encore celles-ci ne se hasardèrent qu’à l’entrée des gorges, craignant le long et âpre chemin en des contrées redoutables, sans gîtes de repos et d’approvisionnement. Pour traverser ces formidables barrières, il fallait aux Darius et aux Alexandre, aux Mahmoud, aux Baher et aux Akhbar toutes les ressources en armées et en argent de puissants empires. Encore de nos jours, les régions montagneuses de la ligne de partage opposent de très grands obstacles au transit, en dépit des routes d’accès, des caravansérails et des ports de refuge.

En adoptant cette manière de voir, on établit nettement pour toutes les étendues terrestres le sens général des expressions Est et Ouest. Du côté oriental, toute la partie de l’Asie qui s’incline vers la mer des Indes proprement dite et vers le Pacifique se continue par les grandes îles et les archipels qui parsèment la vaste surface des eaux presque jusqu’aux rivages de l’Amérique. Du côté occidental, les péninsules antérieures de l’Asie et les bassins de la Caspienne et de l’Ob’ s’ajoutent à l’Europe, à tout le monde méditerranéen, au continent africain, et par delà l’Atlantique embrassent les terres américaines. Car ce double continent qui regarde vers l’est par ses estuaires, par les vallées de ses grands fleuves et les pentes de ses plaines fécondes, appartient incontestablement, aussi bien sous le rapport de l’histoire que de son orientation géographique, au cosmos européen. Il reste tourné vers l’Europe, aussi longtemps que la grande porte de Panama ne sera pas largement ouverte pour donner toute leur initiative de commerce à Valparaiso, à Callao, à San-Francisco.

Certainement la plupart des nations et des tribus, restées longtemps séparées les unes des autres en humanités distinctes, poursuivaient leur existence sans avoir la moindre notion de cette différenciation entre Orient et Occident ; mais dès les premiers âges où les grands peuples de l’Ancien Monde prirent conscience de leur histoire, ils connurent la valeur du faîte qui sépare les deux versants. L’évolution humaine s’accomplit différemment des deux côtés, et chaque siècle dut accroître la divergence originaire de cette évolution, gravitant ici vers la grande mer, et là vers le bassin de la Méditerranée. Laquelle de ces manifestations était destinée à produire les conséquences les plus sérieuses, à contribuer pour la plus forte part à l’éducation du genre humain ? Actuellement il ne peut y avoir aucun doute à cet égard. Dans la lutte pour la puissance, l’Occident l’emporta certainement jusqu’à nos jours. Ce sont les nations de ce versant qui témoignent à la fois de plus d’initiative pour le progrès et d’une plus grande puissance de régénération. Et pourtant il semblait au premier abord que l’Est fût la moitié privilégiée de la planète : vues dans leur ensemble, les nations du versant oriental eurent leur période de supériorité réelle ; on peut même prévoir qu’elles la prendront à nouveau et que, ainsi que l’Atlantique évinça la Méditerranée de sa position suprême, sur la Terre, graduellement rapetissée, le Grand Océan assumera sur le fossé de l’Atlantique la prépondérance que lui assurent son étendue et le demi-cercle de ses rivages, épine dorsale de tout l’organisme continental.


Sans chercher à établir ici quelles furent les contrées d’où partirent les premières impulsions, il est probable que la place matérielle occupée il y a trois mille ans par les nations ayant déjà conscience de leur vie dans l’histoire du monde était moindre à l’occident qu’à l’orient du diaphragme asiatique. Les vallées et les plateaux que peuplaient les Mèdes et les Perses, les plaines de l’Assyrie et de la Chaldée, la contrée des Hittites, des enfants d’Israël et d’Ismaël, les côtes des Phéniciens, celles des Subécas et des Hymiarites, les bords du Nil, les îles de Cypre et de Crête, enfin les parties de l’Asie antérieure où germa la civilisation qui, plus tard, devait si merveilleusement fleurir en Grèce, de l’autre côté de la mer Égée, toutes ces contrées ne formaient qu’un étroit domaine en comparaison des vastes étendues de l’Asie sud-orientale, de L’Indus à la rivière Jaune, et même à la Sibérie méridionale, si riche en inscriptions des âges disparus. Encore faut-il ajouter à ce vaste territoire asiatique une grande partie de l’archipel malais, dont la civilisation est certainement d’une date très ancienne. Enfin, les terres océaniques, éparses sur une étendue liquide aussi vaste que toutes les masses continentales de l’Ancien Monde, semblent avoir fait partie d’une aire dont le développement historique était supérieur à celui des populations européennes à l’époque des Pélasges.

Certes les tribus sauvages de l’Europe pendant l’âge de pierre se déplacèrent aussi en tous sens et parcoururent des contrées fort éloignées les unes des autres ; mais la condition politique et sociale de ces tribus n’offrait pas de cohésion suffisante pour qu’il fût possible de fixer la mémoire de leurs allées et venues. Leurs voyages demeurent ignorés, comme s’ils n’avaient jamais eu lieu, tandis que les migrations également inconnues des insulaires du Pacifique se trouvaient du moins rattachées, par le lacis des navigations malaises, au monde de l’Inde insulaire et continentale : ainsi les Orientaux pouvaient se former une idée de cette mer immense, parsemée d’une voie lactée d’îles et d’îlots, qui s’étend au large de la côte d’Asie à des distances immesurées. Ce n’est pas dans ces lointaines régions qu’on eût pu concevoir l’Océan — ainsi que le firent les Grecs — comme un simple fleuve enfermant de son étroit courant les terres continentales. L’Indien et le Malais doivent l’avoir considéré plutôt comme un espace sans limites, allant se perdre dans l’infini des cieux.

L’Est se trouvait ainsi alors grandement en avance sur l’Ouest, à la fois par l’étendue de son domaine connu et par la plus grande cohésion de ses peuples. Mais depuis trente siècles et sans qu’il y ait eu régression de sa part, car d’une manière générale l’évolution s’est faite partout dans le sens du mieux par l’accroissement des connaissances, il a été singulièrement distancé. On a même émis l’idée que la précocité de la civilisation orientale aurait été la cause de cet arrêt de développement, trop de hâte dans l’effort ayant toujours entraîné une plus rapide lassitude [257]. Des écrivains, s’abandonnant à des fantaisies mystiques, et prenant pour base de leurs arguments une sorte de prédestination, ont essayé d’expliquer le contraste entre l’Est et l’Ouest par une différence de races originelle et indestructible. Les deux mondes, disent-ils, auraient, dès les commencements, différé en principe ; l’esprit des Orientaux, nuageux et chimérique, porté aux raffinements subtils et aux ambiguïtés contradictoires, agissant en sens inverse de l’intelligence des Occidentaux, douée du génie de l’observation, d’une rectitude naturelle de pensée, de la compréhension des choses. Le mythe du Serpent dans le Paradis Terrestre, symbolisant aux yeux de ces écrivains l’influence pernicieuse de l’Orient, dominerait toutes les relations d’un monde à l’autre.

Une conception pareille, qui donnerait aux Occidentaux une incontestable supériorité, ne repose évidemment que sur le souvenir du long antagonisme entre populations projetées les unes contre les autres par la guerre ou par les intérêts commerciaux, aux diverses époques de leur vie politique et sociale ; en réalité la simple constatation des faits a été prise pour une explication. Entre une civilisation décadente et une société en pleine voie de croissance, les conditions ne sont pas égales : pour les juger en équité parfaite, il faut se placer à des périodes correspondantes de leur vie collective. Il serait injuste par exemple de comparer les États-Unis dans leur triomphante jeunesse à la Chine dans son âge de sénilité. En écartant donc cette prétendue différence essentielle des races, il faut étudier les conditions telluriques du monde oriental et y chercher les causes du retard de son développement, comparé aux progrès de l’Occident.

En premier lieu, le Grand Océan, avec ses milliers d’îles, n’a pour son immense étendue liquide qu’une très faible proportion de terres émergées en dehors de l’aride continent australien ; les centres de civilisation, tels que Samoa, Taïti, les groupes de Tonga et de Fidji, séparés les uns des autres par de longues distances et n’ayant qu’une faible population, ne pouvaient exercer une influence considérable, les archipels étaient trop étroits pour donner naissance à un grand foyer de rayonnement intellectuel. La Nouvelle-Zélande, assez vaste pour devenir la demeure d’une nation puissante, se trouve trop en dehors des voies historiques, dans les mers solitaires du sud ; d’ailleurs, elle ne fut colonisée que tard, et peut-être trente générations à peine s’y sont-elles succédé.

Quant aux îles équatoriales, de Bornéo à la Papouasie (Nouvelle Guinée), elles sont grandes et très favorablement situées à l’angle sud-oriental du continent d’Asie, dans l’axe du mouvement général de la civilisation, mais la richesse même de leur végétation forestière et les facilités de l’existence permirent aux aborigènes de se maintenir dans leur isolement primitif, et la plus grande partie de ces archipels magnifiques fut ainsi laissée en dehors de la marche du progrès. Les aventuriers malais, aussi bien que les colons de races différentes, se contentèrent d’occuper les rivages maritimes. L’intérieur resta inexploré, et même se trouva parfois complètement fermé par l’épaisseur des forêts dans lesquelles se cachaient les « coupeurs de têtes ». Deux grandes îles seulement, les plus rapprochées du continent asiatique, Sumatra et Java, se rattachaient au monde civilisé de l’Asie orientale ; la première d’une manière très incomplète, puisque les forêts de l’intérieur et les plateaux étaient encore occupés par des barbares, ennemis de tout commerce avec l’étranger. Si Java jouit en entier du privilège d’être associée au domaine de la culture hindoue, elle le doit à la facilité d’accès qu’offrent ses deux rivages, et à sa configuration géographique.

Mais cette terre merveilleuse, augmentée de quelques districts de Sumatra et d’un petit nombre d’îles voisines participant à la même civilisation, ne constitue pas, comparée à l’immensité de l’Océan, un territoire assez étendu pour fournir un foyer d’illumination éclairant tout le monde insulaire de l’Extrême-Orient. Bien plus, le groupe des grandes îles, pris dans son ensemble, a certainement contribué, par l’étendue même de son labyrinthe, à empêcher que se formât l’unité historique des régions insulaires. Bornéo, Célèbès, les principales terres de l’archipel des Philippines, la Nouvelle-Guinée — elle-même presque continentale — et la côte aride du continent voisin, l’Australie, sont autant de contrées dans lesquelles l’étranger, marin naufragé ou colon aventureux, courait le risque d’être accueilli en ennemi, peut-être même en gibier. Enfin, le détroit de Torrès, la principale porte océanique entre l’Insulinde et la Polynésie, est presque complètement barré par des récifs coralligènes.

De même, il n’eût pas été possible jadis de trouver, sur les rivages continentaux, un centre commun de civilisation pour le monde oriental. Si remarquable que fût le progrès de la pensée dans les communautés qui naquirent sur les rives de l’Indus et de la « Mère Ganga », à Ceylan, sur les côtes de Malabar et de Coromandel, dans les bassins des rivières indo-chinoises, dans les plaines fleuries du Yangtse-Kiang et dans la « Terre Jaune » des « Cent Familles », ces diverses civilisations ne se groupèrent jamais en un tout politique, et le lien, fort relâché, qui les unit ne se maintint que pendant une courte période, sous l’influence du prosélytisme religieux. Les communications entre ces diverses contrées furent toujours rares et incertaines. Des tribus nombreuses, habitant en groupes indépendants toutes les régions des montagnes, partageaient en fragments distincts le territoire des nations civilisées. Si le Japon a pris dans ces derniers temps, grâce à la triomphante vapeur qui réduit toutes les distances, une position politiquement et socialement centrale, on sait que naguère il s’isolait avec soin, ramassant ses forces sur lui-même comme s’il eût constitué un monde distinct.

L’ensemble de l’espace occupé par les Orientaux policés présente à peu près la forme d’un éventail ; c’est là un fait géographique évident. L’axe du bassin de l’Indus, où furent chantés et priés les premiers poèmes vedas, pointe vers le sud-ouest : les courants unis de la Ganga et du Brahmaputra s’unissent dans le labyrinthe de leur delta en coulant directement vers le sud ; les fleuves de l’Indo-Chine se dirigent vers le sud-est, tandis que les rivières de la Chine, et avec elles le mouvement de la civilisation, descendent vers la mer orientale. Ainsi les diverses activités de ces contrées sont animées pour ainsi dire d’une force centrifuge : elles n’ont point de foyer naturel ; de plus la péninsule indo-chinoise, située au creux du monde oriental, constitue plutôt une barrière de séparation qu’un terrain de rencontre entre les Chinois et les Hindous : ses chaînes de montagnes parallèles, partiellement habitées par des tribus sauvages, sont autant d’obstacles intermédiaires. D’autre part, le plateau du Tibet, où sembleraient devoir passer les chemins naturels entre la Chine et la presqu’île gangétique et qui, au point de vue géométrique, renferme le véritable milieu des terres sud-orientales de l’Asie, prolonge ses crêtes neigeuses à de telles hauteurs et sous un climat si dur que ses populations clairsemées sont obligées de se mettre à l’abri dans les profondes vallées qui fissurent le sol.

Au nord-ouest, le monde oriental est limité par les traits de force des hautes arêtes neigeuses et, en beaucoup d’endroits, par des espaces arides presque inhabitables. Les lignes de communication avec le monde occidental, toujours précaires et souvent interrompues, passaient par des cols périlleux de montagnes ou par de longs détours à travers les steppes sibériennes ; en outre, des voies maritimes, fort détournées et connues seulement de quelques navigateurs, se dirigeaient vers les contrées de l’Occident, soit en longeant les côtes presque désertes du Mekran actuel pour entrer dans le golfe Persique, soit en passant par l’étroite porte de la mer Rouge et contournant la péninsule d’Arabie, également pauvre en « points d’eaux », nécessaires à une navigation débutante.

C’est ainsi que par minces filets, presque goutte à goutte, la quintessence de la civilisation avait à se distiller avant de pouvoir atteindre le torrent de la culture occidentale. Mais, par un remarquable contraste, les veines par lesquelles devait se faire cet épanchement d’un monde à l’autre sont disposées précisément en sens contraire des voies historiques de l’Asie extrême. Tandis que celles-ci s’épanouissent largement et n’ont pas d’autre aboutissant commun que l’immense ceinture maritime, les chemins de l’est convergent uniformément, quoique par des lignes courbes ou brisées, vers le bassin de la Méditerranée hellénique et romaine.

La longue fissure de la mer Rouge, qui unissait le pays des Hymiarites et l’Éthiopie à l’Égypte du delta, pointe directement vers la mer de Syrie dont la séparait une étroite plage sableuse ; la vallée serpentine du Nil s’ouvre dans la même direction ; le golfe Persique, continué au nord-ouest par le cours de l’Euphrate, se dirige en ligne droite vers cet angle de la Méditerranée où se trouve l’île de Cypre. Plus au nord, toutes les rivières, tous les chemins de commerce qui descendent de l’Anatolie, de l’Asie antérieure et des plaines sarmates à la mer Noire deviennent des affluents des mers helléniques à travers le Bosphore et l’Hellespont. Même la grande péninsule anatolienne se divise en petites presqu’îles secondaires enfermant les bassins qui tous s’inclinent vers la Grèce. Ainsi le merveilleux cosmos de L’Attique, du Péloponèse et des terres adjacentes devint, grâce à la convergence des voies, le point de rencontre nécessaire de toutes les civilisations asiatiques et le foyer d’élaboration et de renouvellement de tous ces éléments premiers par les nations helléniques. Tel fut, décrit en quelques phrases sommaires, le contraste historique des deux moitiés du monde durant les premiers âges où pénètre notre regard.


La façon courante d’envisager l’histoire est essentiellement égocentrique, c’est-à-dire qu’elle a pour raison d’être l’importance exceptionnelle donnée par l’écrivain à sa propre patrie. Chaque nation, considérant le pays natal comme le vrai centre de la Terre, s’imaginait volontiers que toute histoire devait débuter par celle du « peuple élu ». Tel autrefois le Juif ; tel aussi le Chinois. Cette manière de voir a dû naturellement céder à une plus large compréhension des choses ; mais, sous l’influence d’un même mobile de vanité collective, d’étroitesse d’esprit relative, des auteurs professent encore des idées très partiales sur la marche de l’histoire. C’est ainsi que nombre d’écrivains nous disent que « la civilisation se meut de l’Orient à l’Occident suivant le mouvement du soleil ». Ils ont évidemment dans l’esprit le développement spécial des nations de langues aryennes, suivant un itinéraire plus ou moins sinueux, se dirigeant du plateau d’Iran vers les bords de la Seine et de la Tamise.

On a même voulu dessiner sur les cartes cet axe du progrès et préciser en chiffres la mesure des étapes [258]. Toutefois les exemples abondent et surabondent pour démontrer que la marche de la civilisation n’est point réglée avec cette fatalité, et que très fréquemment l’histoire s’est orientée en sens inverse. Étant donnée une région centrale avec pente naturelle inclinée vers tout le pourtour de l’horizon, il est certain que les progrès de la culture s’accompliront dans la direction de l’orient aussi bien que dans celle de l’occident, et, dans nombre de contrées, là par exemple où le mouvement des peuples s’est propagé le long d’un fleuve ou bien s’est porté de terres infertiles et forcément presque désertes vers des plaines fécondes en moissons et en hommes, les progrès de toute nature se sont accomplis suivant les conditions du milieu.

L’histoire du progrès dans les dix mille dernières années, de Babylone à Chicago, cette autre Babylone, par Athènes, Rome, Paris, Londres et New-York, est donc un phénomène tellement évident qu’on en a inféré la loi de la coïncidence des mouvements apparents de la civilisation et du soleil.

Toutefois, en s’en tenant à l’étude stricte de l’histoire, notamment celle des Asiates orientaux, et écartant toute notion hypothétique, il faudra bien constater que la propagation des forces constituant la civilisation se fait de peuple à peuple, à travers le grand corps de l’humanité, de la même manière que dans l’organisme humain la vie se propage de cellule à cellule, à la fois du centre vers la périphérie et de la périphérie vers le centre.

D’ailleurs, le monde actuel, où les foyers de civilisation se trouvent à la fois sur les points les plus opposés du globe, de l’Australie à la Grande-Bretagne et du Japon au cap de Bonne-Espérance et à l’estuaire de la Plata, n’est-il pas la démonstration parfaite que la culture s’est librement répandue dans tous les sens ? Et comment l’histoire pourrait-elle se diviser nettement par tranches de durée, puisqu’elle a pour canevas, pour surface d’application, la Terre elle-même avec toutes ses inégalités, tous ses éléments fondamentaux répartis sans ordre visible, relief, roches, climat, flore et faune. La vie ne se découpe point en formules.


C’est par une illusion analogue à celle qui fait voir la civilisation cheminant d’un pas régulier de l’Orient à l’Occident, que, dans un ordre inférieur de phénomènes, les hommes primitifs ont cru facilement à l’existence d’îles ou de régions des morts situées du côté de l’ouest par delà l’horizon. Des cartes de ce genre dressées d’après les indications des indigènes montreraient la très grande prépondérance des positions occidentales dans les sites présumés des paradis et des enfers mystérieux où les âmes des morts, reléguées loin de la terre des vivants, de l’autre côté des monts, des mers ou du moins de l’espace visible, reviennent à la vie des ombres [259]. N’est-il pas un rêve que nous avons tous fait, celui d’être emporté là-bas, vers le soleil couchant, pour nous ensevelir en pleine lumière dans les draperies changeantes de pourpre et d’or ?


Les générations se suivent d’une manière continue, chaque minute emportant des cellules usées, chaque minute apportant des cellules nouvelles, des individus naissant à la vie pour remplacer les morts. Les mouvements d’évolution se produisent donc d’une manière insensible, mais quand on les étudie à des intervalles d’années, de décades, de siècles, on remarque des contrastes, on distingue des physionomies différentes dans l’ensemble des individus et de leurs idées : la société ne suit plus la même direction, elle a d’autres allures, une orientation nouvelle. Les générations se distinguent l’une de l’autre, « comme les nœuds d’une graminée ». Dans l’arbre que tranche la scie, on voit les pousses annuelles de la végétation ; de même les siècles écoulés montrent des élans successifs, des avancements lents ou soudains, puis des retards et des arrêts apparents.


Ces différences dans le mouvement général de l’Humanité et dans la marche particulière des groupes humains s’accomplissent-elles au hasard, sans loi, ou bien au contraire avec une certaine régularité ? Il semble bien que la succession des idées rectrices et celle des faits qui en découlent se produit avec une sorte de rythme, comme si un balancier en réglait les alternances. Des théories diverses ont voulu décrire ces variations. Ainsi Vico, dans sa Scienza Nuova, nous montre les sociétés évoluant pendant la série des âges par corsi et ricorsi, c’est-à-dire par progrès et regrès réguliers, décrivant des cercles dans le temps et ramenant toujours un même état de choses après l’achèvement du circuit. C’est là une conception un peu enfantine dans sa simplicité et nul disciple de Vico n’a pu l’admettre sans la modifier : il est trop évident en effet que l’on ne saurait citer aucune période de l’histoire qui reproduise identiquement une autre période : les conditions géographiques, économiques, politiques, sociales peuvent offrir certaines ressemblances frappantes, mais l’ensemble de la situation présente aussi des différences essentielles provenant des actions et des réactions qui se sont produites à l’infini dans l’immense organisme de l’humanité. Aussi a-t-on cessé de comparer naïvement le monde à un simple mouvement de va-et-vient, à une suite de « cours et de recours », et l’on parle plus volontiers d’une « spirale de civilisation », dont les cycles, sans cesse agrandis, se développent indéfiniment pendant le cours des âges.

Toutefois il faut dire que cette spirale est de forme bien peu géométrique et que chaque événement vient en infléchir la courbe. Il arrive aussi, dans les périodes locales de retour vers la barbarie, que les spires se rétrécissent au lieu de gagner en ampleur. Le rythme des événements se conforme donc à des lois très complexes, et c’est par une simple figure de langage que l’on peut se permettre de l’assimiler à une oscillation ou giration régulière. Ce qui est vrai, c’est que, à bien des égards, les divers groupements d’hommes, tribus, nations, États, présentent des phénomènes de vie comme les animant et les plantes : ils naissent, se fortifient, déclinent, meurent, et l’étude approfondie indique pour tous ces phénomènes des causes que l’on peut classer en catégories d’une manière générale, bien que les diverses sociétés s’enchevêtrent les unes dans les autres et que les institutions, les religions, les morales, les civilisations empiètent naturellement sur leurs domaines respectifs. Grâce à cette étude comparée, certaines évolutions d’une société permettent donc de prédire par analogie quelles en seront les conséquences inéluctables.

Les conditions les plus favorables au développement d’un groupe humain, peuplade ou peuple, consistent pour celui-ci à vivre en paix, mais non isolé, en échanges fréquents de visite avec des hôtes, en relations actives avec des voisins, chaque individu ayant d’ailleurs sa part de terre et de travail. Alors il n’existe aucune raison pour que la liberté et la valeur du groupe s’amoindrissent ; celui-ci a même de grandes chances de se développer normalement et de progresser en intelligence et en moralité. Au contraire, lorsqu’une société se trouve engagée en des guerres acharnées, elle a tout à craindre et fatalement le malheur l’atteindra. Vaincue, elle devra s’humilier, s’avilir, flatter le vainqueur qui la décime et l’appauvrit ; victorieuse, elle acclamera ses chefs triomphants, les élèvera au dessus des autres citoyens, leur donnera des privilèges et par conséquent des occasions de mal faire : une ère de réaction s’en suivra certainement qui peut-être ira même jusqu’à la proclamation d’un cacique des caciques, d’un César, d’un maître absolu, confisquant à son profit les libertés de tous. Le mal sera d’autant plus grand et plus durable que la nation favorisée par le dieu des batailles aura augmenté la surface de son territoire, soit par des conquêtes immédiates, soit par des colonies, et sera devenue maîtresse de populations réputées ses inférieures ou même réduites en esclavage. Que l’annexion par la force soit de faible ou grande étendue, bourg, peuplade ou royaume, ce vol à main armée n’en aura pas moins des conséquences funestes pour le détenteur inique ; il ne pourra garder sa conquête qu’à force de crimes propres au conquérant : brutalité, déni de justice, violence et meurtre.

Mais il n’est pas besoin qu’une société fasse la guerre d’invasion ou s’empare d’un territoire étranger pour qu’elle soit exposée à tomber en état de déchéance morale, il suffit que dans son propre sein se produisent des scissions permanentes aboutissant à la formation de classes ennemies, de castes héréditairement hostiles. Que plusieurs partis se partagent le pouvoir ou qu’un seul le détienne, que des « aristocrates », devenus « meilleurs » par la force des armes, par un privilège de naissance ou le prestige de la fortune, se soient arrogé le droit de commander à la foule, ou bien encore que des prêtres, de tous les plus avides d’autorité, poursuivent la double possession des âmes et des corps, il est certain que la guerre, sourde ou déclarée, règne entre les diverses parties de la société et qu’ainsi de puissants éléments de régression cherchent à l’emporter sur toutes les causes de progrès. Ils triomphent parfois et l’on peut alors constater un parallélisme historique entre cet événement et d’autres qui se produisirent ailleurs en des circonstances analogues. Même le phénomène peut avoir son pendant de l’autre côté du monde ; en Orient et en Occident des situations correspondantes se dénouent naturellement de la même manière, si bien qu’un historien philosophe, Ferrari, a voulu ériger en loi les ressemblances d’allures que présentent la Chine et l’Europe ; il est certain que, malgré des différences essentielles provenant du contraste des milieux, les oscillations générales des deux civilisations sont marquées par des courbes de périodicité remarquablement similaires.

L’étude approfondie des civilisations permet de discerner différents types d’évolution caractéristiques. De même que certaines nations apparaissent subitement, pour ainsi dire, dans l’horizon de l’histoire et font d’emblée partie de la civilisation mondiale, d’autres passent de la vie à la mort par un processus qui peut être lent ou rapide, calme ou accompagné de soubresauts.

Des Potamiens, dont les découvertes récentes nous montrent l’orgueilleux épanouissement, il ne reste que des tombeaux dans les vastes solitudes qui avaient nom Babylone et Ninive. L’inquisition et l’oppression n’ont-elles pas rapidement remplacé de belles villes espagnoles qui s’étaient développées merveilleusement sous l’influence des Maures, par des étendues inhabitées, les despoblados et les dehesas ? Les Tasmaniens, encore au nombre de 7000 lors du premier voyage de Cook en 1770, ont été systématiquement supprimés en une centaine d’années : le dernier homme de cette nation s’éteignait en 1869 et en 1876 la dernière femme ; c’est la mort violente, comme celle qu’ont à subir aujourd’hui les Arméniens. On en est réduit au travail récent de l’induction historique quant au nom des peuplades qui élevèrent des monuments épars depuis les îles du Grand Océan jusqu’au continent africain, de l’île de Pâques aux Carolines et à Zimbabué. Combien d’autres civilisations ne se rappellent à nous que par de vagues indices !

L’évolution se produit aussi par le passage de la santé relative à la maladie. L’Égypte n’est certainement pas morte, mais que de changements successifs et de phases douloureuses dans son existence, depuis que nous la voyons apparaître, déjà puissante fille des dieux ! La Grèce, la Chine, l’Inde ne sont plus des nations initiatrices comme à de certaines phases de leur histoire et pourtant les éléments vivaces ne manquent point là comme ailleurs. Que dire d’un pays qui, tout en ayant perdu sa liberté, voit sa population augmenter rapidement ?

Un troisième processus dans la marche de l’histoire nous montre le passage d’une forme d’évolution à une autre. Ainsi le rayonnement de la Rome actuelle est d’un tout autre ordre que l’action extérieure exercée successivement par la Rome antique, la Rome impériale et la Rome papale. Nous avons ici un exemple typique de la vitalité d’un organisme qui retient des éléments de santé dans sa grave maladie et qui renaît à nouveau après avoir semblé à l’agonie.

Il y a enfin intervolution, c’est-à-dire que, par la force des choses, certains peuples subissent aujourd’hui fatalement une interpénétration réciproque, qui, pour ainsi dire, leur insuffle une nouvelle vie. Ainsi les peuples latins dont il est de bon ton de déplorer la décadence, fussent-ils réellement déchus, ne pourraient manquer de retrouver le bel équilibre de l’homme en santé par la seule cohésion avec leurs voisins réputés supérieurs. La civilisation européenne se voit infuser un sang nouveau par l’accession des Japonais à sa manière d’agir ; les derniers Peaux-Rouges sont entraînés dans la circulation américaine ; tous les peuples « entrent dans la danse » et leurs meilleurs éléments s’en affinent puissamment. Il n’y a désormais plus de question de progrès que pour la Terre entière.


D’ailleurs, les va-et-vient, la série des actions et réactions, des progrès et regrès qui constituent l’histoire doivent s’accorder avec les grandes oscillations de la planète, elle-même influencée par les astres, et principalement par le soleil, le grand foyer de la lumière, de la chaleur, du magnétisme terrestres. La période marquée par l’accroissement et le décroissement alternatifs des taches du soleil est l’un de ces régulateurs cosmogoniques dont les savants, astronomes, géographes, économistes, ont cherché à déterminer l’action sur le climat, les récoltes, la série des années grasses et des années maigres, des temps de prospérité matérielle et de gêne. On a cru trouver ainsi un rythme d’environ onze années, qui d’ailleurs est assez vague, de même que, sur le soleil, l’alternance des taches. Bruckner a également constaté, du moins pour les contrées de l’Europe occidentale, l’existence d’une période de longueur triple, comprenant alternativement une série d’années plus ou moins humides, qui, par contre-coup, donnent aux sociétés un rythme économique et politique correspondant.

Indépendamment de ces périodes dont la durée n’atteint pas même celle d’une vie humaine ordinaire, on pense constater de vastes balancements terrestres et célestes dont l’influence se répercuterait nécessairement sur l’histoire de l’humanité ; ne semble-t-il pas évident que les grands cycles cosmiques doivent être accompagnés de phénomènes en retour dans la vie des hommes subordonnés à la nature ? On ne saurait en douter pour les alternances amenant l’embâcle d’un pôle et la débâcle de l’autre ; et l’on est porté à croire avec certains mathématiciens [260] que les oscillations séculaires du courant magnétique à droite et à gauche du pôle correspondent également à une « grande année » dans le développement du genre humain. Mais quelle est la durée exacte de la révolution complète de l’aiguille aimantée à l’est et à l’ouest du pôle boréal de la terre ? On ne le sait point encore d’une manière précise, puisque les premières observations ne furent pas faites avec la rigueur nécessaire : les annales du magnétisme terrestre sont en grande partie hypothétiques et les évaluations finales auxquelles sont arrivés les divers savants présentent encore de considérables écarts. Selon Chazallon [261], la boussole pointait vers le nord vrai en l’année 1663, et, après avoir constamment décliné vers l’ouest jusqu’en 1814, époque à laquelle l’angle de déclinaison formé avec le méridien terrestre dépassait 22 degrés et demi, elle revient vers ce méridien pour coïncider avec lui en l’an 2151. La période totale, ou plutôt la demi-période, car il faudrait aussi tenir compte du parcours de l’aiguille durant sa déclinaison vers l’est, comporterait donc 488 années. Brück nous donne une autre évaluation : 517 années [262]. Enfin, John Parker, ajoutant plus d’un siècle au résultat du précédent calcul, fixe la durée de l’année magnétique à 645 ans, et pense que cette année se confond avec la révolution de la planète autour du centre de l’orbite solaire [263].

Ainsi l’on ne saurait sans témérité prétendre à la connaissance de la période d’oscillation magnétique : l’aiguille aimantée, incessamment flottante, a les allures les plus capricieuses en apparence, son mouvement varie d’année en année, de minute en minute, de seconde en seconde. Il serait plus imprudent encore de risquer un plan de concordance régulière entre les oscillations du magnétisme terrestre et celles de l’histoire des hommes. La tentative de ce genre faite par le mathématicien Brück aboutit aux affirmations les plus bizarres. Ayant fixé à 22.702 années — pas une de plus, pas une de moins — la durée totale de l’humanité, l’auteur divise l’histoire en 44 périodes magnétiques, les deux premières comprises entre la création du monde et le déluge. En 1900, le genre humain eut exactement 6.924 ans, ce qui représente pour lui le commencement de l’âge mûr, et dix peuples-chefs se sont succédé à sa tête ; plus de trente autres suivront jusqu’à ce qu’une révolution géologique détruise la croûte terrestre et, avec elle, ceux qui l’habitent. Dans l’exposé de cette hypothèse, certaines dates sont censées marquer autant d’explosions sociales : 403, 1009, 1523. Et pourtant l’auteur est obligé d’expliquer au lecteur étonné la signification de ces dates fulgurantes qui indiquent respectivement la « naissance de l’idée chrétienne », l’ « anéantissement des idées païennes », l’affranchissement de l’idée chrétienne, « vraie avant toutes choses ». C’est dire que le rythme de l’histoire n’aurait d’autre règle que la fantaisie de l’écrivain.


À chaque phase de la société correspond une conception particulière de l’histoire. La théocratie a ses historiens qui voient les choses et jugent les hommes à leur façon, en se laissant aller à ce qu’ils croient être l’inspiration divine ; la monarchie aussi a ses écrivains qui comprennent les événements suivant leur éducation, leur compréhension propre, et qui peignent la vie de l’humanité sujette comme une ombre contrastant avec la splendeur glorieuse du souverain ; les aristocraties diverses, la bourgeoisie moderne possèdent également des interprètes spéciaux qui voient par les yeux, entendent par les oreilles, pensent d’après les intérêts et les préjugés de leurs maîtres. Enfin chaque nation, chaque cité, chaque petit clan de civilisés, chaque institution se fait représenter dans l’histoire par une image conçue à son point de vue propre, reculant à l’arrière-plan tout le reste du monde. Que l’on compare deux récits de forme impartiale dus à des écrivains honnêtes, mais de patriotismes rivaux, qui racontent une bataille livrée à la pleine lumière de ce siècle, et qui étayent leurs discours de documents détaillés, de statistiques réputées précises ! Quelle différence entre les deux versions et que penser alors de l’histoire des temps sur lesquels nous ne possédons que des livres ou de simples fragments écrits, sans le contrôle d’aucune critique, par les représentants d’un seul peuple ou d’une seule caste, en vue de l’intérêt d’un petit groupe ou même d’un seul individu ? Évidemment, les faits matériels relatés par les ancêtres ne peuvent inspirer aucune confiance, puisqu’ils ne sont pas éclairés par la discussion des témoignages contradictoires : les détails n’ont d’autre intérêt que celui de l’anecdote. Dans la recherche de la vérité historique, il faut se borner à regarder comme acquis les phénomènes généraux, les grands mouvements de va-et-vient, que constate la marche de la civilisation prise dans son ensemble.

Mais il ne suffit pas de connaître l’incertitude des annales et légendes réunies sous le nom d’histoire : ce que nous avons appris une fois continue de hanter notre cerveau, et, malgré nous, toutes sortes d’erreurs et de mensonges prennent dans nos souvenirs la place de vérités. Sans parler des récits bibliques, reconnus par tous comme des mythes, mais encore racontés dans les écoles sous la même forme que des événements véritables, n’est-il pas vrai que l’enseignement de l’histoire a gardé son caractère autoritaire et despotique ? Les personnages dominants, ceux devant lesquels on fait défiler les siècles, sont les hommes funestes qui suscitèrent la haine entre les peuples et cherchèrent leur gloire dans le choc et l’écrasement des armées : Sésostris, ce bellâtre qui vécut pour se faire sculpter en colosse devant tous les peuples, ce fanfaron qui fit graver ses exploits, vrais ou controuvés, sur toutes les parois [264] ; Alexandre le Macédonien, barbare qui triompha des Perses, grâce au génie de la Grèce et qui mit son orgueil à se faire apothéoser en dieu d’Asie [265] ; César, qui représentait à Rome la démocratie victorieuse et qui, en la couronnant, la priva désormais de toute liberté ; Napoléon, « la Révolution bottée, éperonnée », qui légua un siècle de vengeance aux nations vaincues.

Purifier l’histoire de l’influence exercée par ces incubes est donc la tâche par excellence des écrivains qui se placent à un point de vue vraiment humain, supérieur à toutes les haines de races, de nations et de partis. Des hommes d’étude en grand nombre se sont voués à cette œuvre, et, grâce à eux, l’histoire change d’âme pour ainsi dire. Elle se renouvelle par le sens moderne, infiniment plus large, qu’elle donne à son enseignement. Elle ne s’attache ni à un seul peuple, comme l’Histoire prétendue universelle de Bossuet, ni à une seule classe, comme la plupart des ouvrages placés encore entre les mains des enfants et des jeunes hommes. Étudiant l’humanité tout entière dans sa masse profonde, comparant le développement successif, parallèle ou entrecroisé des peuples, avec leurs mythes, leurs intérêts, leurs passions, elle refait le monde en vue du bien de tous. De même que l’homme fit jadis ses dieux à son image, l’historien reconstruit notre expérience en dégageant de la multitude indistincte des faits l’idéal qui de tout temps nous dirigea, mais inconsciemment, jusqu’à une époque récente. L’échafaudage des faits généraux qui servit aux historiens d’autrefois nous est resté et même il s’agrandit constamment par les apports des chercheurs : l’édifice lui-même se rebâtit en des proportions plus amples, suivant un autre plan, avec une ordonnance plus logique, sans les chapelles et les salles d’honneur qu’on avait ménagées. Vico nous dit que l’histoire se décompose en trois époques, des Dieux, des Héros et des Hommes. On voudrait encore nous maintenir de force dans l’un ou l’autre des deux âges qui se déoulés. Mais nous sommes entrés résolument dans celui des Hommes.


Tôt ou tard, l’histoire se partagera en deux périodes : celle du Hasard et de l’Ignorance barbare, celle de la Science ou de la Raison, comme le disaient déjà les Encyclopédistes. On s’est trop hâté de faire remonter l’histoire moderne à l’avènement de la Réforme [266], période où ceux qui se croyaient en possession de la vérité voulaient aussi l’imposer de force. « L’Humanité ne finit par marcher droit, qu’après avoir essayé de toutes les manières possibles d’aller de travers, » (Spencer).

