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L’Inde (sans les Anglais)/Chapitre V

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V
DANS L’INDE AFFAMÉE

I
VERS HYDERABAD

Il n’y a plus de verdure, plus de grandes palmes ; la terre n’est plus rouge ; il fait presque froid… Et ce sont les étonnements du premier réveil, au Nizam, quand on a voyagé toute la nuit, après avoir quitté hier la région encore si verte de Pondichéry et de Madras. On arrive ce matin sur le plateau central de l’Inde, au milieu des steppes de pierre, et tout est changé, — sauf le croassement des éternels corbeaux.

Des landes brûlées, des plaines grisâtres, alternent avec des champs de mil, qui sont vastes comme des petites mers. Au lieu des cocotiers superbes, quelques rares aloès, quelques dattiers maigres, épuisés par la sécheresse, apparaissent autour des villages, qui ont eux-mêmes changé d’aspect pour prendre un faux air arabe. L’Islam a posé son empreinte ici sur les choses, — l’Islam qui d’ailleurs se complaît toujours aux régions mornes, à l’étincellement des déserts.

Changement aussi dans les costumes. Les hommes ne vont plus le torse nu, mais drapés dans des robes blanches ; ils ne portent plus de longues chevelures, mais s’enveloppent la tête dans des turbans.

La sécheresse augmente d’heure en heure, à mesure que l’on s’enfonce dans la monotonie des plaines. Les rizières, dont on voit encore les sillons tracés, sont détruites comme par le feu. Les champs de mil, bien que plus résistants, sont pour la plupart jaunis, condamnés sans espoir ; dans ceux qui vivent encore, il y a partout des veilleurs perchés sur des tréteaux de branchages, pour chasser les rats et les oiseaux, qui mangeraient tout : pauvre humanité, guettée par la famine, s’obstinant à défendre quelques graines contre la faim exaspérée des bêtes.

Après le froid de la nuit, le soleil impitoyablement déverse sur la terre une chaleur de fournaise ; le ciel s’étend limpide et bleu comme un grand saphir.

Le paysage, vers la fin de la journée, devient tout à fait étrange. Sur l’infini des mils brûlés, des jungles brûlées, il y a des amas de monstrueuses pierres brunes, sortes de blocs erratiques aux flancs polis, aux fantasques silhouettes, qui ont l’air d’avoir été entassés avec une continuelle recherche du bizarre et de l’instable, ceux-ci tout debout, ceux-là tout penchés et en porte-à-faux, de manière que leurs groupements, aussi hauts parfois que des montagnes, soient toujours de la plus complète invraisemblance.

Au coucher du soleil, Hyderabad enfin apparaît, très blanche dans un poudroiement de poussière blanche, et très musulmane avec ses toits en terrasses, ses minarets légers. Les arbres d’alentour s’effeuillent, altérés et mourants ; ils apportent une impression anormale d’arrière-saison, une tristesse d’automne dans le soir torride. La rivière qui passe au pied de la ville, dans un lit aussi large que celui d’un fleuve, n’est pas loin de tarir ; ses eaux se traînent si bas qu’on les voit à peine ; et des éléphants en troupe, grisâtres comme la vase des bords, descendent lentement tout au fond, pour essayer de se baigner et de boire.

Le jour finit par un embrasement rouge de tout l’Occident, derrière la ville dont les blancheurs s’éteignent dans du bleu cendré, et alors les chauves-souris géantes s’épandent en silence sur le ciel trop beau.

II
HYDERABAD ATTEND LE NIZAM

Cependant les gens de ce royaume n’ont pas encore la faim torturante aux entrailles, comme leurs voisins du Radjpoute, et la féerie de leur capitale bat son plein, en ces jours où l’on attend le retour du roi, — du Nizam, comme on l’appelle ici.

« Longue vie au Nizam, notre prince ! » disent de grandes lettres dorées sur toutes les banderoles qui flottent, et au fronton de tous les arcs de triomphe, garnis de soie et de mousseline, qui traversent les chemins et les rues.

Hyderabad la blanche, dominant sa rivière presque tarie, où ses troupeaux d’éléphants sont descendus dans la vase encore fraîche, Hyderabad, pavoisée et en fête, attend depuis une semaine, de jour en jour, son roi qui ne revient plus.

« La bienvenue au Nizam, notre seigneur ! » En tête du vaste pont de pierre qui mène à la ville, cela se lit à la frise d’un portique tendu de crépon rouge et tout couvert de paillettes d’or.

Et sur ce pont, c’est un continuel défilé de passants de toutes couleurs, d’attelages, de montures, de cortèges. On ne s’attendait point, en arrivant à travers tant de tristes solitudes, on ne s’attendait point à trouver si vivante et si follement colorée cette ville perdue au milieu des terres, au milieu des steppes pierreux et gris.

Les rues s’en vont, blanches, larges et droites, encombrées d’une foule qui a des nuances de fleurs. Ce qui éblouit les yeux tout d’abord, c’est le luxe et l’infinie diversité des turbans ; ils sont roses, d’un rose de saumon, ou de cerise, ou de fleur de pêcher ; ils sont lilas, amarante, jonquille ou bouton d’or ; ils se portent très larges, démesurément larges ; ils s’enroulent autour de petits bonnets pointus, et, par derrière, l’extrémité retombe, pour flotter sur la robe.

Les rues s’en vont, blanches, larges et droites, traversées de distance en distance par des arcs de triomphe qui s’élèvent beaucoup plus haut que les maisons et que surmontent des minarets au croissant d’or. À ces arcs de pierre s’ajoutent en ce moment quantités d’autres portiques très légers, en soie et en bambou, plantés pour faire honneur à ce prince qui ne revient pas. Et au milieu de la ville, au grand carrefour du centre, il en est un tout à fait gigantesque, un arc monumental à quatre faces, dont les quatre minarets dominent tous ceux d’alentour, dominent toutes les flèches fuselées des mosquées, et s’élancent au-dessus de la blanche poussière d’Hyderabad, dans la pureté de l’immuable ciel.

L’ogive arabe, en venant ici, s’est beaucoup compliquée de festons et de dentelures, les Indiens ayant renchéri encore sur la fantaisie des modèles. Au rez-de-chaussée de toutes les maisons, les arceaux se succèdent en une variété infinie, très pointus ou bien très écrasés, ayant forme de rosace ou bien de trèfle à plusieurs feuilles. Et, tout le long des rues, à l’abri de ces porches aux courbures si cherchées, les marchands sont installés sur des coussins et des tapis ; le fond de leurs échoppes, découpé comme l’arceau extérieur, et peinturluré de vert, de bleu et d’or, imite toujours la queue éployée d’un grand oiseau, paon ou phénix, qui ferait la roue.

Il y a le quartier des bijoux, des colliers, des bracelets, où les verroteries miroitent dans toutes les boutiques, à côté des pierres précieuses, et le clinquant, à côté de l’or pur. Il y a le quartier des parfums, où toutes les essences de fleurs sont contenues dans de vieux vases de Chine, apportés jadis par caravane. Il y a la rue étincelante des babouches, lesquelles sont toutes pailletées et dorées, et dont la pointe se recourbe en proue de gondole. Au hasard, un peu partout, les marchands de parures en fleurs vraies étalent des amas de roses roses, sans tige, empilées en petites montagnes, et des amas de fleurs de jasmin, que des enfants travaillent à enfiler comme des perles. On vend aussi des armes, des lances, de grandes épées d’autrefois qui se maniaient à deux mains ; et des couteaux à tigre, d’une forme spéciale, pour les leur plonger dans le gosier quand on les rencontre et qu’ils foncent sur vous la bouche ouverte. On vend des robes de mariage, pour hommes, entièrement dorées, et des turbans de noces, ruisselants de paillettes. Voici un quartier où, devant les maisons jusqu’au milieu de la chaussée, chacun s’occupe à imprimer des étoffes légères, souvent transparentes comme des brumes ; sur fond rose, vert ou jaune, on sème des petits dessins d’argent et d’or ; ce n’est guère solide, tout cela ; une goutte de pluie, et ce serait perdu ; mais le coloris en est toujours adorable, et le moindre chiffon sans valeur, sortant des mains de ces artistes en plein vent, a l’air du voile enchanté d’une péri. De l’or, de l’or ; ici, il faut toujours de l’or partout, ou, à défaut, du clinquant, du papier doré, quelque chose qui brille au splendide soleil, et qui amuse les yeux.

Blanche, la poussière ; blanches, les maisons, et blanches les robes de tous les gens du peuple ; c’est le blanc neigeux qui domine dans les rues, dans les foules en marche, et c’est sur le blanc des costumes qu’éclate, en fraîches couleurs, toute la gamme des grands turbans de mousseline.

Les femmes, invisibles puisque nous sommes en pays de Mahomet, passent ensevelies du haut en bas sous une housse blanche — et cette housse, le plus souvent, est percée d’une fenêtre ronde, comme une chatière, par où l’on voit sortir la petite tête impayable et charmante de quelque bébé tenu sur les bras.

« Gloire au Nizam ! » C’est inouï tout ce qu’il y a de soies, de mousselines ou de velours tendus au vent, pour glorifier ce prince, en long voyage. Hyderabad exulte dans l’attente de son roi et, depuis huit jours, tout est prêt, même les fleurs que le soleil flétrit. Or, il est à Calcutta, le Nizam, où il se promène dans les rues en gala asiatique, suivi d’une douzaine de carrosses tout dorés. Il ne revient pas, ne donne plus de ses nouvelles, n’en fait qu’à sa fantaisie ; mais cela ne surprend point les Indiens, qui feraient de même, et qui continuent d’attendre. D’ailleurs, aucun danger, hélas ! que la pluie vienne détremper les étoffes légères, les dorures des arcs de triomphe, puisque le ciel n’a plus jamais de nuages.

Chaque jour, à mesure que l’heure avance, le mouvement de la ville, les bruits, les musiques augmentent jusqu’au soir, dans plus de poussière, pour s’apaiser ensuite dès que la nuit tombe.

Continuel va-et-vient de voitures attelées de chevaux, ou de charrettes traînées au trot par des zébus ; pour les mystérieuses dames, ce sont des carrosses en sparterie, ayant forme de nacelle et très enveloppés de rideaux, avec des trous çà et la dans l’étoffe, par où les belles dardent sur la foule leurs grands yeux fardés. Il y a de beaux cavaliers, au bonnet pointu, au turban d’Aladin, qui galopent, la lance en arrêt. Dromadaires de caravanes, processionnant en longue file. Éléphants de peine, tout poussiéreux ou crottés, revenant du travail. Éléphants de luxe, défilant au son des musettes, pour des cortèges de noces, et promenant sur leurs dos les époux, qui sont cachés dans des petites tours aux draperies closes.

On entend la psalmodie monotone des porteurs de palanquin, qui courent d’une allure souple, charriant sur des piles de coussins brodés quelque important vieillard à lunettes, ou quelque grave prêtre en prière. Des mendiants se traînent, en haillons couverts de coquillages, des fous inquiétants, qui sont sacrés et qui ont déjà les yeux ailleurs, dans l’autre monde. Des vieux derviches à longs cheveux, tout barbouillés de cendre, s’en vont vite, en agitant des sonnettes, marchent sans rien voir, et, devant eux, chacun, par respect, doit s’écarter. On rencontre des bandes d’Arabes de l’Yemen, dont le Nizam favorise l’infiltration dans son royaume. Et voici un chef de province lointaine, qui fait son entrée au galop de fantasia, l’air sauvage et magnifique, suivi de cavaliers brandissant des lances.

Parfum des encens qui brûlent ; parfum des roses roses, empilées en montagne chez les marchands de parures ; parfum des jasmins blancs, qui débordent des corbeilles trop pleines, tombent comme de la neige sur la poussière de la rue… Qui donc dirait que la famine arrive du côté de l’Ouest, que déjà elle a passé la frontière en montrant ses dents longues ? Et avec quelle eau, dans quels jardins privilégiés, a-t-on fait s’épanouir toutes ces fleurs ?

Vers le coucher du soleil enfin, des personnages des Mille et une Nuits commencent à sortir, des élégants aux yeux cerclés de peinture bleue, à la barbe teinte de vermillon, qui portent des robes de brocart ou de velours chamarré d’or, des colliers de pierreries ou de perles, et qui tiennent sur le poing gauche un oiseau apprivoisé.

« La bienvenue à Son Altesse le Nizam ! » Cela se lit cette fois au couronnement d’un portique tendu de crépon jaune orange, avec des fanfreluches tailladées en crépon jaune citron et jaune soufre, le tout pailleté d’or vert. Et le portique se découpe en avant d’une grande mosquée neigeusement blanche, à pointes et à croissants d’or, où s’engouffrent, à l’heure de la prière du soir, des fidèles en vêtements blancs, des têtes enroulées de mousseline, qui de loin semblent une très multicolore jonchée de fleurs trop grandes…

Cependant le bruit court qu’il tardera davantage, le Nizam ; il laissera sûrement passer la lune du Ramadan… À la lune prochaine, peut-être reviendra-t-il, ou bien plus tard, Allah seul pourrait dire…

III
GOLCONDE

Au tournant d’un faubourg d’Hyderabad, on lit cette inscription sur un vieux mur : Chemin de Golconde. Et autant il eût valu écrire : chemin des ruines et du silence.

Le long de ce « chemin » désolé, où le trot des chevaux soulève tant de poussière, on rencontre d’abord quantité de petites mosquées à l’abandon, quantité de petits minarets un peu croulants, mais qui ont des élégances rares, des finesses de fuseau. Ensuite, plus rien ; on s’enfonce dans les steppes brûlés, couleur de cendre, et les amoncellements de blocs granitiques y forment çà et là des collines, des tumuli, des pyramides qui, à force d’étrangeté, n’ont même plus l’air d’appartenir à notre monde terrestre.

Après une heure de course, on arrive au bord d’un lac sans eau, desséché jusqu’à la vase de son lit, derrière lequel tout l’horizon est comme muré par un grand fantôme de ville, du même gris sinistre que le sol de la plaine. Et c’est là Golgonde, qui fut pendant trois siècles une des merveilles de l’Asie.

On sait que les villes, les palais, tous les monuments des hommes semblent toujours agrandis lorsqu’ils sont en ruines. Mais vraiment cette apparition-là est un peu écrasante. Un premier rempart crénelé, d’au moins trente pieds de haut, avec des bastions, des mâchicoulis, des guérites de pierre, prolonge ses méandres jusque dans les lointains de la campagne déserte. Et, au-dessus de cette enceinte, déjà formidable, se dresse une citadelle cyclopéenne ; elle est une montagne que l’on a utilisée, une de ces montagnes singulières, une de ces agglomérations de blocs granitiques, auxquelles le pays doit l’imprévu de ses aspects : ce besoin du gigantesque, du surhumain, qu’avaient les rois et les peuples de jadis, a trouvé là tout à souhait. Parmi les monstrueux cailloux, on a accumulé des murailles, qui s’enferment les unes les autres, se superposent, enchevêtrent leurs lignes crénelées. Tout au bord des blocs les plus hardis, il y a des bastions avancés, surplombant des abîmes ; il y a des mosquées suspendues, à différents étages ; il y a des arceaux compliqués, de prodigieux contreforts. Et le caillou d’en haut, par superstition ou par fantaisie, on l’a laissé tel quel, accroupi au sommet de tout comme une grosse bête ronde.

À l’entrée de la ville morte, à côté de boulets empilés, de boulets de fonte et de boulets de pierre, de tout un attirail d’anciens sièges et d’anciennes batailles, voici de très modernes fusils à répétition formés en faisceaux : des soldats du Nizam, des sentinelles veillent, et il faut montrer au passage une autorisation spéciale. N’entre pas qui veut dans ces ruines, qui constituent encore une forteresse imprenable, et où l’on raconte que le souverain cache ses trésors.

Ce sont de terribles portes, celles de Golconde, qui ne tournent pour s’ouvrir que sous l’effort combiné de plusieurs hommes. Leurs doubles battants, plaqués aujourd’hui contre les parois, dans l’épaisseur du rempart, sont bardés de pointes de fer encore acérées, longues comme des dagues — et cette armature formidable était pour écarter les éléphants, qui jadis endommageaient à coups de leurs ivoires les énormes boiseries, pour s’amuser, lorsqu’ils s’engouffraient en troupe dans la ville. Quel air de mesquinerie occidentale prend tout à coup, en pénétrant là, mon petit attelage, malgré ses deux cochers à turban doré, et son coureur, agitant aux flancs des chevaux un long chasse-mouches !…

La première rue qui se présente, au sortir des épaisses murailles, est la seule un peu habitée, par quelques pauvres hères, qui nichent dans des débris de palais et tiennent d’humbles boutiques à l’usage des soldats gardiens.

Ailleurs, tout est silencieux et vide, dans l’enceinte immense. Golconde n’est plus qu’une plaine de cendres, semée de pierres en déroute, d’éboulements de toutes sortes, et d’où surgissent, comme des dos d’énormes bêtes endormies, les cailloux primitifs, plus résistants que les constructions des hommes, toujours ces mêmes blocs aux flancs ronds et polis, qui jonchent le pays entier et qui, par endroits, s’élèvent en montagne[1].

Les portes de la citadelle, aussi farouches et bardées de fer que celles du rempart d’en bas, donnent accès dans un chaos de granit, où on s’élève tantôt par des chemins à air libre, tantôt par des escaliers obscurs, à travers des forteresses ou des roches vives. Tout cela est stupéfiant d’énormité, même dans l’Inde où tant de choses démesurées n’étonnent plus. Les murailles crénelées, alternant avec les blocs naturels, forment jusqu’en haut des séries de positions inexpugnables. Il y a des citernes, pour conserver l’eau en temps de siège, qui sont des gouffres profonds, creusés en plein roc. Il y a des trous noirs, menant à des souterrains qui descendaient au cœur même de cette montagne travaillée, et débouchaient au loin dans la campagne, pour les sorties de désespoir et les suprêmes fuites. À différentes hauteurs, il y a des mosquées, afin de pouvoir prier dans le danger jusqu’au dernier jour. Tout a été prévu et puissamment réalisé comme pour la résistance contre des hordes de géants, et la résistance indéfinie. On ne s’explique plus comment, il y a trois siècles, avant l’invention de nos canons modernes, les puissants sultans de Golconde ont pu être chassés d’un tel repaire.

À mesure que l’on s’élève, les désolations d’alentour élargissent leur cercle morne, sous le soleil de feu. Les ouvrages supérieurs, de plus en plus hardis et effrayants, sont aussi plus déjetés ; ils surplombent à donner le vertige et ils penchent ; des masses s’inclinent pour des chutes prochaines ; on voit des arceaux brisés, de gigantesques lézardes. Il y a aussi des restes de monuments incompréhensibles, dont on ne sait plus la destination ni l’âge, et, dans des cavernes, des dieux antérieurs à l’Islam, des Hanouman à tête de singe, habitent parmi les chauves-souris, enfumés par des petits lumignons, que sans doute de mystérieux adorateurs viennent encore, de temps à autre, leur apporter.

