L’Idée de patrie à travers les siècles/01

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L’Idée de patrie à travers les siècles
Revue des Deux Mondes6e période, tome 27 (p. 897-920).
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L’idée de patrie à travers les siècles


I. LE MONDE ANTIQUE


I

En même temps qu’il poursuit un but unique, le sentiment de la patrie, selon les époques, les peuples, les individus, procède de mobiles, revêt des aspects, en quelque sorte des costumes très divers : à l’instar de l’animal fabuleux, il prend la couleur des siècles qu’il traverse, des hommes qu’il hante et embrase ; comme le cerveau, il s’emplit tour à tour de divin et d’humain, de vérités et de chimères ; comme l’abeille, il fait son miel de maintes fleurs. Simple avec les simples à qui il inspire souvent les élans les plus magnifiques, complexe avec les esprits subtils, passionné, frémissant chez les dominateurs, tempéré, parfois même engourdi chez ceux qui voient l’Etat à travers les affaires et les œuvres de la paix, il demeure le ciment dont les nations ont besoin pour ne pas devenir des poussières, pour croire à leur éternité. Et il faut aussi admirer en lui un des plus riches rameaux du grand arbre mystique et spiritualiste : mais n’est-il pas lui-même un arbre qui pousse jusqu’aux cieux ses fortes branches, et celles-ci s’appellent : courage militaire et civil, prévoyance, diplomatie, honneur, dévouement, sacrifice de la vie individuelle à la vie collective ?

Qu’est-ce alors qu’une patrie ?

Tout d’abord elle est une religion, une foi. Et chez les Hébreux, dans l’antiquité égyptienne, grecque et romaine, ailleurs encore, le mot n’est nullement pris au figuré : elle est alors la religion, ou du moins se trouve étroitement liée à celle-ci. Terra patria, la terre des pères, la terre des ancêtres est la partie du sol divinisée par la religion de la famille et celle de la Cité qui groupe dans son enceinte un certain nombre de familles unies par un faisceau de croyances, d’aspirations, de volontés communes. Le terrain au milieu duquel surgissent le foyer domestique et le tombeau des ancêtres, figure la petite patrie ; le prytanée, ses héros, la ville, son territoire consacré par la religion, voilà la grande patrie. Les dieux du citoyen semblent en quelque sorte la substance même de la patrie, formés à son image, nés des entrailles du sol, ses protecteurs éponymes ; ce sont des dieux locaux, exclusifs, ombrageux, sensibles aux hommages, aux sacrifices, durs à l’étranger qui n’a dans la cité aucun droit, tandis que leurs serviteurs sont des élus qui trouvent en eux biens, sécurité, dignités, privilèges civils et politiques. Sont-ils exilés, ceux-ci perdent tout : frappés d’excommunication, ils ne peuvent plus participer aux cérémonies religieuses ; le feu des sacrifices, l’eau lustrale, leur sont interdits, ainsi que la fréquentation des autres citoyens ; presque toujours, leurs propriétés sont confisquées au profit des dieux ou de la Cité. Tragiques, prosateurs grecs et romains, ont décrit l’horreur sacrée qu’inspirait une telle peine.

« On voit par-là, remarque Fustel de Coulanges, quelle singulière idée les anciens se faisaient des dieux. Ils furent très longtemps sans concevoir la Divinité comme une puissance suprême. Chaque famille eut sa religion domestique, chaque cité sa religion nationale. Une ville était comme une petite Eglise complète, qui avait ses dieux, ses dogmes et son culte. »

« C’est la patrie qui nous enfante, qui nous nourrit, qui nous élève, » dit Platon. S’il a tout par elle, le citoyen lui doit ce qu’il a de plus précieux, sa vie ; et c’est en toute vérité qu’il combat pour ses autels, pour ses foyers, afin que l’ennemi ne les renverse pas, ne profane point ses tombeaux, ne chasse pas ses dieux. « L’amour de la patrie, c’est la piété des anciens. »

Un philosophe comparait l’univers à une énorme éponge toute gonflée de divinité ; le mot semble applicable à la cité antique, tout imprégnée, elle aussi, hommes et choses, de divinité. La fondation d’une ville a toujours le caractère d’un acte religieux. On sait les rites suivis par Romulus, rites avant lui observés par les fondateurs de villes dans le Latium et l’Etrurie. D’abord il offre un sacrifice, puis il allume un feu de broussailles, et, après lui, chacun de ses compagnons saute par-dessus la flamme pour se purifier de toute souillure. Ensuite il creuse une petite fosse circulaire, y jette une motte de terre apportée d’Albe, et ses associés jettent une motte de terre apportée de leurs pays respectifs ; on remue le tout, pour symboliser l’union de leurs destins dans une nouvelle patrie. La fosse une fois comblée, le chef y installe un autel, où il allume un feu ; voilà le foyer de la Cité, que quatre vestales doivent entretenir nuit et jour, sous peine de sacrilège. Autour du foyer s’élèvera la ville. Saisissant une charrue que traînent un taureau blanc et une génisse blanche, Romulus, en costume de pontife, la tête voilée, chantant des prières et suivi de ses compagnons, trace le sillon qui doit déterminer l’enceinte, sillon inviolable, sacré, comme les murailles qui vont s’élever en arrière de l’enceinte. Et, de distance en distance, Romulus soulève le soc pendant quelques pas ; là surgiront les portes de la ville.

L’hymne Spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes, nous serons ce que vous êtes, » réfléchit dans sa simplicité concise toute l’histoire d’un passé glorieux, l’ardente espérance d’un avenir égal ou supérieur au passé, l’évangile intégral du patriotisme. Et l’âme héroïque de nos soldats ne rejoint-elle pas, à travers les siècles, celle des éphèbes athéniens auxquels on imposait ce serment dans le temple d’Agraudos ? « Je ne déshonorerai pas ces armes sacrées. Je ne déshonorerai pas mon chef de file et mon rang. Je combattrai pour les autels et les foyers, soit seul, soit avec d’autres. Je ne laisserai pas la patrie plus faible que je ne l’ai reçue, mais plus grande et plus forte. J’obéirai à ceux qui jugeront selon la justice. Je serai soumis aux lois établies, et à celles que le peuple portera d’un consentement unanime. Je ne permettrai pas que personne renverse les lois ou leur désobéisse, mais je les défendrai, soit seul, soit avec d’autres. Et j’honorerai la religion de mes pères. Soient témoins les dieux champêtres, Enyalios, Zeus, Thallô, Auxô, Hégémoné. »

Eschyle, dans Les Perses, cite le cantique sacré des Grecs, — ce qu’on pourrait appeler leur « Marseillaise, » — qu’ils chantaient à la bataille de Salamine : « Allez, enfans de la guerre ! Délivrez la patrie, délivrez les enfans, les femmes, les temples des dieux paternels, les tombeaux des aïeux ; il s’agit ici de tout à la fois. »

