L’Imitation de Jésus-Christ (Lamennais)/Livre troisième/37

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Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse (p. 212-214).


CHAPITRE XXXVII.

QU’IL FAUT RENONCER ENTIÈREMENT A SOI-MÊME POUR OBTENIR LA LIBERTÉ DU CŒUR.

1. J.-C. Mon fils, quittez-vous, et vous me trouverez. N’ayez rien à vous, pas même votre volonté, vous y gagnerez constamment.

Car vous recevrez une grâce plus abondante dès que vous aurez renoncé à vous-même sans retour.

2. Le F. Seigneur, en quoi dois-je me renoncer, et combien de fois ?

3. J.-C. Toujours et à toute heure, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Je n’excepte rien, et j’exige de vous un dépouillement sans réserve.

Comment pourrez-vous être à moi, et comment pour rai-je être à vous, si vous n’êtes libre au dedans et au de hors de toute volonté propre ?

Plus vous vous hâterez d’accomplir ce renoncement, plus vous aurez de paix ; et plus il sera parfait et sincère, plus vous me serez agréable, et plus vous obtiendrez de moi.

4. Il y en a qui renoncent à eux-mêmes, mais avec quelque réserve ; et parce qu’ils n’ont pas en Dieu une pleine confiance, ils veulent encore s’occuper de ce qui les touche.

Quelques-uns offrent tout d’abord, mais la tentation survenant, ils reprennent ce qu’ils avaient donné, et c’est pourquoi ils ne font presque aucun progrès dans la vertu.

Ni les uns ni les autres ne parviendront jamais à la vraie liberté d’un cour pur, jamais ils ne seront admis à ma douce familiarité, qu’après un entier abandon et un continuel sacrifice d’eux-mêmes, sans lequel on ne peut ni jouir de moi ni s’unir à moi.

2. Je vous l’ai dit bien des fois, et je vous le redis encore : Quittez-vous, renoncez à vous, et vous jouirez d’une grande paix intérieure.

Donnez tout pour trouver tout, ne recherchez, ne demandez rien : demeurez fermement attaché à moi seul et vous me posséderez.

Votre cœur sera libre, et dégagé des ténèbres qui l’obscurcissent.

Que vos efforts, vos prières, vos désirs n’aient qu’un seul objet : d’être dépouillé de tout intérêt propre, de suivre nu Jésus-Christ, de mourir à vous-même, afin de vivre pour moi éternellement.

Alors s’évanouiront toutes les pensées vaines, les pénibles inquiétudes, les soins superflus.

RÉFLEXION.

Vous l’avez dit, ô mon Jésus : Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à soi-même, qu’il porte sa croix, et qu’il me suive[1] ; et encore : Celui qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède, ne peut être mon disciple[2]. Il n’y a donc point à hésiter ; il faut choisir entre le monde et vous : on ne saurait servir deux maîtres[3] et vous ne voulez point de partage. Se rechercher, c’est s’éloigner de vous. Là où il reste encore quelque attache aux choses de la terre, quelque volonté propre, quelque secrète complaisance dans les dons soit de la nature, soit de la grâce, vous ne régnez pas pleinement, Seigneur, et votre amour est en souffrance. Hélas ! comment peut-on, après avoir goûté la joie de votre union, refuser de s’unir plus intimement à vous ? O faiblesse et folie incompréhensible du cœur humain ! Est-il donc, ô mon Dieu, si difficile de reconnaître le néant de tout ce qui n’est pas vous, l’inconstance de notre volonté, l’incertitude de nos projets, la vanité de nos désirs, et de laisser là je ne sais quels biens stériles et misérables, une heure avant que la mort nous en dépouille sans retour ? Quelles seront nos pensées à ce moment où toutes les illusions s’évanouissent ? Que nous feront les choses du temps, lorsque le temps finira pour nous ? C’en est fait, Seigneur, je suis résolu à consommer le sacrifice que vous exigez de ceux qui veulent vous appartenir. Qu’on ne me parle plus du monde ni de moi-même : j’ai rompu mes derniers liens ; je suis mort, je ne vis désormais que de la vie de Jésus-Christ en moi : ce corps est comme le suaire qui m’enveloppe ; me voilà étendu dans le tombeau, enseveli avec Jésus-Christ en Dieu[4]. Amen : qu’il soit ainsi !

  1. Matth. xvi, 24.
  2. Luc. xiv, 33.
  3. Matth. vi, 24.
  4. Rom. vi, 4.