L’Homme qui rit/II/5

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II, 4 L’Homme qui rit II, 6





LA MER ET LE SORT REMUENT SOUS LE MÊME SOUFFLE





I SOLIDITÉ DES CHOSES FRAGILES[modifier]

La destinée nous tend parfois un verre de folie à boire. Une main sort du nuage et nous offre brusquement la coupe sombre o est l’ivresse inconnue. Gwynplaine ne comprit pas.

Il regarda derrière lui pour voir à qui l’on parlait,

Le son trop aigu n’est plus perceptible à l’oreille ; l’émotion trop aiguë n’est plus perceptible à l’intelligence. Il y a une limite pour comprendre comme pour entendre.

Le wapentake et le justicier-quorum s’approchèrent de Gwynplaine et le prirent sous le bras, et il sentit qu’on l’asseyait dans le fauteuil d’où le shériff s’était levé.

Il se laissa faire, sans s’expliquer comment cela se pouvait.

Quand Gwynplaine fut assis, le justicier-quorum et le wapentake reculèrent de quelques pas et se tinrent droits et immobiles en arrière du fauteuil.

Alors le shériff posa son bouquet de roses sur la dalle, mit des lunettes que lui présenta le greffier, tira de dessous les dossiers qui encombraient la table une feuille de parchemin tachée, jaunie, verdie, rongée et cassée par places, qui semblait avoir été pliée à plis très étroits, et dont un côté était couvert d’écriture, et, debout sous la lumière de la lanterne, rapprochant de ses yeux cette feuille, de sa voix la plus solennelle, il lut ceci :

« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,

« Ce jourd’hui vingt-neuvième de janvier mil six cent quatrevingt-dix de Notre Seigneur,

« A été méchamment abandonné, sur la côte déserte de Portland, dans l’intention de l’y laisser périr de faim, de froid et de solitude, un enfant âgé de dix ans.

« Cet enfant a été vendu à l’âge de deux ans par ordre de sa très gracieuse majesté le roi Jacques deuxième.

« Cet enfant est lord Fermain Clancharlie, fils légitime unique de lord Linnaeus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Italie, pair du royaume d’Angleterre, défunt, et d’Ann Bradshaw, son épouse, défunte.

« Cet enfant est héritier des biens et titres de son père. C’est pourquoi il a été vendu, mutilé, défiguré et disparu par la volonté de sa très gracieuse majesté.

« Cet enfant a été élevé et dressé pour être bateleur dans les marchés et foires.

« Il a été vendu à l’âge de deux ans après la mort du seigneur son père, et dix livres sterling ont été données au roi pour l’achat de cet enfant, ainsi que pour diverses concessions, tolérances et immunités.

« Lord Fermain Clancharlie, âgé de deux ans, a été acheté par moi soussigné qui écris ces lignes, et mutilé et défiguré par un flamand de Flandre nommé Hardquanonne, lequel est seul en possession des secrets et procédés du docteur Conquest.

« L’enfant était destiné par nous à être un masque de rire. Masca ridens.

« A cette intention, Hardquanonne lui a pratiqué l’opération Bucca fissa usque ad aures, qui met sur la face un rire éternel.

« L’enfant, par un moyen connu de Hardquanonne seul, ayant ét endormi et fait insensible pendant ce travail, ignore l’opération qu’il a subie.

« Il ignore qu’il est lord Clancharlie.

« Il répond au nom de Gwynplaine.

« Cela tient à la bassesse de l’âge et à la petitesse de mémoire qu’il avait quand il a été vendu et acheté, étant à peine âgé de deux ans.

« Hardquanonne est le seul qui sache faire l’opération Bucca fissa, et cet enfant est le seul vivant à qui elle ait ét faite.

« Cette opération est unique et singulière à ce point que, même après de longues années, cet enfant, fût-il un vieillard au lieu d’être un enfant, et ses cheveux noirs fussent-ils devenus des cheveux blancs, serait immédiatement reconnu par Hardquanonne.

« A l’heure où nous écrivons ceci, Hardquanonne, lequel sait pertinemment tous ces faits et y a participé comme auteur principal, est détenu dans les prisons de son altesse le prince d’Orange, vulgairement appelé le roi Guillaume III. Hardquanonne a été appréhendé et saisi comme étant de ceux dits les Comprachicos ou Cheylas. Il est enfermé dans le donjon de Chatham.

« C’est en Suisse, près du lac de Genève, entre Lausanne et Vevey, dans la maison même où son père et sa mère étaient morts, que l’enfant nous a été, conformément aux commandements du roi, vendu et livré par le dernier domestique du feu lord Linnaeus, lequel domestique a trépassé peu après comme ses maîtres, de sorte que cette affaire délicate et secrète n’est plus connue à cette heure de personne ici-bas, si ce n’est de Hardquanonne, qui est au cachot dans Chatham, et de nous, qui allons mourir.

« Nous soussignés, avons élevé et gardé huit ans, pour en tirer parti dans notre industrie, le petit seigneur acheté par nous au roi.

« Ce jour d’huy, fuyant l’Angleterre pour ne point partager le mauvais sort de Hardquanonne, nous avons, par timidité et crainte, à cause des inhibitions et fulminations pénales édictées en parlement, abandonné, à la nuit tombante, sur la côte de Portland, ledit enfant Gwynplaine, qui est lord Fermain Clancharlie.

« Or, avons juré le secret au roi, mais pas à Dieu.

« Cette nuit, en mer, assaillis d’une sévère tempête par la volonté de la providence, en plein désespoir et détresse, agenouillés devant celui qui peut sauver nos vies et qui voudra peut-être sauver nos âmes, n’ayant plus rien à attendre des hommes et tout à craindre de Dieu, ayant pour ancre et ressource le repentir de nos actions mauvaises, résignés à mourir, et contents si la justice d’en haut se satisfait, humbles et pénitents et nous frappant la poitrine, faisons cette déclaration et la confions et remettons à la mer furieuse pour qu’elle en use selon le bien à l’obéissance de Dieu. Et que la Très Sainte Vierge nous soit en aide. Ainsi soit-il. Et avons signé.

Le shériff, s’interrompant, dit :

— Voici les signatures. Toutes d’écritures diverses.

Et il se remit à lire :

— « Doctor Gernardus Geestemunde.--Asuncion.--Une croix, et côté : Barbara Fermoy, de l’île Tyrryf, dans les Ebudes.--Gaïzdorra, captal.--Giangirate.--Jacques Quatourze, dit le Narbonnais.--Luc-Pierre Capgaroupe, du bagne de Mahon.

Le shériff, s’arrêtant encore, dit :

— Note écrite de la même main que le texte et que la première signature.

Et il lut :

— « De trois hommes d’équipage, le patron ayant été enlevé par un coup de mer, il ne reste que deux. Et ont signé.--Galdeazun.--Ave-Maria, voleur.

Le shériff, mêlant la lecture et les interruptions, continua :

— Au bas de la feuille est écrit : « En mer, à bord de la Matutina, ourque de Biscaye, du golfe de Pasages.

— Cette feuille, ajouta le shériff, est un parchemin de chancellerie qui porte le filigrane du roi Jacques deuxième. En marge de la déclaration, et de la même écriture, il y a cette note :

— « La présente déclaration est écrite par nous au verso de l’ordre royal qui nous a été remis pour notre décharge d’avoir acheté l’enfant. Qu’on retourne la feuille, on verra l’ordre.

Le shériff retourna le parchemin, et l’éleva dans sa main droite en l’exposant à la lumière. On vit une page blanche, si le mot page blanche peut s’appliquer à une telle moisissure, et au milieu de la page trois mots écrits : deux mots latins, jussu regis, et une signature, Jeffreys.

— Jussu regis. Jeffreys, dit le shériff, passant de la voix grave à la voix haute.

Un homme à qui il vient de tomber sur la tête une tuile du palais des rêves, c’était là Gwynplaine.

Il se mit à parler comme on parle dans l’inconscience :

— Gernardus, oui, le docteur. Un homme vieux et triste. J’en avais peur. Gaizdorra, captal, cela veut dire le chef. Il y avait des femmes, Asuncion, et l’autre. Et puis le provençal. C’était Capgaroupe. Il buvait dans une bouteille plate sur laquelle il y avait un nom écrit en rouge.

— La voici, dit le shériff.

Et il posa sur la table une chose que le greffier venait de tirer du sac de justice.

C’était une gourde à oreillons, revêtue d’osier. Cette bouteille avait visiblement eu des aventures. Elle avait dû séjourner dans l’eau. Des coquillages et des conferves y adhéraient. Elle était incrustée et damasquinée de toutes les rouilles de l’océan. Le goulot avait un collet de goudron indiquant qu’elle avait ét hermétiquement bouchée. Elle était décachetée et ouverte. On avait toutefois replacé dans le goulot une sorte de tampon de funin goudronné qui avait été le bouchon.

— C’est dans cette bouteille, dit le shériff, qu’avait ét enfermée, par les gens qui allaient mourir, la déclaration dont il vient d’être donné lecture. Ce message adressé à la justice lui a été fidèlement remis par la mer.

Le shériff augmenta la majesté de son intonation, et continua :

— De même que la montagne Harrow est excellente au blé et fournit la fine fleur de farine dont on cuit le pain pour la table royale, de même la mer rend à l’Angleterre tous les services qu’elle peut, et, quand un lord se perd, elle le retrouve et le rapporte.

Puis il reprit :

— Sur cette gourde il y a en effet un nom écrit en rouge.

Et haussant la voix, il se tourna vers le patient immobile :

— Votre nom à vous, malfaiteur qui êtes ici. Car telles sont les voies obscures par où la vérité, engloutie dans le gouffre des actions humaines, arrive du fond à la surface.

