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L’Inde (sans les Anglais)/Texte entier

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AU PRÉSIDENT KRÜGER
AUX HÉROS DU TRANSVAAL


Je dédie ce livre, pour joindre mon humble tribut à l’hommage immense et unanime de tout ce qui, de nos jours, a encore un cœur, ou seulement une conscience !


PIERRE LOTI.


I
EN ROUTE VERS L’INDE

Midi, dans la mer Rouge. De la lumière, de la lumière, tant de lumière que l’on admire et l’on s’étonne, comme si, au sortir d’une espèce de demi-nuit, les yeux s’ouvraient davantage, voyaient plus clair, toujours plus clair. — Et très vite le changement s’est fait, avec ces navires d’aujourd’hui, que le vent n’influence plus, qui vous prennent à l’automne du Nord pour vous amener sans transition au perpétuel été d’ici.

Sur les eaux plus bleues, dansent des franges d’argent qui brillent. Et le ciel semble s’être éloigné de la terre, les nuages plus dessinés y paraissent plus suspendus dans le vide ; des profondeurs se révèlent, on plonge plus avant dans les lointains, on conçoit mieux les espaces.

Toujours plus de lumière. Vraiment les yeux se dilatent et se mettent au point pour percevoir plus de rayons et plus de couleurs… Alors, avant cela, on n’y voyait donc pas bien ?… De quelles ténèbres donc vient-on de sortir ? Et quelle est cette fête de clartés blanches ou de clartés d’or, qui, en silence et sans qu’on l’ait commandée, a l’air de partout commencer ?…

Ici, dans le vieil Orient des tombeaux, sur la poussière des humanités disparues, elle dure sans trêve, la morne fête ; seulement on l’oublie, sitôt que l’on s’en retourne vers le Nord, et c’est une surprise ensuite, chaque fois que l’on revient dans ces climats, de la retrouver pareille. Toujours elle rayonne sur ces mêmes vieux golfes chauds et languides, sur ces mêmes vieux rivages de granit ou de sable, sur ces ruines, sur ce monde de pierres mortes qui garde le mystère des races bibliques et des religions ancestrales, — tellement que, dans nos imaginations d’un jour, elle s’associe, la morne fête de lumière, aux antiques légendes sacrées, et que toutes ces choses arrivent à nous donner des illusions de stabilité, de durée presque sans commencement et ne devant pas finir…

Or, tout ce passé biblique, dont l’antiquité relative nous fait illusion et nous donne confiance, est né d’hier, si on le compare un peu aux effroyables passés du Cosmos. Et tout ce rayonnement, pour nous superbe et dont nos yeux s’enivrent, n’est que l’effet transitoire de notre petit soleil, en voie de lentement s’éteindre, sur une zone encore privilégiée de l’infime petite Terre, qui se tient tout près de lui, tout près, comme par terreur du froid et de l’obscurité où là-bas roulent, dans de plus vastes orbites, de moins négligeables planètes. Ce bleu, sur lequel se joue l’incessante fantasmagorie des nuages, et qui nous semble profond, n’est qu’un voile si mince, étendu pour tromper nos yeux et nous cacher du noir ; non, tout cela n’est rien ; ce qui est vrai, c’est ce noir caché derrière. Ce qui est éternel, ce qui est souverain, ce qui ne commence ni ne finit, c’est ce noir, ce vide noir, où jamais, jamais, aux siècles des siècles, ne s’arrêtera la chute silencieuse des mondes.


⁂


Encore sept ou huit jours de route, au milieu de tout ce bleu lumineux du ciel et de la mer, et je toucherai au but de mon voyage.

Avec quelle inquiétude de ne rien trouver, avec quelle crainte des déceptions finales, je m’en vais là, dans cette Inde, berceau de la pensée humaine et de la prière, non plus comme jadis pour y faire escale frivole, mais, cette fois, pour y demander la paix aux dépositaires de la sagesse aryenne, les supplier qu’ils me donnent, à défaut de l’ineffable espoir chrétien qui s’est évanoui, au moins leur croyance, plus sévère, en une prolongation indéfinie des âmes…


⁂


Maintenant voici le déclin magnifique du jour. Encore un instant, et nous perdrons de vue notre soleil — d’entre les innombrables soleils, celui qui nous tient et nous attire dans le vertige de son éternelle chute. Le versant de Terre où nous sommes va se tourner vers le grand noir, vers l’infini des ténèbres dont nous concevrons un peu mieux l’épouvante tout à l’heure, à travers les transparences de l’air nocturne. Mais d’abord subissons la magie des soirs, regardons flamber les cuivres roses du couchant. À l’est, au-dessus de la mer, très haut sur l’horizon, une chaîne de montagnes désertes et désolées, tout en granit sanglant, se met à éclairer rouge comme une braise : c’est le Sinaï, le Serbal et l’Horeb. Alors, de nouveau la grandeur des traditions mosaïques s’impose à notre esprit, que tant d’hérédités successives ont préparé pour un religieux respect.

Mais les cimes ardentes, naturellement, ne tardent pas à s’éteindre. Derrière les eaux, le soleil est tombé, et la courte féerie du soir est finie. Le Sinaï, le Serbal et l’Horeb, dans les gris du crépuscule, s’effacent et se perdent. On ne les voit même plus, — et qu’étaient-ils, en somme, que des arêtes de pierres quelconques, à la surface terrestre, agrandies seulement dans nos rêves par la suprême poésie de l’Exode ?…

La nuit immense et sereine va bientôt rendre de plus justes proportions à toutes choses. Déjà s’indiquent, dans l’incommensurable espace, les peuplades errantes des soleils. Et la notion nous revient, du vide noir où ils tombent tous et où nous tombons aussi — dans l’effréné sillage de l’un quelconque d’entre eux. Autour de celui-là qui nous entraîne, oh ! la course misérable que fournissent nos petites planètes, précipitées sur lui sans pouvoir l’atteindre jamais, et ainsi, affolées par l’énorme voisinage, décrivant jusqu’à la consommation des temps leur furieuse spirale, au lieu de rouler plus librement dans l’abîme, comme font tous ces soleils.

Aucun nuage nulle part, du zénith à l’horizon, la même limpidité merveilleuse : le voici donc dévoilé autant qu’il puisse l’être à nos yeux, ce vide sans bornes où les monstrueux univers tombent par myriades, tombent, tombent, rapides comme les gouttelettes d’une incessante pluie de feu. Et cependant, avec la nuit, un apaisement délicieux descend pour nous du ciel étoile. On dirait une sollicitude, une pitié d’en haut, qui peu à peu s’épandraient sur nos âmes pardonnées…

Mon Dieu, puissent-ils un peu m’en convaincre, de cette sollicitude et de cette pitié, les Sages de l’Inde, auprès desquels je m’en vais !…

II
À CEYLAN

I
LA CITÉ ENSEVELIE[1]

Et maintenant c’est l’Inde, la forêt, la jungle.

Et le jour se lève pour moi sur un monde de branches et d’herbages, sur un océan d’éternelle verdure, sur un infini de mystère et de silence, déployé à mes pieds jusqu’aux lignes extrêmes de l’horizon.

Du haut d’une colline, qui surgit comme un îlot dans la plaine, je regarde s’éclairer la muette immensité verte. C’est l’Inde sous ses voiles de nuées, c’est l’Inde, la forêt, la jungle ; c’est, au centre de la grande île de Ceylan, le lieu profond de la paix, que protège encore de tous côtés l’inextricable enlacement des arbres ; c’est la place où, depuis deux mille ans, la ville merveilleuse d’Anuradhapura s’est éteinte sous la nuit des feuilles.

À travers l’épaisseur d’un ciel plombé, où couvent des orages et des pluies, lentement le jour vient — tandis qu’il est minuit là-bas, dans mon pays de France. Une fois de plus, la Terre vieillie va présenter à la lumière de son soleil cette région des grandes ruines, qui achèvent de se pulvériser et de s’anéantir dans la verdure souveraine.

Où donc est-elle, la merveilleuse ville ?… On promène partout les yeux, comme, de la hune d’un navire, on regarderait le cercle monotone de la mer, et rien d’humain ne paraît s’indiquer nulle part. Seulement des arbres, des arbres et des arbres, dont les têtes se succèdent, magnifiques et pareilles ; une houle d’arbres, qui s’en va se perdre dans des lointains sans bornes. Là-bas, des lacs, où sont maîtres les crocodiles et où viennent boire, au crépuscule, les troupeaux d’éléphants sauvages. C’est la forêt, c’est la jungle, — d’où commence de monter vers moi l’appel matinal des oiseaux. Mais la merveilleuse ville, sa trace même ne se retrouve donc plus ?…

Cependant des collines bien étranges, boisées, vertes comme la forêt, mais de contours par trop réguliers, en forme de pyramides ou de coupoles, se dressent çà et là, isolées, au-dessus de l’uniforme étendue des feuillages… Et ce sont les tours des vieux temples, les dagabas géantes, construites deux siècles avant l’ère du Christ ; la forêt n’a pu les détruire, mais les a enveloppées de son vert linceul, ramenant peu à peu, sur elles, sa terre, ses racines, ses broussailles, ses lianes et ses singes. Superbement encore elles marquent la place où les hommes adoraient, aux premiers âges de la foi bouddhique, — et la ville sainte est bien ici, qui sommeille partout au-dessous de moi, cachée sous la voûte des ramures.

Et la colline d’où je regarde était elle-même une dagaba sacrée, que des milliers de croyants avaient travaillé à bâtir, à la gloire de leur prophète, frère et précurseur de Jésus. La base en est gardée par des séries d’éléphants taillés dans le granit, par des dieux dont la forme se perd sous l’usure des siècles, — et chaque jour ici, jadis, c’était le fracas des musiques religieuses, le délire des adorations et des prières.

« Innombrables sont les temples et les palais d’Anuradhapura ; leurs coupoles et leurs pavillons d’or resplendissent au soleil. Dans les rues, c’est une multitude de soldats, armés d’arcs et de flèches. Des éléphants, des chevaux, des chariots, des milliers d’hommes vont et viennent continuellement. Il y a des jongleurs, des danseurs, des musiciens de divers pays, dont les timbales et les instruments ont des ornements d’or. »

À présent, c’est le silence ; c’est l’ombre, c’est la nuit verte. Les hommes ont passé et la forêt s’est refermée. Et sur ces ruines bientôt disparues, le matin se lève, aussi tranquille que jadis il se levait sur la forêt primitive, aux temps les plus lointains du monde.


⁂


Avant d’aborder sur la grande terre, j’avais à recevoir, dans l’île de Ceylan, une réponse de certain gracieux Maharajah dont je dois être l’hôte, et, pour ces quelques jours d’attente forcée, j’ai voulu me réfugier ici, par dégoût des odieuses villes cosmopolites de la côte.

La route que je fis hier pour venir fut déjà une longue préparation, favorable aux enchantements de ce lieu.