Au sommet de tout, sur la dernière terrasse, une mosquée, et un kiosque, d’où les sultans de jadis surveillaient le pays, regardaient venir du fond de l’horizon les armées. La vue qu’on avait d’ici, sur les campagnes, les jardins, les ombrages, fut célèbre aux siècles passés. Mais aujourd’hui ces plaines ont cessé de vivre.

Les climats sont changés, il ne pleut plus ; l’Inde, à ce qu’il semble, se dessèche en même temps qu’elle décline et s’épuise. Au delà de ce chaos de rochers et de remparts, qui est la citadelle, et qui dévale, dans le grand silence, jusqu’en bas, la muraille extérieure de la ville, la muraille crénelée, que le Nizam fait entretenir, serpente au loin pour dessiner encore les contours de ce qui fut Golconde, la Golconde aux diamants merveilleux ; mais on se demande à quoi bon, pourquoi une telle muraille pour enfermer ainsi une zone particulière de désolation qui est devenue en tout semblable à la désolation immense d’alentour : même désert gris, et mêmes obsédants cailloux lisses, que l’on prendrait pour des monstres assis en troupeaux sur des cendres. À l’extrême lointain, Hyderabad apparaît à peine, en traînée toute blanche. Et çà et là, aux confins de la plaine, ces éternels cailloux qui s’entassent en montagnes disloquées, en fantastiques forteresses, prolongent à l’infini l’illusion et la tristesse des cités détruites.


Non loin des murs de la ville morte, il y a cependant de grands dômes soigneusement blanchis, qui n’ont pas l’air de ruines ; et ils s’élèvent au milieu des bocages enclos, dont la verdure encore vivante, presque fraîche, étonne sur cette terre calcinée. Ce sont les tombeaux des anciens rois de Golconde ; grâce au respect des Indiens pour la mort, ils ont été épargnés, et, en ces dernières années, on a replanté alentour les grands jardins funéraires.

Plusieurs sultans et sultanes de ce féerique royaume sont là endormis sous les larges coupoles superbes. Un seul d’entre eux manque à la muette compagnie, le dernier, qui pourtant avait fait construire lui-même sa demeure d’éternité, mais qui fut chassé de sa sépulture comme de ses États par Aurangzeb le conquérant, et mourut en exil.

Leur lieu de repos est exquis ; on y retrouve, un peu étiolés par la chaleur de l’Inde, nos cyprès, arbres des morts dans les cimetières d’Orient comme dans les nôtres ; les allées de sable fin y sont droites comme dans nos vieux jardins de France, avec des alignements de vases contenant des rosiers tout roses de fleurs. Des équipes de femmes et de jeunes filles, chargées d’entretenir la vie factice de cette oasis, déversent matin et soir sur les plates-bandes une eau rare qu’elles apportent dans des vases de terre et que des hommes tirent à grand’peine du fond des puits, creux comme des abîmes.

De loin, la chaux donnait à ces dômes un faux air vivant. Mais l’intérieur des vastes mausolées n’a plus une peinture, plus un objet d’ornementation ; tout le luxe d’autrefois s’y est éteint dans la vétusté grise.

Cependant, sur chaque petit tombeau de marbre, isolé sous sa coupole vide, il y a des guirlandes de fleurs, — hommage d’une piété adorable, à ces souverains dont la dynastie s’est éteinte depuis trois fois cent ans.

Le charme étrange et nostalgique de ces jardins, entretenus à force d’arrosage au milieu d’une solitude brûlée, est que les cyprès longs et frêles y voisinent avec les palmiers, et que, sur les vases de roses, des colibris confiants voltigent, comme feraient chez nous des papillons.

IV
LES ÉPOUVANTABLES GROTTES

Elles sont consacrées à toutes les divinités des Pouranas ; mais les plus immenses sont à Siva, Dieu de la mort.

Des hommes, dont le rêve fut terrible et colossal, s’acharnèrent jadis, durant des siècles, à les tailler dans des montagnes de granit. Il en est de bouddhiques, de brahmaniques, d’autres qui remontent au temps des rois Jaïnas ; les civilisations, les religions ont passé sans interrompre le prodigieux travail du creusement et des ciselures.

Vers l’an mille de notre ère, au dire du plus ancien auteur qui en ait parlé, l’Arabe Maçoudi, elles étaient toujours en pleine gloire, et, de tous les points de l’Inde, d’innombrables pèlerins ne cessaient d’y accourir.

Maintenant elles sont délaissées, et de longues périodes de sécheresse ont désolé l’âpre région d’alentour. Leur durée indéfinie se continue dans l’abandon et le silence au fond d’un pays d’où la vie s’en va.

On y arrive de nos jours en traversant un petit désert couleur de bête fauve, uni comme une grève marine, où des montagnes isolées, bizarrement régulières, surgissent çà et là de l’uniformité plate, avec des aspects de donjons, de citadelles trop grandes.

En charrette indienne, aujourd’hui, sous un lourd soleil, j’ai franchi cette solitude, en suivant une route jalonnée d’arbres morts.

Vers le soir, nous avons passé par un fantôme de ville, la jadis célèbre Dalantabad, où mourut exilé, il y a trois cents ans, le dernier des sultans de Golconde, et qui de loin ressemble à la tour de Babel, ainsi que la représentent les vieilles images. Une ville-montagne, un temple-forteresse, un rocher que les hommes d’autrefois avaient retaillé, maçonné, à peu près régularisé, du sommet à la base, et qui étonne, plus encore que les pyramides d’Égypte au milieu de leurs sables. Des centaines de tombeaux, effondrés aux abords ; on ne sait combien d’enceintes crénelées, hérissées de pointes, s’enserrant les unes les autres, autour du rocher géant. Nous sommes entrés par de doubles portes formidables, qui avaient, comme à Golconde, gardé leurs pointes de fer. Mais, là dedans, personne, du silence, des ruines, des arbres desséchés ; des squelettes de banians, avec leurs gerbes de racines retombant du haut des branches comme de longues chevelures. Et nous sommes ressortis par d’autres portes doubles, aussi inutiles, et d’un appareil aussi féroce.

Dans l’Est, des plateaux rocheux s’étendaient à l’horizon, et il a fallu y monter par des lacets, mettre pied à terre et marcher derrière la charrette paresseuse. C’était l’heure du soleil couchant, l’heure de l’inaltérable splendeur rouge, en ce pays qui va mourir faute de nuages ; Dalantabad, la farouche ville-montagne, avec ses tours, avec ses amas de remparts et de temples, semblait s’élever en même temps que nous et se profilait en plein ciel, dans un rayonnement d’apothéose, tandis que se déployait toujours davantage la muette immensité des plaines rousses, comme incendiées, où rien n’indiquait plus la vie.

Sur les plateaux, un autre groupement de ruines nous attendait encore, Rozas, ville très musulmane, ville de mosquées à l’abandon et de frêles minarets fuselés. Quantité de coupoles funéraires encombraient les abords de ses grands remparts, qui nous sont apparus au crépuscule. Le long de ses rues mortes, où il faisait déjà presque nuit, quelques personnages à turban étaient assis sur des pierres : derniers habitants obstinés, vieillards retenus entre ses murs par la sainteté des mosquées.

Ensuite, pendant une heure environ, plus rien que la monotonie des roches, et l’étendue brune, dans le grand silence du soir…

Et tout à coup, une chose si surprenante et si impossible, que c’en était presque à avoir peur, dans la première minute, avant d’avoir compris. La mer ! La mer devant soi, alors que l’on savait être au Nizam, dans la partie centrale de l’Inde ! Une coupée à pic dans le sol des plateaux, et l’infini mouvant était là, déployé de toutes parts : nous le dominions du haut d’une immense falaise, au bord de laquelle notre chemin passait, et en même temps, une brise puissante nous arrivait d’en bas, une brise moins chaude, telle une brise du large…

Mais ce n’étaient que les plaines au delà, les plaines brûlées, émiettées, sur lesquelles le vent promenait des ondes de poussière ou de sable, et formait comme des embruns et des lames.

D’ailleurs, nous touchions au but : les grottes[2], que cependant rien ne révélait encore, étaient au-dessous de nous, le long du triste rivage, creusées dans ce semblant d’énormes falaises, et c’est en face de cette mer sans eau qu’elles ouvraient leurs gouffres d’épouvantes.

Il faisait nuit, les étoiles brillaient, et ma charrette s’est arrêtée devant une petite « maison de voyageur » où les hôtes, deux vieux Indiens aux cheveux blancs, se sont empressés à me recevoir, appelant par de grands cris leurs serviteurs, qui flânaient aux environs dans la campagne.


Personne, cette nuit, ne consentait à me conduire dans les grottes de Siva : il valait mieux, disait-on, attendre le jour. Un berger, enfin, qui ramenait ses chèvres, s’est décidé, pour de l’argent, et nous sommes partis, emportant une lanterne, qu’on allumera en bas, aux sombres entrées.

La nuit est sans lune, mais limpide, et les yeux s’habituent, on y voit.

D’abord la descente dans cette plaine qui joue la mer. C’est par une rampe de cinq ou six cents mètres ; c’est dans le silence et sous le scintillement magnifique des étoiles, parmi des roches tourmentées et parmi des cactus, — desséchés sans doute comme sont ici toutes choses, mais qui tiennent encore debout et dont les branches rigides simulent de grands cierges dans des candélabres.

En bas, l’obscurité est plus épaisse, quand nous commençons de suivre les contours du faux rivage, au pied des falaises qui nous font de l’ombre. Le vent, qui soufflait si fort à la tombée de la nuit, s’est apaisé ; on n’entend plus un bruissement nulle part, et le lieu est étrangement solennel.

Dans les flancs de la montagne, voici les entrées béantes, plus intensément noires que tout ce qui est noir alentour, trop grandes, semble-t-il, pour être l’œuvre des hommes, mais trop régulières pour être naturelles ; d’ailleurs, je les attendais ainsi, je sais que c’est cela…

Nous passions sans nous arrêter ; mais le berger hésite, et, par une brusque volte-face, revient sur ses pas. Une crainte religieuse peut-être, ou bien la simple peur, le retient d’aller où il avait projeté de me conduire ; — sans doute, était-ce en quelque lieu plus épouvantable encore. Alors, avec un air de dire : « Non, après tout, contente-toi de ceci ! » il s’enfonce avec moi, à travers des éboulements de pierres, des cailloux, des cactus, dans la première venue de ces ténébreuses portes.

Et c’est déjà effroyablement beau, bien que j’aie parfaitement compris que cela ne doit rien être auprès de ce que l’on n’ose pas me faire voir.

Des cours à ciel ouvert, grandes comme des carrousels, et taillées à même le granit énorme, à même la montagne primitive. Leurs parois verticales, dont la hauteur nous écrase, ont trois ou quatre étages superposés de galeries à colonnes trapues, le long desquelles des dieux de taille surhumaine sont en rang, comme un public figé dans quelque théâtre de la mort. Tout cela est noir dans la nuit ; mais le plafond de ces salles de Titans est le ciel tout poudré d’étoiles, et une vague lueur diffuse nous permet de distinguer la foule des gigantesques spectateurs sombres qui nous regardent venir.

Et il y en a des séries, on ne sait combien, de ces excavations sculptées, qui représentent chacune le travail de tout un peuple.

Le chevrier que j’ai pour guide, d’abord craintif, s’enhardit de plus en plus au cours de notre promenade dantesque. Maintenant il allume son fanal pour que nous entrions dans une caverne tout à fait ténébreuse, qui doit remonter à des époques antérieures, lourdement barbares, et où nous n’aurons même plus la sauvegarde des étoiles, puisque le ciel sera remplacé sur nos têtes par les granits épais de la montagne. C’est une avenue haute et profonde comme une nef de cathédrale gothique, où, sur les parois lisses, des espèces d’arceaux en relief imitent des vertèbres ; on est là comme dans l’intérieur d’une bête, d’un léviathan vidé. D’abord, tant notre petite lanterne éclaire mal au milieu de telles obscurités, il semblait qu’il n’y eût rien, ni personne, dans cette salle si longue. Mais une forme apparaît, quelqu’un se précise tout au fond ; un dieu solitaire de vingt ou trente pieds de haut, assis sur un trône ; son ombre, derrière lui, monte jusqu’à la voûte, et danse au gré de la petite flamme que nous avons apportée ; il est du même granit et du même ton noirâtre que le lieu tout entier, mais sa figure de colosse a été peinte en rouge, avec des prunelles noires sur de gros yeux blancs, des prunelles abaissées vers nous, comme dans la stupeur d’être ainsi troublé au milieu de sa paix nocturne. Le silence ici est tellement sonore que les vibrations de nos voix se prolongent longtemps après que nous avons fini de parler. Et nous sommes gênés par la fixité de l’horrible regard.

Cependant, mon chevrier n’a plus peur, ayant constaté que tous ces personnages de pierre étaient aussi immobiles pendant la nuit qu’en plein jour. En sortant de cette grotte, sa lanterne éteinte, délibérément il rebrousse chemin ; je comprends qu’il va me mener vers quelque chose qu’il n’osait pas affronter d’abord, et, sur ce sable qui rappelle celui des grèves, nous marchons plus vite, suivant en sens inverse la ligne des falaises, passant cette fois sans nous arrêter devant toutes ces entrées dont nous avons déjà pénétré le mystère.

La nuit s’avance lorsque nous touchons au but. L’homme rallume sa lanterne et se recueille. Il paraît que, où nous allons, il va faire très noir.

Ce qui ajoute une horreur imprévue à cette entrée, plus grande encore que toutes les autres, c’est que les divinités, les formes gardiennes du seuil, au lieu d’être calmes ainsi que là-bas d’où nous venons, s’étreignent, se tordent dans des convulsions de rage, de souffrance ou d’agonie ; on y voit si mal que l’on ne sépare plus exactement, dans ces amas de noirceurs, ce qui est personnages taillés de ce qui n’est que reliefs de la montagne, mais les roches elles-mêmes, les énormes masses surplombantes ont des attitudes prostrées, des contournements douloureux : nous sommes ici devant les demeures de Siva, implacable Dieu de la mort, celui qui tue pour la joie de voir mourir.

Et le silence du seuil prend je ne sais quoi de spécial et de terrible ; rochers ou grandes formes humaines, angoisses pétrifiées, agonies en suspens depuis plus de dix siècles, tout est baigné dans ce silence-là, qui est sonore à faire frémir ; on s’inquiète de ses propres pas, on s’écoute respirer…

Aussi, nous nous attendions à tout, excepté à du bruit. Mais à peine entrions-nous sous la première voûte, qu’un bruit soudain, effarant, éclate en l’air, comme si nous avions touché la détente de quelque mécanisme d’alarme ; un bruit qui, en une seconde, se propage jusqu’au plus profond des temples : fouettement de grandes plumes noires, tournoiement affolé de grands oiseaux de proie, aigles, hiboux ou vautours, qui dormaient là-haut parmi les pierres. Toute cette symphonie d’ailes est amplifiée sans mesure par des résonances caverneuses, répétée par des échos, et puis elle s’apaise peu à peu ; elle s’éloigne, et c’est fini, le silence retombe…

Au sortir de cette partie voûtée, qui n’était qu’un péristyle, nous retrouvons tout de suite les étoiles au-dessus de nos têtes, mais les étoiles aperçues par échappées et comme du fond d’un abîme. Ces nouvelles cours à ciel ouvert, obtenues en supprimant la moitié d’une montagne, en enlevant du granit de quoi bâtir une ville, ont ceci de particulier que leurs murs, de deux cents pieds de haut, avec tous leurs étages de galeries superposées et de dieux rangés en bataille, ne sont pas d’aplomb, mais penchent sur vous effroyablement. On a compté sur la solidité de ces granits, — qui, depuis le sommet jusqu’à la base, se tiennent en un seul et même bloc, sans une lézarde ni une fissure, — pour produire cet effet de gouffre qui se referme, de gouffre qui va vous engloutir.

Et puis, les cours de là-bas étaient vides. Celles-ci au contraire sont encombrées de choses colossales, obélisques, statues, éléphants sur des socles, pylônes et temples. Le plan d’ensemble ne se démêle pas, dans cette obscurité de bientôt minuit, où notre petite lanterne est si perdue ; on perçoit surtout la profusion et l’horreur ; au passage, quelque grande figure de cadavre, esquissée dans la pierre, quelque rire de squelette ou de monstre, s’éclaire un instant et rentre aussitôt dans la mêlée confuse.

D’abord nous n’avions vu que des éléphants isolés ; en voici maintenant toute une compagnie alignée, debout, trompe pendante, les seuls qui aient l’air calme, au milieu de tant d’êtres convulsés qui grimacent la mort. Et ce sont eux qui supportent sur leur dos la série des trois grands temples monolithes du milieu.

Nous passons entre ces temples et les parois penchées, les parois menaçantes du pourtour, dans une sorte de chemin de ronde où l’on continue de voir par instants les étoiles, qui jamais ne m’avaient semblé si lointaines. Et partout, des enlacements de formes furieuses, des combats de monstres, des accouplements horribles, des tronçons humains coupés, qui perdent leurs viscères, mais qui s’embrassent encore. Siva, toujours Siva ; Siva qui a pour parure des colliers de crânes, Siva qui féconde et Siva qui tue ; Siva qui a des bras multiples pour pouvoir tuer de dix côtés à la fois ; Siva qui, la bouche tordue d’ironie, s’accouple cruellement pour pouvoir, après, tuer ce qu’il enfante ; Siva qui danse et hurle de triomphe sur des débris pantelants, des bras arrachés, des entrailles déchirées ; Siva qui se pâme de joie et de rire en piétinant des petites filles mortes, et fait jaillir, à coups de talon, les cervelles. C’est par en dessous toujours que la lueur de notre lanterne joue sur ces épouvantes, et elles émergent une à une de l’ombre, pour aussitôt s’y replonger et disparaître. Les groupes, par endroits, sont devenus frustes, indistincts sous l’usure des siècles ; à peine dessinés, ils s’estompent et fuient dans l’immense noir ambiant, confondus avec les roches qui en prolongent obscurément la tourmente ; on ne voit pas, on ne sait pas où cela s’arrête, et alors on s’imagine la montagne entière, jusqu’en son cœur même, toute remplie de vagues formes affreuses, tout imprégnée de luxure et de râle.

Ces éléphants cariatides, alignés pour soutenir les édifices du centre, détonnaient dans ce lieu par leur tranquillité ; mais sur l’autre face des temples, dont nous faisons le tour, nous trouvons leurs pareils, leurs symétriques entrés eux aussi dans le mouvement général de lutte et de torture ; des tigres, des bêtes de révélés étreignent, ou les mordent au ventre ; ils se débattent à mort, déjà écrasés à demi par les murailles qui pèsent sur leur croupe. Et, de ce côté, la grande paroi enveloppante, la masse géologique des granits d’alentour, penche encore davantage ; la profusion des figures ne commence à s’y ébaucher qu’à dix ou vingt pieds de haut ; toute la base, — qui fait ventre, ainsi que l’on dit en parlant d’une ruine prête à crouler, d’une ruine qui surplombe comme une voûte, — est lisse, avec des boursouflures aux aspects mous ; on croirait les flancs d’une volute d’eau noire, on croirait une monstrueuse lame de mascaret, soulevant des édifices dont la retombée va être immédiate et ensevelissante…

Ces temples monolithes, que des compagnies d’éléphants surélèvent et que des pans de montagne taillée dominent de toutes parts, nous en avons maintenant achevé le tour. Il nous reste à y pénétrer, et là, mon guide hésite encore, propose d’attendre à demain, d’attendre le soleil levé.