Thucydide met dans la bouche de Périclès un éloge des guerriers athéniens morts dans la guerre du Péloponèse, discours qui traduit noblement l’orgueil patriotique et l’idéal militaire chez les anciens : « …Enfin nos vertus sont telles que l’ennemi n’est jamais indigné de sa défaite, et que les peuples soumis à nos lois ne sauraient être humiliés de leur dépendance. Nous n’avons pas besoin qu’un Homère ni qu’un autre poète nous vante par d’agréables mensonges : il suffit que la terre et les mers, domptées par notre vaillance, et cette foule de monumens répandus en tous lieux, attestent aux hommes de tous les temps notre vengeance et nos bienfaits… Telle est la patrie pour laquelle nos guerriers ont versé leur sang, et pour laquelle, à leur exemple, nous ne devons pas craindre de répandre le nôtre. Je ne me suis tant arrêté à décrire îles avantages de cette patrie, que pour faire sentir que tout peuple qui n’a pas les mêmes intérêts ne saurait avoir la même ardeur… Abandonnant à la fortune tout ce qui dépend d’elle, ne se réservant que le courage qui ne dépend que de nous, résolus de tout souffrir pour repousser l’injure plutôt que de rien céder pour acheter leur salut à tout prix, nos guerriers ont sauvé leurs jours de tout reproche, livré leurs corps à tous les coups, et, dans l’instant fatal qui a décidé du sort des armes, ils ont vu le péril sans changer de visage, et sont sortis de la vie avec toute leur vertu… Je soutiens qu’un semblable dévouement doit couvrir bien des fautes, et que, le bien l’emportant sur le mal, un citoyen qui meurt pour son pays le sert plus en un jour, qu’il n’a pu le desservir dans tout le cours de sa vie… »

Après la prise de Rome par les Gaulois (390 avant Jésus-Christ), Camille empêche les Romains d’émigrer à Véies, les adjure et leur persuade de purifier les temples profanés par l’ennemi, de reconstruire leur cité : « Nous avons, leur dit-il, une ville fondée sur la foi des auspices et des augures ; pas un endroit qui n’y soit plein des dieux et de leur culte ; nos sacrifices solennels ont leur place marquée tout autant que leur jour fixé. Tous ces dieux de la patrie et de la famille, voulez-vous donc les abandonner ? » Et ce culte domestique va au point, que les biens héréditaires, même en se partageant entre les enfans, n’en restent pas moins le patrimoine de la famille ; ils demeurent affectés à une dette commune, le culte perpétuel dû aux mânes des ancêtres et aux lares du foyer.

Une communion de bienfaits et de bons procédés reliait les générations, la cité vivante s’enracinait fortement dans la cité morte. L’Oreste d’Eschyle invoque en ces termes son père mort : « O toi qui es un Dieu sous la terre ! » Electre le conjure « de lui donner un cœur plus chaste et des mains plus pures que sa mère. » « Rendez aux dieux mêmes ce qui leur est dû, conseille Cicéron ; ce sont des hommes qui ont quitté la vie ; tenez-les pour des êtres divins. » Oui, des êtres divins qui, sous la terre, vivaient d’une existence souterraine, parfaitement réelle. Et, quant aux dieux de la cité, eux aussi sont attachés à celle-ci par un contrat que chaque citoyen regarde comme très authentique, créant des droits et des devoirs de chaque côté. En campagne, chaque armée emmenait ses dieux avec elle ; assiégeait-on une ville, on invoquait ses dieux pour qu’ils permissent sa prise ; il arriva même que, pour empêcher la désertion de leurs dieux, les assiégés les chargèrent de chaînes.

Une telle conception de la patrie a pu paraître tout ensemble bien absolue et bien étroite aux intelligences éprises, trop éprises d’idées générales : il n’en est pas moins vrai qu’elle a singulièrement contribué, pendant des siècles, au prestige du peuple artiste par excellence, du peuple conquérant par excellence, et que, pour le premier du moins, la diminution du patriotisme religieux, auquel succéda le patriotisme des lois et des institutions, eut des résultats funestes. L’esprit de parti mina insensiblement l’esprit de patriotisme, sentiment jaloux qui n’admet pas de nuances, pas de distinctions, bloc intangible auquel on ne peut faire brèche sans risquer de démolir la forteresse tout entière. Et, quand les Grecs n’aimèrent plus leur patrie qu’autant qu’ils aimaient le régime politique qui triomphait, ils furent bientôt la proie de Rome.

M. Boutroux met en opposition deux grandes dates du passé : « Marathon et Chéronée résument l’histoire militaire de l’humanité. A Marathon, une poignée de citoyens, combattant pour les tombeaux de leurs aïeux, pour leurs temples, pour leurs lois et pour la liberté, mirent en déroute une foule sans nombre qui n’avait d’autre mobile que la peur ou l’amour du butin. A Chéronée, sous l’influence d’un grand patriote, Athéniens et Thëbains se battent avec une admirable bravoure. Ils ont retrouvé leur vertu militaire des temps héroïques. Mais on ne supprime pas par un coup d’éclat une situation créée par de longues années d’incurie, de mollesse, d’égoïsme, d’indifférence au bien de la patrie : la Grèce tomba dignement, mais elle tomba. » Elle tomba parce qu’un pays pour qui les jeux de la parole, le plaisir, la haine des aristocraties, sont la plus importante affaire, ne fournit plus de citoyens ni de soldats.

Il importe de remarquer que, même au temps où la Grèce se déchirait implacablement elle-même, proie préparée à cette Prusse de l’antiquité que fut la Macédoine, il y avait encore en elle le sentiment vague d’une patrie commune. Ce sentiment se cristallisait dans le conseil amphictyonique, les grands jeux nationaux, la vénération de certains sanctuaires fameux, Delphes et Olympie ; surtout il y avait le lien formé par la culture intellectuelle, morale et esthétique de l’Hellade. Là, en opposition avec la barbarie asiatique, était l’unité de la Grèce ; mais celle-ci n’arriva pas à former une grande pairie.

De même, à mesure que s’affaiblissaient les vieilles croyances, la cité antique se montrait plus libérale et plus confiante envers l’étranger, traité comme un ennemi tant que la religion maintint sa sévère domination sur les âmes. Au temps d’Hérodote, Sparte n’avait encore accordé le droit de cité à personne, sauf à un devin recommandé par un oracle ; Athènes le concédait parfois, mais en prenant mille précautions : « C’est, expliquait Démosthènes, qu’il faut penser aux dieux et conserver aux sacrifices leur pureté. » Exclure l’étranger, lui refuser part à la religion et aux sacrifices, c’est « veiller sur les cérémonies saintes, » complaire aux dieux nationaux. Qui sait si l’étranger ne cherchait pas, par cette affiliation, à altérer les sacrifices, à trahir sa nouvelle patrie au profit de l’ancienne ? Même méfiance, mêmes rigueurs contre lui, à Rome, dans le vieux droit quiritaire formaliste et rude : adversus hostem æterna auctoritas esta ! Et la religion romaine décrétait que le tombeau de l’esclave est sacré, mais que celui de l’étranger ne l’est pas. C’était un préteur particulier, prætor peregrimis, qui le jugeait à Rome ; à Athènes, c’était le polémarque, magistrat chargé de l’administration de la guerre et des relations avec l’ennemi. Mais, au cours des siècles, tandis que la puissance romaine s’étendait sur le monde civilisé, un nouveau droit, le droit prétorien, moins austère, plus humain, de plus en plus rapproché du droit des gens, se fondait lentement, faisant concurrence à l’ancien qu’il remplaçait tout en ayant l’air de le respecter : et peu à peu les Césars accordaient les droits de citoyen romain aux habitans de toute l’Italie, à des peuples entiers. D’ailleurs, la situation n’était pas la même qu’en Grèce : l’immensité du nouvel empire faisait au Sénat, aux Césars une loi d’adopter une politique de séduction et de conciliation ; et puis l’armature sociale pouvait résister à l’invasion d’élémens nouveaux, les fondre, les pétrir a l’image du conquérant. En général, les nouveaux Quirites se montrèrent dignes du titre de citoyens romains. Il convient aussi de noter que le patriotisme grec fut surtout, comme le patriotisme des petites républiques italiennes du Moyen Age, un patriotisme municipal, tandis qu’à Rome fleurissent les deux patriotismes, le patriotisme municipal et le patriotisme d’Etat, ce dernier devant naturellement s’adapter aux circonstances nouvelles, à l’évolution de l’Etat lui-même.