Il fallut partir avant jour de Kandy, la ville des anciens rois cingalais, et voyager d’abord à travers des régions de grandes palmes, où toute la magnificence équatoriale était déployée. Puis, dans l’après-midi, la nature changea ; les larges plumes des cocotiers et des arékiers peu à peu disparurent : nous étions entrés dans une zone sans doute moins brûlante, où les forêts ressemblaient davantage à celles de nos climats. Sous une pluie chaude et parfumée, incessante, par des routes au sol détrempé, dans une petite voiture qui relayait environ toutes les cinq lieues, nous allions au gré de nos chevaux, au triple galop, ou bien au pas entêté, avec des ruades. Plus d’une fois, nous dûmes sauter précipitamment à terre, parce qu’une bête encore sauvage, qui faisait ses débuts, voulait tout briser. Ils étaient deux Indiens, pour mener le mauvais attelage, renouvelé sans cesse, l’un qui tenait les rênes, l’autre toujours prêt à bondir à la tête des chevaux dans les moments graves. Un troisième sonnait de la trompette, pour écarter de notre passage les chariots lents traînés par des zébus, ou bien quand nous traversions les villages enfouis parmi les cocotiers. — On nous avait promis l’arrivée pour huit heures, mais les averses qui ruisselaient toujours augmentaient constamment notre retard.

Vers le soir, les villages s’étaient faits plus rares et la forêt plus dense. Nous avions fini de voir passer les petits défrichements humains — oh ! si petits et si perdus dans la toute-puissance des arbres ! — et notre sonneur de trompette n’avait plus besoin de jouer pour personne.

Les palmiers avaient définitivement disparu. À partir du déclin du jour, on eût dit, dans un éternel été, quelque région solitaire de nos campagnes d’Europe, avec des futaies plus magnifiques, il est vrai, et de plus prodigieux enlacements de lianes ; un cactus arborescent, de temps à autre, venait aussi rappeler l’exotisme du lieu, ou bien un grand lis rouge aux pétales échevelés ; ou encore un papillon extraordinaire traversait la route, poursuivi par un oiseau trop éclatant aux couleurs inconnues. Mais l’illusion vous reprenait ensuite, l’illusion de nos campagnes et de nos bois.

Donc, depuis le coucher du soleil, plus de villages, plus de trace humaine ; le silence partout, dans les profondeurs vertes où la route faisait son interminable tranchée, et où nous allions vite à présent, toujours vite, sous la tiède caresse de la pluie.

Avec l’obscurité envahissante, une musique d’insectes montait peu à peu de toute la terre, changeant la forme du silence. Des élytres par myriades vibraient en crescendo sur le sol de la forêt mouillée — et c’était la musique de chaque nuit depuis les origines du monde…

Quand il fit tout à fait noir, sous le ciel si couvert, notre course au trot rapide, continuée pendant des heures et des heures, devint très solennelle, entre les deux rangées de ces grands arbres, garnis jusqu’en bas de lianes en chevelure, qui se succédaient comme les trop hautes et fantastiques charmilles d’un parc n’ayant pas de fin.

Il arrivait que de grosses bêtes noirâtres, vaguement aperçues dans les ténèbres, nous barraient le passage : les buffles inoffensifs et stupides, qu’il fallait écarter à coups de fouet en poussant des cris. Puis revenait le vide monotone de la route — avec ce silence, qui bruissait de la joie des insectes.

Et on songeait à tout ce que la forêt couvait de vie nocturne, sous son calme immense : tant de fauves, grands ou petits, à l’affût ou en maraude ; tant d’oreilles aux aguets ; tant de prunelles dilatées, épiant les moindres mouvements de l’ombre…

La coupée dans les arbres mystérieux se prolongeait toujours devant nous, aussi droite, paiement grise entre deux hautes parois noires ; on savait d’ailleurs qu’en avant, en arrière, de tous côtés, pendant des lieues et des lieues, l’impénétrable et inquiétant fouillis des branches étendait son oppression suprême.

Les yeux s’étaient habitués à la nuit, on y voyait comme on voit en rêve, et on distinguait parfois, sortant des fourrés pour aussitôt s’évanouir, d’imprécises bêtes rôdeuses au pas de velours.

Vers onze heures enfin, des petits feux apparurent ; les bords du chemin furent jonchés de longues pierres, de pierres de ruines, et, sur le ciel ténébreux, au-dessus de la cime des arbres, se dessinèrent les silhouettes géantes des dagabas : j’étais prévenu, et je savais que ce n’étaient point des collines, mais les temples de la ville ensevelie.

Là, nous trouvâmes le gîte pour la nuit, dans une auberge d’Indiens, au milieu d’un jardinet paradisiaque, dont notre lanterne, en passant, nous montra les fleurs.


⁂


Maintenant donc, le jour se lève et j’entends au-dessous de moi, dans la forêt, le réveil des oiseaux. Sur cette tour de temple, je suis entouré par les broussailles et les herbages, comme en pleine jungle ; des chauves-souris, dont j’ai troublé la paix, tournoient dans la lumière matinale, bêtes des ruines aux ailes grises, et de tout petits écureuils sauteurs, merveilleux de vitesse et de grâce, me surveillent à travers les feuilles.

À mes pieds, quelques-uns de ces grands arbres, qui font à la ville morte son linceul, sont parés comme pour une fête de printemps : des fleurs rouges, des fleurs jaunes, des fleurs roses. Et une averse passe, rapide, sur les belles cimes fleuries, puis s’en va se perdre, se dissoudre en brouillard, au fond des lointains sauvages.

Mais le soleil, qui monte vite derrière les nuées et la pluie, chauffe déjà lourdement ma tête ; il est l’heure de rentrer sous bois, à l’ombre, dans la nuit verte où vivent les hommes d’ici, et je redescends de la sainte tour par un escalier de branches.


⁂


En bas, c’est le monde confus des débris et des ruines, dans la terre rouge, parmi les monstrueuses racines qui se tordent comme des serpents. Par centaines, gisent les divinités brisées, les éléphants de granit, les autels, les chimères, attestant l’effroyable hécatombe de symboles faite, il y aura tantôt deux mille ans, par les envahisseurs malabars.

Autour des indestructibles dagabas, les bouddhistes de nos jours ont pieusement ramassé les plus vénérables de ces choses ; sur les marches des temples anéantis, ils ont aligné des têtes coupées d’anciens dieux, et, par leurs soins, les vieux autels restés debout, frustes et informes à présent, sont couverts chaque matin d’exquises fleurs, et des petites lampes y brûlent encore. Anuradhapura demeure à leurs yeux la ville sacrée, et, de très loin, des pèlerins, déçus de leur incarnation terrestre, viennent s’y recueillir et prier, dans la paix des arbres.

Les dimensions et le plan des grands sanctuaires s’indiquent encore par les séries de marbres, de dalles, de colonnades, qui partent des tours, pour se perdre sous bois ; on devait arriver au lieu très saint par d’interminables vestibules que gardaient les dieux inférieurs et les monstres, tout un peuple de pierre, aujourd’hui gisant et pulvérisé.

En plus de ces temples-là, qui dominent de loin la jungle touffue, il en est des centaines d’autres, effondrés partout, et aussi des vestiges de palais sans nombre ; la forêt recèle autant de piliers en granit que de troncs d’arbres, et tout se confond, sous la retombée des verdures éternelles.

Au début de notre ère, la princesse Sanghamitta, qui fut une grande mystique, avait apporté du nord de l’Inde, pour le planter ici, un rameau de l’arbre sous lequel Bouddha venait d’acquérir la Connaissance — et le rameau vit encore, devenu un arbre énorme et multiple, dont toutes les branches ont projeté des racines, à la façon des banians ; il est entouré d’antiques autels, de petites lampes religieuses qui brûlent sans cesse dans le crépuscule vert, et de jonchées de fleurs odorantes, chaque jour renouvelées.

Ce qui surtout donne à cette forêt sa mélancolie étrange, c’est d’y rencontrer tant de seuils, de magnifiques seuils en marbre blanc couverts de fines sculptures ; tant de perrons que gardent des divinités au sourire d’accueil — mais qui ne mènent nulle part : les demeures, qui étaient en bois, n’ont plus laissé, à travers les siècles, d’autres traces que leurs marches et leurs dalles ; ces entrées somptueuses n’aboutissent aujourd’hui qu’à des racines, qu’à des herbes et à de la terre.

Il y a aussi, depuis quelques années, en un coin d’Anuradhapura, un village habité, mais un pastoral village qui ne dérange point la mélancolie du lieu, car il se cache sous les branches comme les ruines. Les Indiens qui sont revenus vivre dans la cité ensevelie n’ont point arraché les grands arbres de la forêt, mais les ont seulement dégagés par places des lianes et des ronces, découvrant ainsi de fines pelouses où leurs zébus, leurs chèvres, paissent à l’ombre, comme des bêtes heureuses sur un sol de bois sacré. Eux, les Indiens dont la vie s’écoule au milieu des ruines saintes et qui se baignent dans les piscines des palais, pensent qu’il y a le soir des fantômes errants, de princes ou de rois, et évitent de se tenir dans l’ombre des grandes dagabas, par les nuits de lune.

D’ailleurs, c’est ici l’asile ombreux du recueillement et de la prière. Un calme d’église plane sur les sentiers, sur les délicats tapis d’herbe, où des fleurs semblables à de larges azalées tombent en pluie du haut des arbres.

Et combien sont touchantes, devant les statues brisées depuis deux mille ans, ces petites lampes constamment allumées sous bois, et ces fleurs toujours fraîches posées sur les vieilles pierres !

Dans l’Inde, on ne porte point de bouquets aux dieux, mais on fait d’admirables jonchées pour leurs autels : des jasmins à profusion — rien que les corolles, arrachées de la tige, — et des gardénias, et d’épaisses fleurs au parfum de tubéreuse, formant des nappes odorantes, sur la blancheur desquelles on sème ensuite quelques roses du Bengale, ou quelques hibiscus bien rouges… Et il y a tout cela ici, sur les dalles des temples écroulés qui s’absorbent lentement dans la terre.

II
LE TEMPLE DES ROCHERS

Au sortir de la forêt où les ruines sont enfouies, au seuil de la jungle, le Temple des Rochers a gardé intacts ses dieux millénaires.

Çà et là, dans les lointains de la plaine sauvage, on en aperçoit, de ces rochers pareils à ceux du temple et provenant d’on ne sait quels cataclysmes anciens. Arrondis et lisses, sortes de boursouflures brunes dont rien dans le sol d’alentour n’explique la présence, ils semblent d’énormes bêtes isolément posées sur les herbages.

Ceux qui recèlent le sanctuaire forment quelque chose comme une réunion de monstres couchés, et le plus gros porte la dagaba indicatrice (le clocher bouddhique), ainsi qu’un éléphant porterait sa tourelle — une très vieille petite dagaba, toute blanche de chaux sur cette croupe sombre.