Le shériff prit la gourde et présenta à la lumière un des côtés de l’épave qui avait été nettoyé, probablement pour les besoins de la justice. On y voyait serpenter dans les entrelacements de l’osier un mince ruban de jonc rouge, devenu noir par endroits, travail de l’eau et du temps. Ce jonc, malgré quelques cassures, traçait distinctement dans l’osier ces douze lettres : Hardquanonne.

Alors le shériff, reprenant ce son de voix particulier qui ne ressemble à rien et qu’on pourrait qualifier l’accent de justice, se tourna vers le patient :

— Hardquanonne ! quand, par nous, shériff, cette gourde, sur laquelle est votre nom, vous a été, pour la première fois, montrée, exhibée et présentée, vous l’avez tout d’abord et de bonne grâce reconnue comme vous ayant appartenu ; puis, lecture vous ayant été faite, en sa teneur, du parchemin qui y était ployé et enfermé, vous n’avez pas voulu en dire davantage, et, dans l’espoir sans doute que l’enfant perdu ne serait pas retrouvé et que vous échapperiez au châtiment, vous avez refus de répondre. A la suite duquel refus, vous avez été appliqu la peine forte et dure, et deuxième lecture dudit parchemin, o est consignée la déclaration et confession de vos complices, vous a été donnée. Inutilement. Aujourd’hui, qui est le jour quatrième et le jour légalement voulu de la confrontation, ayant été mis en présence de celui qui a été abandonné à Portland le vingt-neuf janvier mil six cent quatrevingt-dix, l’espérance diabolique s’est évanouie en vous, et vous avez rompu le silence et reconnu votre victime…

Le patient ouvrit les yeux, dressa la tète, et d’une voix où il y avait la sonorité étrange de l’agonie, avec on ne sait quel calme mêlé à son râle, prononçant tragiquement sous cet amas de pierres des mots pour chacun desquels il lui fallait soulever l’espèce de couvercle de tombe posé sur lui, il se mit à parler :

— J’ai juré le secret, et je l’ai gardé le plus que j’ai pu. Les hommes sombres sont les hommes fidèles, et il existe une honnêteté dans l’enfer. Aujourd’hui le silence est devenu inutile. Soit. C’est pourquoi je parle. Eh bien, oui. C’est lui. Nous l’avons fait à nous deux le roi ; le roi par sa volonté, moi par mon art.

Et, regardant Gwynplaine, il ajouta :

— Maintenant ris à jamais.

Et lui-même il se mit à rire.

Ce second rire, plus farouche encore que le premier, aurait pu être pris pour un sanglot.

Le rire cessa, et l’homme se recoucha. Ses paupières se refermèrent.

Le shériff, qui avait laissé la parole au supplicié, poursuivit :

— De tout quoi il est pris acte.

Il donna au greffier le temps d’écrire, puis il dit :

— Hardquanonne, aux termes de la loi, après confrontation suivie d’effet, après troisième lecture de la déclaration de vos complices, désormais confirmée par votre reconnaissance et confession, après votre aveu itératif, vous allez être dégagé de ces entraves, et remis au bon plaisir de sa majesté pour être pendu comme plagiaire.

— Plagiaire, fit le sergent de la coiffe. C’est-à-dire acheteur et vendeur d’enfants. Loi visigothe, livre sept, titre trois, paragraphe Usurpaverit ; et Loi salique, titre quarante et un, paragraphe deux ; et Loi des Frisons, titre vingt et un, De Plagio. Et Alexandre Nequam dit :

Qui pueros vendis, plagiarius est tibi nomen[1].

[1] Toi qui vends des enfants, ton nom est plagiaire.

Le shériff posa le parchemin sur la table, ôta ses lunettes, ressaisit le bouquet, et dit :

— Fin de la peine forte et dure. Hardquanonne, remerciez sa majesté.

D’un signe, le justicier-quorum mit en mouvement l’homme habill de cuir.

Cet homme, qui était un valet de bourreau, « groom du gibet », disent les vieilles chartes, alla au patient,

lui ôta l’une après l’autre les pierres qu’il avait sur le ventre, enleva la plaque de fer qui laissa voir les côtes déformées du misérable, puis lui défît des poignets et des chevilles les quatre carcans qui le liaient aux piliers.

Le patient, déchargé des pierres et délivré des chaînes, resta plat sur la terre, les yeux fermés, les bras et les jambes écartés, comme un crucifié décloué.

— Hardquanonne, dit le shériff, levez-vous.

Le patient ne remua point.

Le groom du gibet lui prit une main et la lâcha ; la main retomba. L’autre main, soulevée, retomba de même. Le valet de bourreau saisit un pied, puis l’autre, les talons revinrent frapper le sol. Les doigts restèrent inertes et les orteils immobiles. Les pieds nus d’un corps gisant ont on ne sait quoi de hérissé.

Le médecin s’approcha, tira d’une poche de sa robe un petit miroir d’acier et le mit devant la bouche béante de Hardquanonne ; puis du doigt il lui ouvrit les paupières. Elle ne s’abaissèrent point. Les prunelles vitreuses demeurèrent fixes.

Le médecin se redressa et dit :

— Il est mort.

Et il ajouta :

— Il a ri, cela l’a tué.

— Peu importe, dit le shériff. Après l’aveu, vivre ou mourir n’est plus qu’une formalité.

Puis, désignant Hardquanonne d’un geste de son bouquet de roses, le shériff jeta cet ordre au wapentake :

— Carcasse à emporter d’ici cette nuit.

Le wapentake adhéra d’un hochement de tête.

Et le shériff ajouta :

— Le cimetière de la prison est en face.

Le wapentake fit un nouveau signe d’adhésion.

Le greffier écrivait.

Le shériff, ayant dans sa main gauche le bouquet, prit dans l’autre main sa baguette blanche, se plaça droit devant Gwynplaine toujours assis, lui fit une révérence profonde, puis, autre attitude de solennité, renversa sa tête en arrière, et, regardant Gwynplaine en face, lui dit :

— A vous qui êtes ici présent, nous Philippe Deuzill Parsons, chevalier, shériff du comté de Surrey, assisté d’Aubrie Docminique, écuyer, notre clerc et greffier, et de nos officiers ordinaires, dûment pourvu de commandements directs et spéciaux de sa majesté, en vertu de notre commission, et des droits et devoirs de notre charge, et avec le congé du lord chancelier d’Angleterre, procès-verbaux dressés et actes pris, vu les pièces communiquées par l’amirauté, après vérification des attestations et signatures, après déclarations lues et ouïes, après confrontation faite, toutes les constatations et informations légales étant complétées, épuisées, et menées à bonne et juste fin, nous vous signifions et déclarons, afin qu’il en advienne ce que de droit, que vous êtes Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, pair d’Angleterre, et que Dieu garde votre seigneurie.

Et il salua.

Le sergent en droit, le docteur, le justicier-quorum, le wapentake, le greffier, tous les assistants, excepté le bourreau, répétèrent ce salut plus profondément encore, et s’inclinèrent jusqu’à terre devant Gwynplaine.

— Ah çà, cria Gwynplaine, réveillez-moi !

Et il se dressa debout, tout pâle.

— Je viens vous réveiller en effet, dit une voix qu’on n’avait pas encore entendue.

Un homme sortit de derrière un des piliers. Comme personne n’avait pénétré dans la cave depuis que la lame de fer avait livré passage à l’arrivée du cortège de police, il était visible que cet homme était dans cette ombre avant l’entrée de Gwynplaine, qu’il avait un rôle régulier d’observation, et qu’il avait mission et fonction de se tenir là. Cet homme était gros et replet, en perruque de cour et en manteau de voyage, plutôt vieux que jeune, et très correct.

Il salua Gwynplaine avec respect et aisance, avec l’élégance d’un gentleman domestique, et sans gaucherie de magistrat.

— Oui, dit-il, je viens vous réveiller. Depuis vingt-cinq ans, vous dormez. Vous faites un songe, et il faut en sortir. Vous vous croyez Gwynplaine, vous êtes Clancharlie. Vous vous croyez du peuple, vous êtes de la seigneurie. Vous vous croyez au dernier rang, vous êtes au premier. Vous vous croyez histrion, vous êtes sénateur. Vous vous croyez pauvre, vous êtes opulent. Vous vous croyez petit, vous êtes grand. Réveillez-vous, milord !

Gwynplaine, d’une voix très basse, et où il y avait une certaine terreur, murmura :

— Qu’est-ce que tout cela veut dire ?

— Cela veut dire, milord, répondit le gros homme, que je m’appelle Barkilphedro, que’ je suis officier de l’amirauté, que cette épave, la gourde de Hardquanonne, a été trouvée au bord de la mer, qu’elle m’a été apportée pour être décachetée par moi, comme c’est la sujétion et la prérogative de ma charge, que je l’ai ouverte en présence des deux jurés assermentés de l’office Jetson, lesquels sont tous deux membres du parlement, William Blathwaith, pour la ville de Bath, et Thomas Jervoise pour Southampton, que les deux jurés ont décrit et certifié le contenu de la gourde, et signé le procès-verbal d’ouverture, conjointement avec moi, que j’ai fait mon rapport à sa majesté, que, par l’ordre de la reine, toutes les formalités légales nécessaires ont été remplies avec la discrétion que commande une si délicate matière, et que la dernière, la confrontation, vient d’avoir lieu ; cela veut dire que vous avez un million de rentes ; cela veut dire que vous êtes lord du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne, législateur et juge, juge suprême, législateur souverain, vêtu de la pourpre et de l’hermine, égal aux princes, semblable aux empereurs, que vous avez sur la tête la couronne de pair, et que vous allez épouser une duchesse, fille d’un roi.

Sous cette transfiguration croulant sur lui à coups de tonnerre, Gwynplaine s’évanouit.

== II CE QUI ERRE NE SE TROMPE PAS ==

Toute cette aventure était venue d’un soldat qui avait trouvé une bouteille au bord de la mer.

Racontons le fait.

A tout fait se rattache un engrenage.