Dans ce nouveau cosmos, purement humain, l’étude de l’histoire ne comporte plus comme autrefois l’intervention divine du miracle, changeant à son gré la succession des événements, ni l’apothéose de quelques personnages légendaires, placés en dehors des simples mortels et dispensés par leur génie de se soumettre au cours ordinaire des choses : désormais la science du développement humain est sous la dépendance des mêmes méthodes que les autres disciplines intellectuelles ; elle ne progresse que par l’observation rigoureuse, la comparaison stricte, impartiale, et le classement des faits, soigneusement ordonné dans l’espace et dans le temps.

Quelles que soient les lois ou du moins les appréciations générales auxquelles ce long travail amènera les historiens, ils constatent déjà, sans aucune exception, que la série des événements s’accomplit par une alternance d’élans et de repos, par une suite d’actions et de réactions, ou bien de flux et de reflux, de « cours et de recours » comme le disait Vico. Hommes et peuples « font un tour et puis s’en vont », mais ils s’en vont pour revenir en une ronde toujours plus vaste.

Depuis les origines des temps historiques l’ampleur des oscillations n’a cessé de s’accroître et les mille petits rythmes locaux se sont mêlés peu à peu en un rythme plus ample : aux infimes alternances de la vie des cités succèdent les oscillations plus générales des nations, puis le grand balancement mondial, faisant vibrer la terre entière et ses peuples en un même mouvement. Et tandis que les tours et retours accroissent leur amplitude, une autre palpitation s’accomplit en sens inverse, prenant chaque individu pour centre d’appel et réglant plus harmoniquement sa vie avec les cercles plus vastes des cités, des nations et du monde. La Société est le « Géant » aux sens innombrables dont parle Aristote, mais ce géant ne se comprend lui-même que par les mille analyses de l’homme individuel, par « l’appréciation délicate » (Gobineau) de chaque minute du présent.


LIVRE DEUXIÈME


HISTOIRE ANCIENNE


Iranie. — Caucasie. — Potamie. — Phénicie. — Palestine.
Égypte. — Libye. — Grèce. — Îles et rivages helléniques.
Rome. — Orient chinois. — Inde. — Mondes lointains.


AVANT-PROPOS



En tête de chacune de nos études historiques, il serait nécessaire de placer un tableau de la chronologie correspondante, établie d’après les recherches des savants les plus autorisés. Mais les premiers âges de l’Iranie, jusqu’à ses grands conflits avec les rois et les peuples de la Babylonie, de l’Asie antérieure, de la Grèce, ne nous sont connus que dans leurs grandes lignes et nul document ne permet encore de hasarder de dates précises.

On doit se borner à dire d’après de Morgan que la première aurore historique de ces contrées se lève, dans l’infini du passé, il y a dix mille années environ. On peut évaluer, avec le même auteur et Terrien de la Couperie, à quarante ou cinquante siècles avant nous, l’époque de la grande puissance élamite, alors que les rois du plateau descendaient en maîtres sur les plaines de la Mésopotamie et que leurs peuples émigraient dans la Bactriane, et par delà les monts, dans la Chine lointaine. Les noms propres ne deviennent nombreux, et les personnages ne se montrent avec leur généalogie probable, et l’époque plausible de leur œuvre, qu’aux âges mêmes où la succession des événements commence également à se compter par les années d’ères distinctes, en Babylonie depuis Nabonassar, en Grèce depuis l’institution des Olympiades, à Rome depuis la fondation de la « Ville ». Ainsi Kur, notre Cyrus, qui, le premier, sort de la légende iranienne pour entrer puissamment dans les destinées conscientes du monde, figure déjà dans les tableaux de la chronologie comparée. D’après Oppert, ce conquérant serait monté sur le trône des Perses et des Mèdes, il y a 2.460 années (an 1900 de l’ère dite chrétienne) et son avènement coïnciderait avec les trois dates synchroniques :

An 216 de l’ère des Olympiades.
An 193 de la fondation de Rome.
An 187 de l’ère de Nabomassar.

À Kur succéda Kambyse ; puis vinrent les Akhéménides qui, de Darius Ier à Darius III, régneront près de deux cents ans et dont le dernier fut vaincu par Alexandre de Macédoine, L’individualité politique de l’Iran s’arrête à ce conquérant dans un premier cycle de l’histoire.

Voici, d’après M. de Maspero, la date de l’avènement et de la mort des principaux rois assyriens, et des membres des dynasties mède et perse.

Ère de Nabomassar Olympiades Ère chrétienne
avant J.-C.
Rois assyriens
Assurnarzipal - 885, - 860
Salmanasar III - 860, -823
Tugultipalesharra II «», 20 26, 49 - 745, -727
Sargon II 25, 42 54, 71 - 722, -705
Schnacherib 42, 66 71, 95 - 705, - 681
Esarhaddon 66, 80 95, 109 -681, -667
Assurbanipal 80, 122 109, 151 + 667, - 625
Rois mèdes
Kyaxarès 114, 163 144, 192 - 633, - 549
Astyagès 163, 198 192, 227 - 584, - 549
Rois perses
Cyrus 187, 218 216, 247 - 560, -529
Kambyse 218, 225 247, 254 - 529, - 522
Darius I 226, 262 255, 291 - 521, - 485
Xerxès 262, 282 291, 311 - 485, - 465
Artaxerxès I 282, 323 311, 352 - 465, -424
Darius II 324, 342 353, 371 - 423, - 405
Artaxerxès II 342, 388 371, 471 - 405, -361
Artaxerxès III 388, 409 417, 438 - 359, - 338
Darius III 411, 417 440, 446 - 336, - 330




IRANIE


« Tout était informe et vide ! »
Mais l’agent ordonnateur fut l’émigrant
descendu de la montagne.


CHAPITRE Ier


ASIE ANTÉRIEURE ET IRANIE. — ARYANISME. — PLATEAU, MONTAGNES ET VOIES NATURELLES. — BACTRIANE, ARACHOSIE, GÉDROSIE. — IRAN ET TOURAN. — HISTOIRE DE L’ÉLAM. — ZOHAK ET KAOUCH. — MŒURS ET CROYANCES. — MÈDES ET PERSES. — PERSES ET GRECS.



IL semble arbitraire de commencer par l’Iranie la description de la Terre et des Peuples. Toutefois certaines considérations nous montrent qu’il est bien logique d’en agir ainsi et que pour nous, l’histoire proprement dite doit bien être attaquée par ce plateau médian, d’où les événements se sont déroulés d’un côté vers l’Orient, de l’autre vers l’Occident.

En procédant par élimination, il est naturel que l’on écarte tout d’abord des recherches premières les deux continents du Nouveau Monde, découverts tardivement, ainsi que l’Afrique continentale, où tant de peuples sont restés sans cohésion, et les îles de l’Océanie dispersées au loin sur un espace illimité. Il convient évidemment de procéder en premier lieu à l’étude d’une partie de l’Ancien Monde qui est doublement centrale, à la fois par la géographie et par l’histoire. Or, cette région est incontestablement celle qui embrasse à la fois les Pamir, c’est-à-dire le grand massif de diramation des montagnes et des eaux, et les plaines de la Mésopotamie, où le Tigre et l’Euphrate se joignent, s’entrecroisent, se vivifient de leurs courants et de leurs civilisations diverses.

Ces deux foyers géographiques, si distincts par la fonction, forment le contraste majeur dans la région intermédiaire de l’Orient à l’Occident, et l’Iranie en est le lieu de passage et de jonction naturel. Pour le relief, le rayonnement des eaux, le mouvement des airs, les phénomènes du climat, les Pamir du grand plateau et les massifs qui s’y appuient constituent d’une façon évidente la clef de voûte de l’architecturc continentale. Mais ce point absolument central au point de vue matériel était par nature hostile à l’homme, c’est un centre de répulsion : les peuples en marche et les voyageurs sont obligés de faire de grands détours pour l’éviter, tandis qu’à l’ouest, l’autre centre, auquel on peut donner le nom de « potamien » à cause de ses deux fleuves, fut un rendez-vous des nations et un foyer majeur de civilisation. Ainsi deux unités géographiques s’affrontant en contraste absolu se sont différenciées dans l’Asie occidentale : le premier est devenu pour l’homme un « pôle négatif », suivant l’expression d’Élie de Beaumont appliquée à l’Auvergne et aux Terres Centrales de la France [267] ; l’autre arrosée diamétralement par le Tigre et l’Euphrate est au contraire le « pôle positif », un lieu d’appel et vie, le véritable cœur de tout le groupe continental.

Cette contrée de l’Asie Antérieure, qui se rattache par le pédoncule étroit de la Perse du nord, le long de l’Elburz et du Caucase des Turkmènes, à tous les chemins de l’Asie orientale passant au nord et au sud des Pamir, est à la fois région continentale et région maritime par excellence. En effet, elle occupe presque le milieu géométrique de l’Ancien Monde, et c’est à des milliers de kilomètres que se dessine le pourtour extérieur des rivages océaniques ; mais d’autre part, cinq mers pénètrent par leurs extrémités avancées jusque dans ces masses telluriennes et leur apportent à la fois les avantages du climat océanique, des pluies, de la végétation, et les facilités d’accès : ces mers sont autant de grands chemins, soit directement par leurs nappes d’eau, soit par leurs plages qu’ont suivies les peuples les plus divers, les représentants des types de toute race et de toute langue. Nulle part ne se retrouve une situation analogue à celle de l’Asie Antérieure, autour de laquelle convergent le golfe Persique, la mer Rouge, la Méditerranée, le Pont Euxin, la Caspienne, simple reste de ce qui fut autrefois, à travers la Sibérie occidentale, une nappe de l’Océan Arctique. L’Asie anatolienne et persane était donc indiquée d’avance, par le fait même de sa construction géographique, à devenir le lieu par excellence pour la préparation au labeur, pour l’enseignement de l’humanité : ce que nous appelons « civilisation » a pris en cette contrée son principal point de départ, à la fois vers l’Occident européen et vers l’Orient chinois.

Outre le merveilleux bassin de la Mésopotamie, qui s’incline vers le golfe Persique et y déverse ses eaux, mais qui, grâce à la proximité de quatre autres mers, communique facilement avec tous les versants maritimes de l’Ancien Monde, l’Asie Antérieure, prise dans le sens le plus large que l’on puisse donner à ce terme géographique, possède un deuxième grand bassin fluvial, qui dut avoir aussi une haute importance historique, très inférieure cependant à celle de la Mésopotamie proprement dite. Pourtant, plusieurs dizaines de siècles avant nous, cette région spéciale était beaucoup plus abondamment arrosée que de nos jours, la végétation y couvrait des étendues plus considérables et les terrains de culture à population résidente y étaient moins limités par le désert. Ce deuxième centre de civilisation était celui que parcourent les deux grands cours d’eau appelés aujourd’hui le Sîr et l’Amu, fleuves dont la disposition rappelle lointainement celle des courants jumeaux du Tigre et de l’Euphrate, et qui ont été signalés à cet égard comme des exemples de « gémellarité fluviale [268] ».

On le voit : le quadrilatère de l’Iranie ou la Perse proprement dite, ce plateau si bien encadré entre deux plaines fluviales d’une grande fécondité, a d’autant plus d’importance naturelle qu’il appartient par ses origines à la région où l’on voit apparaître les premiers linéaments de l’histoire des peuples devenus, le plus anciennement, conscients d’eux-mêmes. Les vastes contrées qui, par delà le Caucase et la mer Noire, se prolongeaient en espaces inexplorés où soufflait le vent, où tourbillonnaient les neiges, n’existaient point alors dans la connaissance des hommes écrivant des annales sur des tablettes d’argile. De même, à l’Orient, les nations d’outre-montagne restaient ignorées ; des populations barbares s’y trouvaient pratiquement isolées : la horde, la tribu ou peut-être même la nation vivaient à part, constituant des organismes distincts, autant de microcosmes, ne connaissant point et ne voulant pas connaître la parenté sourde qui les unissait. Mais la région centrale de l’Ancien Monde dont l’Iran faisait partie avec l’Égypte, l’Asie Antérieure, la Potamie, l’Arabie et la Bactriane étaient déjà en rapport intime pour les échanges des idées et formaient une sorte d’unité primaire parmi la multitude des hommes qui peuplaient le monde : il faut y voir comme une sorte d’œcumène, antérieur de quelques milliers d’années à celui que forma il y a deux mille ans le monde romano-grec : leurs représentants étaient ceux qui, dans la légende chaldéenne, s’étaient assemblés pour dresser la tour de Babel à leur gloire commune.


Ce n’est pas tout : l’Iranie, si importante dans l’histoire de l’Ancien Monde comme faîte naturel de contact et d’union entre les nations de l’Asie occidentale déjà conscientes de leur solidarité, l’est devenue plus encore par sa position particulière comme lieu d’épanchement des peuples qui, vers l’est et vers l’ouest, se servent également de langues dérivées du parler primitif dit « aryen », et dont le génie a pris actuellement la direction générale de la pensée dans l’ensemble de l’humanité. C’est en Iranie que se trouve le lien d’union entre les langages européens et ceux de l’Inde septentrionale. À eux deux, ces groupes glossologiques, auxquels il faut ajouter maintenant les langues introduites d’Europe dans le Nouveau Monde et dans tous les pays de colonisation, comprennent huit cent millions d’hommes, exactement la moitié de ceux que l’on a recensés sur la Terre, et cette moitié semble devoir se changer bientôt en une proportion de beaucoup supérieure, grâce à la force d’initiative qui appartient incontestablement aux peuples de langues aryennes : partout on apprend à parler, à penser comme eux.

Sans doute le temps n’est plus où l’on professait comme un dogme de l’histoire, que les civilisations et les races de l’Europe avaient eu l’Iranie pour berceau commun et unique. L’évolution qui s’accomplit aujourd’hui sous nos yeux, l’adoption d’idiomes aryens comme parlers d’usage par tant de peuples divers, blancs comme les Basques, rouges comme les Iroquois, noirs comme les Haïtiens, nous montre que l’emploi d’une langue n’implique nullement parenté de race et que le domaine primitif de l’aryen, si vaste actuellement, a pu être fort minime : il s’accrut autrefois comme il s’accroît de nos jours : par l’ascendant de peuples civilisateurs et par l’action de ces francs voyageurs, gens qui traversaient pacifiquement le monde, apportant des objets précieux, des remèdes, des recettes magiques et disant « la bonne aventure. » On peut compter ces professeurs itinérants, dont les Tziganes sont les descendants ou imitateurs peu considérés, parmi les propagateurs des langues actuellement envahissantes.

On se demande donc où furent les premiers professeurs des formes verbales qu’emploient ou épèlent un milliard d’hommes. Le patriotisme étant encore une de ces passions auxquelles on obéit aveuglément, le lieu de naissance de la langue aryenne est d’ordinaire désigné par les savants russes comme ayant été quelque part dans les plaines sarmates, par les Allemands comme un district germanique, et par les Scandinaves comme faisant partie de la Suède actuelle. Il n’est pas encore possible de se prononcer, mais une chose est certaine : le mot « aryen » qui sert à l’ensemble des parlers européens et asiatiques de même origine est bien de provenance iranienne et sanscrite : il signifie « noble » et le nom moderne de la Perse « Iran », en est considéré par tous comme un dérivé [269].

Peut-être est-ce bien sur le plateau iranien que se fit la dispersion des premières tribus aryennes vers tous les points de l’espace : un diagramme fameux de Pictet [270] compare les importances des modifications subies par les langues aryennes, depuis leur origine commune, avec la longueur du chemin qu’eurent à parcourir les peuples qui les parlaient. D’autre part, un passage du Zend Aresha dit en propres termes que le peuple iranien dut se retirer devant une invasion du froid et l’on s’accorde généralement à voir dans les plaines situées au nord du bassin de l’Amu, la contrée qu’il eut à déserter.

Les éléments sémitiques (Hahn) et tartares (Tomaschek) empruntés en grand nombre par les langues aryennes nous ramènent encore par la pensée au plateau d’Iranie, c’est-à-dire à la Perse, située précisément entre la plaine sémitique de la Chaldée et les steppes touraniennes de la Transcaspienne.

Enfin, c’est dans le domaine de l’Iran que se trouvent les restes de populations primitives ayant le mieux conservé le caractère de tribus aryennes dans leur stade de barbarie. Les montagnards enfermés par les hautes parois de l’Hindu-Kuch qui s’inclinent au sud pour déverser leurs eaux dans la rivière de Kabul, sont considérés par tous les étymologistes comme les moins mélangés de tous les aryens : ce sont eux qui mériteraient le nom d’Aristoï ou d’« Aryens par excellence », si l’étymologie proposée par Brunnhofer [271] est tenue pour acceptable. La nature environnante, monts sourcilleux presque infranchissables, âpres défilés, cascades et rochers, brousse où l’on ne pénètre que la hache à la main, avaient défendu ces montagnards contre tout croisement avec les gens de nations diverses passant plus bas dans les campagnes ouvertes. Ces indigènes, auxquels leurs voisins musulmans donnèrent dans les temps modernes le nom de Kafir ou « Infidèles », moins à cause de leur inconversion que pour leur indomptable esprit d’indépendance, ressemblent plus aux Européens que tout autre peuple de l’Asie : il en est même qui ont les yeux bleus et la chevelure blonde. Leur langue, certainement aryenne, se rapproche du sanscrit, et leur culte, très respectueux du feu, rappelle les cérémonies décrites dans les Védas hindous : aucun souffle impur ne doit atteindre la flamme. Des instruments, des meubles, diverses coutumes, la façon de compter par vingtaines, parlent également en faveur de la parenté qui unit ces Kafir de l’Hindu-Kuch aux Aryens de l’Asie et de l’Europe [272].

De même, lors de l’arrivée des Russes dans la Turkménie, ils découvrirent, au milieu d’un chaos de populations plus ou moins mélangées, des groupes strictement aryens réfugiés vers les hautes vallées, sur le versant occidental des Pamir, dans le Karategin, le Darvaz, le Badakchan. Combien sont-ils, ces Galtcha et Yagnaub ? Quelques milliers à peine, conservant le type, l’idiome et sinon la religion, du moins les pratiques religieuses des ancêtres, la révérence du foyer domestique. Du reste, les Galtcha ont bien conscience de la noblesse de leur race, ainsi, ils désignent comme leur ancêtre celui dont le nom résonne le plus bruyamment dans le plus grand nombre de bouches : eux, les pauvres montagnards qui se comparent volontiers aux corbeaux affamés grattant les neiges pour chercher à y picorer quelques grains, se disent issus d’Alexandre, le vainqueur de l’Asie. Un fait des plus intéressants au point de vue anthropologique place les Galtcha, dont la figure correspond d’ailleurs à ce qui nous paraît être le type le plus parfait du beau, parmi les hommes les plus brachycéphales, c’est à dire qu’ils ont une tête relativement fort large, tandis que les fanatiques de l’aryanisme « germanique » aiment à considérer les têtes longues comme l’indice d’une incontestable supériorité [273].


La Perse proprement dite, à population certainement aryenne pour une ample part, mais diversement mélangée par le métissage, n’apparaît pas dans l’histoire en des siècles aussi reculés que les plaines arrosées par le Tigre et l’Euphrate ; la contrée aryenne le cède donc en apparence à la contrée sémitique par l’antiquité de la culture, mais ce ne peut être là qu’une illusion, car, par l’inclinaison même du relief, par les conditions géographiques du milieu, la Perse est antérieure, pour ainsi dire, à la Mésopotamie : il est impossible qu’elle n’ait fourni les hommes. En effet, les marais fétides dans lesquels s’épanchaient les fleuves en crue et qui se desséchaient au soleil lors de la décrue furent d’abord complètement inhabitables ; la culture qui se fit par degrés, refoulant devant elle la brousse et le marécage, descendit graduellement des vallées persanes. Les colons suivant la pente du sol par les campagnes salubres qui bordent les torrents, furent les premiers éléments ethniques des plaines basses ; à eux le mérite d’avoir régularisé les fleuves et les coulées, d’avoir transformé les brousses en vergers et en champs, d’avoir créé un foyer de progrès en un lieu chaotique, meurtrier pour l’homme. Peut-être est-ce à cet état de choses que fait allusion l’antique légende chaldéenne, appropriée depuis par les Hébreux : « Tout était informe et vide ! » Mais l’agent ordonnateur fut l’émigrant descendu de la montagne.


La partie occidentale du plateau d’Iranie, celle qui, dans le langage moderne, a pris le nom de Perse, est de forme plus régulière et plus « une » que la partie orientale : son histoire devait en conséquence se dérouler d’une manière plus égale et plus majestueuse.

Aux époques primitives, lorsque les peuplades constituées en des milieux géographiques voisins gardaient leur existence indépendante, quelques parties du territoire iranien échappaient à cette unité historique. Mais, à ne considérer que le plateau proprement dit, on constate que, dans son ensemble, il est admirablement disposé pour former un tout politique très solide. Au nord-ouest, plusieurs massifs montagneux surveillent, comme autant de citadelles, les défilés, les cols et les hautes vallées par lesquels auraient pu se glisser les envahisseurs venus des régions caucasiennes. Sur toute la longueur du front occidental s’alignent, en un large rebord, les plissements des monts qui dominent les plaines de la Mésopotamie. D’autres chaînes bordières, partant de l’angle sud-oriental de la Caspienne, limitent la Perse au nord-est et la séparent des sables et des terres alluviales qu’arrose l’Oxus en un étroit ruban de cultures. Du côté de l’est, de vastes solitudes, inhabitables dans une grande partie de leur étendue, séparent le triangle occidental de la Perse et le labyrinthe des vallées orientales que peuplent les Afghans. Enfin deux mers baignent les racines du plateau : au nord, le bassin profond de la Caspienne, qui se prolonge vers les froidures boréales jusqu’en des espaces si lointains que jadis ils pouvaient paraître infinis ; au sud, le golfe en demi-cercle qui va rejoindre l’océan des Indes aux rivages longtemps inconnus. Très puissantes pour l’attaque, les populations qui occupaient les hautes terres de l’Iran et qui en gardaient les portes du côté de l’Euphrate avaient d’autre part l’immense avantage d’être presque inabordables sur une grande partie de leur mur d’enceinte : partout des obstacles, des parois inaccessibles, des sables brûlants, des baies entourées de roches arides. Si des pirates étrangers débarquaient en foule sur les côtes méridionales, devant eux se dressaient les escarpements des monts en étages successifs ; quand des pillards nomades pénétraient au nord par petites bandes sur les hauteurs du plateau, bientôt ils venaient se heurter contre d’épaisses masses d’hommes et reprenaient en hâte le chemin de la plaine. Avant Alexandre, aucun conquérant venu de l’Occident n’avait réussi à s’installer en maître plus loin que le bord du plateau.

Ce rigide isolement géographique devait faire de l’Iran le siège d’empires très énergiquement constitués. C’est là que prit naissance, après bien d’autres États que ne mentionne pas l’histoire, l’empire des Élamites dominés par leurs puissants Nakhonte ; puis on y vit surgir la royauté des Mèdes, celle bien autrement grandiose de Cyrus et de ses successeurs les Akhéménides ; c’est là aussi qu’après les expéditions triomphantes d’Alexandre le Macédonien se groupèrent les Parthes en une nation très vigoureuse qui tint tête aux Romains, puis là que se fonda la dynastie des Sassanides, devant lesquels vint se briser complètement la fortune de Rome. Après l’invasion des Mahométans, d’autres dynasties se fondèrent sur le plateau d’Iran, et, de nos jours encore, le royaume iranien, connu du nom de Perse, d’après l’une de ses provinces, a gardé ses frontières naturelles, quoique, au temps actuel où la science militaire est si puissamment servie par les forces industrielles, les anciennes conditions du relief et du climat aient singulièrement perdu de leur importance, et que ce territoire, devenu relativement petit dans l’immense tourbillonnement de l’histoire humaine, ne soit plus qu’un simple enjeu entre l’Angleterre et la Russie.

L’Iranie fut aussi l’une des contrées où se préparèrent en partie les éléments les plus précieux de notre avoir intellectuel et nos progrès futurs. Qu’on se rappelle l’influence de la Perse dans l’évolution religieuse par la religion du feu, par celle de Zardoucht ou Zoroastre, par les Manichéens, le mahométisme chiite et les Babi ; son rôle dans le mouvement lyrique de la pensée avec les Saadi, les Hafiz, les Firduzi ; sa grande activité dans les arts, encore prépondérante dans tout l’Orient, de l’Inde à la Turquie.


Les montagnes qui se profilent en arêtes parallèles le long du rebord sud occidental de l’Iran constituent autant de murs d’enceinte difficiles à traverser, les rivières nées dans l’intérieur du labyrinthe n’échappant à leur prison que par une série de défilés étroits, de « cluses » qui se succèdent par de brusques coupures à angle droit, inaccessibles pour la plupart : les sentiers d’escalade passent presque tous par les brèches des hautes murailles ; pour aller d’un lieu des terres élevées vers une partie de la plaine inférieure située pourtant dans un même bassin fluvial, les bergers peuvent avoir à faire jusqu’à vingt ascensions et autant de descentes ; d’ailleurs, nuls autres que les montagnards ne pourraient se hasarder en de semblables contrées, par dessus des crêtes qui dépassent en certains endroits la hauteur de 4.000 mètres. Le nom de Zagros, que l’on donne encore à ces montagnes, nous vient, dit-on, de l’arabe Zaghar, qui signifie « défilé étroit entre de hautes montagnes, à la frontière d’un pays ennemi ».

Il en résulte que les habitants de l’âpre région, les Bakhtyari, restèrent pratiquement indépendants pendant toute la période historique ; ils l’étaient probablement autant aux époques antérieures qu’ils le sont encore aujourd’hui. En cet Orient que l’on dit voué à l’esprit monarchique héréditaire, on constate l’existence de républiques fédérales se maintenant de siècle en siècle [274]. Les annales mentionnent, il est vrai, les Lur et les Bakhtyari connue assujettis tantôt au Chaldéens, tantôt aux Assyriens ou aux Élamites ou aux Perses ; mais quelques offrandes apportées en grande et respectueuse cérémonie suffisaient à la vanité des suzerains, et ceux-ci, satisfaits de l’hommage, se gardaient bien d’attaquer les Bakhtyari dans leur multiple forteresse aux cent remparts, aux défilés impraticables. Au contraire, les princes akhéménides, dans tout l’éclat de leur puissance, payaient un droit de passage aux Cosséens ou Bakhtyari quand ils voulaient se rendre d’Erbalane à Babylone ou de Persépolis à Suse [275].

Ces montagnards redoutés restent d’autant plus facilement maîtres chez eux qu’ils ont gardé plus de mobilité dans leurs allures, étant successivement nomades comme pasteurs de bétail, puis résidants fixes comme agriculteurs : ils transhument du haut en bas de la montagne plusieurs fois par année, suivant les saisons et peuvent, à l’occasion, se grouper en troupes considérables ou se disperser comme des chamois entre les précipices. À ce genre de vie ils ont gagné un grand esprit de liberté, un fier sentiment d’indépendance égalitaire qui les portent facilement à mépriser des voisins moins favorisés par la nature. Leur nom de peuple, qui signifie « heureux », « vaillant, » « invincible », témoigne des causes qui leur ont valu la liberté et leur ont donné la belle fierté d’allure et la clarté du regard. Ils consentent parfois à servir comme volontaires dans l’armée persane, mais à condition de rester ensemble et de ne pas être distribués en divers régiments. Dès que leurs droits héréditaires sont lésés, ils se mettent en insurrection et souvent ils descendirent en vengeurs sur les cités des alentours. Ils n’accueillent aucun fonctionnaire dans leurs montagnes, mais ils sont très gracieux et prévenants pour l’étranger, et quelques Anglais, même une Anglaise depuis 1890, ont profité de cette bonne hospitalité pour aller passer chez eux la villégiature estivale.

Quoique les Bakhtyari se ressemblent beaucoup, par suite des conditions du climat et du genre de vie imposé par la nature, quoi qu’on leur trouve « comme un air de famille », ils appartiennent à des groupes ethniques différents, et c’est encore le relief orographique de la contrée qui explique ces diversités. On trouve quatre nationalités distinctes chez les Suisses : Allemands, français, Italiens, Romanches ; il en existe au moins autant chez les Bakhtyari. Les uns paraissent être de purs Aryens, d’autres sont incontestablement d’origine sémitique. La plupart sont considérés comme étant de sang turc ; enfin, il en est qui ont plutôt le type mongol, et de nombreuses sous-variétés indiquent le mélange en des proportions changeantes. Mais ces peuples d’origine multiple parlent tous des dialectes à type persan, grâce au génie iranien qui les a civilisés. La grande variété des populations dans le pays des Bakhtyari s’explique par le mouvement des guerres qui se sont produites autour de leurs massifs. Suivant les vicissitudes des victoires et défaites, des tribus et des armées de nationalités très différentes ont été refoulées des avant-monts ou des plateaux et se sont cantonnées dans ces forteresses naturelles du pays d’Élam : des traditions locales racontent la venue de ces groupes originairement distincts et souvent superposés en suzerains et en vassaux suivant un mode féodal. L’induction historique rapproche maintenant les termes Bakhtyari, Bactriane et la famille des Bak pénétrant en Chine, mais les inscriptions des conquérants mentionnent rarement ces habitants des hautes cluses qui ne recherchaient pas la vie plus facile des plaines, et qu’épargnaient aussi les horreurs de la guerre. Les annales des grands empires, élamite, babylonien, assyrien, mède, perse, ignorent ces résidus humains vivant à l’abri de la gloire.


À part ces populations et quelques autres moins considérables, auxquelles le relief de la contrée permet de se maintenir dans un isolement relatif, les habitants des hautes terres iraniennes devaient, par la facilité des contacts et des croisements, s’unir sans peine en un seul corps de nation. Mais cette unité politique correspondant à l’unité géographique du plateau n’implique nullement l’unité de races parmi les éléments ethniques venus spontanément ou amenés des régions diverses du pourtour. Au contraire, ces éléments présentaient originairement de très grands contrastes, et il ne pouvait en être autrement puisque les contrées avoisinantes diffèrent beaucoup par le sol et le climat : montagnes de l’Arménie et plaines basses de la Chaldée, vallées arides du Mekran et rivages brûlés du golfe Persique, régions sablonneuses où coule l’Oxus et steppes de la Caspienne, autant de pays à natures opposées ayant pour habitants ici des agriculteurs, là des nomades, ailleurs des pillards, gens les plus divers par le langage, les traditions et les mœurs, nègres et Sémites, Aryens et Touraniens.

Mais ces habitants de toute provenance, que les événements complexes de l’humanité ont fait se rencontrer sur le plateau de l’Iranie occidentale, y ont subi une transformation plus ou moins rapide de leur nature première, et toute la masse humaine formée de ces éléments divers a été repétrie en une pâte nouvelle. Les montagnards descendus des hautes vallées neigeuses, les riverains montés du littoral aride et brûlant se sont, les uns et les autres, mais en sens inverse, accommodés au climat, nouveau pour eux, de ces terres baignées dans un air léger.

En son entier, la Perse se trouve comprise dans la zone dite tempérée, quoique certaines parties de ses côtes, le long des mers indiennes, doivent une température brûlante à la direction des vents, au manque de pluies et à leur exposition aux ardeurs du midi. D’après le tracé, en très grande partie hypothétique, des lignes isothermes, la température moyenne de la Perse serait à peu près la même que celle de la France, située pourtant beaucoup plus au nord, mais ayant une moindre altitude et se trouvant bien exposée aux courants aériens et océaniques du sud-ouest. Or, cette température moyenne, avec balancement annuel de fortes oscillations saisonnières du froid au chaud, est de celles que l’expérience de humanité indique comme l’une des plus salubres et des plus favorables au développement intellectuel des populations. Ces conditions physiques du milieu, présidant au mélange des éléments ethniques distincts qui venaient s’entrechoquer et s’unir sur les hautes terres de l’Iran, contribuèrent à déterminer ce beau type persan, l’un de ceux qui, avec celui des Géorgiens et des Circassiens, se rapproche le plus de la beauté telle que nous la comprenons : les mêmes causes façonnèrent aussi le génie iranien, si remarquable par la souplesse et la clarté de la compréhension. Les enfants des écoles, groupés sur les nattes, ravissent d’admiration le voyageur européen : leurs yeux brillent d’une ardeur intelligente, et ils secouent leur petite tête frisée des gestes les plus spirituels et les plus charmants.


L’espace trapézoïdal de la Perse compris entre les remparts inégaux des monts n’est pas également bien aménagé par la nature pour l’heureuse floraison de la « plante homme ». Loin de là ! Une très forte part de ces hautes terres consiste en étendues rocheuses, argileuses, sableuses ou salines complètement inhabitables. Le plateau se creuse vers son milieu d’une cuvette aux pentes douces descendant jusqu’à une altitude de 300 (140 ?) mètres seulement au dessus du niveau de la mer. Des rivières coulaient autrefois vers cette dépression médiane ; une mer intérieure ou du moins un vaste lac emplissait la cavité ; mais la dessiccation générale du climat a vaporisé ces nappes d’eau, tari ces rivières, stérilisé ces espaces par les efflorescences salines, et la population a dû se borner à l’occupation des vallées herbeuses et des zones fertiles qui longent la base des monts. Même entre les arêtes parallèles de plusieurs des chaînes montagneuses qui se succèdent dans la partie sud-occidentale du plateau, s’étendent çà et là des espaces sans eau où l’homme n’a pu s’établir. Si le moulin à vent est d’origine persane, comme le disent les indigènes, la raison en est au souffle constant qui balaie violemment les vastes espaces déserts et les pitons isolés au milieu des anciennes mers.

En étudiant les contours de ces régions forcément stériles de l’Iran, on constate que, dans l’ensemble, elles occupent avec leurs annexes les terres les plus basses affectant une forme à peu près triangulaire vers le centre, le sud et l’est du pays. D’autre part, les régions fertiles, invitant l’homme à la résidence et à l’agriculture, sont disposées en deux bandes se rencontrant sous un angle aigu dans la partie nord-occidentale du plateau.

Ce territoire s’enfonce sur un espace de plus de 500 kilomètres entre deux rangées de hautes montagnes, de puissants massifs le limitent également au nord, les cônes de volcans isolés se dressent çà et là dont l’un est complètement entouré par les eaux du lac d’Urmiah : un grand nombre de passages divergent de l’Azerbeïdjan vers tous les pays du pourtour, à l’est vers les côtes de la Caspienne, au nord vers la vallée de l’Araxe, à l’ouest vers le lac de Van, au sud-ouest vers le Tigre et l’Euphrate. Ainsi les pêcheurs riverains de la mer, les agriculteurs et les bergers des contrées transcaucasiennes, les montagnards karduques et arméniens des massifs occidentaux avaient de fréquentes occasions de se mêler ou de se heurter aux habitants de l’Atropatène et aux immigrants venus des contrées méridionales ou orientales de l’Iran en suivant la base des montagnes. La juxtaposition des deux bandes de culture et de population qui se rejoignent en cette contrée ne pouvait manquer de lui donner une vitalité puissante, comparable aux flammes vives jaillissant au contact de deux braises. En outre, la diversité des éléments ethniques réunis dans l’avenue des montagnes, entre les sommets « divins », Demavend, Elvend, Savalan, Ararat, devait faciliter la naissance d’une grande civilisation. Là, dans le triangle Téhéran, Tabris, Hamadan, se trouva le centre de gravité de tout le monde médique et persan qui s’était installé sur le plateau d’Iran, et là il se trouve encore.

Grâce à ses découvertes sur l’orientation géographique des noms cités dans les Véda, Brunnhofer crut pouvoir affirmer que les Aryens qui chantèrent les anciens hymnes habitaient précisément ces régions de l’Atropatène et les contrées voisines, à l’ouest vers l’Arménie, à l’est vers le Khorassan. Le volcan éteint que l’on appelle actuellement Savalan est le seul mont du haut duquel on puisse apercevoir à la fois la mer — la Caspienne, — le cours du fleuve Rasà — l’Araxe, — et les glorieux sommets neigeux de l’Himavat — l’Albordj ou Elburz. Le Savalan n’est autre que l’Açmavanta où se fit la révélation divine pour les fidèles de Zoroastre [276] ; ce fut une montagne plus sainte encore que le Démavent et l’Ararat, ou plutôt la sainteté, comme une flamme, voyagea de cime en cime en même temps que les porteurs de torches qui cheminaient à leurs bases.

Des deux zones iraniennes convergeant vers l’angle de l’Atropatène, l’une, celle qui, de l’est à l’ouest, suit la base méridionale du Caucase iranien et de l’Elburz, a pris dans l’histoire une importance de premier ordre, grâce aux voies naturelles qui la continuent, d’un côté jusqu’aux extrémités de l’Asie, de l’autre vers l’Europe et l’Afrique. La zone occidentale, qui longe les montagnes bordières dans la direction du sud, doit certainement une grande valeur historique aux relations qu’elle établit entre les diverses provinces de l’Iran, surtout entre la Médie et la Perse proprement dites ; mais la route naturelle finit par se perdre à demi dans les régions presque désertes qui s’inclinent vers la mer Indienne, et des voies latérales, descendant à angle droit à travers les montagnes du côté de la Chaldée, détournent à l’ouest le mouvement des peuples et des idées.

Une de ces voies latérales, utilisant une très large brèche des monts occidentaux, contourne l’Elvend par le nord en une sorte d’escalier qu’on a dû pratiquer depuis un temps immémorial, car la différence des produits et des civilisations entre les deux contrées adjacentes, de la hauteur et de la plaine, rend les communications indispensables ; des gens du plateau descendaient, fort nombreux, et, de leur côté, les gens d’en bas remontaient vers les terrasses.