La jungle, quand j’arrive là, s’étend silencieuse et déserte sous le chaud soleil du soir. Personne aux abords de ce temple ; mais par terre un amas de fleurs fanées encore odorantes, jasmins et gardénias : toutes les jonchées blanches des précédents jours, témoignant que les dieux d’ici ne sont point oubliés.

Les roches, à tournure de monstre, baignent d’un côté dans un étang, où des crocodiles habitent sous les grandes fleurs des lotus. De près, on distingue, le long de leurs flancs polis, de vagues bas-reliefs à peine indiqués, estompés, dirait-on, et fuyant sous le regard comme des reflets, mais d’un dessin habile qui donne l’illusion de la vie : cela représente des trompes, des oreilles, des pieds, des contours d’éléphants ; on a utilisé, avec un art singulier, les mystérieuses dispositions de la pierre, qui avait déjà pris un peu de la structure de ces bêtes royales, avec la teinte et le grain de leur peau. Et, par places, dans les replis de ces formes rondes, des plantes ont poussé, qui n’ont pas l’air vraisemblable, tant elles sont nettes et éclatantes sur ces fonds couleur de vieux cuir : des pervenches trop roses, des hibiscus trop rouges, et de jeunes arékiers trop magnifiquement verts, pareils à des touffes de plumes au bout de hampes en roseau.

Derrière le groupe des rochers se cache une antique maisonnette pour les bonzes gardiens, et l’un d’eux sort à ma rencontre ; un jeune homme, drapé, comme tous les prêtres bouddhistes, dans une toge unie, teinte de beau safran, qui laisse à nu l’une de ses épaules et l’un de ses bras. Pour m’ouvrir le sanctuaire, il apporte une clef très ornée, longue de plus d’un pied. Avec sa jolie figure grave et ses yeux de mystique, s’avançant la clef à la main, il ressemble, sous le soleil qui le dore, à un saint Pierre en cuivre rouge qui serait vêtu de cuivre jaune.

Entre des touffes de pervenches roses, nous montons ensemble par un escalier taillé dans la roche, — et la jungle autour de nous agrandit son cercle désert.

À mi-hauteur du bloc principal, le sanctuaire est creusé, au cœur même de la pierre dure. D’abord une petite caverne, sorte d’atrium, qui contient la table des offrandes, couverte d’une fraîche nappe de gardénias blancs ; et au fond est l’entrée du lieu très saint, que ferment deux battants de bronze, avec une énorme serrure ouvragée.

Quand cette porte du fond s’ouvre, avec un grondement de métal, découvrant les grandes idoles peintes, c’est comme si on descellait un réservoir de parfums précieux : les essences de roses et de santal, tous les jours répandues, les gardénias et les tubéreuses, qui font par terre une épaisse neige blanche, embaument et grisent. Les dieux qui vivent là, dans une presque constante obscurité de souterrain, sont éternellement baignés d’exquises senteurs.

Il y a place à peine pour quatre ou cinq personnes dans le temple étroit, resserré comme une armoire, et encombré par tant de statues. Des déesses de douze pieds de haut, taillées à même le roc, garnissent toutes les parois de leurs grands corps rapprochés ; elles ont le visage jaune, couleur robe de bonze, et leur coiffure touche la voûte. Un bouddha de taille surhumaine est assis au milieu, dans sa pose de perpétuel songeur, et des dieux moindres, aux dimensions de poupée, se pressent à ses genoux, sous le regard fixe de ces déesses géantes qui font cercle, qui ont l’air de s’être formées en ronde alentour. Malgré l’éclat de leurs ornements d’or, malgré les couleurs encore fraîches, les rouges et les bleus de leurs robes de pierre, tous ces personnages aux longs yeux donnent bien la notion de leur antiquité effroyable.

Ma visite imprévue a fait pénétrer dans leur grotte un peu de jour, et leur a permis d’apercevoir, au delà du vestibule ouvert, les lointains de cette jungle où vivait aux siècles passés le peuple de leurs adorateurs. Je les regarde un instant, presque gêné de me trouver brusquement en face et si près d’eux, et je laisse le prêtre refermer bientôt la sainte armoire, pour que ces habitants du rocher se replongent dans leurs ténèbres parfumées et leur silence.

Je m’en vais à présent, moi l’étranger à qui ces symboles et cette paix bouddhiques demeurent encore incompréhensibles, et le gardien en robe jaune regagne tranquillement son logis d’ermite — prêtre d’un temple d’étrangeté rare, n’ayant d’autre soin terrestre que d’y arranger des fleurs et vivant sans peines comme sans joies, au milieu de cette thébaïde, dans la seule espérance de se prolonger soi-même, au delà de son incarnation d’un jour, en une impersonnelle et morne éternité…


⁂


Le soleil baisse quand je quitte la jungle du rocher-temple pour rentrer dans les bois de haute futaie où la ville d’Anuradhapura s’est endormie et, devant repartir demain au petit jour, je vais errer jusqu’à la nuit dans les ruines.

« Les plus grandes rues sont celles de la Lune, du Roi, la rue couverte de sable et une quatrième. Et dans la rue de la Lune, on trouve onze mille maisons.

La distance de la porte principale à la porte du Midi est de seize milles ; de la porte du Nord à la porte du Midi, on compte seize milles également. »

En effet, sous les arbres, c’est à n’en plus finir, ces gisements de pierres, de décombres et de sculptures d’un style si lointain : divinités coiffées de tiares ; monstres héraldiques à corps de crocodile, à trompe d’éléphant et à queue d’oiseau. Et toujours des piliers, les uns debout et traçant des alignements, les autres tombés et en déroute. Et toujours ces seuils des demeures détruites, où de chaque côté du perron une petite déesse encore souriante semble vous inviter du geste à monter parmi les racines et les fougères, — chez des hôtes qui, dans la nuit des temps, furent sans doute hospitaliers, mais dont la cendre même est depuis des siècles anéantie.

L’heure des ors rouges du soir me trouve, très loin de la maisonnette où j’ai pris mon gîte, au quartier des palais du Roi, dont il ne reste que les assises cyclopéennes, les marches et les perrons sculptés. Il s’y fait un silence de mort, sans même un chant d’insectes ni un appel d’oiseaux. Et là je me repose au bord d’une piscine gigantesque, toute maçonnée de granit épais, qui fut le bain des éléphants princiers.

Cela forme une clairière dans la haute futaie, ce carré d’eau dormante et de nénuphars ; cela change un peu de l’oppression des branches, bien que l’air y reste immobile et lourd. À la surface de cette eau peu sûre, des bulles d’air ne cessent de monter et de faire des cernes, — des bulles soufflées par les crocodiles, qui respirent au-dessous dans les tiédeurs de la vase parmi la peuplade muette des serpents et des tortues.

Point de lianes en ce quartier, ni de broussailles ; aussi la vue plonge-t-elle de tous côtés, sous bois, dans les lointains de ce royaume des ruines, — et là-bas vers l’ouest un incendie, qui tout à coup paraît s’allumer au ras de la terre, vient m’éblouir de rayons glissés entre les arbres : c’est le soleil qui se couche ; la nuit, par ces latitudes, sera bientôt arrivée.

Pendant que l’on y voit encore, je me hâte d’aller plus loin ; je prolonge le plus possible ma course de ce soir, puisque ce sera la dernière, ici.

Le charme intime d’une zone nouvelle, où je pénètre au déclin du jour, réside pour moi dans son terrain délicat, un peu sec, un peu sablonneux, couvert d’une herbe courte et fine, comme était le terrain des bois qui furent familiers à mon enfance. Et, comme pour me donner davantage l’illusion de mes campagnes natales, voici des sentiers tracés par le pas des bergers et des troupeaux ; voici des arbres au petit feuillage sombre, à la membrure grise, comme les chênes verts de chez nous ; à part ces grands lis rouges, ces bouvardias rouges, qui de loin en loin surprennent mes yeux, c’est bien cela, avec le même calme pastoral et la même mélancolie des soirs…

Cependant, pour dérouter mon rêve, il y a ces ruines toujours, et ces trop grandes pierres ; surtout il y a les statues au mystérieux visage, dont ce lieu est hanté. Et l’ombre augmente, l’ombre commence de rendre presque inquiétante la silhouette des bouddhas solitaires, qui rêvent accroupis et font au néant leur énigmatique sourire…

Entre chien et loup, je cherche mon chemin de retour dans une autre région qui est plus doucement triste encore et qui semble absolument de nos climats. Tout en gardant au fond de moi-même d’une façon confuse, — d’une façon latente, si l'on peut dire — le sentiment de la forêt indienne qui m’enserre de tous côtés sur une profondeur de tant de lieues, je me retrouve tout à fait comme parmi nos chênes verts de Saintonge ou d’Aunis, je marche en confiance comme dans nos bois. — Et, me croyant d’ailleurs très seul, je frissonne soudain en apercevant à côté de moi un trop grand bonhomme noir, les mains sur les hanches et la tête penchée : un bouddha de granit assis là depuis deux mille ans !…

En s’avançant tout près de son visage, on distingue encore, dans la lumière éteinte, ses yeux baissés et son sourire éternel.


⁂


L’heure, ici, de la grande sérénité religieuse, c’est surtout l’heure de la lune, quand les dagabas des temples étendent au loin sur la jungle la traînée colossale de leur ombre. Et la lune ce soir rayonne toute bleue, et j’ai précisément, pour ma seule nuit passée dans le bois sacré, une lumière d’Éden.

Cela rappelle la splendeur de nos plus limpides et chaudes nuits de juillet, avec je ne sais quoi de différent, de plus stable, de plus assuré, donnant l’impression que c’est toujours ainsi et que cet été-là ne craint point de jamais finir. Dans les intervalles des arbres, sur les pelouses fines que les sentiers traversent, partout où le ciel se dégage des branches, on y voit étrangement clair.

En avançant dans le bois, il semble qu’on s’imprègne peu à peu de silence, malgré la musique nocturne des insectes qui, à cette heure, vibre éperdument partout.

Je me promène seul, je me dirige seul vers ces grandes ombres des tours, — dont les Indiens ont peur lorsque c’est la lune qui les dessine ; mon guide, songeant aux fantômes de prêtres et de rois, a préféré ne pas me suivre.