Les escaliers qui y conduisent sont en désarroi ; toutes les marches en sont brisées, dangereusement glissantes à force d’avoir été polies, dans les temps, par le continuel passage des pieds nus.

D’instinct, sans savoir pourquoi, nous montons avec des précautions de silence : mais la moindre pierre qui vacille, le moindre caillou qui roule fait un bruit que l’écho répète et qui nous gêne. Et toujours, autour de nous, l’horreur cent fois répétée des Siva gesticulant, des Siva crispés, des Siva qui cambrent leur taille fine et gonflent leur poitrine charnue, dans l’ivresse des procréations ou des tueries.

Au milieu de si épaisses ténèbres, en entrant là, je ne me soucie guère de n’avoir songé à prendre ni une arme, ni seulement un bâton, tant la possibilité d’une surprise de la part des hommes ou des bêtes est loin de ma pensée ; et cependant la peur du chevrier me gagne, la peur sombre, la peur de ce qui n’a pas de nom et ne s’exprime pas.

J’attendais, dans ce sanctuaire, le summum de la terreur épandue alentour, le dernier excès des symboles atroces. Mais non, tout est apaisant et simple ; c’est comme, après les affres de la mort, le grand calme soudain qui doit vous accueillir au delà ; aucune représentation humaine ou animale nulle part ; il n’y a plus une figure, plus une étreinte, plus un geste, plus rien ; des temples vides, d’une solennité reposante et grave. Seules, les résonances funèbres s’exagèrent plus encore qu’à l’extérieur, si l’on parle ou si l’on marche ; à part cela, vraiment il n’y a quoi que ce soit pour effrayer, pas même, en l’air, un remuement d’ailes noires. Et les colonnes carrées, qui sont d’un même morceau avec les dessous et avec la voûte, ont une décoration sobre et sévère, formée surtout de lignes s’entre-croisant.

Visiblement, du reste, malgré les ruines et la vétusté millénaire, le lieu demeure toujours sacré ; dès l’entrée, il s’impose comme tel, et la crainte qu’il inspire est surtout religieuse. Pour que les murs soient ainsi enfumés par la flamme des torches ou des lampes, il faut que l’on y vienne encore en foule, et pour que le granit du sol soit ainsi luisant et comme imprégné d’huile. Le dieu de la mort n’a pas délaissé la montagne que les peuples d’un autre âge avaient creusée pour lui ; le vieux sanctuaire a encore une âme.

Il y a trois salles, trois temples, qui se succèdent et se commandent, taillés dans cette seule et même pierre. Et le dernier des trois est le Saint des Saints, la partie habituellement défendue, que, dans aucun autre temple brahmanique, je n’avais jamais pu pénétrer.

Là encore j’attendais je ne sais quoi de terrible à voir. Et, là encore, il n’y avait presque rien.

Mais la seule chose qu’il y ait, par sa simplicité quintessenciée, par sa brutale audace, étonne, inquiète et assombrit plus que toutes les épouvantes amoncelées au dehors : sur la pierre fruste de l’autel, un petit caillou noir, d’un luisant de marbre poli, ayant forme d’œuf allongé et se tenant debout, avec, de chaque côté, gravés sur le socle, ces mêmes signes mystérieux que les sectateurs de Siva ne manquent jamais de retracer sur leur front, le matin, avec de la cendre. Tout est noirci de fumée alentour ; les niches, dans le mur, pour recevoir de pieuses flammes, sont enduites d’une suie épaisse, et graissées d’huile, pleines des débris de mèches que l’on n’ose plus enlever. Tout est sordide, témoignant d’un culte obstiné, mais d’un culte peureux et sauvage.

Or, ce caillou noir, centre de tout, raison d’être, cause première d’un si prodigieux travail de déblaiement et de sculpture, est le plus condensé et le plus significatif des symboles qu’imaginèrent jadis les Indiens pour figurer le dieu qui féconde sans cesse, pour sans cesse détruire ; il est le Lingam ; il représente la procréation, qui ne sert qu’à alimenter la mort.


L’étendue qui joue la mer commence de s’éclairer faiblement quand je sors ce matin de la « maison du voyageur » où j’ai dormi à mon retour des grottes épouvantables. Sous un voile de poussière, en suspens comme une brume, l’étendue est bleuâtre, avant jour, bleuâtre et imprécise comme de l’eau dans du brouillard. Mais le soleil, qui surgit brusquement, la révèle une plaine rousse, altérée sous une atmosphère sèche, avec, çà et là, des arbres morts.

Je vais revoir, à la lumière violente, les temples de Siva, vérifier si c’est bien réel, tout ce dont je me souviens, et cette fois je descends seul, connaissant la route, entre les roches brunes et les hauts cactus desséchés, rigides comme des cierges de vieille cire jaune.

À peine levé, déjà ce soleil sanglant cause une impression de brûlure aux tempes ; c’est un soleil méchant et destructeur, qui chaque jour répand un peu plus de mort sur la terre de l’Inde… Trois hommes à bâtons, espèces de pâtres sans troupeau, remontent de la plaine, passent près de moi avec de profonds saluts ; ils sont d’une maigreur jamais vue, les yeux fébriles et trop grands ; sans doute viennent-ils du pays de la faim, au seuil duquel me voici arrivé. Les mille petites plantes, qui jadis par places tapissaient la montagne, ne forment plus qu’un triste feutrage sans vie. Mais les bêtes qui restent sont, comme toujours, en pleine guerre ; sur le sol, des débris de petits oiseaux s’étalent, déchiquetés fraîchement par les aigles ; partout, de grosses araignées voraces ont tendu des toiles pour manger les derniers papillons, les dernières sauterelles. Et la magnificence de ce soleil, de minute en minute plus brûlant, comme un brasier qui se rapproche, est sinistre autant que la gloire de Siva… Le Dieu qui féconde et le Dieu qui tue, comme je pense à Lui, ce matin, en descendant à son horrible sanctuaire ! Et comme je le conçois bien, cette fois, à la façon brahmanique !… Le Dieu qui multiplie les germes des hommes ou des bêtes avec une ironique et folle profusion, mais qui a pris soin, pour chaque espèce créée, d’inventer un ennemi, infernalement armé tout exprès ! Avec quel art inépuisable et minutieux il s’est complu à préparer les dents, les griffes, les cornes, la faim, les virus, les venins des serpents et des mouches ! Au-dessus des étangs où les poissons glissent, il a aiguisé tous les becs des oiseaux pêcheurs. Pour les hommes, qui devaient à la longue se rire des grands fauves, il a sournoisement réservé les maladies, les épuisements et les vieillesses. Dans la chair de tous, il a enfoncé l’écharde cuisante et stupide de l’amour. Pour tous, il a combiné l’innombrable et ténébreux essaim des infiniment petits ; jusque dans l’eau des ruisseaux clairs, cachant des myriades de destructeurs invisibles, ou bien des germes de vers aux armatures féroces, prêts à dévorer les entrailles de qui viendrait boire… « La souffrance est pour élever les âmes » ; je le veux bien ; mais nos enfants, nos petits qui meurent sans comprendre, étouffés par un mal inventé pour eux ?… D’ailleurs, je l’ai vue aussi, la souffrance, et la suprême angoisse, et l’inutile prière, dans les pauvres yeux effarés des moindres bêtes… Et les oiselets blessés à mort par quelque chasseur imbécile, est-ce aussi pour élever leur âme ? Et les bestioles de l’air, sous la sucée atroce des araignées ?… Toute cette infinie cruauté, épandue sur le tourbillon des êtres ; tout cela qui est vrai à hurler, qui a été connu de tout temps et ressassé par tout le monde, jamais ne m’était aussi impitoyablement apparu qu’à cette heure, en redescendant aux grottes de Siva. Et cependant je suis l’un des heureux, moi, et des bien vivants, que la famine proche n’atteindra pas, ni sans doute aucune autre cause d’immédiate destruction. Au plus, ai-je à redouter la brûlure de ce soleil qui monte, et la morsure des cobras aux anneaux noirs, enroulés sous l’herbe morte…

Quand j’arrive en bas, dans la plaine de sable et de poussière, tournant à main droite, je n’ai plus que quelques minutes de marche pour me retrouver devant les portes énormes et béantes.

Aucun bruit d’alarme, ce matin, n’accueille mon entrée dans l’effroyable sanctuaire : aigles, vautours ou faucons, qui nichent aux voûtes, sont déjà partis et en chasse, la serre, le bec prêts à déchirer et à manger. Silence partout, moins terrible cependant que le silence d’hier minuit.

Les temples monolithes, que les obélisques précèdent et que les rangées d’éléphants soutiennent, sont bien là, debout dans l’excavation profonde, qui penche sur eux ses flancs peuplés de figures. Mais tout me semble moins colossal, moins surhumain, vu au soleil levant ; moins surhumain et plus assez horrible pour célébrer comme il convient le Dieu créateur. Œuvre d’une race encore enfantine, qui n’avait pas eu le temps de suffisamment comprendre l’immense férocité de la vie, ou qui ne savait pas mieux symboliser. Et rien aujourd’hui ne me rend l’impression d’hier, l’impression d’arriver ici dans la nuit noire, avec une lanterne éclairant mal et par en dessous.

Le délabrement s’indique extrême, à la lumière du matin. Non seulement les siècles ont passé, fauchant çà et là des colonnes, des chapiteaux, des têtes ou des corps ; mais de plus, à l’époque de la conquête musulmane, ces temples ont été assaillis, comme tous ceux de Siva, par des hommes fanatisés, qui tenaient à nommer Dieu d’un autre nom.

Ce que l’on ne soupçonnait pas, hier en pleine nuit, c’est que tous ces épouvantails avaient jadis été peints. Les personnages, dont on distingue à présent la multitude entière, dont on aperçoit de tous côtés les gestes multiples, dans la pénombre des roches surplombantes, sont encore légèrement verdâtres, couleur de cadavre, tandis que le fond de leurs loges est resté un peu rouge, comme du sang qui aurait séché.

Les temples monolithes du milieu étaient polychromes, eux aussi, en leur temps ; des nuances comme on en voit à Thèbes ou à Memphis, des blancs, des rouges, des ocres jaunes y persistent encore aux places abritées.

Ce matin, j’y monterai donc seul, ainsi que je le souhaitais ; le chevrier de la veille, si sauvage qu’il fût, n’en demeurait pas moins un homme pensant, et mon tête-à-tête avec Siva était troublé par sa présence.

Au dedans, c’est bien le silence que j’avais prévu, mais j’attendais plus de lumière sous les voûtes ; il fait très sombre, malgré ce soleil levant dont la grande plaine rousse est déjà tout incendiée ; un peu de fraîcheur nocturne reste, comme emprisonnée sous les granits lourds ; et, dans le fond du plus secret sanctuaire, aux parois ternies depuis des siècles par les torches fumeuses, une éternelle obscurité entoure la dernière, la plus sarcastique expression du dieu de l’engendrement et de la mort, qui est le caillou noir, cyniquement taillé en Lingam…

V
LA CHANSON DE LA FAMINE

Ce sont des petits enfants surtout, ce sont de pauvres petits squelettes, aux grands yeux étonnés de tant souffrir, qui la chantent ou qui la hurlent, cette chanson, à l’entrée des villages, aux carrefours des routes, en tenant à deux mains leur ventre affreusement creusé, dont la peau s’est plissée comme celle d’une outre vide.

Pour l’entendre dans toute sa violence, cette chanson-là, il faut faire encore, depuis les grottes du dieu destructeur, environ cent lieues vers le Nord-Ouest, vers le pays Radjpoute, où les hommes en ce moment tombent par milliers, faute d’un peu de riz qu’on ne leur envoie pas.

Dans cette région, les forêts sont mortes, la jungle est morte, tout est mort.

Les pluies de printemps, que la mer d’Arabie envoyait jadis, font défaut depuis quelques années, ou bien changent de route, vont se répandre, inutiles, sur le Beloutchistan désert. Et les torrents n’ont plus d’eau ; les rivières tarissent, les arbres ne peuvent plus reverdir.

C’est par la route peu suivie de Rutlam et d’Indore que je me rends au pays de la faim, et c’est en chemin de fer, car on sait que l’Inde en est maintenant sillonnée. Le train s’en va presque vide, et les rares voyageurs sont tous Indiens.

Sous mes yeux, pendant des heures, les forêts passent ; elles n’ont point de palmiers, mais les arbres qui ressemblent aux nôtres ; on les prendrait pour des forêts de chez nous, si elles n’étaient si grandes, avec des horizons si sauvages. Des ramures délicates, des ramures grises. Et la teinte générale est celle de nos feuillées de chêne en décembre ; l’ancienne Gaule, à l’arrière-automne, devait avoir de tels aspects ; or, nous sommes dans l’Inde, en avril ; et cette chaleur de printemps tropical déroute l’esprit, cette chaleur de fournaise sur ces paysages d’hiver. Rien cependant, au cours de cette première journée de voyage, ne révèle encore la pressante détresse humaine ; mais on a le sentiment de quelque chose d’anormal, d’une désolation sans recours, d’une espèce d’agonie de la planète usée.

L’Inde, aïeule de notre Europe, est, il va sans dire, un pays de ruines. Un peu partout apparaissent les immenses fantômes des villes qui moururent dans les temps, il y a des siècles et des millénaires ; des villes dont le nom est oublié, mais qui furent des villes géantes, superbement perchées sur des montagnes et dominant des abîmes. Remparts de deux lieues de long, palais et temples, aujourd’hui abandonnés aux singes et aux serpents cobras… Auprès de tels débris, combien sembleraient mesquins nos donjons, nos manoirs, tous les restes de notre moyen âge féodal !

Ruines et forêts, couleur d’ocre ou de sienne brûlée, se succèdent le long de ma route, baignant jusqu’au soir dans la même incandescence de l’air. Et, sur la végétation détruite, sur les ossements des vieilles cités de légende, l’ardent soleil se couche, terni de poussière, tristement rose, d’une hivernale pâleur.

Le lendemain on s’éveille dans la jungle infinie.

Et au premier village où l’on s’arrête, sitôt que s’apaise le bruit des roues, leur fracas de ferraille, une clameur monte, une clameur très spéciale, qui tout de suite vous glace, même avant qu’on ait bien compris : c’est l’horrible chanson qui commence, et qui ne vous quittera plus. On est entré dans le pays de la faim. Il n’y a guère que des voix enfantines, et cela ressemblerait presque au tumulte d’une école en récréation, mais avec on ne sait quoi d’éraillé, d’épuisé, de glapissant, qui fait mal à entendre…

Oh ! les pauvres petits êtres, se pressant là contre la barrière, et tendant vers nous leurs mains desséchées, au bout des os qui sont leurs bras ! Sous leur peau brune, aux plis retombants, tout leur frêle squelette se dessine, à faire peur ; on dirait qu’ils n’ont pas d’entrailles, tant leur ventre est plat, et des mouches se sont collées à leurs paupières, à leurs lèvres, pour y boire ce qui reste d’humidité. Ils n’ont plus de souffle, presque plus de vie, et cependant ils tiennent debout, et ils crient encore. Manger, ils voudraient manger, et il leur semble que ces inconnus qui passent, dans de si grandes voitures, doivent être riches, qu’ils auront pitié et leur jetteront quelque chose.

— « Maharajh ! Maharajh ! » (Monseigneur ! Monseigneur !) appellent ensemble toutes les petites voix, sur des notes chantées et tremblotantes. Il en est qui ont à peine cinq ans, et qui crient aussi : « Maharajh ! Maharajh ! » et qui allongent à travers la barrière des menottes lamentables.

Dans ce train, ceux qui voyagent avec moi sont d’humbles Indiens, de troisième et de quatrième classe ; ils lancent ce qu’ils ont, des restes de gâteaux de riz, des monnaies de cuivre, et sur tout cela les affamés se ruent comme des bêtes, en se piétinant les uns sur les autres. Des pièces de monnaie peuvent donc leur servir ? Alors, c’est donc qu’il y a des provisions encore dans les boutiques en terre du village, mais pour ceux-là seuls qui ont de quoi en acheter !… De même, quatre wagons de riz sont attelés derrière nous, et il en passe ainsi chaque jour ; mais on ne leur en donnera point ; non, pas une poignée, pas quelques grains qui prolongeraient un peu leur vie ; c’est destiné aux habitants des villes, à ceux qui ont encore de l’argent et qui paieront.

Qu’est-ce qui nous empêche de repartir ? Pourquoi si longtemps s’arrêter devant ce lugubre village, où, de minute en minute, le troupeau des affamés s’assemble plus nombreux et la chanson de détresse va s’exaspérant ?

Aux environs, tant la terre est sèche et poudreuse, ce qui fut rizières ou champs cultivés simule un désert de cendre. Et voici des femmes, — des squelettes de femmes plutôt, avec des seins pendant comme des lambeaux de basane, — qui arrivent en hâte, épuisées par l’effort, dans l’espoir de vendre de lourds et infects paquets, apportés sur leur tête : des peaux de leurs vaches qui sont mortes de faim et qu’elles ont écorchées. Mais le prix d’une vache à peu près vivante est tombé ici à un quart de roupie (environ dix sous), puisqu’on ne pourrait pas les nourrir et que pour rien au monde, dans ce pays brahmanique, on ne se déciderait à manger de sa chair. Alors, qui donc achèterait une peau qui sent la pourriture et qui attire un essaim de mouches ?

J’ai jeté maintenant tout ce que j’avais de pièces sur moi… Mon Dieu, on ne partira donc pas !… Oh ! le désespoir d’un tout petit, de trois ou quatre ans, auquel un autre, un peu plus grand que lui, vient d’arracher l’aumône qu’il serrait dans sa main crispée !…

Le train enfin s’ébranle, et la clameur s’éloigne. Nous voici lancés à nouveau dans la jungle silencieuse.

La jungle est morte, la jungle qui, au printemps, devrait fourmiller de vie ; les graminées, les broussailles n’y reverdissent plus ; l’avril n’a plus le pouvoir d’y réveiller les essences languissantes ; elle affecte, comme la forêt, un aspect d’hiver sous le soleil torride. On y voit errer des gazelles, maigres, effarées, qui ne trouvent plus d’herbe, qui ne savent où aller boire. Et de loin en loin, sur le tronc de quelque arbre sec, un jeune rameau, une branchette isolée a pris tout ce qui restait de sève, pour donner encore deux ou trois feuilles tendres, ou bien une grande fleur rouge mélancoliquement épanouie au milieu de la désolation.

