L’Homme et la Terre/III/03

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Librairie universelle (tome troisièmep. 389-418).


SECONDE ROME — Notice Historique

A la mort d’Anastase (518), Justin, ancien paysan thrace, devenu préfet du prétoire à Constantinople, fut élevé au trône ; il adopta son neveu Justinien qui, né en 483, lui succéda en 527 et régna jusqu’en 565. Theodora, cypriote ou syrienne, avait épousé Justinien alors qu’il était héritier présomptif et mourut en 548. Les principaux généraux de l’empereur furent le Slave Kibuld, le Hun Mundo, petit-fils d’Attila, le Romain Germanus (A. Lefèvre), défenseurs de la ligne du Danube, puis Bélisaire (490-565) qui opéra dans l’Est contre les Perses et dans la Méditerranée occidentale contre les Vandales et les Goths, et l’eunuque arménien Narsès (472-568) plusieurs fois vainqueur des Ostrogoths et mort à Rome, patrice d’Italie.

Durant les cinq siècles et demi qui séparent la mort de Justinien du passage des Croisés à Constantinople, se succédèrent plus de soixante empereurs dont nous ne citerons que quelques-uns :

Justin II, 565-578 ; Maurice, 582-602 ; Phocas, 602-610 ; Heraclius, 610-641 ; Constant II, 641-668 ; Constantin IV, 668-685 ; Léon III l’Isaurien, 717-741 ; Constantin V, 741-775 ; Constantin VI et Irène, 780-802 ; Nicéphore, 802-811 ; Michel III et Theodora, 842-867 ; Léon VI, 886-911 ; Constantin VII ou Porphyrogénète, 919-959 ; Constantin IX, 963-1028 ; Alexis Comnène, 1081-1118.

Les Sassanides occupent le trône de Perse de 226 à 653. Après des Sapor, dont l’un règne de 310 à 380, et des Yezdidjerd, Chosroès le Juste (Khosru, Chosrav Anurchivan ou Anuchirvan, « celui dont l’âme est immortelle »), né au commencement du sixième siècle, succède à son père Kobad en 531 et meurt en 579. Hormisdas IV, 579-590 ; Khosru II, 590-628 ; Yezdidjerd III, 632-651, — le dernier des Sassanides, — sont ses successeurs les plus importants.

Mazdak, né à Persepolis en 470, tente avec l’appui de Kobad de réformer le mazdéisme (l’allitération des deux mots est purement fortuite) ; d’après Gobineau, « ses dogmes consistaient à ne plus reconnaître ni religion, ni clergé, ni hiérarchie, ni famille, ni même aucun lien conjugal ». Khosru le fit exécuter en 540.

Voici quelques détails sur d’autres personnages mentionnés dans les pages suivantes :

  Ère vulgaire
Jean Chrysostome, né à Antioche, vécut de 
347  à  407
Macrobe, philosophe et écrivain 
360?    450?
Fa-Hian, voyageur, absent de Chine entre 399 et 414 
             
Nestorius, hérésiarque, né en Syrie 
380      440
Proclus, philosophe alexandrin 
412      485
Sung-Yu, pèlerin chinois, visite l’Inde en 518 
             
Demp-le-Petit, écrivain ecclésiastique, fut le premier (en 522) à computer en ère vulgaire 
480?    540?
Tribonien, jurisconsulte, né en Pamphylie 
500      545
Huen-Thsang, voyageur et écrivain, né en 
603        
fut absent de Chine de 629 à 645, mort en 
  „        688
Beda le Vénérable, écrivain anglais 
675      735?

masque remplaçant les gravures de František Kupka - en-tête de chapitre
LA SECONDE ROME
A Bysance, toute pensée libre
était par cela même une hérésie.


CHAPITRE III


ROME ET ROUM. — ÉVOLUTION DIVERGENTE DES DEUX EMPIRES

FORTE POSITION DE CONSTANTINOPLE. — ARMÉNIENS ET JUIFS
SOCIÉTÉ BYSANTINE. — JURISPRUDENCE, ART, ORGANISATION DU TRAVAIL

FERMETURE DE L’ÉCOLE D’ATHÈNES. — PORTEURS DE TORCHES
NESTORIANISME. — EMPIRE DE CHOSROÈS. — GRECS ET BARBARES

Lorsque le premier Theodose, à la fin du IVe siècle, eut partagé l’empire en deux moitiés, son désir, de même que celui de tous les Romains, était, néanmoins, de voir se maintenir à jamais l’unité nationale pour tous les citoyens de l’immense œcumène, entre les bouches du Rhin et celles de l’Euphrate ; mais ce monde était trop vaste, les provinces qu’il renfermait s’étaient trop différenciées les unes des autres et leurs habitants s’étaient trop diversifiés par infusion de sang nouveau ou par contact avec des nations hétérogènes pour que le contraste des deux Rome ne grandît pas rapidement et ne se transformât, par opposition même, en franche inimitié. La personnalité géographique de chacune des contrées, le caractère spécifique des populations auxquelles de nouveaux éléments s’étaient ajoutés, l’initiative de l’individu, tous ces facteurs reprenaient une valeur de premier ordre : à une période de groupement plus ou moins superficiel et d’unité apparente succédait une ère de cristallisation locale.

En peu d’années la langue officielle de l’empire d’Orient avait changé : le grec, parler des bysantins, remplaçait le latin importé d’Italie. Cependant le dur génie de Rome avait tellement impressionné les esprits que les nations d’Asie continuèrent de désigner l’empire d’Orient sous le nom de Roma, « Roum », et que tous les chrétiens furent englobés, d’abord par les Arabes, puis après eux par tous les Musulmans, dans la foule des Romains ou « Roumi ».

Jusqu’en Chine pénétra le mot magique : les Mahométans de Tatung-fu, à l’est de la péninsule des Ordos, donnent encore à la contrée de La Mecque et de Médine, d’où leur vint la lumière religieuse, le nom de Farsi (Perse) ou de Roum[1] !