Un jour un des quatre canonniers composant la garnison du château de Calshor avait ramassé dans le sable à marée basse une gourde d’osier jetée là par le flux. Cette gourde, toute moisie, était bouchée d’un bouchon goudronné. Le soldat avait porté l’épave au colonel du château, et le colonel l’avait transmise à l’amiral d’Angleterre. L’amiral, c’était l’amirauté ; pour les épaves, l’amirauté, c’était Barkilphedro. Barkilphedro avait ouvert et débouché la gourde, et l’avait portée à la reine. La reine avait immédiatement avisé. Deux conseillers considérables avaient ét informés et consultés, le lord-chancelier, qui est, de par la loi, « gardien de la conscience du roi d’Angleterre », et le lord-maréchal, qui est « juge des armes et de la descente de la noblesse ». Thomas Howard, duc de Norfolk, pair catholique, qui était héréditairement haut-maréchal d’Angleterre, avait fait dire par son député-comte-maréchal Henri Howard, comte de Bindon, qu’il serait de l’avis du lord-chancelier. Quant au lord-chancelier, c’était William Cowper. Il ne faut point confondre ce chancelier avec son homonyme et son contemporain William Cowper, l’anatomiste commentateur de Bidloo, qui publia en Angleterre le Traité des muscles presque au moment o Étienne Abeille publiait en France l’Histoire des os ; un chirurgien est distinct d’un lord. Lord William Cowper était célèbre pour avoir, à propos de l’affaire de Talbot Yelverton, vicomte Longueville, émis cette sentence : « qu’au respect de la constitution d’Angleterre, la restauration d’un pair importait plus que la restauration d’un roi ». La gourde trouvée à Calshor avait éveillé au plus haut point son attention. L’auteur d’une maxime aime les occasions de l’appliquer. C’était un cas de restauration d’un pair. Des recherches avaient été faites. Gwynplaine, ayant écriteau sur rue, était facile à trouver. Hardquanonne aussi. Il n’était pas mort. La prison pourrit l’homme, mais le conserve, si garder c’est conserver. Les gens confiés aux bastilles y étaient rarement dérangés. On ne changeait guère plus de cachot qu’on ne change de cercueil. Hardquanonne était encore dans le donjon de Chatham. On n’eut qu’à mettre la main dessus. On le transféra de Chatham Londres. En même temps on s’informait en Suisse. Les faits furent reconnus exacts. On leva, dans les greffes locaux, Vevey, à Lausanne, l’acte de mariage de lord Linnaeus en exil, l’acte de naissance de l’enfant, les actes de décès du père et de la mère, et l’on en eut « pour servir ce que de besoin » de doubles expéditions, dûment certifiées. Tout cela s’exécuta dans le plus sévère secret, avec ce qu’on appelait alors la promptitude royale, et avec le « silence de taupe » recommandé et pratiqué par Bacon, et plus tard érigé en loi par Blackstone, pour les affaires de chancellerie et d’état, et pour les choses qualifiées sénatoriales.

Le jussu regis et la signature Jeffreys furent vérifiés. Pour qui a étudié pathologiquement les cas de caprice dits « bon plaisir », ce jussu regis est tout simple. Pourquoi Jacques II, qui, ce semble, eût dû cacher de tels actes, en laissaitil, au risque même de compromettre la réussite, des traces écrites ? Cynisme. Indifférence hautaine. Ah ! vous croyez qu’il n’y a que les filles d’impudiques ! la raison d’état l’est aussi. Et se cupit ante videri. Commettre un crime et s’en blasonner, c’est là toute l’histoire. Le roi se tatoue, comme le forçat. On a intérêt à échapper au gendarme et à l’histoire, on en serait bien fâché, on tient à être connu et reconnu. Voyez mon bras, remarquez ce dessin, un temple de l’amour et un cœur enflamm percé d’une flèche, c’est moi qui suis Lacenaire. Jussu regis. C’est moi qui suis Jacques II. On accomplit une mauvaise action, on met sa marque dessus. Se compléter par l’effronterie, se dénoncer soi-même, faire imperdable son méfait, c’est la bravade insolente du malfaiteur. Christine saisit Monaldeschi, le fait confesser et assassiner, et dit : Je suis reine de Suède chez le roi de France. Il y a le tyran qui se cache, comme Tibère, et le tyran qui se vante, comme Philippe II. L’un est plus scorpion, l’autre est plus léopard. Jacques II était de cette dernière variété. Il avait, on le sait, le visage ouvert et gai, différent en cela de Philippe II. Philippe était lugubre, Jacques était jovial. On est tout de même féroce. Jacques II était le tigre bonasse. Il avait, comme Philippe II, la tranquillité de ses forfaits. Il était monstre par la grâce de Dieu. Donc il n’avait rien à dissimuler et à atténuer, et ses assassinats étaient de droit divin. Il eût volontiers, lui aussi, laissé derrière lui ses archives de Simancas avec tous ses attentats numérotés, datés, classés, étiquetés et mis en ordre, chacun dans son compartiment, comme les poisons dans l’officine d’un pharmacien. Signer ses crimes, c’est royal.

Toute action commise est une traite tirée sur le grand payeur ignoré. Celle-ci venait d’arriver à échéance avec l’endos sinistre Jussu regis.

La reine Anne, point femme d’un côté, en ce qu’elle excellait garder un secret, avait demandé, sur cette grave affaire, au lord-chancelier un rapport confidentiel du genre qualifi « rapport à l’oreille royale ». Les rapports de cette sorte ont toujours été usités dans les monarchies. A Vienne, il y avait le conseiller de l’oreille, personnage aulique. C’était une ancienne dignité carlovingienne, l’auricularius des vieilles chartes palatines. Celui qui parle bas à l’empereur.

William, baron Cowper, chancelier d’Angleterre, que la reine croyait, parce qu’il était myope comme elle et plus qu’elle, avait rédigé un mémoire commençant ainsi : « Deux oiseaux étaient aux ordres de Salomon, une huppe, la hudbud, qui parlait toutes les langues, et un aigle, le simourganka, qui couvrait d’ombre avec ses ailes une caravane de vingt mille hommes. De même, sous une autre forme, la providence », etc. Le lord-chancelier constatait le fait d’un héritier de pairie enlevé et mutilé, puis retrouvé. Il ne blâmait point Jacques II, père de la reine après tout. Il donnait même des raisons. Premièrement, il y a les anciennes maximes monarchiques. E senioratu eripimus. In roturagio cadat. Deuxièmement, le droit royal de mutilation existe. Chamberlayne l’a constaté. Corpora et bona nostrorum subjectorum nostra sunt[1], a dit Jacques Ier, de glorieuse et docte mémoire. Il a été crevé les yeux à des ducs de sang royal pour le bien du royaume. Certains princes, trop voisins du trône, ont été utilement étouffés entre deux matelas, ce qui a passé pour apoplexie. Or, étouffer, c’est plus que mutiler. Le roi de Tunis a arraché les yeux à son père, Muley-Assem, et ses ambassadeurs n’en ont pas moins été reçus par l’empereur. Donc le roi peut ordonner une suppression de membre comme une suppression d’état, etc., c’est légal, etc. Mais une légalité ne détruit pas l’autre. « Si le noyé revient sur l’eau et n’est pas mort, c’est Dieu qui retouche l’action du roi. Si l’héritier se retrouve, que la couronne lui soit rendue. Ainsi il fut fait pour lord Alla, roi de Northumbre, qui lui aussi avait ét bateleur. Ainsi il doit être fait pour Gwynplaine, qui lui aussi est roi, c’est-à-dire lord. La bassesse du métier, traversée et subie par force majeure, ne ternit point le blason ; témoin Abdolonyme ; qui était roi et qui fut jardinier ; témoin Joseph, qui était saint et qui fut menuisier ; témoin Apollon, qui était dieu et qui fut berger. » Bref, le savant chancelier concluait la réintégration en tous ses biens et dignités de Fermain, lord Clancharlie, faussement appelé Gwynplaine, « à la seule condition qu’il fût confronté avec le malfaiteur Hardquanonne, et reconnu par ledit ». Et sur ce, le chancelier, garde constitutionnel de la conscience royale, rassurait cette conscience.

[2] « La vie et les membres des sujets dépendent du roi.

(Chamberlayne, 2e partie, chap. iv, p. 76.)

Le lord-chancelier rappelait, en post-scriptum, que, au cas o Hardquanonne refuserait de répondre, il devait être appliqu « la peine forte et dure », auquel cas, pour atteindre la période dite de frodmortell voulue par la charte du roi Adelstan, la confrontation devait avoir lieu le quatrième jour ; ce qui a bien un peu l’inconvénient que, si le patient murte le second ou le troisième jour, la confrontation devient difficile ; mais la loi doit être exécutée. L’inconvénient de la loi fait partie de la loi.


Du reste, dans l’esprit du lord-chancelier, la reconnaissance de Gwynplaine par Hardquanonne ne faisait aucun doute.

Anne, suffisamment informée de la difformité de Gwynplaine, ne voulant point faire tort à sa sœur, à laquelle avaient ét substitués les biens des Clancharlie, décida avec bonheur que la duchesse Josiane serait épousée par le nouveau lord, c’est-à-dire par Gwynplaine.

La réintégration de lord Fermain Clancharlie était du reste un cas très simple, l’héritier étant légitime et direct. Pour les filiations douteuses ou pour les pairies « in abeyance revendiquées par des collatéraux, la chambre des lords doit être consultée. Ainsi, sans remonter plus haut, elle le fut en 1782 pour la baronnie de Sidney, réclamée par Élisabeth Perry ; en 1798, pour la baronnie de Beaumont, réclamée par Thomas Stapleton ; en 1803, pour la baronnie de Chandos, réclamée par le révérend Tymewell Brydges ; en 1813, pour la pairie-comté de Banbury, réclamée par le lieutenant général Knollys, etc. ; mais ici rien de pareil. Aucun litige ; une légitimité évidente ; un droit clair et certain ; il n’y avait point lieu à saisir la chambre, et la reine, assistée du lord-chancelier, suffisait pour reconnaître et admettre le nouveau lord.