À chaque village où l’on s’arrête, les affamés sont là, vous guettant à la barrière. Leur chanson que l’on redoute s’entendre, et qui est toujours pareille, en fausset déchirant, sur les mêmes notes, s’élève dès qu’on approche ; et puis elle n’enfle, et vous poursuit en s’exaltant de désespoir, quand on s’éloigne à nouveau dans les solitudes brûlées.

VI
BRAHMINES DU TEMPLE D’ODEYPOURE

À cent cinquante lieues à peu près au delà des épouvantables grottes, — dans la direction du Nord-Ouest, qui est celle de la sécheresse croissante, — la ville blanche d’Odeypoure, au pays de Meswar, est encore une étape délicieuse, sur cette route de la grande famine, que j’ai commencé de suivre.

Quand on arrive, on aperçoit de très loin les blancheurs de cet amas de palais et de temples, se détachant sur le fond des hautes montagnes dentelées, couvertes de forêts, qui l’entourent et l’enferment de toutes parts. Malgré la teinte feuille morte, qui remplace ici le vert des ramures, depuis qu’il ne pleut plus, malgré toujours cette anormale tristesse d’une terre qui se dépouille et jaunit au printemps, la ville, quand on y regarde à distance, conserve un air heureux et privilégié, dans ces arbres, au pied de ces pentes boisées, qui lui font comme un nid de tranquillité et de mystère.

Mais, de près, combien la détresse déjà s’indique ! Dans l’avenue bordée d’arbres morts qui conduit aux portes, de lugubres mendiants se promènent, de ces êtres comme on n’en avait vu nulle part et dont la vie persistante n’est plus vraisemblable : des momies, des ossements desséchés qui marchent, et à qui des yeux restent au fond des orbites, et une voix, au fond de la gorge, pour demander l’aumône. Ils sont les débris de la population des champs ; ils se traînent vers la ville, ayant ouï dire que l’on y mangeait encore. Mais souvent aussi, en chemin, ils s’affaissent ; on en voit çà et là de gisants, sur l’épaisse poussière qui tout de suite enveloppe leur agonie et donne à leur nudité la couleur des squelettes.

Le long de cette avenue, des enclos mélancoliques et sans fin appartiennent au Maharajah d’Odeypoure : par-dessus les murs d’enceinte, on voit monter des mausolées, des ruines de temples, des kiosques en pierre et en marbre, des édifices à coupoles ayant servi à la crémation de princes défunts, et de grands arbres effeuillés, mourants, sur les branches desquels sont assis des singes.

Aux portes enfin, aux portes des remparts, qui sont hautes et blanches, et que gardent des Indiens le sabre nu, la sinistre marée envahissante des meurt-de-faim est arrêtée comme un flot par une écluse ; ils restent là entassés et la main tendue, — non point qu’on leur interdise de passer, mais, dans tous les pays du monde, les entrées de ville sont un lieu d’élection pour ceux qui mendient.

Odeypoure, fondée il y a trois siècles (après la destruction de Chitore[3], l’ancienne capitale de Meswar, dont les ruines gisent à quelques lieues dans l’Est), a déjà pris un air de vétusté extrême, sous son épais linceul de chaux. Elle renferme quantité de temples brahmaniques, à colonnes blanches, à pyramides blanches, dont le plus grand et le plus vénéré appartient au dieu Chri-Jannath-Raijie. Très blancs, aussi, sur un rocher, les grands palais du Maharajah, qui, d’un côté, dominent toute la ville et, de l’autre, mirent leurs blancheurs dans un lac frais et profond, entouré de montagnes et de forêts.

Une circonstance particulière m’a fait ici, dès le premier instant, l’ami de deux jeunes brahmines, qui sont frères et tous deux prêtres au grand temple. Chaque jour, aux heures silencieuses et brûlantes où je ne sors pas, je reçois leur visite discrète, dans la petite « maison du voyageur » qui est en dehors des murs, au milieu d’une solitude de poussière. Ils sont vêtus d’une robe blanche et coiffés d’un mince turban. Ils ont le même visage, d’une finesse exquise, les deux frères, et les mêmes grands yeux mystiques. Leur noblesse de race, sans croisements ni mésalliances, remonte à deux ou trois mille ans : fils et arrière-petits-fils de rêveurs qui, depuis les origines, se sont tenus en dehors et au-dessus de notre humanité vile ; qui jamais ne se sont adonnés à l’intempérance, au commerce ni à la guerre ; qui n’ont jamais tué, même une humble bête ; qui n’ont jamais mangé d’aucune chose ayant vécu. Ils sont pétris d’un limon différent du nôtre et plus pur ; ils sont presque un peu dématérialisés avant la mort, et possèdent des sens moins lourds, capables de percevoir des choses au delà de cette vie transitoire.

Cependant mon espérance était chimérique, d’obtenir par eux quelque lumière ; leur brahmisme s’est obscurci, de génération en génération, par l’abus des rites et des observances ; ils ne connaissent plus le sens caché des symboles.

— « Le roi Chri-Jugat-Singhie, fils de Chri-Karan-Singhie, grand adorateur du dieu que nous servons, commença la construction de notre temple en 1684, lors de son avènement au trône. Ce prince bâtit deux autres temples sur le lac, et ces trois bâtisses durèrent ensemble vingt-quatre ans. Pour l’inauguration, quand l’image de notre dieu fut placée dans le sanctuaire, en 1708, plusieurs princes des environs arrivèrent en cortège, avec beaucoup de magnificence, amenant une grande quantité d’éléphants… »

C’est l’un des deux frères qui raconte, dans le silence de midi et dans la pénombre de la « maison du voyageur » fermée contre le soleil, contre les mouches, et contre le vent desséchant, le vent de famine. Ils sont très érudits sur les temples d’Odeypoure et sur tous les dieux du panthéon Pouranique. Mais, sur les causes de leurs espoirs éternels, sur leur vision de l’au-delà, si je les interroge, ils ne savent me répondre rien qui me soit intelligible ; tout de suite nous perdons contact, nous ne nous sentons plus des âmes de même espèce ; entre nous tombe comme un rideau de nuit isolante. Ils sont des voyants sans doute, comme la plupart des prêtres, leurs pareils, mais ils sont aussi des simples qui n’expliquent pas.

Chaque jour ils m’apportent des présents naïfs, les deux prêtres, des fleurs, de modestes gâteaux préparés à leur usage. Ils sont courtois et doux. Cependant des abîmes nous séparent. Et au respect qu’ils me témoignent, se mêle un irréductible dédain de caste ; ainsi, non seulement ils aimeraient mieux mourir que de partager les mets horribles, souillés de chair et de sang, auxquels m’ont habitué mes ancêtres ; non seulement ils n’accepteraient même pas de ma main un verre d’eau ; mais de plus, le fait de boire ou de manger quoi que ce soit en ma présence, leur semblerait un déshonneur que rien ne laverait plus.

Ce matin, avant l’heure habituelle de leur visite, ils ont entr’ouvert ma porte, — laissant pénétrer avec eux un rayon de lumière ardente, une envolée de poussière, un souffle de fournaise. C’était pour m’informer qu’aujourd’hui est la fête de leur dieu ; qu’ils ne seraient donc pas libres de revenir, mais que je pourrais les retrouver, au baisser du soleil, dans la première enceinte de leur temple.

Et ils m’ont laissé des guirlandes de fleurs de jasmin, comme on en porte ici autour du cou pendant les fêtes, — mais de notre vrai jasmin de France, qui était inconnu, là-bas dans l’Inde méridionale… Or, ces petites fleurs blanches, enfilées en guirlande enfantine, je n’avais plus revu cela depuis les premiers étés de ma vie, depuis l’âge où, dans la cour de ma maison familiale, à l’ombre des vieux murs garnis de ce même jasmin, je m’amusais à faire des colliers pareils à ceux que mes amis indiens viennent de m’apporter… Et j’ai retrouvé tout à coup dans ma mémoire ces étés lointains, la retombée des feuillages le long de ce mur, les herbes et les fleurs de cette cour, qui jadis, à mes yeux, représentait le monde. Alors, dans un recul infini, se sont effacés pour un instant les pays de Brahma, la ville d’Odeypoure, ses dieux, son soleil et sa famine…

Au déclin du jour cependant, je me suis rendu à la fête du dieu Chri-Jannath-Raijie.

Son temple est blanc comme de la neige fraîchement tombée. On y monte par un escalier monumental de trente ou quarante marches, que gardent des éléphants de pierre.

La pyramide brahmanique, ici, au nord de l’Inde, n’est pas, comme dans le sud, une folle mêlée de divinités et de bêtes ; elle est plus sobre, plus mystérieusement calme ; de loin elle ressemble à un grand if de cimetière. — Et le temple de Chri-Jannath Raijie possède plusieurs de ces pyramides, qui sont blanches aussi, blanches comme de la neige fraîchement tombée.

Sachant que nul ne pénètre dans le sanctuaire, s’il n’est Hindou et de caste noble, je suis resté dans la cour, et j’ai fait demander mes amis.

Ils sont venus à mon appel, mais vraiment ce n’étaient plus les mêmes que dans la « maison du voyageur » ; l’abîme d’incompréhension s’était creusé entre nous davantage. Et, d’abord, ils se sont excusés de ne pouvoir prendre ma main comme d’habitude, étant aujourd’hui officiants et appelés à toucher des choses saintes.

Pour la première fois, je les voyais presque nus, ainsi que les prêtres ont coutume d’être en présence de leur dieu, la petite cordelette des « fils de la bouche de Brahma » traversant en bandoulière leur poitrine de belle statue bronzée. Et leurs yeux dilatés avaient une expression d’absence que je ne leur avais jamais connue.

Toujours courtois pourtant, ils m’ont fait asseoir à une place d’honneur, aux pieds d’un Vichnou de cuivre, en face même de la porte du sanctuaire.

La cour du temple était encombrée de marchands de parures, ayant des paniers tout remplis de colliers en jasmin blanc, en jasmin jaune, en roses du Bengale. Et parmi les étalages de fleurs, rôdaient, de plus en plus nombreux, les spectres de la faim, les pauvres squelettes d’une couleur terreuse, avec des yeux de fièvre.

Devant moi défilait le peuple de Brahma, montant ou descendant les marches du temple, entre les grands éléphants de pierre qui, en haut des escaliers, dressaient leurs trompes vers le ciel. Tous les hommes étaient vêtus de robes blanches, un sabre à la ceinture et plusieurs rangs de fleurs étagés sur la poitrine. Il venait des vieillards que leur barbe de neige, rebroussée à la mode radjpoute, faisait ressembler à de vieux chats blancs. Il venait beaucoup d’enfants tout petits, les jambes à peine assez longues pour monter, mais l’air pénétré et grave, et toujours solennellement coiffés d’une espèce de tiare en velours brodé d’or. Et les femmes étaient merveilleuses, drapées à l’antique dans des mousselines de toutes couleurs avec des dessins dorés, ou bien dans des mousselines noires avec des étoiles d’argent. Une musique caverneuse m’arrivait du fond de l’obscur et impénétrable temple, et parfois les coups de quelque monstrueux tam-tam grondaient sous les voûtes comme le tonnerre.

Chacun, avant de monter, s’inclinait pour baiser la marche d’en bas. Et de même, là-haut avant de sortir de l’ombre sainte, chacun se retournait sur la porte, pour saluer et pour baiser le seuil. Mais les spectres de la famine qui arrivaient toujours, horriblement nus et macabres, gênaient cette foule en habits de fête, essayaient d’arrêter les passants avec leurs pauvres mains desséchées, crochaient dans les voiles de mousseline, avaient des brusqueries et des crispations de singes pour attraper les aumônes…

Et puis le vent s’est déchaîné, comme chaque soir à la même heure, sans pour cela rafraîchir la ville brûlante, et, dans une brume de poussière, le soleil s’est couché, jaune, triste, et terni autant qu’un soleil du Nord.

Dans les rues, malgré tout, la fête a continué jusqu’à nuit close. On se jetait les uns aux autres, à pleines mains, des poudres parfumées et colorées, qui adhéraient aux visages, aux vêtements. Des gens sortaient de la bagarre avec une moitié de figure poudrée de bleu, ou de violet, ou de rouge. Et toutes les robes blanches portaient la trace de mains trempées dans des teintures éclatantes, cinq doigts marqués en rose, en jaune ou en vert.

VII
LE BOIS CHARMANT D’ODEYPOURE

Dans le bois charmant habitent trois fakirs, tout au bord de la route, sous un toit de chaume, au pied d’une colline et devant le miroir d’un lac tranquille. Ce sont trois jeunes hommes régulièrement beaux, nus avec de longues chevelures, et poudrés de la tête aux pieds en gris pâle couleur de pierre.

Tout le jour et tous les jours, à n’importe quelle heure on passe, ils sont là, ces trois fakirs, sous l’humble abri que rien ne ferme, assis à terre, les jambes croisées dans la pose bouddhique, et immobiles devant les eaux réfléchissantes, où se renverse l’image des montagnes, des forêts sombres et des palais blancs du roi d’Odeypoure.

Derrière la ville blanche, aussitôt dépassées les grandes portes ogivales, sans transition, commence le bois silencieux qui s’en va, par-dessus les hautes cimes d’alentour, rejoindre au loin la forêt, la jungle et les tigres.

Les arbres de moyenne futaie, les buissons aux branchages légers, ressemblent aux nôtres, et ils sont très effeuillés, comme il arrive chez nous à la fin des automnes. Cependant, c’est le printemps ici, le printemps tropical, et l’air brûle ; mais il fait trop immuablement beau dans le bois comme dans le reste de l’Inde, et tout se meurt de ce beau temps-là qui dure depuis déjà trois années.

Pour être si près des portes, ce lieu d’ombre est étonnant de rester toujours solitaire et calme ; tout le mouvement s’est porté de l’autre côté de la ville, et presque personne ne passe sur cette route, devant les trois fakirs en contemplation.

Il y a dans le bois des sangliers, des singes et quantité d’oiseaux, des vols de tourterelles, des tribus de perruches. Les paons superbes s’y promènent en troupe ; entre les arbres morts, sous les broussailles grises et sur le sol teinté de cendre, on les voit courir tout allongés, à la file, merveilleux d’éclat et semblables à des fusées de métal vert. Toutes ces bêtes sont libres, mais on ne saurait dire sauvages, car, en ce pays où l’homme ne tue pas, elles n’ont pas comme chez nous l’idée de le fuir. Quant aux tigres qui habitent l’autre versant des montagnes, de mémoire d’homme on ne les a jamais vus rôder dans le bois charmant.

En arrivant par le tour du lac, on éprouve d’abord le vague effroi du surnaturel, au premier aspect de ces trois hommes couleur de pierre, étrangement immobiles tout au bord de la route. Ils diffèrent des statues en ce que leurs chevelures longues, leurs moustaches, leurs sourcils sont restés noirs ; mais la fixité de leurs yeux surtout est inquiétante, et on ne sait plus.

Ce sont des hommes d’une vingtaine d’années, des débutants en fakirisme ; les macérations et les jeûnes n’ont pas altéré encore leur belle forme ; leurs jambes qui, avec le temps, vont se momifier dans la pose éternellement repliée, sont grasses et un peu féminines. Ces dessins rouges, qui sont peints pour signifier Siva, sur leurs fronts couverts de poudre, devraient rappeler le visage des pitres ; mais on n’y songe même pas, tant le regard est grave.

Derrière eux, sous l’abri de chaume, on voit luire, bien nets et bien en ordre, les ustensiles de cuivre qui servent à leurs ablutions de chaque matin et à leur dîner frugal. Et au-dessus de leur tête, les branches mortes qui s’étendent sont un rendez-vous d’oiseaux ; perruches, tourterelles, paons magnifiques, ou tout petits chanteurs emplumés, que tant de sécheresse déroute, viennent picorer les graines de riz laissées pour eux, après le repas des trois sages.

Le passant qui s’arrête devant les trois fakirs et leur adresse la parole est parfois invité, d’un geste et d’un sourire distrait, à s’asseoir à l’ombre de leur toit ; mais la terre est balayée là si soigneusement, qu’ils prient qu’on ait soin de retirer ses chaussures avant de s’approcher. Ensuite leurs yeux se perdent à nouveau dans le rêve ; vous vous en allez quand vous voulez, ils ne vous parlent plus et cessent même de vous voir.

Ce lac, au milieu du bois, appartient au roi d’Odeypoure ; ses palais seuls y sont reflétés, et aussi quelques vieux temples aux blancheurs éternelles ; dans les deux îlots du milieu, des palais encore, et des jardins murés ; partout ailleurs sur la rive, c’est le fouillis des broussailles, l’enlacement des arbres. Et les très hautes et abruptes montagnes, tapissées de forêts mourantes, enferment le lieu de toutes parts, avec çà et là, au sommet de quelque cime pointue, l’éclat blanc d’une petite citadelle d’autrefois, d’un petit sanctuaire brahmanique plus haut perché que les aigles. Juste au bord des eaux qui baissent chaque jour, une teinte verte persiste aux branches ; autrement, n’importe où l’on regarde, c’est, dirait-on, la rouille de l’arrière-automne, ou les grisailles de l’hiver.

Pour la première fois, aujourd’hui, j’ai vu vraiment remuer l’un des trois fakirs.

J’étais entré dans le bois charmant à l’heure du coucher du soleil, — l’heure où, sur l’autre rive du lac, au-dessus d’une maison abandonnée qui appartient au Maharajah, s’élève toujours la même colonne d’épaisse fumée. (Un simple tourbillon de poussière, soulevé par le piétinement des sangliers d’alentour ; il en vient des centaines chaque soir, se ruer là pour manger le maïs qu’on leur jette du haut des fenêtres, de la part du roi, depuis que la jungle se meurt…)

Donc, l’un des trois fakirs s’est levé, pour aller chercher derrière lui un miroir, de la poudre, du carmin ; ensuite, ayant repris sa pose hiératique, les jambes croisées, il a reblanchi son visage et repeint soigneusement le signe de Siva sur son front. Il n’y avait personne, que les paons et les tourterelles, ralliant de tous côtés pour le repas du soir. Alors, à la tombée du crépuscule, pour faire honneur à qui, cette toilette ?…

Cependant on entendait là-bas, sous le couvert des branches, le galop, très vite rapproché, d’une troupe de chevaux. Or, c’était le roi qui passait avec une trentaine de personnages de sa cour. De jolis chevaux harnachés de mille couleurs. Tous les cavaliers, vêtus de blanc, leur taille svelte prise dans de longues robes. Des barbes, des moustaches très retroussées en l’air, à la mode d’Odeypoure, donnant quelque chose du chat à toutes ces figures de camée, d’un bronze pâle, à la fois très fines et très viriles.

Et le roi galopait à la tête de son escorte, la barbe en chat, lui aussi, le visage, l’allure, d’une beauté et d’une distinction parfaites.