Le patriotisme municipal, un des principaux caractères de la vie des cités antiques, était, tant pour celles-ci que pour les particuliers, le plus fort stimulant à doter les villes, même au prix de grands sacrifices, de tous les établissemens d’utilité publique. « Le désir de paraître, remarque Friedländer, avec un air d’importance, de dignité et de splendeur, qui agissait alors si puissamment sur l’humanité, dominait les communes non moins que les individus, et, selon toute apparence, il les portait même, assez souvent, à faire des efforts dépassant leurs moyens de fortune. Ajoutez-y, dans les contrées grecques, la jalousie, cette ancienne maladie des Hellènes, dont toutes les villes étaient animées les unes contre les autres, avec la manie, qui en dérivait pour chacune, de chercher constamment à renchérir sur les autres. » Toutes les colonies romaines s’efforcent de présenter une image réduite de la capitale, et, ne réfléchissant pas assez que singer n’est pas imiter, traitent parfois leurs budgets comme la grenouille de la fable qui voulut ressembler au bœuf. Ainsi Ariminium a son Aventin, son Germalus et son Velabrum ; il y a une région esquiline à Bénévent, une région palatine à Horculanum, un Vatican à Lyon, à Mattiacum, etc. Tous les municipes possèdent thermes, théâtres, amphithéâtres, places publiques ornées de temples et de portiques, Capitules bâtis sur une hauteur, presque toujours couronnés de temples consacrés à Jupiter, à Junon et à Minerve.

Le médecin Crinas consacre plusieurs millions de sesterces à Marseille, sa ville natale ; les deux frères Stertinius se ruinent en superbes monumens dont ils dotent la ville de Naples. Quadratus rajeunit la ville de Pergame, qui tombait de vétusté, Nicétès établit à Smyrne des rues spacieuses ; Damien joint le temple de Diane à la ville d’Ephèse au moyen d’une halle couverte de la longueur d’un stade (589 pieds), afin de permettre aux dévots de se rendre à ce temple même par la pluie. Le fameux Hérode Atticus (101-177) éclipse tous ses prédécesseurs par des dons magnifiques qu’il répand sur l’Attique, sa patrie, et sur toute la Grèce, comme s’il était né dans chacune des cités de l’Hellade.

Pour subvenir à tant de dépenses, les hommes et les femmes portés à des offices honorifiques, à des sacerdoces, aux dignités municipales, paient à la caisse municipale des droits d’entrée en charge, qui aident à combler les déficits des budgets locaux ; ainsi on verse 10 000 sesterces (2 718 fr. 75) pour l’admission au duumvirat de Pompéi, 4 000 sesterces pour l’office de prêtre flamme à Lambessa : mais la mode veut qu’à ce minimum de tarif s’ajoutent des accessoires, souvent plus coûteux que le principal, spectacles, repas offerts au peuple, monumens. Une patricienne, élue prêtresse flamine à vie dans une ville de Numidie, a promis 400 000 sesterces pour la construction d’un théâtre ; T. Flavius Justin, à Porto-Torrès (Sardaigne), paie 35 000 sesterces son élection, fait aménager à ses frais un bassin avec les conduites d’eau. Inscriptions sur les édifices dus à ces générosités que la foule ne se contentait pas d’espérer, qu’elle exigeait parfois, sièges d’honneur, couronnes civiques, statues, ces témoignages de la reconnaissance publique sont ardemment brigués par les citoyens aisés qu’animé le désir de porter leurs noms à la postérité. Les villes ayant reçu de Nerva la permission d’accepter des legs, l’usage de ces dons ne tarda pas à se généraliser, et beaucoup de testateurs imposèrent à leurs héritiers l’obligation de construire pour leur cité des thermes, un théâtre ou un stade. De dire maintenant que ces bienfaits étaient toujours purs de mobiles intéressés, que l’amour du faste, l’ambition, le désir de dépasser le voisin, ne s’y mêlèrent jamais, ce serait une affirmation d’une psychologie bien enfantine ; mais les bonnes actions sont comme les sirènes, il ne faut voir ni les motifs des unes, ni la queue des autres. Ceci prouve du moins que les peuples modernes n’ont point innové en fait de patriotisme local.

A côté du patriotisme d’Etat et du patriotisme municipal, ne pourrait-on ranger celui des peuples primitifs, le patriotisme de la tente, de la tribu, auquel Voltaire fait allusion dans son Essai sur les mœurs des Nations ? « Y a-t-il une plus belle réponse dans les Grands Hommes de Plutarque que celle de ce chef de Canadiens à qui une nation européenne proposait de lui céder son patrimoine : « Nous sommes nés sur cette terre, nos pères y sont ensevelis. Dirons-nous aux ossemens de nos pères : Levez-vous, et venez avec nous dans une terre étrangère ! » Et cette éloquence semble toute naturelle et véridique, même en ce XVIIIe siècle où les philosophes avaient imaginé le roman du sauvage paré de toutes les vertus, en opposition à l’Européen gangrené par la civilisation.

Quoi qu’on ait pu dire, le Sénat d’abord, les Césars ensuite, à travers bien des vicissitudes et quelques défaillances, ont façonné, agrandi, maintenu la patrie romaine pendant douze cents ans ; ils ont assuré l’unité et la continuité dans la politique extérieure, ils eurent la plus claire, la plus grandiose notion de l’Etat.


Tu regere imperio populos, Romane, memento


La paix romaine, une paix relative, comme toutes les institutions humaines, a été le fruit savoureux de l’unité politique, administrative, juridique, réalisée par tant de grands hommes qui s’appliquèrent à détruire les barrières entre les peuples, à niveler les races, les familles, à répandre en tous lieux l’uniformité des lumières et des idées sociales, à développer, suivant les besoins locaux, le commerce, l’agriculture, les arts industriels : quelques-uns même tentèrent la fusion des cultes, l’unité religieuse. L’orgueil d’appartenir à la portion civilisée de l’humanité éclate alors à tel point, qu’on vit de grandes provinces, en état de conflit avec l’Italie, continuer de se réclamer du nom romain, et frapper sur leurs monnaies le type de Rome éternelle, protestant ainsi qu’elles n’entendaient point être confondues avec les pays barbares.