Campées sur le gradin supérieur de cette porte, les armées de la Perse occupaient une position qu’il était presque impossible d’attaquer ; mais, d’autre part, elles devaient être tentées de descendre les marches pour aller conquérir la plaine. L’histoire nous enseigne que les souverains de la Perse eurent presque toujours l’offensive et que, très souvent, poussant leurs armées comme des avalanches, ils envahirent les campagnes basses non seulement jusqu’à l’Euphrate, mais jusqu’à la Méditerranée et à l’Archipel. Le reflux des populations vaincues ramenait les Perses vers leurs montagnes, et c’est toujours aux passages de l’Euphrate ou du Tigre ou bien aux portes occidentales des monts Zagros que se livraient les batailles décisives. Les traditions nous parlent des grands conflits qui eurent lien à l’orée des plaines entre les Élamites, c’est-à-dire les Perses de ce temps-là, et les Chaldéens ou Assyriens. Ayant commis l’imprudence de s’aventurer dans la plaine pour soutenir le choc de leurs adversaires, les rois de l’Iran couraient le risque d’être vaincus beaucoup plus que dans leurs défilés de montagnes. C’est ainsi que Darius vint se faire écraser par Alexandre dans les campagnes d’Arbelles. Plus tard, c’est dans la même région que les armées romaines de Crassus, de Valérien, de Julien le Philosophe furent anéanties par les Persans, et la « bataille des batailles », qui donna la Perse aux Mahométans, fut aussi livrée dans les terres basses entre le fleuve et les canaux du Tigre.

La grande voie historique du nord de l’Iran conserve la même direction que le diaphragme asiatique formé par la série de hautes arêtes qui se continue jusqu’à l’Immaüs ou Himalaya. La partie occidentale de cette voie est tracée avec précision par la nature. L’arête de l’Elburz, l’ancien Albordj, qui portait déjà ce nom aux premiers temps historiques, se profile dans le ciel parallèlement à la route qui longe la base méridionale des monts. D’après les ouvrages sacrés des Iraniens, l’Albordj est la première montagne qui sortit des mains d’Ormuzd, et le dieu lui confia le devoir de verser les eaux et de faire naître les hommes. La religion iranienne voit dans l’Albordj le pays des sept parties symétriques de la Terre, qui correspondent aux sept cieux des planètes et aux sept cercles de l’enfer, aux sept couleurs de l’arc-en-ciel, aux sept métaux de l’intérieur des roches et aux sept jours de la semaine, aux sept péchés capitaux et aux sept vertus cardinales. Car l’homme eut de tout temps l’idée du nombre, du rythme, de l’harmonie ; mais, dans sa puérilité première, il en chercha les lois dans la répétition identique des faits et en de grossières analogies, non dans la correspondance intime des causes et des effets. Le « Mont des Génies » ou Demavend donnait à l’ensemble de l’Albordj une personnalité divine, grâce peut-être à des éruptions de laves, et certainement à ses neiges, à ses colonnes de vapeurs, à ses déluges soudains, à ses flots d’eaux thermales jaillissantes. C’est l’ancien mont du Kaçyapa (kaspian oros) « qu’éclaire d’abord le soleil », dont le nom se communiqua à la mer « Caspienne », étendue à sa base.

À l’est du Demavend, les brèches sont nombreuses : c’est la région des « Cent Portes » ou des « Cent Pylônes », les Hékatompyles, où des « centaines » de sentiers descendaient vers les bords de la Caspienne, offrant en cette partie de son pourtour une zone assez large de campagnes fertiles, le Mazanderan actuel. Aussi la ville de Hekatompylos, que de Gobineau identifie avec la moderne Damghan [277], devint-elle à diverses reprises, sous la domination des Parthes, la capitale du monde iranien. Commerçants, colons, agriculteurs s’y groupèrent en un centre vital, déjà fameux dans la plus haute antiquité, puisque la tribu des Parniens qui en possédait les comptoirs est signalée comme très riche jusque dans l’Inde lointaine [278].

À l’ouest du formidable volcan, au contraire, la chaîne de l’Helburz présente très peu de brèches. Sur l’étroit littoral de la Caspienne il n’y avait guère de chemin : de ce côté, l’avenue côtière qui s’ouvrait devant les voyageurs était coupée de torrents rapides, interrompue par de vastes promontoires d’une escalade difficile, habitée de populations guerrières très disposées à rançonner les passants. Pratiquement cette série de défilés sinueux, qui se prolongent sur un espace de 800 kilomètres entre les déserts transcaspiens et les plaines de la transcaucasie, reste fermée aux émigrations ethniques : malgré l’apparence que cette corniche du littoral prend sur la carte, il ne faut point la considérer comme formant une voie historique de signification majeure. Presque tous les étrangers qui s’aventurèrent sur ce rivage furent obligés de s’arrêter en route, soit pour combattre les montagnards du pays de Ghilan et chercher à s’emparer du sol sur lequel ils s’étaient hasardés, soit pour franchir la chaîne de l’Elburz et rejoindre, sur le versant opposé, la grande route des nations qui longe la face méridionale des monts.

À l’est de la Caspienne, la voie médiane de l’Asie se bifurque : une moitié suit la base méridionale du Caucase iranien, tandis que l’autre descend au nord dans les plaines. En cet endroit, les cassures des monts donnent accès à plusieurs sentiers qui se dirigent vers l’angle sud oriental de la mer et vers le cours inférieur de la rivière Gourgen. Le point géographique occupé actuellement par la « Ville des Étoiles » ou la « Ville des Mulets », — Astrabad ou Asterabad, — est un lieu historique par excellence, où devait naître une station de caravanes, où elle devait renaître aussitôt après le passage destructeur d’un conquérant. On essaya naturellement de fortifier l’entrée de l’escalier des monts, et l’on voit encore au delà du Gourgen les traces d’une muraille qui, parlant des bords de la Caspienne, se prolonge au loin dans le désert et que les indigènes attribuent au héros légendaire, Alexandre aux deux Cornes. La persistance même de ce nom de Gourgen ou « des Loups » appliqué à un faible cours d’eau souvent presque tari, prouve l’importance capitale qu’eurent ces points stratégiques, car le Gourgen n’est autre que le Hirkhan, dont le nom fut donné à toute l’Hirkhanie (Hyrkania), c’est-à-dire aux régions qui s’étendent de l’Inde à la Caspienne ou « mer d’Hyreanie ».

Toutefois les portes historiques ouvertes à travers cette partie du diaphragme de l’Asie n’ont qu’une valeur secondaire. Les seuils du Gourgen mènent à des espaces déserts ou faiblement peuplés qui, pendant la période connue de nous, furent presque toujours occupés par des pillards. Les chemins latéraux, à droite, à gauche, sont dangereux ou du moins pénibles à parcourir. À droite, c’est-à-dire vers l’est, les montagnes du Caucase des Turkmènes se profilent en plusieurs arêtes parallèles, qu’il faut contourner au nord par une succession d’étapes coïncidant avec les oasis ou du moins les terres humides situées à l’extrémité septentrionale des vallées. Pareil voyage était beaucoup plus long et en outre plus périlleux que le parcours de la route méridionale, longeant sur le plateau d’Iran la base des arêtes bordières.

Le lieu de passage par excellence entre les deux versants du diaphragme asiatique devait donc se trouver à l’endroit où les deux fleuves parallèles, dits aujourd’hui le Murgh-ab et le Weri-rud, traversent de part en part les arêtes du Paropamisus. Là des vallées fertiles occupent les deux versants, et deux cités qui, depuis, furent parmi les plus populeuses de la Terre, d’un côté Herat, de l’autre Merv, purent prendre naissance. Là les traversées de sables infertiles sont beaucoup moins longues que dans les autres régions bordières de l’Iranie, et même l’on peut, en se dirigeant au nord-ouest, gagner le cours de l’Oxus et ses campagnes riveraines par des contrées qu’arrosent des gaves abondants, descendus des montagnes voisines. En cet endroit tout le système du relief asiatique se trouve évidé comme par un vaste golfe où les populations se sont massées en nombre et où, de temps en temps, la pression des migrations et des conquérants a dû refouler les habitants de l’autre côté des montagnes : là se dessine la grande courbe du chemin naturel de l’Asie médiane.


L’étude de l’Ancien Monde dans son ensemble relativement à l’Iran nous montre d’une manière évidente l’importance capitale de cette route historique de la Perse comme tronc commun des principales voies géographiques que nous allons énumérer.

Le continent d’Afrique n’avait jadis de rapports avec l’Asie que par ses côtes nord-orientales et par le pays des Hymiarites à l’entrée de la mer Rouge : c’est donc par l’isthme de Suez ou par le détroit de Bab-el-Mandeb que l’influence africaine devait se propager jusqu’à l’Iran, en passant par le bassin de l’Euphrate. Les contrées méditerranéennes, prolongeant leur axe vers l’île de Chypre et le golfe d’Alexandrette, pointaient également vers le haut Euphrate et les plateaux iraniens. Le mer Noire où venaient aboutir les voies de l’Europe entière par le Don, le D’neper, le D’nester, le Danube, est bordée de chemins dont la ligne de convergence atteint le socle persan par la Transcaucasie et les seuils voisins de l’Ararat. Enfin, des chemins rayonnent de la Perse vers toutes les contrées de l’Orient : l’un, en contournant la base orientale des grands plateaux pamiriens pour gagner la porte de la Dzoungarie et tous les autres par les défilés et les seuils des hautes terres de l’Asie centrale : ce sont les routes par lesquelles, de toute antiquité, se fit, avec l’extrême Orient, le précieux trafic du jade et autres substances de grande valeur sous un faible volume. Et toute cette immense ramure des voies historiques, se développant de l’est à l’ouest à travers le monde, avait un passage commun suivant comme un fil conducteur le versant méridional des monts de la Caspienne, sur le socle iranien.

On le voit, les terres du plateau persan sont incontestablement devenues, par le fait même de leur relief géographique, un chemin nécessaire de la civilisation qui se propage d’un bout du monde à l’autre, mais on pourrait croire que d’autres régions offrent des avantages analogues dans les pays du Nord où s’étendent des plaines infinies souvent parcourues dans tous les sens pendant le cours des âges par des peuples migrateurs. Il est vrai, les exodes, les magnifiques chevauchées sont encore bien autrement faciles que sur le plateau d’Iran dans les terres d’en bas, steppes ou déserts de la Dzoungarie, de la Sibérie et de la Russie orientale, mais ces régions n’étaient guère habitées que par des nomades dont l’état de culture ne pouvait facilement se modifier à cause de la grande uniformité des conditions de la vie. Les envahisseurs venus de l’Est ou de l’Ouest s’y perdaient comme dans une mer : d’un coté à l’autre de l’immense plaine, le déplacement des nations s’accomplissait sans que leur civilisation eût été changée : sortis nomades et incultes des portes de la Dzoungarie, ils se présentaient à celles des Carpates avec des mœurs identiques : la secousse morale qui devait opérer une révolution dans leur existence ne se produisait qu’à des milliers de kilomètres de leur pays d’origine.

Il en était tout autrement, nous l’avons vu, sur les hautes terres de l’Iran, grâce au contraste que ce pays présente avec toutes les régions circonvoisines. Que les émigrants vinssent des plaines de la Mésopotamie ou des vallées caucasiennes, des sables du Turkestan ou du bassin de l’Indus, ils se trouvaient par cela même transportés en un milieu tout nouveau, et le chemin qui leur était tracé d’avance leur offrait l’occasion d’apprendre, de se transformer même, sous l’influence d’une civilisation différente de la leur. On peut comparer la voie septentrionale de la Perse, entre Meched et Hamadan, à une espèce de laminoir dans lequel les populations ont soumis leurs idées et leurs mœurs, comme des métaux ductiles, à une élaboration nouvelle, de sorte que, entrés barbares dans le pays, ils en partaient initiés à un degré supérieur de civilisation. De là l’importance capitale de la Perse dans l’ensemble de l’histoire humaine ! Ce n’est pas sans raison que tous les peuples occidentaux et orientaux, Européens, Américains, Hindous, Chinois, regardent vers les contrées de l’Iran comme vers un pays d’ancêtres. Les légendes qui montrent les premiers hommes descendant de ces monts ont un fond de vérité.


Au Nord du diaphragme qui relie l’Elburz au Pamir, et dont les chaînons intermédiaires portent différents noms : Caucase iranien, seuil des Turkmènes, montagnes du Khorassan, Paropamisus, Hindu-Kuch, les bassins fluviaux, que forment les glaces et les eaux descendues du versant occidental des énormes massifs, plateaux et montagnes du Thian-Chafi et des Pamir, constituent les contrées les plus avancées vers l’est qui, de ce côté du monde aient reçu des populations civilisées. Même à l’époque où l’eau y était plus abondante, ces territoires restaient « imparfaits », pourrait-on dire, en comparaison de la Mésopotamie ; ils étaient jusqu’à un certain point des ébauches incomplètes de la nature, puisque des montagnes et des déserts les privaient de leurs relations normales avec le reste de l’Ancien Monde. Limitées au nord, au nord-ouest et à l’ouest par les régions sableuses ou argileuses de parcours difficile, ces contrées se rattachent pourtant aux campagnes du sud par les vallées herbeuses des monts intermédiaires. Elles peuvent être considérées comme des ganglions qui se succèdent sur un filet nerveux, se développant en sinuosités à la base des plateaux, traversant le diaphragme montagneux de l’Asie pour passer des plaines sibériennes dans la dépression de la Perse septentrionale et descendre à l’ouest vers le bassin commun du Tigre et de l’Euphrate. Certes les terres qu’arrosent le Sîr et l’Amu ne sont pas un centre de convergence pour les voies historiques comme l’est Babylone, par exemple, où aboutissent les voies de l’Arabie et de l’Afrique, de la Phénicie et de l’Asie Mineure, des pays de la Méditerranée et de la mer Noire, du Caucase et de toutes les contrées de l’Hyrcanie lointaine, de l’Iran et de l’Inde ; toutefois on y reconnaît des nœuds de ramifications secondaires, ayant aussi une importance fort grande dans l’économie générale du monde, puisque ces vallées sont traversées par des chemins de commerce, mettant l’Orient en communication avec l’Occident.

Un premier bassin fluvial, très septentrional, celui du Tchu, emmène le trop plein de l’Issik-kul, ou « lac Chaud ». Il mérite à peine d’être mentionné comme lieu de séjour : n’étant, pour ainsi dire, qu’une indication géographique, un trait d’attente ; ses eaux sont bues par les sables, et le désert y pénètre, ne laissant aux agriculteurs, c’est-à-dire aux civilisés, qu’un espace trop étroit.

La zone de peuplement ne commence qu’avec le laxartes des Grecs, le Silis des anciens Scythes, connu de nos jours sous le nom de Sîr ou Sîr-daria. Ce premier fleuve est moins riche que son rival du sud en relations naturelles avec le reste du continent. Né dans le cœur même du Thian-chañ, il parcourt par ses affluents supérieurs des combes neigeuses et de sauvages défilés : la contrée appartient à un climat trop rigoureux pour que la population ne soit pas très clairsemée et puisse avoir d’autre industrie que le soin des troupeaux. L’agriculture, condition première de la civilisation, n’est possible que dans la plaine de Ferghana, ancien lac aux alluvions horizontales, parfaitement arrosée par les eaux abondantes du Sîr et de ses affluents nombreux. Ce bassin est une autre Lombardie par la beauté et la variété de ses cultures, par la magnificence de ses horizons de montagnes qui limitent les cultures au nord et au sud, comme d’autres Alpes et d’autres Apennins. Le pays, l’un des plus charmants du monde, renommé dans les contrées de civilisation iranienne par la douceur et la clarté tranquille de son atmosphère, est « tout bleu », dit le voyageur Ufalvy, délicieusement nuancé d’une teinte de turquoise : le ciel est bleu ; de même l’eau des lacs et des ruisseaux, le plumage des corbeaux et des merles, les pierres des champs et les murs des édifices.

Mais cette magnifique plaine n’a pu acquérir autrefois grande valeur dans l’histoire parce qu’elle est de proportions relativement étroites et que ses cultures, brusquement arrêtées du côté de l’ouest par les vastes solitudes, ne se rattachèrent facilement au reste du monde que dans les temps modernes, grâce à l’invention de communications rapides. La puissance des Iraniens, et plus tard celle des Grecs, ne dépassa point cette haute vallée du Sîr, d’où partait, à travers les montagnes, le « chemin de la Soie », pratiqué par les marchands vers la Chine lointaine. C’est près de l’endroit où s’élève actuellement la cité de Khodjend que se trouvait l’avant-poste des Persans, dont le nom Kyra fut interprété comme se rapportant au fondateur légendaire de l’empire et que les Grecs traduisirent par l’appellation de Cyropolis. Non loin de là, mais plus avant, les Macédoniens bâtirent « Alexandria la plus lointaine » — Alexandreia é eskhaté.

Presque immédiatement en aval de ce point, aussitôt après le confluent du fleuve et des tributaires qui arrosent Tachkent et ses environs, le désert commence : le Sîr a déjà perdu dans les canaux d’irrigation une grande partie de l’eau que lui avaient fournie les glaciers ; les rivières qui se dirigent vers lui ont tari avant d’atteindre son courant, et les sables poussés par le vent le forcent à changer fréquemment de direction, à s’appauvrir encore en laissant çà et là dans les plaines des flaques marécageuses. Au delà, le fleuve, qui serpente au nord-ouest jusqu’à la mer d’Aral, ne pourrait arroser à droite et à gauche qu’un étroit ruban de verdure, zone insuffisante pour que les populations agricoles s’y établissent en un mur vivant, impénétrable aux pillards turkmènes du steppe : c’est ainsi que la belle Lombardie asiatique a été privée de toutes relations directes avec les contrées d’outre-Caspienne et que la civilisation a dû s’y atrophier sur place par manque d’échanges intellectuels.

Le bassin de l’Oxus ou Amu-daria, situé sous un climat plus méridional et plus généreux, à cinq ou six cents kilomètres plus près de l’équateur, beaucoup plus riche en eaux vives et jouissant par les cols du Paropamisus de communications naturelles plus directes avec l’Inde et l’Iran, eut par conséquent une histoire plus active, une vie plus intense que le pays de Ferghana. Des dizaines de millions d’hommes pourraient vivre à l’aise dans ce large bassin parfaitement arrosé en toute son étendue, et, d’après les légendes aussi bien que d’après les traditions, la population fut en effet extrêmement dense en cette région. La partie la plus riche de ce territoire constituait la fameuse Bactriane, dont la cité principale — Τὰ Βὰκτξα — presque identique de nom à celui de Bakhtyari des montagnes iraniennes, indique probablement une étape des émigrants qui partirent de ce pays pour coloniser la Chine sous la conduite d’un Nakhonta, devenu plus tard, dit-on, l’empereur Chi-Houngti [279]. La légende nous montre le fabuleux Zoroastre prêchant à ses premiers disciples dans la Bactriane ; plus tard ce pays devint aussi un foyer de propagande bouddhique, pour se faire ensuite, sous la domination des Séleucides et de leurs successeurs indépendants, le centre du mouvement hellénique dans l’Asie centrale. Dans le Vendidâd, le nom de Bactres, Bâkhdi, « le pays des Hauts étendards », est une expression symbolique de la royauté et de la puissance guerrière [280].

Au nord de la Bactriane, sur le versant opposé de la vallée de l’Oxus, naquirent d’autres cités importantes : telle, dans la Sogdiane, Marcanda (Samarkand), qu’entourait un mur de 13 kilomètres à l’époque d’Alexandre et qui devait être un jour la somptueuse capitale de Tamerlan. À l’ouest de la Bactriane et de la Sogdiane, la Margiane, c’est-à-dire la féconde vallée du Margos ou Murghab, et la Kharezmie, autrement dit les « Pays-Bas » que forme le delta de l’Oxus, devaient également prendre une grande importance par leurs produits et leur civilisation, grâce à leur extrême abondance d’eau. Surtout la Margiane, la « terre la plus fertile du monde », où l’un des Séleucides avait fait bâtir à sa gloire la cité d’Antioche margienne, entourée, dit-on, elle et ses jardins, d’un mur de 275 kilomètres en circonférence, acquit une valeur considérable dans l’économie de l’ancien Iran, par le fait de sa position dans l’échancrure du Paropamisus, à un endroit qui est un rendez-vous naturel pour le commerce et pour les peuples en marche. La lisière qui arrose les cultures de cette Antioche ancienne, la Merv moderne, provient d’une brèche basse des monts, et, plus à l’ouest, une autre rivière parallèle à la première perce complètement la chaîne, ouvrant ainsi comme une grande porte, où les Macédoniens ne pouvaient manquer de bâtir une Alexandrie, cité militaire qui est depuis longtemps fameuse sous le nom de Herat et que l’on désigne fréquemment comme la « clef de l’Inde ».

Et pourtant ces régions qui eurent leur période de grande prospérité sont devenues des solitudes dans presque toute leur étendue. Il est vrai « la guerre a passé là » ; mais la contrée eût pu refleurir comme ont repris tant d’autres régions dévastées, si les contrées du haut laxartes, du haut Oxus, du Sogal, du Margos n’avaient été pour ainsi dire « en l’air », aventurées au milieu de nomades, ennemis héréditaires de l’agriculture, entre des montagnes, des plateaux difficiles à franchir et des solitudes désertes plus redoutables encore, puisqu’elles interrompent toute communication avec d’autres pays civilisés. Du côté de l’Orient, la Bactriane, dominée par les escarpements des Pamir, ne peut communiquer, pendant quelques mois de l’année, avec les versants de la Kachgarie que par des gorges neigeuses accessibles seulement aux bergers et aux intrépides groupes de marchands qui les accompagnent. À l’ouest et au sud, la seule voie naturelle qui rattache la vallée de l’Oxus et les pays de l’Iran extérieur à l’Iran intérieur et au reste du monde est la route qui, passant au sud du diaphragme asiatique ou Paropimisus, rejoint l’Arménie et la Babylonie par la Perse et la Médie. On pourrait comparer cette voie à un mince fil reliant la Bactriane aux rivages de la Méditerranée et à l’Europe. Tant que ce fil était respecté, l’Iran extérieur, les pays de l’Oxus et du laxartes se maintenaient en relations de culture et de progrès avec le monde occidental ; mais que le fil fût coupé par des faits de guerre ou par d’autres événements, les pays extérieurs retombaient dans un état de barbarie relative.

En effet, il ressort de l’étude comparée des peuples que, pendant toutes les périodes de sa prospérité ou du moins de sa puissance politique, la Bactriane fut en libres relations de commerce, ou même en union d’État, avec les contrées d’outre-versant. Ainsi, durant les âges de la proto-histoire, lorsque la foi et le culte qui nous semblent, à nous modernes, constituer la religion aryenne par excellence, le mazdéisme, prenaient leur origine dans le bassin de l’Oxus, les Aryens, considérés non comme ancêtres d’une race « indo-européenne », embrassant une moitié du monde, mais comme peuple parlant une langue apparentée à nos idiomes de filiation pré-sanscrite, paraissent avoir dominé sur les hautes terres de l’Asie, des pentes du Thian-chañ et des Pamir à celles des montagnes de l’Azerbeïdjan. « Le cœur de l’Iran originel, c’était Balkh », dit Gobineau [281]. Après cette période, pendant laquelle Bactres exerça peut-être une certaine hégémonie sur les populations de même race habitant le revers méridional des monts, elle leur resta longtemps associée dans l’heur et dans le malheur, puisqu’elle tomba successivement sous la domination des Mèdes, des Perses, des Macédoniens et des Grecs séleucides. Ensuite, lorsque la force initiale ayant son point d’appui sur les bords de la Méditerranée se fut presque entièrement dépensée et que les successeurs directs d’Alexandre durent abandonner les provinces orientales de leur empire, l’État grec indépendant qui se constitua dans la Bactriane continua d’être en relations avec les Parthes du Sud et même avec les habitants de l’Inde : un des monarques de la contrée, Demetrius, qui vivait il y a près de vingt et un siècles, fut connu sous la titre de « roi des Indiens ».

Bien plus, la force d’impulsion donnée à la Bactriane par les populations civilisées venues de l’Occident avait fait de ce pays un lieu d’étape entre la Méditerranée et le fleuve Jaune. À l’époque où la Bactriane hellénisée était devenue le centre de la culture dans l’Asie centrale, les Chinois, qui avaient reçu leurs sciences et leurs arts d’immigrants venus antérieurement du même pays, se trouvaient en communications fréquentes à travers le continent avec les populations du versant opposé [282]. Les deux provinces de Bactriane et de Sogdiane étaient désignées par eux sous le nom de Grande Yavanie ou de « Grande Grèce », semblable à celui que les Romains des mêmes siècles donnaient à la partie méridionale de l’Italie. Même, pendant un certain temps, ce bassin du haut Oxus, connu par l’appellation de Tchin ou Samokien — c’est-à-dire Samarkand, — fut une dépendance de l’Empire du Milieu. Elle était alors un foyer de propagande bouddhique comme elle avait été, plus de mille ans auparavant, le centre des missions mazdéennes et comme elle devint plus tard l’une des grandes écoles du mahométisme.

L’isolement qui se fit dans la Bactriane, entre les temps helléniques et les siècles de l’Islam, provient moins de la nature, qui avait cependant dressé le rempart du Paropamisus, que des invasions ethniques vomies par les régions septentrionales. Largement ouvertes du côté du nord et du nord-ouest par les steppes des nomades, les campagnes du laxartes et de l’Oxus devaient être d’autant plus menacées qu’elles étaient mieux cultivées et parsemées de cités plus riches. Les hordes de pillards, guettant aux abords des colonies avancées et dans les défilés des montagnes, saisissaient la première occasion pour se ruer sur les contrées que leur livraient soit la guerre intestine, soit la trahison d’un ambitieux ou tout autre événement. Plus les incursions se répétaient, et plus changeait la proportion des races, les envahisseurs prenant en maints endroits la place des anciens résidants, exterminés ou refoulés vers les hautes vallées. À la fin, l’élément aryen, trop affaibli pour résister, se trouva rompu en maints endroits, le long des pentes de l’Hindu-kuch, ou ne put se maintenir dans certaines villes que toléré, asservi, souvent à condition d’abandonner sa langue et ses dieux. Ainsi des Turcs et des Mongols, connus sous divers noms : Turkmènes ou Turcomans, Kirghiz, Kara-Kulpak, Kaïzak, Burut, Uzbeg, occupent la plus grande partie du double bassin du laxartes et de l’Oxus, mêlés aux Sartes, c’est-à-dire aux gens de race croisée, chez lesquels l’élément aryen se trouve encore représenté. Les seuls parents rapprochés des Iraniens du plateau méridional sont les Tadjik, c’est à dire les » Couronnés » des villes et de la Bactriane orientale, dans le voisinage des monts. Encore leur type est-il assez impur et leur langue fortement mélangée de paroles et de tournures turques et mongoles. À l’arrivée des Russes dans la Turkménie, il n’y avait plus de groupe strictement aryen que dans les combes des hautes montagnes, sur le versant occidental des Pamir, dans le Karategin, le Darvaz, le Badakchan.

Par leurs invasions dans les terres aryennes des deux fleuves arabo-caspiens, les peuples nomades venus des régions septentrionales avaient doublement contribué à transformer la nature de la contrée au point de vue du sol et du climat, d’abord par la dévastation brutale, la destruction des jardins, des bois et des forêts, puis par le changement de régime, par la substitution des mœurs pastorales à celles des agriculteurs. Ils comblèrent les canaux ou du moins les laissèrent s’envaser : au lieu de régler le débit des fleuves, ils aidèrent, par le piétinement du bétail sur les rives, à en faire une succession de marais, de coulées irrégulières. Ils agrandirent ainsi le steppe, peut-être d’accord avec les variations du climat, et donnèrent un sens géographique plus précis à ce nom de « Touran », que, depuis la plus haute antiquité, on aime à faire contraster avec celui d’Iran. Entre les deux régions que sépare la chaîne du diaphragme asiatique, à l’est de la Caspienne, partout se maintient l’opposition de la plaine et du plateau, et, dans une forte mesure, celle des peuples sédentaires et pacifiques, des hordes nomades et guerrières.


Le plateau de l’Iran, que les divers chaînes et massifs du Caucase indien et de ses prolongements occidentaux séparent de la Bactriane, de la Margiane, des solitudes du Touran et de la Caspienne ou mer d’Hyrcanie, se décompose en deux grandes régions naturelles : à l’ouest, l’Iranie proprement dite : à l’est, les diverses contrées qui furent autrefois dénommées : Arachosie, Drangiane, Gédrosie, et que l’on désigne actuellement sous les noms d’Aghanistan et de Balutchistan. La région orientale, dont les vallées s’entrecroisent avec celles de la Bactriane, est à peu près de même étendue que celle de l’Occident, mais elle en diffère par la nature du sol, qui présente dans son ensemble une variété de relief beaucoup plus considérable, une structure plus complexe, et par conséquent plus favorable à la conservation des diversités ethniques. Ces deux moitiés du plateau iranien présentent une certaine analogie de traits : l’une et l’autre sont entourées de montagnes bordières, aux massifs nombreux, aux remparts divergents ou parallèles ; l’une et l’autre sont creusées vers le milieu d’une cavité vers laquelle les eaux du versant intérieur se dirigent ou se dirigeaient avant la dessiccation partielle de la contrée. Cependant il existe un contraste dans l’orientation des pentes : tandis que l’inclinaison générale du plateau occidental est tout dans le sens du nord-ouest au sud-est, elle est indiquée du nord-est au sud-ouest dans la région orientale.

Les enceintes de montagnes et la disposition géographique de leurs pentes s’inclinant longuement vers une cuvette médiane devaient déterminer une ressemblance correspondante dans la vie des populations résidantes. Quelques-unes d’entre elles se trouvaient complètement enfermées, et celles qui avaient de par la nature leurs libres communications avec l’extérieur étaient néanmoins en grande majorité entraînées par le penchant du sol et la direction des eaux vers l’intérieur du pays : la formation de tribus distinctes, de nationalités à limites ethniques précises, fut ainsi favorisée : des pays aux contours bien arrêtés sont la première condition du patriotisme primitif.

La rareté des pluies et des eaux courantes a rendu les habitants de la contrée extrêmement industrieux pour la recherche et la conservation des eaux souterraines. En aucune région de l’Iranie on n’est plus habile pour la divination des sources profondes et pour la construction des karez, ces canaux, appelés kanàt dans la Perse proprement dite, qui se poursuivent le long des pentes à quelques mètres au-dessous du sol. La déclivité est parfaitement ménagée de manière à faciliter le cours de l’eau, mais sans qu’une trop grande vitesse de flot produise des érosions. Villes et villages s’alignent le long de ces artères vivifiantes. Certains karez ont été taillés en galerie dans la roche vive ; d’autres passent en siphon sous des ravins. Un de ces canaux, dans la vallée du Bori, du Balutchistan actuel, a été creusé au-dessous d’un lit de torrent large de 90 mètres, où le courant descend, après les pluies, en une nappe d’un mètre et demi de profondeur et avec une vitesse de 9 kilomètres à l’heure [283].

Actuellement le gros de la population qui habite les contrées dites Afghanistan et Balutchistan est composé d’éléments aryens par le type, le langage, et le mode de penser : même des coutumes religieuses analogues à celles des Kufir et des Galtcha transparaissent à travers les pratiques nouvelles chez de nombreuses tribus afghanes converties à l’Islam. Il n’est pas douteux qu’aux origines de l’histoire écrite, les résidants de cette partie du plateau aryen n’aient été beaucoup plus purs de race, car on trouve, parmi les habitants actuels, des Mongols de diverses nations ainsi que des sémites juifs et arabes, que l’on sait descendre de conquérants et d’immigrants venus pendant les vingt-cinq derniers siècles. Ainsi, quoique l’ensemble du territoire, avec ses deux murailles bastionnées du nord et de l’est, l’Océan qui le limite au sud, et les déserts, les saillies de montagnes qui le séparent de la Perse, soit comparable à une sorte de place d’armes, enfermant un grand nombre de forts détachés où les tribus peuvent longtemps sauvegarder leur indépendance, il existe pourtant des brèches larges et profondes qui laissent pénétrer de nouveaux venus sur le plateau.

La plus importante de ces ouvertures est celle qui fait communiquer l’angle nord-occidental de l’Afghanistan actuel, c’est-à-dire la vallée du Heri-Rud, avec les plaines situées au nord du Paropamisus. En cette région, plusieurs chemins s’ouvrent de l’un à l’autre versant, et chacun eut son importance historique. D’abord, il serait facile d’emprunter le lit souvent à sec ou les bords mêmes de la rivière : en aval des campagnes où s’élève la cité de Herat, à environ 900 mètres d’altitude, on n’aurait qu’à suivre le cours du Heri-Rud pour entrer dans la série de défilés qui coupe complètement en deux le diaphragme du Caucase indien, et l’on finirait ainsi par gagner la grande plaine où se ramifient les canaux d’irrigation du Tedjen ; mais les cluses dans lesquelles s’engage la rivière, et parfois la violence de ses crues, ont empêché les migrateurs et les marchands de suivre cette route et toujours ils préfèrent franchir plus à l’est l’une des brèches qui s’ouvrent à travers le prolongement du Paropamisus. Une autre voie, qui unit par la ligne la plus droite les deux bassins de Merv et de Herat, s’élève à 1.536 mètres, faible altitude en comparaison de toutes celles qui se succèdent plus à l’est à travers l’Hindu-Kuch, jusqu’à des milliers de kilomètres. Mais entre cette route directe et la vallée du Heri-Rud, à travers les montagnes dites actuellement de Barkhut, qui continuent le grand Paropamisus, les voyageurs connaissent plusieurs passages faciles, et l’un d’eux, le seuil de Khombu, haut de 945 mètres, n’a pas même 300 mètres de saillie au dessus des plaines sous-jacentes, au nord et au sud [284].

Les communications naturelles sont donc faciles de l’un à l’autre versant du Paropamisus. Mais ce qui donne aux nombreuses portes de la montagne une importance exceptionnelle dans l’histoire des nations est que ces divers chemins, convergeant dans le bassin de Herat, se continuent par une large avenue traversant en une vaste courbe toute l’Arianie orientale pour mettre en relations géographiques les plaines de l’Oxus et celles que traversent les Sept Kivières. Il est vrai que directement au sud de Herat se profile une chaîne dont les brèches ont encore 2.000 mètres d’élévation, mais vers l’ouest cette arête s’abaisse rapidement, et l’on peut la contourner et se diriger au sud à travers une région aux molles ondulations de terrain qui se maintiennent à des hauteurs de 1.000 à 1.200 mètres et où l’on pourrait sans peine voyager dans une voiture à quatre chevaux [285].

Cette route naturelle, suivant dans presque toute son étendue des vallées dont les eaux se déversent dans la profonde dépression de la Drangiane, le Seïstan actuel, aboutit, près des montagnes qui dominent les plaines de l’Indus, à un centre de vie analogue à celui de Herat : c’est l’endroit où s’élève actuellement la cité de Kandahar, dont la légende raconte, comme de Herat et de plusieurs villes de l’Asie, qu’elle fut fondée soit par le premier homme, soit par l’un des siens. Le sens vrai de ce récit est qu’en ces endroits où se rencontrent forcément de grands courants historiques, des agglomérats urbains durent se former en grand nombre dès que les nations se mirent en mouvement.

Mais cette route si commode, ouverte des rives caspiennes à celles de la mer des Indes, a pour point de départ à son extrémité septentrionale la région presque déserte que parcourent les nomades autour des oasis de la Margiane, puis après avoir décrit son énorme courbe dans la partie la moins populeuse du pays afghan, elle aboutit directement par les brèches du Sulaïman-dagh aux plaines les plus brûlantes et les moins habitées de celles où serpente l’Indus. Par cette voie longue et détournée l’appel réciproque des peuples n’avait qu’une faible tension : souvent l’étincelle électrique ne pouvait jaillir à cause de la distance. C’est beaucoup plus à l’est et au nord du chemin de Merv à Kandahar que devait se produire le rapprochement le plus énergique entre les foules humaines, car en ce lieu la largeur du plateau de séparation entre les campagnes de l’Oxus et celles des Sept Kivières ne dépasse guère 300 kilomètres en droite ligne, et les deux points extrêmes, de départ et d’arrivée, se trouvent en des contrées populeuses. Jadis des millions d’hommes se pressaient dans la Bactriane ; d’autre part, l’angle nord occidental de la péninsule hindoue contient une population qui paraît avoir toujours été assez dense et qui se continue à l’est par des foules agricoles en nombre prodigieux ; enfin une vallée, s’élargissait de distance en distance pour former de petits bassins, offre un chemin facile sur une grande partie de l’espace montagneux intermédiaire : c’est celle de l’ancien Cophen, la rivière dite actuellement de Kabul.

Les forces d’attraction que les deux contrées de la Bactriane et de la plaine hindoue exerçaient l’une sur l’autre, sur les marchands, les missionnaires, les guerriers, devait donc déterminer la fréquentation des sentiers de montagnes les plus faciles. Dans cette partie de la haute arête de l’Hindu-Kuch, plusieurs chemins se présentent, mais, de tous, les plus faciles sont ceux qui, passant par les brèches de Karakotal et de Bamian, franchissent la grande chaîne à des hauteurs diverses, entre 3.000 et 4.000 mètres, soit pour descendre directement par la vallée d’un affluent du Kabul, soit pour gagner cette rivière elle-même dans sa longue coulière granitique. Un autre col de la même cassure des monts permet de prendre une route latérale se dirigeant au sud ouest vers le Seïstan et la Perse : c’est la fourche dite actuellement Hadji-kak ou « Pas des pèlerins », nom qui rappelle les caravanes de musulmans en marche vers les villes saintes de la Mésopotamie et du littoral de la mer Rouge. Ainsi cet ensemble de brèches constitue un centre vital de la plus haute importance historique ; peut-être n’en est-il pas dans le monde qui puisse lui être comparé. Des villes puissantes ne pouvaient manquer d’être fondées de part et d’autre aux abords de ces passages de tout temps utilisés par les voyageurs pacifiques et convoités par les conquérants. C’est par là, sans nul doute, qu’à l’aurore de notre histoire, s’établit le va-et-vient des peuples de langue aryenne entre les deux versants du Caucase indien.