Barkilphedro mena tout.

L’affaire, grâce à lui, resta tellement souterraine, le secret fut si hermétiquement gardé, que ni Josiane, ni lord David n’eurent vent du prodigieux fait qui se creusait sous eux. Josiane, très altière, avait un escarpement qui la rendait aisée à bloquer. Elle s’isolait d’elle-même. Quant à lord David, on l’envoya en mer, sur les côtes de Flandre. Il allait perdre la lordship et ne s’en doutait pas. Notons ici un détail. Il advint qu’à dix lieues du mouillage de la station navale commandée par lord David, un capitaine nommé Halyburton força la flotte française. Le comte de Pembroke, président du conseil, porta sur une proposition de promotion de contre-amiraux ce capitaine Halyburton. Anne raya Halyburton et mit lord David Dirry-Moir à sa place, afin que lord David eût au moins, lorsqu’il apprendrait qu’il n’était plus pair, la consolation d’être contre-amiral.

Anne se sentit contente. Un mari horrible à sa sœur, un beau grade à lord David. Malice et bonté.

Sa majesté allait se donner la comédie. En outre, elle se disait qu’elle réparait un abus de pouvoir de son auguste père, qu’elle restituait un membre à la pairie, qu’elle agissait en grande reine, qu’elle protégeait l’innocence selon la volonté de Dieu, que la providence dans ses saintes et impénétrables voies, etc. C’est bien doux de faire une action juste, qui est désagréable quelqu’un qu’on n’aime pas.

Du reste, savoir que le futur mari de sa sœur était difforme avait suffi à la reine. De quelle façon ce Gwynplaine était-il difforme, quel genre de laideur était-ce ? Barkilphedro n’avait pas tenu à en informer la reine, et Anne n’avait pas daigné s’en enquérir. Profond dédain royal. Qu’importait d’ailleurs ? La chambre des lords ne pouvait qu’être reconnaissante. Le lord-chancelier, l’oracle, avait parlé. Restaurer un pair, c’est restaurer toute la pairie. La royauté, en cette occasion, se montrait bonne et respectueuse gardienne du privilège de la pairie. Quel que fût le visage du nouveau lord, un visage n’est pas une objection contre un droit. Anne se dit plus ou moins tout cela, et alla simplement à son but, à ce grand but féminin et royal, se satisfaire.

La reine était alors à Windsor, ce qui mettait une certaine distance entre les intrigues de cour et le public.

Les personnes seules d’absolue nécessité furent dans le secret de ce qui allait se passer.

Quant à Barkilphedro, il fut joyeux, ce qui ajouta à son visage une expression lugubre.

La chose en ce monde qui peut le plus être hideuse, c’est la joie.

Il eut cette volupté de déguster le premier la gourde de Hardquanonne. Il eut l’air peu surpris, l’étonnement étant d’un petit esprit. D’ailleurs, n’est-ce pas ? cela lui était bien dû, à lui qui depuis si longtemps faisait faction à la porte du hasard. Puisqu’il attendait, il fallait bien que quelque chose arrivât.

Ce nil mirari faisait partie de sa contenance. Au fond, disons-le, il avait été émerveillé. Quelqu’un qui eût pu lui ôter le masque qu’il mettait sur sa conscience devant Dieu même, eût trouvé ceci : Précisément, en cet instant-là, Barkilphedro commençait à être convaincu qu’il lui serait décidément impossible, à lui ennemi intime et infime, de faire une fracture à cette haute existence de la duchesse Josiane. De là un accès frénétique d’animosité latente. Il était parvenu à ce paroxysme qu’on appelle le découragement. D’autant plus furieux qu’il désespérait. Ronger son frein, expression tragique et vraie ! un méchant rongeant l’impuissance. Barkilphedro était peut-être au moment de renoncer, non à vouloir du mal à Josiane, mais à lui en faire ; non à la rage, mais à la morsure. Pourtant, quelle chute, lâcher prise ! garder désormais sa haine dans le fourreau, comme un poignard de musée ! Rude humiliation.

Tout à coup, à point nommé,--l’immense aventure universelle se plaît à ces coïncidences,--la gourde de Hardquanonne vient, de vague en vague, se placer entre ses mains. Il y a dans l’inconnu on ne sait quoi d’apprivoisé qui semble être aux ordres du mal. Barkilphedro, assisté des deux témoins quelconques, jurés indifférents de l’amirauté, débouche la gourde, trouve le parchemin, le déploie, lit…--Qu’on se représente cet épanouissement monstrueux !

Il est étrange de penser que la mer, le vent, les espaces, les flux et les reflux, les orages, les calmes, les souffles, peuvent se donner beaucoup de peine pour arriver à faire le bonheur d’un méchant. Cette complicité avait duré quinze ans. Oeuvre mystérieuse. Pendant ces quinze années, l’océan n’avait pas ét une minute sans y travailler. Les flots s’étaient transmis de l’un à l’autre la bouteille surnageante, les écueils avaient esquivé le choc du verre, aucune fêlure n’avait lézardé la gourde, aucun frottement n’avait usé le bouchon, les algues n’avaient point pourri l’osier, les coquillages n’avaient point rongé le mot Hardquanonne, l’eau n’avait pas pénétré dans l’épave, la moisissure n’avait pas dissous le parchemin, l’humidité n’avait pas effacé l’écriture, que de soins l’abîme avait dû se donner ! Et de cette façon, ce que Gernardus avait jeté à l’ombre, l’ombre l’avait remis à Barkilphedro, et le message envoyé à Dieu était parvenu au démon. Il y avait eu abus de confiance dans l’immensité, et l’ironie obscure mêlée aux choses s’était arrangée de telle sorte qu’elle avait compliqué ce triomphe loyal, l’enfant perdu Gwynplaine redevenant lord Clancharlie, d’une victoire venimeuse, qu’elle avait fait méchamment une bonne action, et qu’elle avait mis la justice au service de l’iniquité. Retirer sa victime à Jacques II, c’était donner une proie à Barkilphedro. Relever Gwynplaine, c’était livrer Josiane. Barkilphedro réussissait ; et c’était pour cela que pendant tant d’années les vagues, les lames, les rafales, avaient ballotté, secoué, poussé, jeté, tourmenté et respect cette bulle de verre où il y avait tant d’existences mêlées ! c’était pour cela qu’il y avait eu entente cordiale entre les vents, les marées et les tempêtes ! La vaste agitation du prodige complaisante pour un misérable ! l’infini collaborateur d’un ver de terre ! la destinée a de ces volontés sombres.

Barkilphedro eut un éclair d’orgueil titanique. Il se dit que tout cela avait été exécuté à son intention. Il se sentit centre et but.

Il se trompait. Réhabilitons le hasard. Ce n’était point là le vrai sens du fait remarquable dont profitait la haine de Barkilphedro. L’océan se faisant père et mère d’un orphelin, envoyant la tourmente à ses bourreaux, brisant la barque qui a repoussé l’enfant, engloutissant les mains jointes des naufragés, refusant toutes leurs supplications et n’acceptant d’eux que leur repentir, la tempête recevant un dépôt des mains de la mort, le robuste navire où était le forfait remplacé par la fiole fragile où est la réparation, la mer changeant de rôle, comme une panthère qui se ferait nourrice, et se mettant à bercer, non l’enfant, mais sa destinée, pendant qu’il grandit ignorant de tout ce que le gouffre fait pour lui, les vagues, à qui a ét jetée la gourde, veillant sur ce passé dans lequel il y a un avenir, l’ouragan soufflant dessus avec bonté, les courants dirigeant la frêle épave à travers l’insondable itinéraire de l’eau, les ménagements des algues, des houles, des rochers, toute la vaste écume de l’abîme prenant sous sa protection un innocent, l’onde imperturbable comme une conscience, le chaos rétablissant l’ordre, le monde des ténèbres aboutissant à une clarté, toute l’ombre employée à cette sortie d’astre, la vérité ; le proscrit consolé dans sa tombe, l’héritier rendu à l’héritage, le crime du roi cassé, la préméditation divine obéie, le petit, le faible, l’abandonné, ayant l’infini pour tuteur ; voilà ce que Barkilphedro eût pu voir dans l’événement dont il triomphait ; voilà ce qu’il ne vit pas. Il ne se dit point que tout avait ét fait pour Gwynplaine ; il se dit que tout avait été fait pour Barkilphedro ; et qu’il en valait la peine. Tels sont les satans.

Du reste, pour s’étonner qu’une épave fragile ait pu nager quinze ans sans être avariée, il faudrait peu connaître la profonde douceur de l’océan. Quinze ans, ce n’est rien. Le 4 octobre 1867, dans le Morbihan, entre l’île de Groix, la pointe de la presqu’île de Gavres et le rocher des Errants, des pêcheurs de Port-Louis ont trouvé une amphore romaine du quatrième siècle, couverte d’arabesques par les incrustations de la mer. Cette amphore avait flotté quinze cents ans.

Quelque apparence flegmatique que voulût garder Barkilphedro, sa stupéfaction avait égalé sa joie.

Tout s’offrait ; tout était comme préparé. Les tronçons de l’aventure qui allait satisfaire sa haine étaient d’avance épars à sa portée. Il n’y avait qu’à les rapprocher et à faire les soudures. Ajustage amusant à exécuter. Ciselure.