De cette habile politique des Césars, je retiendrai un témoignage entre mille. Constantin composa une prière que les soldats de tous les cultes pouvaient répéter, et qu’ils redisaient en chœur, les mains levées au ciel, le dimanche : « Nous te reconnaissons seul comme notre Dieu, nous t’honorons comme notre roi, nous t’invoquons comme notre appui. C’est à toi que nous devons d’avoir remporté des victoires et vaincu nos ennemis. Nous te remercions des succès que tu nous as donnés, et nous espérons que tu nous en accorderas d’autres. Nous te supplions pour notre empereur Constantin et ses très pieux enfans, et nous te demandons de nous le conserver sain et victorieux le plus longtemps possible. »

Païens et chrétiens rivalisent dans l’apologie et l’admiration sincère de la patrie romaine.

Ovide, dans les Pontiques, dira :

Nescio qua natale solum dulcedine captos
Ducit, et immemores non sinit esse sui

« Je ne sais quel charme possède le sol natal pour nous captiver, et nous empêcher de l’oublier jamais. » Virgile soupire les tristes adieux des exilés :

Nos patriam fugimus, nos dulcia linquimus arva.

« Nous fuyons loin de notre patrie, nous quittons nos champs bien-aimés. »

Cicéron affirme noblement : « Il faut être économe pour soi et généreux pour l’Etat. »

Paul Orose célèbre l’union que Rome a formée entre les nations, union qu’il décore du nom nouveau de Romania : « En quelque lieu que j’aborde, quoique je n’y connaisse personne, je suis tranquille, je n’ai pas de violence à redouter ; je suis un Romain parmi des Romains, un chrétien parmi des chrétiens, un homme parmi les hommes. La communauté de lois, de croyances, de nature, me protège ; je retrouve partout une patrie. »

Un autre chrétien, le poète Prudence, rend hommage à ces bienfaits de l’unité romaine dont on sentit davantage le prix à mesure qu’on était menacé de la perdre : « Maintenant, on vit dans tout l’univers comme s’il n’y avait plus que des citoyens de la même ville, des parens habitant ensemble la maison de famille. On vient des pays les plus éloignés, des rivages que la mer sépare, porter ses affaires aux mêmes tribunaux et se soumettre aux mêmes lois. Des gens étrangers entre eux par la naissance se rassemblent dans les mêmes lieux, attirés par le commerce et les arts, ils concluent des alliances et s’unissent par des mariages. C’est ainsi que le sang des uns et des autres se mêle, et que de tant de nations il s’est formé un seul peuple. »

De même Claudien félicite Rome d’avoir fait du genre humain un seul peuple.

Hæc est in gremio victos quæ sola recepit,
Humanumque genus communi nomine fovit.

Rutilius Numatianus constate que, par le bienfait de sa législation, Rome a fait de l’univers une seule ville, donné une patrie à tous les peuples.

Dumque offers victis proprii consortia juris,
Urbein fecisti quod prius orbia erat.

On peut très bien soutenir, avec Fustel de Coulanges et Gabriel Tarde, que l’invasion des Barbares n’a nullement infusé un sang nouveau à l’Europe décrépite, qu’elle n’a fait que comprimer et arrêter l’imagination civilisatrice pour mille ans : tout ce qu’il y eut de viable, parmi les vices de la corruption barbare superposés à la décomposition romaine, c’étaient les débris subsistans de Rome et le christianisme propagé grâce à Rome. La société chrétienne continuait la société romaine, et ce monde civilisé du Ve siècle périssait autant par ses vertus que par ses vices. « Rome, dit Gaston Boissier, ne se souvint plus de l’art de vaincre, mais elle n’oublia jamais l’art de gouverner. » Et cette maxime, que le hasard fait mieux nos affaires que nous-mêmes, est vraie souvent pour les individus, rarement pour les peuples.

La patrie, étant une religion, est aussi une passion ; au fond » l’humanité n’obéit qu’à, ses passions et à ses rêves, les seuls orateurs qui persuadent toujours. Et la patrie apparaît encore comme un pont jeté entre le fini et l’infini, comme une harmonie entre le monde divin et le monde réel, comme une communion dans le passé, le présent et l’avenir. Il n’y a point de patrie complète sans une longue histoire, et, comme dit Lamartine :

C’est la cendre des morts qui créa la patrie.

Et ne sont-ce pas les morts qui parlent en notre héroïque jeunesse, lorsqu’elle prodigue son sang pour sauver la France et lui rendre les provinces arrachées en 1871 ? Ne crée-t-elle pas ainsi de nouvelles valeurs spiritualistes en dignité, en courage, en vertu ? N’accroît-elle pas l’héritage du génie français, de ce génie d’un caractère si universel, qu’il semble de tous les temps, et qu’en lui palpite l’âme rayonnante de la civilisation ? C’est surtout grâce aux ancêtres qu’une nation peut croire à sa pérennité, croyance nécessaire pour assurer sa durée, son progrès, sa force : ajoutons-y les souvenirs de gloire, de souffrances endurées ensemble, tout un faisceau de conquêtes morales et matérielles, sol, habitudes, aspirations, légendes, lettres, arts et sciences, joies, fêtes et deuils, éducation, race unique ou races diverses soudées, fondues par le temps d’une manière aussi inséparable que les substances jetées dans la chaudière magique des sorcières de Macbeth ; — enfin, cette musique du sang dont par le un poète espagnol.

Et, si l’amour de la patrie est fait de l’oubli de tout ce qui divise, il jaillit aussi du souvenir tenace de tout ce qui rapproche aux heures fatidiques où se joue le destin d’un peuple. « Nous ne sommes pas des individus juxtaposés, qu’on peut séparer comme des branches d’un polypier de corail. » Nous demeurons rivés les uns aux autres, comme ces Gaulois qui s’attachaient par des chaînes de fer, pour périr ou vaincre ensemble. Un de nos plus profonds poètes, Sully Prudhomme, l’a dit avec force :

Viens, ne marche pas seul dans un jaloux sentier,
Mais suis les grands chemins que l’humanité foule ;
Les hommes ne sont forts, bons et justes, qu’en foule ;
Ils s’achèvent ensemble, aucun d’eux n’est entier,
Malgré toi tous les morts t’ont fait leur héritier ;
La patrie a jeté le plus fier dans son moule…
Elle est la terre en nous, malgré nous incarnée
Par l’immémorial et sévère hyménée
D’une race et d’un champ qui se sont faits tous deux.