Ainsi, quoique la petite Grèce eût perdu sa liberté presque sans résistance, elle possédait néanmoins un élément de culture propre qui lui permit de renaître et de durer sous une forme nouvelle pendant plus d’un millier d’années. Constantinople représentait la Grèce, elle était animée partiellement de son esprit, tandis que la Rome d’Italie avait cessé, pour ainsi dire, d’être « romaine » : en cessant d’être guerrière et dominatrice, elle avait perdu sa raison d’être, ou du moins elle ne devait la reprendre que par un rôle nouveau, celui de la prééminence religieuse. Les Grecs, dont l’activité se trouvait concentrée dans la cité du Bosphore, avaient conservé toute leur habileté première comme artisans, industriels, fabricants, navigateurs ; ils avaient continué de former l’un des centres les plus utiles de la vie économique, contrastant ainsi avec les Romains, qui avaient passé les derniers siècles de leur existence dans le parasitisme pur et n’eurent même plus la force de garder la prospérité matérielle dès que leur ville ne fut plus le foyer politique du monde méditerranéen. Plus d’une fois pendant le cours de ses destinées, aux temps du moyen âge, Rome n’était qu’une ruine alors que Constantinople, sur la directe de l’Europe à l’Asie et sur le chemin forcé des navires entre la mer Égée et le Pont-Euxin, se maintenait parmi les puissantes cités.

N° 278. Constantinople et le Mur d’Anastase.
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Le travail la faisait émerger quand même de tous les dangers.

Il semble en effet presque miraculeux que l’empire d’Orient, si souvent attaqué, envahi, ravagé jusqu’à Constantinople, se soit pourtant si fréquemment reconstitué, surgissant à nouveau de son désastre. Une résistance de dix siècles à tant de causes de destruction, intérieures et extérieures, eût été impossible à toute autre cité que Constantinople. D’abord la seconde Rome, devenue la seule aux yeux des peuples orientaux, acquit rapidement ce prestige extraordinaire qui avait valu à la première de durer si longtemps comme centre politique, puis de se perpétuer comme capitale religieuse, en vertu de son caractère auguste. En outre, la ville disposa toujours de ressources très grandes en hommes et en richesses. Enfin, et surtout, la position géographique de Bysance la rendait presqu’imprenable : à moins de disposer de plusieurs armées à la fois, l’envahisseur ne pouvait songer à bloquer une capitale de cette étendue, occupant deux presqu’îles, prolongeant ses faubourgs sur deux mers et sur les rivages de deux continents, disposant de très nombreuses issues vers la mer et vers la terre, sûre de recevoir toujours ses approvisionnements de l’un ou de l’autre côté. Même en plein siège, la population restait joyeuse et confiante à l’abri de ses murailles et du grand rempart de dix-huit lieues de longueur qu’Anastase avait fait construire de la Propontide au Pont-Euxin. Grâce à tous ces avantages de vitalité propre et de force défensive, Bysance put continuer l’empire Romain, et non toujours sans gloire, jusqu’à l’époque où le monde occidental, principal héritier de Rome, se fût pleinement reconstitué dans un nouvel équilibre.

Sur ses frontières du nord, l’empire d’Orient était moins bien défendu que celui d’Occident contre les incursions des barbares et se trouvait en outre exposé à un danger particulier. Ceux des peuples du Nord qui, descendant des plaines de la Sarmatie, voulaient se diriger vers l’ouest par le sud des Carpates pénétraient sans peine dans la basse vallée du Danube, mais s’arrêtaient dans leur marche dès qu’ils arrivaient aux défilés dits actuellement « Portes de Fer ». Ne trouvant plus route ni sentier, ils devaient obliquer à droite ou à gauche et, d’ordinaire, cherchaient à prendre les chemins du sud, qui les menaient vers les campagnes les plus fertiles, vers les cités les plus riches et populeuses, vers le littoral commerçant de l’archipel. Cette barrière placée en travers du bassin fluvial provoquait un remous préjudiciable aux riverains de la Mer Égée et de la Propontide, car les vallées tributaires du Danube se relèvent en pente douce vers les croupes des Balkans, et des passages nombreux donnent accès aux plaines de la Thrace et de la Macédoine.

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Cl. Champagne.
constantinople, vue de la corne d’or

Sous la pression des envahisseurs qui tenaient à leur merci les régions septentrionales de l’empire, les maîtres de Constantinople vivaient en de continuelles alarmes, et d’ordinaire ils devaient acheter la paix par de lourdes rançons. Heureusement pour le salut des Grecs, les barbares du nord et de l’est qui envahissaient les provinces de l’empire ne constituaient point un corps de nation compacte, c’étaient des peuplades distinctes presque toujours ennemies, et il était possible de les opposer les unes aux autres, comme dans un incendie forestier on lance le feu contre le feu. Toutefois, pendant les éclaircies politiques, d’heureux généraux bysantins purent repousser les barbares de haute lutte ou, du moins, défendre vaillamment les frontières. Sous Justinien, pendant la première moitié du sixième siècle, quatre-vingts places de guerre furent érigées contre eux, le long du Danube, entre Belgrade et la mer.

À l’est, le grand adversaire presque égal en puissance fut l’empire persan. Sa position géographique était si forte, sur un plateau bien protégé à l’ouest par le multiple rempart du Zagros et par les avant-postes fortifiés échelonnés au pied des monts, dans la plaine du Tigre, que l’empire d’Orient, encore mal assis, n’était point de force à prendre une attitude agressive qui avait si souvent mal réussi à la puissance romaine dans tout son éclat : il se défendait plutôt. L’enjeu des batailles était le pays intermédiaire, la région montagneuse de l’Asie Mineure et l’antique Caucase. Détrônée en Perse au début du troisième siècle, tantôt protégée, tantôt trahie par les princes de Constantinople, la dynastie des Arsacides put, à travers les plus grandes difficultés, se maintenir en Arménie pendant plus de deux cents ans ; mais en 428, le dernier de ces rois, Varaztad, ayant été exilé dans les lointaines Shetland par ordre de Theodose[2], les deux puissances se confrontèrent et le royaume, déchiqueté, démembré, dépecé, se divisait par lambeaux dont les belligérants s’emparaient tour à tour. Sans doute cette contrée montueuse, avec ses multiples chaînes rayonnant autour de l’Ararat, possède de nombreux réduits et des positions stratégiques très bonnes pour la défense, mais l’histoire n’a que trop témoigné combien l’ensemble du pays était abordable de tous les côtés par des vallées divergentes.