En dehors de ces voies historiques et de leurs abords, les contrées de l’ancienne Arachosie sont disposées de manière à protéger contre tout changement les populations résidantes. Les massifs de montagnes, constituant autant de domaines séparés, favorisent la conservation des régimes anciens, le maintien des mœurs primitives ; sans doute, mainte et mainte peuplade des lieux écartés restèrent aux mêmes endroits, dans les mêmes conditions de vie, pendant les âges antiques aussi bien que durant les siècles qui succédèrent à l’expédition d’Alexandre. La Drangiane, à mi-distance de la montagne et de la plaine brûlée, est un lieu de repos où pourtant la proximité des grandes routes de passage et des centres de civilisation dut permettre à la culture de pénétrer et de se développer sous une forme originale. L’histoire ancienne de ce pays est encore à étudier.

Dans les régions méridionales qui s’étendent au sud de la dépression où coule le fleuve Helmand et où dorment les lacs salés du Seïstan, d’autres régions montueuses sont également habitées par des tribus sédentaires, que protègent, comme les murs d’une citadelle, les âpres rochers de leur enceinte. Mais là s’arrête la ressemblance des milieux. D’abord ces massifs sont notablement moins élevés en moyenne que les monts détachés du formidable rempart de l’Hindu-Kuch et, par suite de leur orientation, offrent beaucoup moins de retraites favorables. Puis, situés sous un climat différent, très sec, aux pluies irrégulières et rarement suffisantes, ces monts ne laissent pas germer de végétation assez abondante pour que les habitants de la contrée puissent compter sur des récoltes annuelles et souvent le manque de ressources suffisantes les force à l’immigration partielle ou collective, pacifique ou guerrière. D’autre part, l’attaque de leurs réduits est facilitée par l’existence de nombreuses plaines intermédiaires se ramifiant en larges allées à travers tout le territoire de l’ancien Kadru, « le pays des Bruns », ainsi nommé de la couleur de ses habitants, les Brahni, les « Éhiopiens » d’Hérodote [286]. Les Grecs ont changé le nom de Kadru en celui de Gédrosie : c’est le Balutchistan actuel.

Naturellement les riverains de la mer des Indes et du golfe Persique devaient chercher à établir un trafic régulier et des communications fréquentes le long du littoral. Cette voie, l’histoire nous le dit, fut en effet pratiquée, non seulement par de faibles caravanes, mais aussi par des armées : toutefois le manque d’eau dans les ouadi de la côte, le petit nombre des habitants, les dangers de la soif et de la faim, ont souvent éloigné les marchands et les guerriers de cette route naturelle qui d’ailleurs ne présente pas d’obstacles matériels ; ce ne sont pas les rochers, mais les sables arides qui ont fait de la Gédrosie une région de souffrance et d’effroi pour les voyageurs. Les incursions de pillards, apparaissant soudain comme des volées du corbeaux, sont également à craindre en ce pays brûlé. De tout temps la route maritime, des ports voisins de l’Indus à ceux du golfe Persique, fut plus fréquentée que la route de terre et les quelques villes qui se montrent de distance en distance sur la côte doivent surtout aux visites des navires de cabotage leur importance relative et leur population.


À l’étude des éléments ethniques réunis entre les Pamir et la Potamie montre dès l’origine de l’histoire trois races juxtaposées : Sémites, Aryens et — ardente controverse linguistique [287] — « Touraniens ». Les premiers s’arrêtaient au pied du Zagros, les deux derniers se disputaient la possession du plateau sans qu’on puisse dire qui en avaient été les premiers occupants. Les « Touraniens anciens » dont il s’agit ici et dont la parenté avec les Touraniens Altaïens (Tartares, Mongols, Turs, Hongrois, Finnois) n’est que matière à conjecture, étaient probablement entrés dans le pays par l’angle sud oriental de la Caspienne, puis, escaladant le plateau d’Iran, ils avaient envahi l’Atropatène, région de l’ancienne Médie. Plus au sud, ils occupaient aussi une grande partie des vallées de la haute Susiane. Enfin, les Akkad ou « montagnards », de même origine, étaient descendus dans les plaines de la Mésopotamie, où ils se rencontrèrent avec des populations de toute provenance, venues peut-être du sud et du sud-ouest et composées principalement de Sémites plus ou moins modifiés par d’autres éléments.

Sur les hautes terres de l’Iranie, les rivaux et combattants appartenaient en très grande majorité aux deux races aryenne et touranienne qui déjà cherchaient l’équilibre dans le groupement de leurs nations respectives ; le sud et l’est du plateau, de l’Arachosie à la province de Perse (Perside), étaient occupés par des populations aryennes, leur prépondérance diminuait dans la direction du nord-est. Un célèbre passage d’Hérodote (l. 101) énumère les six tribus (genea) des Mèdes, et de l’interprétation de leurs noms qu’ont tentée Oppert et Lenormand, il semble résulter que deux tribus, l’une spécialement désignée comme la « race des Aryens » et l’autre comme celle des Mages ou des « Meilleurs », étaient de même origine que le peuple perse ; mais les quatre autres divisions ethniques constituaient peut-être le fond « touranien » de la population rurale, partagé en deux groupes, agriculteurs sédentaires et pasteurs nomades [288]. Il y a vingt-six siècles, la région des hautes terres, comprise entre le versant de l’Araxe et le plateau d’Iran, était encore habitée par des populations non mélangées d’Aryens. On peut donc jusqu’à un certain point symboliser l’antagonisme des Touraniens et des Aryens qui habitaient le plateau d’entre-Caspienne et mer d’Oman par la lutte séculaire entre ces deux fractions d’une même famille, Mèdes et Perses.

Dans la version médique des inscriptions gravées par ordre des souverains akhéménides, tous les mots du langage politique et administratif sont directement empruntés à l’idiome aryen des classes supérieures, c’est à dire au perse (qu’il ne faut pas confondre avec le persan d’aujourd’hui, imprégné d’arabe depuis la conquête mahométane) ; mais la masse du peuple asservi, au nord-ouest du plateau d’Iran, continua longtemps de parler la langue non aryenne, et les rois de Perse eurent à l’adopter comme l’un des langages officiels de l’empire. Dans les textes trilingues que nous voyous encore sur les parois des rochers, la deuxième place, après le perse, est occupée par une langue agglutinative dans laquelle certains spécialistes croient reconnaître une parenté avec les idiomes turcs : cette langue était le parler populaire (mède ? néo-anzanite ?) qui, représentant la tradition, reçut en conséquence un rang d’honneur avant le babylonien, suivi à son tour de l’égyptien dans les édits quadrilingues [289]. En deux endroits de l’ancienne Médie, mentionnés par Spiegel [290], les explorateurs ont signalé des inscriptions en une seule langue, certainement touranienne, dit-on, que parlaient les anciens habitants du pays dominé par les conquérants aryens.

Les savants ne sauraient encore se hasarder à dire dans quelle proportion les deux éléments ethniques se trouvaient représentés dans le mélange des populations de la Médie, quoique le fait de la communauté d’origine entre nos langues de l’Europe occidentale et le parler aryen des Perses nous porte, par un instinct naturel d’égoïsme, à donner aux Aryens de l’Iran un rôle prépondérant au point de vue numérique aussi bien que politique, et à placer volontiers au premier rang les Perses proprement dits.

Du reste, la lutte ayant cessé entre les peuples, puis entre les langues, n’en continua pas moins sur un autre terrain et particulièrement quant au mode de penser et d’agir entre la religion dualiste des Aryens et le magisme ou chamanisme des Touraniens [291] : mais cette opposition fut sourde et inconsciente, elle n’empêcha point de se manifester un autre antagonisme qui, en quelque sorte, a subsisté jusqu’à nos jours.

Les indigènes de l’Iran, portés naturellement, comme les autres peuples, à se donner une valeur de premier ordre parmi les groupes ethniques, ne se trompèrent point quand ils revendiquèrent pour leur pays une influence prépondérante, en le comparant avec les régions des alentours, souvent désignées sous le nom de Touran. Ce mot, maintes fois prononcé par les Iraniens avec une expression de haine et de mépris, analogue à celle que manifestaient les Chinois à l’égard des « diables étrangers », s’appliquait spécialement aux populations errantes qui parcouraient les vastes plaines situées au nord du Paropamisus, entre les rubans de verdure qui bordent l’Oxus et le laxartes. Par extension, ce terme de Touran comprit tous les territoires du Nord asiatique jusqu’à l’océan Glacial et à la mer de Bering : en réalité, les Perses, ainsi que les Juifs, les Hellènes. eu étaient venus à se considérer comme formant l’humanité par excellence, un peuple divin. Tout le reste ne constituait qu’un ramassis d’êtres indignes, n’ayant guère droit au nom d’hommes. Dans son ensemble, le Livre des Rois, de Firduzi, n’est autre chose que l’histoire de la guerre sainte entre les héros et les monstres, entre les bons et les mauvais génies, entre l’Iran représentant le bien et le Touran, symbole de tout ce qui est mal. D’ailleurs l’appellation de « Touraniens » adoptée par toute une école d’anthropologistes, pour désigner les populations non aryennes du nord de l’Asie, prouve que la science moderne subit encore l’influence des passions et des idées qui animaient les anciens habitants de l’Iranie. Comme eux, et par une sorte d’instinct de race ou de langue, nous acceptons l’héritage d’orgueil et nous figurons volontiers que ces Touraniens, nés en dehors de notre monde d’élection, sont en toute chose nos inférieurs. Le contraste entre « Arya et Toure » puis entre Iran et Touran [292] était si nettement indiqué par la nature qu’il se perpétue chez nous après des milliers d’années et à des milliers de kilomètres du lieu où il prit son origine.


Le territoire de l’Élam, dans l’acception primitive de ce nom, est constitué par les premiers ressauts du Zagros qui dominent de loin la Mésopotamie et le rivage maritime arrondissant sa courbe entre l’Iran et l’Arabie, mais dans lo cours des âges le terme engloba vers l’est tout le rempart montagneux jusqu’au rebord du plateau et vers l’ouest la Susiane qui, au sens premier du mot, n’était que la basse vallée du Karun ; peu ù peu les deux termes, Élam et Susiane, furent employés l’un pour l’autre. Ainsi s’explique que Suse qui, isolée, appartiendrait géographiquement à la Potamie, fasse partie de l’ensemble iranien. Aux premiers temps de l’histoire reconstituée, à l’époque où les peuples civilisateurs de la Chaldée sont connus sous le nom d’Akkadiens et de Sumériens, les Élamites, d’une culture non moins avancée sans doute, regardaient d’en haut sur leurs rivaux de la plaine et maintenaient leur capitale dans une position avancée vers l’ennemi héréditaire, un autre Paris en avant d’un autre plateau Central.

Les plus lointaines lueurs que les investigations récentes ont jeté sur ce pays remonteraient, d’après de Morgan [293], à une centaine de siècles. En ce temps-là, le golfe Persique s’avançait plus au nord dans les terres, et l’éléphant, le rhinocéros, le lion, l’antilope parcouraient les plaines marécageuses au pied des monts : les traces de ces animaux se retrouvent aujourd’hui à vingt mètres sous terre : des pierres taillées, des débris de poteries témoignent de la présence de l’homme. Les savants chercheurs ont mis à jour des tablettes de terre crue recouvertes de signes qui n’ont pas encore été complètement déchiffrés, mais qui représentent certainement des pièces de comptabilité datant de près de 6000 ans. Le nom du plus ancien roi qu’on ait retrouvé remonte à peu près à la même époque.

Depuis ces premiers indices historiques jusqu’à la destruction de Suse par les Assyriens, c’est-à-dire pendant une période de plus de trois mille années, la reconstitution de l’histoire de l’Élam n’est que le récit de l’antagonisme incessant qui exista entre les princes de Suse et ceux de villes de la Chaldée. Les inscriptions en font foi : la langue officielle de la Susiane était tour à tour sémitique (ou babylonienne) et touranienne (plus spécialement anzanite) suivant que le vainqueur régnait à Babylone ou à Suse.

Les guerres n’empêchaient point pourtant les relations de commerce et de civilisation de s’établir entre les habitants de la Chaldée, Sémites ou sémitisés et les Touraniens adossés au rempart iranien.

Les Élamites appartenaient à une ère de culture très ancienne ; on peut même dire plus ancienne que celle des riverains des grands fleuves d’en bas, puisqu’ils habitaient déjà leur territoire alors que la plaine émergeait à peine de l’eau. Telle serait la cause de la désignation de leur pays par les Babyloniens : l’antique terre d’Élam. Ils avaient une industrie déjà très développée, sachant sarcler et labourer le sol, semer le millet et le froment. C’est dans leur pays que, venant de l’Inde par le golfe Persique, s’était introduite, dès les temps préhistoriques, la culture de la canne à sucre qui avait valu à ces contrées le nom de Khuz (Suse) ou de « Pays du sucre » [294].

Ils savaient atteler deux chevaux de front à leur char de guerre et se servaient de catapultes pour ébranler les murailles. Ils ornaient leurs poteries de formes variées, et fondaient les métaux nobles, l’or, l’argent, le cuivre. Comme astronomes et mathématiciens, ils participaient à la science des Chaldéens, pratiquaient des calculs, prédisaient le retour des éclipses et connaissaient « le nombre d’or », c’est-à-dire la période de dix-neuf années après laquelle le soleil et la lune se retrouvent dans la même situation par rapport à la terre. Ils divisaient le temps, années, mois, semaines et jours exactement comme leurs voisins potamiens ; enfin, ils possédaient l’écriture, trésor des trésors.


La période glorieuse de la puissance élamite remonte à quarante-deux siècles avant nous. À cette époque, des rois désignés sous le nom de Nakhonte ou de Nakhunta régnaient à Suse ; leur domination s’étendait vers l’ouest jusqu’à la Méditerranée ; nous ne pouvons dire quelle relation de cause à effet rattache cette extension à l’invasion de l’Égypte par les Pasteurs qui, à un siècle près, semble de même date, mais elle appartient certainement au même cycle d’ébranlement des peuples. Vers l’orient, leur expansion fut telle que, par delà la Bactriane, la Chine en reçut le choc initial : les habitants des montagnes des Bakhtyari firent jaillir l’étincelle qui produisit la civilisation chinoise [295].

Ce vaste empire élamite dura peu ; nous trouvons, il y a trente-neuf ou quarante siècles, le célèbre Hammurabi, roi de Babylone, dominant à Suse. Plus tard, après des siècles de luttes, dont les phases sont encore obscures, de puissants rois ont à nouveau le siège de leur empire dans la capitale de la Susiane. Un certain Chinchinak, fils de Chutruk Nakhonte, membre de cette dynastie, bâtisseur et archéologue, reconstruit plus de vingt temples, exhume et restaure les anciennes stèles, transcrivant religieusement le texte en langue sémitique, vieux parfois de deux mille années, et y ajoutant, en langue touranienne son nom, celui de sa femme et ceux de ses enfants [296].

Jusqu’alors le plateau restait sans histoire ; les habitants d’Iran ne firent pas usage de l’écriture avant l’époque des Akhéménides. Les vagues indices que l’on découvre maintenant montrent que peu à peu l’aimantation du monde persan se déplaçait du sud au nord, dans le même sens que le centre du pouvoir dans le bassin des deux fleuves. À la grande influence de la Chaldée sur le monde oriental succéda celle de l’Assyrie, et même, de ce côté, le rebord du plateau fut annexé à l’empire des Sar conquérants. Une cité riveraine du Tigre, Ninive, devint la puissante rivale de Suse.

Une furie de destruction et de massacres semble posséder les peuples d’entre Caspienne et golfe Persique à partir de la constitution de la puissance assyrienne. Les guerres se succédèrent sans interruption, mais elles furent singulièrement compliquées par l’incursion de nouveaux peuples venus du Nord : les Kimmériens qui, venant des plaines Sarmates avaient envahi l’Asie Mineure et l’Arménie par l’occident du Pont-Euxin, puis les Scythes accourus du bassin de la mer d’Aral.

L’Élam fut plusieurs fois dévasté par Sargon et Sennacherib ; enfin, il y a 2.530 ans selon les uns, 2546 selon les autres, Suse, la capitale millénaire fut rasée par Assurbanipal. « J’ouvris leurs trésors, je pris l’or et l’argent, leurs richesses… J’enlevai Chuchinak, le dieu qui habite dans les forêts, et dont personne n’avait encore vu la divine image… Je brisai les lions ailés et les taureaux qui veillaient à la garde des temples ». Le vainqueur s’enivre de son chant de destruction, mais quel intérêt pouvaient avoir pour lui les tablettes d’argile cuite, composant les archives de l’administration ? Aussi les débris que laissèrent les barbares conquérants ont pour nous plus de prix que l’or dont ils se montraient si avides [297]. Après la chute de Suse, l’Élam, « le plus ancien des états de l’Asie antérieure », disparut de la scène du monde [298].

Quelque trente ans après la chute de Suse, Ninive, la capitale des orgueilleux Sar, succomba à son tour sous les coups des Mèdes, une cinquantaine d’années avant que Cyrus, le Roi des Rois, montât sur le trône persan.


Le fait le plus antique de l’histoire iranienne, conservé comme un diamant dans une argile impure, nous montre, au milieu du fatras légendaire des chroniques contradictoires, que les anciens Perses, destinés à subir si durement l’oppression des rois, eurent aussi leurs jours de noble revendication ; l’événement reste baigné dans l’ombre d’une période inconnue et l’on ne sait quels personnages s’étaient arrogé l’empire, mais la tenace mémoire du peuple et la précision du récit, tel que le transmet l’épopée persane, ne permet pas de mettre en doute cette révolution des anciens jours [299], enchâssée dans la fable bizarre du monstrueux Zohak qui portait sur ses épaules deux énormes serpents n’ayant d’autre nourriture que des cervelles d’hommes. Déjà dix-sept des fils du forgeron Kaouch avaient été trépanés par les serpents royaux et il n’en restait plus qu’un désigné par le tyran pour subir le même destin. C’est alors que Kaouch, brandissant son tablier de forgeron au bout d’une perche et suivi d’autres hommes de travail portant leurs marteaux, leurs poinçons et leurs scies, se précipita vers Zohak : le monstre s’enfuit tout blême vers le Demavend, où le héros Féridun le cloua sur un roc du volcan. Pendant des milliers d’années, le tablier de Kaouch resta l’étendard protecteur de la Perse ; malheureusement les forgerons n’en conservèrent pas la garde : les souverains le leur enlevèrent pour en recouvrir le cuir de pourpre et de brocard, pour l’orner de diamants et de saphirs, de rubis et de turquoises ; ils en firent une châsse dont plusieurs hommes seulement pouvaient porter le poids : le peuple ne le reconnaissait plus. L’histoire nous dit que la chapelle mouvante tomba aux mains des Musulmans, lors de la formidable rencontre de Kadesieh, et que les vainqueurs s’en partagèrent les débris. Mais « ce n’était pas le vrai drapeau », se disent les Persans en secret, et tous ont confiance qu’un jour on retrouvera le tablier du forgeron. Sous une autre forme, c’est aussi notre espoir !


Avant d’avoir subi le joug des grands empires conquérants, les nombreuses tribus des monts et du plateau, qui jouissaient encore de leur autonomie politique, devaient se trouver dans une situation analogue à celle des Bakhtyari de nos jours et, comme eux, mener une existence très simple et très pure, alternant leurs occupations entre la culture des combes et l’élève du bétail sur les alpages.

Une ancienne légende de l’histoire des Mèdes, rapportée par Hérodote, nous apprend que, seuls parmi tous les peuples, les habitants de ces hauts plateaux n’obéissaient pas aux lois de la guerre et ne connaissaient que celles de la justice. Ce dut être à l’origine une fière nation que celle où l’éducation des enfants consistait en trois choses : « monter à cheval, tirer de l’arc et dire la vérité, » et où la coutume interdisait de mentionner ce qu’il n’était pas permis de faire [300]. On se rappelle l’exclamation du grand roi mède Astyagès, sur le point d’être vaincu par le principicule perse Cyrus : « Se peut-il que ces mangeurs de pistaches se conduisent avec tant de courage ? [301] »

Une particularité du langage primitif des Aryens, tel qu’il nous est révélé par l’étude des divers dialectes qui en sont dérivés, serait de nature à faire admettre de hautes qualités pacifiques chez les populations premières de la race. En effet, les mots relatifs à des occupations paisibles se ressemblent pour la plupart ou proviennent d’une souche commune ; de même, les termes qui désignent les animaux domestiques sont parents dans les parlers aryens de l’Orient et de l’Occident, tandis que les mots ayant rapport aux choses de la guerre, de la chasse et aux animaux sauvages, appartiendraient presque tous aux langues d’origine postérieure, indiquant ainsi que des époques troublées avaient succédé dans tous les pays d’immigration à une période de grande tranquillité primitive [302].

D’après le « Livre des Rois », les premiers Iraniens ne goûtaient pas encore à la chair des animaux et ne connaissaient d’autre nourriture que les racines, les graines et les fruits. Firduzi nous raconte comment on réussit à transformer Zohak, jeune prince doux et charmant, en un monstre de scélératesse : après lui avoir fait prendre un œuf, puis plusieurs, on l’habitua graduellement à manger de la viande, cuite, puis crue, et finalement on en fit cet abominable cannibale dont triompha le forgeron Kaouch portant comme étendard son tablier de cuir. Cette éducation sanglante est un symbole : la révolution produite dans les mœurs par l’alimentation carnivore avait coïncidé probablement avec de grandes guerres entre les habitants du plateau et les gens de la plaine d’en bas.

Les documents laissés par l’histoire primitive sont insuffisants pour énumérer toutes les parties de l’immense héritage légué à l’humanité par le monde iranien : découvertes et métiers, conceptions philosophiques, poèmes, mythes et récits. Mais il est très probable que la part de ces aïeux dans notre savoir actuel dépasse de beaucoup la connaissance que nous en avons.

Nous leur serions redevables des premiers procédés qui permirent l’élaboration des mathématiques. C’est chez les Iraniens, à en juger par la proche parenté des termes désignant les unités, les dizaines et les centaines, qu’aurait été introduit le système de numération qui, se dégageant complètement de l’emploi des métaphores et des synonymes, fixa définitivement pour chaque nombre des termes à sens déterminé. Ce fut là une des plus importantes révolutions de l’histoire humaine. Cette série des chiffres primitifs s’arrêtait inclusivement aux centaines, car les noms de « mille », diffèrent dans les dialectes indo-européens [303] ; néanmoins, elle contenait en germe la théorie du système de numération, sans lequel on ne saurait concevoir le développement scientifique du monde moderne.

Enfin, on peut se demander si les Perses n’avaient pas déjà trouvé l’art de représenter la Terre sous forme de boule. Qu’était cette coupe merveilleuse que consulte Cyrus et sur laquelle étaient gravés les contours des sept parties du monde ? Peut-on y voir autre chose qu’un essai de figuration du globe ?


Les cultes primitifs, qui se mélangèrent avec d’autres éléments pour constituer plus tard le mazdéisme et valurent aux régions de l’Iranie le nom de « contrées pures », paraissent avoir été celui du labour, qui fait collaborer l’Homme avec la Terre et celui de la flamme purifiante ; cette double adoration resta longtemps enfermée dans le cercle étroit des familles, sans la redoutable intervention d’une caste sacerdotale.

Certes, le culte du Feu est de tous le plus simple, le plus normal, le plus facile à comprendre et à justifier scientifiquement. Dès que l’homme, arraché à la terreur primitive, commença de réfléchir sur les effets et sur les causes dans l’immense univers qui l’entoure, ne dut-il pas trouver naturel d’adorer le grand astre d’où, pour la Terre et ses habitants, se déverse toute vie ? Avant l’aube, il fait froid, tout est triste, l’homme reste inquiet des songes de la nuit ; mais dès que le soleil arrondit au-dessus de l’horizon sa courbe étincelante, la nature frissonne d’amour, les fleurs s’entrouvrent, les oiseaux chantent, les hommes, heureux du réveil, se mettent au travail avec joie. Puis quand l’astre, avant parcouru sa carrière, s’est couché rouge et somptueux dans son lit de nuées, quand le large disque a plongé dans l’Océan, tous vont au repos, et le sommeil engourdit les êtres, les préparant au renouveau du lendemain. La force du soleil passe dans le feu, reflet terrestre, étincelle du sublime foyer ; elle pénètre dans la sève des arbres, dans le sang des animaux et des hommes, dans nos muscles et nos cerveaux. Que le soleil cesse de briller et, sur la terre, tout disparaît en même temps. Que la chaleur diminue par suite d’un voyage excentrique dans l’infini, nous entrons dans « le grand hiver [304] », et notre civilisation si vantée redevient barbare ; les glaciers qui avaient reculé vers le pôle reprennent leur cours pour redescendre du cercle glacial et raboter de nouveau les campagnes et toutes les œuvres de l’homme.

Il est donc plausible que, de toutes les racines desquelles s’éleva le grand arbre de la religion mazdéenne, la plus ancienne fut le culte du Soleil et de son représentant sur la Terre, la Flamme éblouissante qui brûle et purifie. Cette religion première, dont l’évolution générale de l’humanité a partiellement effacé les traces, gardait dans l’iranisme des caractères si vivants et si précis que les peuples se trouvaient encore à son égard dans leur état d’émotion primitive.

Il est vrai que, de tout temps, l’animal et l’homme avaient connu le feu, soit dans les cratères des volcans, soit dans les arbres allumés par la foudre, soit encore dans le choc des éclats du silex, ou dans les branches d’essences différentes qui s’allument par la friction ; mais combien prodigieuse fut la conquête qui enseigna l’art de conserver la braise ou la flamme, et, mieux encore, de les produire à volonté ! En comparaison de cette découverte première, toutes les inventions dont nous tirons un si grand orgueil ne sont que peu de chose, de simples transmutations de la force initiale qui nous fut donnée quand un homme vit une étincelle due à son génie briller sous son regard : toutes les industries existaient désormais en germe. La plus noble figure de l’histoire mythique et de l’histoire réelle était née, celle de Prométhée, « le ravisseur du Feu ».

On comprend que les pratiques premières de la création du feu aient été considérées comme saintes et que les chefs de famille se soient longtemps fait un devoir de produire le feu, suivant le mode antique, par le frottement d’une tigette pointue de bois dur tournant dans une baguette trouée de bois mou. Le feu domestique resta, pendant des milliers d’années, entouré de tous les signes extérieurs d’une vénération profonde ; et, chose curieuse, les mêmes cérémonies se retrouvent identiques chez les panthéistes et polythéistes aryens de l’Inde, chez les dualistes iraniens et les fétichistes de l’Afrique et du Nouveau Monde, preuve que le culte du feu avait précédé chez les uns et les autres les évolutions religieuses et le dogme proprement dit.

Ce culte primitif, répondant à une conquête d’importance majeure, réalisable partout et presque indépendante des conditions géographiques, fut, de toutes les religions, celle qui put se passer le plus longtemps du cérémoniel sacerdotal : la conservation du feu était l’office naturel de la mère de famille, de celle qui entretient la vie dans le ménage. Maintenant encore, après des milliers d’années, peut-être dix mille, peut-être cent mille, ce culte s’exprime souvent sans paroles, mais avec une révérence solennelle, en des habitations sans nombre : chez les Galtcha, par exemple, peuple pamirien primitif qui n’a point de prêtres, la braise est, chaque matin, dépouillée religieusement des cendres qui la recouvrent ; le respect pour sa chaleur, qui est en même temps lumière, est tel que l’on se garderait bien de toucher le charbon flambant avec des objets impurs ; on n’ose même le souiller de son haleine, car, dès les origines, l’homme a compris que le souffle, puisé dans la pure atmosphère, se charge, à chaque expiration, d’un poison subtil ; pour éteindre respectueusement la flamme, il faut agiter la main suivant les rites prescrits. La braise est, sur la pierre du foyer, ce que pour l’Univers est le triomphant Soleil, présidant chaque jour à l’œuvre du travail.

Cette religion primitive de la flamme vivifiante a persisté de tous temps, pénétrant les autres religions, même celles qui sont nées de l’épouvante de la mort : il n’est pas d’église où ne brille une petite flamme qui ne doit pas s’éteindre, où des vierges, symbolisant la durée de la vie nationale par l’adoration perpétuelle, ne soient chargées d’entretenir le feu continu de la braise ou de la foudre. Mais dans les cultes confiés à la gérance des prêtres, le symbolisme a remplacé la réalité concrète, et la loi n’est plus vivante comme elle l’est encore dans les montagnes d’Iranie et en maint village d’Europe, où les ménagères recouvrent soigneusement la bûche du soir, pour en retrouver, au matin, les charbons vifs, et pour en transmettre l’ardeur cachée au sarment qui pétille. De tout temps, ces ménagères furent les véritables prêtresses du feu.

Une autre religion naquit pour les ancêtres des Iraniens lorsqu’un des inventeurs de ces temps antiques imagina de fixer un pieu tranchant ou un rouleau de silex à un araire primitif traîné par des bœufs domestiques, les animaux les plus respectés après le chien, qui, soit dit en passant, était déjà un ami et que l’on nommait aussitôt après les hommes libres [305].

On ne sait où se fit cette découverte de l’aération méthodique du sol fécond, mais la vénération que les Aryens orientaux des Védas professent pour le labour montre que cette pratique leur était héréditaire, et guide l’esprit du chercheur vers les plateaux desquels ils étaient descendus. D’autre part, on retrouve la connaissance de la charrue au pied du versant occidental de l’Iran, dans la Mésopotamie, à une époque datant d’au moins sept mille années. De ces contrées de la Cis-Iranie et de la Trans-Iranie, la découverte du labourage se répandit sur une très grande partie de l’Ancien Monde, soit directement, soit en remplacement du mode de culture à la bêche, beaucoup plus simple, précédemment en usage.

La révolution qui s’accomplit dans la société, et, par suite, dans le monde de la pensée, grâce à l’emploi du soc de charrue, est une de celles qui entrèrent le plus profondément dans la vie des nations et les poussèrent le plus avant vers des voies nouvelles. Ainsi la forme de labourage, devenue en ces temps modernes le symbole de l’esprit conservateur par excellence, fut, à une certaine époque, un événement révolutionnaire. En outre, ce changement dans les pratiques du laboureur eut, paraît-il, pour conséquence d’entraîner la substitution d’un aliment à un autre dans la nourriture des populations iraniennes. La céréale qui, jusqu’alors, avait fourni le pain de l’homme était le millet [306] ; mais lorsque l’agriculteur eut à sa disposition un instrument qui lui permettait de retourner le sol plus facilement et sur une plus grande profondeur et largeur, d’autres plantes nourricières, le froment et l’orge, dont les botanistes cherchent la patrie dans les montagnes de l’Iran et de l’Asie Mineure, l’emportèrent peu à peu dans l’alimentation.

La perspective des âges rapproche les événements qui se sont accomplis dans une époque lointaine ; et, par suite, l’historien risque de se tromper en voyant sur un même tableau, dont les plans se confondent, les découvertes successives réalisées en ces temps éloignés. Mais s’il est vrai, comme on l’admet volontiers, que l’utilisation des animaux domestiques et l’invention de la roue aient à peu près coïncidé avec le perfectionnement du labourage et l’acquisition d’une nourriture plus riche, l’homme du monde aryen aurait été alors engagé en un cycle merveilleux de progrès dans les arts, la science et la pensée. On comprend que nos ancêtres, pleins d’un enthousiasme naïf pour les victoires qu’ils venaient de remporter sur le destin, aient évoqué de leur cerveau une religion nouvelle, celle de l’agriculture, avec ses fêtes du Labour, des Semailles et de la Moisson. « Quelle est la bonne obéissance à la vraie foi ? » » dit un passage de l’Avesta. « C’est la vigoureuse culture du blé », répond Ormuzd. « Quand le blé pousse, les démons ont peur ; quand on le scie, ils hurlent d’épouvante ; quand on le moud, ils disparaissent. »

Le culte primitif du Feu, du Labour, de la Charrue, des bœufs domestiques et du Pain vivifiant naquit du sentiment de la reconnaissance un même temps que d’un émerveillement bien justifié, et cette vénération première ne dut contribuer en aucune façon à l’abaissement intellectuel de l’individu ; dans les pratiques de ces religions, rien ne pouvait dégrader le fidèle. La corruption et l’abêtissement ne se firent sentir qu’avec l’observation forcée des rites et la sotte répétition des formules ; le culte ne devint cause de régression mentale qu’au moment où il tomba sous la direction des prêtres conservateurs, qui, pour la peine, ne manquèrent pas de se faire octroyer la dîme, la quinte ou la tierce des biens.

À ces croyances des Iraniens primitifs que l’on découvre d’une façon très nette dans l’Avesta et dans les autres livres liturgiques de la Perse se mêlèrent naturellement toutes les religions du naturisme et de l’animisme. Admiration du ciel et des nuages, vénération de l’eau vivifiante qui jaillit du rocher et qui tarirait bientôt au soleil si on ne la cachait en des canaux souterrains, peur des génies mauvais qui naissent des émotions irraisonnées de l’homme, tous ces sentiments faisaient partie de la religion iranienne avant que fût formulé le mazdéisme, adoration du « très Haut », du « très Sage », qui prit une si grande importance en Iranie et dans l’histoire de la pensée humaine et qui, englobant toutes les formes religieuses précédentes, y ajouta la notion de l’antagonisme absolu entre le Bien et le Mal.

Il importe peu que le fondateur, un Zaratvastra, Zarathustra, Zadutch ou Zoroastre quelconque, ait été un personnage réel, né dans la Bactriane, à Rhagac ou dans l’Atropatène, ou bien un type légendaire, crée postérieurement. Était-il, d’après une étymologie plausible, mais incertaine, « le bon laboureur » [307] ? à quel titre le considérait-on comme le premier prêtre, le premier guerrier, le premier cultivateur, c’est-à-dire comme le représentant de toutes les classes victorieuses et soumises ? nous ne savons : il suffit que son nom symbolise la religion essentiellement dualiste de l’Iran.

Si les religions primitives du Feu, du Labour, de la Nature, des Génies, ne sont pas nécessairement liées, dans les phénomènes de leur naissance et de leur développement, à des conditions géographiques spéciales, il n’en est pas de même du mazdéisme tel que le proclama Zoroastre. Ce culte doit certainement, en grande partie, son caractère si net à la nature de l’Iran.

Sans doute, la conscience d’un combat éternel de deux forces n’a rien de spécial à la Perse, et chaque nation, chaque individu le retrouve en soi. Nous voyons sans cesse, en nous et autour de nous, le rythme de toutes choses et de leurs contraires : lumière et ténèbres, santé et maladie, joie et tristesse, rires et larmes, amour et haine, vie et mort. De même, l’homme se dédouble volontiers en esprit et matière, quoique l’unité de sa nature lui soit, par sa vie même, démontrée d’une manière évidente. On parle aussi des sexes comme s’ils étaient des principes opposés. Enfin, au point de vue politique et moral, toutes les sociétés se décomposent en partis et en çof, en amis et ennemis, en citoyens et étrangers, en Grecs et Barbares, même en Fils du Ciel et Diables de l’Enfer.

Mais la Perse nous présente, en dehors de l’individu, cette lutte des deux principes sous des formes matérielles qui devaient la remémorer sans cesse aux fidèles. D’abord le grand fait géographique du contraste précis entre le haut plateau et les plaines basses : steppes turkmènes d’un côté et campagnes de la Mésopotamie de l’autre, contraste que devaient accentuer davantage les mœurs hostiles des nations en contact, ici les Iraniens, là les Touraniens. Enfin, sur le plateau même se produit l’opposition brusque entre les jardins des cités et les sables ou les salines. En mainte partie de l’Iran, chaque ville s’entoure d’une zone ondoyante qu’elle doit protéger par une muraille de pierre pour arrêter les dunes. Telles sont les conditions que symbolisent les personnages épiques de Rustem l’Iranien et d’Afrasiab le Touranien, de Féridun, le roi très bon, et de Zohak le tyran, dont les épaules se redressent en serpents avides de cervelles humaines.

Et, dans le mythe religieux, le contraste se continue par la création des jumeaux divins nés dans la même matrice, égaux en puissance, et tous les deux servis par d’innombrables armées de génies. L’un de ces dieux est Ahura Mazda ou Ormuzd, c’est-à-dire le Seigneur très sage, le Mazda par excellence : l’autre est Angro Maïnu, Ahriman, c’est-à-dire l’Esprit de Compression, d’Asservissement, le Méchant. C’est entre les deux que se débat incessamment le sort du monde : nous ne sommes tous qu’un enjeu entre ces prodigieux lutteurs. Cependant l’homme n’a point à s’abandonner complètement dans ce conflit que les divinités d’en haut se livrent au-dessus de sa tête : s’il porte constamment sa force du côté du bien, c’est lui qui, après sept mille siècles d’attente, fera triompher Ormuzd, et de la manière la plus noble, par la conversion d’Ahriman, devenu lui aussi un dieu de justice et d’amour universel.

Telle fut la religion, très haute par certains côtés, que les Perses enseignèrent aux nations des plaines environnantes dès l’époque des Akhéménides [308], mais qui se dénatura bientôt par suite de croisements avec les divers cultes locaux et de la transformation que lui firent subir ses prêtres intéressés au profit et au pouvoir. Le foyer principal de la religion mazdéenne fut toujours l’Atropatène, « le Pays du Grand Prêtre », où résidait ce puissant chef des mages respecté comme un égal par les souverains de l’Iran. Ces pontifes nous ont légué toute une série de belles monnaies d’argent représentant le grand prêtre adorant le Feu avec son étendard légendaire de Kaouch, le forgeron. Prétendant interpréter la volonté suprême, ils exercèrent sans doute une profonde influence ; mais le culte domestique qui faisait du chef de famille le véritable prêtre se maintint au moins jusqu’à l’époque des Sassanides [309].

On ne doute point que l’Avesta, tel que nous le possédons actuellement n’ait été refondu par les mages dans le pays des Mèdes au IIIe siècle de l’ère chrétienne [310] : c’est de là que nous sont venus les nouveaux livres sacrés, formés probablement pour une forte part de débris des anciens.