En les regardant s’éloigner dans l’allée sans feuilles, on songeait à quelque chevauchée de notre moyen âge occidental, quelque prince ou quelque duc, suivi de ses chevaliers et de ses barons, revenant de la chasse, en automne, un beau soir des siècles passés…

VIII
CHEZ UN PRINCE RADJPOUTE

Le landau correctement attelé, qui est venu par ordre du roi d’Odeypoure me prendre dans la « maison du voyageur », monte au galop les rampes sablées, que bordent des balustres et des massifs roses. C’est sur la rive du lac, sur le rocher où les palais s’arrangent en amphithéâtre. Des éléphants de marbre émergent çà et là des feuillages et des fleurs. Sur la pente rapide, aux tournants brusques, on se sent enlevé sans effort par l’élan des deux bêtes vigoureuses, et très vite s’élargit le champ de la vue ; très vite le bois charmant se déploie, et le lac bleu, avec ses îlots qui sont d’autres palais, tandis que semble s’élever avec nous la muraille de forêts et de montagnes qui fait comme une mystérieuse toile de fond derrière toutes les choses d’Odeypoure.

Ce Maharajah, prince de Meswar, chez lequel je me rends aujourd’hui, descend de la plus ancienne et de la plus haute en dignité de toutes les familles royales du pays radjpoute ; il est des suryabans de la race solaire ; bien des siècles et des siècles avant que fussent sorties de l’ombre nos plus vieilles familles princières d’Europe, ses ancêtres levaient des armées pour conquérir des royaumes ou pour délivrer des reines captives[4].

Le héros déifié Rama, père de la race solaire, ainsi qu’il est dit dans le Ramayana, eut deux fils, dont l’aîné fonda Laliore. Les arrière-descendants du second, vers le milieu du iie siècle, étendirent leur domination sur les peuples radjpoutes ; cependant, lors du grand sac des barbares du Nord, en 524, tous les princes de cette famille furent massacrés, excepté la reine, qui accomplissait un pèlerinage ; elle était enceinte et se cacha dans une caverne, où elle mourut en donnant le jour à un fils. De pieux brahmes recueillirent l’enfant ; mais il fut difficile à garder, car son sang royal le poussait aux exercices sauvages des Bhils de la montagne ; ceux-ci bientôt le choisirent pour chef, et l’un de leurs guerriers, se coupant un doigt, le marqua au front avec son sang, en signe de royauté. L’an 723 enfin, les descendants de ce fils de la caverne s’établirent ici même comme souverains ; leur lignée n’a cessé d’y régner depuis cette époque, et aujourd’hui encore, après treize siècles, l’usage s’est conservé à Odeypoure de faire marquer de sang au front chaque nouveau roi, par la main farouche d’un Bhil, en mémoire de cette rude origine.

Le landau s’arrête dans une cour intérieure, plantée de palmiers et de cyprès, où me reçoit un officier de la maison royale, en robe blanche.

Comme chez tous les princes de l’Inde, il y a plusieurs palais ; celui que l’on me montre d’abord est moderne, avec des salons européens, des glaces, des dressoirs chargés d’argenterie, des billards, — et tout cela, dans cette ville si indienne, est stupéfiant d’imprévu.

Mais le Maharajah préfère la vieille demeure de ses ancêtres ; c’est là qu’une audience de lui me sera donnée, et il est l’heure de s’y rendre.

D’abord nous traversons quantité de jardinets et de couloirs silencieux. Et puis soudain, au sortir d’une haute porte ogivale à battants de cuivre, voici une foule, des clameurs, d’assourdissantes musiques : nous sommes dans une immense cour, un carrousel pour les combats d’éléphants, d’un côté, le vieux palais domine de toute sa majestueuse façade blanche, ornée de sculptures archaïques, de faïences bleues et de soleils d’or ; de l’autre, il y a contre la muraille une série de loges, où des éléphants entravés, tout en se dandinant, mâchent des herbages ; au milieu, trois ou quatre cents hommes de farouche allure, — montagnards, Bhils arrivés pour la fête du Dieu, — tenant des bâtons qu’ils frappent les uns contre les autres, s’exercent à une danse guerrière, que leur jouent des musettes, des trompes, des tam-tams énormes et des cymbales de bronze ; sur une terrasse, des femmes par centaines se penchent pour les voir danser, et c’est une exposition de beautés aux yeux sombres, aux gorges admirables sous des mousselines.

Pour arriver jusqu’au souverain, combien de couloirs il me faut traverser encore ! Combien de cours, où de grands orangers fleurissent et embaument, entre des arcades de marbre blanc ! Et tant de vestibules, encombrés de babouches qui traînent ; des hommes à long sabre, assis dans tous les coins ! Et des passages resserrés en souricière, et des petits escaliers obscurs du vieux temps, aux marches roides et glissantes, si étroits qu’ils inquiètent, taillés dans l’épaisseur des murs ou de la pierre vive. Toujours des gardes, dans l’ombre, toujours des babouches par terre, et, çà et là, des divinités horribles, du fond de leur niche nous regardant passer. À une porte enfin, après que nous sommes montés très haut dans l’échafaudage des roches et des salles superposées, l’officier qui me guide s’arrête respectueusement, dit à voix basse : « C’est ici qu’est Son Altesse », et me laisse entrer seul.

Une galerie blanche, aux arcades de marbre, donnant sur une très vaste terrasse blanche ; par terre, une toile blanche, neigeuse ; pas un garde ; pas un meuble non plus, rien — que deux chaises dorées, pareilles, l’une près de l’autre, dans cette petite solitude immaculée, fraîche, un peu aérienne. Et je reconnais là, seul, debout et la main tendue, le cavalier pour qui l’autre soir les fakirs du bois arrangeaient leur visage : il est vêtu d’une simple robe blanche, avec un collier de saphirs.

Maintenant, nous nous sommes cérémonieusement assis sur les légères chaises dorées, et, derrière nous, se tient un interprète arrivé sans bruit, qui met devant sa bouche, chaque fois qu’il parle, une serviette de soie blanche, pour empêcher son haleine d’aller vers son souverain, — précaution inutile du reste, car les dents sont claires et le souffle pur.

Ce prince silencieux, que je sais difficilement accessible, possède le charme et la grâce ; une exquise courtoisie, jointe à certaine forme particulière de timidité que je n’ai jamais rencontrée que chez de très grands seigneurs. D’abord, il daigne s’informer si je suis bien traité dans son pays, si les chevaux que l’on m’a envoyés de sa part me plaisent, et la voiture : banalités par où commence notre conversation, qui est forcément hésitante, car des mondes de conceptions et d’hérédités différentes nous séparent. Mais ensuite, quand il est question des choses d’Europe, et des pays d’où je viens, et de la Perse où j’irai bientôt, j’entrevois combien de pensées, curieuses sans doute pour l’un et pour l’autre, nous aurions pu échanger, s’il n’y avait entre nous tant de barrières…

Cependant, on vient avertir le prince que c’est l’heure de sa chevauchée du soir, dans le bois charmant qu’habitent les trois fakirs. Il doit contourner cette fois les eaux du lac, jusqu’à la maison où s’assemblent chaque jour les sangliers ; des serviteurs l’attendent, avec de grands parasols asiatiques, pour l’abriter sur les terrasses, le maintenir à l’ombre jusqu’en bas où ses barons et ses chevaliers sont déjà en selle, prêts à le suivre.

Avant de me congédier, il veut bien donner l’ordre de me montrer le palais inachevé qu’il fait construire, et de préparer ensuite une barque pour me mener dans les vieux palais des îles.

À notre époque où tout s’en va, il se trouve donc encore dans l’Inde des princes pour construire des demeures purement indiennes, comme en imaginaient leurs ancêtres, dans les temps magnifiques !

Très haut perché, ce nouveau palais, sur une esplanade circulaire qui s’avance en promontoire vers le lac. Une suite de salles blanches, de kiosques blancs, — tout en festons, en dentelles de grès ou de marbre, — orientés de façon à regarder sous ses différents aspects ce lac royal, où l’on descend par de majestueux escaliers flanqués d’éléphants de pierre, et dont les eaux s’entourent de hautes montagnes laissées sauvages, feutrées de forêts. À l’intérieur, des mosaïques de verre et de porcelaine courent sur toutes les murailles ; dans telle salle, des branches de roses, dont chaque fleur est composée de vingt porcelaines différentes ; dans une autre, des plantes d’eau, des nénufars, avec des hérons et des martins-pêcheurs. De patients mosaïstes sont encore là, taillant par myriades les petites parcelles colorées, ou bien, accroupis, combinant par terre des feuillages et des pétales. Une chambre vient d’être achevée ; sur ses murs d’un vert mousse, rien que de grands lotus roses, — dont le dessin très archaïque fait songer à ce que nous appelons chez nous l’art nouveau ; au milieu est un lit en cristal, avec des rideaux en satin du même vert que les murs, et des matelas en velours du même rose que les lotus.

Au pied d’un vieux petit temple brahmanique, tout déjeté sous les arbres et prêt à crouler au fond de l’eau, je prends place dans la barque où l’on m’attendait, et les rameurs m’emmènent vers les îles. Il fait grand vent, toujours ce vent qui se lève le soir, qui promène sur tout le pays Radjpoute la poussière et la mort, mais qui devient frais et pur, ici, sur ce lac, et ne soulève autour de nous que de minuscules vagues bleues.

D’abord la plus petite des deux îles, où le palais n’a guère que cent ans. Comme tout cela est muré, séquestré, même au milieu de ces eaux profondes, qui déjà pourtant semblaient assez isolantes ! Des petits jardins, très enclos entre des murs en mosaïque, et envahis aujourd’hui par une végétation de cimetière ; des fouillis de ronces, de longues herbes folles, et surtout de roses trémières fleuries partout, en quenouilles géantes. Un dédale de petits appartements étranges, bas et sombres, ornés de mosaïques ou de peintures qui s’effacent ; il en est d’orientés dans toutes les directions, pour que l’on ait, à chaque moment de la journée, l’ombre et la fraîcheur, et pour que l’on puisse rêver tantôt devant les parterres mélancoliques et sans vue, tantôt devant les grands lointains sauvages, les forêts à tigres, ou bien encore devant les blancs palais de féerie, bâtis sur la rive plus prochaine. Oh ! qui dira ce qu’elles ont étouffé de drames ou de traînantes agonies, les petites chambres de l’île, les petites chambres aujourd’hui abandonnées, lentement détruites par l’humidité du lac, la moisissure et le salpêtre ?… Dans des niches du mur, en pleine pénombre sépulcrale, il y a des bibelots scellés sous des vitres, de pauvres choses venues d’Europe et qui devaient être précieuses, ici, il y a cent ans : porcelaines vieillottes, bonshommes de Saxe en habit Louis XVI, fleurs artificielles dans des petits vases Empire… Quelles reines, quelles jeunes princesses défuntes, avaient reçu ces frêles cadeaux, les avaient enfermés avec tant de sollicitude, et, en s’en allant, les ont laissés là ?…

Dans la grande île, où nous abordons ensuite, les palais construits par un glorieux souverain, ont environ trois siècles ; ils sont plus vastes et somptueux, mais aussi plus délabrés. Le monumental escalier de débarquement, aux marches blanches à demi plongées dans l’eau, est orné de grands éléphants de pierre qui semblent s’être alignés au bord du lac pour regarder les barques venir. Les jardins de mélancolie sont cloîtrés comme dans l’îlot voisin, mais entre des murailles plus ouvragées, entre de plus patientes mosaïques ; on y retrouve le palmier à grandes palmes du Sud, qui ne croît plus ici à l’état sauvage, mais reste un arbre de luxe autour des habitations de princes ; et l’air y est délicieusement embaumé par des bosquets d’orangers dont les pétales s’épandent sur le sol, sur les feuilles mortes, comme une couche de givre. Quand nous pénétrons là, il est déjà tard, le soleil est très descendu derrière ces montagnes si hautes et si abruptes qui font sur le lac tomber le crépuscule avant l’heure. C’est l’instant du coucher des perruches ; elles ont élu domicile sur les branches de ces orangers jalousement enfermés ; on les voit arriver du bois charmant par bandes, par petits nuages verts, — bien plus verts que les feuilles languissantes, car, même ici au bord de l’eau, tout commence à jaunir, sans parler de la teinte hivernale qu’ont prise les forêts d’alentour. Et le vent de sécheresse et de famine souffle de plus en plus fort, augmentant l’inquiétude triste du soir, dans cette île, dans ces ruines…

IX
LA BELLE VILLE DE CAMAÏEU ROSE

Cent lieues plus loin vers le Nord. Depuis Odeypoure, les déserts succédaient aux déserts. La terre semblait maudite. Sous une couche de cendre blanchâtre, comme semée par quelque éruption volcanique immense, tout ce qui avait été jungles, villages ou cultures se confondait en une même teinte morne. Et enfin voici, après tant de désolations, une ville qui paraît en pleine activité orientale et charmante. Les avenues qui viennent aboutir à ses hauts remparts crénelés, à ses portes ogivales, sont peuplées de cavaliers en robe blanche, de femmes en longs voiles jaunes ou rouges, de chars à bœufs, de files de chameaux en harnais de fête : des couleurs et de la vie, comme aux temps d’abondance.

Mais qu’est-ce que c’est que tout ce sinistre déballage de haillons, au pied des remparts ? Il y a des formes humaines cachées là-dessous… Qu’est-ce que c’est que tous ces gens par terre ? Des hommes ivres, des malades ? — Ah ! des êtres desséchés, des ossements, des momies ! — Pourtant non, cela remue encore ; les paupières battent et les yeux regardent ! En voici même qui se dressent, tout chancelants, sur de longs os en guise de jambes…

La première porte franchie, il en apparaît une autre, découpée dans une muraille intérieure qui est peinte en rose jusqu’à la pointe de ses créneaux, — en rose de ruban, avec un semis de fleurs blanches imitant le dessin régulier des indiennes. Et sur l’épaisse poussière, des tas humains sont là encore, noirâtres et comme vautrés dans de la cendre, plus affreux devant le rose charmant et les bouquets de ce mur. On dirait des squelettes sur lesquels de la basane serait collée ; les ossatures s’indiquent avec une précision horrible ; les rotules et les coudes font de grosses boules, comme des nœuds sur des bâtons, et les cuisses, qui n’ont qu’un os, sont plus minces que les bas de jambes qui en ont deux. Il y en a de groupés par famille, et il y en a d’isolés qu’on abandonne ; les uns agonisent, étendus en croix ; les autres se tiennent encore accroupis, immobiles et stupides, avec des yeux de fièvre et des lèvres retirées sur des dents longues. Dans un coin, une vieille femme sans chair, probablement seule au monde, pleure, en silence, sur des guenilles.

Quand enfin, au sortir de ces doubles portes, l’intérieur de la ville se découvre, c’est une surprise et un enchantement.

Avoir une grande ville rose, entièrement rose, du même rose et semée des mêmes bouquets blancs, ses maisons, ses remparts, ses palais, ses temples, ses tours et ses miradors, quel étonnant caprice de souverain ! On dirait qu’on a tendu tous les murs d’une même vieille indienne à fleurs, on dirait une ville en vieux camaïeu du xviiie siècle ; cela diffère de tout ce qu’on avait vu ailleurs, cela arrive à des effets de complète et charmante invraisemblance.

Des rues d’un kilomètre de long, alignées au cordeau, larges comme deux fois nos boulevards et bordées de hauts palais dont la fantaisie orientale a varié les façades à l’infini. Nulle part plus extravagante superposition de colonnades, d’arceaux festonnés, de tours, de balcons, de miradors. Tout cela pareillement rose, tout cela d’une même teinte d’étoffe ou de fleur ; et la moindre moulure, la moindre arabesque, relevée d’un filet blanc. Sur les parties sculptées, on dirait qu’on a cloué des passementeries blanches, tandis que, sur les parties plates, reprend l’éternel camaïeu avec ses mêmes bouquets surannés.

Et tout le long de ces rues s’agitent des foules, dans un immense éblouissement de couleurs.

Des marchands par milliers, ayant par terre leurs étalages d’étoffes, de cuivre et d’armes, encombrent les deux côtés des trottoirs, tandis que parmi eux se démènent les femmes, aux voiles bariolés de grands dessins fantasques et aux bras nus cerclés d’anneaux jusqu’à l’épaule.

Au milieu de la chaussée, le défilé est continuel, de cavaliers aux armes d’argent sur des selles éclatantes, de lourds chariots traînés par des zébus aux cornes peintes, de chameaux attachés en longue file, d’éléphants en robe dorée dont on a barbouillé la trompe de mille dessins. Passent aussi des dromadaires, que montent deux personnages l’un derrière l’autre, et qui vont au trot léger, le cou tendu, comme des autruches à la course ; passent des fakirs entièrement nus, poudrés à blanc de la tête aux pieds ; passent des palanquins et des chaises à porteurs : tout l’Orient des féeries, processionnant à grand spectacle, dans l’inimaginable cadre de camaïeu rose.

Et des gens promènent en laisse, pour leur donner l’habitude du monde, les panthères apprivoisées du roi, qui marchent sournoises et comiques, coiffées de petits bonnets brodés, avec une rosette sous le menton, posant l’une après l’autre leurs pattes de velours avec des précautions infinies, comme par peur de casser des œufs. Pour plus de sûreté, on les tient aussi par leur queue annelée, et quatre serviteurs encore les suivent en cortège.

Mais il y a aussi des rôdeurs bien lugubres, — des échappés de sarcophage, dans le genre des êtres qui gisent là-bas aux portes des remparts… Ils ont osé entrer dans la belle ville couleur de fleur, ceux-là, et y traîner leurs ossements !… Il y en a même beaucoup plus qu’on n’eût dit au premier abord. Ceux qui errent, chancelants et les yeux hagards, ne sont pas seuls ici : sur les pavés, parmi les marchands, parmi les gais étalages, se dissimulent d’horribles paquets de haillons et de squelettes, qui obligent les passants à se détourner pour ne pas marcher dessus… Et ces fantômes-là, ce sont les paysans des plaines d’alentour. Depuis qu’il ne pleut plus, ils ont lutté contre la destruction du sol, et les longues souffrances les ont préparés à ces maigreurs sans nom. À présent, c’est fini. Le bétail est mort, parce qu’il n’y avait plus d’herbe, et on a vendu la peau à vil prix. Quant aux champs qu’on ensemençait, ce ne sont plus que des steppes de terre émiettée et brûlée, où rien ne saurait germer. On a vendu aussi, pour acheter de quoi manger, les hardes qu’on avait pour se couvrir, les anneaux d’argent qu’on portait aux bras et aux chevilles. On a maigri pendant des mois. Et puis la faim est venue pour tout de bon, la faim torturante, et bientôt les villages se sont remplis de l’odeur des cadavres.

Manger ! Ils voulaient manger, ces gens, voilà pourquoi ils étaient venus vers la ville. Il leur semblait qu’on aurait pitié, qu’on ne les laisserait pas mourir, car ils avaient entendu dire qu’on amassait ici des grains et des farines comme pour un siège, et que tout le monde mangeait dans ces murs.