Gwynplaine ! il connaissait ce nom. Masca ridens ! Comme tout le monde, il avait été voir l’Homme qui Rit. Il avait lu l’enseigne-écriteau accrochée à l’inn Tadcaster ainsi qu’on lit une affiche de spectacle qui attire la foule ; il l’avait remarquée ; il se la rappela sur-le-champ dans les moindres détails, quitte d’ailleurs à vérifier ensuite ; cette affiche, dans l’évocation électrique qui se fit en lui, reparut devant son œil profond et vint se placer à côté du parchemin des naufragés, comme la réponse à côté de la question, comme le mot à côté de l’énigme, et ces lignes : « Ici l’on voit Gwynplaine abandonn l’âge de dix ans, la nuit du 29 janvier 1690, au bord de la mer, à Portland », prirent brusquement sous son regard un resplendissement d’apocalyse. Il eut cette vision, le flamboiement de Mane Thecel Pharès sur un boniment de la foire. C’en était fait de tout cet échafaudage qui était l’existence de Josiane. Écroulement subit. L’enfant perdu était retrouvé. Il y avait un lord Clancharlie. David Dirry-Moir était vidé. La pairie, la richesse, la puissance, le rang, tout cela sortait de lord David et entrait dans Gwynplaine. Tout, châteaux, chasses, forêts, hôtels, palais, domaines, y compris Josiane, était Gwynplaine. Et Josiane, quelle solution ! Qui maintenant avait-elle devant elle ? Illustre et hautaine, un histrion ; belle et précieuse, un monstre. Eût-on jamais espéré cela ? La vérit est que Barkilphedro était dans l’enthousiasme. Toutes les combinaisons les plus haineuses peuvent être dépassées par la munificence infernale de l’imprévu. Quand la réalité veut, elle fait des chefs-d’œuvre. Barkilphedro trouvait bêtes tous ses rêves. Il avait mieux.

Le changement qui allait se faire par lui se fût-il fait contre lui, il ne l’eût pas moins voulu. Il existe de féroces insectes désintéressés qui piquent sachant qu’ils mourront de la piqûre. Barkilphedro était cette vermine-là.

Mais cette fois, il n’avait pas le mérite du désintéressement. Lord David Dirry-Moir ne lui devait rien, et lord Fermain Clancharlie allait lui devoir tout. De protégé, Barkilphedro allait devenir protecteur. Et protecteur de qui ? d’un pair d’Angleterre. Il aurait un lord à lui ! un lord qui serait sa créature ! Le premier pli, Barkilphedro comptait bien le lui donner. Et ce lord serait le beau-frère morganatique de la reine ! Étant si laid, il plairait à la reine de toute la quantité dont il déplairait à Josiane. Poussé par cette faveur, et en mettant des habits graves et modestes, Barkilphedro pouvait devenir un personnage. Il s’était toujours destiné à l’église. Il avait une vague envie d’être évêque.

En attendant, il était heureux.

Quel beau succès ! et comme toute cette quantité de besogne du hasard était bien faite ! Sa vengeance, car il appelait cela sa vengeance, lui était mollement apportée par le flot. Il n’avait pas été vainement embusqué.

L’écueil, c’était lui. L’épave, c’était Josiane. Josiane venait s’échouer sur Barkilphedro ! Profonde extase scélérate.

Il était habile à cet art qu’on appelle la suggestion, et qui consiste à faire dans l’esprit des autres une petite incision o l’on met une idée à soi ; tout en se tenant à l’écart, et sans avoir l’air de s’en mêler, il s’arrangea de façon à ce que Josiane allât à la baraque Green-Box et vît Gwynplaine. Cela ne pouvait pas nuire. Le saltimbanque vu en sa bassesse, bon ingrédient dans la combinaison. Plus tard, cela assaisonnerait.

Il avait silencieusement tout apprêté d’avance. Ce qu’il voulait, c’était on ne sait quoi de soudain. Le travail qu’il avait exécuté ne pourrait être exprimé que par ces mots étranges : construire un coup de foudre.

Les préliminaires achevés, il avait veillé à ce que toutes les formalités voulues fussent accomplies dans les formes légales. Le secret n’en avait point souffert, le silence faisant partie de la loi.

La confrontation de Hardquanonne avec Gwynplaine avait eu lieu ; Barkilphedro y avait assisté. On vient d’en voir le résultat.

Le même jour, un carrosse de poste de la reine vint brusquement, de la part de sa majesté, chercher lady Josiane à Londres pour la conduire à Windsor où Anne en ce moment passait la saison. Josiane, pour quelque chose qu’elle avait dans l’esprit, eût bien souhaité désobéir, ou du moins retarder d’un jour son obéissance et remettre ce départ au lendemain, mais la vie de cour ne comporte point ces résistances-là. Elle dut se mettre immédiatement en route, et abandonner sa résidence de Londres, Hunkerville-house, pour sa résidence de Windsor, Corleone-lodge.

La duchesse Josiane avait quitté Londres au moment même où le wapentake se présentait à l’inn Tadcaster pour enlever Gwynplaine et le mener à la cave pénale de Southwark.

Quand elle arriva à Windsor, l’huissier de la verge noire, qui garde la porte de la chambre de présence, l’informa que sa majesté était enfermée avec le lord chancelier, et ne pourrait la recevoir que le lendemain ; qu’elle eût en conséquence à se tenir, à Corleone-lodge, à la disposition de sa majesté, et que sa majesté lui enverrait directement ses ordres le lendemain matin son réveil. Josiane rentra chez elle fort dépitée, soupa de mauvaise humeur, eut la migraine, congédia tout le monde, son mousse excepté, puis le congédia lui-même, et se coucha qu’il faisait encore jour.

En arrivant elle avait appris que, ce même lendemain, lord David Dirry-Moir, ayant reçu en mer l’ordre de venir immédiatement prendre les ordres de la reine, était attendu à Windsor.


== III AUCUN HOMME NE PASSERAIT BRUSQUEMENT DE LA SIBÉRIE AU SÉNÉGAL SANS PERDRE CONNAISSANCE. (Humboldt.)==

L’évanouissement d’un homme, même le plus ferme et le plus énergique, sous un brusque coup de massue de la fortune, n’a rien qui doive surprendre. Un homme s’assomme par l’imprévu comme un bœuf par le merlin. François d’Albescola, le même qui arrachait aux ports turcs leur chaîne de fer, demeura, quand on le fit pape, un jour entier sans connaissance. Or, du cardinal au pape l’enjambée est moindre que du saltimbanque au pair d’Angleterre.

Rien de violent comme les ruptures d’équilibre.

Quand Gwynplaine revint à lui et rouvrit les yeux, il était nuit. Gwynplaine était dans un fauteuil au milieu d’une vaste chambre toute tendue de velours pourpre, murs, plafond et plancher. On marchait sur du velours. Près de lui se tenait debout, tête nue, l’homme au gros ventre et au manteau de voyage qui était sorti de derrière un pilier dans la cave de Southwark. Gwynplaine était seul dans cette chambre avec cet homme. De son fauteuil, en étendant le bras, il pouvait toucher deux tables, portant chacune une girandole de six chandelles de cire allumées. Sur l’une de ces tables, il y avait des papiers et une cassette ; sur l’autre un en-cas, volaille froide, vin, brandy, servi sur un plateau de vermeil.

Par le vitrage d’une longue fenêtre allant du plancher au plafond, un clair ciel nocturne d’avril faisait entrevoir au dehors un demi-cercle de colonnes autour d’une cour d’honneur fermée d’un portail à trois portes, une fort large et deux basses ; la porte cochère, très grande, au milieu ; à droite, la porte chevalière, moindre ; à gauche, la porte piétonne, petite. Ces portes étaient fermées de grilles dont les pointes brillaient ; une haute sculpture couronnait la porte centrale. Les colonnes étaient probablement en marbre blanc, ainsi que le pavage de la cour, qui faisait un effet de neige et qui encadrait de sa nappe de lames plates une mosaïque confusément distincte dans l’ombre ; cette mosaïque, sans doute, vue le jour, eût offert au regard, avec tous ses émaux et toutes ses couleurs, un gigantesque blason, selon la mode florentine. Des zigzags de balustres montaient et descendaient, indiquant des escaliers de terrasses. Au-dessus de la cour se dressait une immense architecture brumeuse et vague à cause de la nuit. Des intervalles de ciel, pleins d’étoiles, découpaient une silhouette de palais.

On apercevait un toit démesuré, des pignons à volutes, des mansardes à visières comme des casques, des cheminées pareilles des tours, et des entablements couverts de dieux et de déesses immobiles. A travers la colonnade jaillissait dans la pénombre une de ces fontaines de féerie, doucement bruyantes, qui se versent de vasque en vasque, mêlent la pluie à la cascade, ressemblent à une dispersion d’écrin, et font au vent une folle distribution de leurs diamants et de leurs perles comme pour désennuyer les statues qui les entourent. De longues rangées de fenêtres se profilaient, séparées par des panoplies en ronde bosse, et par des bustes sur des piédouches. Sur les acrotères, des trophées et des morions à panaches de pierre alternaient avec les dieux.

Dans la chambre où était Gwynplaine, au fond, en face de la fenêtre, on voyait d’un côté une cheminée aussi haute que la muraille, et de l’autre, sous un dais, un de ces spacieux lits féodaux où l’on monte avec une échelle et où l’on peut se coucher en travers. L’escabeau du lit était à côté. Un rang de fauteuils au bas des murs et un rang de chaises en avant des fauteuils complétaient l’ameublement. Le plafond était de forme tumbon ; un grand feu de bois à la française flambait dans la cheminée ; à la richesse des flammes et à leurs stries roses et vertes, un connaisseur eût constaté que ce feu était de bois de frêne, très grand luxe ; la chambre était si grande que les deux girandoles la laissaient obscure. Çà et là, des portières, baissées et flottantes, indiquaient des communications avec d’autres chambres. Cet ensemble avait l’aspect carré et massif du temps de Jacques Ier, mode vieillie et superbe. Comme le tapis et la tenture de la chambre, le dais, le baldaquin, le lit, l’escabeau, les rideaux, la cheminée, les housses des tables, les fauteuils, les chaises, tout était velours cramoisi. Pas d’or, si ce n’est au plafond. Là, à égale distance des quatre angles, luisait, appliqué à plat, un énorme bouclier rond de métal repoussé, où étincelait un éblouissant relief d’armoiries ; dans ces armoiries, sur deux blasons accostés, on distinguait un tortil de baron et une couronne de marquis ; était-ce du cuivre doré ? était-ce du vermeil ? on ne savait. Cela semblait de l’or. Et au centre de ce plafond seigneurial, magnifique ciel obscur, ce flamboyant écusson avait le sombre resplendissement d’un soleil dans de la nuit.