Les livres rajeunis vieillirent à leur tour, et la religion mazdéenne, sous sa forme antique, s’est presque entièrement perdue, tandis que les contes populaires, les fables, les énigmes, les proverbes, se sont en grande partie maintenus textuellement ; aussi loin qu’on remonte dans le passé vers les origines iraniennes, ces précieuses expressions naïves de la pensée humaine se retrouvent presque identiques. Dans leur texture même, ces récits, reproduits de bouche en bouche sans qu’aucune censure s’exerce entre la nourrice et l’enfant, gardent le caractère d’ancienneté : nulle transmission de pensée ne s’est faite d’une façon plus conservatrice, malgré les innombrables variantes qui proviennent de la nation, de la civilisation ambiante et de la personnalité du conteur. De même, dans le monde chrétien, les contes de fées se sont perpétués presque sans changement, comme ils s’étaient légués de mère en fille, sans que l’idée d’un Dieu personnel y ait pénétré. Il est facile de reconnaître dans les récits modernes et ceux du moyen âge tout ce que les prêtres et les écrivains y ont interpolé ; le vieux fonds antérieur au christianisme y est encore parfaitement distinct. Des révolutions de la plus grande importance sociale peuvent s’accomplir sans que l’état primitif de la fantaisie populaire en soit modifié : c’est ainsi que, dans les nombreux recueils des contes russes, se trouvent à peine quelques traces du servage des moujiks [311].


Le déplacement très fréquent de la cité choisie comme centre de la nation pour l’attaque ou pour la défense, — fait capital qui frappe l’historien de l’Iranie, — s’explique par la position géographique de la Perse. Traversée par les chemins nécessaires que devaient prendre les populations agricoles entre l’Orient et l’Occident, la contrée tournait son attention tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, suivant les attractions ou les périls. Le centre de gravité du pays changeait donc de siècle en siècle, et souvent d’une manière soudaine. La solide et précise individualité géographique de l’Iran, avec sa bordure de hautes montagnes, permet de la comparer à un lutteur que plusieurs adversaires combattent tour à tour. Selon les assauts qu’il subit, il doit fréquemment changer de posture, frappant de droite et de gauche, d’estoc et de taille. C’est principalement du côté de l’ouest que se portait son effort : de grands empires s’étant constitués dans le pays des fleuves, il était naturel que le centre de la puissance de l’Iran se déplaçât parallèlement, sur le rebord du plateau.

Quand Babylone ou telle autre cité de la basse Mésopotamie était la grande dominatrice des plaines, c’est à Suse, à Persepolis ou autres lieux de la Perse méridionale que se concentrait la force des habitants du plateau : lorsque Ninive prit le premier rang dans la région de la Mésopotamie supérieure, c’est vers Ecbatane que se reporta le grand foyer de domination pour les populations de l’Iranie.

Il y a vingt-cinq ou vingt-six siècles, lorsque l’histoire de cette partie de l’Iran commence à se préciser, la prépondérance des Mèdes existait probablement depuis de nombreuses générations, mais elle n’était pas acceptée docilement par les autres populations du plateau, et cet antagonisme dut avoir pour résultat d’amoindrir la puissance de la confédération iranienne sous l’hégémonie des tribus du nord-ouest. La lutte entre Mèdes et Assyriens remplaçait donc celle qui, durant des milliers d’années, avait existé entre Susiens et Chaldéens, mais la position des Iraniens du nord, privilégiée par la possession de la forteresse naturelle de l’Atropatène, était autrement forte que celle des Élamites, dont Suse, la capitale, était exposée aux attaques dans la basse vallée des avant-monts.

Maintes fois, pendant près de deux siècles, les hordes guerrières des rois d’Assyrie s’élancèrent à l’assaut des défilés et souvent réussirent à opérer des razzias heureuses et des soumissions temporaires. Un des premiers sar monta jusqu’au lac d’Urmiah, Salmanasar III pénétra par le col du Zagros et parvint probablement jusqu’à l’endroit où s’élevait la ville naissante d’Ecbatane. Sargon, observant une méthode constante, déplaça les populations qu’il soumit et colonisa avec des éléments syriens et phéniciens quelques vallées de la Médie, des étalons des plaines niséennes furent plus d’une fois apportés en tribut au vainqueur, mais les dominateurs ninivites citent avec tant de complaisance le moindre succès remporté sur leurs voisins, « les puissants Mèdes », qu’on le devine : la nation ne fut point subjuguée.

Au moment où la puissance assyrienne atteignait sa plus grande extension, une secousse des peuples venant de l’Asie centrale remit tout en question. Les Sakes (Scythes) envahirent toute l’Asie antérieure, depuis la Bactriane jusqu’au voisinage du delta nilotique ; en sept ou huit ans, vers la fin du règne d’Assurbanipal, ils saccagèrent la Médie, l’Assyrie, l’Arménie, la Babylonie, la Palestine, la Phénicie, puis disparurent, submergés dans le nombre des populations vaincues. Le flot dévastateur n’avait fait que passer, mais l’équilibre des nations était bouleversé.

Les Mèdes, que la nature montagneuse de leur contrée avait garantis d’une destruction complète, furent les premiers à se remettre, et, le danger écarté, ne songèrent qu’à en finir avec les Assyriens. L’empire médique s’établit sur les ruines de l’empire ninivite, la capitale fut rasée et son nom ne reparaît plus dans l’histoire.

L’empire des Mèdes étendit rapidement sa domination des abords du golfe Persique à ceux du Pont-Euxin et de la vallée de l’Helmand à celle du Halys en Asie Mineure, mais ce fut une puissance relativement pacifique. Au lendemain des exploits des Sargon et des Assurbanipal, on est tout étonné d’entendre parler de périodes de paix et de traités d’alliances. La Mésopotamie avait aidé la Médie à abattre Ninive : un pacte d’amitié, scellé entre Nabupalussur, roi de Babylone, et Kyaxarès, roi d’Ecbatane, fut observé par leurs successeurs Nabukudurussur (Nabuchodonozor) d’un côté et Astyagès de l’autre. La Lydie avait résisté aux premières attaques des Iraniens : se sentant de force égale, les combattants firent la paix, qui dura aussi longtemps que l’empire mède. Mais un chef perse prit les armes contre son suzerain ; Astyagès fut renversé par Kur, personnage plus ou moins légendaire, et l’empire des Mèdes et des Perses fit place à celui des Perses et des Mèdes.

À peine monté sur le trône, Cyrus rassembla en une seule puissance agressive tous les éléments ethniques, naguère hostiles, qui se trouvaient dans son empire, et, comme tant d’autres despotes avant et après lui, il essaya de réconcilier les partis opposés en les lançant en dévastateurs sur les contrées étrangères. Ainsi commença, pour se continuer sous les Akhéménides, cette longue période de conquêtes et d’annexions qui subjugua tant de nations diverses et les réunit en un immense troupeau militaire.

Sous cette formidable poussée, presque tout le monde connu finit par entrer dans les limites de l’empire des Perses et des Mèdes : la Mésopotamie et l’Arménie, l’Asie Mineure, la Syrie, même l’Égypte, la Cyrénaïque jusqu’au jardin des Hespérides, le pays des Scythes jusqu’aux steppes du Nord et aux montagnes glacées de l’Immaüs, enfin les régions nord occidentales de l’Inde, qu’Alexandre le Macédonien revendiqua plus tard comme successeur des Akhéménides : de l’est à l’ouest, le territoire soumis aux rois perses s’étendit sur un espace de quatre à cinq mille kilomètres en distance linéaire.

À cette grande époque, la Perse était ce que l’empire romain fut sept ou huit cents ans plus tard. Le rêve de la monarchie universelle n’avait jamais été si près de sa réalisation. Et non seulement la Perse l’emportait par l’étendue de ses domaines, elle était aussi au premier rang par la grande culture intellectuelle, le mouvement philosophique, et la tolérance des idées. Mais le danger était grand pour le chef d’un pareil empire : à la mort de Cyrus, l’Iran semblait embrasser le monde entier et le souverain de la contrée était placé si haut dans sa toute puissance que « l’ivresse du trop plein, du trop lourd égarant sa raison » en fit, ce que nous décrit l’histoire, un Kaous, un Kambyse [312].

Le centre de gravité de l’immense empire allait se déplacer de nouveau sous l’influence des événements. D’abord les Perses, jadis peu soucieux d’avoir une capitale, vu l’organisation féodale de leurs principautés, donnèrent le premier rang à une cité de leur territoire lorsqu’ils furent devenus le peuple dominateur, et Persepolis, située au centre de la Perse proprement dite, s’éleva au-dessus de toutes les villes par sa majesté ; cependant les sièges ordinaires de l’empire furent Ecbatane, comme résidence d’été et, comme résidence d’hiver, une Suse nouvelle, reconstruite sur les ruines de l’ancienne. Ces deux villes possédaient l’avantage de se trouver non loin des points d’attaque du monde occidental que les Iraniens avaient à combattre. De ces lieux d’avant-poste, les rois des rois, prêts à diriger leurs armes sur l’un ou l’autre des points menacés, surveillaient les peuples de la Mésopotamie et les riverains de la Méditerranée, de l’Égypte au Pont-Euxin. C’est comme en avertissement aux nations de l’Occident que Darius, fils d’Hystaspès, avait fait graver entre Ecbatane et le passage du Zagros, sur la paroi d’un rocher de calcaire compact, les magnifiques inscriptions trilingues, — perse, anzanite, assyrienne, — de Behistun, Bisutun ou Bagistana, « le séjour des dieux ». « C’est moi qui suis Darius, le Grand Roi, le Roi des Rois, le Roi des Perse, le Roi des Provinces, le fils d’Hystaspès, le petit-fils d’Arsamès, l’Akhéménide… », ainsi commence l’orgueilleux récit.

À l’époque où Darius célébrait ainsi sa propre gloire, en ces termes emphatiques, qui sont si souvent la preuve certaine de la décadence morale et bientôt de la décadence matérielle des nations, presque tous les pays civilisés de l’Asie occidentale se trouvaient juxtaposés dans l’unité de son vaste empire.

La conquête accomplie par les Mèdes et les Perses n’était pas aussi oppressive dans son essence que le sont aujourd’hui les annexions « patriotiques » imposant aux vaincus un changement de langage et de culture ; chaque peuple gardait ses lois, ses mœurs, même son administration indigène, sous la suzeraineté du grand roi : les sujets n’étaient astreints qu’aux impôts et au service militaire. Le maître, dominant une multitude de nations, petites et grandes, se plaisait à cette diversité des races et des langues dans la foule des asservis, et n’avait aucune idée de la constitution possible d’un état politique dont tous les membres n’eussent formé qu’un seul organisme national et n’auraient eu qu’une seule façon de penser : il lui suffisait d’être le dominateur sans conteste, de mander sa volonté absolue à tout un monde de satrapes dociles et de la faire exécuter par des millions de soldats dressés à coups de lanière. À l’égard des princes féodaux de la Perse, le « roi des rois » n’était guère que le « premier parmi ses pairs », mais pour les vaincus de l’étranger, il était un maître absolu. Évidemment, l’effet de cette double forme de commandement devait se développer au profit du pouvoir autocratique ; cependant, les historiens grecs, sans essayer de comprendre la mentalité des rois perses, sont obligés de constater que, différents des Assyriens, ils épargnaient d’ordinaire les ennemis vaincus et ne se croyaient même pas en droit de traiter rudement les esclaves [313]. Cyrus, et après lui Darius, se gardèrent bien d’exterminer les nations conquises ; ils avaient gardé, des anciens Perses, le respect de la vie humaine.

Parmi des peuples que le « Grand Roi » cite comme asservis et lui payant tribut, il a l’impudence de nommer Sparte et l’Ionie, c’est-à-dire Athènes : il a perdu toute mémoire de Marathon. Alors, comme de nos jours, l’histoire racontée au point de vue patriotique ignore volontiers les défaites et les remplace, dans les documents officiels, par des victoires douteuses. D’ailleurs, le souverain, entouré de courtisans, pouvait vraiment s’imaginer que des batailles livrées à une extrémité si lointaine de son puissant empire s’étaient terminées conformément à sa gloire, et certes, il ne se doutait guère du sens profond que la postérité attribuerait un jour à ses conflits avec le petit peuple grec. Il faut aussi l’avouer, quoique les victoires de Miltiade et de Thémistocle nous emplissent d’orgueil et symbolisent à nos yeux le travail de la pensée libre, de l’initiative personnelle, cependant c’est aux Perses, par le bras même d’Alexandre que finalement resta la victoire.

Mais bien avant les batailles décisives qui réglèrent la situation entre les Hellènes et les Iraniens, d’incessants contacts et des relations commerciales très actives avaient mis les deux civilisations en relations d’échange. Cette évolution s’était accomplie d’abord par l’intermédiaire des peuples de l’Asie Mineure, les uns apparentés aux Grecs, les autres plus ou moins grécisés ; puis des aventuriers de l’Attique et des îles du Péloponèse, ancêtres des chercheurs de fortune qui émigrent aujourd’hui en si grand nombre, étaient venus à leur tour, enseignant leurs arts et leurs métiers.

On voit une preuve incontestable de l’influence grecque dans les ruines de Persepolis qui portent le nom collectif de « tronc de Djemchid », personnage légendaire assimilé par les Perses à Darius, fils d’Hystyaspès. Il est évident que ces prodigieuses constructions, érigées à l’époque où les Akhéménides vainqueurs déversaient leurs armées victorieuses sur toutes les contrées adjacentes, sont en très grande partie des œuvres d’imitation. Les souverains de la Perse, étonnés par les gigantesques bâtisses qu’ils avaient assiégées et conquises dans leurs voyages, avaient voulu dresser dans leur pays des palais aussi beaux que ceux de l’étranger. Très certainement ils avaient ramené avec eux d’habiles artisans de l’Égypte, de la Phénicie, de l’Asie antérieure, de l’Europe hellénique. Des lettres grecques se voient sur les pierres numérotées, et Pline parle d’un certain Téléphane, de Phocée, comme d’un grand artiste ayant vécu à la cour de Darius.

Les historiens spécialistes [314] ont pris la tâche de déterminer la part des divers éléments qui s’unirent dans la grandiose architecture de Persepolis ; et, grâce à eux, on a fini par reconnaître que les bâtisseurs persans ne furent pas uniquement des imitateurs : ils donnèrent à leurs œuvres un caractère particulier, correspondant à leur génie propre, aux matériaux qu’ils employaient et aux conditions spéciales dans lesquelles s’accomplissait leur travail. Ce qui est bien à eux, ce sont les superbes terrasses et les merveilleux escaliers qui permettaient aux processions solennelles, piétons, cavaliers et chars, de se développer, avec une ampleur extraordinaire ; ce sont aussi les colonnes dix ou douze fois plus hautes que larges, avec leurs lourds chapiteaux composés de deux avant-trains d’animaux accroupis, taureaux, chèvres ou licornes. La lumière du soleil, coupée d’ombres noires, pénétrait par le large orifice du toit entre les poutres en bois de cèdre, éclairant le trône d’or et d’ivoire, les carreaux en briques émaillées et les rideaux de pourpre frangés d’or. L’ensemble offrait certainement un caractère spécial qui ne se retrouve point en dehors du plateau de l’Iran et ne présente avec le style des constructions hellènes, qu’une vague parenté : le principal contraste provient de ce que l’architecture grecque naquit partout du sol, de par l’initiative locale, tandis que, sur les hautes terres de l’Iranie, elle se développa surtout pour satisfaire à la majesté royale et ne se continua pas en œuvres vives dans l’art national de la Perse.

Les architectes iraniens imitèrent aussi ceux de l’Assyrie et de la Chaldée, mais avec une grande indépendance de conception et une véritable originalité. Qu’on en juge par leurs taureaux ailés placés à la porte des édifices : ils sont à la fois plus grands et sculptés avec plus d’élégance et de fini que les taureaux des palais assyriens ; en outre, les artistes persans n’ont pas recours à l’artifice bizarre de leurs prédécesseurs ninivites, qui, pour obéir à un sentiment grossier de la perspective, donnaient cinq jambes à leurs animaux monstrueux.

Les tombes royales sont, de tous les monuments de l’architecture persane, ceux où se décèlent le moins d’emprunts aux modèles étrangers. Il est probable que, dans ces œuvres, le style d’anciens troglodytes iraniens fut partiellement respecté : les habitations souterraines des morts devaient ressembler à celles des vivants. Le plan général de ces hypogées est toujours le même : au-dessus de l’ouverture qui donne accès dans la salle funéraire se déroule une procession de statues portant le pavois sur lequel le roi défunt adore le feu sacré, flambant sur un autel. La figure la plus haute, planant dans la partie supérieure du cadre de rocher poli, est le ferouer ailé, symbolisant peut-être le meilleur « moi » du suppliant, qui déjà monte vers le ciel, portant à Ormuzd les actes ou du moins les bonnes intentions de celui qui vécut.

À l’influence de l’hellénisme sur les Iraniens répliquait celle de la monarchie des Akhéménides sur les petites républiques de la Grèce. Les récits des marchands, les descriptions rapportées par les artisans et les artistes, la magnificence des ambassadeurs et de leur suite étaient de nature à faire très grande impression sur la vive imagination des Hellènes, et les partis en lutte dans chacune des petites communautés devaient, par la force des choses, garder les yeux fixés sur le colosse qui projetait son ombre vers l’Occident. Les uns, citoyens libres, se rappelaient avec fierté que toute la puissance de Darius et de Xerxès était venue se briser contre leurs lances, et se sentaient emplis de mépris pour le monde pullulant des « Barbares », les esclaves du « Grand Roi » ; les autres, visant à la domination dans leur propre patrie, trouvaient que le pouvoir incontesté d’un maître dont la parole était obéie par tous les peuples, des régions torrides du désert aux steppes glaciales du Nord, présentait un spectacle d’une étonnante grandeur, et se laissaient aller à rêver un ordre de choses où la Grèce aurait, elle aussi, des maîtres prononçant des jugements reçus par tous avec révérence et docilité. Et puis le monarque disposait de la force honteuse que donne la corruption : de l’argent, des étoffes précieuses, une cargaison de navire bien vendue eurent fréquemment l’heur de changer des convictions qui semblaient inébranlables. Ne vit-on pas Thémistocle, le vainqueur de Salamine, devenir satrape de Perse et gouverneur de cités, grecques par la race, la langue et les mœurs, au nom du Roi des Rois ?

Un des personnages de la famille des Akhéménides, Cyrus le jeune qui essaya vainement d’arracher l’empire à son frère Artaxerxès Mnemon, apparaît dans l’histoire comme une sorte de semi-Grec, ayant du moins les côtés extérieurs de la culture hellénique et très habile à séduire les écrivains et les artistes qui venaient à sa cour ; c’est ainsi qu’en des circonstances analogues, pendant ce grand XVIIIe siècle où se préparèrent des luttes gigantesques de nations et d’idées, on vit les littérateurs et les savants accourir de l’Occident vers Frédéric de Prusse et Catherine de Russie pour s’entretenir avec eux de l’idéal et leur proposer des plans de réforme, en l’espérance naïve que ces potentats entreraient dans leurs projets pour l’amélioration du genre humain « C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière ! » s’écriait-on à cette époque en s’adressant aux despotes aimables dont toute la civilisation consistait à bien parler le français. De même, le disert Xénophon, encore la cervelle emplie des enseignements de Socrate, cherche des modèles parmi les Perses, et l’homme par excellence est pour lui le grand Cyrus, « si habile à gouverner les hommes en s’y prenant avec adresse [315] ».

Ainsi l’union se préparait : les Perses se faisaient Grecs, et ceux-ci devenaient Perses. Quand Alexandre, vengeur des guerres médiques, fut porté en plein cœur de l’Asie avec le reflux des Grecs et des Macédoniens, il ne s’annonça nullement comme un civilisateur hellénique désireux d’élever les Barbares : il ne chercha qu’à se faire Perse lui-même, à se substituer à Darius comme « roi d’Asie », à prendre pour limites exactes de son empire celles mêmes qu’avaient eues les domaines du souverain dont il épousa la fille. De ses capitales, l’une, Suse, était spécialement persane, tandis que l’autre, Babylone, avait l’avantage de commander naturellement au monde oriental, comme centre des grandes voies de communication de toute l’Asie antérieure. Chose curieuse, la mémoire d’Alexandre « aux deux cornes » est autrement populaire parmi les peuples de l’Asie que dans le monde grec : il fut pris réellement pour ce qu’il désirait être, un conquérant asiatique. Cependant son avènement indique bien un point de partage entre deux ères ; désormais le pays des Hellènes et l’Iranie appartenaient à un même monde œcuménique ; ces contrées, constituant jadis des domaines entièrement distincts, devenaient solidaires dans leurs mouvements : l’humanité consciente s’était doublée.


CAUCASIE


Les légendes voyagent avec les peuples,
de montagne en montagne.


CHAPITRE II


CAUCASE : RELIEFS, VERSANTS, PASSAGES.
DAGHESTAN ET MINGRÉLIE. — POPULATIONS. — ANTI-CAUCASE : RELIEFS ET ROUTES.
ARMÉNIENS ET KURDES. — HISTOIRE.



LE Caucase appartient au monde ancien, plus par son mystère que par son histoire. Il était si peu connu qu’on le désignait d’ordinaire comme le « Mont » par excellence, en le prenant indifféremment, soit pour un vaste ensemble de montagnes, soit, pour un pic solitaire, pour un massif isolé, comparable au mont Argée ou au mont Ararat. Par contraste, d’aucuns s’imaginaient que la région montueuse du Caucase s’étendait jusqu’aux bornes du monde, jusqu’aux espaces glacés où règne l’éternelle nuit. Cependant des mythes nombreux, diversement racontés par les peuples, du plateau de l’Iran aux rivages méditerranéens, pointaient vers ces monts comme vers une région où des peuples puissants avaient leur origine et où des événements d’importance majeure dans la destinée de l’homme s’étaient accomplis. Mais « les extrêmes se touchent », bien plus encore dans le monde chaotique de l’ignorance que dans le conflit des passions humaines. Les mêmes prodiges, les mêmes événements que l’on signalait comme ayant eu lieu sur les cimes du mont Caucase étaient ceux qui s’étaient accomplis pour les Hindous sur les pics de l’Himalaya et pour les Iraniens sur l’Elvend ou le Demavend ; c’étaient également ceux qui, de l’autre côté de l’Ancien Monde, devaient se produire sur les sommets des monts occidentaux. L’Atlas porte le Ciel — ou la Terre — ce que la logique se refuse à comprendre, mais qui est un jeu pour la fable ; de même le « mont à la double pointe », c’est-à-dire l’Elbruz actuel, est le berceau des Dioscures, les deux étoiles Castor et Pollux, et la draperie frangée de ses neiges se rattache au voile immense du firmament. D’après la légende hellénique, héritage de nations plus anciennes, un Titan, « voleur de feu », fut cloué sur le mont Caucase par la jalousie des dieux. Mais avant lui, combien d’autres Prométhées avaient été fixés au sommet d’une montagne, écrasés sous le poids des rochers. C’est ainsi que Zohak hurlait vainement dans une caverne du Demavend, de même que plus tard Encelade tendait ses muscles impuissants à renverser la masse de l’Etna. Les légendes voyagent avec les peuples de cime en cime.

Si peu connu que fût le mont Caucase comme orientation, forme et relief, du moins était-il désigné très justement comme une limite entre deux mondes. Le Caucase est un fragment du « diaphragme » qui sépare le continent d’Asie en deux versants, du nord et du sud, et qui se continue en Europe par des crêtes interrompues, monts de la Tauride, Alpes, Pyrénées et monts Cantabres. Mais de toute cette succession d’arêtes, aucune n’est plus nette, plus franchement découpée que celle du Caucase proprement dit, qui se profile de la mer Caspienne à la mer Noire ; la continuité de la saillie terrestre est bien marquée de part et d’autre. L’extrémité occidentale du rempart caucasien s’effile en pointe de lance vers la péninsule de Taman pour reparaître, après une courte interruption, dans les montagnes de Crimée ; les massifs orientaux semblent brusquement limités par les eaux de la Caspienne, mais un seuil sous-marin se prolonge de l’ouest à l’est entre deux cuvettes profondes de la mer intérieure et va rejoindre sur le rivage transcaspien la chaîne bordière que l’on désigne parfois sous le nom de « Caucase des Turkmènes », et qui, sous diverses appellations vulgaires, limite au nord-est le plateau d’Iran par ses chaînons parallèles pour aller se fondre dans les hauts remparts de l’Hindu-Kuch.

Les deux versants du Caucase, au nord et au sud, contrastent absolument. Vers le septentrion, les montagnes s’abaissent par degrés, soit par des massifs latéraux, soit par des « petits Caucases » ou arêtes secondaires alignées parallèlement à la grande chaîne, suivant un ordre décroissant d’altitude. Mais dans l’ensemble, la pente est rapide, puisque les cavaliers, galopant dans la poussière de la steppe, aperçoivent en plein ciel, au-dessus des forêts sombres, au dessus des glaces étincelantes, les sommets vaporeux les plus élevés. La plaine basse borde partout le pied des monts, semblable à une mer qui bat la racine des falaises. D’ailleurs cette étendue presque horizontale fut en effet une mer à une époque géologique peu éloignée de nous : en cette dépression des terres, s’unirent les golfes avancés de la mer Noire et de la Caspienne, et il en reste même cette admirable coulée du Manitch à double versant qui est incontestablement, au point de vue de la géographie physique, la fosse divisant l’Europe et l’Asie.

La face du Caucase qui regarde le soleil ne domine que des plaines fluviales limitées par des monts visibles de la grande crête et se rattache à d’autres systèmes de montagnes et de plateaux. Un haut chaînon transversal ayant encore près d’un millier de mètres, au seuil le plus bas, sous-franchi par le chemin de fer de Tiflis à Batum, réunit les massifs les plus élevés du Caucase à l’ensemble des monts que l’on a quelquefois désignés sous le nom d’Anti-Caucase. Au sud des vallées de la Kura et du Rion, tout l’espace compris entre les deux mers est occupé par des hauteurs qui dépassent en maints endroits la zone où peut séjourner l’homme. Quelques très hauts sommets, cônes d’anciens volcans, l’Alagöz, l’Ararat, le Bingöklagh, commandent la région de leurs pointes neigeuses. De distance en distance se dressent les cimes superbes d’où l’on voit le chaos apparent des chaînes qui se profilent, d’un côté vers le plateau d’Iran, de l’autre côté vers le grand quadrilatère de l’Asie Mineure et la côte de la Syrie.

Ce contraste physique entre les deux versants caucasiens se répercute dans l’histoire des nations. Évidemment les hommes de la steppe, cheminant librement devant eux sans autre obstacle que des monticules de sable mouvant, des salines basses, des marais sans profondeur, doivent avoir d’autres mœurs, une autre évolution politique et sociale que les montagnards entourés de tous les côtés par des vallées profondes dont les habitants communiquent difficilement avec d’autres patries. D’un côté, la population aura des tendances à la vie instable et nomade ; elle fera son apparition, puis, refoulée par d’autres migrateurs, elle quittera le pays sans laisser de traces. De l’autre côté, les peuples cantonnés en leur massif de montagnes ou parqués en leur bassin de culture, bien limités, se composeront de bergers et d’agriculteurs résidants ayant un genre de vie stable, des institutions permanentes, des rapports déterminés avec les nations limitrophes. L’histoire les embrasse volontiers dans ses descriptions et ses récits, tandis qu’elle reste longtemps ignorante des hordes fugitives et lointaines qui s’agitaient au delà du Caucase.

Aux origines de l’humanité consciente, les monts d’entre Caspienne et Pont-Euxin présentent donc deux faces à caractère bien distinct, le côté de la civilisation relative, celui de la barbarie : la lumière au midi, et l’ombre sur le versant du nord. Cependant des échanges pouvaient avoir lien de l’une à l’autre région, mais plus encore par une voie détournée que directement par les passes des montagnes. On a constaté, durant le cours des siècles, que les mouvements de migrations et de conquêtes se sont faits très fréquemment de l’Asie antérieure et des plaines Sarmates — la Russie méridionale — en se propageant à l’ouest, par la Thrace européenne, le long des rives de la mer Noire. Jadis les Kimmeriens et les Scythes, de même que les Turcs à une époque plus récente, firent ainsi le grand circuit en suivant les côtes, conformément à la « loi du moindre effort ».

Pourtant, si âpre d’accès, si difficile à l’escalade que soit le multiple rempart du Caucase, placé obliquement entre les deux mers, sur une longueur d’un millier de kilomètres et séparant l’une de l’autre des contrées fort différentes par la nature du sol et le climat, des peuples en fuite ou dans l’élan victorieux des expéditions guerrières vinrent fréquemment se heurter contre ces monts et tentèrent de les franchir. C’est en des occasions tout exceptionnelles, lors des grands ébranlements nationaux, qu’aux échancrures favorables dans les hautes arêtes, des bandes armées cherchèrent à forcer un passage ou que se produisit un mouvement de migration lente.

La première de ces portes naturelles s’ouvre vers le milieu de l’isthme, mesuré de l’est à l’ouest au lieu le plus étroit, où l’on compte environ 500 kilomètres de mer à mer. Des deux côtés, de la Cis-Caucasie à la Trans-Caucasie, on s’élève vers le point faible de la chaîne par une large vallée, au nord celle du Terek, au sud celle de la Kura, les deux fleuves les plus abondants du Caucase ; les alignements des montagnes ne présentent dans la région du seuil qu’une centaine de kilomètres d’épaisseur. Le point le plus haut du col, dit aujourd’hui le « mont de la Croix » — Krestovaya Gora — (2.263 mètres), n’atteint pas la limite des neiges persistantes qui, dans certaines parties du Caucase, ne se trouve qu’à 3.500 et même à 4.000 mètres d’altitude. La route à suivre pour traverser la montagne en cet endroit est d’autant mieux indiquée que la chaîne du nord, prolongement de l’arête majeure du Caucase occidental, est complètement coupée par les eaux du Terek ; il n’y a là qu’une seule crête à traverser et le voyageur qui a remonté par gorges et vallées le long du fleuve et contourné l’énorme massif du Kazbek, franchit un étroit rempart et descend déjà dans la vallée d’un affluent de la Kura.

Or, dès les origines de l’histoire, on constate que des populations de provenance iranienne, les Osses ou Ossètes, qui se donnent eux-mêmes le nom d’Iron, s’étaient solidement établis sur la voie de passage et occupaient les deux parois d’entrée et de sortie. Grâce à cette prise de possession, les Osses purent défendre cet important chemin du Caucase, qui devait être un centre d’attraction par excellence pour les peuples initiateurs : mais le danger dut être parfois très pressant, surtout à l’époque où le déluge des barbares descendait vers le midi, et c’est ainsi qu’il y a environ quatorze siècles, les deux empereurs de Rum et d’Iran, Justinien et Chosrav Anurchivan (Chosroës le Juste), unirent leurs efforts pour garder les portes du Darial, dans le défilé central, contre les envahisseurs Khasar.

Une autre porte naturelle du Caucase est celle qui s’ouvre à l’est, le long des côtes de la Caspienne. Les montagnes s’abaissent de ce côté assez brusquement et laissent entre leurs promontoires de larges vallées où serpentent les torrents descendus des hautes neiges. Même au pied des falaises, les plages de la mer offrent un large et commode chemin, grâce à l’abaissement des eaux marines, dont le niveau actuel se trouve à 27 mètres en contre-bas de la mer d’Azov. C’est par ce passage qu’ont pénétré, du sud au nord, les diverses populations émigrantes descendues du plateau d’Iran ou des hautes terres voisines, Mèdes et Perses, Turcs et Tartares, Tat et Talich.

Le Caucase représente un immense barrage que les peuples en marche cherchent à franchir en son point faible. Par un phénomène de poussée ethnologique parfaitement analogue au mouvement des eaux qui se produirait dans un réservoir, les émigrants se heurtent contre l’énorme mur, et ne peuvent le traverser, puisque la seule porte d’écluse ouverte dans l’épaisseur du rempart est celle où se sont établis les Osses, appuyés sur les ouvrages de défense construits dans la gorge de Darial : ils auront donc à se glisser à droite en une longue veine par le passage qui suit le littoral de la Caspienne. En dehors de la brèche, le flot mobile des migrateurs se reploiera en tournoyant dans les plaines comme un immense remous, en projetant même sa crête refluante dans quelque dépression du revers de la montagne. C’est en effet là ce qui s’est produit : inondation des eaux, inondation des hommes obéissant aux mêmes lois. Ainsi nous voyons les Tat et les Talich du bassin de la Kura pénétrer au loin dans l’étroit couloir des « Portes de Fer » ; de même le territoire des Tartares Azerbeïdjani se continue au nord par celui des Tartares Rumik et ceux-ci ont pour voisins dans les plaines de la Cis-Caucasie, leurs devanciers, les Tartares Nogaï, tandis que d’autres Tartares encore, les Karatchaï, ont été projetés par la poussée de migration jusque dans les vallées caucasiennes du versant septentrional. Mais la coulée de ces peuples venue du sud par le passage de la rive caspienne se rencontre dans les basses plaines avec un déluge d’autres populations touraniennes arrivées par la large ouverture ménagée entre les monts Oural et la mer Caspienne.

Si les immigrants du sud ont à diverses reprises suivi le bord occidental de la Caspienne pour se répandre au nord dans les plaines Sarmates, le mouvement ethnique a pu se produire en sens contraire, et c’est pour éviter ces invasions de nomades barbares que les dominateurs de la Trans-Caucasie s’occupèrent souvent de fortifier le défilé, surtout à l’endroit le plus favorable pour la résistance, connu aujourd’hui sous le nom turc de Derbent ou « Porte de Fer ». Avant l’invention de l’artillerie, le mur de défense, qui se prolongeait à une trentaine de kilomètres dans les montagnes et pénétrait dans la mer par une haute jetée, était véritablement infranchissable. Firduzi, dans le Livre des Rois, en attribue la construction au grand Macédonien, et la réédification à Chosrav Anurchivan : entre ces deux bâtisseurs, la chronique mentionne aussi le roi persan Yezdegerd II, qui vivait au temps de l’invasion des Huns ; pour tous ces rois, il s’agissait de barrer la route aux peuples « monstrueux » du nord, aux « effroyables Gog et Magog », ou, suivant la terminologie mahométane, aux Yadjuj et Madjuj [316]. Le poète décrit ainsi l’œuvre d’Alexandre : « Ayant déposé par couches successives des lits de cuivre, de fer, de plomb, de pierres, de troncs d’arbres et de fascines, il fit allumer et attiser le tout par cent mille forgerons, jusqu’à ce que tous les métaux fussent fondus en une seule masse ». Le mur que nous voyons aujourd’hui est censé le reste de ce rempart d’Alexandre.

En dépit des Alexandre et des autres rois légendaires, les Yadjuj et les Madjuj, c’est à dire des envahisseurs de toutes les races du nord, passèrent par le chemin fatal, qui d’ailleurs n’est point barré dans sa partie septentrionale. En cette région du Caucase, dite aujourd’hui le Daghestan ou « Pays des Montagnes », entre la pointe d’Apcheron et la vallée du Sulak, les vallées rayonnent vers l’est, le nord-est et le nord, et c’est ainsi que successivement purent se glisser vers l’intérieur du massif des multitudes de ces fugitifs et conquérants qui, avec les immigrants du versant méridional, se pressent en une si étonnante Babel de nations hétérogènes.

Toute la partie occidentale du Caucase comprise entre le Darial et le Bosphore cimmérien (kimmérien) présente une très grande unité dans ses éléments ethniques, unité qui correspond d’une manière frappante avec la simplicité de sa formation orographique. En premier lieu, la chaîne occidentale, très régulière dans son orientation vers le nord-ouest, se présente réellement comme un mur inexpugnable sur un développement d’environ 200 kilomètres, du Kuzbek à l’Elbruz ou Minghi-Taou ; en outre, la faible épaisseur relative de la chaîne ne laissant à l’intérieur qu’un petit nombre de bassins favorables à la colonisation, les migrateurs que la lutte pour l’existence avait menés au pied du Caucase occidental ou de ses chaînons parallèles, soit au nord, soit au sud, devaient s’arrêter dans leur marche ou se replier latéralement dans la direction de la mer. La montagne ne leur offrait dans cette partie de son arête qu’un petit nombre de brèches transversales invitant les voyageurs à l’ascension ; les murs parallèles qui se succèdent du nord au sud sont très difficiles à franchir, les plus bas à cause de leurs roches abruptes et de leurs forêts continues et presque impénétrables, les plus hauts à cause de leurs neiges. Quant à tenter un voyage circulaire pour contourner de l’un à l’autre versant l’extrémité du Caucase occidental, il eût été presque chimérique de l’entreprendre, car sur la rive méridionale, les promontoires, tous faciles à défendre par un petit nombre d’hommes, plongent par centaines dans les flots de la mer Noire. Il y a deux mille années, une armée de travailleurs, sous les ordres de Mithridate, s’installa sur ce littoral pour y tracer une route en corniche comme celle qui suit le rivage de la Méditerranée entre Nice et la Spezia : c’était le seul moyen d’unir les deux moitiés de son immense empire, au nord et au sud du Pont Euxin ; mais cette route n’eut son effet que pendant un petit nombre de décades, car les empereurs de Rome, ni ceux de Byzance, ne prirent aucun souci de l’entretenir ; les Russes ne la rétablirent qu’après un abandon de vingt siècles.

Au massif de montagnes, un dans sa formation, correspond une population une par ses origines, ses mœurs et son histoire, mais que le cantonnement en petits groupes a puissamment différenciée. À l’exception des Svanes du haut bassin de l’Ingur et des Karatchaï, « gens du Torrent Noir », des vallées septentrionales voisines de l’Elbruz, tous les habitants des montagnes de l’ouest appartenaient au groupe des nations plus ou moins mélangées que l’on désignait jadis sous le nom générique de Tcherkesses ou Circassiens. Il est vrai que les Kabardes (Kabardin, Kabertaï) de l’est, les Adighé du nord-ouest, les Abazes ou Abkhazes du versant méridional présentent entre eux de notables différences provenant du sol, du climat et des relations de commerce, mais ils constituaient un groupe ethnique parfaitement reconnaissable. Telle était, d’une manière générale, la distribution des peuples dans le Caucase avant l’arrivée des Russes, et l’on peut dire en toute certitude qu’à l’époque antéhistorique, les conditions du milieu, analogues à celles de nos jours, déterminaient un groupement de même nature chez les rares habitants.