Et, quand j’arrive à l’un de ces temples, je choisis d’instinct, pour aborder la gigantesque dagaba, le côté où rayonne pleinement la lueur lunaire. Dans une sorte de clairière, sans doute très hantée, qui fut un saint péristyle et où mon pas résonne tout à coup sur des dalles, me voici parmi les dieux mutilés, parmi les débris d’autels, tout inondés de lumière bleue. L’immense paix d’Anuradhapura prend ici quelque chose de tellement spécial, que je m’arrête, intimidé comme un indien ; vraiment, je n’oserais pas contourner cette dagaba, pénétrer dans son inquiétant secteur d’ombre…

Cependant les rois, les prêtres qui le bâtirent, ce prodigieux temple, dans quel nirvana sont-ils aujourd’hui, ou dans quelle poussière ? Du fond d’un tel lointain, comment donc reviendraient leurs fantômes ?…

Combien du reste ce bouddhisme, cette foi qui fut la leur, me semble en ce moment une chose finie, morte, enfouie sous des décombres et sous de la vieille cendre d’idoles !…

III
CHEZ LE MAHARAJAH
DU TRAVANCORE

I

20 décembre.

Voici le soir, le temps de paix et de fraîcheur qui soudainement commence après la brusque tombée du soleil. Je me repose depuis quelques instants à Palancota, un village ignoré où je dois passer la nuit. Et c’est ici que, pour la première fois, je me sens vraiment loin, — à ce déclin du jour, sous ces arbres, au milieu de ce silence.

Après une halte d’une semaine dans l’île verte et mouillée de Ceylan, où le paquebot de France m’avait conduit, j’ai traversé la nuit dernière, sur un mauvais navire de la côte, ce golfe de Manaar où la mer bouillonne sans cesse ; puis, tout le jour, j’ai roulé très vite jusqu’à ce village où un délégué de Son Altesse le Maharajah du Travancore est venu m’installer dans une maisonnette blanche, à l’ombre épaisse des feuilles.

Demain donc, je partirai, en charrette indienne traînée par des zébus, pour me rendre dans ce pays de Travancore par où doit commencer mon voyage, pays qu’on appelle aussi « Terre de Charité » et qui est, paraît-il, une région de tranquillité heureuse, restée sans communication avec les affolés de ce siècle ; une région isolée et épargnée, sous des voûtes de palmes.

Nuit close à présent ; exquise nuit d’été, mais nuit sans lune. On m’emmène en voiture regarder aux lumières un temple brahmanique, le plus grand des temples du Sud, qui est là, dans une ville très voisine nommée Tinnevelly.

Au trot facile, par une route plane, nous nous en allons à travers le mystère des arbres, sous leurs dentelles noires ; des racines descendent de leurs rameaux étendus pour se rejoindre, des flots de racines comme de longues chevelures. Au-dessus des feuilles, dans les moindres trouées claires, scintillent au ciel des myriades de mondes, tandis qu’en dessous, jusque sur les herbes, voltigent les innombrables petites mouches de feu qui, dans les pays chauds, simulent chaque soir des jeux d’étincelles ; et tous ces scintillements, toutes ces lueurs se confondent, au point que nous ne savons plus, dans notre course rapide, quelles sont les lucioles, ni quelles sont les étoiles.

Après l’énervante humidité de Ceylan, on revit délicieusement ici, dans un air sec et salubre ; on respire comme durant les belles nuits de nos étés de France et partout les grillons chantent comme dans nos campagnes au mois de juin. Cependant l’on croise sur ces chemins d’étranges passants, des passants de bronze, qui vont sans bruit, les pieds nus, une mousseline blanche drapée sur l’épaule. Et de temps à autre, le son d’un tam-tam dans le lointain, ou le prélude gémissant d’une musette, viennent préciser quelle est cette région de la terre, disent l’Inde, disent Brahma, rappellent l’énorme distance.

Des maisonnettes à véranda, blanchâtres dans les ténèbres des arbres, commencent d’apparaître des deux côtés de la route, — et c’est déjà Tinnevelly, la ville où nous allons. Une silhouette enfin se dessine, au bout d’une avenue de palmiers à tiges frêles qui balancent sur le ciel leurs plumets noirs, une silhouette très particulière et très saisissante : le grand temple ! Sans être encore jamais venu dans l’Inde, on reconnaîtrait cela tout de suite, car des images vous en avaient vaguement appris la forme ; mais on se le figurait moins grand, on ne s’attendait pas à le voir surgir si haut dans le ciel nocturne. C’est un monstrueux pylône, qui doit être fait d’une pléiade de dieux amoncelés, et dont la cime, hérissée de monstres, se profile en noir sur le poudroiement lumineux des étoiles.

Notre voiture bientôt pénètre sous une voûte de granit, entre des colonnes carrées, d’un style lourdement primitif. Et, cette sorte d’avant-corps une fois traversé, quand réparaît sur nos têtes le voile étincelant du ciel, nous nous trouvons en présence d’une enceinte immense que je n’aurai pas le droit de franchir ; mais le pylône est maintenant devant nous, tout proche ; il surmonte et il écrase de sa masse, hors de proportion avec les habituelles choses humaines, une entrée impénétrable pour moi, grande ouverte cependant et par où mes yeux plongent dans le recul du sanctuaire, dans l’obscurité sainte, ponctuée à l’infini de mystérieuses lampes.

Il m’est permis de regarder par là, mais pas trop longtemps et pas de trop près.

De chaque côté de cette entrée profonde, sous les colonnades du péristyle, à la lueur de petites flammes tremblotantes, sont installés des marchands de fleurs, de guirlandes, de gâteaux sacrés pour les dieux. Elles n’éclairent, les petites flammes en feux follets, que ces groupes d’hommes et la base des granits frustes, jadis taillés en contours de monstres, en fantastiques amas de bêtes. Les immobiles marchands, semblables à des dieux eux-mêmes, appuient contre ces granits rougeâtres leurs nudités fauves ; leurs yeux brillent magnifiquement et leurs longues chevelures de femme tombent en flot noir sur leurs épaules. Au-dessus, l’obscurité demeure souveraine, vers le sommet des piliers et à la voûte imprécise.

C’est loin, loin, ce fond de sanctuaire, aperçu là-bas à la dérobée. D’interminables fuites de colonnes s’y devinent dans l’ombre, des séries de lampes alignées s’y perdent, impuissantes au milieu de si lourdes ténèbres, et, à l’extrême lointain, qui vibre de chants et de prières, passent confusément des formes humaines blanches.

Elle se découpe en contours étranges, en lignes d’architecture inconnue, cette porte interdite par où je regarde. Malgré ses dimensions de porche de cathédrale, on la dirait toute basse et comme clandestine, sous le pylône disproportionné qui la surmonte, sous l’écrasement de la colossale pyramide de dieux érigée vers les étoiles : elle semble une entrée de souterrains et de mystères.

Pour la première fois de ma vie que j’aborde un temple brahmanique, j’en reçois l’impression de quelque chose de lugubrement idolâtre, de fermé aussi, d’hostile et de terrible ; je n’attendais point cela, non plus que cette défense d’approcher et de voir, — et combien m’apparaît vaine, enfantine à cette heure, cette quasi espérance que j’avais, en venant aux Indes, de trouver un peu de lumière au fond de la religion des grands ancêtres !…

Oh ! la douce paix mensongère des églises chrétiennes, ouvertes à tous, bienfaisantes encore à ceux-là mêmes qui ne croient plus !…

On me promet, dans d’autres parties de l’Inde, des lieux d’adoration moins farouches où j’entrerai peut-être. Mais maintenant, paraît-il, je dois me retirer pour n’être pas indiscret. Notre voiture pourra seulement, si je le désire, faire au pas le tour de l’immense temple.

L’enceinte en est carrée, assez vaste pour enclore une ville. Isolé au milieu de chacune des quatre faces, un pylône prodigieux se dresse, sous lequel on a percé une porte ; par ailleurs, ces murailles muettes, que nous longeons dans le silence et l’obscurité, sont aussi droites et sévères que des murailles de citadelle. La route solitaire que nous suivons fait du reste partie d’une zone déjà sacrée, où les hommes des basses castes ne sont point admis, — et là nous passons près de grandes masses sombres, échouées comme au hasard, qui semblent être aussi des pyramides d’idoles, et posent sur des roues géantes : les chars, que des milliers de bras mettent en marche pour promener les dieux, aux jours de fête et de délire ; ils sommeillent cette nuit, la base enlizée dans des ornières, ainsi que des choses mortes.

Quand nous nous éloignons par l’avenue de palmiers, sous les hauts plumets noirs penchés en tout sens, c’est une heure de plus violente exaltation religieuse, et des rites particuliers doivent s’accomplir, car nous entendons derrière nous, dans l’idéale nuit sereine, des sons caverneux de tam-tams, des appels de trompes comme des beuglements de monstres. Et cela est barbare à donner le frisson.


21 décembre.

Encore au village de Palancota. Pour chasser les moustiques et les phalènes, toute la nuit, des serviteurs de bronze ont agité l’air avec de grands éventails. Et la maisonnette indienne, très vieille et très blanche, — dans laquelle on a dormi portes et fenêtres ouvertes, — s’éclaire dès l’aube, reçoit dès la première heure la gaie lumière. On s’éveille au soleil levant, dans la splendeur.

La véranda, encore fraîche de rosée, semble alors un asile exquis, la véranda toute neigeuse de chaux, avec ses gros piliers trapus, naïvement irréguliers, où des jasmins s’enroulent.

Alentour, c’est la campagne, le calme pastoral, la paix édénique du matin. Sur une nature un peu brûlée, un peu alanguie de sécheresse et d’automne, c’est, dirait-on, le rayonnement tranquille de nos plus belles matinées de septembre dans la France méridionale. Point de grandes palmes ici, ni de folles verdures comme à Ceylan ; rien que des arbres moyens aux feuillages discrets, imitant ceux de nos bois. Des champs fauchés, des vergers, de gentils sentiers avenants et propres, tracés dans une herbe rase, et plus loin, aperçus à travers les branches, des petits murs peints à la chaux, des maisonnettes soigneusement blanchies. Je regarde, et je m’étonne de presque retrouver autour de moi des aspects qui furent familiers à mon enfance.

Il y a même des moineaux, de très vulgaires moineaux, pareils à ceux qui nichent sous nos toits ; seulement, avec cette confiance en l’homme qu’ont toutes les bêtes de l’Inde et à laquelle je ne suis point habitué encore, ils ne s’enfuient pas quand j’approche.

Ce pays, par endroits, me réservait donc la surprise de ressembler au mien, de me rendre, en plein hiver, le charme de nos fins d’étés… Et, sans tout à fait oublier au fond de moi-même que je suis dans l’Inde, en un lieu perdu, je me livre, avec une mélancolie douce, à des illusions de terre natale. Les campagnes de l’Aunis ou de la Saintonge, les tranquilles demeures de l’île d’Oleron à la saison lumineuse et dorée des vendanges, me sont rappelées nostalgiquement par ces horizons plats, ces petits murs blancs, ces jasmins, cette herbe jaunie et ces couleurs d’automne.

Mille détails toutefois traversent mon rêve pour le dérouter. Un passant nu, qui frôle sans bruit les graminées du chemin, me montre un fin visage de couleur sombre. Un colibri, près des moineaux, vient se poser avec un éclat de pierre précieuse. Et voici une petite fille, un bébé de six ans, envoyée du village pour me faire une communication, qui a de longs yeux d’énigme noire, et dont les narines frémissantes sont traversées d’épingles d’or avec des rubis comme des gouttes de sang.