Les déplacements fréquents des capitales ou centres principaux de population dans le Haïasdan, c’est-à-dire en Arménie, donnent une idée des fluctuations qui durent s’y produire pendant la succession des siècles, par suite des attaques ennemies, des refoulements et des émigrations forcées. Aux premiers temps, la légende nous dit que le patriarche Noé bâtit la mère des cités arméniennes, la fameuse Nakhitchevan, située dans une cuvette intermédiaire de l’Araxe et non loin des défilés au delà desquels se trouve la grande plaine de la Kura. Puis le centre du pouvoir se reporta plus à l’ouest, vers Armavir et son bois sacré, où les initiés entendaient leur destinée murmurée dans le feuillage des chênes. Une troisième capitale, dans la vallée du même fleuve Araxe, sur le chemin qui réunit Armavir et Nakhitchevan, fut la ville d’Ardachir où Artaxata, dont les fortifications, disent certains récits, s’élevèrent sur des plans dressés par Hannibal, le plus grand homme de guerre des temps anciens : il avait voulu opposer en cet endroit un obstacle infranchissable aux Romains détestés. Ensuite, lorsque les grandes luttes entre Rome et les Parthes eurent fait de la Mésopotamie le champ de bataille par excellence, le centre de gravité de l’Asie antérieure se porta vers les chemins du Tigre et de l’Euphrate, et la Tigranocerte arménienne — l’Amid moderne, pense-t-on généralement — s’érigea sur un des avant-monts qui commandent les plaines fluviales.

N° 279. Capitales du Haïasdan.
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En outre des villes citées dans le texte, sont marquées ici : Etchmiadsin, centre religieux des Arméniens, Tiflis, capitale administrative de la Transcaucasie russe, Tabriz, importante ville persane, et Maragha, qui, à l’époque arabe, fut un centre intellectuel de premier ordre.

L’Ararat est la montagne de 5157 m. sur la rive droite de l’Araxe.


Les fortes cités de Nisib, à l’est, et d’Édesse, à l’ouest, disposant d’avantages stratégiques analogues, succédèrent à Tigranocerte comme les capitales de l’Arménie jusqu’à l’époque où les Haïkanes, refoulés vers le nord, furent obligés d’installer de nouveau leur ville principale dans le bassin qui leur avait servi de berceau.

Même lorsque l’Arménie n’était occupée par l’empire d’Orient qu’en une faible étendue de son domaine ou qu’il ne maintenait ses troupes sur aucun point du territoire, elle n’en était pas moins une dépendance naturelle de Constantinople par le mouvement de migration, soit temporaire, soit permanente, qui entraînait les montagnards vers la grande cité. „Εἰς τὴν πόλιν” « Vers la ville », expression dont les Turcs ont fait « Stamboul », était le cri d’innombrables immigrants.

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constantinople : sainte-sophie (532-537)
Les minarets sont de l’époque turque.


Comme de nos jours, la ville du Bosphore, âpre dévoratrice d’hommes, alimentait incessamment son travail par des importations de matière humaine provenant de toutes les contrées environnantes : Thraces et autres péninsulaires, gens de l’Archipel, marins et ouvriers, montagnards du Caucase qui vendaient leurs filles, Lazes de l’Anatolie qui faisaient le service du port comme bateliers et portefaix, et surtout Arméniens qui se prêtaient à tous les services, depuis celui de balayeurs de rues jusqu’à celui de ministres et régents de l’empire.

Parmi eux la proportion de ceux qui portaient le nom de « Juifs » à cause de leur religion, mais qui n’en étaient pas moins des Aryens d’Arménie, était certainement fort nombreuse, car il ne faut pas oublier que lors de la « captivité » de Babylone, les conquérants assyriens avaient réparti leurs prisonniers juifs par centaines de milliers dans les hautes vallées du Tigre et de l’Euphrate, dans les montagnes de l’Arménie et du Caucase.

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constantinople : intérieur de sainte-sophie
Coupole de 31 m. de diamètre et de 55 m. de hauteur.


Les Sémites juifs s’étaient trouvés ainsi violemment mis en contact avec les Aryens d’Arménie : les deux races eurent à partager les mêmes destinées, et, par l’effet de la propagande religieuse, c’est aux immigrés qu’appartint longtemps la suprématie, c’est eux qui probablement donnèrent à ce pays le nom d’Arménie : c’était la « Terre élevée » pour les voyageurs qui venaient du sud. Des Juifs devinrent même les monarques de toute la contrée du Haïasdan, y compris la Géorgie. Il est vrai que la maison royale juive, celle des Bagratides, finit par se convertir au christianisme, trois siècles après le commencement de l’ère chrétienne, mais pendant plus de huit cents années le judaïsme avait existé dans le pays, et, quatre cent trente années durant, il avait eu la première place parmi les religions nationales. Les Aryens d’Arménie avaient donc été fortement « sémitisés » au point de vue religieux, et ceux d’entre eux qui continuaient de pratiquer le culte de Yahveh étaient, par cela même, à Bysance et dans toutes les autres villes où les menait leur vie errante, considérés comme appartenant à la race « juive ». Ainsi s’explique comment les Suzanne et les Judith, les Abraham et les David figurés par les artistes italiens des quinzième et seizième siècles présentent des caractères essentiellement aryens : front haut et vaste, nez légèrement aquilin, figure pleine, barbe abondante. C’est là un ensemble de traits qui ne rappellent nullement les vrais Sémites, tels qu’ils nous apparaissent dans leur pays d’origine, notamment dans l’Arabie septentrionale : tête étroite et haute, nez courbe et barbe peu fournie.