J’ai nommé les légendes ; elles jouent leur rôle dans la formation et le maintien de l’idée de patrie : elles y représentent la tradition poétique, la foi, toujours si puissantes sur les âmes ; elles frôlent l’histoire, créent parfois des personnages imaginaires, vrais cependant de cette vérité qui se dégage d’une situation, explique une foule de sentimens confus et tendres, d’autant plus chers aux foules qu’ils reflètent leurs habitudes, leurs désirs, leurs rêveries. Il n’est pas sûr que Guillaume Tell ait existé ; force historiettes romaines, passées au crible d’une sévère critique, ont été reconnues mensongères, et, pour chaque peuple, mille traditions charmantes ne résistent guère à l’analyse ; cependant on les répète, on les répétera toujours, et celles qui parfument l’idée de patrie resteront parmi les plus accréditées, en dépit des savans trop sceptiques. Filles de l’illusion, cette magicienne qui transforme les cailloux en diamans et agrandit à l’infini le champ de la pensée, elles s’enroulent gracieusement, comme un lierre mystique, autour des âmes primitives, à l’aurore des civilisations qu’elles accompagnent jusqu’à leur apogée. Pour qu’elles naissent et grandissent, nature et imagination ont en quelque sorte conspiré : une molécule de vérité, une large part de fantaisie, la rêverie intime des humbles brodant ses arabesques sur un canevas solide, leurs aspirations poétiques se condensant en mythes singuliers, pour satisfaire ce goût du merveilleux qui est en nous, et entr’ouvrir la porte du monde divin. Chose admirable, notre épopée patriotique de 1914-1915 devient tellement sublime et immense, que dans quelques siècles nos descendans seront tentés de ranger parmi les pures légendes les vérités les plus certaines.

Il semble tout à fait inexact de prétendre que le patriotisme ancien ait eu pour champ d’action un territoire restreint ; l’exemple de Rome prouve le contraire. Et aujourd’hui, le patriotisme n’embrasse pas seulement de vastes nations groupées sous la forme d’Etats : n’est-il pas aussi le levier moral de moyennes ou de petites nations telles que la Belgique, la Hollande, la Suisse, les Balkaniques. Mais il est vrai que le patriotisme des anciens se confondait habituellement avec la religion, absorbait l’individualité et le foyer, impliquant la haine de l’étranger, demeurant un privilège réservé à une élite ; tandis qu’aujourd’hui il a perdu, totalement ou partiellement, ces caractères.

Ceci fait mieux comprendre la portée de certaines définitions, qui, à des titres divers, valent qu’on les reproduise, et éclairent le sujet.

Chateaubriand voit avant tout dans l’amour de la patrie un instinct mis au cœur des hommes par la Providence, afin qu’ils restent parqués dans les pays qu’elle leur a assignés, et ne soient pas tentés de se ruer vers les climats tempérés, au risque de laisser désert le reste du monde. D’après cette théorie, la patrie ne serait guère qu’un accident de l’instinct et une sorte de caprice de la Providence. Mais comment concilier cette explication poétique avec les nombreuses invasions des peuples du Nord dans le Midi ? Il est vrai que Chateaubriand ajoute : « Nous sommes attachés au sol natal, peut-être par le sourire d’une mère, d’un père, d’une sœur… » Oui, et par bien d’autres liens. Et enfin il affirme que le patriotisme perd en force à mesure qu’il gagne en étendue : l’histoire de France, d’Angleterre, de Russie, des Etats-Unis, nous présente de tout autres enseignemens. Cependant il y a la une part de vrai : en général, l’homme n’aime bien que ce qui est près ; de là le goût des petites patries. « Revenez, écrivait une femme à son ami ; si j’avais pu aimer un absent, j’aurais aimé Dieu. »

« On se doit à sa patrie sous tous les gouvernemens qu’elle accepte ou qu’elle se donne. »

Maréchal BUGEAUD.


« L’amour, voilà le vrai principe ; l’amour, c’est-à-dire l’unité acceptée, voulue, consacrée par des souffrances communes et des dévouemens réciproques, l’unité cimentée par le sang et les larmes des générations, voilà la patrie. Elle n’est pas ailleurs. »

E. CARO.


« La patrie, est un composé de corps et d’âme ; l’âme, ce sont les souvenirs, les usages, les légendes, les malheurs, les espérances, les regrets communs ; le corps, c’est le sol, la race, la langue, les montagnes, les fleuves, les productions caractéristiques… Une communauté d’hommes qui, ayant accompli de grandes choses ensemble, veulent ensemble en accomplir encore. »

ERNEST RENAN.


« Nous portons en nous-même comme une image vaste et détaillée de toute la France dans l’espace et dans le temps, de sa terre, de ses campagnes, de ses neuves, de ses villes ; de son esprit et de ses mœurs ; de la suite de ses grands hommes, de ses grands livres, de ses grandes actions ; une image géographique et morale de la patrie ; image si inséparablement liée à notre intelligence et à notre cœur, que l’idée de sa diminution ou de sa déchirure nous est douloureuse et même insupportable. »

JULES LEMAITRE.


La patrie est le domaine matériel et immatériel, acquis et transmis par les ancêtres ; la nation en est le propriétaire, l’Etat n’en est et n’en doit être que le régisseur.

PAUL DEROULEDE.


Certains auteurs distinguent deux sortes de patriotisme : le patriotisme physique, un amour presque physiologique, local, instinctif, matériel, amour de chair et d’os, ayant des racines dans notre cœur, sinon dans notre raison, fait avant tout d’habitudes personnelles ou séculaires ; un amour moral, basé sur le droit, la justice, sur la religion dans la cité antique, d’une essence plus noble que l’autre, créant aussi des devoirs plus rigoureux, plus étendus. C’est en ce sens, j’imagine, que Cicéron écrit : « Caton et tous les citoyens des villes municipales ont deux patries, une naturelle et une politique ; par exemple, Caton était né à Tusculum, et il reçut le droit de cité romaine… Ainsi, nous regardons comme notre patrie, et le lieu qui nous a vus naître, et celui qui nous a adoptés ; mais celle-là a des droits plus puissans à notre affection, qui, sous le nom de république, forme la grande patrie ; c’est pour cette patrie que nous devons mourir, à elle que nous devons entièrement nous dévouer, et faire en quelque sorte l’hommage et le sacrifice de tout ce que nous sommes. Mais la patrie qui nous a donné le jour n’en reste pas moins presque aussi chère ; aussi je ne renierai jamais Arpinum pour ma patrie ; mais Home sera toujours ma patrie par excellence, puisqu’elle contient l’autre. » Voilà, en somme, très bien établie, la [distinction des deux patries, la grande et la petite.

Fondement mystique, fondement historique, fondement naturel, telles sont les bases inébranlables de l’idée de patrie : et, par fondement naturel, j’entends les conditions nécessaires à la mise en valeur de l’individu par lui-même, la tyrannie impérieuse du pain quotidien, de la famille, de l’Etat constitué de telle sorte qu’il garantisse à chacun de ses membres un minimum de sécurité et de bien-être. Ainsi l’intérêt bien entendu, l’intérêt, « ce bon soldat, » comme dit Shakspeare, joue ici son rôle légitime, et l’on peut soutenir sans paradoxe qu’à ce point de vue positif, une patrie, une nation est une sorte de grande société d’assurance mutuelle. Il y a là quelque chose qui rappelle un peu les contrats innomés du droit romain : je donne pour que tu donnes, je donne pour que tu fasses. La patrie dit au citoyen : « Je te donne le sol, l’air natal assaini par les travaux de plusieurs générations, la douceur de vivre dans une atmosphère de bien-être, de charité, de paix, de bienveillance, les droits civils et politiques, la possibilité de gagner ta vie, de vendre, de négocier, d’hériter des tiens, de tes amis, de créer des livres, des œuvres d’art, des produits industriels et agricoles, de jouir en un mot de tout le capital idéaliste et matériel accumulé depuis des siècles. » Le citoyen répond : « Et moi, j’obéirai aux lois, je te paierai l’impôt d’argent, pour participer selon mes ressources et tes besoins aux dépenses d’intérêt général ou municipal ; je te paierai l’impôt du sang, je ferai partie de l’armée qui te personnifie, pour te protéger contre tes ennemis et défendre ton honneur qui est aussi le mien. »