Surtout il y a au loin, inquiétant au milieu de ce paysage de chez nous, quelque chose d’étrange qui sort des arbres : l’angle d’un pylône brahmanique, le coin d’une pyramide de dieux et de monstres ; un temple de Vichnou, caché par là dans un bois.

L’heure de midi amène vraiment un excès de chaleur et de lumière sur la maisonnette blanche, malgré l’ombre de ses arbres.

Alentour, dans les petits vergers, sur l’herbe languissante, il fait clair, trop clair ; cela dépasse à présent nos plus étincelants midis de septembre. Le silence s’est fait partout. Plus de passants dans les sentiers. Les grands éventails sommeillent, et les serviteurs indiens qui les agitaient se sont couchés. Tout se tait et s’immobilise. Seuls, les corbeaux, qui ne font point de sieste, entrent dans ma chambre pour rôder autour de moi ; on n’entend, au milieu de la torpeur des choses, que leurs sautillements et le bruit soyeux de leur vol…

Alors, songeant tout à coup que nous sommes aux approches de Noël, je sens tomber sur mon imagination la tristesse de l’immuable beau temps, la tristesse et comme l’angoisse de l’éternel été…

Maintenant arrivent, l’un après l’autre, les équipages de route qui doivent, en deux jours environ, me mener à ce pays de Travancore vers lequel mon esprit est tendu. Charrettes indigènes en forme de long sarcophage, où l’on se glisse par derrière et où l’on voyage forcément couché, au trot dansant des zébus. Pour ma charrette personnelle, une paire de bêtes blanches, dont les cornes sont peintes en bleu ; pour mes domestiques, des bêtes brunes, aux cornes cerclées de cuivre.

Et, en attendant le baisser du soleil, ils s’étendent sur l’herbe, nos quatre zébus, paisibles, indolents et bons.

II

À trois heures, le départ, sous un soleil encore terrible. Dans ma charrette garnie de tapis et de nattes, trop basse de plafond pour que je songe à m’y asseoir, je m’étends comme un blessé qu’on emporte, et mes zébus aussitôt prennent ce trot sautillant, qui, pendant deux nuits, sans trêve, secouera mon sommeil. Mes attelages, bêtes et gens, changeront d’heure en heure, car il y a des relais disposés tout le long de cette route, seule voie de communication par le Sud entre l’Inde orientale où je suis et le Travancore où je m’en vais. Cette heureuse « Terre de charité » n’a pas jusqu’à présent de chemin de fer pour lui amener des parasites et drainer vers l’étranger ses richesses ; du côté du Nord, elle communique aussi avec le petit État de Cochin, au moyen de barques, suivant une série de canaux et de lagunes ; mais elle est par ailleurs préservée de tous contacts grâce à de bienfaisantes défenses naturelles : à l’ouest, une mer sans ports, des plages inabordables où les brisants déferlent, et à l’est, la chaîne des Ghâts, sorte d’épine dorsale de l’Inde, qui fait bonne garde avec ses cimes rocheuses, ses forêts, ses tigres.

Ils vont au trot et au galop mes bons zébus. Et, sitôt le village disparu, commence une longue, monotone, interminable course, sur un sol d’un rouge de sanguine, entre deux bordures de grands arbres qui imitent nos noyers et nos frênes. Les noyers sont de jeunes banians qui, avec les années, deviendront gigantesques ; des chevelures de racines, çà et là, commencent à leur pousser, descendent de leurs branches vers la terre, pour créer d’autres souches, s’étendre, envahir.

Entre ces deux rangées d’arbres, nous traversons de vastes solitudes, où sont clairsemés des palmiers.

Pour respirer et pour voir, j’ai de toutes petites lucarnes de côté, et, à l’arrière, cette minuscule porte ronde par laquelle, tête baissée, je me suis coulé dans mon sarcophage roulant.

Tout près, comme rivée à moi, suit la charrette des domestiques et des bagages ; les deux longues figures débonnaires des zébus qui la traînent sont mes très proches voisines ; toujours étendu, naturellement, je les vois presque à toucher mes pieds, les inoffensives bêtes trotteuses, que l’on conduit par une simple ficelle passée au travers du nez, et dont les cornes sont recourbées en arrière, couchées sur l’échine, comme dans la crainte de faire involontairement du mal à quelqu’un. Par un prodige d’équilibre, le cocher qui les mène, tout nu et tout en bronze, se tient accroupi à même le timon étroit, les pieds réunis sous le derrière et les mains posées sur les genoux ; il les fouette d’un fin roseau ou bien les excite avec un bruit de bouche comme en font les singes en fureur.

Et les solitudes défilent toujours, deviennent presque angoissantes à mesure que l’on s’y enfonce plus avant. De loin en loin, quelques maigres champs de riz, ou de coton ; autrement le désert, surtout le désert, éclairé au morne soleil du soir.

À l’horizon, la chaîne des Ghâts se dessine. Et c’est comme la muraille du Travancore, que nous franchirons cette nuit, par un défilé unique.

Après les pluies et les verdures de Ceylan, on s’étonne de plaines si desséchées, où l’herbe même ne pousse plus. Rien que ces étranges palmiers à tige grisâtre qui sont plantés çà et là solitaires, et qui à peine semblent appartenir au règne végétal : droits et lisses comme des poteaux géants, enflés à la base et tout de suite amincis en fuseau, ils portent au bout de leur hampe démesurée un tout petit bouquet d’éventails rigides, trop haut dans le ciel de feu. Et la raideur de ces silhouettes d’arbres se répète indéfiniment des deux côtés du chemin, jusqu’au triste horizon des plaines.

Personne jamais sur cette route, si soigneusement tracée pourtant entre ses deux bordures de banians verts ; on dirait qu’elle ne mène nulle part. Et peu à peu l’alanguissante chaleur, les petites secousses rythmées, la persistance des mêmes cahots et du même bruit amènent un assoupissement vague où la pensée commence de sombrer.

Vers cinq heures, croisé quatre passants bizarres, qui prennent l’importance d’un événement à mes yeux presque endormis et déjà habitués à ne rencontrer rien dans l’allée monotone ; quatre personnages de haute taille qui marchent à grandes enjambées rapides, le torse nu, un pagne blanc et rouge autour des reins, un large turban rouge sur la tête. Où vont-ils si vite et dans de si éclatants costumes, ces inconnus, au milieu de ces solitudes ?

Ensuite, le sommeil, par degrés, lentement, m’anéantit sur ma couche étouffante, et je perds conscience de toutes choses.

Réveil une heure après, au crépuscule mourant, pour percevoir cette dernière image de la journée.

La chaîne des Ghâts, qui s’est rapprochée tout d’un coup, comme si elle avait fait un saut de trois lieues, ferme l’Occident des plaines ; en violet sombre, elle se découpe avec une netteté invraisemblable sur la bande rouge qui traîne encore à l’horizon du couchant ; ses granits des cimes ont des formes vraiment indiennes et jamais vues ailleurs, simulant des tours, des pyramides, des dômes de pagodes. Et les minces palmiers-fuseaux qui sont toujours, avec quelques aloès d’aspect cruel, les seules plantes ici, montent du sol en traits durs, profilés contre ce qui reste de lumière, rayant partout de leurs bâtons noirs l’or pâle du ciel.

Puis l’obscurité vient, subite, attristante un peu, car la nuit sera sans lune.

Et, jusqu’au matin, secoué dans l’étroit sarcophage, je ne perçois plus rien que des choses confuses. Des sonnailles et des cris furieux, quand nous croisons des attelages de zébus trop lents à se garer des nôtres. Des arrêts, pour changer nos cochers et nos bêtes, dans des villages vaguement entrevus au bord de la route : chaumières de brahmes endormis, devant lesquelles des petites lampes veilleuses, à l’huile de cocotier, brûlent dans des niches du mur, pour conjurer les mauvais Esprits des ténèbres.


22 décembre.

Avec de grands saluts, on m’éveille tout à fait, et c’est le matin, la pointe fraîche de l’aube ; c’est le village de Nagercoïl, où je dois passer la journée, pour ne repartir qu’au déclin du soleil. La chaîne de montagnes que je regardais hier en avant du chemin, profilée sur le couchant rouge, est maintenant derrière moi, dans le rose pâle de l’horizon qui s’éclaire ; nous l’avons franchie pendant la nuit, et nous sommes au Travancore. Cette maisonnette à véranda, devant laquelle on vient d’arrêter mes zébus, c’est l’hôtellerie, et cet Indien en robe blanche, qui s’incline en portant les deux mains à son front, c’est l’hôtelier qui m’attendait, ayant reçu des ordres pour me réserver tout le logis.

Comme dans chaque village de l’Inde, cette « maison du voyageur » se compose d’un simple rez-de-chaussée, trois ou quatre pièces bien blanchies à la chaux, bien nettes et presque vides, avec des canapés en rotin pour y dormir. Et, à cause de l’ardent soleil, le toit déborde largement tout autour, soutenu par de grosses colonnes trapues.

Le bain ; le déjeuner, sous les éventails agités par des serviteurs nonchalants. Et puis la mélancolie du demi-sommeil méridien, dans le grand silence clair, avec la visite des corbeaux, sautillant sur le parquet de ma chambre.

À deux heures, une dépêche du Dewan (ministre du Maharajah), pour m’annoncer qu’une voiture attelée de chevaux doit se tenir à mes ordres, en un village de la route appelée Neyzetavaray, à partir de onze heures du soir. Et je décide de partir à l’instant, afin d’arriver cette nuit même, au lieu d’attendre la chute du soleil, comme c’est ici l’usage, et de dormir en charrette jusqu’au matin.

Sous un étincellement de lumière blanche, le départ, et le salut à deux mains de l’hôtelier, et le muet quémandage des serviteurs de bronze, alignés devant ma charrette, y compris l’obligatoire pauvre vieille femme presque nue qui, dans toutes les auberges de l’Inde, a mission de déverser l’eau des bains. Distribution à tout ce monde des petites pièces en argent du Travancore, maniées aujourd’hui pour la première fois, toutes petites pièces épaisses qui semblent de gentilles graines brillantes — et nos zébus prennent le trot, dans l’accablante chaleur.

Une région de plus en plus feuillue, égalant bientôt les magnificences de Ceylan. La jungle est pleine d’arbustes fleuris. Les hauts palmiers-fuseaux, qui étaient hier si jaunes et desséchés, ont ici de luxuriants bouquets d’éventails ; les cocotiers reparaissent en masse, avec leurs grandes plumes vertes, et les banians de la route éploient leurs chevelures jusqu’à terre, font dôme partout au-dessus de nos têtes. Le pays semble n’être plus qu’une immense solitude d’arbres, un inextricable fouillis vert. Et cependant nous croisons maintenant, le long de notre chemin ombreux, beaucoup de monde, des gens en charrette à zébus comme les nôtres, des pâtres menant des troupeaux, et surtout des cortèges de femmes, d’innombrables files de femmes portant des charges sur la tête dans des corbeilles de sparterie.