Peuplée d’étrangers qui se recrutaient indéfiniment, de génération en génération, dans le cercle immense de l’empire, Constantinople fournissait ainsi aux empereurs une population laborieuse, inquiète, intelligente, avide, mais, par ambition même, prête à toutes les servitudes ; il lui suffisait qu’on lui permît de s’enrichir. Les maîtres pouvaient la dominer sans remords, n’ayant pas même avec elle les liens que donne la communauté de la race et des traditions. Aussi Bysance réalisa l’idéal de la domination absolue. La monarchie prit un caractère non seulement sacerdotal, mais divin, pour ainsi dire. D’après la théorie professée officiellement, son pouvoir s’étendait sur le monde entier, embrassant les terres inconnues aussi bien que les terres connues et limitrophes ; toute indépendance était tenue pour rébellion. Hors de la sujétion, aucun peuple ne pouvait espérer ni progrès ni salut. La révolte déclarée était le crime des crimes : le coupable était frappé d’anathème et son acte s’appelait « apostasie ». Les empereurs d’Orient s’étaient même placés bien au-dessus du « droit divin » en vertu duquel ils étaient censés les maîtres de la terre. Ils se disaient non seulement les représentants de Dieu, mais « Dieu » lui-même, par leur nature, et du consentement général[3], et le reflet de l’astre tombait sur ceux qui l’entouraient. Chacun des agents du haut pouvoir était investi d’une fonction religieuse, réfléchissait un rayon de la divinité : obtenir une situation publique, c’était recevoir un sacrement, et l’on s’y préparait par la prière et par la communion. Aussi comprend-on que les monarchies d’Occident, fascinées par cette religion de l’empire, aient essayé d’imiter Byzance, de loin elle en subissaient le prestige. Aujourd’hui encore, les pratiques de l’administration avec ses règles, ses procédures ne sont-elles pas inspirées par l’esprit des fonctionnaires de Justinien ?[4]

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ravenne
chapiteau de l’église san-vitalli
terminée en 547.

Toutefois, le vertige entra dans ces têtes trop haut placées au-dessus des hommes, et les plus sages d’entre elles se laissèrent aller à des actes de folie. C’est ainsi qu’il parut nécessaire d’aider l’imagination des barbares à l’adoration en se servant de moyens artificiels : à partir du neuvième siècle, les courtisans s’ingénièrent à machiner des scènes de féerie qui devaient paraître surnaturelles aux yeux des étrangers. A l’entrée d’un envoyé dans la salle de réception, on entendait une musique mystérieuse dont les accords accompagnaient tous les mouvements de la personne divine : à un moment l’empereur apparaissait comme suspendu en l’air et nimbé d’une auréole. Des lions d’or se dressaient et rugissaient sur leurs socles, le feuillage d’arbustes en métal précieux s’agitait comme d’un frisson et le chant des oiseaux résonnait dans les branches. Cependant ces mêmes princes, devant lesquels leurs sujets tombaient en adoration et qui faisaient périr les malheureux coupables de les avoir touchés en leur sauvant la vie, pratiquaient aussi des simagrées d’humilité chrétienne. Le jeudi saint, ils lavaient les pieds aux pauvres et sur leur dalmatique dorée portaient une rakakia, sachet rempli de terre qui devait leur rappeler qu’eux aussi n’étaient que poussière et retomberaient en poussière[5].

Entretenus par leurs courtisans dans le vice et l’oisiveté, la plupart des empereurs n’avaient à s’occuper que des scandales de cour et des arguties théologiques. Chacun d’eux se croyait de force à discuter les subtilités du dogme, à sonder la profondeur des mystères. Ils aimaient à réunir les conciles, à dicter leurs votes aux évêques. Mais comme il arrive toujours, ceux qui croyaient guider en leur qualité de « maîtres du monde » ne faisaient en réalité que subir la pression d’en bas. La société chrétienne cherchait alors à se connaître elle-même, à se rendre compte de son dogme, à savoir nettement ce qui la distinguait de la société païenne et de la philosophie. Or, à cette époque, les peuples de l’Occident, entraînés dans le mélange confus des races qui s’entre-choquaient, étaient incapables de prendre conscience des grands problèmes : au milieu de ce tourbillon, ils ne se reconnaissaient pas. C’est en Orient, et surtout en Égypte, en Syrie, dans l’Asie Mineure, que prêchaient et écrivaient les « Pères de l’Église » constituant l’orthodoxie. Parmi les noms de ces élaborateurs du dogme chrétien, le plus fameux et, en même temps, le plus digne de la mémoire des hommes est celui du moine et évêque Jean Chrysostome ou « Bouche d’or » qui aimait les pauvres et sut rester pauvre, dénonçant héroïquement les malversations, les turpitudes et les crimes de la cour impériale. À côté de ce grand homme, d’autres pères de l’Église devinrent célèbres, soit par leur courage, soit par
ravenne — sarcophage de l’archevèque theodose
église de apollinare in classe
leur éloquence ou leur savoir, mais nombre d’entre eux, bien qu’ayant eu la chance de se maintenir sans mésaventure dans le giron de la catholicité, même de figurer au nombre des saints dans les annales ecclésiastiques, avaient introduit des interprétations risquées de tel ou tel dogme de la foi : quoique béatifiés depuis, ils n’en étaient pas moins des hérétiques. En ce subtil Orient, héritier de l’Inde, de la Perse, de la Syrie, de l’Égypte, de la Grèce, toutes contrées dont les peuples avaient l’esprit également assoupli aux problèmes de la pensée et la parole exercée aux finesses de l’expression, les discussions devaient être fort vives et les interprétations infiniment diverses. Les opinions différant de celles du troupeau des évêques, les explications contraires aux textes que l’on avait votés ou cru voter dans les conciles devaient naître par centaines et par milliers. Toute pensée libre n’est-elle pas, par cela même, une hérésie ?