En effet, les chars à bœufs, les files de chameaux apportent, à toute heure, les sacs de riz et d’orge, commandés au loin par le roi, et cela s’empile dans les greniers, ou même sur les trottoirs, par peur de la famine envahissante qui menace de tous côtés la belle ville rose. Mais cela s’achète, et il faut de l’argent. Le roi, il est vrai, en fait distribuer aux pauvres qui habitent sa capitale. Quant à secourir aussi les paysans qui agonisent par milliers dans les plaines d’alentour, on n’y suffirait plus, et, de ceux-là, on détourne la tête. Donc, ils errent par les rues, autour des lieux où l’on mange, dans l’espoir encore de quelques grains de riz qu’on pourrait leur jeter, et puis vient l’heure pour eux de se coucher n’importe où, le front à même le pavé, pour mourir.

En ce moment, il s’agit de décharger sur un trottoir, devant des greniers sans doute trop remplis, une centaine de sacs de grains que des chameaux apportent, et il faut pour cela déranger trois petits enfants-squelettes, de cinq à dix ans, tout nus, qui reposaient ensemble à la place choisie.

— Ce sont trois frères, explique une voisine ; les parents qui les avaient amenés sont morts (de faim, c’est sous-entendu) ; alors ils sont là, ils restent là, ils n’ont plus personne.

Et elle paraît le trouver tout naturel, cette créature, qui pourtant n’a pas l’air d’une méchante femme !… Mon Dieu, qu’est-ce donc que ce peuple ? Et comment sont faites les âmes de ces gens, qui pour rien au monde ne tueraient un oiseau, mais qui ne se révoltent pas de ce qu’on laisse, devant leur porte, mourir les petits enfants ?

Le plus petit des trois paraît le plus près de finir. Il est sans mouvement, il n’a plus la force de chasser les mouches collées au bord de ses paupières closes ; on dirait que son ventre a été vidé comme celui d’une bête à faire cuire ; et les os de son frêle bassin ont percé la peau, à force de traîner sur les pavés de la rue.

Allons, il faut déménager, pour laisser la place à ces sacs de grains que l’on apporte. Le plus grand se relève, prend tendrement à son cou le pauvre tout petit, emmène par la main le second qui peut marcher encore, et ils s’en vont, en silence.

Cependant les yeux du tout petit se sont un instant rouverts. Oh ! ce regard d’innocent martyr ! Tout ce qu’il exprime d’angoisse, de reproche, d’étonnement d’être si malheureux, si abandonné et de tant souffrir !… Mais ils se referment vite, les yeux mourants ; les mouches reviennent s’y coller, et la pauvre petite tête retombe sur l’épaule maigre de l’aîné qui l’emporte.

Un peu chancelant, mais sans une larme, sans un murmure, adorable de résignation et de dignité enfantine, il emmène ses frères, ce petit aîné qui se sent chef de famille. Puis, après avoir regardé s’il est assez loin pour ne plus gêner personne, il les recouche avec des précautions infinies, la tête sur les pierres, et s’étend aussi près d’eux.

Au carrefour central, où les plus belles rues viennent aboutir, le luxe si particulier de cette ville arrive à ses plus étranges effets. Roses jusqu’à l’extrême pointe, sortes de grands ifs roses à fleurs blanches, les pyramides des temples brahmaniques, qui se dressent dans le ciel de poussière, parmi des tourbillons d’oiseaux noirs. Rose et semée de fleurs blanches, la façade du palais du Roi, qui dépasserait en hauteur nos façades de cathédrales, et qui est la répétition, la superposition d’une centaine de kiosques pareils, ayant chacun les mêmes colonnades, les mêmes grillages, les mêmes petits dômes compliqués — avec, tout en haut, des oriflammes aux couleurs du royaume, que le vent desséchant fait claquer dans l’air. Roses à bouquets blancs, les palais, les maisons, qui de tous côtés s’alignent en fuite vers les lointains poudreux des rues.

La foule est là plus parée de bijoux, plus animée, à ce carrefour, plus bruyante, dans toute la diversité de ses couleurs de fête. Plus nombreux aussi, les rôdeurs de la faim, — les pauvres petits enfants surtout, car au milieu de cette place on fait cuire en plein vent des gâteaux de riz, des galettes au sucre et au miel, et cela les attire ; on ne leur en donne pas, bien entendu, mais ils demeurent quand même, tout tremblants de faiblesse sur leurs petites jambes, et les yeux dilatés dans la fiévreuse convoitise des pâtisseries.

Du reste, elle augmente d’heure en heure, l’invasion des affamés ; c’est comme une marée funèbre, qui monterait de la campagne vers la ville, et les chemins dans la plaine sont jalonnés de ceux qui meurent avant d’arriver aux portes.

En face d’un marchand de bracelets, qui mange des crêpes toutes chaudes, une femme vient de s’arrêter suppliante, un spectre de femme, serrant sur ses mamelles sèches et sur ses os de poitrine un petit nourrisson-squelette. — Non, il ne donnera rien, le marchand, et même il dédaigne de regarder, — Alors elle s’affole, la mère au sein tari dont le petit va mourir, et ses dents se desserrent pour un long cri de louve. Elle est jeune et sans doute elle était jolie ; sa jeunesse s’indique encore sur ses joues ravagées : seize ans peut-être, c’est presque une enfant… Elle vient de comprendre à la fin que personne n’aura pitié et qu’elle est condamnée ; alors elle prolonge son cri sans espoir, par besoin de hurler, comme font les bêtes aux abois, — tandis que près d’elle passent tranquillement, de leur pas sourd, de gros éléphants dodus, qui mangent à présent du fourrage venu de très loin et coûtant très cher.

Et, au-dessus de la clameur des foules, il y a la clameur des corbeaux, sur les toits et dans l’air assemblés par milliers. Cet éternel ensemble de croassements qui, dans l’Inde, domine tous les autres bruits terrestres, s’enfle ici en crescendo, arrive à un vrai délire : les temps de famine, quand on commence à sentir partout l’odeur de la mort, sont des temps d’abondance et de joie pour les corbeaux, les vautours et les mouches.


Cependant, les crocodiles du Roi vont prendre leur repas, au fond des jardins murés.

C’est tout un monde, ce palais du Roi, avec ses dépendances sans fin, ses écuries de chevaux, ses écuries d’éléphants ; et, pour arriver au lac artificiel où les crocodiles habitent, il faut franchir encore tant de hautes portes hérissées de fer, tant de cours grandes comme les cours du Louvre, bordées de farouches bâtiments aux fenêtres grillées — et aux murailles roses, il va sans dire, avec semis de fleurs blanches ! Dans ces quartiers, il y a foule aujourd’hui, et on y fait des appels ; c’est jour de solde pour les soldats, et ils attendent tous, un peu sauvages et souvent superbes, tenant des lances ou des étendards ; on les paye en lourdes pièces d’autrefois, monnaies rondes en argent, ou monnaies en bronze de forme carrée.

Dans une salle de marbre, aux colonnes et aux arceaux ciselés, un vélum de velours pourpre est tendu sur un métier gigantesque, et une dizaine de brodeurs travaillent à le couvrir de fleurs d’or en haut-relief : une robe neuve, pour l’un des éléphants favoris.

Les jardins, à force de laborieux arrosage, sont encore à peu près verts, surprenants comme une oasis au milieu de ce pays brûlé ; d’ailleurs, vastes comme des parcs et tristement exquis entre leurs murailles crénelées de cinquante pieds de haut ; des allées droites à la mode ancienne et pavées de marbre ; des cyprès, des palmiers, beaucoup de roses, et des petits bois d’orangers qui embaument l’air ; partout des fauteuils de marbre pour se reposer à l’ombre, des kiosques de marbre pour les bayadères, et des bassins de marbre pour les bains princiers. Des paons, des singes, — et même, sous les orangers, des chacals en maraude montrant leur museau furtif.

Enfin, le grand étang, enfermé lui aussi dans de terribles murs et à demi desséché par deux ou trois années sans pluie. Là, sur les vases, sommeillent les énormes crocodiles centenaires, semblables à des rochers ; mais un vieil homme tout blanc arrive et se met à chanter, sur les marches d’un escalier qui descend dans l’eau, à chanter, chanter, d’une voix claire de muezzin, avec de grands gestes de bras pour appeler. Alors ils s’éveillent, les crocodiles, d’abord lents et paresseux, bientôt effroyables de rapidité et de souplesse, et ils s’approchent à la hâte, nageant en compagnie de grosses tortues voraces qui ont entendu l’appel et veulent manger aussi. Tout cela vient former cercle au pied des marches où le vieillard se tient, assisté de deux serviteurs portant des corbeilles de viandes. Les gueules visqueuses et livides s’ouvrent, prêtes à engloutir, et on y jette des quartiers de chèvre, des gigots crus, des poumons, des entrailles.


Mais dehors, dans les rues, personne n’appelle, avec des chants de muezzin, les affamés pour leur donner la pâture. Les nouveaux venus rôdent encore, tendant la main, frappant leur ventre plat si quelqu’un les regarde ; les autres, qui ont perdu l’espoir d’un secours, gisent n’importe où, sous les pieds, parmi la foule et les chevaux.

Au croisement de deux avenues de palais et de temples roses, sur une de ces places qu’encombrent les marchands, les cavaliers, les femmes drapées de mousselines et couvertes d’anneaux d’or, un étranger, un Français vient d’arrêter sa voiture, près d’un tas sinistre de décharnés qui ne bougent plus, et il s’est baissé pour mettre des pièces de monnaie dans leurs mains inertes.

Alors, soudainement, c’est comme la résurrection de toute une tribu de momies ; les têtes se dressent de dessous les haillons qui couvraient les figures ; les yeux regardent, puis les formes squelettales se remettent debout : « Quoi ! on fait l’aumône ! Il y a quelqu’un qui donne ! On va pouvoir acheter à manger. » Le macabre réveil se propage en traînée subite jusqu’à d’autres tas qui gisaient plus loin, dissimulés derrière des promeneurs, derrière des piles d’étoffes ou des fourneaux de pâtissier. Et tout cela grouille, surgit et s’avance : masques de cadavres dont les lèvres recroquevillées laissent trop voir les dents, yeux caves aux paupières mangées par les mouches, mamelles qui pendent comme des sacs vides sur les cercles du thorax, ossatures qui se heurtent avec des bruits de morceaux de bois. Et l’étranger, en une minute, est entouré d’une ronde de cimetière, pressé, griffé par des mains déjà terreuses, aux grands ongles, qui cherchent à lui arracher son argent, — tandis que les pauvres yeux, au contraire, demandent pardon pour cette violence, remercient et supplient…

Et puis, silencieusement, cela s’effondre. Un des spectres, qui chancelait de faiblesse, s’est accroché au spectre voisin, qui a chancelé à son tour, et la chute s’est communiquée de proche en proche, sans un cri, sans une résistance, tous les épuisés se cramponnant les uns aux autres et tombant ensemble, comme de lamentables marionnettes, comme s’abattent des quilles, puis roulant dans la poussière, évanouis, et ne se relevant plus…

À cet instant, une musique s’approche et on perçoit un bourdonnement nouveau de la foule : c’est un cortège qui arrive, un cortège religieux annonçant une solennité pour demain dans les temples de Brahma. Alors, un des gardes chargés de faire faire place empoigne une vieille affamée qui, dans sa chute, les bras en croix, le visage dans la poussière, avait dépassé l’alignement permis, et il la rejette sur le trottoir, meurtrie et gémissante.

Voici donc le beau cortège qui passe. Un éléphant noir ouvre la marche, peinturluré d’or jusqu’au bout de la trompe ; derrière vient la musique, au pas de procession, jouant, avec des musettes et des cuivres, un air lugubre en mode mineur.

Puis, quatre éléphants gris s’avancent de front, portant des éphèbes costumés en dieux, coiffés de hautes tiares de perles, qui lancent des poudres colorées et parfumées sur le peuple. Ils semblent lancer des nuages, tant ces poudres sont ténues et légères ; leurs éléphants, qui en reçoivent de première main, en sont teintés bizarrement, l’un de violet, l’autre de jaune, l’autre de vert et l’autre de rouge. Ils lancent, à pleine poignée, les souriants éphèbes, et la foule se colore à leur gré, robes, turbans et visages. Même des petits enfants à l’agonie, des petits squelettes de la famine, qui regardaient d’en bas, couchés sur le dos, reçoivent une charge de poudre rouge embaumée de santal ; le geste de leurs mains affaiblies a été trop lent pour les préserver et ils en ont plein les yeux.

C’est maintenant la brusque tombée du jour ; le camaïeu rose à bouquets blancs commence de pâlir partout à la fois, sous un ciel couleur de pervenche, tellement saturé de poussière que la lune argentée y paraît blême. Les tourbillons d’oiseaux noirs s’abattent ensemble pour dormir ; sur les corniches des palais roses, ils s’alignent, innombrables, pigeons et corbeaux, à se toucher, formant de longs cordons sombres. Mais des vautours et des aigles s’attardent en l’air et planent encore. Et les singes libres, qui habitent sur les maisons, se poursuivent, très agités à l’heure du couchage, hauts sur pattes et queue relevée, petites silhouettes étranges qui courent au bord des toits.

En bas, les larges chaussées se dépeuplent, — car les cités orientales ne connaissent point de vie nocturne.

Une des tigresses que l’on apprivoise et qui va rentrer au palais se coucher, bien repue, le bonnet de côté, et pour l’heure bonne personne, est assise au coin d’une rue sur son derrière, entre ses serviteurs assis de même, y compris celui qui toujours la tient par la queue. Ses yeux énigmatiques, d’un vert pâle de jade, fixent un groupe de petits enfants de la famine, qui halètent par terre, à deux pas d’elle.

Les marchands se hâtent de replier leurs étoffes multicolores, de ramasser dans des corbeilles leurs cuivres brillants, leurs plateaux et leurs vases. Ils regagnent leurs demeures, découvrant peu à peu les groupes de décharnés qui gisaient parmi leurs gais étalages. Ces derniers vont demeurer seuls ; pendant la nuit ils seront les maîtres du pavé.

Ils s’isolent, les groupes agonisants ; autour d’eux, le vide se fait et les révèle plus nombreux. Bientôt on ne verra plus que leurs formes cadavériques et leurs guenilles, dont le sol restera jonché.

Hors des murs, dans la campagne désolée, tous les arbres sans vie se peuplent prodigieusement, à cette heure crépusculaire. Les aigles, les vautours ou les paons magnifiques s’y groupent par famille, formant des épaisseurs au milieu des branchages légers qui n’ont plus de feuilles ; leurs cris du jour peu à peu s’apaisent, finissent en appels intermittents, de plus en plus espacés. Les voix geignantes des paons sont celles qui persistent le plus avant dans le soir, et bientôt les chacals lugubres commencent à y répondre.

Dix heures : très tard pour cette ville où tout s’arrête presque avec le jour. La campagne, alentour, est devenue infiniment silencieuse. Dans les lointains, on dirait du brouillard ; mais c’est de la poussière encore, puisque tout est desséché. Sur le sol poudré à blanc, tombe la lumière blanche de la lune, et sur les arbres morts, sur les cactus couverts de cendre ; avec le refroidissement soudain de la nuit, cela donne l’illusion de la neige et de l’hiver. Il va faire froid pour les petits mourants, qui sont tout nus à râler par terre.

En dedans des murs, c’est le silence comme au dehors. À part des musiques assourdies, qui se font çà et là au cœur des temples brahmaniques, on n’entend plus rien. Par les hauts escaliers de ces temples, que gardent des éléphants de pierre, montent ou descendent quelques derniers groupes en vêtements blancs ; ailleurs, plus personne, et les rues sont vides, — les longues rues droites qui paraissent plus larges et plus immenses, sans passants ni cortèges. Dans le calme nocturne, la ville de camaïeu rose, rose encore sous le rayonnement lunaire, semble avoir agrandi le décor de ses palais et de ses miradors dentelés.

Mais, sur les chaussées, à côté de ces sacs de grains amoncelés par peur de la famine, et surveillés par des gardiens à bâtons, restent aux mêmes places les tas noirâtres, haletant sous des loques, les tas macabres, la foule effondrée des meurt-de-faim. On voit aussi, de distance en distance, des petites niches, des petites guérites de pierre qui pendant le jour, disparaissent dans la foule ; chacune d’elles abrite un dieu, l’horrible Ganesa au visage d’éléphant, ou bien Siva, prince de la Mort, et chaque idole a sa guirlande de fleurs, et aussi sa lanterne qui brûlera jusqu’au jour.

C’est presque informe et indéfinissable, ces tas couverts de haillons, qui font toutes ces taches noires dans le gris rose de la ville enchantée ; mais il en sort de temps à autre une toux, un gémissement ou un râle ; parfois aussi des os de bras se relèvent et s’agitent, secouent fiévreusement les guenilles, ou bien ce sont des os de jambe, réunis par une grosse rotule saillante… Pour ceux-là qui sont par terre, qu’importe le jour bruyant, ou la nuit tranquille, ou le radieux matin, puisqu’il n’y a plus d’espérance, puisque personne n’aura pitié, puisqu’il faut rester où la tête alourdie est tombée, et attendre là, sur le même pavé, la grande crispation qui finira tout…

X
TERRASSES POUR TENIR CONSEIL AU CLAIR DE LUNE

La pleine lune encore pâle, suspendue dans le ciel crépusculaire, n’a pas commencé d’épandre sa lumière morte sur le nouvel amas de ruines qui s’en va dévalant à mes pieds. Le soleil, bien qu’il ait disparu depuis une heure derrière les montagnes d’alentour, continue d’éclairer d’une lueur jaunissante. Et j’attends la nuit, seul, dans un lieu pompeux et farouche, au sommet des terrasses d’une ancienne demeure de rois, sorte d’immense nid d’aigle qui fut jadis empli de richesses, inabordable et redouté, mais qui est vide aujourd’hui, à la garde de quelques serviteurs, au milieu d’une grande ville abandonnée.

Je suis très haut dans l’air ; si je me penche sur les granits luxueusement ciselés qui servent de balustres à ces terrasses, je surplombe des abîmes, — au fond desquels gisent des débris de maisons, de temples, de mosquées, de splendeurs. Je suis déjà très haut dans l’air, et cependant je suis dominé de tous côtés ; les rochers qui portent ce palais s’abritent au centre d’un cirque de montagnes plus élevées encore, et, autour de moi, de grandes cimes en pierres rougeâtres, presque verticales, minces et comme tranchantes, sont couronnées de remparts qui suivent la ligne du faîte extrême, et dont les créneaux en dents de scie se découpent cruellement sur le ciel jaune. Cette muraille en l’air, bâtie à coups de blocs cyclopéens sur des pointes à peine accessibles, et enfermant un cercle de plusieurs lieues, est une de ces œuvres du passé dont l’audace et l’énormité nous confondent ; tout cela monte trop haut, se tient debout avec trop de confiance, et donne un peu le vertige à regarder. Pour cette ville, depuis longtemps défunte, et pour ce palais de rois qui est sous mes pieds, on avait imaginé une clôture sans pareille, on avait transformé en forteresse toute la chaîne des sommets enveloppants. Et il n’y a qu’une seule coupée donnant accès dans le cirque défendu, une espèce de grande fissure naturelle, là-bas, par où l’on aperçoit les lointains d’un désert qui semble passé au feu.