Çà et là, un petit temple en granit, d’une antiquité imprécise, voûté de pierres plates rappelant en miniature les monuments de l’ancienne Égypte. Ou bien, sous quelque banian plus énorme, qui est devenu sacré à force d’être vieux, une tombe de saint fakir, enguirlandée de fleurs fraîches, une statue de Ganesa, le Dieu à tête d’éléphant, qu’une main pieuse a ornée d’un collier d’œillets d’Inde enfilés avec des roses.

C’est cependant une surprise, une déception pour les yeux, que ces femmes rencontrées en si grand nombre ne soient pas plus jolies, quand la plupart des hommes sont beaux : la couleur bronze leur sied moins bien qu’aux visages mâles, l’épaisseur des lèvres, qui se dissimulait sous les moustaches viriles, paraît chez elles excessive, et, à part quelques très jeunes, aux contours purs comme ceux des Tanagra, presque toutes ont la poitrine hâtivement déformée, d’ailleurs sans aucune draperie pour en masquer le déclin. Elles portent une boucle d’or passée dans chaque narine et le lobe de leurs oreilles, allongé démesurément par le poids des anneaux, chez les vieilles traîne jusque sur l’épaule. Il est vrai, ce sont des femmes de parias ; celles des hautes castes ne courent point les routes en charriant des fardeaux, et nous ne les avons pas vues encore.

De distance en distance, on a charitablement construit des reposoirs pour toutes ces porteuses des chemins ; de solides tables en granit, à hauteur humaine, permettant de se débarrasser un moment de la charge, et de la replacer ensuite sur la tête, sans avoir la fatigue de se courber jusqu’à terre.

D’ailleurs, partout quelle tranquillité charmante ! Quel calme édénique, dans ces rares villages, nichés sous la verdure !…

À l’ombre d’un banian, près d’une vieille idole de Siva, aperçu un personnage en robe violette, à la longue barbe blanche, au profil iranien, paisiblement assis à lire : un évêque ! un évêque syriaque ! À première vue, quelle étrange rencontre, en ce pays des mystères de Brahma !

Cependant, à la réflexion, rien de plus naturel. Le Maharajah du Travancore, je le savais, compte dans son peuple environ cinq cent mille sujets chrétiens. — Des chrétiens dont les ancêtres avaient ici des églises aux époques où l’Europe était encore païenne : ils se prétendent disciples de saint Thomas, qui serait venu aux Indes vers le milieu du premier siècle ; plus vraisemblablement, ils sont des Nestoriens, arrivés jadis de la Syrie, qui continue de leur envoyer des prêtres ; au moins sont-ils de souche antique et très vénérable, cela ne fait pas discussion. On trouve en outre, dans le Nord du royaume, des Juifs émigrés après la seconde destruction du temple de Jérusalem. Et personne ne les a inquiétés jamais, pas plus que les chrétiens, car la tolérance religieuse a été ici de tous les temps, et il n’y a point d’exemple que le sang humain ait coulé sur cette « Terre de Charité ».

Ils trottent toujours, nos zébus. Sur le soir, le soleil se voile ; l’air s’emplit, comme à Ceylan, d’humidité équatoriale. Les cocotiers, amis des pluies chaudes, dominent de plus en plus, à l’exclusion des autres arbres ; nous sommes entrés maintenant sous cette voûte infinie de palmes, de grandes plumes magnifiques, qui maintient éternellement dans la nuit verte toute la rive occidentale de l’Inde, toute la côte du Malabar, sur une longueur de plusieurs centaines de lieues. Et, comme nous passons au pied des contreforts de la chaîne des Ghâts, notre ciel s’encombre de cimes rocheuses, de forêts suspendues, de lourdes nuées d’orage.

Après quatre heures de secousses, rythmées au trot de nos zébus, quand devient intolérable la lassitude d’être étendu, je me glisse hors du sarcophage, par la petite lucarne de l’avant, pour aller m’asseoir un moment sur le timon, à côté de mon cocher en posture de singe. La lumière du jour a déjà beaucoup baissé ; sous ces nuages et sous ces palmes, c’est le commencement du crépuscule. Devant nous s’en va, toujours pareil, le tunnel vert des banians de la route ; mais, de place en place, au milieu des bois, apparaissent des choses qui semblent fantastiques, dans la pénombre du soir. On dirait de monstrueuses bêtes brunes, un peu informes, tantôt isolées, tantôt réunies en troupeaux, ou bien empilées les unes sur les autres. Et ce sont tout simplement des blocs granitiques, mais si étranges ! Des blocs qui ont les rondeurs molles des pachydermes et le poli de leur peau ; aucun lien d’ailleurs ne les réunit entre eux, et il semble qu’ils soient venus là séparément, ou qu’on les ait roulés, jetés, amoncelés comme des corps après un massacre. En même temps les grosses branches, les grosses racines des arbres affectent des contournements de trompe… Et c’est comme si la nature de ce pays avait été obscurément préoccupée, dans tous ses enfantements, de certaine forme animale particulière, comme si la conception de l’éléphant avait été en germe ici, de toute antiquité, même dans la pensée inconsciente qui façonna le granit des origines.

En vérité, de plus en plus on dirait des éléphants partout, ou bien des embryons d’éléphants ; on est obsédé par ces ressemblances, qui naturellement s’exagèrent à mesure que tout s’assombrit autour de nous dans les bois.

Huit heures du soir. Les orages sourds, qui menaçaient, se sont dissipés on ne sait comment. Ciel pur, nuit étoilée. Grillons et cigales chantent comme en délire. Le fouillis des arbres est tout vibrant de la joie des insectes.

En avant de nous, on agite des torches. Il y a une foule qui s’avance dans le noir des feuillées. Nous entendons des cymbales et des tambours, un chœur de voix humaines. C’est un cortège, en marche bruyante, sous les banians et les grandes palmes. Éclairés par la flamme des torches, passent une vingtaine de tout jeunes hommes, le torse nu, portant à l’épaule, dans un palanquin très enguirlandé et fleuri, un des leurs qui est vêtu comme un rajah ou comme un dieu : longue robe toute dorée et couronne d’or.

Il s’agit d’une fête de mariage, et c’est le nouvel époux que promènent religieusement ses amis.

Onze heures. Je dormais, gisant au fond de ma charrette. On ouvre une de mes petites lucarnes pour me présenter, à la lueur d’un fanal, une lettre timbrée aux armes du Travancore : deux éléphants et une conque marine. Nous sommes au village de Neyzetavaray, et elle vient du Dewan, la lettre ; elle me souhaite la bienvenue au nom du souverain et m’annonce que la voiture est là.

Or c’est une joie, au sortir de la charrette indienne, de monter dans cette voiture élégante et bien suspendue, une joie de partir au trot allongé de deux excellents chevaux. Sur le siège, un cocher à la livrée du Maharajah, longue robe, turban doré qui brille confusément dans l’obscurité ; sur les marchepieds, deux agiles coureurs, qui ont l’air d’avoir des ailes quand ils partent en avant, avec de terribles cris, pour faire ranger les attelages à zébus, toujours plus nombreux dans le chemin. Après tant de cahots, endurés dans une petite caisse fermée, c’est presque une ivresse d’aller si facilement et si vite, à ciel ouvert, sous les étoiles et sous la fuite incessante des grandes palmes. Nous fendons l’air délicieux de la nuit, en respirant tout le temps des parfums de fleurs, comme si notre course avait lieu à travers quelque interminable jardin de féerie.

Encore des musiques et la flamme rouge des torches. C’est un autre cortège nuptial qui se promène, malgré l’heure plus tardive et plus silencieuse. Le marié, cette fois, est à cheval, sa robe dorée traînant sur la croupe de sa bête, et il ressemble à un roi mage.

Vers une heure du matin, les palmes tout à coup cessent leur manège de grandes plumes noires s’enchevêtrant et fuyant au-dessus de nos têtes : il y a une coupée dans la futaie, nous arrivons dans une rue.

Et cette rue semble profondément dormir, à la lueur fraîche et cendrée qui, dans les régions tropicales, tombe des étoiles durant les nuits sans lune. Les maisons qui, dans le jour doivent être blanches, paraissent bleuâtres à cette heure. Au-dessus de leurs vérandas, elles ont toutes un étage, avec des colonnettes compliquées et de minuscules fenêtres découpées en ogives, en trèfles, en festons, en dentelures. En bas, de chaque côté des portes closes, dans des niches de la muraille, brillent comme des vers luisants les petits lumignons de lampes qui veillent contre la visite des mauvais Esprits. Quantité de bêtes familières sont là, couchées et immobiles sur les marches, le plus près possible des logis humains, comme pour chercher aussi protection contre on ne sait quels maléfices indéfinis, des zébus, des moutons, des chèvres, qui ne s’éveillent point à notre passage. On n’entend d’autre bruit que celui de nos roues légères, sur la route sablée. Et tout cela, maisons, troupeaux endormis, immobilités spectrales des choses, baigne dans une indécise lumière bleue, comme au reflet de quelque feu de Bengale lointain.

Devant nous, voici une vaste enceinte, avec un portique monumental, surmonté de miradors à colonnes et ouvert sur une avenue que des files de lanternes révèlent large et vide. Au-dessus de la muraille, on voit passer des palmiers, des toits de palais, et tout au fond, dans l’axe et dans le recul de cette avenue droite, montent les gigantesques tours des temples brahmaniques. Évidemment nous allons entrer, car ce doit être, ceci, la capitale du Travancore, la ville du Maharajah, la vraie Trivandrum, et la rue bleuâtre peuplée de bêtes endormies n’en était qu’un faubourg…

J’ignorais que seuls les Indiens des hautes castes ont le droit d’habiter dans cette enceinte privilégiée de Brahma. Devant la grande porte que je pensais franchir, ma voiture brusquement tourne à droite, me replonge dans l’obscurité des arbres, m’emmène assez loin encore, par des routes, plutôt des allées de parc, pour m’arrêter au milieu d’un jardin, devant une belle demeure qui, hélas ! n’a plus guère la physionomie indienne.

Et c’est là qu’un appartement m’était destiné ; là que je devais recevoir, de la part du Maharajah, une très gracieuse hospitalité, mais dans un Cadre européen qui me fit constamment l’effet d’une anomalie, d’une faute aimable, au cœur du vieil Hindoustan merveilleux.

III

23 décembre.