De même que l’autorité absolue ne pouvait comprendre qu’un maître et n’admettait qu’une forme religieuse, elle exigeait une législation unique pour tous les peuples réunis sous sa férule. Héritant de Rome, Bysance avait pour mission naturelle de résumer les lois des Romains et de les concentrer en un code définitif.

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Cl. Alinari.
ravenne — l’empereur justinien, sa suite et maximien
(Mosaïque du sixième siècle.)


Ce fut l’œuvre spéciale accomplie, sous la direction de Tribonien, par les juristes de Constantinople pendant le règne du Thrace Justinien. Le code qui porte le nom de cet empereur, les Institutes, les Novelles et les Digestes ou Pandectes constituent une œuvre considérable qui fait peser encore sur les peuples modernes tout le poids de l’autorité romaine. Dans la pensée de Justinien, la loi absolue devait se confondre avec l’immuable volonté de l’empereur, les peuples vivant sous la double terreur devaient obéir en silence. Mais ce théoricien du devoir impérial sans limites fut sur le point de fuir devant son peuple, lors d’une révolution qui se produisit dans le cirque entre les cochers « bleus » et les cochers « verts » (552) : il se dirigeait lâchement vers l’Asie, s’il n’avait été soutenu par l’énergique et intelligente Theodora, la fameuse courtisane qu’il avait épousée et dont il ne faut peut-être pas croire tout le mal qu’en raconte la tradition chrétienne : elle tomba souvent dans l’hérésie, puissant motif de haine pour le clergé.

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Cl. Alinari.
ravenne — l’impératrice theodora et sa suite
(Mosaïque du sixième siècle.)

Intangibles étaient censés les empereurs, mais l’histoire nous montre que le destin farouche ne les épargnait point. Sur cent neuf personnages qui, du partage de l’empire romain par Theodose à la prise de Constantinople par les Turcs, occupèrent le trône, soit comme empereurs titulaires, soit comme collègues ou associés, près du tiers seulement moururent dans leur lit impérial, huit périrent à la guerre, douze abdiquèrent, douze autres moururent en prison ou au couvent, trois périrent de faim, douze furent mutilés, vingt empoisonnés, étranglés, poignardés ou précipités d’une colonne[6].

L’idéal de Justinien et de ses légistes était évidemment de fixer la société dans l’observation parfaite des choses établies : tout change mais tout devait rester immuable. Un roi, une foi, une loi, telle était la devise. Bien plus dur que les païens de Rome, l’empereur chrétien de Constantinople avait interdit toute espèce d’affranchissement, l’esclave de la terre restait cloué sur le sol, pour ainsi dire ; à aucun prix il ne lui était possible de se libérer. Toutefois, la poussée grecque était encore assez énergique pour se manifester quand même, malgré toutes les prescriptions impériales, et l’émigration des artisans répandait au loin les connaissances et les procédés bysantins en architecture, en peinture et en sculpture, en travail des métaux et des gemmes ; malgré ses maîtres, l’empire de Bysance resta « l’interprète unique de la civilisation générale »[7]. C’est grâce au génie néo-grec que l’art bysantin, d’abord développé en Syrie, qu’il a couverte de très beaux monuments[8], se répandit en Italie, surtout à Ravenne, puis dans toutes les villes lombardes, ensuite en France, où il contribua fortement à la naissance de l’art ogival.

Mais, tandis que l’influence néo-grecque se manifestait encore puissamment chez les peuples éloignés, l’initiative finissait par être complètement étouffée au lieu d’origine. L’État réussit à transformer l’industrie en une série de monopoles contrôlés par lui ; les métiers et les arts prirent un caractère obligatoire, de manière à constituer de véritables services publics, soustraits à la marque personnelle de l’ouvrier. Ainsi qu’en témoigne le Livre du Préfet, édit de l’empereur Léon VI « le Philosophe », publié au commencement du dixième siècle, les collèges professionnels, les unions d’artisans et d’artistes étaient devenus autant de rouages administratifs. Le grand maître de toutes les corporations était le préfet de la ville, représentant l’empereur et désignant en son nom tous les chefs, dictant toutes les résolutions, prononçant toutes les peines. Il faisait les achats des matières premières, imposait le mode de fabrication, tarifait les bénéfices et les salaires, et donnait à tous la délation comme le principe moral du bon fonctionnement des entreprises. Aux peines ordinaires, confiscation, perte de la barbe et de la chevelure, flagellation, emprisonnement, se joignait l’interdiction d’exercer l’art ou le métier[9] ; un novateur, semblable à Michel-Ange par le génie naissant, eût été déclaré indigne de sculpter et d’exercer la statuaire.
D427- art sassanide. la chasse à la gazelle -liv3-ch3.jpg
D’après une photographie de J. de Morgan
(Mission archéologique en Perse).

art sassanide. la chasse à la gazelle

C’est ainsi qu’étaient dirigées les industries « libres », car quelques autres restaient le monopole absolu du gouvernement et celui-ci les cachait dans ses ateliers et ses prisons avec des esclaves pour ouvriers.