Oui, une patrie est une histoire, une tradition, en même temps qu’un devenir, et notre histoire a beaucoup contribué à nous faire ce que nous sommes. « Grecs de Marseille ou d’Arles, Gaulois de l’ancienne Gaule, Romains de Nîmes ou de Narbonne, Flamands de Dunkerque et Basques de Bayonne, Celtes de Bretagne ou des monts d’Auvergne, l’histoire, en nous faisant les ouvriers de la même œuvre, a fait de nous la race française. Grâce à notre histoire, grâce aux épreuves subies en commun…, grâce aux exemples et aux leçons de quelques grands hommes, s’il y a dans le monde, pour user d’un mot à la mode, une patrie qui soit vraiment un organisme, je veux dire quelque chose de merveilleusement divers, d’harmonieusement complexe, et cependant de vraiment vivant, qui ne soit pas une abstraction, mais une réalité, mais un être, mais une personne, c’est la patrie française. Quelque partie qu’on en mutile, quelque lambeau qu’on en arrache, le temps a beau passer, la blessure saigne toujours. Depuis huit ou neuf cents ans, les mêmes mobiles généreux, les mêmes passions nous ont guidés ; nous les avons dans le sang, elles nous exposeront demain aux mêmes dangers que jadis, à moins qu’elles ne nous procurent la même gloire : et c’est en cela, c’est pour cela que nous sommes les Français et la France. »

Ainsi, un peuple est grand en raison directe des sacrifices qu’il fait à l’idée de patrie, en raison directe de la certitude qu’il a de son éternité. La raison de la patrie a des raisons que là la raison individuelle ne connaît guère ; celle-ci conseille l’égoïsme, commande de s’affranchir du malheur ou du deuil public. Le miracle de la patrie consiste à faire taire cet égoïsme chétif, à donner au citoyen la vision du passé et d’un avenir radieux pour ses fils : c’est pourquoi le patriotisme demeure la première vertu de l’homme civilisé :

Est Deus in nobis, agitante calescimus illo.

Est-ce à dire que l’idée de patrie ne comporte pas à son tour quelques abus ? Il ne servirait de rien de dissimuler que la grandeur d’un peuple s’accomplit souvent aux dépens de ses voisins.) Il y a des peuples de proie que l’orgueil patriotique conduit aux pires excès, des peuples détrousseurs qui, avec Hegel, voient dans l’Etat la raison d’être de l’individu, considèrent les traités comme des chiffons de papier, et prennent pour modèle cette maxime de Machiavel : « Quand il s’agit de la patrie, il ne doit être tenu aucun compte ni de justice, ni de pitié, ni de cruauté, ni de louanges ni d’opprobre ; mais, laissant de côté toute préoccupation, il faut que la patrie soit sauvée, avec gloire, ou avec ignominie. »

Faut-il ajouter foi à la théorie de Hobbes, désespérer de voir les peuples, les classes sociales s’entendre, dans quelques siècles, non plus pour détruire, mais pour édifier ? Victor Cousin a-t-il rêvé pour l’éternité, quand il a affirmé que toute guerre européenne est une guerre civile, Pasteur quand il a prophétisé que l’avenir appartiendra aux nations qui auront le plus fait en faveur de l’humanité souffrante ?

Dans un style presque biblique, Joseph de Maistre, continuateur de Hobbes, précurseur de Darwin, formule cette redoutable loi de haine qui jusqu’ici a disputé l’empire du monde à la loi d’amour : « N’entendez-vous pas la terre qui crie et demande du sang ? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui des coupables versé par le glaive des lois… La terre n’a pas crié en vain ; la guerre s’allume. L’homme, saisi tout à coup d’une fureur divine, étrangère à la haine et à la colère, s’avance sur le champ de bataille sans savoir ce qu’il veut, ni même ce qu’il fait… Ainsi s’accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu’à l’homme, la grande loi de la destruction des êtres vivans. »

N’en déplaise à Machiavel et à J. de Maistre, cette doctrine quelque peu barbare aurait besoin de nombreux correctifs. N’a-t-elle pas causé plus d’une fois des catastrophes à ses sectateurs rigoristes, et, malgré tant d’égaremens, les nations modernes ne s’acheminent-elles pas lentement, très lentement, vers un idéal supérieur de justice et de civilisation ? L’opinion publique universelle n’a-t-elle pas fait réaliser quelques progrès au droit des gens ? Et si la force a ses douloureux entraînemens, si toute patrie considérable n’a pu se former que par les alluvions de la conquête, quelques-unes du moins, — la nôtre est de ce nombre, — ont su garder la mesure, protester par d’ardentes sympathies, même par les armes, en faveur des patries opprimées. Les sceptiques disent volontiers que l’heure de la réparation ne sonne jamais pour les peuples : c’est qu’ils ne regardent pas assez longtemps. Certes l’idée de patrie se concentre naturellement dans un idéal d’ambition et d’orgueil, d’où procèdent à leur tour des prétentions, tantôt légitimes et tantôt injustes. Et il semble presque impossible de contenir le patriotisme d’un peuple dans les limites de la défensive, de l’empêcher de passer à l’offensive, quand il se sent menacé, encerclé par d’autres peuples qui l’ont diminué dans son territoire ou dans son prestige. Une nation n’est pas seulement un vaisseau mystique qui a ses ancres dans le ciel ; elle est toujours une création militaire, établie, développée, soutenue par l’épée ; ses hommes d’Etat ne sauraient trop méditer la leçon de politique conquérante, que le comte d’Aranda, qui au XVIIIe siècle fut premier ministre en Espagne et ambassadeur à Paris, formulait spirituellement pour le comte Louis de Ségur : « Regardez cette carte ; vous y trouvez tous les Etats européens, grands et petits, quelles que soient leur étendue, leurs dimensions. Examinez bien : vous verrez qu’aucun de ces pays ne vous présente une enceinte bien régulière, un carré complet, un parallélogramme exact, un cercle parfait. On y remarque toujours quelques saillies, quelques renfoncemens, quelques brèches, quelques échancrures. Vous sentez bien à présent que toutes ces Puissances veulent conserver leurs saillies, remplir leurs échancrures, s’arrondir enfin selon l’occasion. Eh bien ! mon cher, une leçon suffit, car voilà toute la politique. »

Une autre leçon, une leçon à l’usage des peuples qui pratiquent la politique des mains tendues et des bras ouverts, nous vient d’un conte des Mille et une Nuits. Le pécheur trop curieux débouche la bouteille d’où sort un géant haut de cent coudées, un autre Polyphème, prêt à dévorer l’imprudent. Celui-ci d’abord a grand’peur, mais il se ressaisit et cherche à faire rentrer le démon dans sa prison par des paroles adroites : « Es-tu réellement sorti d’une si mince fiole ? » Et l’autre l’affirmant, le pécheur dit qu’il ne le croira pas s’il ne le voit pas ; et quand le géant a exécuté ce merveilleux tour, le pécheur s’empresse de refermer hermétiquement la bouteille avec un bon bouchon. » Nations et pécheurs ne sauraient trop se méfier de certains récipiens et de certains sourires.