Quelle que fût l’origine de telle ou telle tribu des montagnes, la nature de la contrée condamnait la plupart des indigènes à une existence entièrement isolée. Les vallées du Caucase, n’offrant qu’une porte du côté de la plaine et limitées de tous les autres par les neiges, des glaciers inaccessibles, constituaient autant de domaines distincts, parfois même de véritables prisons, d’immenses chausses-trappes dans lesquelles des peuplades se trouvaient enfermées, gardant leur individualité particulière. Telle vallée de la Svanétie (Souanétie, Svanie) ou du Daghestan était un monde véritablement clos où quelque famille emprisonnée vivait inconnue des nations du dehors, formant à elle seule une petite humanité ignorant la grande humanité du vaste monde. En aucune autre région montagneuse de l’Europe et de l’Asie, on ne constate l’existence de tant de groupes humains se distinguant nettement les uns des autres et se refusant à reconnaître des liens de parenté pourtant incontestables. C’est que nulle autre contrée que le Caucase ne présente en même temps et au même degré des caractères d’ordre plus différent, n’exerce, par la richesse naturelle de sa flore et la douceur de son climat, une si grande force d’attraction, ne détient, par la forme de ses bassins à difficile issue, une telle puissance de fixation.

Un passage de la Géographie de Strabon, très fréquemment cité (liv. XI, ch. ii, p. 16) relate que, d’après les récits des marchands, « trois cents peuples » se rencontraient parfois sur le marché de Dioscurias, la Sukhum-Kaleh actuelle. Le géographe grec, protestant contre cette exagération, évalue cependant à soixante-dix le nombre des populations diverses à langues distinctes, dont les représentants échangeaient leurs denrées dans la ville des Dioscures : ces renseignements précis, Strabon les devait sans doute à Moapherne, l’oncle paternel de sa mère, qui avait été gouverneur de la Colchide (liv. XI, ch. ii, p. 18), et l’on peut d’autant mieux croire à leur vérité approximative que, pour la seule Transcaucasie, le recensement de 1891 énumère soixante-six peuples différents, et que l’on en compte un peu plus de quatre-vingts pour l’ensemble du Caucase. Il y a donc coïncidence, à dix-huit cents ans d’intervalle, entre le dire de Strabon et les relevés précis fournis de nos jours par les ethnologistes et les statisticiens ; l’histoire témoigne que, malgré les migrations et les déplacements, le fonds ethnique est resté le même : plusieurs peuplades, tels les Svanes, sont cantonnés immuablement dans la citadelle de montagnes qu’habitaient leurs aïeux. D’ailleurs Strabon donne de cette prodigieuse variété des Caucasiens, une explication tout à fait erronée, absurde plutôt : « Il faudrait l’attribuer, dit-il, à la vie errante que mènent ces peuples » : c’est tout le contraire. Cette variété provient de la semi-fermeture des vallées caucasiennes dans lesquels les tribus sont forcément isolées ; elles ne peuvent entremêler leurs vies, et ne se connaissent que par les rencontres des marchands en des lieux de foire lointains.

Ainsi divisée en domaines nombreux, la Caucasie ne pouvait constituer un empire, un état homogène : tout au plus des pillards descendus de la montagne dominaient-ils temporairement les populations terrorisées des plaines adjacentes, ou bien des conquérants de la campagne ouverte pénétraient-ils dans quelque vallée tributaire ; mais les facilités de la défense et les difficultés de l’attaque, jointes à la presque impossibilité des transports, devaient maintenir pendant des siècles l’équilibre premier des nombreuses petites nationalités juxtaposées. C’est du dehors qu’arrivaient fatalement les conquérants, et ils n’ont pu s’y maintenir qu’à une époque où les plaines du nord, occupées par une population très considérable, lui fournissaient, par l’industrie et la richesse, une énorme puissance d’attaque. Ces conditions n’ont été remplies que pendant le courant du siècle dernier, qui vit naître la puissance de la Russie dans ces parages.

Toutefois les cent petites nations isolées devaient trafiquer les unes avec les autres et de proche en proche s’établit un mouvement commercial qui fut déjà considérable dès les temps mythiques, ainsi que nous le raconte la légende de la Toison d’or. Les Grecs naviguaient directement vers les bouches du Phase, le Rion actuel, mais ils recevaient surtout par des intermédiaires les métaux et autres objets de valeur provenant de la région du Caucase. Dans la division naturelle du travail qui s’opère parmi les peuples, conformément aux conditions spéciales de leur milieu, certaines tribus se chargèrent du transport, et, grâce à leur métier pacifique, nécessaire à tous, acquirent partout le droit d’hospitalité. C’est ainsi que l’on a de très sérieux indices pour admettre l’existence d’un commerce établi régulièrement entre le Caucase et les bords de la mer Baltique par l’entremise des Osses, — peut-être aussi par celui des Ases immigrés en Scandinavie et que des liens de parenté rattacheraient à la population occupant alors et occupant encore les deux versants du passage du Darial [317].


Comparés à la muraille qui se dresse obliquement entre les deux mers — Pont-Euxin et Caspienne, — les divers massifs auxquels on donne quelquefois le nom d’Anti-Caucase, n’ont aucune régularité dans leur distribution et présentent plusieurs centres de formation et de résistance, compliqués de cassures et de plissements qui témoignent d’une histoire géologique très mouvementée. On peut reconnaître dans ce dédale plusieurs alignements de montagnes, mais nulle part de longues arêtes continues comme le mur caucasien. Les chaînes ont été découpées sans ordre apparent en plusieurs fragments secondaires par les gaves et les fleuves : ici le Rion et le Tchorukh, ailleurs l’Araxe et la Kura, à l’ouest et au sud-ouest les divers affluents de l’Euphrate, au sud-est ceux du Tigre ont déblayé un cube énorme de débris pour le distribuer en alluvions dans la mer Noire, la Caspienne et le golfe Persique. Ces grandioses phénomènes d’érosion eurent pour résultat de vider la plupart des étendues d’eau qui occupaient jadis les cavités de ces hautes terres, mais il en reste encore un certain nombre, grandes et petites. Moins élevé en moyenne et de dimension plus vastes, l’Anti-Caucase offre des pentes forcément moins rapides que celles des monts caucasiens et par conséquent il doit retenir ses bassins lacustres plus longtemps avant qu’ils soient vidés par les profondes coupures des lits fluviaux.

Les monts Arméniens qui dressent leurs escarpements au sud des campagnes transcaucasiennes, reposent sur une base uniforme d’environ 2000 mètres, diversement érodée par les torrents. Plusieurs massifs commandent ça et là le socle du plateau désert ou les profondes vallées découpées à leur base. De la percée de l’Euphrate à celle de l’Araxe et de la plaine de la Kura au versant des monts tournés vers le Tigre, le voyageur parcourt une contrée inégale où, sur des espaces de centaines de kilomètres en longueur, il voit de toutes parts un cercle d’horizon dentelé de montagnes. Des géants comme le volcan Alagöz ou « Mont Bigarré » et comme le Masis, plus connu dans tout le monde occidental sous le nom d’Ararat, dominent ce chaos apparent, mais nulle part de manière à limiter complètement un domaine géographique sans issue facile vers l’extérieur. Le pays présente partout des obstacles, que partout aussi on peut franchir ou tourner. De là quelque chose de vague ou d’imprécis dans l’aspect de la contrée : on ne sait quel nom lui donner parce qu’elle n’a pas de limites naturelles et que de tous les côtés elle se termine par des zones de transition. À l’ouest, la ligne de séparation entre l’Asie Mineure et l’Anti-Caucase est marquée, beaucoup moins par le cours du haut Euphrate ou Karu-su, « l’Eau Noire », que par la dépression générale de la contrée tout le long du méridien qui continue au nord la partie la plus occidentale de la vallée du fleuve.

À proximité du golfe d’Alexandrette, la plaine où se trouvent de nos jours Biredjik et Marach se continue au nord vers la courbe très allongée de la côte sud-orientale du Pont-Euxin par des plateaux relativement faciles d’accès : l’ensemble de la région constitue une coupure assez nette de l’une à l’autre mer et peut être considérée comme formant la racine de la péninsule d’Anatolie. Cependant un écran de montagnes masque au sud cette contrée de transition entre l’Arménie et l’Asie Mineure, et l’Euphrate lui-même, plusieurs de ses affluents, enfin le Djihun coulant vers la Méditerranée, ont à traverser cette barrière par d’âpres défilés. Au nord, sur le versant de la mer Noire, d’autres gorges étroites où grondent les rivières correspondent à celles de l’irrégulière série des remparts méridionaux.

Dans leurs hautes vallées, les diverses branches maîtresses de l’Euphrate font partie d’une aire géographique tout à fait différente de celle des plaines d’en bas. L’unité apparente donnée par l’écoulement des eaux entre les régions montagneuses des gaves supérieurs et le cours sinueux des fleuves proprement dits est purement illusoire. La direction même que prennent les deux rivières Muhrad-su et Kara-su pour former le haut Euphrate est celle de l’orient à l’occident, et se rattache historiquement beaucoup plus à la vallée de l’ancien Halys de Cappadoce, le moderne Kizil Irmak, qu’à celle des fleuves de la Mésopotamie. Dans les régions septentrionales, le mouvement des nations se faisait de l’est à l’ouest, de l’Arménie vers l’Asie Mineure ou inversement, tandis qu’au sud le va-et-vient des hommes avait lieu dans un sens perpendiculaire, du nord au sud, dans les émigrations, et du sud au nord dans les marches d’invasion et de conquête.

L’appellation d’Arménie sous laquelle le pays qui fait face au Caucase est souvent désigné, d’après ses habitants les plus civilisés, ne présente une certaine valeur qu’au point de vue purement ethnologique, et d’ailleurs, même avant les massacres, peu nombreux étaient les districts où les représentants de cette nation se trouvaient en majorité ; très souvent les Arméniens ont dû se déplacer en diverses directions sous la pression des peuples voisins. Même les noms locaux ont fréquemment changé. Le nom d’Ararat, aujourd’hui exclusivement appliqué à la grande montagne du Masis, avait autrefois une signification beaucoup plus ample. Sous la forme assyrienne Urartu ou Arartu, ce terme désignait constamment la partie nord-orientale de l’Arménie, surtout la plaine de l’Araxe : pour saint Jérôme encore, l’Ararat était, non le volcan superbe, mais la vaste campagne fertile s’étendant vers la Caspienne. En un mot, l’Ararat était le pays des Alarodiens (ou Araratiens) mentionnés par Hérodote [318].

D’autre part, le nom « Arménie » paraît avoir été anciennement donné à la partie sud-occidentale de la contrée ainsi dénommée de nos jours. Hérodote ne connaît d’Arméniens que sur le haut Euphrate, près de la Phrygie et dans les montagnes où le Halys prend sa source [319]. La migration de ce groupe humain se fit donc dans la direction de l’occident à l’orient et finit par aboutir à la vallée de l’Araxe [320]. C’est vers le début de la dynastie des Akhéménides que des Arméniens ou Hakaïnes — « Ascaniens » — auraient peuplé les alentours du massif de l’Ararat, devenu le centre géographique de leur domaine. Un souvenir de l’ancien séjour se trouve dans le nom d’Achkenaz, antique appellation des Phrygiens. D’après un très grand nombre de philologues, la mer connue jadis sous les noms de Pontos Axénos ou Axeinos aurait été ainsi désignée à cause des Ascaniens de ses rivages : plus tard, les marins grecs auraient modifié ce mot pour lui donner dans leur langue un sens de bon augure.


Il suffit de comparer les massifs irréguliers de l’Anti-Caucase et des monts dits vaguement Taurus arménien avec la longue chaîne du Caucase, étroite, difficilement abordable, pour comprendre combien le mouvement de l’histoire devait être différent dans les deux régions : les monts et les plateaux du district méridional, coupés de routes traversières, sont beaucoup plus faciles à franchir que le formidable rempart septentrional qui barrait la route aux peuples en marche.

Les terres hautes de l’Arménie — dont la partie la plus massive et la plus unie fait directement face au Caucase et profile ses chaînes parallèles ou ramifiées entre le plateau de l’Iran et le cours supérieur de l’Euphrate — ne peuvent être considérées comme un corps géographique ayant un caractère réel d’unité, mais on comprend bien qu’une nation dominant par le nombre, par la force ou par la valeur relative de sa civilisation, ait tenté d’y former un empire, même un empire conquérant, et de subjuguer les populations des plaines environnantes. Cependant il faut constater aussi que cette région est attaquable sur tous les points de sa vaste circonférence : de toutes parts s’ouvrent des brèches dans le mur de la citadelle.

Ainsi les populations enfermées dans les bassins de la Kura et du Rion, c’est-à-dire dans la large avenue transcaucasienne, pouvaient sur plusieurs points chercher une issue pour elles-mêmes ou pour l’excédent de leurs jeunes hommes. Une première porte facile leur était ouverte au sud par la vallée de l’Araxe ; ceux qui la remontaient, assez nombreux et assez vaillants pour en refouler les aborigènes, contournaient toute la moitié orientale de l’Anti-Caucase et pénétraient sans escalade jusqu’au merveilleux jardin d’Érivan, entre les deux bassins de l’Alagöz et du Masis, où ils pouvaient choisir, vers les cent sources de l’Euphrate, le passage qui leur paraissait le moins haut et le moins défendu. Pour les habitants des campagnes transcaucasiennes qui se trouvent vers le centre de l’isthme, le chemin d’attaque le plus favorable était celui qu’emprunte maintenant la route carrossable, par le col de Delijan et la rive occidentale du Gok-tchaï ; arrivés sur ces hauteurs, ils pouvaient soit descendre dans la plaine d’Érivan, soit gagner à l’ouest la région de partage des pentes, dont les Russes modernes ont pris soin de s’emparer pour en utiliser à leur profil les points stratégiques : là s’élèvent les citadelles de Kars et d’Alexandropol. La haute vallée de la Kura offre un quatrième passage, et, par le littoral de la mer Noire, dans le Lazistan, d’autres peuples gagnaient les sentiers qui rayonnent sur les pâturages autour du bassin du Tchorukh.

La facilité relative d’accès que présentaient aux peuples migrateurs les monts de l’Anti-Caucase et du Taurus explique les guerres incessantes qui ont sévi dans ces contrées et les déplacements nombreux de populations qui s’y sont produits. Les habitants, pressés de divers côtés, mélangés, fragmentés, sont en conséquence limités d’une manière beaucoup moins précise que leurs voisins du Caucase ; les territoires d’habitation ont changé beaucoup plus souvent ; des migrations ont eu lieu dans tous les sens ; les langues, les races, les traditions se sont mélangées : de prétendus Turcs sont d’origine grecque, des Juifs ou Kurdes se disent Arméniens. Les Kurdes sont d’ailleurs ceux qui, depuis les origines de l’histoire, paraissent avoir le mieux gardé leur type, et cela se comprend, car ils habitent les districts montagneux les plus élevés et les plus abrupts ; les envahisseurs cherchant des chemins faciles pour aller à leurs conquêtes se sont écartés prudemment des escarpements arides et des vallées supérieures souvent obstruées par les neiges.

À la diversité des races de l’Anti-Caucase et du Taurus correspond celle des religions, et le motif de cette grande variété de cultes se retrouve dans les conditions géographiques du milieu, non point, comme on aimait à le répéter autrefois, dans les « mystérieux décrets de la Providence ». Les montagnes bordières de l’Asie Mineure sont situées vers le centre de gravité des contrées où naquirent le mazdéïsme, le judaïsme, le christianisme, et le conflit de ces diverses croyances, de ces forces enfermées dans une même arène, devait nécessairement produire des religions mixtes, notamment celles qui, sous diverses formes, reçurent le nom générique de « gnosticisme ». Puis tous ces cultes furent condamnés à de nouvelles évolutions, lorsque l’Islam eut à son tour apparu sur la scène de l’Asie antérieure et méditerranéenne. Ce sont là des phénomènes qui se rattachent au domaine de la mécanique sociale et se conforment à ses lois.

Les Arméniens, épars sur les pentes des monts et dans les hautes vallées autour de l’Ararat, ne trouvèrent jamais dans leurs pays natals de ressources suffisantes pour leur entretien : comme tant d’autres peuples montagnards, ils devaient aller gagner leur vie en des contrées étrangères ; mais ce qui les distinguait d’autres migrateurs, c’est que l’élément intellectuel était fortement représenté chez eux. Le fait géographique important explique en grande partie ce privilège des Haïkanes. Leur patrie, comparée à celle des Kurdes dont le territoire s’entremêle au leur comme des fils divers dans un tapis, consiste surtout en terrasses largement aérées, en vastes campagnes bordant des rivages lacustres ou remplissant le fond de bassins jadis inondés, tandis que, dans le voisinage immédiat, des massifs abrupts de montagnes, coupés de défilés, de gorges difficiles, donnent asile à des bergers, vivant là-haut, dans les neiges, d’une existence âpre et périlleuse. Le contraste de la nature se présente sur mille points dans toute cette région tourmentée, et une opposition correspondante se montre dans les mœurs et les qualités héréditaires des populations respectives. Grâce au milieu, les unes se mirent surtout à l’agriculture, associée à un commerce d’émigration périodique, les autres s’en tinrent à l’élève des troupeaux, complétée, en temps et lieu, par des expéditions de brigandage.

Quoi qu’il en soit, les habitants de l’Anti-Caucase n’eurent pas fréquemment le bonheur de se maintenir indépendants, même durant l’existence du royaume dit de Van ; tel ou tel ensemble de vallées ne pouvait constituer un groupe autonome qu’aux époques pendant lesquelles de grands empires envahissants ne s’étaient pas constitués au midi. Nous ne connaissons du reste l’histoire de la région montagneuse qui s’étend du lac de Van au lac d’Urmiah, c’est-à-dire du pays d’Urartu — identique l’Ararat des Hébreux — que par les annales assyriennes, car l’art de l’écriture, enseigné par les scribes ninivites, mais appliqué à un idiome sans rapport avec l’assyrien, ne pénétra dans cette contrée qu’à l’époque d’Assurnazirpal. Pendant une période d’au moins sept cents années, commençant trente-quatre siècles avant l’époque actuelle, l’influence des Assyriens fut prépondérante en Urartu, et même, sous le roi Sargon, la domination exercée directement par les conquérants du sud paraît avoir été acceptée sans aucune tentative de résistance. Elle fut, à vrai dire, plus d’une fois violemment troublée par des invasions kimmériennes et scythes ; le nom de ce dernier peuple se retrouve moitié dans celui de Sacasène, province du Haut Araxe, cité par Strabon. Quelques documents signalent aussi des guerres entre les princes de Van et les Hétéens, établis dans la Syrie du nord [321].

Sur le territoire d’Arménie appartenant actuellement à l’empire russe, Nikolski et d’autres archéologues ont, jusqu’en l’année 1895, découvert vingt-trois grandes inscriptions cunéiformes, et l’on en connaît en tout une centaine dans l’ensemble du pays arménien qui se prolonge au sud et à l’est, jusque dans l’Azerbeïdjan ; il est vrai que toutes ne sont pas encore déchiffrées, quelques modifications des signes assyriens rendant la lecture de ces documents pétrographiques assez difficile. De tous ces monuments écrits, le plus remarquable est celui recouvrant de ses cinq cents lignes une des parois du piédestal de rochers qui porte la citadelle de Van, attribuée par la légende à la fabuleuse Sémiramis : il raconte les hauts faits d’un roi Argichtis Ier qui, pendant une éclipse de la puissance assyrienne précédant le règne de Tiglalphalazar II (Tugultipalesharra), poussa ses conquêtes jusqu’à la Méditerranée syrienne. L’ordre géographique dans lequel se succèdent ces inscriptions montre quelle était la direction des voies historiques : par la forme même des plateaux et des massifs de montagnes, elle était, pour ainsi dire, dictée d’avance, et depuis cette époque elle n’a point changé. La civilisation qui prévalait dans ces contrées à l’époque de l’influence assyrienne paraît avoir été, à bien des égards, supérieure à celle des populations actuelles, puisque des canaux d’irrigation rayaient les flancs des collines au-dessus de toutes les vallées et que maintenant on en est réduit à des projets pour les rétablir à grand prix. Il reste encore beaucoup à faire pour restaurer en leur ancien état les réseaux d’arrosement dans toute l’antique Arménie ; la longue sujétion du peuple l’a privé de l’énergie nécessaire pour le bel aménagement de son domaine.

Après les Assyriens, vinrent les rois Mèdes, dont l’Arménie resta tributaire ; puis Cyrus supplanta les souverains de la Médie pour agrandir encore leur empire et rattacher plus étroitement à sa puissance la nation des Haïkanes ; enfin, lorsque la domination persane s’écroula, l’Arménie partagea le destin de toutes les contrées qu’embrassait la conquête d’Alexandre. Le pays de l’Ararat faisait désormais partie du monde assujetti à l’occident.


POTAMIE : NOTICE HISTORIQUE


Il ne peut être encore question de dresser un tableau chronologique des faits relatifs à la Potamie. Nous ne disposons encore, par suite des fouilles récentes, que des noms de quelques souverains et même en beaucoup de cas, la domination de ceux-ci ne s’étendait-elle pas au delà des murs de leurs cités : Nippur, Agade, Kich, Larsam, Ur, sans parler de Suse et de Babylone. Aussi nous bornons-nous à relever les noms les plus familiers, ceux qui sont inscrits sur le socle des statues de nos musées.

Un premier cycle est fourni par les fouilles de Nippur. Les noms de Mullil, de Lugal, d’Ensagna sont vieux de 8.000 ans, mais ils désignent peut-être des fictions mythologiques.

À une époque éloignée de nous de cinquante-six à soixante siècles, on peut citer Chargina et de son fils Naram-Sip, roi d’Agade, Urbagu et Dungi, rois d’Ur, Gudea, leur vassal, seigneur de Sirpula, Khumbaba et Karibu-cha-Chuchinak, rois de Suse.

Khammurabi (Hammurabi), roi de Babylone, étendit sa domination sur toute la Chaldée, il y a 3950 ans environ.

Quelques siècles plus tard régnait en Mésopotamie une dynastie, d’origine inconnue, dite cassite. Un des derniers représentants de ces rois, Kurigalzu, vivait trente et un siècles avant nous… Bientôt après, sous le règne de Tugultipalesharra II (voir page 360), commence l’ère des incursions assyriennes dans la basse Chaldée, où deviennent rares les rois indépendants.

Des travaux de Pinches, relevons les noms des quelques-uns des souverains de Babylone, desquels le dernier fut détrôné par Kyros, Roi des Rois :

Ère de Nabomassar Olympiades Ère chrétienne
avant J.-C.
Nabu nazir (Nabonassar) 0, 14 29, 43 - 747, - 733
Marduk hali dinna 26, 88 57, 67 - 721, -709
Samassu mukin 80, 100 109, 129 - 667, -647
Nabu apal utzur 122, 143 151, 172 - 625, -604
Nabu kudu russur (Nabuchodonosor) 143, 186 172, 215 - 604, - 561
Amil marduk 186, 188 215, 217 -561, -559
Nabu nahid 191, 209 220, 238 -556, - 538




POTAMIE


L’origine de la civilisation est double dans le
pays des fleuves ; il faut la chercher à la
fois dans l’agriculture et dans le commerce


CHAPITRE III


CIRQUE POTAMIEN. — CIVILISATION TOURANIENNE. — ARRIVÉE DES SÉMITES. — PARADIS TERRESTRE, MONTS SACRÉS. — NAVIGATION, LÉGENDE DU DÉLUGE. — CAÏN ET ABEL. — AGRICULTURE, INDUSTRIE, CONSTRUCTIONS, ASTRONOMIE, ÉCRITURE. — VILLES ET EMPIRES CHALDÉENS ET ASSYRIENS.


Au sud des brusques escarpements du haut pays d’Arménie, les traits géographiques du territoire dans lequel se déroulent les courants du Tigre et de l’Euphrate déterminèrent le cours de son histoire. À la vue du cirque immense entouré de monts en gradins et percé de larges portes par lesquelles les immigrants ont pu arriver en foule, on comprend qu’en cette arène ont dû s’accomplir de grandes choses. D’abord c’est là que vient aboutir, par l’un ou l’autre chemin de la Perse, cette voie majeure des nations qui longe la base du diaphragme asiatique pour se bifurquer sur le plateau d’Iran, d’un côté vers l’Azerbeïdjan, de l’autre vers Hamadam et le pied de l’Elvend. Le premier passage permet de descendre à travers le pays des Kurdes pour gagner la plaine au confluent du grand Zab et du Tigre ; le deuxième, de beaucoup le plus fameux dans l’histoire, passant par Bisutun et le col du Zagros, atteint le cœur même de la Mésopotamie dans sa partie la plus fertile et la plus populeuse. Puis, au sud, s’ouvrent d’autres portes, celles qui descendent de la Perse proprement dite vers la Kerkha, le Karun et le district où les fleuves jumeaux s’unissent en un même courant.

Au nord-ouest du cirque, deux voies majeures, suivies par les nations, font communiquer la Mésopotamie avec l’Asie Mineure et médiatement, avec tout le monde européen. Franchissant le seuil des montagnes bordières, l’une aboutit à la grande plaine, jadis lacustre, où le Tokma-su vient rejoindre l’Euphrate ; c’est la principale étape médiane entre Bagdad et Constantinople ; l’autre est la route qui, traversant l’Euphrate à son coude le plus occidental, pointe dans la direction de la brèche du Taurus connue spécialement du nom de « Porte Cilicienne ».

Enfin, les hauteurs du littoral méditerranéen, sur toute la côte de Palestine et de Syrie, qui d’ailleurs ne présentent nulle part de saillies infranchissables, sont coupées de distance en distance par des cols ouverts sur des escales rattachant tout le rivage de la mer au bassin des fleuves jumeaux, le Tigre et l’Euphrate. Ainsi, le grand amphitéâtre d’entre Liban, Taurus et Zagros pouvait être visité facilement, et le fut en effet, par des gens de tout climat, de toute race, de toute langue, de toute civilisation. Une seule mer, la longue manche dans laquelle se déverse les deux fleuves réunis, baigne directement les plages du cirque de Mésopotamie, mais à distance d’autres mers avoisinent cette région, apportant aussi leur tribut de marchandises, de voyageurs et d’idées. À ce point de vue, nous avons déjà constaté que l’Asie antérieure, à l’ouest de la Perse, occupe une position géographique sans égale.

Cependant la plaine euphratique se divise en deux parties bien distinctes, l’une qui fut vivante et bien vivante, la Mésopotamie proprement dite, et l’autre que l’on peut qualifier de morte, parce qu’elle est occupée par des laves, des rochers et des sables arides : elle ne donne asile qu’à des Bédouins nomades se déplaçant rapidement d’un lieu à l’autre pour faire brouter à leurs troupeaux l’herbe maigre des fonds ou les feuilles des arbustes épars. La ligne médiane qui sépare les deux moitiés du cirque est le cours de l’Euphrate, tracé obliquement de son méandre occidental vers le golfe Persique. Cette limite du désert devait être en même temps la grande voie de trafic entre la mer des Indes et la Méditerranée : dès les origines de la civilisation, c’est sans doute par là que se firent les échanges de l’or, des perles, des diamants, des étoffes de coton et de soie avec les denrées de l’occident.

L’Euphrate, continuant directement l’axe du golfe Persique vers le golfe d’Issos, était une voie naturelle plus utile et mieux située qu’une autre route toute faite, la vallée du Nil. Cependant cette dernière, presque parallèle à la mer Rouge dans la moitié inférieure de son cours, et communiquant avec ce golfe allongé par un certain nombre de routes latérales d’un accès facile, devait acquérir également une importance capitale dans le trafic de monde à monde et, par conséquent, une concurrence très âpre et très ardente naquit certainement entre les empires riverains des deux fleuves. Les modernes sont assez tentés de croire que les guerres de rivalité commerciale sont d’origine récente, et que d’hier seulement les puissances se disputent les marchés lointains. Mais ceci est un exemple mémorable du contraire. Les Sésostris, les Assurbanipal et les Kambyse étaient les représentants couronnés de la banque et des monopoles de l’époque, comme le furent dans l’Inde, au siècle dernier, les Dupleix et les Clive, comme le sont, en ce siècle, les puissances copartageantes de l’Afrique.

Sur les deux grandes voies naturelles du Tigre et de l’Euphrate, quelques points étaient désignés par la nature pour devenir des lieux historiques par excellence. Tels sont les passages du Tigre, près du confluent du grand Zab et de l’emplacement où s’élevait autrefois la cité de Ninive, non loin des campagnes où se livrèrent tant de batailles, entre autres celle d’Arbelles, qui donna l’empire perse aux Macédoniens. Telle est aussi la région des fleuves jumeaux, où les courants se rapprochent et où vient aboutir la large vallée de la Diyalah. En cet endroit où les deux lignes vitales sont en contact, pour ainsi dire, et où les canaux s’entremêlent en un labyrinthe immense, se trouvent les ruines de l’antique Babylone, celles de Séleucie, capitale des successeurs d’Alexandre, de Ctesiphon, résidence de la dynastie perse des Sassanides, et la ville actuelle de Bagdad. Là est le vrai centre de gravité de toute la Mésopotamie. On peut reconnaître aussi d’un regard quels furent les points vitaux de l’Euphrate moyen. Là commençaient les chemins entre le fleuve et la Méditerranée où cesse le désert.

Le golfe Persique, prolongement de la vallée du Tigre-Euphrate, s’ouvre merveilleusement vers l’océan Indien comme une rade intérieure, préparant les matelots aux voyages sur la grande mer. Déjà les Chaldécns donnaient à ce golfe le nom de « fleuve » Nàr marrata [322]. Ce fut un avantage capital pour le développement de la civilisation babylonienne, car cette mer presque fermée possédait dans ses archipels, et à l’abri de ses îles côtières, des lieux d’ancrage favorables, offrant aux bateliers du fleuve comme une sorte d’extension de l’estuaire, et aux marins proprement dits, comme un parvis, une antichambre de l’Océan. Ainsi, grâce à la mer, grâce aux fleuves qui s’y déversent, l’aire géographique du monde que connaissaient les hommes civilisés devait déjà être considérable au commencement de l’histoire chaldéenne. La nomenclature des noms de pays gravés sur le socle des statues de Sirpula nous révèle l’étendue des contrées d’où les vaisseaux importaient les matériaux de toute espèce, métaux, bois et pierres, pour la construction et l’embellissement de la ville : l’Égypte à l’occident, le plateau d’Élam à l’orient, étaient bien connus des marchands de cette région, il y a près de 50 siècles [323]. Il est probable qu’à l’est, l’aire d’extension babylonienne s’étendait beaucoup au delà des limites où s’arrêta plus tard la connaissance des Grecs et des Romains. Un texte assyrien, auquel Oppert donne une antiquité de vingt-huit ou vingt-neuf siècles, nous montre les marchands du roi de Ninive pêchant des perles dans la mer des Moussons et l’ambre jaune dans les mers où la Polaire est au faîte du ciel [324]. Et cependant l’empire d’Assyrie, situé dans l’intérieur des terres, n’avait rien pu ajouter au savoir géographique des Chaldéens vivant à proximité des ports du golfe Persique. Au contraire, la domination des souverains d’Assur correspondant à une période de grande régression intellectuelle et morale, il est probable qu’entre les deux époques l’horizon mondial s’était rétréci.


Dans son ensemble, le bassin des deux fleuves, en dehors de la région des montagnes, a la forme d’un immense amphithéâtre vers lequel se dirigent de toutes parts des voies convergentes. Par conséquent, un grand mouvement d’immigration se porte de tous les alentours vers la grande campagne : chaque vallée déverse le trop-plein de ses habitants en suivant le cours de la rivière ; tous les types se trouvent représentés dans les villes où se mélangent les populations. Ainsi la plaine se peuple de proche en proche, ici par des pasteurs cheminant avec leurs troupeaux dans les régions herbeuses, là par des agriculteurs utilisant directement l’eau fluviale pour l’irrigation de leurs champs. Toutefois, certaines parties de la contrée basse que parcourent le Tigre et l’Euphrate durent rester longtemps inaccessibles aux immigrations du pourtour : ce sont les terres alluviales où l’eau s’épandait en lacs et marécages emplis de roseaux, entourés d’une végétation touffue. Les fièvres s’ajoutaient aux difficultés du sol pour défendre les approches de ces étendues partiellement inondées qui devinrent les terres les plus fécondes de la merveilleuse Chaldée. Il fallut toute une longue succession de siècles pour que ce prodigieux travail d’appropriation du sol de la Mésopotamie fût accompli ; mais lorsque les premières lueurs de l’histoire se lèvent sur ce pays, il était déjà transformé en jardins de culture par le travail de l’homme. Une des plus anciennes inscriptions connues, datant de près de soixante siècles, donne à la Babylonie de cette époque le nom de Kengi « pays des canaux et des roselières [325] ». Le mérite de cette mise en culture de terres devenues fameuses par leur fécondité appartient probablement aux diverses races descendues des plateaux et des vallées de l’amphithéâtre ; mais, parmi les éléments ethniques d’origine diverse qui collaborèrent au développement de la civilisation dans la basse Mésopotamie, les plus utiles, d’après le témoignage des inscriptions, ne furent pas ceux à la race ou à la langue desquelles prétendent les Aryens vrais ou supposés de L’Europe : on ne peut attribuer à des tribus d’idiome indo-européen le grand rôle dans le bassin méridional des deux fleuves.

Les assyriologues, influencés pur l’impression première qui donne toujours le rang suprême au type aryen, furent très étonnés de leur découverte. Ils reconnurent avec stupeur dans les plus anciennes inscriptions cunéiformes la reproduction d’une langue qui ne paraît avoir aucun des caractères de l’iranien ni du sémitique : elle semblait à quelques-uns d’entre eux apparentée d’une façon étroite aux idiomes touraniens, tels que les divers dialectes de l’Oural et de l’Altaï. Le langage figuré par ces premiers signes est du type agglutinant, sans flexions, et correspond dans son ensemble à un mode de parler tout à fait différent de celui des habitants qui immigrèrent plus tard en Mésopotamie. Les sons gutturaux, qui prennent une si grande place dans le parler des Sémites, y manquent complètement et les sifflantes y sont rares. Enfin ce qui montre d’une façon évidente l’origine touranienne de cette écriture, c’est que, d’après Oppert, les formes élémentaires des 180 premiers signes figuratifs connus rappellent des êtres ou des objets appartenant à un climat différent de celui de la Chaldée ; elles provenaient d’une contrée où la faune et la flore présentaient un aspect plus boréal, où il n’y avait ni lions ni léopards, mais des ours et des loups, où l’on ne connaissait pas le chameau à bosse unique, mais bien le chameau à double bosse, où les plantes cultivées caractéristiques n’étaient point le palmier ni la vigne, mais les conifères. La patrie de cette langue et de cette écriture mésopotamienne, venues par la voie de la Susiane, doit être recherchée dans l’Élam. De nombreux savants (Wahrmund, Dieulafoy, J. de Morgan) ont pensé trouver dans cette région des hommes du type négrito ; d’autres (A. Bloch) voient dans l’habitant qui précéda le Sémite en Chaldée, un homme de type noir venu du sud, mais n’appartenant pas à la race nègre.

Ce peuple d’Orient, groupe de migrateurs, qui dut ses progrès, devenus les nôtres, à des étapes successives à travers un milieu changeant, toujours heureusement modifié par le travail, ne nous a pas légué son nom d’une façon précise, mais sa grande œuvre est là, c’est le fond même de notre civilisation. Les anciens rois d’Ur, dans la basse Chaldée, célébrant leur gloire sur les monuments primitifs, se désignaient comme les « souverains de Sumir et d’Akkad » ; ainsi que la plupart des écrivains l’interprètent, ces deux noms s’appliquaient aux « gens de la plaine » et aux « gens de la montagne », — d’autres savants déchiffreurs des signes cunéiformes lisent « gens du sud » et « gens du nord » —, mais à l’époque où ces premières inscriptions furent gravées sur la brique, les montagnards ou Akkadiens avaient déjà terminé leur mouvement d’émigration vers la plaine : ils vivaient à côté, surtout au nord, des Sumiriens ou Sumériens, dans les campagnes baignées par les deux grands fleuves. L’un et l’autre peuple paraissent avoir parlé des langues de même origine, et leur rôle était prépondérant en comparaison des gens d’autre race, des Sémites par exemple, qui habitaient alors la contrée. C’est donc eux, les Akkadiens, pour les embrasser sous un seul nom, que nous devons regarder comme nos ancêtres spirituels pour les acquisitions du savoir qui se succédèrent dans les campagnes de la Mésopotamie et se transmirent d’un côté à la vallée du Nil (Maspéro, Hommel, etc.) et de l’autre aux vallées du Hoang et du Yangtze (Terrien de la Couperie).