Naturellement l’État devait également prétendre à surveiller l’éducation, à diriger l’esprit public. Déjà l’un des premiers empereurs d’Orient, Theodose II, établissait à Constantinople, dès le commencement du cinquième siècle, la première université proprement dite, dont il choisit les trente et un professeurs : trois rhéteurs et dix grammairiens latins, cinq rhéteurs et dix grammairiens grecs, un philosophe, deux jurisconsultes. Sous la vigilante police des empereurs, l’enseignement prit un caractère de plus en plus classique et traditionnel. Grand persécuteur comme tous les théologiens et juristes pénétrés du sentiment de leur autorité, le fameux Justinien ne voulut pas même admettre que l’étude individuelle pût suivre une voie autre que le chemin prescrit par lui ; cherchant à mouler l’humanité dans ses codes, ce qui lui réussit partiellement tant les hommes sont une pâte ductile, il décida que désormais il ne resterait plus rien de l’ancien paganisme ; il ne voulut pas même admettre que des chrétiens suspects de révérence pour les auteurs classiques, « non encore illuminés par la foi », s’ingérassent à professer sans son autorisation et celle de ses évêques.

Justinien ferma donc les écoles d’Athènes et d’Alexandrie que, par respect du passé, par vénération pour les grands noms d’Eschyle, de Sophocle, d’Euripide, d’Hérodote, de Périclès, de Démosthènes, les empereurs de Rome, même chrétiens, avaient toujours respectées. Il en confisqua les biens, et les professeurs eurent aussi à craindre pour leur liberté et pour leur vie ; même les livres furent menacés. La date de cet acte d’autorité, qui est en même temps celle de la fondation du Monte Cassino par Benoît, marque un des points culminants qui séparent le monde nouveau du monde antique : la liberté de pensée n’existait plus et près de mille ans devaient s’écouler en Europe avant que l’initiative individuelle la rétablît en partie. À côté de la destruction des chefs-d’œuvre de l’art antique par Theodose (383), du meurtre d’Hypatie (415), on peut ranger, comme un des grands faits de l’orthodoxie catholique triomphante, la fermeture de l’École d’Athènes, en l’an 529[10].

Justinien, pas plus que d’autres despotes épris de leur propre idée, n’aimait les « idéologues », et peut-être tous les ouvrages légués par l’antiquité, l’Encyclopédie d’Aristote et les Dialogues de Platon auraient-ils été brûlés par la main du bourreau, peut-être eussent-ils subi le sort de la statue de Jupiter Olympien et de tant de milliers d’autres effigies divines qui peuplaient le monde de la Grèce si les fugitifs d’Athènes n’avaient été protégés par les ambassadeurs persans et n’avaient trouvé un asile à la cour de Chosrav Anurchivan, « le Roi des Rois ». Dans leur pays de refuge, les philosophes bannis d’Athènes emportaient, si diminué qu’il fût, le trésor de la pensée grecque et groupaient de nouveaux disciples autour d’eux ; ils traduisirent de la langue cunéiforme en pehlvi les monuments si précieux de l’art antique.

Par une singulière ironie des événements, c’est donc en Perse, chez les successeurs de Darius et de Xerxès que se transmit directement l’héritage intellectuel des Hellènes. Ainsi furent vengées noblement les défaites de Salamine et de Marathon : la Grèce, incapable de défendre les œuvres de son génie, était obligée de les confier aux fils de ses ennemis. C’est dans les traductions persanes d’Aristote et des autres écrivains grecs que les Arabes retrouvèrent la science hellénique : les traduisant à leur tour, ils purent les apporter dans leurs écoles de Bagdad, de Damas, du Caire, de Grenade, de Cordoue, de Séville, et, par cette entremise, les léguèrent au monde occidental. C’est donc en partie grâce aux Persans de l’époque sassanide que la première Renaissance fut possible après la grande nuit du moyen âge. Sans eux, sans leur collaboration au grand œuvre de la culture, le monde de la civilisation eût été grandement retardé, et pourtant combien peu sont ceux d’entre nous qui se rappellent avec gratitude ce service qu’ils nous ont rendu !

Au point de vue de l’extension territoriale, le règne de Justinien fut la grande époque de l’empire d’Orient. Le général Bélisaire réussit à maintenir — plus à prix d’argent que par la force des armes — les limites du monde grec, du côté de la Perse, tandis qu’il conquiert à l’occident toute la côte de la Maurétanie, en mettant un terme à la domination des Vandales, dont la race épuisée disparaît désormais de l’histoire ; il s’empare même de quelques parties de la péninsule Hispanique, annexe les îles de la mer Tyrrhénienne, des Baléares à la Sicile, et, triomphe suprême, entre par deux fois dans Rome : on put croire un instant que l’unité de l’empire allait être rétablie.

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Cl. Giraudon.
sacrifice d’un taureau en l’honneur du dieu mithra


Mais les sectes religieuses continuaient à se disputer le pouvoir avec acharnement, surtout en Égypte, en Syrie, dans la Mésopotamie et, d’autre part, les barbares pesaient toujours sur les frontières du nord et pénétraient par toutes brèches imprudemment dégarnies ; enfin la « paix éternelle » conclue avec les Perses était fort précaire et des conflits éclataient nécessairement aux dangereux points de contact.