Un homme sauvage dans lequel est amalgamé un homme libre est peu près aussi inquiet dans un palais que dans une prison. Ce lieu superbe était troublant. Toute magnificence dégage de l’effroi. Quel pouvait être l’habitant de cette demeure auguste ? A quel colosse toute cette grandeur appartenait-elle ? De quel lion ce palais était-il l’antre ? Gwynplaine, encore mal éveillé, avait le cœur serré.

— Où est-ce que je suis ? dit-il.

L’homme qui était debout devant lui, répondit :

— Vous êtes dans votre maison, milord.


== IV FASCINATION ==

II faut du temps pour revenir à la surface.

Gwynplaine avait été jeté au fond de la stupéfaction.

On ne prend pas tout de suite pied dans l’inconnu.

Il y a des déroutes d’idées comme il y a des déroutes d’armées ; le ralliement ne se fait point immédiatement.

On se sent en quelque sorte épars. On assiste à une bizarre dissipation de soi-même.

Dieu est le bras, le hasard est la fronde, l’homme est le caillou. Résistez donc, une fois lancé.

Gwynplaine, qu’on nous passe le mot, ricochait d’un étonnement sur l’autre. Après la lettre d’amour de la duchesse, la révélation de la cave de Southwark.

Dans une destinée, quand l’inattendu commence, préparez-vous ceci : coup sur coup. Cette farouche porte une fois ouverte, les surprises s’y précipitent. La brèche faite à votre mur, le pêle-mêle des événement s’y engouffre. L’extraordinaire ne vient pas pour une fois.

L’extraordinaire, c’est une obscurité. Cette obscurité était sur Gwynplaine. Ce qui lui arrivait lui semblait inintelligible. Il percevait tout à travers ce brouillard qu’une commotion profonde laisse dans l’intelligence comme la poussière d’un écroulement. La secousse avait été de fond en comble. Rien de net ne s’offrait à lui. Pourtant la transparence se rétablit toujours peu à peu. La poussière tombe. D’instant en instant, la densit de l’étonnement décroît. Gwynplaine était comme quelqu’un qui aurait l’œil ouvert et fixe dans un songe, et qui tâcherait de voir ce qu’il y a dedans. Il décomposait ce nuage, puis le recomposait. Il avait des intermittences d’égarement. Il subissait cette oscillation de l’esprit dans l’imprévu, laquelle, tour à tour, vous pousse du côté où l’on comprend, puis vous ramène du côté où l’on ne comprend plus. A qui n’est-il pas arrivé d’avoir ce balancier dans le cerveau ?

Par degré la dilatation se faisait en sa pensée dans les ténèbres de l’incident comme elle s’était faite en sa pupille dans les ténèbres du souterrain de Southwark. Le difficile, c’était de parvenir à mettre un certain espacement entre tant de sensations accumulées. Pour que cette combustion des idées troubles, dite compréhension, puisse s’opérer, il faut de l’air entre les émotions. Ici l’air manquait. L’événement, pour ainsi dire, n’était pas respirable. En entrant dans la terrifiante cave de Southwark, Gwynplaine s’était attendu au carcan du forçat ; on lui avait mis sur la tête la couronne de pair. Comment était-ce possible ? Il n’y avait point assez de place entre ce que Gwynplaine avait redouté et ce qui lui arrivait, cela s’était succédé trop vite, son effroi se changeait en autre chose trop brusquement pour que ce fût clair. Les deux contrastes étaient trop serrés l’un contre l’autre. Gwynplaine faisait effort pour retirer son esprit de cet étau.

Il se taisait. C’est l’instinct des grandes stupeurs qui sont sur la défensive plus qu’on ne croit. Qui ne dit rien fait face à tout. Un mot qui vous échappe, saisi par l’engrenage inconnu, peut vous tirer tout entier sous on ne sait quelles roues.

L’écrasement, c’est la peur des petits. La foule craint toujours qu’on ne lui mette le pied dessus. Or Gwynplaine avait été de la foule bien longtemps.

Un état singulier de l’inquiétude humaine se traduit par ce mot : voir venir. Gwynplaine était dans cet état. On ne se sent pas encore en équilibre avec une situation qui surgit. On surveille quelque chose qui doit avoir une suite. On est vaguement attentif. On voit venir. Quoi ? on ne sait. Qui ? on regarde.

L’homme au gros ventre répéta :

— Vous êtes dans votre maison, milord.

Gwynplaine se tâta. Dans les surprises, on regarde, pour s’assurer que les choses existent, puis on se tâte, pour s’assurer qu’on existe soi-même. C’était bien à lui qu’on parlait ; mais lui-même était autre. Il n’avait plus son capingot et son esclavine de cuir. Il avait un gilet de drap d’argent, et un habit de satin qu’en le touchant il sentait brodé ; il sentait une grosse bourse pleine dans la poche du gilet. Un large haut-de-chausses de velours recouvrait son étroite culotte collante de clown ; il avait des souliers à hauts talons rouges. De même qu’on l’avait transporté dans ce palais, on lui avait changé ses vêtements.

L’homme reprit :

— Que votre seigneurie daigne se souvenir de ceci : C’est moi qui me nomme Barkilphedro. Je suis clerc de l’amirauté. C’est moi qui ai ouvert la gourde de Hardquanonne et qui en ai fait sortir votre destinée. Ainsi, dans les contes arabes, un pêcheur fait sortir d’une bouteille un géant.

Gwynplaine fixa ses yeux sur le visage souriant qui lui parlait.

Barkilphedro continua :

— Outre ce palais, milord. vous avez Hunkerville-house, qui est plus grand. Vous avez Clancharlie-castle, où est assise votre pairie, et qui est une forteresse du temps d’Édouard le Vieux. Vous avez dix-neuf baillis à vous, avec leurs villages et leurs paysans. Ce qui met sous votre bannière de lord et de nobleman environ quatrevingt mille vassaux et fiscalins. A Clancharlie, vous êtes juge, juge de tout, des biens et des personnes, et vous tenez votre cour de baron. Le roi n’a de plus que vous que le droit de frapper monnaie. Le roi, que la loi normande qualifie chief-signor, a justice, cour et coin. Coin, c’est monnaie. A cela près, vous êtes roi dans votre seigneurie comme lui dans son royaume. Vous avez droit, comme baron, à un gibet de quatre piliers en Angleterre, et, comme marquis, à une potence de sept poteaux en Sicile ; la justice du simple seigneur ayant deux piliers, celle du châtelain trois, et celle du duc huit. Vous êtes qualifié prince dans les anciennes chartres de Northumbre. Vous êtes allié aux vicomtes Valentia en Irlande, qui sont Power, et aux comtes d’Umfraville en Écosse, qui sont Angus. Vous êtes chef de clan comme Campbell, Ardmannach, et Mac-Callummore. Vous avez huit châtellenies, Reculver, Buxton, Hell-Kerters, Homble, Moricambe, Gumdraith, Trenwardraith et d’autres. Vous avez un droit sur les tourbières de Pillinmore et sur les carrières d’albâtre de Trent ; de plus vous avez tout le pays de Penneth-chase, et vous avez une montagne avec une ancienne ville qui est dessus. La ville s’appelle Vinecaunton ; la montagne s’appelle Moil-enlli. Tout cela vous fait un revenu de quarante mille livres sterling, c’est-à-dire quarante fois les vingt-cinq mille francs de rente dont se contente un français.

Pendant que Barkilphedro parlait, Gwynplaine, dans un crescendo de stupeur, se souvenait. Le souvenir est un engloutissement qu’un mot peut remuer jusqu’au fond. Tous ces noms prononcés par Barkilphedro, Gwynplaine les connaissait. Ils étaient inscrits aux dernières lignes de ces deux placards qui tapissaient la cahute où s’était écoulée son enfance, et, à force d’y avoir laissé machinalement errer ses yeux, il les savait par cœur. En arrivant, orphelin abandonné, dans la baraque roulante de Weymouth, il y avait trouvé son héritage inventorié qui l’attendait, et le matin, quand le pauvre petit s’éveillait, la première chose qu’épelait son regard insouciant et distrait, c’était sa seigneurie et sa pairie. Détail étrange qui s’ajoutait à toutes ses surprises, pendant quinze ans, rôdant de carrefour en carrefour, clown d’un tréteau nomade, gagnant son pain au jour le jour, ramassant des liards et vivant de miettes, il avait voyagé avec sa fortune affichée sur sa misère.

Barkilphedro toucha de l’index la cassette qui était sur la table :

— Milord, cette cassette contient deux mille guinées que sa gracieuse majesté la reine vous envoie pour vos premiers besoins.

Gwynplaine fit un mouvement.

— Ce sera pour mon père Ursus, dit-il.

— Soit, milord, fit Barkilphedro. Ursus, à l’inn Tadcaster. Le sergent de la coiffe, qui nous a accompagnés jusqu’ici et qui va repartir tout à l’heure, les lui portera. Peut-être irai-je Londres. En ce cas, ce serait moi. Je m’en charge.

— Je les lui porterai moi-même, repartit Gwynplaine.

Barkilphedro cessa de sourire, et dit :

— Impossible.