Vers la fin de cette première nuit passée à Trivandrum, un terrible tapage se fait sur mon toit : galopade suivie de bataille, où je crois reconnaître en demi-sommeil — avec une vague inquiétude en songeant que mon logis est tout ouvert — des bonds et des rauquements de félins qui seraient d’assez grande taille. Cependant le calme nocturne, la sonorité des charpentes de bois avaient exagéré le bruit, et ce n’étaient que des chats-tigres du voisinage : tout le jour ils dorment sur les arbres des jardins, et la nuit ils s’ébattent en chasse, envahissant effrontément le domaine des hommes.

L’extrême matin, à Trivandrum, est une heure d’indicible tristesse. On entend d’abord, tout au commencement, une grande clameur humaine qui s’élève avant jour, qui monte lamentable et farouche dans la première pâleur de l’aube ; d’où je suis, cela paraît un peu lointain, cela vient de là bas, de l’enceinte sacrée de Brahma ; c’est un cri d’ensemble poussé par des milliers d’hommes, et on dirait le gémissement de l’humanité même, de l’humanité retrouvant au réveil ses peines, avec l’écrasante idée de la mort. Les oiseaux ensuite se mettent à saluer le retour du soleil, mais leur aubade n’a point la légèreté charmante de celles qui se chantent chez nous, dans nos vergers, au printemps ; ici le gazouillement des tout petits est couvert par la grosse voix moqueuse des perroquets, surtout par la voix funèbre des corbeaux. D’abord un ou deux croassements isolés, comme en signal, et puis cent, et puis mille, un concert affreux, pour glorifier la mort et la pourriture… Les corbeaux, partout les corbeaux, l’Inde en est infestée ; et jusqu’ici, au Travancore, sur cette terre de paix et d’enchantement, leurs cris, dès que le jour vient poindre, emplissent la voûte des palmes, pour glacer la joie de tout ce qui vit et s’éveille sous la feuillée splendide. Ils disent : nous sommes là, nous, qui guettons la décomposition de toute chair, et notre pâture est certaine, et nous mangerons tout…

Ensuite ils se dispersent et ils se taisent. Et de nouveau s’élève la clameur lointaine des hommes ; elle est puissante et profonde ; on sent qu’ils sont légions, ces brahmes, assemblés dans le grand sanctuaire, à crier vers leur Dieu. Et puis, c’est un bruit confus de tambourins, de cymbales et de conques sacrées, arrivant de différents points de cette forêt de palmes qu’est Trivandrum : la première adoration du jour dans les petits temples secondaires épars sous bois.

Le soleil enfin apparaît, et on en reçoit tout de suite les rayons dans ces demeures entièrement ouvertes où des colonnades, des stores légers vous séparaient seuls des choses de la nuit. Voici la lumière, la lumière admirable, l’heure exquise où s’évanouissent toutes ces tristesses de l’aube. Et je descends dans le jardin, qui forme au milieu de la forêt de palmes une sorte de clairière, avec des pelouses, des arbres couverts de fleurs roses ; on y trouve un grand luxe de fougères, de plantes d’humidité chaude, et toutes les variétés de ces invraisemblables feuillages de l’Inde, qui sont teintés, comme des fleurs, de rouge sombre, de violet ou de carmin pâle, avec des zébrures blanches comme sur le dos des reptiles, ou des yeux comme sur les ailes des papillons.

Sept heures du matin, quand un peu de fraîcheur nocturne persiste encore sous le dôme vert des avenues, c’est à Trivandrum l’heure des visites, des cérémonies, contrairement à ce qui se passe chez nous. Et je suis avisé que demain à cette heure-là je pénétrerai dans l’enceinte brahmanique pour être présenté au Prince.

À l’approche de midi, malgré tant de palmiers et tant d’ombre, la vie s’arrête sous le soleil vertical ; partout somnolence et torpeur ; les éternels corbeaux eux-mêmes se taisent, posés à terre, sous l’abri des feuillages.

Certain chemin que je vois, de ma véranda, se perdre dans la nuit verte, va devenir désert jusqu’à ce soir. Quelques derniers passants encore, qui rentrent dans leurs maisons de chaume ; Indiens ou Indiennes pareillement vêtus du pagne écarlate, le torse d’un brun ardent à reflets de cuivre, ils vont pieds nus sans faire de bruit : personnages rougeâtres sur la terre couleur de sanguine, et tous ces rouges s’avivent par contraste avec le vert éclatant des palmes. Parfois aussi le sol de ce chemin tremble sous des pas lourds et cependant presque silencieux ; ce sont des éléphants du Maharajah qui reviennent, songeurs, de quelques travaux rustiques et regagnent les écuries du palais pour y dormir. Ensuite on n’entend plus rien. Et alors les petits écureuils sauteurs, habitants des arbres, les seuls qui soient agités d’une perpétuelle frénésie de mouvement, entrent dans ma chambre, enhardis par le silence.

Le soir, quand recommence l’activité humaine, je sors de ma retraite, dans une voiture du Maharajah où la vitesse des chevaux procure une illusion de fraîcheur.

Mes alentours sont la partie nouvelle de Trivandrum. Les arbres n’y règnent plus en maîtres ; on y a dégagé des pelouses et percé de belles avenues sablées. Il s’y trouve, disséminés au milieu de jardins, tous les monuments nécessaires à la vie modernisée d’une capitale : ministères, hospices, banques et écoles. Ces choses eussent moins détonné si on les avait construites en style un peu indien ; mais, à notre époque, il faut prendre son parti de rencontrer les mêmes erreurs de goût dans presque tous les pays du monde. Il s’y trouve aussi des églises et des chapelles, protestantes, latines ou syriaques, ces dernières plus anciennes, avec des façades naïves. Ce n’était cependant point pour voir tout cela que j’étais venu au Travancore, et je commence à comprendre combien il est difficile d’entrer en contact avec l’Inde brahmanique, l’Inde profonde, même ici, où je la sens si près de moi, toujours vivante et immuable, me troublant de son mystère…

En dehors de ces nouveaux quartiers, les palmes étendent leur voûte souveraine sur tout l’immense Trivandrum des Indiens de basse caste ; maisonnettes de roseaux, vieux petits temples de granit et de chaume, à demi cachés parmi les hauts cocotiers éternels : là, c’est le pays de l’ombre, et les avenues semblent d’étroits couloirs dans la nuit verte.

Une seule véritable rue, celle par où j’étais arrivé au clair des étoiles et qui mène à la porte de l’enceinte sacrée. C’est la rue des marchands, le lieu où se concentrent tout le mouvement et tout le bruit de cette ville plutôt silencieuse. À cette heure du soir, elle est pleine de monde ; il faut ralentir l’allure des chevaux ; — et on dirait un peuple de dieux, tant sont beaux les visages, tant sont nobles les attitudes, profonds et insondables les regards.

Cette foule est une mêlée de torses et de bras taillés dans le bronze, d’une perfection et d’une grâce de bas-relief antique.

Brahmes affinés et superbes, dédaigneux des costumes et des parures, vont moins vêtus encore que les hommes de moyenne caste ou que les parias. Autour des reins, un pagne en toile d’un blanc neutre, et, passée en bandoulière sur leur poitrine nue, rien que la petite cordelette de lin, signe extérieur de la caste, que le prêtre a nouée là au moment de la naissance et que l’on ne quitte jamais plus, la cordelette sacrée avec laquelle on vit et on meurt. Sur leur front, entre leurs graves yeux noirs, est inscrit le monogramme de leur Dieu, le sceau que l’on doit repeindre pieusement chaque jour après l’ablution matinale : un disque rouge et trois raies blanches pour les sectateurs de Siva ; pour ceux de Vichnou, une sorte de trident blanc et rouge, qui part d’entre les sourcils, les pointes remontant jusqu’aux cheveux, et qui rend pour nous l’expression des figures plus étrangement énigmatique.

Peu ou point de femmes, bien qu’au premier abord ces longues chevelures si noires, épandues sur les épaules ou relevées par un nœud à l’antique, en donnent partout l’illusion. Et encore celles qui se montrent sont-elles de caste vile et de traits plutôt vulgaires, comme les porteuses des chemins. Dans l’enceinte réservée sans doute, habitent les épouses et les filles de ces brahmes qui le soir circulent par milliers.

Toutes ces maisons qui, la nuit dernière, m’étaient apparues dans leur sommeil, closes sous de tranquilles rayonnements bleuâtres, forment à cette heure un bazar très animé, où l’on vend des fruits, des graines, des étoffes légères imprimées de vieux dessins en couleurs, et quantité d’objets de cuivre jaune, aussi étincelants que des bijoux d’or : lampes à plusieurs branches, sveltes et montées sur des pieds très hauts comme celles de Pompéi ; plateaux et vases de forme religieuse, dieux et déesses debout sur des éléphants.

Mon guide me montre ensuite des fabriques, fondées par le souverain actuel, où l’on tourne des poteries d’un beau style ancien ; d’autres où l’on tisse des tapis de haute laine, en copiant les coloris du Radjpoutan et du Cachemyr ; enfin des ateliers où de patients ciseleurs fouillent l’ivoire des éléphants de la forêt proche, pour en faire de fines petites divinités brahmaniques, ou bien des manches de chasse mouche et de parasol.

Mais je n’étais point venu au Travancore pour voir tout cela. Seules m’intéresseraient les choses encore si intensément indiennes qui se passent derrière l’enceinte des palais et dans le grand temple interdit…

Il y a aussi à Trivandrum un jardin zoologique, soigné comme ceux de nos capitales d’Europe, avec parcs à gazelles et bassins à crocodiles : un des rares endroits où l’on puisse sortir de l’ombre et de l’étouffement des palmes, pour voir un peu au loin, dominer des perspectives de jungles et de forêts. On y a créé des pelouses, le long desquelles s’alignent d’incomparables plantes et de larges fleurs exotiques. C’est un coin arrangé, artificiel, où l’on se promène en toute sécurité, parce que la végétation y est soigneusement émondée et parce que les bêtes — tigres ou serpents qui s’ébattent en liberté à quatre ou cinq lieues plus loin dans la grande brousse — sont en cage ici. Le soir, à cette heure courte et charmante où le soleil ne tue plus et où la nuit brusque n’est pas encore tombée, il vient en ce jardin une musique, pour jouer dans un kiosque ; elle est composée d’Indiens qui exécutent avec précision des airs d’Europe. Dans les allées bien sablées, les rares auditeurs sont quelques personnages aux nudités sveltes ; un ou deux bébés de race blanche (tout ce qu’en contient Trivandrum), bien pâlots sur les bras de leurs nourrices indiennes ; et quelques petits enfants du pays, fils de princes, qui, hélas ! ne portent plus leur costume national, mais sont déguisés en de bizarres poupées d’Occident, poupées trop jolies malgré leur teint cuivré, et avec de trop grands yeux en velours noir. Comme ce jardin est sur une hauteur, on aperçoit un peu au loin l’Océan Indien ; mais un océan qui est sans navires, qui, au lieu de représenter comme en d’autres pays la voie de communication avec le monde extérieur, n’est dans ces parages qu’un néant inutile et hostile, vous séparant davantage du reste de la terre, puisqu’il n’y a point de port sur toute cette côte, ni même de barques, ni de pêcheurs, rien qu’une ceinture de brisants infranchissables. Et cette apparition de mer lointaine ajoute plus de mélancolie encore, plus de tristesse d’exil à l’heure élégante de Trivandrum, quand la musique joue au déclin de la journée pour quelques pauvres bébés solitaires.