Une de ces villes disputées, Édesse, la moderne Orfa, était alors la capitale du nestorianisme, cette secte chrétienne que l’on accusait de monstrueuse hérésie parce qu’elle distinguait les deux natures, divine et humaine, de Jésus-Christ et qu’elle ne reconnaissait pas à la Vierge Marie le nom de « Mère de Dieu ». Âprement persécutés par leurs coreligionnaires de l’Église « orthodoxe », les Nestoriens durent émigrer, et, grâce à leur habileté dans les métiers, à leur intelligence dans le trafic, à leur esprit d’initiative affiné par le besoin, stimulés probablement aussi par le zèle de la propagande, ils réussirent à fonder leurs églises jusqu’aux extrémités de l’Asie, dans l’Inde méridionale, en Mongolie et en Chine. Ainsi, tandis que les masses guerrières se déplaçaient surtout de l’est à l’ouest, de l’Asie hunnique et turque vers les contrées d’Europe, le mouvement de conversion religieuse s’accomplissait en sens inverse, de l’Occident à l’Orient. Porté par les marchands, le culte nestorien passa de l’Iran dans le Touran, puis vers le versant oriental du continent par les cols du Pamir et du Tian-chan. Les Ouigour et d’autres peuples de la Kachgarie se convertirent en grand nombre. Les Nestoriens avaient sept métropolitains dans l’Asie centrale, dont les principaux résidaient à Merv, Herat, Samarkand, Kachgar. Sur la route réunissant les communautés nestoriennes groupées autour de Tokmak à celles de Kachgar, au Tach-rabaldavan « Col de la maison de pierre » qui s’ouvre directement au nord du Tchatyr-kul ou « lac de la Tente », et à 1300 mètres plus haut, ces chrétiens avaient fondé un monastère caravansérail dont on voit encore les vastes ruines : c’était un « hospice » analogue à ceux que l’on a construits sur les Alpes d’Europe, au Saint-Bernard et au Simplon. Un atlas catalan de 1375 figure un autre monastère du même genre au nord de l’Issyk-kul[11]. C’est également par l’entremise des caravanes, et sur les mêmes voies de l’Asie intérieure, que s’était propagée la religion de l’Iran : en 631, un décret de l’empereur de Chine ordonnait en effet la construction d’un temple mazdéen.

Vers le sud, des phénomènes analogues de propagande religieuse avaient eu lieu. Traversant l’Arabie qui devait, peu de temps après, tenter d’imposer une nouvelle foi au monde entier, le christianisme, accompagné d’autres éléments de la culture bysantine, suivait, pour gagner les hautes terres d’Éthiopie, la même route qu’autrefois le sabéisme, le judaïsme et le culte de Mithra.

N° 280. Centres de la Propagande nestorienne.
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Le Tchatyr-kul est un très petit lac, au premier tiers de la route de Kachgar à Tokmak au sud du Naryn, affluent du Sir-daria ; son altitude est de 3 410 mètres.

L’Issyk-kul se trouve à 80 kilomètres à l’est-sud-est de Tokmak et à 1 615 m. au-dessus du niveau de la mer.


De l’angle sud-oriental de la Péninsule il entra, durant le cours du quatrième siècle, dans le continent d’Afrique par le golfe d’Adulis, non éloigné du port actuel qui servit naguère aux Italiens de point de départ pour leur tentative de conquête des plateaux de l’Érythrée. Plus tard, à l’époque de Justinien, le chemin qui, par l’Égypte et la mer Rouge, conduisait de Constantinople en Abyssinie, fut de nouveau usité : il s’agissait alors surtout d’ouvrir des rapports commerciaux entre la Méditerranée, l’Inde et la Chine en dehors des routes de Perse que suivait le trafic d’Occident en Extrême Orient : c’était un nouvel aspect de la lutte qui confrontait les deux royaumes sur l’Euphrate. L’empereur d’Orient envoya des ambassadeurs au roi d’Abyssinie pour se le rendre favorable et jalonner la voie de l’océan Indien, en même temps qu’il entrait en pourparlers avec les Turcs de la Sogdiane pour assurer au transport de la soie la voie de la mer Noire[12].

En dépit de ces relations avec le monde occidental, l’Abyssinie ne garda pas sous sa forme primitive l’enseignement des missionnaires qui avaient prêché la religion du Christ ; elle n’était pas apportée par un nombre de migrateurs suffisant, ni soutenue par une polémique assez ardente. Les doctrines actuelles du christianisme abyssin sont évidemment greffées sur un ancien fond païen appartenant au cycle des religions solaires. Ainsi toutes leurs églises sont rondes et leurs quatre portes s’orientent vers les points cardinaux ; les danses religieuses se font encore suivant le rythme du sistre de Baal ; des bûchers flambant, où l’on sacrifie des bœufs sans tache, se dressent toujours sur certaines collines, à la grande fête du Mascal, l’Élévation de la Croix[13].

De même dans l’Extrême Orient, le bouddhisme propagé par les moines hindous qui avaient pénétré dans la Kachgarie, la Mongolie, la Chine, le Japon devait se différencier par beaucoup de détails et par l’esprit même de la foi primitive, telle qu’elle avait été enseignée par le Çâkya-Muni : le temps et l’espace l’avaient complètement modifiée. D’autre part, lorsque des pèlerins chinois ne recevant plus aucun aliment religieux des pays originaires de la doctrine s’y rendirent dévotement pour s’enquérir des causes qui avaient tari la source de la vérité, leurs voyages, trop peu nombreux, n’eurent pas assez de force rénovatrice pour rendre aux bouddhistes de l’Inde la ferveur disparue. Ces pèlerinages, dont les plus connus furent ceux de Fa-Hian, au commencement du cinquième siècle, et de Hiuen-Thsang (Hiouen Tsiang), dans la première moitié du septième, ne servirent guère qu’à réveiller les connaissances géographiques. Hiuen-Thsang est certainement l’un des plus grands voyageurs qui aient jamais vécu. Les érudits modernes ont identifié un certain nombre d’étapes de ses longues pérégrinations[14].

N° 281. Empire de Chosrav.
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Par une remarquable coïncidence, le royaume de Perse arrivait à l’apogée de sa puissance à l’époque même où l’empire d’Orient avait sa plus grande extension. Entre ces deux grands États, dont les peuples professaient des religions différentes, l’une et l’autre dans leur période de propagande agressive, la rivalité fatale devait souvent s’exacerber en guerre. Au milieu du sixième siècle, l’avantage était aux Perses, qui avaient alors pour roi le fameux Khosru (Chosroès) le « Juste », le souverain studieux, le protecteur des philosophes athéniens et des lettrés hindous. Bien des fois, les artistes persans purent à bon droit sculpter sur les parois du Zagros qui regardent l’Occident des figures colossales de Khosru, dominant avec superbe les plaines de la Mésopotamie. Le « Roi des rois » continua la tradition des Darius, des Artaxerxès et de Sapor posant son pied sur le cou de l’empereur Valérien. Khosru fit également sentir sa force dans la direction de l’Orient, et même beaucoup plus loin qu’aucun de ses prédécesseurs. Tandis que ses troupes pénétraient dans la partie inférieure du bassin de l’Indus, une de ses flottes cinglait vers les côtes de Ceylan pour venger les injustices dont des marchands de Perse auraient été victimes[15]. Au Sud, les armées de Khosru, longeant la mer Rouge, atteignirent les montagnes de l’Arabie Heureuse, si rarement visitées par des conquérants. À cette époque critique où les diverses religions et sectes chrétiennes, gnostiques, mazdéennes se disputaient la prépondérance, où Mazdek prêchait ses réformes communautaires sur le plateau d’Iran, ces campagnes du roi des Perses en Arabie furent probablement pour beaucoup dans la fermentation morale qui prépara la naissance d’une foi nouvelle, à l’étonnement du monde.