Pour venir ici, je suis parti, au déclin du jour, de Jeypore, qui, depuis deux siècles[5], a remplacé comme capitale cette ville d’Amber, ces ruines dont me voici entouré.

Je suis parti avec des guides et des chevaux mis à ma disposition par le Maharajah de la belle ville rose, — successeur des rois qui habitaient jadis ce palais d’Amber, ces terrasses où je viens de monter. J’avais hâte de sortir de cette Jeypore, d’échapper à son charme de féerie et à son horreur dantesque, hâte d’arriver dans la campagne, où au moins tout est fini et où c’est le silence de la mort.

Cependant, je savais quel passage de plus grande épouvante il me faudrait encore traverser au sortir même de la ville, dès que j’aurais franchi les portes des remparts quelque chose comme un champ de bataille longtemps après la déroute ; quelque chose comme une jonchée de cadavres longuement desséchés au soleil, mais des cadavres qu’on entendrait souffler, des cadavres qui remueraient, et qui parfois seraient capables de se lever, de me poursuivre, de m’attraper avec leurs pauvres mains terreuses, dans une soudaine exaltation de prière…

Et, en effet, j’ai trouvé tout cela qui m’attendait.

Dans le charnier, aujourd’hui, il y avait beaucoup de vieilles femmes, paquets de haillons et d’os, aïeules abandonnées, dont tous les descendants étaient morts, de faim sans doute, et qui s’étaient couchées là avec résignation pour laisser venir leur tour ; elles ne demandaient rien, celles-là, elles ne bougeaient pas ; seulement leurs yeux grands ouverts exprimaient l’infini morne de la désespérance. Et des corbeaux, au-dessus d’elles, perchés sur les branches des arbres morts, ne les perdaient pas de vue, attendant qu’il fût l’heure.

Mais il y avait surtout, et plus encore que les autres jours, des enfants. Oh ! leurs petites figures, comme étonnées de tant de misère et d’abandon, qui vous regardaient d’en bas avec une expression d’appel !… On mettait pied à terre, on s’arrêtait aux plus décharnés, ne pouvant s’arrêter à tous, car ils étaient légion… Petites têtes affaiblies, petites têtes emmanchées sur de frêles squelettes qui ne pouvaient plus les porter ; on les soulevait doucement, et elles retombaient, confiantes, dans vos mains, les têtes enfantines, en refermant les paupières, comme pour dormir là, sous votre protection. Parfois, on devinait bien que le secours offert arrivait trop tard ; mais souvent aussi les innocents fantômes se remettaient debout, et avec la pièce de monnaie qu’on leur avait donnée, se traînaient chez les marchands de riz pour acheter à manger.

Mon Dieu ! cela coûterait si peu de chose, ce qu’il faudrait à ces petits-là pour ne pas mourir[6] !

Au sortir de ces portes roses, deux lieues de ruines, avant d’arriver au vrai désert de la campagne ; dans des jardins d’arbres morts, une suite interminable de coupoles, de temples, de kiosques en pierre ajourée, où n’habitent plus que des tribus de singes, des corbeaux et des vautours. — Et il en va de même aux environs de toutes les villes de ce pays ; la terre, pleine de sépultures, y est encombrée toujours par le prodigieux déchet des civilisations antérieures.

Plus aucune trace de champs cultivés, il va sans dire, et, dans les villages infestés de mouches, plus personne.

Quand ensuite nous avons atteint la base des montagnes, la région des pierres rougeâtres, on eût dit qu’il y avait des brasiers partout ; même à l’ombre, chaque bouffée du vent sec, chargé de poussière, causait une brûlure au visage. Pour végétation, par ici, plus rien autre que de grands cactus morts, restés debout ; toutes les roches étaient hérissées de leurs bâtons épineux. Et mes deux guides chevauchaient le bouclier au flanc, la lance droite, tels autrefois des soldats de Balladur ou d’Akbar.

Le soleil de cinq heures du soir éclaboussait nos yeux, lorsque enfin nous avons aperçu devant nous cette brèche étroite qui donne accès dans la vallée close d’Amber ; une porte redoutable fermait l’unique passage, après lequel, tout de suite, l’ancienne capitale nous est apparue.

Par des rampes dallées, où nos chevaux glissaient, nous sommes montés au palais des rois, au palais de grès et de marbre qui trône orgueilleusement sur les rochers, commandant toutes les autres ruines.

D’abord, à l’entrée, à l’un des premiers tournants de la route ascendante, nous rencontrions un temple noir et sinistre, dont le sol est souillé d’éternelles taches de sang, et qui exhale une puanteur de bête morte, de vieille boucherie ; au fond, dans une niche, réside la très horrifique Dourga, toute petite et presque informe, l’air d’un gnome malfaisant blotti sous les plis d’une loque rouge ; et un tam-tam aussi large qu’une tour est posé à ses pieds. — Là, depuis des siècles, on n’a cessé d’égorger chaque matin, dès l’aube, un bouc, au bruit du tam-tam énorme, pour en offrir à la Déesse le sang tiède, dans un vase de bronze, et, sur un plateau, la tête cornue. Comment a-t-elle pu s’introduire dans le panthéon brahmanique, à titre d’épouse du dieu de la mort, la Dourga, la terrifiante Kali, si altérée de sang que, même en ce pays où, depuis des millénaires, il est défendu de tuer, on lui faisait naguère encore des sacrifices humains à cette place ? D’où sort-elle, avec son manteau rouge, de quels temps antérieurs et de quelle nuit ?…

À différents étages de la route, on a ouvert devant nous des portes de bronze, lourdement cloutées. Et puis nous avons quitté nos chevaux pour continuer à pied l’ascension, par des cours, des escaliers, des jardins.

Des salles en marbre, aux piliers trapus, décorées avec un goût minutieux et barbare ; les voûtes, jadis patiemment revêtues de mosaïques en verroteries, en parcelles de miroir, y restent encore étincelantes par places, sous la moisissure et le salpêtre, comme des parois de cavernes à stalactites, et les portes en bois de santal sont incrustées d’ivoire. Des piscines, très haut perchées, recélant encore un peu d’eau précieuse ; des bains creusés dans le roc, pour les dames du harem. Et, au centre de tout, un jardin suspendu, très muré, sur lequel s’ouvrent des appartements sombres, qui furent ceux des princesses, des reines, de toutes les belles cloîtrées ; des orangers de cent ans y embaumaient l’air, quand j’y suis passé tout à l’heure pour monter aux plus hautes terrasses ; mais le vieux gardien se plaignait amèrement des singes, qui, paraît-il, s’y croient les maîtres aujourd’hui et ne se gênent point pour y cueillir toutes les oranges.

Maintenant donc, j’attends la nuit, seul, sur ces terrasses extrêmes : les rois les avaient fait construire et entourer de somptueux balustres pour y tenir des assemblées, y donner des audiences au clair de lune, et j’ai voulu connaître ce lieu, à son heure, sous cette lune qui dans un instant rayonnera.

Le coucher des oiseaux, aigles, vautours, paons, tourterelles et martinets, vient de finir, et, dans le palais abandonné, cela laisse un redoublement de silence. Le soleil, qui m’était depuis longtemps caché par les si hautes montagnes, vient sans doute de s’éteindre, car, sur une esplanade au-dessous de moi, des gardiens, des musulmans, qui connaissent toujours avec précision l’heure sainte du Moghreb, s’orientent à présent vers la Mecque et se prosternent pour la prière du soir.

En même temps, un bruit caverneux monte soudain jusqu’à moi, d’en bas, du sanctuaire ensanglanté : c’est aussi l’heure de la prière brahmanique, et le tam-tam prélude, le tam-tam de la déesse-gnome au manteau rouge.

Il prélude à grands coups sourds, et c’était le signal attendu pour une orgie de sons féroces ; des musettes gémissantes le suivent aussitôt, et des cymbales de fer, et une trompe, qui beugle tout le temps sur deux notes, en appel lugubre indéfiniment répété ; cela m’arrive comme de dessous terre ; cela s’enfle et se défigure en traversant, pour s’élever jusqu’aux terrasses, tant de salles superposées, qui sont vides et sonores. Et tout à coup, du haut de l’air, répond un carillon de cloches : c’est un petit temple de Siva qui sonne ainsi à pleine volée ; il est perché là-bas sur une des cimes coupantes qui m’entourent ; il est adossé à cette muraille aérienne dont les créneaux se profilent maintenant comme les dents d’un peigne noir, sur le jaune du ciel pâlissant.

Je ne prévoyais pas tant de bruit dans ces ruines ; mais, aux Indes, la désuétude des villes, le délabrement des sanctuaires n’arrêtent point le cours des rites sacrés : les dieux continuent d’être servis, même au milieu des régions les plus délaissées…

Depuis quelques minutes, je levais la tête vers le petit temple carillonnant. Et lorsque je jette ensuite les yeux à terre, je frémis presque en y reconnaissant mon ombre, très nette, très subitement dessinée ; d’instinct, je me retourne, comme pour voir si on ne vient pas d’allumer derrière moi, en surprise, quelque lampe de clarté étrange, ou si quelque projecteur électrique ne m’envoie pas ses rayons blêmes. — Mais non, c’est la grande lune ronde, la lune des audiences royales, que j’avais oubliée et qui déjà, sans transition, commence de remplir son office, tant le jour a vite fait de mourir, en ces climats. D’autres ombres, des ombres immobiles de choses, se sont au même moment précisées partout, alternant avec des lueurs spectrales. La lune, sur la terrasse des audiences lunaires, épand sa majesté blanche…

Je descendrai quand aura cessé la musique sauvage ; elle me gêne, cette musique-là, pour traverser seul à cette heure tant d’escaliers étroits, tant de couloirs, tant de salles dans ce palais qui, la nuit, doit être livré aux singes et aux fantômes.

Et c’est très long, très long. Cela me laisse le temps de voir s’allumer toutes les étoiles.

Combien ce lieu est à la fois dominateur et secret ! Et quels princes du rêve étaient ces souverains, pour avoir imaginé ici des assemblées lunaires !

Au bout d’une demi-heure cependant, les coups de tam-tams s’apaisent et s’espacent, les beuglements aussi de la trompe sacrée ; cela se traîne, cela s’alanguit, — avec par instants des reprises désespérées, mais de plus en plus courtes ; on dirait que cela agonise, — et cela meurt, comme d’épuisement. Le silence enfin revient, et, tout en bas, au fond de la vallée que remplissent les ruines d’Amber, on commence de distinguer la petite voix flûtée et lugubre des chacals.

Il n’y a pas de vraie obscurité, dans les escaliers et les salles basses du palais, quand je redescends. Tout y est imprégné de blancheurs de lune, de blancheurs bleuâtres ; par les petites fenêtres dentelées, entrent les rayons d’argent, qui dessinent sur les dalles la découpure charmante des ogives, ou bien font revivre les mosaïques éteintes sur des pans de murailles que l’on croirait ce soir semés de gemmes ou de gouttelettes d’eau. Et dans le jardin saturé de parfums de fleurs, les plus hautes branches des orangers, quand je passe, s’emplissent de mouvement et de bruit, au réveil éperdu des singes.

Devant les premières portes, en bas, où l’air semble tout à coup surchauffé après la quasi fraîcheur des terrasses, mes guides m’attendent, déjà en selle et la lance au poing. Et nous repartons, en tranquille chevauchée nocturne, pour cette Jeypore que je quitterai définitivement demain matin. Je renonce à connaître la ville de Beckanire, où je comptais aller, à une centaine de lieues plus loin, mais où je sais à présent que l’horreur atteint son comble et que les rues sont pleines de morts. Non, j’en ai assez vu, hélas ! et je rebrousse chemin vers les pays moins désolés où le voisinage de la mer de Bengale entretient encore la vie.

XI
LA VILLE DE GRÈS AJOURÉ

Au pays de la famine, que je quitte pour regagner les bords du golfe de Bengale, ma dernière étape est dans la ville du roi de Gwalior[7], la ville sculptée, la ville tout en dentelle blanche, célèbre dans l’Inde pour la magnificence et la fantaisie de ses ciselures sur pierre. C’est presque trop joli, tout ce qu’on voit, trop travaillé, trop ajouré ; on dirait des maisons de parade, qui seraient en fin cartonnage découpé à l’emporte-pièce ; mais elles sont en grès dur et leur luxe délicat n’est point fragile. Les milliers de petites colonnes, encadrant les porches festonnés ou les fenêtres frangées de stalactites, ont des chapiteaux qui imitent des feuillages, et des bases en forme de calice de fleur. Une quantité extravagante de loggias, de moucharabiehs — toujours en ce grès des carrières voisines — se superposent et débordent sur la rue. Au pays de Gwalior, si l’on veut faire un grillage de balcon, ou une persienne pour rendre les belles dames invisibles, on prend une grande plaque de grès, amincie comme une planche, et on y découpe des arabesques finement exquises ; une fois en l’air, cela ressemble à de frêles boiseries, ou même cela simule des légèretés de papier. Et tout est peint à la chaux, blanc comme neige, avec çà et là, sur les murailles, d’éclatantes peinturlures représentant des fleurs, des promenades d’éléphants, des cortèges de dieux.

Dès qu’on entre dans la ville féerique, le cauchemar de la famine est déjà presque oublié, malgré la désolation qui de jour en jour augmente et s’approche ; les gens sont riches, ici, pour acheter des graines ; les gens ont de l’eau encore pour entretenir les jardins, et on vend les roses roses à pleins paniers sur les places, pour les parfums ou les parures.

C’est une ville de Brahma, et cependant les turbans y règnent comme en pays de Mahomet ; — des turbans très particuliers, il est vrai, qui s’enroulent toujours sur une forme rigide et qui, suivant les castes et les situations, varient à l’infini. Les uns ressemblent à une conque marine, les autres à un chaperon Louis XI, à un escoffion, ou encore à un bicorne aux longues ailes relevées. Ils sont en soie écarlate, fleur de pêcher, aurore, jaune soufre ou vert céladon ; comme à Hyderabad, leurs nuances fraîches éclatent sur la blancheur des foules et la blancheur des rues. — Quant au signe de Siva sur les fronts, il devient ici une sorte de papillon blanc, très soigneusement peint : deux ailes, éployées de chaque côté d’une boule rouge ; tandis que le signe fourchu de Vichnou demeure pareil à ce qu’il était dans le sud de l’Hindoustan.

C’est une ville de cavaliers qui partout galopent, caracolent sur des bêtes fières, aux harnais dorés ; on y monte aussi beaucoup à éléphant, et les chameaux y processionnent en files nombreuses, et les mulets n’y font point défaut, non plus que les petits ânes, aux pelures grises tirant sur le rose.

Les voitures y sont de la plus diverse extravagance. Il y a les toutes petites, de louage, en cuivre étincelant, avec un toit aussi pointu qu’un dôme de pagode, qui vont comme collées à la croupe de leur cheval, et tout le temps assaillies de ruades. Il y a celles qui roulent avec une lenteur majestueuse, traînées par deux gros zébus indolents, qu’une barre de bronze maintient écartés à un mètre l’un de l’autre, de manière à encombrer toute la rue ; invariablement elles sont en forme d’avant de trirème, en forme d’éperon de navire très orné, mais d’éperon tout à fait aigu, sur lequel les voyageurs sont assis à la file et à califourchon. Les plus grandes enfin, à l’usage des belles qui font leur mystérieuse, ont la tournure d’un œuf de quelque oiseau monstre ; toutes rondes, et jalousement enveloppées d’étoffes rouges, elles se traînent aussi sans hâte ; par l’entre-bâillement d’une draperie, de temps en temps on en voit sortir un beau bras de chair ambrée, avec des cercles d’or, ou bien un pied nu, aux doigts chargés de bagues. Ensuite, il y a des litières de toutes les formes, sur lesquelles on promène de jeunes seigneurs, en robe de soie orange ou de soie mauve, les yeux allongés à la peinture et les oreilles ornées de diamants ; ou bien de vieux nababs sévèrement vêtus d’un fourreau en velours violet, en velours pourpre, sur lequel s’épand une barbe couleur de neige ou teinte en vermillon.

Et on se salue beaucoup, le long des jolies rues en dentelle, des jolies rues en tulle de pierre blanche, car on est très courtois, à Gwalior.

C’est assurément dans les hautes castes de ce pays que la beauté des races aryennes atteint son maximum de perfection et de finesse, en des pâleurs à peine plus bistrées que celles des Iraniens. Oh ! les admirables yeux, les presque trop régulières et exquises figures des promeneuses qui passent, en groupes d’un coloris éclatant, drapées à la romaine dans des mousselines claires !

Comme on est loin, ici, de l’Inde des grandes palmes, des nudités de bronze et des longues chevelures épandues !

Ces mousselines du Radjpoutan, où l’on s’enveloppe de la tête aux pieds, ont des dessins savamment barbares ; les couleurs y sont toujours jetées comme des taches, comme des cernes sans contours. Telle femme a choisi pour son voile du vert mousse semé de larges cernes roses ; une autre, qui chemine en sa compagnie, est en jaune d’or taché de bleu lapis et de bleu turquoise, ou bien en lilas avec des marbrures jaune orange. La légèreté des tissus, les rayons de soleil qui traversent, la transparence des ombres, font jouer tout cela comme les feux du prisme. Et, parfois, au milieu de ces nuances de fleurs et de matin, passe une autre belle vêtue comme une fée de la nuit, apportant la surprise de voiles tout noirs, zébrés de longues raies d’argent.

L’amusement des couleurs prend une telle importance pour les gens de Gwalior, qu’il y a des rues entières où l’on ne s’occupe qu’à teindre les mousselines, à y semer des taches harmonieuses. Cela se fait en présence des passants, qui s’arrêtent pour regarder, pour exprimer leur avis. Et, quand une pièce est achevée, on l’étend sur les balcons ajourés, ou bien on la confie à deux enfants qui, la prenant chacun par un bout, s’en vont la promener au soleil pour qu’elle sèche. Le quartier des teinturiers a l’air en perpétuelle fête, avec toutes ces étoffes légères, jetées en vélum sur les maisons, ou promenées à la main, flottant comme des banderoles.

On rencontre par la ville des cortèges de noces, qui s’avancent d’une allure lente, précédés par des tambourins et des musettes, le marié à cheval, et à l’abri d’un immense parasol que des serviteurs balancent au-dessus de sa tête. On rencontre des cortèges de mort qui courent à toutes jambes, le cadavre ligoté, empaqueté d’étoffes, secoué par le trot des gens qui le portent à l’épaule, et suivi d’une horde essoufflée qui hurle comme les chiens à la lune. Aux coins des rues, des fakirs, barbouillés de cendres, se tordent épileptiquement dans la poussière, et prient comme s’ils agonisaient. Sur la grande place du marché, entourée de temples et de kiosques en fines découpures, les femmes, aux voiles de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, assaillent les marchands de tapis, de soieries, de fruits, de galettes et de graines ; on n’aperçoit nulle part ces horreurs cadavériques, toujours étalées chez nous, — poissons fétides, entrailles ou lambeaux de chair, — puisque le peuple de Brahma ne mange d’aucune chose ayant vécu ; et ce qui se vend surtout, ce sont les roses roses, sans tige, apportées en monceaux, pour servir à composer des essences, ou simplement à faire des colliers.

