L’Homme qui rit (éd. 1907)/II-4-V

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 333-334).

V

mauvais lieu

Le wapentake entra après Gwynplaine.

Puis le justicier-quorum.

Puis toute l’escouade.

Le guichet se referma.

La pesante porte revint s’appliquer hermétiquement sur ses chambranles de pierre sans qu’on vît qui l’avait ouverte ni qui la refermait. Il semblait que les verrous rentrassent d’eux-mêmes dans leurs alvéoles. Quelques-uns de ces mécanismes inventés par l’antique intimidation existent encore dans les très vieilles maisons de force. Porte dont on ne voyait pas le portier. Cela faisait ressembler le seuil de la prison au seuil de la tombe.

Ce guichet était la porte basse de la geôle de Southwark.

Rien dans cet édifice vermoulu et revêche ne démentait la mine discourtoise propre à une prison.

Un temple païen, construit par les vieux cattieuchlans pour les Mogons qui sont d’anciens dieux anglais, devenu palais pour Ethelulfe et forteresse pour saint Édouard, puis élevé à la dignité de prison en 1199 par Jean sans Terre, c’était là la geôle de Southwark. Cette geôle, d’abord traversée par une rue, comme Chenonceaux l’est par une rivière, avait été pendant un siècle ou deux une gate, c’est-à-dire une porte de faubourg ; puis on avait muré le passage. Il reste en Angleterre quelques prisons de ce genre : ainsi, à Londres, Newgate ; à Cantorbéry, Westgate ; à Édimbourg, Canongate. En France la Bastille a d’abord été une porte.

Presque toutes les geôles d’Angleterre offraient le même aspect, grand mur au dehors, au dedans une ruche de cachots. Rien de funèbre comme ces gothiques prisons où l’araignée et la justice tendaient leurs toiles, et où John Howard, ce rayon, n’avait pas encore pénétré. Toutes, comme l’antique géhenne de Bruxelles, eussent pu être appelées Treurenberg, maison des pleurs.

On éprouvait, en présence de ces constructions inclémentes et sauvages, la même angoisse que ressentaient les navigateurs antiques devant les enfers d’esclaves dont parle Plaute, îles ferricrépitantes, ferricrepidita insulæ, lorsqu’ils passaient assez près pour entendre le bruit des chaînes.

La geôle de Southwark, ancien lieu d’exorcismes et de tourments, avait d’abord eu pour spécialité les sorciers, ainsi que l’indiquaient ces deux vers gravés sur une pierre fruste au-dessus du guichet :

Sunt arreptitii vexati dæmone multo.
Est energumenus quem dæmon possidet unus[1].

Vers qui fixent la nuance délicate entre le démoniaque et l’énergumène. Au-dessus de cette inscription était clouée à plat contre le mur, signe de haute justice, une échelle de pierre, laquelle avait été de bois jadis, mais changée en pierre par l’enfouissement dans la terre pétrifiante du lieu nommé Aspley-Gowis, près l’abbaye de Woburn.

La prison de Southwark, aujourd’hui démolie, donnait sur deux rues, auxquelles, comme gate, elle avait autrefois servi de communication, et avait deux portes ; sur la grande rue, la porte d’apparat, destinée aux autorités, et, sur la ruette, la porte de souffrance, destinée au reste des vivants. Et aux trépassés aussi ; car lorsqu’il mourait un prisonnier dans la geôle, c’était par là que le cadavre sortait. Une libération comme une autre.

La mort, c’est l’élargissement dans l’infini.

C’est par l’entrée de souffrance que Gwynplaine venait d’être introduit dans la prison.

La ruette, nous l’avons dit, n’était autre chose qu’un petit chemin caillouté, serré entre deux murs se faisant face. Il y a en ce genre à Bruxelles le passage dit : Rue d’une personne. Les deux murs étaient inégaux ; le haut mur était la prison, le mur bas était le cimetière. Ce mur bas, clôture du pourrissoir mortuaire de la geôle, ne dépassait guère la stature d’un homme. Il était percé d’une porte presque vis-à-vis le guichet de la geôle. Les morts n’avaient que la peine de traverser la rue. Il suffisait de longer le mur une vingtaine de pas pour entrer au cimetière. Sur la muraille haute était appliquée une échelle patibulaire ; en face, sur la muraille basse était sculptée une tête de mort. L’un de ces murs n’égayait pas l’autre.

  1. Dans le démoniaque un enfer se démène.
    Avec un simple diable, on n’est qu’énergumène.