Au commencement du septième siècle, les deux empires de Bysance et de Perse s’entre-heurtaient de nouveau, représentés, au moins pendant une partie de la lutte, par deux champions fameux, Khosru, deuxième du nom, et le grec Heraclius. En 616, la ruine de Constantinople semblait inévitable. Les Perses s’étaient emparés de l’Asie Mineure et de la Syrie ; ils occupaient même Alexandrie. Dans Jérusalem, ils s’étaient saisis de la « croix », le symbole par excellence du christianisme, et l’on transporta triomphalement ce trophée dans une ville de l’Azerbaïdjan. Puis les Perses, traversant toute l’Anatolie, étaient venus s’établir à Chalcédoine, presqu’en face de la Rome d’Orient, et naviguaient à travers le détroit. Les peuples du Nord, Bulgares, Avares, accouraient déjà pour prendre part au pillage : Constantinople se trouvait enfermée comme en un étau…

Les Bulgares, « la nation la plus flétrie par l’histoire, comparés à laquelle les Huns peuvent passer pour civilisés » (A. Lefèvre), avaient fait leur apparition dès avant l’an 500 sur les bords du
rois sassanides sculptés sur les parois du zagros
D’après une photographie de J. de Morgan
(Mission archéologique en Perse.)
Danube[16] et presque chaque hiver traversaient le fleuve en quête d’esclaves et de richesses ; on cite notamment l’incursion de 538, où, ravageant la Péninsule jusqu’à Corinthe, ils ramenèrent vers les Carpates 120 000 prisonniers. Puis, lorsque l’empire d’Orient se fut un peu habitué à ces déprédations périodiques, survinrent les Avares, autre peuple hunnique. Vers 550, ils traversent le Dniestr ; vingt ans plus tard, en une sorte d’alliance avec les Longobards, passant à cette époque en Italie, ils ont formé, de la Theiss au Caucase, un vaste empire avec lequel les princes du Bosphore ont plus d’une fois à compter.

Mais, grâce à ce contact intime, Bysance devint pour le monde hunnique et slave ce que Rome avait été pour le monde germanique[17] : de hordes toujours en mouvement, elle fit des populations sédentaires agricoles ; aux païens sanguinaires, elle enseigna les formes de la religion chrétienne et donna une langue littéraire à tous ces ignorants. Les Serbes sont un exemple de l’influence civilisatrice de Constantinople[18]. Pressé par le danger, Heraclius fit appel à ces tribus slaves qui s’étaient avancées du Nord jusque dans la vallée du bas Danube. Les Serbes avaient, eux aussi, entendu parler des doux pays du Midi, de leurs récoltes abondantes, de leurs fruits savoureux, des richesses des villes, et tout naturellement ils cherchaient à en disputer la possession aux conquérants de langue avare. Divisés d’ailleurs en bandes indépendantes les unes des autres et trop faibles isolément pour tenter la conquête de l’empire à leur profit particulier, ils étaient assez forts pour défendre énergiquement les territoires dont on leur faisait la concession définitive, à condition d’agir de concert avec l’empereur. Devenues les alliées et les protectrices de l’empire, les tribus slaves se targuèrent bientôt de l’importance de leur rôle dans la civilisation de la contrée, et se trouvèrent ainsi favorablement disposées à adopter la religion chrétienne que l’on professait autour d’elles. Ainsi les Serbes devinrent Grecs.


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  1. W. W. Rockhill, Journey through Mongolia and Tibet, p. 13, 14.
  2. de Gobineau, Histoire des Perses, II, p. 511.
  3. Milenko R. Vesnitch, Le Droit international dans les Rapports des Slaves méridionaux au Moyen âge, p. 13.
  4. Ernest Nys, Le Développement économique et l’Histoire, p. 7
  5. Godefroid Kurth, Les Origines de la Civilisation moderne, t. I, p. 287.
  6. A. Rambaud.
  7. Kondakoff, Art byzantin.
  8. Melchior de Vogüé, La Syrie centrale.
  9. Jules Nicole, Livre du Préfet ; — Ernest Nys, Revue de Droit international et de Législation comparée, t. XXX, 1899.
  10. God. Kurth, Les Origines de la Civilisation Moderne, t. II, p. 40 ; — Hartpole Lecky, Rationalism in Europe.
  11. G. de Saint-Yves, Revue Scientifique, 17 février 1900.
  12. Raymond Beazley, Medieval Trade and Trade Routes.
  13. J. Théodore Bent, Report on the 63d. meeting of the British Association, Nottingham, sept. 1893, pages 557 et suiv.
  14. A. Stein, Report on a Journey… in Chinese Turkestan, 1901. — Pour plus de détails sur le même sujet, voir vol. IV, pages 166 et suiv.
  15. J. T. Reinaud, Mémoire sur l’Inde, p. 86.
  16. Voir Cartes Nos 269, 270, 275, 276 et p. 347, 349, 377, 379.
  17. Fr. Harrison, cité par J. Morley, Nineteenth Century, 1904.
  18. Ad. Avril, La Serbie chrétienne.