L’Humanité/1933/mars/14/Karl Marx et l’unité d’action du prolétariat

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
André Ferrat
Karl Marx et l’unité d’action du prolétariat
L’Humanité (p. 1-2).
Karl Marx et l’unité d’action du prolétariat

Karl Marx et l’unité d’action du prolétariat


En ce cinquantième anniversaire de la mort de Karl Marx, au moment où s’impose plus que jamais le front unique du prolétariat contre la bourgeoisie, rappelons ce que fut la position de nos maîtres sur l’unité du parti du prolétariat et sur l’unité d’action de la classe ouvrière. La correspondance de Marx et d’Engels permet d’éclairer quelques aspects nouveaux de ce problème.

Sous le prétexte d’unité, les éléments pseudo-marxistes de l’actuel parti socialiste développent une conception suivant laquelle le parti du prolétariat doit être un conglomérat de tous les courants qui existent dans la classe ouvrière, réformistes comme révolutionnaires de toutes nuances. Ils prétendent aboutir à une prétendue synthèse de ces courants.

Ainsi se développe et prospère le confusionnisme grâce auquel toutes les velléités révolutionnaires des éléments prolétariens de la base du parti socialiste sont paralysées et réduites à l’impuissance. Les agents de la bourgeoisie dans la classe ouvrière peuvent, par contre, y développer largement leur activité l’ensemble du parti socialiste devient de la sorte le principal soutien social de la bourgeoisie.

Cette conception est à l’antipode de la conception marxiste du parti du prolétariat, que Lénine devait par la suite renouveler et développer.

C’est ce que montre notamment l’attitude de Marx et d’Engels envers le Parti ouvrier français dans l’année 1880.

Marx et Engels présidèrent à la formation et au développement du, P.O.F. dont les deux dirigeants, Guesde et Lafargue, furent leurs disciples. En 1880, à Londres, c’est Marx qui dicta à Guesde les considérants du fameux « programme minimum », le premier programme d’un parti ouvrier marxiste à l’échelle nationale. Et depuis, Marx et Engels ne cessèrent d’aider et d’encourager leurs disciples français dans leur lutte contre les courants opportunistes tout en critiquant maintes fois leurs erreurs et leurs faiblesses au cours de cette lutte.

Le courant opportuniste à l’intérieur du P.O.F. était représenté essentiellement par Brousse et Benoît Malon — que Guesde devait baptiser du nom de « possibilistes ». Or, Marx et Engels ne cessèrent de diriger contre Malon, Brousse et Cie, « ce couple d’imbéciles du Prolétaire », les attaques les plus vigoureuses. Et lorsque, le 25 septembre 1882, au congrès de Saint-Étienne, les opportunistes prétendirent liquider l’intransigeance et le « fanatisme des marxistes », Marx et Engels qui, dès le début, avaient considéré la scission comme inéluctable, la jugèrent immédiatement, nécessaire et salutaire.

Dans une lettre à Bebel, datée du 28 octobre 1882, Engels, précisant la position de Marx et la sienne propre, définissait en même temps la position marxiste sur la nécessité de la séparation absolue entre les partis ouvriers et les partis opportunistes.

« En France, — écrivait-il — la scission attendue depuis si longtemps s’est faite. La collaboration de Guesde et de Lafargue avec Malon et Brousse était nécessaire lors de l’organisation du parti, mais ni moi, ni Marx n’avons jamais eu d’illusions sur la durée de cette collaboration. Les divergences sont de principe -la lutte doit-elle être menée comme lutte de classe du prolétariat contre la bourgeoisie, ou bien, peut-on renoncer en opportunistes {traduit en langage socialiste, en possibilités) au caractère de classe du mouvement et au programme, toute les fois que ceci permettra de gagner des voix, des partisans ? Malon et Brousse se sont prononcés pour cette dernière solution ; ils ont sacrifié par là le caractère de classe, le caractère prolétarien du mouvement et ont rendit la rupture inévitable. Tant mieux. Le développement du prolétariat est partout accompagné de luttes intestines, et la France, où un parti ouvrier se crée pour la première fois, n’est pas une exception. Nous autres, en Allemagne, nous avons franchi la première étape de cette lutte, nous en avons d’autres devant nous. L’unité est une chose excellente tant qu’elle est possible, mais il y a d’autres choses autrement importantes que l’unité. Celui qui, comme Marx et moi, a lutté pendant toute sa vie contre les prétendus socialistes plus que contre n’importe qui (considérant la bourgeoisie comme classe, nous ne nous sommes presque jamais livrés à des bagarres isolées avec elle — ne se plaindra pas que la lutte inévitable se soit déclenchée. »