Un témoignage de l’ancienne hégémonie des Akkadiens nous est fourni par la nomenclature géographique : c’est à eux que l’on attribue la plupart des noms de lieux dans la toponymie antique, et tout spécialement ceux des deux grands fleuves. L’Euphrate n’est autre que le Puràtu, ayant en akkad le sens de « lit fluvial ». Le mot désignant le Tigre, Iddigla, transformé par les Assyriens en Diglat, qu’on retrouve encore de nos jours dans le Dijeil, canal d’irrigation, et par les Israélites en Hid-degel, avait dans la langue akkadienne une signification analogue [326]. Mais, quel que fût l’ascendant intellectuel et moral de ces premiers cilivisés, devenus par cela même civilisateurs, ils devaient constituer la minorité numérique dans la population du pays, ou bien ils perdirent leur prépondérance par suite d’une immigration sémitique de plus en plus considérable, ou bien encore ils déchurent et périrent à cause de leurs privilèges mêmes, car peu à peu on les voit diminuer et s’éteindre au milieu de l’élément sémitique envahissant. Un nouvel apport ethnique formé par les Kaldi ou Chaldéens, — les Kasdim de la Bible, — s’ajoute, grossissant par degrés, aux populations akkadiennes et sumériennes, et finit par exercer une assez grande influence pour substituer son nom à celui de ses prédécesseurs. On ne sait quelle est l’origine de cet élément national. Peut-être même ne fut-ce qu’une classe aristocratique séparée de la masse des sujets ; mais on croit plutôt qu’il se composa de voyageurs venus pour la plupart de l’Arabie orientale. Arrivant en groupes pressés, à peu près quatre mille ans avant les temps actuels, ils fondèrent un grand nombre de principautés dans ta partie méridionale de la Mésopotamie, puis devinrent les maîtres dans la Babylonie proprement dite [327]. Sémites, comme d’autres immigrants venus du nord et du nord-ouest, ils imposèrent peu à peu leur langue aux résidants de la contrée. L’idiome akkadien se transforma graduellement en un langage sacré, hiératique, que l’on continua d’employer dans les mystères religieux, comme notre latin d’église, des centaines et des milliers d’années après qu’il eut cessé d’être parlé vulgairement par les habitants du pays. Les formules mystiques ne sont-elles pas d’autant plus puissantes qu’elles sont incomprises ? Les amulettes n’ont-elles pas d’autant plus de vertu qu’on n’en devine pas les signes ? L’akkad était au moins depuis dix siècles une langue morte qu’on l’apprenait encore dans les séminaires de la Babylonie [328]. On s’en servait pour les prières, pour la magie, pour l’astrologie ; dans nos langues se maintiennent, en certain nombre, des mots akkadiens, de même que dans notre mythologie sont restées des traces multiples de leur conception de l’univers. Quant au nom de Chaldéens, il s’est également perpétué, mais en dehors de son sens primitif ; on l’applique historiquement aux populations de la Mésopotamie ; du temps des Romains, il n’avait d’autre signification que celle d’ « astrologue », « magicien » ; maintenant on le réserve, dans un sens spécial, à une secte chrétienne d’origine sémitique, dont il existe quelques débris sur les plateaux de l’Azerbeïdjan et dans les montagnes des Kurdes.

La très remarquable légende de la confusion des langues qui se produisit parmi les constructeurs de la Tour de Babel suffit à montrer combien, à ces époques lointaines, d’immigrants de toute race s’étaient réunis dans les terres riveraines du bas Euphrate ; mais ces éléments ethniques différents, soumis à l’influence prépondérante des Sémites, finirent par se « sémitiser » en entier, ainsi que durent le faire les Akkadiens, qui pourtant avaient joui pendant une longue période de la domination politique et de l’initiative intellectuelle. Au moins depuis six mille années, les populations des bords du Tigre, dans le pays d’Assur, et les habitants de la Mésopotamie septentrionale s’identifient à cette race de Sémites qui finit par occuper en un tenant toute la contrée comprise entre le pays d’Iran et la Méditerranée, entre les monts d’Arménie et l’océan Indien [329].

Il y a quarante-cinq siècles, c’étaient spécialement des Sémites du groupe « cananéen » qui dominaient à Babylone, choisie par eux comme capitale de toute la contrée. Les noms des rois ne laissent aucun doute à cet égard [330]. Mais avant les « Cananéens », d’autres Sémites vinrent se heurter contre les populations de la Mésopotamie, sans avoir fait cependant la conquête du pays : ce furent de simples pillards, et leur nom, Khabiru, dans lequel on reconnaît celui des Hébreux mentionnés par la Bible comme les ancêtres des Juifs, paraît avoir été synonyme de « Bédouins ». Les Hébreux de ce temps étaient des pasteurs nomades et, comme ceux qui leur ont succédé dans la région et qui d’ailleurs appartiennent à la même race, ils faisaient de rapides incursions dans les contrées riches et fertiles de la Potamie quand une occasion favorable se présentait. À l’époque où les annales chaldéennes parlent de ces gênants voisins, la sémitisation des habitants était déjà faite ; des tribus de langue apparentée à celle des Kabires s’étaient établies en maîtres et à demeure dans le pays.

D’où proviennent donc ces peuples de Sem qui constituaient le grand empire de Ninive et de Babylone ? Peut-être la question est-elle insoluble, en ce sens qu’on ignore si les Sémites constituent réellement une race unique, ou bien s’ils proviennent de souches différentes, car rien ne permet d’affirmer que les Assyriens du haut Tigre, par exemple, et les Arabes de la mer Rouge et de l’extrême Arabie ont les mêmes ancêtres. Mais en admettant que le groupement des nations soit au point de vue généalogique ce qu’il est actuellement au point de vue de la parenté des langages, on a le droit de se demander d’où sont venus en Mésopotamie les éléments les plus actifs de peuplement et de rénovation. D’après Sprenger, les Arabes seraient les Sémites par excellence et c’est de leur péninsule qu’auraient successivement émigré les diverses peuplades desquelles seraient issus Assyriens et Chaldéens, Phéniciens et Juifs : il voit dans tous les représentants de la race « autant de sédiments arabes séparés couche après couche [331] ». Renan, Schrader, Gesenius, de Sarzec exposent en d’autres termes la même hypothèse.

Toutefois on peut se demander également si le gros des nations sémitiques ne descend pas de la région des avant-monts et peut-être des montagnes d’Arménie au nord des plaines que parcourent les grands fleuves ; n’est-il pas naturel de chercher un centre de nativité humaine dans un pays riche en sources, en terrains fertiles, en plantes, en animaux plutôt que dans l’aride désert où l’homme a si grand peine à soutenir son existence ? On a même hasardé une étymologie du nom de Sem, d’après laquelle cette appellation serait due au pays de Sim, partie orientale du Taurus arménien, qui est réellement habité par des Sémites migrateurs. Cette filiation de termes n’est peut-être pas justifiée, car l’explication ordinaire qui voit dans le nom de Sémites, comme dans celui de tant d’autres peuples, l’effet d’un orgueil collectif de nation, est également plausible ; en vertu de cette interprétation, les Sémites seraient les gens de la « gloire [332] », les hommes par excellence, brillant parmi tous les autres comme les meilleurs, les plus intelligents et les plus beaux : leur nom serait identique à celui de « Slave » qui désigne également toute une race, celle qui peuple l’orient européen.


Quoi qu’il en soit de l’origine du nom, il est bien certain que les légendes, les prières des Sémites pointent vers le nord comme patrie des aïeux. Le mythe qui, de tout temps, hante le plus les imaginations, celui du Paradis, présente aussi le même sens pour ceux qui en étudient la genèse primitive. Naturellement, la foule des commentateurs, auxquels un mot, un signe, interprété conformément au désir de l’exégète, suffit quelquefois pour qu’ils en déduisent toute une théorie, s’est acharnée sur cette légende du Paradis pour l’expliquer de mille manières différentes. La carte de l’Asie représente le site du jardin de délices aux lieux les plus divers, soit pour complaire à quelque vanité nationale, soit pour s’accommoder plus facilement à des conceptions historiques ou religieuses.

On a même supposé que le pôle Nord pourrait bien être le véritable emplacement du fameux Jardin : la région des glaces étant celle qui se refroidit avant toutes les autres, dut nécessairement, d’après l’Anglais E. S. Martin, être le séjour de nos premiers parents. Mais, sans aller chercher le paradis aussi loin des campagnes de la Mésopotamie, il n’est pas moins certain que les traditions mythiques mentionnent une « montagne du septentrion », séjour du seigneur des lumières, du père des génies célestes, source des eaux, axe-pivot sur lequel tournent les cieux.

Les temples pyramidaux de la Chaldée et des autres contrées « potamiennes » avaient pris pour modèle le « haut lieu » par excellence, c’est-à-dire la montagne sacrée du nord, et, comme elle, ils avaient la prétention de s’élever jusqu’au ciel, par dessus les nuages. Lorsque la légende prit premièrement corps, la montagne était certainement un pic bien connu, une pointe vénérée, une personnalité terrestre, sacrée entre toutes ; mais en s’éloignant du sommet protecteur qu’ils avaient vu se dresser au-dessus de leur berceau, les peuples en oublièrent la place, et dans leurs voyages de migration, ils transférèrent successivement leur adoration de cime en cime. Les pays lointains ayant disparu de leur horizon et même de leur souvenir, ils étaient obligés de situer dans leur voisinage le lieu d’adoration, de le créer même en entier par leur travail acharné. Le Demaveud, l’Elvend ou tel autre mont de l’orient iranien avait été d’abord le « Père des contrées ». Et de quel sommet parle le prophète Isaïe [333] en glorifiant le « trône de l’assemblée qui s’élève au-dessus des étoiles du Dieu Fort vers le septentrion ? » Peut-être de l’Ararat ou du Caucase. Il n’importe, car la surface de la Terre se hérisse de monts sacrés, et là même où s’étend la plaine rase, on construit des sommets artificiels. C’est donc tentative vaine que de vouloir identifier telle ou telle montagne comme ayant été le temple de toutes les nations à la fois, ou même celui d’un seul peuple comme les Chaldéens ou les Juifs.

Ainsi les pyramides à degrés, et ce qui, de traduction en traduction, et de changement en méprise, est devenu, dans l’histoire des visions antiques, la fameuse « échelle de Jacob », n’étaient pas autre chose, dans la forme première de la légende, que des montagnes factices, des volées d’étages en gradins, dont les anges montaient les degrés en apportant leur adoration aux dieux. Ces monts, construits de mains d’hommes, étaient autant de symboles du sommet divin : des pyramides aux sept portes, consacrées aux sept planètes. Et les « jardins suspendus » des rois babyloniens n’étaient-ils pas aussi des paradis artificiels, se superposant en terrasses à de grandes hauteurs sur des étages voûtés et recevant des eaux abondantes soulevées par de puissantes machines hydrauliques ? Ce ruissellement symbolisait les fleuves sacrés nés sur les hauts sommets des monts [334].

D’ailleurs, il semble probable que les rois babyloniens profitaient de la vénération du peuple à l’égard des temples à degrés pour y faire déposer leurs corps, de même que leurs confrères de l’Égypte se faisaient enterrer dans les Pyramides [335].

Le terme persan « paradis », d’origine probablement récente, au plus quatre mille années, ne s’appliquait d’abord qu’aux parcs de chasse, pairi-daiza, lieu enclos de murs, et ne se rapportait nullement à des lieux de parfait bonheur tels qu’on les conçoit dans le sens actuel du mot ; cependant ces forêts réservées des rois perses, situées dans le voisinage de l’Elvend ou de tel autre mont superbe, devaient être fort agréables par la pureté de l’air, la fraîcheur des eaux, l’éclat de la végétation, le foisonnement du gibier, puisque ce nom de paradis a fini par devenir, dans nos langues occidentales, le synonyme de « jardin délicieux », même de « béatitude éternelle » ; toutefois, chez les Iraniens, ce terme resta toujours une expression profane : le mot consacré au lieu mystique du bonheur pur est celui de vara [336], analogue au mot « Éden », employé dans les livres sacrés des Hébreux, avec la signification de « lieu de la joie » ou de la « volupté ».

Tous les paradis durent posséder pour l’homme, outre leur beauté propre, un élément qui les embellissait à l’infini, celui d’un souvenir plein de regrets. Ceux qui les nommaient ainsi se rappelaient avoir dû les quitter pour échapper à quelque invasion de bandes ennemies, à un déluge, à des tremblements de terre : ils voyaient en ces lieux des paradis, surtout parce qu’ils étaient perdus. Mais l’espérance se mêle diversement aux amertumes du passé, et de tous temps il y eut aussi des paradis de désir, des « terres de promission ». Les ancêtres avaient été heureux, les descendants pouvaient-ils l’être aussi ? Là-haut, sur les montagnes blanches ou vaporeuses, ou bien plus loin encore, par delà l’horizon, vers ces régions mystérieuses où se levait le soleil, ou vers ces autres lieux où l’astre se couchait dans la pourpre des nuages, ou même vers les espaces inconnus que cherchaient les oiseaux dans leurs longues migrations, n’est-ce pas là que l’humanité trouverait le pays de ses rêves, l’endroit sacré où il n’y aurait plus ni faim ni soif, ni fatigue, ni servitude, ni mort ?

Chaque race, chaque peuple, chaque tribu eut ainsi ses paradis. L’histoire géographique nous en fait retrouver des centaines, brillant comme des clous d’or sur le pourtour de la planète, depuis les montagnes du Nippon jusqu’à la villa de los Cesares, dans les vallées de la Patagonie septentrionale. On peut même se demander si, parmi les grands sommets d’accès pénible, il en est un seul qui n’ait pas été considéré comme un « paradis », comme un « Olympe », pour les peuples qui les contemplaient de la base. Les « Monts Célestes » ou Thian-Chan, à l’est de l’Iran, ne tiennent-ils pas leur nom de ce fait même qu’on voit en eux un monde supérieur, et combien d’autres massifs ou pitons isolés doivent des appellations analogues à un sentiment de même nature ! Tel le Mustagh-ata, ce mont superbe de 7.5oo mètres d’altitude que Sven-Hedin essaya vainement à quatre reprises d’escalader jusqu’à la cime ! Là-haut, nous dit-on, s’ouvre une vallée charmante, où serpente une rivière sous les arbres, emplissant un lac que ne bouleversent jamais les tempêtes. Un chameau blanc paît les gazons touffus et de beaux vieillards à longue barbe, vêtus de blanc, s’entretiennent à l’ombre des pruniers chargés de fruits. Depuis des milliers de siècles, une ville, Janaïdar, habitée par des immortels, toujours heureux et souriants, reflète ses édifices dans l’eau pure. Une légende presque identique se raconte dans le Valais sur la vallée perdue que d’aucuns recherchent encore dans le massif du mont Rose [337].

Placés dans l’Iran ou dans l’Arménie par les habitants de la Mésopotamie, les paradis furent ensuite localisés dans le bassin de l’Euphrate par les Sémites occidentaux, et c’est un de ces jardins de la plaine qui, grâce aux livres sacrés des Juifs, a laissé son mirage le plus longuement poursuivi par l’imagination des hommes. Où se trouvait exactement cette admirable campagne restée si belle dans le souvenir des Hébreux qu’ils en firent le lieu de naissance de leur premier père, le jardin d’innocence où le péché était encore inconnu ? On ne saurait identifier la place de cet Éden mythique de Chaldée, car les castes sacerdotales des diverses villes rivalisaient de prétentions, et certainement, suivant la migration des cultes, la construction et la destruction des cités, on désigna l’emplacement du lieu sacré en des endroits différents. Babylone fut un de ces points d’élection. L’ancien nom de la ville est Tin-tir-ki, ce qui veut dire incontestablement « le lieu de l’arbre de vie », l’arbre qui occupait le centre du paradis terrestre ; en outre, une des appellations de la Babylonie propre est celle de Gan-Dunyach ou Kur-Dunyach, c’est-à-dire le « Parc » ou « Enclos » du dieu Dunyach, personnage resté dans l’obscurité d’un mythe encore inexpliqué. D’autre part, les légendes désignent expressément comme le vrai jardin d’Éden le confluent des fleuves sacrés, le Tigre et l’Euphrate [338]. Un groupe de palmiers, épanouis sur la pointe de Korna, au-dessus de la rencontre des deux courants, marquerait, disent les riverains, l’endroit même où s’élevait l’arbre au fruit redoutable qui nous donna la connaissance du bien et du mal. Les ruines d’Éridu, la « ville du Bon Dieu », peut-être la plus antique cité de la Chaldée, parsèment le sol près du confluent, sur la rive gauche de l’Euphrate. D’après la légende des Musulmans, probablement léguée par les Israélites, le corps d’Adam, l’ancêtre universel, né de la terre rouge, c’est-à-dire du limon de l’Euphrate, reposerait dans les ruines de Kufa, au sud de Babylone, non loin des portes de l’ancien « jardin de volupté » d’où l’avait banni l’épée du chérubin.

De même que le mythe du paradis terrestre s’était déplacé originairement des hautes montagnes de l’orient vers les plaines de la Chaldée, de même il continua sa marche, de campagne en campagne, vers l’occident avec les peuples et leurs cultes. Ainsi un autre Éden ou paradis fut imaginé entre le Liban et l’Anti-Liban, dans une vallée qui était en effet, d’après Ptolémée, une demeure de « délices ». Et, plus loin vers l’ouest, dans le monde hellénique ou par delà encore, que furent les divers jardins des Hespérides, celui de la Cyrénaïque, ceux de la Maurétanie, du Bétis, des îles Fortunées, sinon d’autres paradis, lieux d’espérance qui remplaçaient les pays du regret ? Puis, dans cette merveilleuse époque où l’on vit le Nouveau-Monde surgir sur l’autre rive de l’Atlantique, Colomb lui-même ne déclarait-il pas que le grand fleuve dont les eaux s’épanchent dans le golfe Triste descend du Paradis terrestre, et ce paradis ne le chercha-t-on pas, sous mille formes, en mille endroits pour y trouver soit la fontaine de Jouvence, soit les inépuisables trésors de l’Eldorado, « l’Homme doré » ? On le chercherait encore, ce paradis, si la géographie n’avait enfin dressé l’inventaire de la planète et reconnu l’unité des lois dans tous ses phénomènes.

Des multiples suppositions relatives au Paradis, la plus bizarre peut-être fut celle de Gordon, le vainqueur des Taï-Ping et le héros de Khartum. Ce soldat fanatique nous décrit l’île de Praslin, dans les Seychelles, comme ayant été l’Éden biblique. Les « quatre fleuves » dont parle l’ancienne écriture ne coulent plus, il est vrai, autour du jardin insulaire, mais qu’à cela ne tienne, ils y coulaient autrefois : l’île se rattachait au continent. Le Tigre et l’Euphrate, parcourant l’espace qui est devenu de nos jours le golfe Persique et la mer d’Oman, venaient se déverser dans l’océan voisin, tandis que le Nil et le Gihon, le torrent actuel de Jérusalem, se réunissaient dans la vallée qu’emplit aujourd’hui la mer Rouge et, contournant Socotora, allaient rejoindre les deux fleuves de la Chaldée. Toutes les autres parties du texte étaient expliquées par Gordon d’une manière analogue : l’arbre de vie n’aurait été autre que l’arbre à pain, le merveilleux nourricier des insulaires, et il faudrait voir l’arbre de la science du bien et du mal dans le fameux cocotier de mer ou Lodoïcea Secheyllarum [339]. Un écrivain plus large dans sa vue d’ensemble géographique, ne va pas chercher le jardin de vie en un étroit enclos, ou un îlot des mers ; il se demande s’il ne faut pas identifier ce lieu de délices avec le monde connu qu’arrosaient les quatre grands fleuves : le Tigre, l’Euphrate, l’Indus et le Nil. Les légendes, qui confondent volontiers le ciel, la terre et l’enfer, n’ont aucun souci de la moindre précision dans les détails. Les quatre puissants cours d’eau étaient probablement ceux qui avaient le plus frappé l’imagination des hommes : il était donc tout simple qu’on les associât en un même tableau [340].

L’existence des grands courants fluviaux, qui modifia si puissamment l’idée première du paradis — imaginé d’abord comme une montagne du septentrion — dut agir avec la même efficacité sur l’ensemble des mœurs et des idées générales. Ainsi le labour dans les terres grasses formées d’alluvions fluviatiles prit-il un tout autre caractère que l’agriculture dans les vallées du pourtour iranien : c’est en bas, sur les limites du désert, et cependant en plein sol de limon, « la tête dans le feu, mais les pieds dans l’eau », que les agriculteurs potamiens apprirent à cultiver le dattier, plante devenue essentiellement humaine puisqu’elle n’a plus d’existence spontanée : pure œuvre de l’homme, dont celui-ci fit un dieu [341]. De même l’art de la navigation dut naître au bord des grands cours d’eau de la plaine, alors que sur les hautes terres de l’Iranie les peuples primitifs n’avaient eu aucune occasion d’apprendre cette industrie. Les ruisseaux, les rivières du plateau sont des filets d’eau sans profondeur, bientôt bus par le sable du désert et la sécheresse du vent ; les lacs peu nombreux, parsemés de bancs et de vasières, mais offrant aussi des gués aux cavaliers et aux piétons, ne pouvaient guère non plus, à ces époques lointaines, faire naître la profession des bateliers. Sur le Tigre, sur l’Euphrate, au contraire, les riverains eurent toute facilité pour devenir d’habiles navigateurs. Même là où les deux fleuves glissaient dans leurs défilés avec un courant très rapide, on voyait des troncs d’arbres descendre au fil de l’eau et l’on n’avait qu’à les rattacher en radeaux pour former des véhicules au service des personnes et des denrées. En aval de la région des forêts, les peuples des rives augmentèrent la facilité de flottaison de ces radeaux en les soutenant par les dépouilles de leurs animaux, façonnées en outres.

Ce dernier moyen, employé par les riverains des grands fleuves d’Assyrie et de Chaldée pour traverser les courants, nous est une preuve que, même à l’époque où le Tigre et l’Euphrate étaient bordés d’une zone de cultures, des populations de pasteurs vivaient dans le voisinage immédiat des eaux ; l’usage des outres naquit naturellement dans le pays des steppes où les arbres sont rares, où les plantes à croissance spontanée n’ont pas de fruits pouvant servir de récipients ou de lianes se tressant en corbeilles. En ces régions on apprit à remplacer les vases naturels par des peaux de bêtes égorgées, à les employer pour tous les besoins domestiques, à les utiliser aussi pour la traversée des fleuves. La dépouille d’un mouton bien gonflée d’air suffit à porter un homme ; même aux endroits où le Tigre a plus d’un kilomètre de large et où le courant se meut avec une grande violence, le riverain n’hésite point à se hasarder seul sur une outre pour passer le fleuve, tenant son embarcation par les deux bras et se dirigeant par le mouvement des pieds. Des armées entières traversèrent ainsi les cours d’eau, non seulement dans la Mésopotamie, mais aussi dans les autres contrées qu’habitaient des peuples pasteurs ayant appris spontanément ou par des étrangers à se servir des mêmes moyens : Alexandre et les Macédoniens, ayant déjà vu traverser le Tigre par les habitants de Mésopotamie, passèrent l’Oxus selon le même procédé, comme l’avaient fait avant eux et comme le feront après eux de nombreux conquérants.

Ce mode de navigation est encore d’usage en tout pays civilisé et principalement dans les ports de la Hollande où l’on emploie des « allèges », c’est-à-dire des caisses à air que l’on amarre au flanc des navires chargés et qui les soulèvent au-dessus de leur ligne normale de flottaison. Les trains de bois qui descendent vers Paris des hautes rivières du Morvan sont soutenus par des flots de même nature ; le bois de chêne récemment abattu ayant un poids spécifique supérieur à celui de l’eau, il faut maintenir le radeau à la surface du courant en attachant sur le pourtour un certain nombre de barriques vides, maintenues strictement étanches [342].

Arrivés dans les cités de l’aval, où leurs cargaisons se vendaient à profit, les bateliers de la Mésopotamie se débarrassaient également de toutes les parties de leurs esquifs. Les outres pouvaient être employées soit comme récipients de liquides, soit comme soutiens des nageurs à la traversée du fleuve ; quant au bois, il était fort précieux dans ces contrées dont les habitants avaient transformé tout le sol en terres labourables, ne laissant que des palmiers aux alentours de leurs villes et de leurs villages ; aussi ne manquait-on pas de l’utiliser, soit pour divers usages domestiques, soit aussi pour la construction de véritables bateaux.

L’histoire écrite n’attribuant pas explicitement aux Chaldéens la pratique de la navigation maritime, des écrivains modernes ont cru pouvoir assurer qu’avant les Phéniciens nuls autres Occidentaux d’Asie ne s’étaient aventurés sur la haute mer. Mais divers indices permettent à von Ihering d’affirmer que les Babyloniens avaient aussi sur la poitrine ce « triple airain » qui leur permettait d’affronter les vagues. La construction des navires, nouvelle conquête de l’industrie qu’inspira probablement aux Chaldéens la forme du poisson, — proue et poupe effilées, quille représentant l’épine vertébrale, membrures se substituant aux arêtes et rames aux nageoires, — fut facilitée par certaines conditions naturelles : le pétrole qui s’écoule en lentes fontaines aux bords du Tigre et dans les vallées voisines fournissait en abondance le goudron nécessaire. Quelle que fût la forme des embarcations, elles consistaient toujours en une légère charpente, recouverte d’une natte et enduite de bitume [343].

Le golfe dit « Persique » et qui fut aussi le golfe babylonien, présente, le long des côtes d’Arabie, un chemin très facile vers l’île de Bahreïn, dont les perles avaient une si grande valeur et que d’innombrables ruines nous montrent avoir été un centre considérable de population et de commerce [344]. Dans ce voyage à proximité de la côte, les matelots n’avaient pas à quitter le bassin naturel que leur offrait le golfe frangé de ports ; nulle part ils ne perdaient de vue les rivages de la terre ferme ou les archipels du littoral, et c’est ainsi qu’ils firent leur apprentissage avant de s’aventurer dans la grande mer, soit au sud-est, dans les espaces sans bornes de l’océan Indien, soit à l’ouest, dans les golfes, détroits et parages limités des eaux phéniciennes, cypriotes et crétoises. Comme champ d’évolution, la mer Persique était, il y a huit mille ans, plus allongée que de nos jours : le golfe pénétrait beaucoup plus avant dans l’intérieur des terres ; l’Euphrate, le Tigre, le Karun ne s’unissaient point en un même delta, et pour se rendre de Suse à Ninive ou à Babylone, il fallait se hasarder sur la mer. On sait par des inscriptions cunéiformes que Sennacherib, puis Assurbanipal eurent à lutter contre les flots pour conduire des expéditions de guerre dans le pays d’Élam. À cette époque, moins de trente siècles avant nous, la plage marine de la Chaldée était au bas mot 100 kilomètres plus au nord ; depuis cent ans le progrès annuel des alluvions est évalué à un peu plus de 50 mètres [345].

La légende du déluge décrit le bâtiment de Sitnapichtim (Zisuthros, Chassisadra, Atrachasis, Noé) comme un navire de mer et lui donne un pilote, circonstance que l’on ne pourrait expliquer si les habitants de la contrée n’avaient pas connu la grande navigation et si la nécessité de tenir le gouvernail pour diriger la course d’un bateau n’avait été bien comprise : en effet, sur le Tigre ou l’Euphrate, tout bon matelot eût été un pilote suffisant, et sur une simple nappe d’inondation le navire n’aurait eu qu’à flotter. Le lâcher d’une colombe, lors de la baisse des eaux du déluge, nous montre aussi que les marins de Chaldée, de même que plus tard les Phéniciens, avaient l’habitude, lorsqu’ils se trouvaient encore en pleine mer et qu’ils se croyaient à proximité du rivage, de lancer des pigeons qui, après s’être élevés très haut dans l’air, cinglaient directement vers la côte la plus rapprochée et leur indiquaient ainsi la marche à suivre ; la colombe était leur boussole [346]. D’après la légende babylonienne, le grand dieu-poisson Éa ou Ounès, avait amarré à ses cornes le navire de sauvetage, espoir de l’humanité seconde, pour le remorquer vers le sommet d’un mont à travers l’immensité des eaux débordées. Le symbole a certainement une signification d’une très haute portée. Le poisson divin ne se borne pas à sauver les hommes en guidant leurs navires sur la large nappe où se déversent les deux fleuves : il les fait s’aventurer au loin pour aller chercher les denrées utiles, en échange des marchandises de leur propre pays. Les hommes apprennent à se connaître et s’entr’aident mutuellement en troquant les produits de leur travail, les idées de leur cerveau.

Telle fut l’importance du poisson symbolique, c’est-à-dire de la navigation et du commerce dans l’histoire économique et sociale du monde babylonien, que la légende lui attribue tout ce qui se fit de grand dans la contrée. Il enseigna aux hommes la pratique des lettres, des sciences et des arts de toute sorte, les règles de la fondation des villes et de la construction des temples, les principes des lois et la géométrie ; il leur montra les semailles et les moissons ; en un mot, il donna aux hommes tout ce qui contribue à l’adoucissement de la vie : « Depuis son temps, rien d’excellent n’a été inventé » [347]. La légende nous dit aussi qu’Oanès était amphibie, à la fois poisson et homme, ayant la tête de l’homme au-dessus de celle du poisson et les pieds humains au-dessous de sa queue ; chaque jour il employait son temps sur la terre, mais au coucher du soleil il plongeait dans la mer pour en ressortir à la résurrection de l’astre. Le sens de ce symbole n’est-il pas simplement que l’origine de la civilisation est double dans le pays des Fleuves, qu’il faut la chercher à la fois dans la terre et la mer, dans l’agriculture et le commerce [348].


La légende du déluge, dont on était naguère porté à faire un mythe essentiellement hébreu, parce qu’on l’avait trouvée uniquement dans les livres sacrés des Juifs, est désormais classée, sans aucune espèce de doute, parmi les productions mythiques d’origine chaldéenne. La tablette de la bibliothèque de Ninive spécifie la cité qui doit être submergée : « Churippak, la ville que tu sais, qui était située au bord de l’Euphrate… et les grands dieux, leur cœur les porta à faire le déluge » [349]. Ce que les documents établissent maintenant, la nature l’eût d’ailleurs indiqué d’avance, car pareil mythe n’eût certainement pu naître sur un plateau de terres avides d’eau, comme l’Iran, où toute inondation serait la bienvenue [350] ; ce n’est pas non plus dans les steppes rocheuses qu’avaient traversées les pasteurs hébreux ni dans les régions montueuses du Caucase. La naissance d’une pareille tradition ne pouvait avoir lieu qu’en des campagnes basses où les pluies viennent se déverser en puissantes nappes et où les fleuves débordent fréquemment, recouvrant l’immensité des plaines, noyant les moissons et rasant les cités.

Dans la Genèse, cette histoire du Déluge est gauchement racontée : le nom de l’arche, tebah, signifie « coffre » et non « vaisseau » ; il n’y est pas question de lancement de l’embarcation, on n’a pas su reproduire la légende chaldéenne parlant du pilote, de la direction du navire et des choses de la mer [351].

Toutefois, ce n’est pas uniquement dans le double bassin du Tigre et de l’Euphrate que se formaient des traditions d’un déluge ; elles naquirent aussi en d’autres contrées soumises aux mêmes conditions géographiques, par exemple dans les régions que parcourent les grands fleuves chinois Hoang et Yangtze. Ainsi se répétèrent en divers lieux ces récits dont les missionnaires chrétiens font grand état comme fournissant une preuve de ce prétendu déluge universel dont parle la Bible. Ces histoires, racontées dans les contrées les plus distantes, devaient pourtant se ressembler par les détails qui ressortent de l’événement lui-même : les grandes pluies, l’embarcation de sauvetage, son échouement sur un roc ou sur une montagne, la première branche verte ou la première fleur que l’on retrouve après la navigation périlleuse, la reconstitution de la société des hommes après la grande noyade. Mais la légende manquait dans les pays où des inondations générales n’ont jamais lieu, où les fléaux à craindre sont les trombes, les cyclones, les explosions volcaniques. C’est pourquoi, au grand étonnement des commentateurs des livres juifs, les documents iraniens les plus antiques ne font aucune mention d’un déluge. Pareil phénomène, inconnu aux habitants, ne pouvait se magnifier à leurs yeux en un cataclysme comme celui que décrit la Genèse.

Toutes les nations chez lesquelles se forma ou qui accueillirent la légende devaient nécessairement, à la fois par une sorte de patriotisme et par le besoin naturel de localiser d’une manière visible le théâtre de leurs récits, chercher dans les limites de leur horizon l’endroit sacré où les rares justes sauvés du désastre avaient, sur quelque haute vallée, repris possession de la terre émergée des flots. Les habitants de la Mésopotamie chez lesquels naquit le mythe sous la forme que lui donnent les livres sacrés des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans, indiquaient donc comme lieu de descente de l’arche, la pointe la plus élevée du demi-cercle de montagnes qu’ils voyaient se dérouler autour d’eux, des monts Carduques ou Gordéens, c’est-à-dire Kurdes, aux sommets des monts Zagros, sur le rebord occidental de l’Iran : c’est là qu’il faut chercher le Nisir cité par les inscriptions cunéiformes. D’ailleurs la Bible hébraïque, empruntant sans aucun doute des récits assyriens, dit formellement que les passagers de l’arche « descendirent de l’orient » pour aller habiter les plaines de la Mésopotamie [352].

De ce point de départ le lieu d’échouement se déplace dans tous les sens, suivant la marche des peuples et la propagation de la légende. Vers l’est les Iraniens désignèrent l’Elvend, divers sommets de l’Albordj ou Elburz, le Demavend comme autant de « montagnes de Noé ». L’Afghanistan, le pays de Bokhara ont aussi leurs « descentes de l’arche », et près du Mérou de l’Himalaya se dresse le Nâubendhanam, l’ « Attache du navire » où Manou Vâivasvata amarra son esquif lors de l’inondation universelle. En un mot, toutes les montagnes qui frappèrent assez l’imagination des peuples pour que le mythe en fît la résidence des dieux ou le paradis primitif de l’homme, furent en outre désignées comme les lieux sacrés où l’humanité, purifiée par les eaux, naquit une seconde fois. Dans une autre direction, le Caucase, et, d’une manière toute spéciale, le Masis ou Ararat devinrent aussi des « monts de l’arche » pour les populations des vallées inférieures. Puis, avec la migration des peuples et de tout leur bagage d’histoires et de légendes, la procession des pics sacrés se continua vers l’ouest [353], les massifs les plus rapprochés cachant toujours les reliefs lointains. L’Argée est une de ces « montagnes d’étape » ; de même l’Olympe de Bithynie et celui de la Thessalie. Jusque dans nos Pyrénées, le puy de Brigue, le Canigou sont dits par les bergers roussillonnais porter encore à leur cime les anneaux de fer qui retenaient l’arche sacrée.

L’Afrique possède également ses Ararat dans le Hadjar Taous, roc découpé en aiguilles bizarres, qui se dresse près de la rive méridionale du Tzàdé, dans les fécondes plaines alluviales qu’a déposées le fleuve Chari [354]. Enfin des Américains du Nord, grands lecteurs de la Bible et fort jaloux de l’Ancien Monde, ont voulu interpréter les livres sacrés en leur propre faveur, et dans maint journal on a pu lire que le véritable Ararat sur lequel s’arrêta le « coffre de Noé » fut une montagne de leur patrie.

Quoique les deux mythes du Paradis et du Déluge soient bien différents l’un de l’autre par le cadre qui les enferme, cependant ils contiennent au fond une même idée, celle de la naissance ou renaissance de l’homme, une première fois dans le « jardin de volupté », une seconde fois au sommet de la montagne où s’arrêta l’arche. Aussi y eut-il tendance naturelle des peuples à localiser ces mythes au même endroit [355] et d’y ajouter celui du séjour terrestre des dieux.


La légende racontée dans la Bible [356] au sujet des deux fils d’Adam, le laboureur et le pâtre, expose, sous une forme transparente, l’évolution que produisit l’agriculture babylonienne dans l’ensemble du savoir humain ; car, très certainement, le mythe enfermé dans ce fruste récit, n’est pas d’origine hébraïque ; il est trop contradictoire pour qu’on puisse l’expliquer autrement qu’en le débarrassant des faussetés évidentes, introduites par un maladroit copiste, probablement un scribe de temple juif. En effet, quoique les Israélites connussent parfaitement l’agriculture à l’époque où fut reproduit par eux le document relatif aux deux frères Caïn et Abel, les souvenirs de l’ancienne société patriarcale leur montraient dans l’état de berger le véritable âge d’or de leur race : à leurs yeux la condition de pasteur, celle des ancêtres Abraham, Isaac et Jacob, était celle qu’un devoir pieux les obligeait de glorifier par dessus tout. De là cette substitution du berger au laboureur comme être spécialement favorisé de Dieu.

D’après la forme judaïque de la légende, la divinité sensuelle qu’avaient séduite les viandes de choix grillées sur l’autel et bien arrosées de graisse fumante, aurait tout spécialement agréé l’offrande du berger Abel et repoussé les fruits présentés par l’humble laboureur. Cette injustice flagrante du dieu carnivore aurait été la cause de la première haine et du premier meurtre parmi les hommes. Et cependant l’ensemble de l’histoire nous montre que les bénédictions de l’intelligence, des inventions, des progrès de toute nature vont précisément au frère maudit. C’est lui, le laboureur, que la légende, sous sa forme primitive et complète, devait évidemment favoriser. Caïn a rang de premier-né, ce qui indique déjà une idée de supériorité dans l’esprit du conteur, mais il a surtout la supériorité pour la compréhension des choses, car c’est Caïn qui construit la première ville ; c’est un des siens qui devient le premier industriel en découvrant l’art de forger toute sorte d’instruments d’airain et de fer ; un autre de ses petits-fils invente la harpe et l’orgue, c’est-à-dire les instruments à cordes et les instruments à vent. Bien plus ! C’est encore un descendant de Caïn qui, redevenu berger, enseigne aux autres pasteurs l’art de tisser les tentes. Toute la civilisation vient donc de l’homme de génie qui, le premier, sut ouvrir le sillon et en retirer les épis dont le van et la meule ont extrait la farine et le pain.

N’est-ce pas là, en effet, le résumé de toute l’histoire économique ? Si l’on se place au point de vue qui fut sans doute celui des Chaldéens, rédacteurs originaires de la légende, Caïn est donc un personnage tout autre que celui dont notre imagination, influencée par la copie infidèle du document, a retracé l’image, et le premier meurtre dont on a chargé le laboureur ne doit point lui être imputé ; il ne coïncide point avec la vérité sociale. Historiquement, dans les conflits de peuple à peuple, l’attaque ne vient point du laboureur pacifique, mais du nomade en quête de terres nouvelles. D’ailleurs, l’idée du meurtre devait naître plus facilement dans l’esprit de l’homme qui égorge les animaux et en écorche les chairs que dans l’esprit de celui qui s’ingénia pour construire la charrue de bois. L’histoire du premier meurtre, racontée sous la forme juive, est en réalité la première calomnie.