Des portiques très blancs, surmontés de miradors en grès ajouré, donnent accès dans l’immense quartier royal : ce sont des palais, tout neigeux de blancheur et entourés de parterres de roses blanches, parmi de grands arbres languissants qui gardent en avril leurs teintes d’arrière-automne ; ce sont des parcs solitaires, qui se dessèchent de jour en jour, sans que le roi ait le pouvoir de l’empêcher ; ce sont des petits lacs, aujourd’hui taris, avec, sur les bords, des kiosques merveilleusement ciselés, où la cour venait prendre le frais, au temps où il y avait de la pluie, de l’eau et des feuillées épaisses.

Dans les allées quasi automnales, où, à force de soins, les roses de bordure fleurissent encore, des paons se promènent, et des singes plaintifs, qui ont l’air de s’inquiéter de toute cette soif de la terre, de toute cette détresse envahissante.

Le roi de Gwalior, en ce moment, s’est retiré sur la cime des rochers voisins, pour essayer d’échapper à la fièvre qui le ronge. Je suis cependant autorisé de sa part à entrer, et les portes s’ouvrent.

Des salles meublées à l’européenne ; des dorures, des brocarts, des lustres de Baccarat : on se croirait au Palais-Bourbon ou à l’Élysée. Mais, au milieu de ce luxe banal des appartements, on sent quand même l’Inde, qui est là derrière les murs tendus de soie ; on sent la mélancolie de ces parcs, effeuillés au printemps, et l’angoisse de ce pays qui souffre. Quant au jeune seigneur, qui m’a introduit là et qui me guide avec une grâce élégante, c’est un personnage de féerie, vêtu de blanc et coiffé d’un chaperon de soie rose : aux oreilles, des perles, et deux rangs de grosses émeraudes en collier. Comme visage, il rappelle ces princes invraisemblablement jolis, que représentaient les vieilles miniatures indiennes ou persanes : des yeux déjà trop grands, allongés par des fards, un nez trop fin, une trop soyeuse moustache noire, et trop de sang vermeil aux joues, formant tache rosée sous l’ambre transparent de la peau.


Les palais funéraires des anciens rois de Gwalior occupent, de l’autre côté de la ville, tout un silencieux quartier. Au milieu de jardins, ce sont des temples en grès ou en marbre, dont les pyramides ont forme de cyprès colossal, de grand if de cimetière.

De tous ces mausolées, qui dressent leurs tours pointues vers le ciel, le plus somptueux est celui où dort, depuis peu d’années, le précédent Maharajah. Le grès et le marbre blanc y sont travaillés avec magnificence, et, au fond, à la place très sacrée, est assise une vache en marbre noir, un des symboles les plus vénérés du brahmanisme. On vient à peine de le finir, ce tombeau royal, et déjà les oiseaux l’ont envahi. Hiboux, tourterelles et perruches nichent par tribus dans la pyramide, dont les escaliers sont semés de plumes vertes ou grises. La pyramide est très haute, et, du sommet, la ville, sous le tournoiement des corbeaux et des aigles, apparaît toute, avec ses maisons en dentelle, ses palais, ses jardins mourants, les grands ifs de pierre de ses temples. Ses environs, ainsi qu’il arrive toujours dans l’Inde, sont encombrés de ruines ; anciens Gwalior, anciens quartiers, anciens palais, abandonnés au cours des siècles, à la suite de fantaisies ou de guerres. Un côté de l’horizon est occupé par une de ces citadelles de Titans comme on en construisait partout dans ces pays, aux âges héroïques, alors que les nobles peuples hindous, non encore domestiqués par l’étranger, vivaient d’une vie libre, belliqueuse et superbe : une lieue de remparts, de donjons et de vieux palais farouches, couronne là-bas des rochers abrupts, de plus de cent mètres de haut. Enfin se déroulent les lointains extrêmes, d’une nuance de cendre et de feuille rousse ; et ces forêts mortes, ces jungles mortes, aperçues dans le recul effacé des derniers plans, jettent leur menace silencieuse à la ville encore insouciante et gaie, annoncent que la famine s’approche.

Sur un éléphant du roi, le dernier soir, et en compagnie d’un aimable personnage de la cour, j’ai fait ma promenade d’adieu dans la ville du grès ajouré, à l’heure moins chaude où les femmes aux mousselines peintes, aux mousselines argentées, prennent l’air sur les balcons précieux.

On reconnaissait mon compagnon et le costume des deux coureurs qui nous précédaient ; alors on saluait beaucoup.

Le long des rues étroites, le dos de l’énorme bête — un éléphant femelle dans la soixante-quinzième année de sa vie, — nous mettait à la hauteur des premiers étages, à toucher les moucharabiehs délicats, les galeries sculptées où rêvaient les belles, et toutes s’inclinaient en portant les deux mains au front.

À un carrefour, des nattes avaient été tendues pour enclore, jusqu’à hauteur d’homme, une partie de la place ; mais nous passions assez haut montés pour voir par-dessus la fermeture légère. Et c’était une fête de mariage que l’on avait ainsi installée dans la rue, devant la maison des époux, jugée trop petite ; quantité de jeunes femmes très parées, aux voiles pailletés d’or, se tenaient là assises en cercle pour écouter des musiciens et des chanteurs.

Sur la place du marché, que de saluts ! Les humbles marchands et les pauvres se courbaient en révérences profondes. Les beaux cavaliers se bornaient à un signe de tête, chacun retenant son cheval — que toujours un éléphant terrorise — et qui ruait ou se cabrait, chavirant des mannequins de roses. Même des troupes de bébés, même d’adorables petites filles de cinq ou six ans, aux yeux très peints, s’arrêtaient pour porter gravement les mains au front, et leur gentil salut comique nous arrivait de tout en bas, de presque dessous notre bête monstre, — qui du reste posait ses pieds l’un devant l’autre avec des précautions maternelles, pour ne pas leur faire de mal.

Et je me rappelle, au tournant d’une rue à peine assez large, où nos flancs rasaient les murs, une secousse, un brusque arrêt : la tête d’un autre éléphant plus énorme encore, un mâle avec de longs ivoires, apparaissait, arrivant en sens inverse, juste en face de nous… Une minute d’indécision ! Vraiment on eût dit qu’ils se consultaient avec courtoisie, les deux colosses, — d’ailleurs commensaux dans les mêmes écuries royales et devant beaucoup se connaître. L’autre, enfin, fit trente pas en arrière, entra à reculons dans une cour, et nous passâmes, frôlés par sa trompe.

XII
LA MONTAGNE DES ROIS

L’heure méridienne approche, resplendissante et morne, sur les désolations de l’Inde. Calmement, l’éléphant monte ; par une rampe, taillée en des proportions surhumaines, il s’élève au flanc d’une montagne encombrée de ruines, qui est comme une immense nécropole de dieux, de temples et de palais.

En montant, il zigzague sur la route, pour rendre l’ascension plus douce ; toute sa masse dandinante me berce d’ondulations molles, et chacun de ses pas donne le sentiment de sa lourdeur de colosse, par l’écrasis de poussière qui se fait sous son pied large. Cependant sa marche feutrée est à peine bruyante et, dans le silence absolu des entours, on n’entend guère que le son grave des deux cloches d’argent pendues à ses côtés, qui sonnent un carillon mélancolique, à intervalle mineur. Parfois aussi un grand fouettement de plumes, dans l’air immobile et chaud : un vautour, un aigle passe.

La montée est raide, au flanc des roches verticales. Du côté du vide, un mur épais et bas, aux créneaux de forteresse, se découpe sur les lointains grisâtres, estompés de poussière et d’éblouissements de soleil. Du côté de la montagne, on est dominé par des choses cyclopéennes ; cent mètres de granit à pic, avec un couronnement de châteaux, de donjons comme les hommes de nos jours n’oseraient ni ne pourraient plus en construire ; en levant la tête, on aperçoit, sur une longueur infinie, ces prodigieux palais des anciens âges, en style inconnu, qui, depuis des siècles, tout au bord de l’abîme, se tiennent debout sans vertige, avec leurs guérites surplombantes et leurs miradors. Par-dessus la forteresse naturelle qu’était déjà cette montagne, des dynasties de rois dont nous n’imaginons plus l’existence ont fait pendant plus de mille ans entasser les blocs sur les blocs pour se créer là-haut d’imprenables repaires. Vraiment les manoirs et châteaux forts de nos petits hobereaux d’Occident font sourire, à côté de ces ruines écrasantes dont l’Inde est partout surchargée.

L’éléphant monte lourdement, au carillon de ses deux cloches monotones et douces. Le soleil vertical dessine sous lui son ombre ballottante et reproduit en noir par terre le balancement de sa trompe. Deux hommes, qui par étiquette nous précèdent, grimpent comme en somnolence, tenant en main de longues cannes de parade à pomme argentée. Des portes, à différentes altitudes, coupent ce chemin, par lequel nous nous élevons avec une lenteur orientale ; il va sans dire, ce sont de terribles portes, surmontées de donjons à meurtrières ; et des soldats de Gwalior les gardent, sans doute parce que leur roi habite en ce moment là-haut, parmi les débris du passé grandiose. Les lointains élargissent autour de nous leur cercle vague ; la nuance des arbres desséchés s’y fond en grisaille, sous l’espèce de brouillard de cendre suspendu dans l’air ; l’horizon gris se perd dans le ciel gris, saturé de poussière étincelante, et les grands oiseaux de proie se lassent de tourbillonner depuis le matin au-dessus de tout cela, qui sent la soif, l’épuisement et la mort.

Une réverbération torride émane des rochers ; il n’y a aucun souffle dans l’atmosphère ; voici que les oiseaux mêmes s’endorment, vaincus par la torpeur méridienne ; aigles et vautours replient leurs ailes, se posent et nous regardent passer. L’allure de l’éléphant engourdit l’esprit peu à peu, comme un continuel bercement de gondole ; les yeux se ferment éblouis, et, bientôt, au milieu de cet ensemble de choses grises, où le rouge même des granits s’atténue sous la poussière des années sans eau, je ne perçois plus guère que les premiers plans, les objets qui éclatent devant moi tout proches. C’est d’abord un turban doré, une nuque brune, un dos drapé de blanc, une petite lance acérée : le cornac hindou, accroupi à la Bouddha sur le front de la bête et tenant en main l’arme directrice. Ensuite c’est un peu du drap écarlate de la têtière, et ce sont les deux gigantesques oreilles roses, tigrées de noir, qui s’agitent en continuel mouvement d’éventail, pour écarter les taons et les mouches.

Il monte, l’éléphant, infatigable, docile et calme, meurtrissant la route sous ses pieds lourds. À côté de lui, au flanc des roches, de gros blocs arrondis, qui déjà lui ressemblaient, ont été plus ou moins retaillés à son image, par des hommes d’on ne sait quelle époque perdue dans la nuit ; de vagues bas-reliefs représentent des trompes, des têtes à longues défenses, ou parfois des croupes, à peine dégagées de la masse primitive. Il y a aussi maintenant des inscriptions en plusieurs langues disparues, et beaucoup de dieux sculptés à même la montagne, dans des niches, — œuvres des Pals ou des Jaïnas, qui furent les premiers habitants de ce lieu formidable.

En bas, dans la plaine brûlante, sous l’espèce de buée de cendre qui flotte, les ruines de l’ancien Gwalior commencent de se découvrir ; et aussi les blancheurs du nouveau, — que les Indiens appellent dédaigneusement Lachkar (le campement), — ses grands ifs de pierre, les tours de ses temples brahmaniques. Il est midi. Du feu blanc descend sur nos têtes, les granits surchauffés ont un rayonnement de fournaise. Aigles, vautours et corbeaux dorment, hébétés de silence et de chaleur.

Et, montant toujours, nous arrivons au pied de ces palais terrifiants, qui sont assis au bord du vide et qui prolongent en hauteur la crête de la montagne. Les façades à tourelles ont une magnificence incomparable, bâties dans toute leur étendue par assises régulières, en monstrueux blocs toujours égaux, et ornées d’une profusion de mosaïques, en émail bleu, vert et or, représentant toutes sortes de personnages et de bêtes. C’étaient jadis les demeures des puissants rois de Gwalior, qui, jusqu’au xvie siècle, vécurent là perchés, et inaccessibles.

Une dernière porte colossale, revêtue d’émaux bleu-de-lapis, que gardent encore des soldats du Maharajah, nous donne enfin accès sur ce plateau du sommet, qui a presque une lieue de long ; qui est entièrement entouré de remparts ; qui est réputé la position la plus imprenable de toute l’Inde occidentale ; qui depuis les temps historiques n’a cessé d’être un objet de convoitise pour les rois guerriers ; qui a vu d’étonnantes batailles ; dont l’histoire emplirait des volumes, — et qui n’est plus qu’une haute solitude couverte de palais, de tombeaux, de temples et d’idoles de toutes les civilisations et de tous les âges. Nulle part dans notre Europe on ne trouverait un lieu qui puisse lui être comparé, un si tragique musée des grandeurs disparues.

Devant le premier palais orné d’émail, qui est aussi le moins farouchement archaïque et le moins détruit, l’éléphant s’agenouille, nous mettons pied à terre, et nous entrons.

Il a cinq cents ans à peine, celui-ci ; mais ses soubassements cyclopéens datent des rois Pals, dont la dynastie fut régnante à Gwalior depuis le iiie siècle jusqu’au xe siècle de notre ère. Des salles trapues, formidables, plafonnées en blocs de granit. Le silence particulier des ruines, une pénombre subite et, pour nous qui venons du brûlant dehors, un peu de fraîcheur. Il ne reste, du luxe d’autrefois, que la profusion des sculptures et les merveilleux émaux des murailles, représentant des bêtes ailées, des phénix, des paons, aux plumes vertes ou bleues, d’un coloris éclatant et inaltérable dont le secret est perdu. La vision du monde extérieur ne pénétrait dans ce palais qu’à travers des plaques de granit, scellées dans la maçonnerie et percées de petits trous : telles étaient les fenêtres où venaient rêver les belles captives, et où sans doute les rois s’installaient pour observer les nuages, les lointains de la plaine, les armées, les batailles. Toute la façade qui regarde l’abîme, — et qui n’a pas moins de cent pieds de haut sur trois cents pieds de long, — toutes les salles, toutes les chambres, solides comme des casemates, ne respirent que par ses plaques ajourées, qui ne pouvaient s’ouvrir ni pour la fuite, ni pour le suicide, ni pour l’amour ; qui sont oppressantes plus que les barreaux de fer de nos prisons. Et partout, sous les dalles, des escaliers sournois descendent dans des caves, des souterrains, des oubliettes ; on ne sait jusqu’à quelle profondeur la montagne est creusée de puits perdus et de galeries noires.

D’autres palais, à côté de celui-là, se succèdent, de plus en plus barbares. L’un, construit en blocs plus lourds encore, et qui date des rois Pals. Un autre qui est du temps des Jaïnas, presque informe aujourd’hui et confondu avec le rocher, n’ayant que de toutes petites fenêtres percées en triangle, comme des meurtrières.

Ailleurs, ce grand plateau fortifié est couvert de temples dont la diversité seule raconterait toutes les phases du brahmanisme ; il est percé de citernes, en cas de siège, assez grandes pour approvisionner indéfiniment des milliers d’hommes ; il est tout planté de statues et de tombeaux.

Dans un temple Jaïna, dont les dieux furent mutilés jadis par les soldats du Grand Mogol, je m’arrête à songer, à comparer, avec les monuments religieux de notre antiquité chrétienne… Nos églises, même les plus belles, sont faites de petites pierres inégales, collées au ciment. Ici au contraire, les blocs énormes, choisis et tous réguliers, ajustés, emboîtés les uns dans les autres avec une précision d’horlogerie, tiennent d’eux-mêmes par leur exactitude et par leur masse, forment un ensemble presque éternel…

Maintenant j’ai repris place, avec mes Indiens, sur le dos de la bête lente et berceuse, et, au son des mêmes cloches argentines, avec la même tranquillité, nous redescendons par l’autre versant de la montagne, dans un gouffre de rochers rouges qui bientôt jettent sur nos têtes un peu d’ombre. Nous croisons des cavaliers qui montaient, mais dont les chevaux se cabrent et s’affolent, et un dromadaire qui fait brusque volte-face, en laissant tomber sa charge : même en ce pays de l’éléphant, il est peu d’animaux qui s’habituent à passer près de lui sans terreur.

Cette gorge, par laquelle nous descendons, est peuplée de géants de pierre[8] ; elle est la demeure des colosses des Tirthankars, taillés à même la montagne, debout ou assis, dans des niches, dans des cavernes. Il en est de vingt pieds de haut, complètement nus et presque obscènes dans les détails de leur nudité. D’un côté à l’autre de la vallée, ils se regardent, et nous cheminons au milieu d’eux.

Mais l’armée iconoclaste du Grand Mogol est passée, au xvie siècle, par cette route, entre les mêmes personnages, brisant à ceux-ci la tête, à ceux-là le sexe ou les mains, et tous sont mutilés[9].

Il nous semble à présent en apercevoir de nouveaux, là-bas à travers la chaude poussière dont tout le pays s’embrume… Dans d’autres vallées, qui se découvrent devant nous, dans d’autres rochers, la peuplade immobile se continue ; nous ne la voyons pas finir. Il y a comme de la cendre en suspens dans l’air, et toujours, partout, des éblouissements de soleil ; la chaleur nous endort, et aussi le tranquille carillon de nos deux cloches ; à mesure que nous descendons, tout se voile de plus en plus, et c’est en demi-sommeil que nous continuons notre marche oscillante, au milieu des géants dont la notion peu à peu se déforme dans notre esprit…

  1. ↑ La légende indienne sur ces blocs du Nizam est que Dieu, ayant fini de créer le monde, se trouva en présence d’un surcroît de matière, non utilisée, et qu’alors il la roula dans ses doigts pour la jeter ici, au hasard, sur la terre.
  2. ↑ Les grottes d’Ellora.
  3. ↑ Chitore bâtie en 728 ; mise à sac en 1303 par Allaudin, en 1533 par Bahadur, shah de Guzerat, et complètement détruite en 1568 par Akbar.
  4. ↑ L’expédition de Ceylan, relatée dans le Ramayana.
  5. ↑ Jeypore fut fondée en 1728.
  6. ↑ La nourriture frugale d’un Indien coûte à peu près trois sous par jour !
  7. ↑ À environ quatre-vingts lieues dans l’est de Jeypore.
  8. ↑ Les plus grandes de ces statues sont celles de Parvasnath et celle du Tirthankar Adinath, fondateur de la religion Jaïna ; elles ne remontent guère au delà du xve siècle.
  9. ↑ Mutilations ordonnées par l’empereur Babar, en 1527.