Or donc, la politique étrangère sort de l’idée de patrie, comme la fleur s’élance de sa tige ; tant vaut l’amour de la patrie, tant vaut une nation, et l’étude de l’histoire nous enseigne que l’athéisme envers la patrie a toujours été le prélude de la décadence. J’admets que toute passion est, par essence, immodérée, volontiers même tyrannique, qu’un peuple enivré de patriotisme a autant de peine à dominer sa tentation qu’un homme possédé par un brûlant amour ; mais, d’autre part, la modération, qui pactise avec les circonstances, n’a jamais sauvé une patrie, et le premier devoir d’un peuple ne consiste-t-il pas à vivre, à remplir tout son mérite, toute sa destinée, à faire son bonheur, a continuer l’œuvre des aïeux ? Que son patriotisme semble parfois de l’égoïsme sublimisé, un égoïsme sacré, comme dit M. Salandra, rien de plus certain ; cet égoïsme-là prend aussi les proportions d’une superbe vertu, dépasse de mille coudées celui de l’individu. Et qu’est-ce que l’individualisme, sinon le masque élégant de l’égoïsme qui déifie son moi, modèle son attitude sur la maxime de Pacuvius : ubi bene, ibi patria : là où l’on jouit, là est la patrie, et sur celle de ce poltron d’Horace :

Omne solum forti patria est, ut piscibus æquor.

Comme si l’homme était un bœuf à l’étable ou un poisson, comme ai l’humanité n’était pas tout d’abord un temple, une prière, un idéal ! Comme s’il ne fallait pas professer le contraire de ces beaux esprits ! Ubi patria, ibi bene ; là où est la patrie, là seulement la vie vaut la peine d’être vécue.

Les conflits entre l’intérêt, la grandeur d’un pays et l’équité absolue, soulèvent des problèmes très délicats, devant lesquels l’esprit le plus juste peut parfois chanceler, et se sentir en quelque sorte écartelé à deux infinis. Aussi bien il y a des guerres justes, des guerres nécessaires, comme il y a des guerres injustes, et la guerre sera toujours le pourquoi de l’homme et le secret de Dieu. Vauban ne conseillait-il pas à Louis XIV de faire son pré carré, d’éviter les guerres de magnificence ? Souhaitons du moins que dans l’avenir les peuples emploient le minimum de violence pour obtenir le maximum de justes résultats, que, pareils à Cavour, leurs cochers aient tout de l’homme d’Etat, la prudence et même l’imprudence, s’efforcent de mettre d’accord le droit universel et l’intérêt national.

Je m’étonne de n’avoir pas lu souvent, dans les livres et les journaux allemands, le discours du philosophe Carnéade voulant mettre aux prises la sagesse et la justice, faire ressortir la fatalité de ces antinomies qui consternent la conscience humaine. Sa thèse consiste à soutenir que, si on est sage on n’est pas juste, si on est juste on n’est pas sage : « Quel est l’Etat assez aveugle pour ne pas préférer l’injustice qui le fait régner à la justice qui le rendrait esclave ?… Voyez Alexandre ; ce grand capitaine aurait-il pu étendre son empire sur toute l’Asie s’il avait respecté le bien d’autrui ? Et vous-mêmes, Romains, si vous êtes devenus les maîtres du monde, est-ce par votre justice ou par votre politique, vous qui étiez d’abord le moindre de tous les peuples ? Sans doute, ce que vous avez fait est dans le noble intérêt de la patrie ; mais qu’est-ce donc que l’intérêt de la patrie, sinon le dommage d’un autre peuple, c’est-à-dire l’extension du territoire par la violence ? L’homme qui procure de tels avantages, qui, renversant des villes, exterminant les nations, a rempli d’argent le trésor public et enrichi ses concitoyens, cet homme est porté jusqu’aux cieux ! »

Depuis Hegel, presque tous les docteurs germaniques s’ingénient à développer longuement, lourdement, sans la citer, la théorie de Carnéade.

On peut se demander comment, à la lueur des événemens de 1914-1915, les Allemands eussent été démasqués par Henri Heine, le premier poète lyrique de l’Allemagne au XIXe siècle, ce Prussien libéré comme il s’appelait lui-même, qui, dès 1835, flagella si vertement ses compatriotes en mainte occasion. Voici comme il définit le patriotisme allemand et le patriotisme français :

« … En France, le courage est civilisé et poli, et la loyauté porte des gants et vous tire le chapeau. En France, le patriotisme consiste dans l’amour pour le pays natal, parce qu’il est en même temps la patrie de la civilisation et du progrès de l’humanité… Le patriotisme du Français consiste en ce que son cœur s’échauffe, qu’il s’étend, qu’il s’élargit, qu’il enferme dans son amour non seulement ses plus proches, mais toute la France, tout le pays de la civilisation. Le patriotisme de l’Allemand, au contraire, consiste en ce que son cœur se rétrécit, qu’il se rapproche comme le cuir par la gelée, qu’il cesse d’être un citoyen du monde, un Européen, pour n’être plus qu’un étroit Allemand. Il consiste dans la haine contre la France, dans la haine contre la civilisation et le libéralisme. » N’est-il pas piquant de constater aussi que ce Nietzsche, qui fut si longtemps le philosophe préféré des étudians teutons, a écrit ces lignes, sévères pour son pays, flatteuses pour le nôtre ? « Je ne crois qu’à la culture française, et tiens que tout ce qui, en dehors d’elle, se décore en Europe du nom de culture commet une méprise. De la culture allemande, inutile de parler… Si loin que s’étend l’Allemagne, elle étouffe la culture… Aujourd’hui encore (1888), la France est le siège de la culture la plus intellectuelle et la plus raffinée d’Europe, et comme la cour suprême du goût… Les Allemands manquent de doigté pour nous lire (Schopenhauer, Heine, moi) ; du reste, ils n’ont pas de doigts, mais seulement des pattes… »