Il y a une inflexion de voix qui souligne. Barkilphedro eut cet accent. Il s’arrêta comme pour mettre un point après le mot qu’il venait de dire. Puis il continua, avec ce ton respectueux et particulier du valet qui se sent le maître :

— Milord, vous êtes ici à vingt-trois milles de Londres, Corleone-lodge, dans votre résidence de cour, contiguë au château royal de Windsor. Vous y êtes sans que personne le sache. Vous y avez été transporté dans une voiture fermée qui vous attendait à la porte de la geôle de Southwark. Les gens qui vous ont introduit dans ce palais ignorent qui vous êtes, mais me connaissent, et cela suffit. Vous avez pu être amené jusqu’à cet appartement, au moyen d’une clef secrète que j’ai. Il y a dans la maison des personnes endormies, et ce n’est pas l’heure de réveiller les gens. C’est pourquoi nous avons le temps d’une explication, qui sera courte d’ailleurs. Je vais vous la faire. J’ai commission de sa majesté.

Barkilphedro se mit à feuilleter tout en parlant une liasse de dossiers qui était près de la cassette.

— Milord, voici votre patente de pair. Voici le brevet de votre marquisat sicilien. Voici les parchemins et diplômes de vos huit baronnies avec les sceaux de onze rois, depuis Baldret, roi de Kent, jusqu’à Jacques VI et Ier, roi d’Angleterre et d’Écosse. Voici vos lettres de préséance. Voici vos baux à rentes, et les titres et descriptions de vos fiefs, alleux, mouvances, pays et domaines. Ce que vous avez au-dessus de votre tête dans ce blason qui est au plafond, ce sont vos deux couronnes, le tortil à perles de baron et le cercle à fleurons de marquis. Ici, côté, dans votre vestiaire, est votre robe de pair de velours rouge à bandes d’hermine. Aujourd’hui même, il y a quelques heures, le lord-chancelier, et le député-comte-maréchal d’Angleterre, informés du résultat de votre confrontation avec le comprachicos Hardquanonne, ont pris les ordres de sa majesté. Sa majesté a signé selon son bon plaisir qui est la même chose que la loi. Toutes les formalités sont remplies. Demain, pas plus tard que demain, vous serez admis à la chambre des lords ; on y délibère depuis quelques jours sur un bill présenté par la couronne ayant pour objet d’augmenter de cent mille livres sterling, qui sont deux millions cinq cent mille livres de France, la dotation annuelle du duc de Cumberland, mari de la reine ; vous pourrez prendre part à la discussion.

Barkilphedro s’interrompit, respira lentement, et reprit :

— Pourtant rien n’est fait encore. On n’est pas pair d’Angleterre malgré soi. Tout peut s’annuler et disparaître, moins que vous ne compreniez. Un événement qui se dissipe avant d’éclore, cela se voit dans la politique. Milord, le silence cette heure est encore sur vous. La chambre des lords ne sera mise au fait que demain. Le secret de toute votre affaire a ét gardé, par raison d’état, laquelle est d’une conséquence tellement considérable que les personnes graves, seules informées en ce moment de votre existence et de vos droits, les oublieront immédiatement, si la raison d’état leur commande de les oublier. Ce qui est dans la nuit peut rester dans la nuit. Il est aisé de vous effacer. Cela est d’autant plus facile que vous avez un frère, fils naturel de votre père et d’une femme qui depuis, pendant l’exil de votre père, a été la maîtresse du roi Charles II, ce qui fait que votre frère est bien en cour ; or c’est à ce frère, tout bâtard qu’il est, que reviendrait votre pairie. Voulez-vous cela ? je ne le suppose pas. Eh bien, tout dépend de vous. Il faut obéir à la reine. Vous ne quitterez cette résidence que demain, dans une voiture de sa majesté, et pour aller à la chambre des lords. Milord, voulez-vous être pair d’Angleterre, oui ou non ? La reine a des vues sur vous. Elle vous destine à une alliance quasi royale. Lord Fermain Clancharlie, ceci est l’instant décisif. Le destin n’ouvre point une porte sans en fermer une autre. Après de certains pas en avant, un pas en arrière n’est plus possible. Qui entre dans la transfiguration a derrière lui un évanouissement. Milord, Gwynplaine est mort. Comprenez-vous ?

Gwynplaine eut un tremblement de la tête aux pieds, puis il se remit.

— Oui, dit-il.

Barkilphedro sourit, salua, prit la cassette sous son manteau, et sortit.


== V ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE ==

Qu’est-ce que ces étranges changements à vue qui se font dans l’âme humaine ?

Gwynplaine avait été en même temps enlevé sur un sommet et précipité dans un abîme.

Il avait le vertige.

Le vertige double.

Le vertige de l’ascension et le vertige de la chute.

Mélange fatal.

Il s’était senti monter et ne s’était pas senti tomber.

Voir un nouvel horizon, c’est redoutable.

Une perspective, cela donne des conseils. Pas toujours bons.

Il avait eu devant lui la trouée féerique, piège peut-être, d’un nuage qui se déchire et qui montre le bleu profond.

Si profond qu’il est obscur.

Il était sur la montagne d’où l’on voit les royaumes de la terre.

Montagne d’autant plus terrible qu’elle n’existe pas. Ceux qui sont sur cette cime sont dans un rêve.

La tentation y est gouffre, et si puissante, que l’enfer sur ce sommet espère corrompre le paradis, et que le diable y apporte Dieu.

Fasciner l’éternité, quelle étrange espérance !

Là où Satan tente Jésus, comment un homme lutterait-il ?

Des palais, des châteaux, la puissance, l’opulence, toutes les félicités humaines à perte de vue autour de soi, une mappemonde des jouissances étalées à l’horizon, une sorte de géographie radieuse dont on est le centre ; mirage périlleux.

Et qu’on se figure le trouble d’une telle vision pas amenée, sans échelons préalables franchis, sans précaution, sans transition.

Un homme qui s’est endormi dans un trou de taupe et qui se réveille sur la pointe du clocher de Strasbourg ; c’était l Gwynplaine.

Le vertige est une espèce de lucidité formidable. Surtout celui qui, vous emportant à la fois vers le jour et vers la nuit, se compose de deux tournoiements en sens inverse.

On voit trop, et pas assez.

On voit tout, et rien.

On est ce que l’auteur de ce livre a appelé quelque part « l’aveugle ébloui ».

Gwynplaine, resté seul, se mit à marcher à grands pas. Un bouillonnement précède l’explosion.

A travers cette agitation, dans cette impossibilité de se tenir en place, il méditait. Ce bouillonnement était une liquidation. Il faisait l’appel de ses souvenirs. Chose surprenante qu’on ait toujours si bien écouté ce qu’on croit à peine avoir entendu ! la déclaration des naufragés lue par le shériff dans la cave de Southwark lui revenait parfaitement nette et intelligible ; il s’en rappelait chaque mot ; il revoyait dessous toute son enfance.

Brusquement il s’arrêta, les mains derrière le dos, regardant le plafond, le ciel, n’importe, ce qui est en haut.

— Revanche ! dit-il.

Il fut comme celui qui met sa tête hors de l’eau. Il lui sembla qu’il voyait tout, le passé, l’avenir, le présent, dans le saisissement d’une clarté subite.

Ah ! cria-t-il,--car il y a des cris au fond de la pensée,--ah ! c’était donc cela ! j’étais lord. Tout se découvre. Ah ! l’on m’a volé, trahi, perdu, déshérité, abandonné, assassiné ! le cadavre de ma destinée a flotté quinze ans sur la mer, et tout coup il a touché la terre, et il s’est dressé debout et vivant ! Je renais. Je nais ! Je sentais bien sous mes haillons palpiter autre chose qu’un misérable, et, quand je me tournais du côté des hommes, je sentais bien qu’ils étaient le troupeau, et que je n’étais pas le chien, mais le berger ! Pasteurs des peuples, conducteurs d’hommes, guides et maîtres, c’est là ce qu’étaient mes pères ; et ce qu’ils étaient, je le suis ! Je suis gentilhomme, et j’ai une épée ; je suis baron, et j’ai un casque ; je suis marquis, et j’ai un panache ; je suis pair, et j’ai une couronne. Ah ! l’on m’avait pris tout cela ! J’étais l’habitant de la lumière, et l’on m’avait fait l’habitant des ténèbres. Ceux qui avaient proscrit le père ont vendu l’enfant. Quand mon père a été mort, ils lui ont retiré de dessous la tête la pierre de l’exil qu’il avait pour oreiller, et ils me l’ont mise au cou, et ils m’ont jeté dans l’égout. Oh ! ces bandits qui ont tortur mon enfance, oui, ils remuent et se dressent au plus profond de ma mémoire, oui, je les revois. J’ai été le morceau de chair becqueté sur une tombe par une troupe de corbeaux. J’ai saign et crié sous toutes ces silhouettes horribles. Ah ! c’est donc là qu’on m’avait précipité, sous l’écrasement de ceux qui vont et viennent, sous le trépignement de tous, au-dessous du dernier dessous du genre humain, plus bas que le serf, plus bas que le valet, plus bas que le goujat, plus bas que l’esclave, l’endroit où le chaos devient le cloaque, au fond de la disparition ! Et c’est de là que je sors ! c’est de là que je remonte ! c’est de là que je ressuscite ! Et me voilà. Revanche !

Il s’assit, se releva, prit sa tête dans ses mains, se remit marcher, et ce monologue d’une tempête continua en lui :

— Où suis-je ? sur le sommet ! Où est-ce que je viens m’abattre ? sur la cime ! Ce faîte, la grandeur, ce dôme du monde, la toute-puissance, c’est ma maison. Ce temple en l’air, j’en suis un des dieux ! l’inaccessible, j’y loge. Cette hauteur que je regardais d’en bas, et d’où il tombait tant de rayons que j’en fermais les yeux, cette seigneurie inexpugnable, cette forteresse imprenable des heureux, j’y entre. J’y suis. J’en suis. Ah ! tour de roue définitif ! j’étais en bas, je suis en haut. En haut, à jamais ! me voilà lord, j’aurai un manteau d’écarlate, j’aurai des fleurons sur la tête, j’assisterai au couronnement des rois, ils prêteront serment entre mes mains, je jugerai les ministres et les princes, j’existerai. Des profondeurs où l’on m’avait jeté, je rejaillis jusqu’au zénith. J’ai des palais de ville et de campagne, des hôtels, des jardins, des chasses, des forêts, des carrosses, des millions, je donnerai des fêtes, je ferai des lois, j’aurai le choix des bonheurs et des joies, et le vagabond Gwynplaine, qui n’avait pas le droit de prendre une fleur dans l’herbe, pourra cueillir des astres dans le ciel !