Lieu de naissance de nos principales légendes, la région des deux grands fleuves nous transmit aussi la plus forte part de notre héritage de civilisation matérielle : l’abondance des produits indigènes, la variété des denrées et des marchandises importées de loin, la convergence des voies historiques suivies par les migrateurs, le grand nombre d’étrangers venus de toutes parts, et tous divers par les mœurs, les langues, les idées, donnèrent à la vie babylonienne une telle intensité que l’on doit certainement dater de cette époque les découvertes fondamentales ou du moins les améliorations majeures qui ont fait passer l’humanité de la barbarie primitive à la civilisation consciente d’elle-même. L’agriculture, en premier lieu, y fit de merveilleux progrès, et si elle n’y prit point naissance, puisqu’elle exista de tout temps et partout sous ses formes rudimentaires, du moins y acquit-elle le développement qui en fit la grande nourricière de l’homme. Hérodote constate la richesse agricole de la Babylonie en termes, non seulement d’admiration mais presque de stupeur [357].

Le système d’irrigation potamien — condition essentielle de la culture intensive et facteur le plus énergique de cette civilisation —, témoigne de puissants moyens d’action et d’une grande valeur technique et morale : c’est par milliers de kilomètres que se répandaient sur le sol, entre le cours de l’Euphrate et la basse vallée du Karun, les filets d’eau artificiels, dont les travaux sont antérieurs à l’histoire datée. Les eaux de la Kerkha irrigaient les environs de Suse dès l’époque de Karibu, grâce à de vastes réseaux dont on retrouve les traces « non seulement dans les textes mais aussi sur le sol [358] ». Le mur médique était probablement la berge d’un canal [359]. Le Dijeil empruntait l’eau du Tigre pour arroser la rive droite. Mais le plus prodigieux travail d’irrigation entrepris par les Chaldéens est celui qui fournissait d’eau 12.000 kilomètres carrés sur la rive gauche du Tigre, passant alors à l’occident d’Opis, et assurait ainsi l’existence de plusieurs millions d’hommes. La branche maîtresse en était le canal de Nahrwan « le Nourricier », qui se développait sur 400 kilomètres en longueur, dont 70, de Dura à la traversée de l’Adhim, taillés dans le conglomérat. La section était telle qu’à cette époque où les montagnes boisées de l’Azerbeïdjan et du Zagros assuraient au fleuve un débit plus élevé, — l’Euphrate ne déborde plus comme au temps de Strabon — le Tigre tout entier pouvait être diverti dans le chenal artificiel. Les barrages et prises d’eau, les régulateurs, la sage répartition des courants dénotent une grande maîtrise des connaissances hydrauliques.

L’irrigation remplit son but pendant des milliers d’années ; Nabuchodonosor fit réparer le barrage de Dura que les troupes d’Alexandre détruisirent en partie. Les Persans Sassanides, puis les Arabes Abassides entretinrent le système d’irrigation, sans toutefois pouvoir parer aux envasements croissants : le Tigre, changeant de lit, détruisit « le Nourricier » à l’est d’Opis et rendit la contrée déserte.

Les animaux domestiques que l’homme possède actuellement pour compagnons dans la Mésopotamie étaient déjà liés à sa fortune lors des plus anciens temps historiques, et même le premier chapitre de la Genèse (vers. 24, etc.), mentionne les bêtes apprivoisées comme l’ayant été de tout temps. Le cheval était au nombre de ces associés de l’agriculteur dans le Pays des Fleuves, mais le nom qu’on lui donnait en akkad, paikurra, ou « chargeur de l’Orient », prouve que cet animal avait été domestiqué sur les plateaux de l’est [360], peut-être dans les steppes que parcourt encore aujourd’hui l’Equus Prejvalskiy, capturé par Groum Grjmailo et par Klementz [361]. Un des lieux d’étape de la race furent certainement les fameuses campagnes « niséennes » qui nourrissaient les plus beaux chevaux de la Perse. On recherche aujourd’hui cet ancien paradis du monde iranien [362] soit en Médie, entre Hamadan et Téhéran, soit aux environs de la ville de Nichapur.

Les habitants primitifs des plaines d’alluvions que parcourent le Tigre et l’Euphrate eurent, pendant la période du défrichement, les arbres de la plaine ainsi que les radeaux naturels formés par les troncs déracinés qu’apportait le courant pour s’en faire des habitations ; mais quand le sol eut été changé en terre arable, quand les cultures recouvrirent le pays tout entier, les populations agricoles ne purent se construire d’autres demeures que des huttes ou des masures de terre battue, pilée, séchée au soleil : des roseaux, du bitume, du pisé, comme dans le Lyonnais, des adobes ou « toubes », comme dans le nouveau Mexique et dans l’Algérie méridionale, tels étaient les matériaux indiqués ; l’homme avait à élever sa maison au moyen de l’argile qu’il retirait de sous ses pieds. Pareil genre de bâtisse, fort peu solide, ne tarde pas à se tasser, à se transformer en butte de terre herbeuse dès que l’on cesse de l’entretenir en bon état ; mais cet édicule d’argile n’en est pas moins le type initial de nos maisons modernes, pour lesquelles on a successivement ou en même temps, suivant les lieux et les matériaux disponibles, les modes, les styles d’architecture, employé les bois, les pierres artificielles ou naturelles, les cailloux roulés par le torrent, les marbres, les porphyres taillés et le fer.

Le Pays des Fleuves, très avancé en industrie métallurgique, fabriquait des objets de cuivre, de bronze, de fer et d’or dès les temps préhistoriques : dans les plus vieilles sépultures de Warka et de Mugheïr, à Suse, on trouve ces métaux travaillés à côté d’outils et d’armes de pierre : l’argent seul fait défaut [363]. Le fer était d’un usage très répandu, surtout en Assyrie, grâce évidemment au voisinage des régions minières du Zagros, du Taurus et des montagnes du Pont où travaillaient les mineurs chalybes. Nulle part, ni en Chaldée, ni en Égypte, on n’a rien trouvé de comparable à l’amas d’instruments que Place a découvert dans un magasin du palais de Khorsabad : tous ces outils, grappins, crochets, chaînes, marteaux, pics, pioches, socs de charrue, faucilles, cercles de roues, en métal excellent, formaient comme un mur de fer, que l’on mit trois jours à dégager par le percement d’une tranchée. Le poids de ces instruments fut évalué à plus de 160 tonnes.

La principale évolution dans l’art de construire eut lieu en Babylonie même, lors du passage de la brique crue à la brique cuite. Pareille découverte a dû être faite mille fois avant d’être utilisée. Le feu domestique allumé sur des adobes et vivement poussé par suite de quelque accident, ou même d’un incendie, suffit maintes fois pour transformer les carreaux d’argile pulvérulente en véritables pierres, plus dures et plus solides que les fragments de rochers détachés des montagnes lointaines. Le durcissement des briques par le feu resta peut-être, pendant des siècles, un simple fait d’observation qui ne donna lieu à aucun changement dans le mode de construction en briques crues, adapté à une société rudimentaire ; mais le jour vint où quelque bâtisseur ingénieux eut l’idée d’employer les pierres cuites au feu pour tout ou partie de son édifice qu’il désirait rendre plus durable ou plus beau. Or, « la cuisson de la première brique, dit von Ihering [364], peut être considérée comme un des faits les plus féconds en conséquences de toute nature qui se soient jamais accomplis sur la terre : il serait difficile de lui en comparer d’autres pour la portée civilisatrice », car de la brique naquit la ville ; tandis que la charrue augmenta seulement la quantité de nourriture, la pierre artificielle groupa les hommes en sociétés, elle les associa par le travail, leur donna, par l’édifice, la conscience de leur supériorité de culture, de leur nation, de leur durée, et fit naître par la discipline intellectuelle que nécessitait la construction, toute une série de recherches et de sciences qui lancèrent l’humanité dans une voie nouvelle de civilisation. D’après Peters, la première brique cuite dont on connaisse la date appartient au temple de Sargon d’Agade (Chargina) et n’a pas moins de 5.700 années.

Les montagnes artificielles que dressèrent les Chaldéens, pour placer sur le socle terminal la résidence de leurs dieux, ne furent point l’œuvre d’architectes inconscients : elles donnèrent naissance à de véritables constructeurs très savants dans l’art de mesurer le sol, de poser les matériaux, d’en calculer la résistance ; toute une science géométrique se développa avec un grand détail de problèmes et de solutions. D’après von Ihering, c’est également à ces immenses travaux d’architecture que les Chaldéens auraient été redevables de leur initiation dans la division du temps. Pour de pareilles besognes il leur fallait indiquer les heures de travail et les heures de repos, choisir également un jour pour la complète cessation des efforts musculaires et la reconstitution de l’énergie : ce fut le sabata, le « sabat » que l’on consacra d’abord très simplement à la récupération des forces et qui, plus tard, chez les juifs, et spécialement chez les chrétiens fanatiques, allait être transformé en jour de prière, de macération et de mortel ennui. Les nécessités du travail avaient si bien réglé la vie chez les Chaldéens que les dieux eux-mêmes étaient sensés se reposer le septième jour. Ainsi le monde fut créé en six jours, et le septième jour, Dieu se délassa de son œuvre, considérée comme accomplie. De même, suivant la légende babylonienne, non exactement reproduite à cet égard par les livres hébreux, le déluge prit fin le jour du sabbat, après six jours d’ouverture des « bondes célestes » : les nuages, travailleurs obéissants, avaient, eux aussi, droit à reprendre des forces. Le mythe créant la divinité ne pouvait que lui donner les mœurs de l’homme lui-même.

Avec son cortège de connaissances et de notions exactes sur la division de l’espace et du temps, l’art de remuer la terre et d’entasser la brique que les Chaldéens avaient poussé si loin leur inspira certainement un grand orgueil ; la Genèse, reflétant cet esprit nous raconte que les bâtisseurs de Babel, élevant leurs tours jusqu’aux cieux, avaient surtout l’ambition pour mobile : ils voulaient que leur nom fût répété par toute la terre, et il le fut en effet, car le Créateur, jaloux de leur gloire, descendit tout exprès du ciel pour confondre leurs langages et faire cesser le bon accord.

Rivaux de Dieu, puisqu’ils voulaient faire monter leurs tours jusqu’aux demeures éternelles, les Babyloniens dépassèrent en tout cas l’humanité entière par les proportions de leurs murailles de défense : il ne paraît pas que même de nos jours, chez nos peuples militaires disposant d’un énorme budget, d’un si grand personnel de soldats et d’une si puissante industrie, une seule ville fortifiée ait des enceintes qui puissent se comparer, pour les dimensions, à celles de Babylone. Que l’on s’imagine, en effet, un rempart extérieur ayant environ 90 kilomètres en développement, une hauteur de 10 mètres sur une épaisseur de 30, et 250 tours dominant le parapet du mur. Au nord, un premier obstacle barrait les approches de Babylone sous la forme d’une muraille et de son fossé coupant en entier la presqu’île sur une largeur de plus de 100 kilomètres entre les deux fleuves. À l’intérieur de l’espace urbain et de ses campagnes, assez vastes pour fournir la nourriture des habitants pendant le siège, d’autres enceintes se développaient parallèlement à celles du dehors et rendaient la ville absolument imprenable : en effet, elle ne fut jamais occupée que par trahison ou par suite de l’insouciance absolue des habitants qui, trop sûrs de l’impossibilité d’une attaque, ne veillaient pas du côté du fleuve. Assurés contre l’ennemi du dehors par les murs prodigieux de Babylone, les rois étaient également garantis contre toute attaque de leurs sujets par la citadelle intérieure qui tenait les deux bords du fleuve et qui, par un tunnel, pouvait lancer sa garnison tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre des deux rives. Certes, Babylone, pas plus que les autres cités, ne put éviter son destin ; mais les annales ne citent aucun soulèvement du peuple, et, pendant des siècles, les ennemis étrangers vinrent se heurter contre ses murs. Tout cela fut l’œuvre de la brique. Ainsi que le dit von Ihering : « La brique est la pierre angulaire du monde babylonien. »


L’art de bâtir et de creuser, avec ses conséquences scientifiques si importantes, mesure du sol, c’est-à-dire géométrie, et mesure du temps réglée par les heures de travail et les jours de repos, trouva son complément dans l’art de la navigation, non moins créateur dans les annales du savoir, puisque les connaissances astronomiques lui sont dues presque entièrement.

À l’époque où l’on s’imaginait volontiers que chaque nation, créée spécialement par un Dieu pour un destin particulier, naissait avec des qualités originales indépendantes du milieu, on se bornait à dire que les Chaldéens étaient devenus plus habiles que tous les autres peuples dans l’art d’observer les étoiles. Puis, quand on éprouva le besoin de chercher la raison de ce remarquable privilège, on voulut la trouver dans l’état social des populations chaldéennes : on se plaisait à dire que les pâtres de la région des fleuves, passant la nuit sous un ciel clair et souvent tiède, à côté de leurs troupeaux, avaient des occasions nombreuses d’étudier la calotte céleste, et qu’ils en avaient profité pour y lire les signes indicateurs du changement des saisons.

Mais l’argument n’est pas d’accord avec la vérité historique : les Chaldéens civilisés, groupés en des cités populeuses, n’étaient point des bergers et devaient leur développement intellectuel à leurs mœurs agricoles et sédentaires. Les peuples de leur voisinage, Arabes et Touraniens qui étaient bien des pasteurs nomades, auraient été dans ce cas beaucoup plus favorisés dans leurs études du ciel. Non, la nécessité est la mère de l’industrie dans la plus haute acception du mot ; elle est la mère de la science, et c’est parce que des marins de Babylone avaient le plus urgent besoin de trouver un point fixe dans le ciel qu’ils découvrirent le pôle céleste, qu’ils observèrent la rotation apparente de la voûte étoilée avec ses constellations diverses gardant toujours leurs distances relatives, et qu’ils apprirent à connaître les planètes ou astres errants. Ils devinrent astronomes parce qu’ils étaient marins, et les Phéniciens furent leurs élèves. Il est vrai que plus tard, lorsque l’oppression eut tué toute initiative chez les populations de la Mésopotamie, les élèves ayant émigré de l’archipel de Bahreïn vers les côtes de Syrie et pris pour champ d’action la plus vaste des cinq mers à eux connues, ces élèves devinrent des maîtres ; des rois d’Assyrie et le conquérant Alexandre firent équiper des navires par des marins de Tyr et de Sidon [365] ; mais la marche même de la civilisation dans le bassin de la Méditerranée déplaçait forcément les centres d’activité mentale et matérielle.

D’ailleurs les documents sont là. D’après les recherches d’Oppert sur les inscriptions assyriennes, on peut affirmer que les astronomes de la Chaldée avaient fait des observations suivies sur la lune, le soleil, les étoiles errantes, pendant un espace de temps considérable, ils avaient constaté le retour des éclipses par groupes réguliers. Ils connaissaient très bien la période de 223 lunaisons, — 18 ans 11 jours, le Saros et en auraient observé une cent fois plus longue, 18o5 ans ou 22.325 lunaisons, comme la mesure du retour normal des éclipses dans le même ordre. L’éclipse choisie comme point initial d’un de ces cycles, spécialement mentionné, nous ramène à 13.442 années avant l’an 1900 de l’ère usuelle des chrétiens, et l’on admet que cette date correspond à une coïncidence entre une éclipse solaire et le lever de l’étoile Sirius [366].

Quoi qu’il en soit, on ne saurait douter que la science chaldéenne n’ait devancé les connaissances de tous les autres peuples relativement aux divisions du temps, réglées par le mouvement des astres. Le parcours moyen journalier de la lune sur la circonférence de la sphère céleste, régulièrement calculé, coïncidait exactement avec celui de 13° 10’ 35’’ qu’ont trouvé les mathématiciens modernes [367].

L’année était connue dans sa véritable longueur, et quoique la division annuelle comportât 360 jours seulement, on ne négligeait pas d’intercaler un mois supplémentaire aux époques voulues pour rétablir le balancement moyen. Les astronomes chaldéens décrivaient les taches du soleil et parlaient de la croissance et de la décroissance de lumière observée dans les planètes. Ils observaient les astres à noyaux et à queues et possédaient des sphères sur lesquelles ils avaient gravé les étoiles par groupes et constellations, écrivant ainsi sur le ciel en caractères qui leur paraissaient immuables [368]. Ils avaient inventé les signes du zodiaque ; et l’identité de formes, l’analogie des symboles qui se révèlent sans aucune espèce de contestation possible, dans tous les zodiaques des autres contrées, de l’Égypte et des pays européens, aussi bien que de l’Inde, du Cambodge et de la Chine, nous prouvent que les observations astronomiques faites par les savants de la Chaldée constituent l’élément primitif de tous les cercles de signes zodiacaux existant dans l’Ancien Monde. L’étude de ces documents établit aussi qu’à l’époque où furent construits les premiers zodiaques, le soleil se trouvait dans le signe du Taureau à l’équinoxe du printemps, puisque la constellation de ce nom occupait le premier rang. Or il y a 61 siècles que le soleil entra dans ce signe et 40 siècles qu’il passa dans le signe suivant : on en conclut naturellement que la ceinture symbolique avait été imaginée dans son ensemble par les Chaldéens au moins quatre mille ans avant nous : pareil travail suppose en outre que de longues périodes de préparation scientifique ont dû le précéder [369].

Les recherches de cette valeur demandaient un personnel considérable : aussi chaque cité avait-elle son observatoire et publiait-elle ses éphémérides, comme le font de nos jours les grands établissements scientifiques. Sans doute, les combinaisons d’astrologie pour la prédiction du bon ou du mauvais sort finirent-elles par entrer pour une forte part dans la besogne des observateurs, mais la science proprement dite en retirait aussi des éléments de progrès : les problèmes de géométrie trouvaient leur solution et les praticiens se hasardaient à la construction de cartes et de plans, documents vénérables dont les débris se trouvent encore dans nos musées. Pourvue de ces énormes acquisitions scientifiques, la Chaldée, semble-t-il, aurait dû conserver le privilège de fournir à l’histoire la date initiale pour la mesure des âges de l’humanité. Une de ces ères, celle de Nabonassar, d’après laquelle l’année vulgaire 1901 porterait le numéro d’ordre 2648, est du moins toujours mentionnée dans les calendriers usuels.

Les habitants de la Potamie réglaient les coupures de leur temps par douze et par sept, ainsi qu’en témoignent les mois et les semaines, mais ils connaissaient aussi la division par dix et c’est à eux, non aux Arabes, qui furent de simples vulgarisateurs, qu’il faut faire remonter le « système décimal ». Un abaque décimal conservé par un érudit de la Renaissance, Valeriano Bolsani, dans son livre De Sacris Ægyptiorum litteris, ne comporte que des signes en tout point semblables aux caractères cunéiformes des inscriptions ninivites et babyloniennes : il faut donc y voir un véritable monument chaldéen, et l’on peut se demander si la tablette carrée qui repose sur les genoux de la statue du roi Gudea, tenant dans ses mains une règle et un compas, ne représente point cet antique abaque à numération décimale, qui est le plus précieux héritage de science légué par les anciens ? [370] Quant au signe de la virgule, encore utilisé dans notre système de numération, c’est un caractère purement cunéiforme non modifié.


Les heureuses conditions du milieu, sol, climat, eaux courantes, mer navigable, vents réguliers, qui donnèrent au pays des Fleuves tant d’avantages de toutes sortes, entre autres la poussée de l’esprit scientifique, firent aussi de la Babylonie le marché central des nations pour une étendue très considérable de l’Ancien Monde. Nous voyons par le coda de Hammurabi que le commerce était aux mains de riches capitalistes ou banquiers qui, tout comme de nos jours, dirigeaient de haut leurs opérations, et en laissaient le détail à la discrétion d’agents. Les commerçants venaient de fort loin, de contrées qu’on ne pouvait atteindre qu’après des mois ou des années de voyage, et telle transaction ne se parachevait dans son ensemble qu’après un va et vient entre les deux pays, d’origine et de consommation. Le régime de l’échange devait donc se développer au milieu de ces hommes de toute langue et de toute race, en offrant à tous des garanties certaines au point de vue juridique. Toutes les institutions de droit que nos sociétés modernes s’imaginent volontiers être de leur invention étaient déjà connues des Chaldéens. Ils dressaient des contrats de société et de mariages, ils pratiquaient les hypothèques et les cautionnements, utilisaient les métaux comme moyen d’échange, et savaient leur substituer un mandat de paiement, très souvent plus lourd, mais beaucoup moins dangereux à transporter, en cas de vol ou de pillage, la siparte ou mission, galette d’argile sur laquelle on inscrivait au style l’ordre de payer et que l’on faisait ensuite durcir au four.

Tous ces moyens d’échange se trouvaient singulièrement facilités par la grande découverte, celle de l’écriture, la matérialisation directe et la libre communication de la pensée. Les Akkadiens, ces Touraniens qui fonderont les premières cités dans la basse plaine de la Mésopotamie, y gravaient déjà leurs inscriptions soixante-dix siècles avant nous. La légende du déluge, telle que la raconte Bérose, témoigne du respect que les Babyloniens professaient déjà pour les livres aux origines de l’histoire. La première recommandation faite à Zisuthros en prévision du grand cataclysme fut de prendre le commencement, le milieu et la fin de tout ce qui avait été consigné par écrit et de l’enfouir sous la ville du Soleil, Sippara. Tandis que la même légende de l’inondation universelle, reproduite par les Hébreux, ne mentionne que les précautions nécessaires pour la perpétuation des espèces animales, le récit de Bérose signale avant tout la sollicitude du Dieu sauveteur pour la préservation des trésors de la pensée. Du reste, le mythe de la création même impliquait chez les Babyloniens la naissance des livres comme nécessaire à celle de l’homme : Éridu fut bâtie dans toute sa belle ordonnance de richesse, c’est-à-dire avec ses observatoires et ses recueils de tablettes avant que la « graine d’humanité n’y fût semée » [371]. Si longue avait été la période de développement scientifique avant les temps où l’histoire commence à se préciser pour nous, que l’on ne pouvait alors s’imaginer une époque antérieure à celle des livres. Chaque cité rivalisait d’orgueil comme centre littéraire. Uruk ou Warka en Chaldée — l’Érekh de la Bible et l’Orchoé des géographes grecs, fut aussi, comme Sippara, une « ville des livres » ; Chargina avait fondé une bibliothèque à Nippur, c’est là qu’Assurbanipal fit copier la plupart des textes destinés aux annales du palais de Ninive, et dont le contenu couvrirait dans le format in-quarto des livres modernes plus de 500 volumes de 500 pages [372]. Aussi loin qu’on remonte dans le passé, les documents indiquent pour l’origine de l’écriture des temps plus anciens, et les savants attendent avec confiance le jour où les antiques bibliothèques de la Potamie auront été suffisamment exploités et compulsées pour que l’histoire de ces contrées leur soit connue cinquante siècles avant nous, dans tous ses détails, et plus clairement que celle de la Grèce d’avant les guerres médiques, que celle de Rome d’avant Scipion [373].

La première forme des caractères tracés, estampés ou gravés sur les divers matériaux conservés dans les bibliothèques des cités chaldéennes fut certainement une reproduction idéelle des objets, analogue aux hiéroglyphes. Aussi longtemps que ce mode d’écriture servit pour la traduction des idées aux seuls individus, prêtres, fonctionnaires ou autres, appartenant à une même nation et parlant la même langue, il ne parut pas nécessaire d’en changer ; mais on dut s’apercevoir bientôt que de peuple à peuple, d’Akkadiens à Sémites, la traduction des figures se faisait en chaque langue par des mots différents et que la reproduction parlée des noms propres et des formes liturgiques devenait par cela même impossible : il fallut donc ajouter aux hiéroglyphes des signes complémentaires pour exprimer soit des syllabes, soit des lettres, ou même substituer à l’ancienne écriture un nouveau mode de figuration entièrement syllabique ou alphabétique. Ce sont en effet des modifications qui s’introduisirent successivement dans les caractères chaldéens pendant les siècles postérieurs à la civilisation akkadienne, à travers les âges babyloniens, assyriens et persans.

Les matériaux employés comme tablettes et les modes d’écriture changèrent aussi pendant le cours du temps. Peut-être dessina-t-on ou peignit-on les lettres sur le bois ; en tout cas, il fut un temps où on les imprimait sur l’argile fraîche, et Loftus trouva dans les fouilles d’Uruk deux tablettes portant la même inscription, l’une estampée, l’autre burinée [374]. C’est la dernière méthode qui l’emporta, et presque tous les documents écrits de ces époques anciennes que possèdent nos musées portent des caractères gravés en forme de clous par des styles ayant mordu profondément dans la brique dure. Ici encore ce sont les matériaux qui déterminent le mode d’exécution : l’écriture des Babyloniens prit cette bizarre apparence cunéiforme parce que la brique était le seul objet commode que l’on eût sous la main et parce qu’il aurait été difficile d’y graver des courbes, l’entaille la plus commode à faire étant un trait ferme et droit s’arrêtant brusquement dans la pâte.

C’est par des merveilles de recherches, de savante industrie et d’ingéniosité que les Grotefend, les Rawlinson, les Oppert, les Smith et autres ont réussi à déchiffrer les inscriptions cunéiformes des Akkadiens et des Assyriens, des Mèdcs et des Perses, et le mérite de ces hommes nous paraît d’autant plus haut que déjà les scribes de Nabuchodonosor et de Darius devaient éprouver de grandes difficultés pour retrouver le sens des anciennes chartes. En des milliers d’années, durant lesquelles la nation changea de langue et se succédèrent sur le même trône les dynasties de familles ennemies, le libellé primitif des annales serait devenu complètement incompréhensible si les rédacteurs attachés au service des bibliothèques n’avaient pris soin d’en faire la traduction dans les formes sémitiques modernes, tout en y maintenant çà et là des archaïsmes au caractère religieux. Cependant les documents non traduits ajoutés à ceux dans lesquels les prêtres, visant à l’exercice mystérieux de leur pouvoir, cherchaient à s’exprimer en un langage ignoré du vulgaire, constituaient de tels amas dans les palais des souverains qu’ils menaçaient de les encombrer. Il fallut créer tout un arsenal de grammaires, de lexiques, de tableaux pour le déchiffrement des écritures antiques : cette nature d’ouvrages explicatifs constitue la moitié de la littérature assyrienne.

La statistique du cadastre, les rapports détaillés sur l’étendue et sur le rendement des terres cultivées, les états annuels du bétail et autres éléments de l’impôt constituent une part considérable de ces prodigieux amas de livres, occupant plus de place dans les palais que les habitants eux-mêmes. La manie du grimoire officiel rongeait déjà l’État babylonien, des siècles avant que l’action de la Grèce ne commençât. Le code d’Hammurabi jette une vive lumière sur la société chaldéenne. Certes les prescriptions pénales en sont sévères : il admet le droit du talion, punit de mort de simples offenses, inflige la mutilation pour certains crimes spéciaux ; l’ordalie par l’eau froide y décide entre l’innocent et le coupable. Cependant il paraît humain en regard de quelques-unes de nos législations modernes : la situation de l’esclave hébreu était bien moins dure, il y a 4.000 ans que celle du nègre antérieurement à la guerre de Sécession. La femme aussi était autrement protégée qu’elle ne l’est encore en beaucoup de contrées ; son indépendance était garantie en nombre de cas ; son trousseau, lors du mariage, était le prix auquel elle renonçait à la succession paternelle [375]. Enfin, la théologie était absente du recueil d’Hammourabi, bien différent en cela des prescriptions judaïques édictées quelques centaines d’années plus tard, mais nettement inspirées des lois babyloniennes [376].

Pour des contraventions commerciales, ce code chaldéen punissait le patron deux fois plus que le commis ; en cas de coups et blessures, l’indemnité à payer à l’artisan était plus élevée que celle que la loi accordait au noble. Le rôle du médecin y était prévu, ceux de l’architecte, du batelier et aussi celui de la « prêtresse non cloîtrée ».

Ces lois, qui certainement existaient en tant que coutumes avant d’avoir été promulguées, supposent une nombreuse population sédentaire, pour laquelle l’écriture était d’usage courant, chez qui l’art de bâtir et la navigation jouaient un rôle très important, dont l’agriculture enfin était basée sur un large système d’irrigation.

En ces contrées de terres fécondes, si heureusement disposées comme lieux de rencontre et d’échange entre les peuples, l’ère des très grands empires avait déjà commencé lors des origines connues de la protohistoire.

Une inscription d’un temple de Nipper, à laquelle les savants américains qui étudient ces ruines attribuent 80 ou même 90 siècles, nous dit que « Millel, le roi de l’univers, avait investi Lugal du gouvernement de la terre… depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, du golfe Persique à la mer supérieure, dans laquelle le globe de feu descend pour son repos. » En pleine mer, l’île de Cypre était devenue province de cet immense empire où Lugal avait « puissance sur toutes choses pour faire vivre tous les peuples en paix [377]. »

De la plaine méridionale où s’élevaient, voisines les unes des autres, les puissantes citées de Nipper, Ur, Érekh, Éridu, Sippar, ayant chacune son dieu ou sa déesse [378] qui, à l’instar des rois, prétendait demeurer indépendant de tous les dieux voisins, le centre de culture remonta peu à peu vers le nord et trouva son point le plus stable à l’endroit où les deux fleuves, Tigre et Euphrate, rapprochent leurs cours et entremêlent leurs canaux. C’est là que se dressa Babel qui, de toutes les grandes cités du monde, garda le plus longtemps la domination politique sur de vastes empires. Cependant, durant les nombreuses générations qui se succédèrent sous le pouvoir des souverains de Babylone, la puissante métropole eut certainement à subir de grandes vicissitudes par suite des guerres et des révoltes, puisque vers l’époque où naquit l’empire d’Assur, il y a plus de trente-six siècles, le plus fier monument de Babel, la fameuse tour à étages de Borsippa, désignée par la tradition sous le nom de « Tour des Langues », n’était déjà plus qu’une ruine. C’est ainsi que s’exprime à cet égard un hymne en langue akkadienne, traduit par Lenormant : « Le temple des Sept Lumières a été construit par le roi le plus antique, mais il n’en avait pas élevé le faîte… Les pluies et les tempêtes avaient fait éclater la construction en adobes, les revêtements en briques s’étaient fendus, les massifs s’étaient écroulés en collines ». Encore plus détériorée était la pyramide fameuse, lorsque Nabuchodonosor entreprit la restauration de la tour, destinée à s’effondrer de nouveau, tout en restant un témoin prodigieux des civilisations antiques.

Même en cessant d’être capitale de la région des fleuves, Babylone continua pendant des siècles de garder la suprématie virtuelle comme ville par excellence de l’industrie et du commerce. Lorsque le centre de la puissance militaire se déplaça vers le nord pour se fixer au confluent du Tigre et du grand Zab, la cité centrale de la Mésopotamie n’en exerça pas moins sa puissance de fascination sur les peuples et les rois ; maint souverain d’Assur vint y établir le siège de l’empire, et souvent des révoltes, les unes réprimées, les autres victorieuses, s’appuyèrent sur la ville forte qu’avait fondée Nemrod, le demi-dieu légendaire. Quand l’armée de Cyrus, après avoir détourné le cours de l’Euphrate, entra dans Babylone comme par une grande route, en pénétrant dans le lit desséché du fleuve, la ville était capitale d’un royaume indépendant. Même les Perses conquérants ne découronnèrent point la cité conquise et la placèrent, avec Persepolis et Suse, au rang des capitales. Puis Alexandre, devenu le maître du monde exploré, de la mer Ionienne et de l’oasis de Jupiter Ammon aux embouchures de l’Indus, fit choix de cet endroit comme centre de son pouvoir et lieu de rendez-vous pour tous les peuples civilisés. Il est vrai que la ruine commença peu de temps après, lorsque la résidence des souverains fut transférée à quelque distance, dans la cité nouvelle de Séleucie ; mais ce déplacement n’eut qu’une importance locale, le milieu géographique de la Mésopotamie et de toutes les contrées qui en dépendent étant resté jusqu’à nos jours au centre des terres alluviales où s’entremêlent les courants des fleuves jumeaux. Le nom de « Babylone » plane encore sur toute la contrée, tandis qu’au point de vue symbolique il désigne toutes les puissantes cités où viennent s’entasser les millions d’hommes, apportant avec eux la fièvre du savoir, mais aussi la contagion du vice.


Comparé à celui de la Mésopotamie proprement dite, le centre de civilisation où naquit l’empire d’Assyrie manque presque complètement d’originalité, puisqu’il a tout reçu des régions du midi : l’écriture, l’industrie, les arts et les sciences. Mais le pouvoir monarchique s’y constitua d’une manière tellement formidable que les sar d’Assyrie sont devenus les représentants par excellence de la royauté absolue. Les tribus de montagnards qui descendent des vallées environnantes sont composées de Kurdes gagnant péniblement leur vie comme bergers et agriculteurs et toujours prêts au pillage quand une occasion favorable se présente : un chef de bande y trouve facilement des coupeurs de gorges pour l’accompagner dans ses expéditions de guerre ; un souverain y recrute autant de mercenaires sans scrupules qu’il y a d’hommes valides dans la contrée. Ce sont les éléments desquels se servirent les rois d’Assyrie pour organiser des armées impitoyables, prêtes au massacre et à l’incendie. Or, dans cette région ninivite où chaque vallée convergente fournissait le matériel de guerre en chair et en os, une puissance militaire telle que le fut Assur aurait pu disposer également de toutes les ressources scientifiques et industrielles qui lui venaient du midi ; mais il ne paraît point que les Assyriens aient ajouté beaucoup au trésor de découvertes importé de la Chaldée.

Les constructions des rois assyriens n’eurent d’autre motif que la poursuite de la guerre ou la glorification de leur personne ; les préoccupations de science et de religion n’entrèrent que pour une faible part dans leur architecture. Les restitutions du palais de Sargon, telles que nous les donnent Place et Chipiez, montrent la prodigieuse quantité de travail à laquelle furent soumises les populations, pour édifier à leurs maîtres de véritables cités, assez grandes pour contenir des armées de serviteurs et de soldats. L’étendue des terrasses, la perspective superbe des escaliers, la majesté des portes et la hauteur des tours devaient inspirer aux gens du dehors une sainte admiration, mêlée de terreur, envers l’habitant suprême de ces palais, et cette impression était encore accrue par l’aspect grandiose et terrible des statues colossales d’hommes et d’animaux qui gardaient les entrées. Pour sculpter ces monstres formidables, les artistes assyriens avaient à leur disposition les albâtres et les basaltes des montagnes voisines, et pouvaient ainsi assurer la durée de leurs œuvres, même au milieu de l’amas immense des briques renversées par un assaut ou changées en poussière par le temps. Les peintres et les décorateurs des palais d’Assyrie possédaient aussi des couleurs très durables, des sels de plomb et de cuivre que l’on croyait être de découverte récente avant que les archéologues n’eussent fouillé le sol de Ninive.

Le lieu précis du centre de l’empire assyrien fut probablement indiqué par la nature à l’endroit où les grands bateaux d’aval devaient interrompre la navigation et où les radeaux apportés par le courant d’amont étaient allégés de leurs denrées et dépecés. Les inscriptions cunéiformes ont révélé l’ancienne existence d’une ville d’Achour ou Assur, située sur la rive droite du Tigre, en aval du confluent de ce fleuve avec le grand Zab. Cette ville existait sans doute à une époque très lointaine, puisque son nom même était presque oublié aux âges où la nation perse entre dans l’histoire ; elle fut probablement en Assyrie le premier centre de la culture babylonienne et la capitale de la contrée désignée depuis d’après elle [379]. Plus tard, le mouvement central du trafic se reporta un peu plus au nord, vers la péninsule formée par la réunion du Tigre et du grand Zab. Là s’éleva la cité de Kalach, deuxième résidence impériale, attribuée maintenant par la légende à Nimrod ou Nemrod comme la plupart des ruines du double bassin fluvial mais ayant eu les Salmanasar et les Assurnazirpal pour hôtes les plus fameux. Kalach déclina à son tour, remplacée peu à peu par Ninive, dont le tertre fait face à la ville moderne de Mossul ; cependant chacun des souverains, jaloux de sa divinité, aimait à fonder une demeure qui lui appartînt bien en propre, et vingt-six siècles avant nous, Sargon construisait son prodigieux palais à une vingtaine de kilomètres plus au nord : Dur-Charukin rappelle le nom du fondateur, Khorsabad, appellation plus usuelle, provient de la dynastie perse des Chosrav. Sennacherib ramena le centre de l’empire à Ninive, la troisième capitale de l’Assyrie proprement dite.

Ninive, si admirablement placée à la réunion de deux importantes vallées, au point du fleuve où s’opérait le transbordement des marchandises, au milieu de la grande voie naturelle qui réunit le golfe d’Alexandrette aux campagnes élevées de l’Azerbeïdjan et à la mer Caspienne, et vers l’angle extrême d’un très grand amphithéâtre de montagnes, devait acquérir facilement une grande importance comme marché et dépôt central ; toutefois, l’emplacement occupé par les décombres de cette cité et qui est assez nettement délimité par les débris des remparts, ne peut guère être évalué à plus de dix kilomètres carrés ; cet espace, dont une grande partie était réservée aux énormes palais royaux, n’aurait donc pu suffire à renfermer les foules considérables mentionnées par un passage obscur de la légende de Jonas [380]. Mais si commerçante et industrieuse que fut la capitale d’Assur, ses rois en firent surtout le « repaire des lions, la cité sanguinaire ».

Les maîtres du nord n’étaient pas, comme les premiers rois du midi, comme le « père Orkham », des êtres pacifiques et débonnaires, s’occupant surtout d’ « approfondir les mystères des fleuves pour le bonheur de leurs sujets » : ils se vantaient d’être terribles, effroyables, comme leur divinité même, El-Hon, le « Fort »,