Dans une autre lettre à Bernstein, Engels exprime la même idée :

« L’inévitable est arrivé, les éléments incompatibles se sont séparés. Et cela est bon… Il semble que chaque (souligné par Engels) parti ouvrier d’un grand pays ne puisse se développer que par une lutte intérieure, comme cela est généralement de règle dans les lois dialectiques de l’évolution. »

Cette conception marxiste de l’unité du parti du prolétariat est exactement celle de Lénine qui la formula notamment en 1915 au moment où, après le krach de la IIe Internationale, se posait pour le monde entier le problème de la reconstitution de nouveaux partis ouvriers.

« L’unité du prolétariat est son arme la plus grande dans la lutte four la révolution, socialiste. De cette vérité indiscutable, il suit tout aussi indiscutablement que lorsque des éléments petits-bourgeois capables d’entraver la lutte pour la révolution socialiste adhèrent en grand nombre au parti, prolétarien, l’unité avec ces éléments est nuisible, mortella pour la cause du prolétariat. »

Et plus loin :

« L’unité de la lutte prolétarienne pour la révolution socialiste exige maintenant après 1914 la séparation absolue des partis ouvriers et des partis opportunistes »[1].

Mais Marx et Engels de même que Lénine ne se contentent pas de montrer la nécessité de l’unité de principes dans les rangs du parti ouvrier et le danger mortel d’une atténuation et d’une confusion de ces principes dans ses rangs ils montrent en même temps la possibilité d’accords temporaires sur une base déterminée pour un but précis du parti du prolétariat avec les autres partis à composition ouvrière et petite-bourgeoise.

Dans sa lettre, du 8 avril 1886 à Sorge, Engels s’exprime ainsi sur cette question

« Le mieux, c’est que nos Français appliquent bien envers les possibilistes la même tactique que Marx a recommandé aux Eisenachiens vis-à-vis des Lassalliens. »

Et qu’est-ce donc que cette tactique ? Marx nous donne la réponse claire dans sa Critique du Programme de Gotha.

Après s’être vigoureusement élevé contre le congrès de fusion opéré dans la confusion des principes et aboutissant à un programme « absolument condamnable et qui démoralise le Parti », et après qu’Engels eût déclaré que ni Marx ni lui-même n’adhéreraient jamais à un tel parti, Marx déclare qu’au lieu de commettre cette faute :

« On devait se borner à conclure un accord pour l’action contre l’ennemi commun. Les chefs des Lassai* liens venaient à nous, poussés par les circonstances. Si on leur avait dés l’abord déclaré qu’on ne s’engagerait dans aucun marchandage de principes, il leur eût bien fallu se contenter d’un programme d’action ou d’un plan d’organisation en vue d’une lutte commune »… (Critique du Programme de Gotha, lettre d’envoi à W. Bracke, p, 19, librairie de l’Humanité, 1932.)

Lénine raisonne de la même façon lorsque, dans l’article déjà cité sur l’unité du prolétariat, il note :

« Le prolétariat voisinera toujours — tant que durera le capitalisme avec la petite bourgeoisie. Il serait sot de sa part de renoncer à conclure des alliances temporaires avec elle ; mais l’unité avec elle, l’unité avec les opportunistes ne peut être maintenant défendue que par les ennemis du prolétariat ou par des hommes qui restent abrutis dans la routine de leur fin d’époque. »

L’unité d’action que propose actuellement l’Internationale communiste et notre parti découle nécessairement de la conception de Marx et d’Engels, reprise et développée par Lénine, C’est dans cette voie que nous continuerons de marcher, certains d’appliquer les enseignements du marxisme.


André FERRAT.


  1. Lénine : Contre le courant, tome I, pages 47 et 49.