Funèbre rentrée de l’ombre dans une âme. Ainsi s’opérait, en ce Gwynplaine qui avait été un héros, et qui, disons-le, n’avait peut-être pas cessé de l’être, le remplacement de la grandeur morale par la grandeur matérielle. Transition lugubre. Effraction d’une vertu par une troupe de démons qui passe. Surprise faite au côté faible de l’homme. Toutes les choses inférieures qu’on appelle supérieures, les ambitions, les volontés louches de l’instinct, les passions, les convoitises, chassées loin de Gwynplaine par l’assainissement du malheur, reprenaient tumultueusement possession de ce généreux cœur. Et à quoi cela avait-il tenu ? à la trouvaille d’un parchemin dans une épave charriée par la mer. Le viol d’une conscience par un hasard, cela se voit.

Gwynplaine buvait à pleine gorgée l’orgueil, ce qui lui faisait l’âme obscure. Tel est ce vin tragique.

Cet étourdissement l’envahissait ; il faisait plus qu’y consentir, il le savourait. Effet d’une longue soif. Est-on complice de la coupe où l’on perd sa raison ? Il avait toujours vaguement désir cela. Il regardait sans cesse du côté des grands ; regarder, c’est souhaiter. L’aiglon ne naît pas impunément dans l’aire.

Être lord. Maintenant, à de certains moments, il trouvait cela tout simple.

Peu d’heures s’étaient écoulées, comme le passé d’hier était déj loin !

Gwynplaine avait rencontré l’embuscade du mieux, ennemi du bien.

Malheur à celui dont on dit : A-t-il du bonheur !

On résiste à l’adversité mieux qu’à la prospérité. On se tire de la mauvaise fortune plus entier que de la bonne. Charybde est la misère, mais Scylla est la richesse. Ceux qui se dressaient sous la foudre sont terrassés par l’éblouissement. Toi qui ne t’étonnais pas du précipice, crains d’être emporté sur les légions d’ailes de la nuée et du songe. L’ascension t’élèvera et t’amoindrira. L’apothéose a une sinistre puissance d’abattre.

Se connaître en bonheur, ce n’est pas facile. Le hasard n’est autre chose qu’un déguisement. Rien ne trompe comme ce visage-là. Est-il la Providence ? Est-il la Fatalité ?

Une clarté peut ne pas être une clarté. Car la lumière est vérité, et une lueur peut être une perfidie. Vous croyez qu’elle éclaire, non, elle incendie.

Il fait nuit ; une main pose une chandelle, vil suif devenu étoile, au bord d’une ouverture dans les ténèbres. Le phalène y va.

Dans quelle mesure est-il responsable ?

Le regard du feu fascine le phalène de même que le regard du serpent fascine l’oiseau.

Que le phalène et l’oiseau n’aillent point là, cela leur est-il possible ? Est-il possible à la feuille de refuser obéissance au vent ? Est-il possible à la pierre de refuser obéissance à la gravitation ?

Questions matérielles, qui sont aussi des questions morales.

Après la lettre de la duchesse, Gwynplaine s’était redressé. Il y avait en lui de profondes attaches qui avaient résisté. Mais les bourrasques, après avoir épuisé le vent d’un côté de l’horizon, recommencent de l’autre, et la destinée, comme la nature, a ses acharnements. Le premier coup ébranle, le second déracine.

Hélas ! comment tombent les chênes ?

Ainsi, celui qui, enfant de dix ans, seul sur la falaise de Portland, prêt à livrer bataille, regardait fixement les combattants à qui il allait avoir affaire, la rafale qui emportait le navire où il comptait s’embarquer, le gouffre qui lui dérobait cette planche de salut, le vide béant dont la menace est de reculer, la terre qui lui refusait un abri, le zénith qui lui refusait une étoile, la solitude sans pitié, l’obscurité sans regard, l’océan, le ciel, toutes les violences dans un infini et toutes les énigmes dans l’autre ; celui qui n’avait pas tremblé ni défailli devant l’énormité hostile de l’inconnu ; celui qui, tout petit, avait tenu tête à la nuit comme l’ancien Hercule avait tenu tête à la mort, celui qui, dans ce conflit démesuré, avait fait ce défi de mettre toutes les chances contre lui en adoptant un enfant, lui enfant, et en s’embarrassant d’un fardeau, lui fatigué et fragile, rendant ainsi plus faciles les morsures à sa faiblesse, et ôtant lui-même les muselières aux monstres de l’ombre embusqués autour de lui ; celui qui, belluaire avant l’âge, avait, tout de suite, dès ses premiers pas hors du berceau, pris corps à corps la destinée ; celui que sa disproportion avec la lutte n’avait pas empêché de lutter ; celui qui, voyant tout à coup se faire autour de lui une occultation effrayante du genre humain, avait accepté cette éclipse et continué superbement sa marche ; celui qui avait su avoir froid, avoir soif, avoir faim, vaillamment ; celui qui, pygmée par la stature, avait été colosse par l’âme ; ce Gwynplaine qui avait vaincu l’immense vent de l’abîme sous sa double forme, tempête et misère, chancelait sous ce souffle, une vanité !

Ainsi, quand elle a épuisé les détresses, les dénûments, les orages, les rugissements, les catastrophes, les agonies, sur un homme resté debout, la Fatalité se met à sourire, et l’homme, brusquement devenu ivre, trébuche.

Le sourire de la Fatalité. S’imagine-t-on rien de plus terrible ? C’est la dernière ressource de l’impitoyable essayeur d’âmes qui éprouve les hommes. Le tigre qui est dans le destin fait parfois patte de velours. Préparation redoutable. Douceur hideuse du monstre.

La coïncidence d’un affaiblissement avec un agrandissement, tout homme a pu l’observer en soi. Une croissance soudaine disloque et donne la fièvre.

Gwynplaine avait dans le cerveau le tourbillonnement vertigineux d’une foule de nouveautés, tout le clair-obscur de la métamorphose, on ne sait quelles confrontations étranges, le choc du passé contre l’avenir, deux Gwynplaines, lui-même double ; en arrière, un enfant en guenilles, sorti de la nuit, rôdant, grelottant, affamé, faisant rire, en avant, un seigneur éclatant, fastueux, superbe, éblouissant Londres. Il se dépouillait de l’un et s’amalgamait à l’autre. Il sortait du saltimbanque et entrait dans le lord. Changements de peau qui sont parfois des changements d’âme. Par instants cela ressemblait trop au songe. C’était complexe, mauvais et bon. Il pensait à son père. Chose poignante, un père qui est un inconnu. Il essayait de se le figurer. Il pensait à ce frère dont on venait de lui parler. Ainsi, une famille ! Quoi ! une famille, à lui Gwynplaine ! Il se perdait dans des échafaudages fantastiques. Il avait des apparitions de magnificences ; des solennités inconnues s’en allaient en nuage devant lui ; il entendait des fanfares.

— Et puis, disait-il, je serai éloquent.

Et il se représentait une entrée splendide à la chambre des lords. Il arrivait gonflé de choses nouvelles. Que n’avait-il pas à dire ? Quelle provision il avait faite ! Quel avantage d’être, au milieu d’eux, l’homme qui a vu, touché, subi, souffert, et de pouvoir leur crier : J’ai été près de tout ce dont vous êtes loin ! A ces patriciens repus d’illusions, il leur jettera la réalité à la face, et ils trembleront, car il sera vrai, et ils applaudiront, car il sera grand. Il surgira parmi ces tout-puissants, plus puissant qu’eux ; il leur apparaîtra comme le porte-flambeau, car il leur montrera la vérité, et comme le porte-glaive, car il leur montrera la justice. Quel triomphe !

Et tout en faisant ces constructions dans son esprit, lucide et trouble à la fois, il avait des mouvements de délire, des accablements dans le premier fauteuil venu, des sortes d’assoupissements, des sursauts. Il allait, venait, regardait le plafond, examinait les couronnes, étudiait vaguement les hiéroglyphes du blason, palpait le velours du mur, remuait les chaises, retournait les parchemins, lisait les noms, épelait les titres, Buxton, Homble, Gumdraith, Hunkerville, Clancharlie, comparait les cires et les cachets, tâtait les tresses de soie des sceaux royaux, s’approchait de la fenêtre, écoutait le jaillissement de la fontaine, constatait les statues, comptait avec une patience de somnambule les colonnes de marbre, et disait : Cela est.

Et il touchait son habit de satin, et il s’interrogeait :

— Est-ce que c’est moi ? Oui.

Il était en pleine tempête intérieure.

Dans cette tourmente, sentit-il sa défaillance et sa fatigue ? But-il, mangea-t-il, dormit-il ? S’il le fit, ce fut sans le savoir. Dans de certaines situations violentes, les instincts se satisfont comme bon leur semble sans que la pensée s’en mêle. D’ailleurs sa pensée était moins une pensée qu’une fumée. Au moment où le flamboiement noir de l’éruption se dégorge à travers son puits plein de tourbillons, le cratère a-t-il conscience des troupeaux qui paissent l’herbe au pied de sa montagne ?

Les heures passèrent.

L’aube parut et fit le jour. Un rayon blanc pénétra dans la chambre et en même temps entra dans l’esprit de Gwynplaine.

— Et Dea ! lui dit la clarté.