Rameau détaché de l’empire romain, héritier de ses qualités, de ses défauts, de beaucoup de ses institutions politiques et administratives, l’empire byzantin ne mérite pas la condamnation sommaire prononcée par Montesquieu et tant d’autres écrivains. De nos jours, des historiens avertis, Henry Houssaye, Rambaud, MM. Schlumberger, Charles Diehl, etc., ont remis les choses au point. Avant de condamner Byzance, il faudrait se remémorer la Rome des Césars, tant de règnes de sang et de boue, selon le mot de Suétone, les rois barbares despotes, parjures, débauchés et assassins, les chefs valant moins encore que les rois, tyrans sur leurs terres, brigands sur les grandes routes, les lois n’offrant aucune garantie dans leur application, tous les excès de l’état sauvage combinés avec tous les vices d’une civilisation finissante. « Ce qu’il faut dire, remarque Henry Houssaye, c’est que ce gouvernement si corrupteur, ce peuple si corrompu, cette administration si mauvaise, cette armée si misérable ont fait durer l’Empire pendant plus de neuf cents ans, qu’ils ont résisté à vingt peuples, retardé de longs siècles l’invasion des Turcs, donné le christianisme aux Slaves, la civilisation aux Arabes, et, à l’Occident, le trésor des lettres grecques. » Et pourquoi tant de mérites ? Parce que Justinien et son épouse, la basilissa Théodora, Héraclius, Manuel Comnène, Jean Tzimiscès, Nicéphore Phocas, Basile II, Constantin XIII, beaucoup de basileis, de généraux, de ministres byzantins eurent le sens de l’État, le sens de l’Empire, de ce que nous nommons aujourd’hui la patrie, et se dévouèrent fortement « à la consécration de l’harmonie impériale. » Multiplier les fondations de villes, renouveler partout les fortifications des cités, élever d’espace en espace des citadelles, protéger les frontières par des lignes continues de retranchemens, donner aux nouvelles et aux anciennes provinces la paix et la tranquillité, voilà leur premier soin. Par l’unité de la religion et de la langue, par sa législation, ses tribunaux, ses routes, ses relais de poste, ses hôpitaux, ses arts, son industrie, son commerce, l’absence de castes et de fiefs, dans les premiers siècles du moins, — une aristocratie féodale finit par se constituer, — par l’égalité et la liberté civile, par sa faculté d’assimiler les élémens les plus hétérogènes, slaves, thraces, italiens, arméniens, arabes, caucasiens, l’Empire donne en même temps la sensation d’un Etat fortement constitué, très supérieur au monde barbare qui l’encercle. Ses chefs, dans l’ensemble, ont bien mérité de l’humanité, de leur pays. Remarquons encore, avec Alfred Rambaud, que Byzance reçoit les étrangers incultes, sauvages et les rend à la civilisation impériale lettrés, savans théologiens, habiles administrateurs, fonctionnaires déliés. « A la fois langue administrative, langue d’église, langue littéraire, le grec avait un faux air de langue nationale… La religion, par ailleurs, faisait à l’Etat un faux air de nationalité. » Non seulement un faux air, mais, avec les autres facteurs, les caractères réels d’une patrie. Pendant son long règne, Basile II bataille presque continuellement, contre les Bulgares, contre les Egyptiens, les Russes, les Longobards, les Arméniens, les Arabes, parfois aussi contre ses propres généraux révoltés et désireux de le remplacer. Pour parler comme son historiographe Psellus, il dirigea le navire de l’Etat, non d’après des lois écrites, mais d’après les lois instinctives de sa propre nature, si forte et si bien constituée, gouvernant et administrant entièrement par lui-même, ne tenant nul compte des intelligences cultivées qui pouvaient l’entourer, impérieux, obstiné, prompt à la colère : après avoir été un viveur dans sa prime jeunesse, il devient soudain une sorte d’ascète couronné, s’abstient de tout confort, mène la vie la plus frugale, ne porte sur lui aucun ornement, rien que des vêtemens de couleur sombre, n’est plus absorbé que par la seule pensée de son autorité et du bien de l’Empire : on dirait d’un Louis XI avant la lettre. Et il régna cinquante ans, phénomène assez rare chez un peuple qui, de 395 à 1453, n’eut pas moins de cent sept souverains : trente-quatre meurent dans leur lit, huit à la guerre, et pour le reste on compte soixante-cinq révolutions de caserne ou de palais, soixante-cinq abdications ou morts violentes. Constantin XIII, vaincu enfin après avoir quatre fois repoussé l’assaut des Turcs, s’écrie quelques instans avant d’être frappé d’un coup de cimeterre : « La ville est prise, et je vis encore ! »

L’espace me manque pour analyser les diverses incarnations du patriotisme dans les civilisations antérieures à la Grèce et à Rome, Mèdes, Assyriens, Perses, Egyptiens, Chinois, Hindous ; en étudiant de près leur histoire, on constate, là aussi, que la puissance de ces peuples suivit l’évolution de leurs sentimens envers l’Etat et le Monarque, représentans de l’idée de patrie chez eux.

Rappelons la remarque de Bossuet : « Une des choses qu’on imprimait le plus dans l’esprit des Egyptiens était l’estime et l’amour de leur patrie. » Race bien cimentée, territoire compact, assez étendu, fertile et défendable, gouvernemens établis sur des bases solides, religion et droit, civilisation, langue, art, originaux, ces conditions d’une patrie se trouvaient réunies en ce pays. Le patriotisme égyptien valut à ce peuple de longs siècles de prospérité et de puissance.

Les Hébreux se présentent comme les représentans d’un patriotisme concentré et quasi mystique. « Jamais, peut-être, dit M. Louis Legrand, association d’hommes ne composa un faisceau aussi tenace. Tout est ici réuni : une consanguinité sans mélange, une seule loi, un seul temple, une littérature sacrée. Les Juifs sont le peuple de Dieu, d’un Dieu qui, en quelque sorte, leur appartient en toute propriété. » Renan a conté magnifiquement leur fidélité à l’idée nationale, leur haine séculaire des voisins idolâtres, leur résistance farouche à l’empire romain lui-même, le phénomène étonnant d’une race éparse depuis plus de dix-huit cents ans au milieu des nations, s’y mêlant et ne s’y confondant point, concevant sa patrie en esprit pur, la construisant avec le temps et l’infini.

En Chine, le respect de la tradition produisit un effet contraire à celui qu’il eut en Grèce, à Rome ; loin de stimuler le patriotisme, il contribuait à l’énerver et à paralyser sa puissance d’expansion., Parce qu’il a méconnu les vertus militaires, consacré la prédominance des lettrés, des mandarins, sur l’armée, gardienne de la patrie, et tout sacrifié aux œuvres de la paix, le Chinois est aujourd’hui l’homme malade de l’Extrême-Orient ; pour employer le jargon philosophique, il expie durement la faute d’avoir subordonné l’impératif catégorique aux impératifs hypothétiques, écouté les sophistes, ces pernicieux travailleurs de la langue, ces pestes des patries, oublié cette vérité si simple : honorer le courage, c’est le créer.

Et voici un exemple, en sens contraire, non moins décisif, de la puissance magique qui se dégage du sens de la patrie : un vieux peuple d’Extrême-Orient, rajeuni par sa révolution ou plutôt son évolution de 1868, par l’emprunt de la civilisation représentative et matérielle de l’Europe, n’imposant à l’estime et à l’admiration de celle-ci pour son patriotisme exalté et organisé, le culte de l’honneur et du sacrifice, le Bushido comme on dit là-bas. Les Japonais savent que les peuples et les hommes se mesurent à leur idéal : ils ont une commune pensée, regardent l’armée comme la nation ramassée et debout pour assurer sa propre durée, professent que le mépris du danger demeure le principe de la force morale, que la vie est un accident que la mort répare, qu’on revit dans ses ancêtres et dans ses enfans.


VICTOR DU BLED.