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L’Humanité/1933/mars/14/Comment Lénine étudiait Marx

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Nadejda Kroupskaïa
Comment Lénine étudiait Marx
L’Humanité (p. 6).

Comment Lénine étudiait Marx


par N. Kroupskaïa


Le mouvement ouvrier en Russie, par suite de l’état arriéré de l’industrie, n’a commencé à se développer qu’après 1890, lorsque dans les autres pays la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière avait déjà pris une grande ampleur ; on y avait, déjà l’expérience de la grande-Révolution française, de la révolution de 1848, de la Commune de Paris. Dans le feu de la lutte révolutionnaire, s’étaient formés les grande chefs et idéologues du mouvement ouvrier international Marx et Engels. La doctrine de Marx montrait où va le développement social ; elle prouvait que la société capitaliste doit inévitablement se désagréger pour être remplacée par la société communiste ; elle indiquait le chemin que suivra le développement des nouvelles formes sociales, le développement de la lutte de classes ; elle révélait le rôle du prolétariat dans cette lutte et l’inévitabilité de la victoire.

Notre mouvement ouvrier se développait sous la bannière du marxisme, il n’avançait pas à tâtons ; son rôle était clair, sa voie précise.

Lénine a beaucoup fait pour éclairer, à la lumière du marxisme, la voie de la lutte du prolétariat de Russie. Cinquante années sont passées depuis la mort de Marx, mais le marxisme continue à être, pour notre Parti, un guide pour l’action. Le léninisme n’est que la continuation du marxisme, son approfondissement.

On comprend ainsi, combien il est important de savoir comment Lénine étudiait Marx.

Lénine connaissait Marx à fond lorsqu’il vint à Pétrograd, en 1893, il nous étonna tous, marxistes de ce temps, par la connaissance étendue qu’il avait des œuvres de Marx.

Dans la période qui va de 1890 à 1900, lorsque les cercles marxistes commençaient à s’organiser, on étudiait surtout le premier tome du Capital. Il n’était pas facile de se le procurer, mais on y parvenait quand même. Il n’en était pas de même des autres œuvres de Marx. La plupart des membres des cercles n’avaient pas lu le Manifeste communiste. Par exemple, je ne l’ai lu pour la première fois qu’en 1898, en allemand, lorsque j’étais en déportation.

Marx et Engels étaient sévèrement mis à l’index. Il suffit de remarquer qu’en 1897, dans son article « À propos du romantisme économique », écrit par le journal Novoie Stovo, Vladimir Illitch, pour ne pas faire du tort au journal, s’est vu obligé de se servir d’euphémismes pour ne pas employer les mots Marx et marxisme.

Vladimir Illitch, qui connaissait les langues étrangères, faisait tout son possible pour se procurer les œuvres de Marx et d’Engels, en allemand et en français. Anna Illitchna, sa sœur, raconte comment il a lu, avec sa sœur Olga, La misère de la philosophie, en français. C’est en allemand qu’il lisait le plus. Il traduisait en russe des passages de Marx et d’Engels qui l’intéressaient le plus et lui paraissaient particulièrement importants.

Dans son premier grand ouvrage, publié illégalement en 1894, Que sont les amis du peuple, se trouvent mentionnés Le Manifeste communiste, la Critique de l'économie politique, La misère de la philosophie, L’idéologie allemande, La Lettre de Marx à Ruge, en 1843, L’Anti-Düring et les Origines de la famille, de la propriété et de l’Etat.

Les Amis ; du Peuple ont considérablement : élargi l’horizon. -/marxiste de.la plupart .des marxistes d’alors qui. connaissaient encore- peu les œuvres- ; de Marx.. Cette ; brochure : a exposé sous, un jour nouveau : un grand nombre de questions et son’ ’succès a’ : été- formidable.

Dans le suivant "ouvrage .de -Lénine Le contenu èèonornique du communisme et sa critique dans ’ le litre de’ Monsieur Strouvé, . nous voyons ; déjà’ mentionné le 18 Brumaire, L’a. Guerre civile, en France, La Critiqué du programmé de Goilia, les IIe et III* tomes dû Capital.

Plus tard" l’émigration a permis à Lénine de connaître toutes les œuvres ’de Marx- et. d’Engels et, de les .étudier.

La biographie de Marx, écrite, par Lénine en 1914 pour le’ dictionnaire


encyclopédique Grenat, montre jus-’ ququel point Illitch connaissait bien les, œuvres de Marx.

Les nombreux passages de Marx, que. Lénine, recopiait constamment en .lisant, en témoignent aussi. L’Institut Léiiine conserve de nombreux cahiers contenant des extraits., de Marx.

Vladimir Illitch se servait de, ces’ extraits au cours de son travail il les relisait, il les ano.taît. Non seulement. Lénine connaissait Mff/r.x. mais il avait prof ondément réfléchi sur toute- sa doctrine. Dans son discours au IIP -Congrès ;, panrusse des J.Ci, en 1920, Vladimir Illitch dit à la jeunesse qu’il faut savoir « prendre .toute la somme des connaissances humaines, et les. prendre de fa. çon que le ; communisme ne soit pas pour vous une chose apprise par cœur, mais une chose mûrie par, vous-mêmes, une conclusion, inévitable duinolnt de vue de ’l’instruction moderne ». (Tome XXV ; page 389. édition* russe- de* l’Institut Lénine : ) « Si un communiste se flattait de connaître le. ^communisme, par des conclusions reçues dé toute pièce, sans procéder à un. grand travail. difficile et sérieux, sans, analyser les faits, envers lesquels il doit se comporter : avec l’esprit critique, un tel


communiste serait très regrettable. » (llidein ; page ’388.)- ;

Lénine n’étudiait pas ’seulement’ ce qu’a écrit’. Marx, mais aussi ce que les ’adversaires bourgeois et, pë-’ tifs-bourgeois ont écrit s, ur, Mar, x et sur le marxisme. C’est dans’-la polémique avec eux qu’il mit’ au clair les positions, essentielles dû : marxisme.

Son> premier grand ouvrage a ; été Que sont les amis du peuple : et. comment, ils lullent contre les sociâl-déT mo.çràiçs’. ?, (Réponse à un article, du Rousskoié : Rogalsvo pontre’ le niarxisme, où il opposait le point de vue de Marx à celui desnarodhiki’ Mikhaïlovski, Krivenkp, .Youchakpy ; )

Dans l’article Le contexte économique dû communisme et sa’ critiquedans le .livre de Monsieur : Sir Ouvé, il irioritrait en ; quoi le’ point de vue de Strouvé se distingue de celui de Marx.

Etudiant la question agraire, il écrit son ouvrage La question agraire et les critiqites . de’Màrx (Tome.lV, . page 175) où il oppose le point de vue de Marx au : point de vue petit-bourgeois des social-démocrates allemands David, Herz ; et des critiques russes Tchernoy, Bpudiakoyv


De la discussion jaillit la lumière ; n, .dit’un proverbe français. Lénine aimait le répéter. Il s’appliquait cdnsiàmment à préciser età opposer les points de vue de’classe sur les. questions fondamentales du, mouyement"duyr : ier., La-façon : dpnt Lénine opposait lés différents points de’ vue ; est très caractéristique. Le XIX° recueil lénihiste.o.ù1 sont reùnis’les.’ extraits, les résumés, : les pi àhs : de discours, etc., sur", la question agraire durant la période qui, a précédée 1917, la met en lumière : ’ — -Àl’1-. ’ ) Vladimir Illitch fait., avec soin le’ ré$ivm£rdes./fi çifliqii, e.s . >> il, choisit.if, et recopie les passages’ pàrticulièrë-’ ment frappants et caractéristiques et les "oppose à ce qu’a ’’dit Marx. Après : aypir, " spigneuseméHt aiialysé ; ropinipn des «critiqués >>j’iii : clierch1e ! à montrer le caractère, de classé de leurs idées en mettant eh ; relief les questions les plus impbrtàntës ; .Bîentspuvehtl.Lénine’ aiguisait : expressément’ ies questions. Il ..estimait que çë n.’est pas le.ton, qui importe ;, qu’on peut s’exprimer avec violence pou, rvu qiie, ce, qu’on dit : porte, sur’ le fond. Dan s la. préface à la c.ofi’esppndance. de, U. -A’ Sorge, i, .il cite up passage "de* Merlimg « Merliing avait ; spuvent raison : . dé dire dans le So’rgische-Brïsfwech’sellq^je Marx ; et Engels.ne s’exprimaient ^uère.dans le u. bon1 ’ton ; »vïls ^portaient1 leurs coups sans hésiter- longtemps, mais ne se plaignaient pas- non plus des coups qu’ils rèeevaiênt (Tome II, pa-f ge 172). lia violence de la’ f ornie, du style, était inhérente à Lénine, c’ est


Marx qui là lui avait apprise. Il disait : « Marx raconte. que lui et En^ gels luttaient constamment contre la conduite « misérable »dece, «social-démocrate » et luttaient souvent avec violence », (Ibidem, page 170) : Lénine -ne craignait pas, la violence, . mais- il exigeait que les objections portent sur. le fond. Il avait un mot dont il .aimait, à se servir, c’est : celui de chicane. Si l’on faisait une critique qui ne .portait pas sur le fond, si on exagéiait, si on chicanait sur les détails, il, disait : « ; Ça, , t’est de la chicane, )). Lénine -était encore plus [ violentcontre les polémiques qui avaient pour-^ but non’ pas de mettre au’ clàiiv : la question, mais de régler les petites querelles de. fraction. C’était le : procédé préféré des menchéviks. Se servant de passages de Marx et d’Engels, isoles du contexte et des. circonstances dans lesquelles ils avaient été : conçus, », ils poursuivaient’’ exclusivement des, vbuts -de ; fraction. Dans la préface à là correspondan-ce de F.A. Sorge, Lénine écrivait. « Crolre : que .lés conseils de Marx et d’Engels au sujet ; du mouvement, ouvrier anglo-américain, peuvent ; être purement. et simplement appliqués : aux conditions. de la Russie, serait se servir du marxisme non pas pour connaître sa, méthode, non pas pour, étudier lés particularités his« toriques et ’concrètes du mouvement ouvrier dans des pays déterminés ; r mais pour, de "mesquines querelles d’intellectuels ». (Tome XI, page Vl !jt)-. . . (A tuivre.)"