Maintenant le soleil se couche là-dessus, se couche très vite : splendeur d’un instant, feu de Bengale rose, dirait-on, sur la terre couleur de sanguine, et feu de Bengale vert sur les arbres, sur l’inextricable fouillis de ramures éployé jusqu’aux limites de la vue ! Et puis la nuit tombe, sans crépuscule, hâtive, presque soudaine, à son heure invariable que n’influencent pas comme chez nous les saisons. On y voit encore au jardin, qu’il fait déjà noir partout alentour dans les allées touffues, sous les palmes. Alors une clameur monte du grand sanctuaire de Brahma tandis que, de tous les autres temples épars, s’échappe, comme le matin, le bruit des cymbales et des conques sacrées. Et les milliers de lampes, à huile de cocotier, s’allument sous bois, traçant leurs lignes de petits feux rouges dans l’obscurité des chemins.

IV

24 décembre.

Sept heures du matin : l’heure des visites officielles et des réceptions princières. Quand ce soleil du Travancore, éternellement estival, lumineux et chaud, commence de pénétrer horizontalement sous le couvert des palmes, en longs rayons, qui éclaboussent d’or rose les tiges des cocotiers et des arékiers, je monte en voiture, pour aller au palais me présenter au Maharajah dont je suis l’hôte. Nous trottons d’abord sous la voûte de plumes vertes, et bientôt nous voici devant le portique monumental que j’avais cru franchir la nuit de mon arrivée ; il donne accès dans le quadrilatère muré qui forme une autre ville dans la ville, et où les gens de basse caste ne pénètrent jamais.

Ma voiture, cette fois, passe directement ce seuil, que garde un piquet de cavalerie sous les armes. Et le lieu révèle, dès l’entrée, son caractère sacré : nous longeons une immense piscine, où un millier de brahmes, dans l’eau jusqu’à la ceinture, font leurs prières et leurs ablutions du matin, suivant des rites vieux comme le monde : avec leurs chevelures ruisselantes, avec leurs torses mouillés qui luisent au soleil comme du bronze neuf, ils semblent des divinités des eaux ; — d’ailleurs si absorbés dans leur rêve que pas un ne tourne les yeux vers cet équipage qui les frôle et en l’honneur duquel les postes militaires jouent du fifre, battent du tambour.

L’enceinte réservée contient surtout des habitations de princes, des écoles, et le temple suprême qui domine toutes choses de ses quatre tours colossales, de ses quatre pyramides de dieux, érigées vers le ciel. Les façades, les murs extérieurs de ces palais sont plutôt mornes et quelconques ; au-dessus de leurs portes seulement, deux chimères toutes pareilles, dressant des têtes féroces, indiquent l’Inde — comme plus loin, vers l’Orient extrême, certains dragons indiquent la Chine. Et tout cela est d’une couleur ardente, saupoudré de sienne brûlée et de sanguine par la poussière des ans, qui en ce pays est rouge comme la terre des chemins.

Devant la porte du Maharajah, des cavaliers encore présentent les armes, des cavaliers superbes et corrects, en turban rouge, maniant avec une régularité toute moderne leurs fusils à répétition.

Et le Maharajah lui-même veut bien se montrer sur le seuil. J’avais craint l’apparition d’un prince en redingote occidentale ; mais non, il a eu le bon goût de rester Indien, en turban de soie blanche, en robe de velours, dont les boutons sont de larges diamants limpides.

La salle où je suis reçu d’abord est pavée de faïences ; du plafond retombent une quantité de girandoles en cristal. Au milieu, un trône d’argent ciselé ; tout autour des meubles noirs, des fauteuils noirs, de forme indienne, en ébène épaisse, sculptée, fouillée en dentelle ; il n’y a vraiment que l’Asie où l’on sache ajourer les précieux bois durs.

Je suis chargé de remettre à Sa Hautesse une décoration française, et, quand je me suis acquitté de ma mission facile, nous causons un peu des choses de cette Europe que le prince ne connaîtra jamais, étant tenu par les règles inéluctables de sa caste à ne point quitter le sol de l’Inde. Nous causons des choses littéraires surtout, car il est un affiné et un lettré. Ensuite il m’emmène dans une galerie haute, pour me montrer des ivoires merveilleux, des objets d’art dont il se plaît à faire collection. Et l’heure vient de me retirer.

Je m’en vais à travers la nuit verte des palmes, regrettant de n’avoir pu converser un peu plus profondément avec ce prince affable, dont l’âme doit être si différente de nos âmes. Nous nous reverrons pendant mon séjour ici ; mais j’ai compris, dès cette première rencontre, que le mystère de sa pensée intime demeurerait pour moi aussi impénétrable que le grand temple. Entre nous, il y a la différence essentielle des races, des hérédités, des religions. Et puis, nous ne parlons pas la même langue, et cette obligation de passer par une tierce personne est un obstacle, une sorte d’écran isolateur qui, malgré la bonne grâce de l’interprète, suffît à tout arrêter.

Dans deux ou trois jours, je serai présenté à la Maharanie (la Reine), qui habite un palais séparé, et qui n’est point l’épouse du Maharajah, mais sa tante maternelle. Les principales familles du Travancore appartiennent à une caste, infiniment ancienne et à peu près disparue du reste de l’Inde, où la transmission des noms, des titres et des fortunes se fait uniquement par les femmes, — qui ont en outre le droit de répudier à volonté leur mari. Dans la famille royale, la Maharanie est l’aînée des filles, le Maharajah est l’aîné des fils de la première princesse du sang. La reine actuelle, ni ses sœurs, n’ayant eu de descendance féminine, la dynastie est fatalement condamnée à bientôt s’éteindre. Et les enfants du Maharajah non seulement n’ont aucun droit à régner, mais ne portent même pas le titre de prince.

Les femmes de cette caste, appelée Nayer, ont presque toutes les traits d’une finesse rare. Elles se font des bandeaux à la Vierge, et, avec le reste de leurs cheveux, très noirs et très lisses, composent une espèce de galette ronde qui se porte au sommet de la tête, en avant et de côté, retombant un peu vers le front comme une petite toque cavalièrement posée, en contraste sur l’ensemble de leur personne qui demeure toujours grave et hiératique.

V

25 décembre.

Vers quatre heures du soir, quand le soleil torride commence à tomber, ils arrivent discrètement, les musiciens, par petits groupes dans des charrettes à zébus. (C’est le Maharajah qui m’envoie pour quelques heures l’orchestre de son palais.)

Silhouettes fines et délicates, visages d’artistes, ils entrent sans bruit, pieds nus ; ils entrent d’un pas velouté comme celui des chats, s’inclinent pour de cérémonieuses révérences et s’asseyent sur le tapis par terre. Pour coiffure, des petits turbans dorés, et, aux oreilles, des diamants ; une pièce de soie, discrètement lamée d’or, les drape à l’antique, jetée sur une épaule et laissant libre un côté de poitrine, un bras orné de cercles en métal. De leurs étoffes légères s’échappent des odeurs d’aromates et d’eau de roses.

Ils apportent de grands instruments à cordes de cuivre : sortes de mandolines ou de guitares géantes dont le manche recourbé finit par une tête de monstre. Elles diffèrent beaucoup les unes des autres, leurs guitares, destinées à rendre des sons très divers ; mais toutes ont une caisse d’harmonie énorme, et çà et là, le long du manche, pour augmenter encore les effets, des ballons creux qui ressemblent à de gros fruits sur une tige ; peintes, dorées, incrustées d’ivoire, elles sont très anciennes, très desséchées et sonores, très précieuses ; rien que par leurs aspects, par l’étrangeté de leurs formes, elles évoquent pour moi le sentiment d’un mystère, — le mystère de l’Inde. Ils me les montrent en souriant ; les unes sont pour être caressées des doigts, d’autres, pour être frôlées par un archet, d’autres encore pour être frappées avec une badine de nacre ; il en est enfin dont on joue en faisant rouler sur les cordes une petite chose en ébène qui a l’air d’un œuf noir. Quels raffinements inconnus à nos musiques occidentales ! Il y a aussi des tam-tams accordés en différents tons, et il y a des enfants chanteurs, dont les robes sont les plus luxueuses. Et on me remet un programme imprimé pour moi, où les noms bizarrement mélodieux des exécutants ont tous une douzaine de syllabes.

Cinq heures. Ils sont au complet, vingt-cinq environ, assis sur le tapis, dans la salle déjà en pénombre de soir, où le « panka » agite l’air d’un mouvement berceur et alangui. Ils vont préluder, car toutes les figures de bêtes, aux manches des guitares, se sont dressées. Quels sons terribles vont sans doute produire des instruments de cette taille, et quel tapage, ces tam-tams ! J’attends, et me prépare à beaucoup de bruit. Derrière eux l’ouverture d’une porte cintrée découvre un vestibule blanc, où un rayon du soleil au déclin, un rayon tout en or, pénètre sur un groupe de soldats du Maharajah, — figurants, comparses, en turbans rouges dans la lumière rouge, — tandis qu’eux, les musiciens, demeurent plongés dans l’imprécision de l’ombre.

Est-ce commencé, leur concert ? Vraiment il semblerait que oui, à les voir si graves, si attentifs et s’observant les uns les autres. Mais on n’entend presque rien… Ah ! si !… Une petite note haute, à peine perceptible à l’oreille, longuement prolongée comme au début de l’ouverture de Lohengrin, et puis qui se dédouble, se complique, se transforme en un murmure rythmé, sans faire plus de bruit pour cela… Mais quelle surprise extrême, cette musique presque silencieuse, qui s’échappe de cordes si puissantes !… Des bourdonnements de mouches emprisonnées dans la main, dirait on, des frôlements d’ailes de phalènes contre une vitre, ou des agonies de libellules… L’un d’eux tient dans la bouche une toute petite chose d’acier et se frotte la joue par-dessus pour en tirer comme un susurrement de fontaine. Une des plus monstrueuses guitares et des plus compliquées, que l’on caresse de la main avec l’air d’en avoir peur, dit tout le temps, sur les presque même notes : houhou ! houhou ! comme le cri voilé d’une chouette, tandis qu’une autre, en sourdine, fait comme si la mer déferlait au loin sur une plage. Il y a des tambourinements à peine saisissables, du bout des doigts sur le rebord des tam-tams… Et puis soudain, des saccades imprévues, des furies qui durent deux secondes, et les cordes alors vibrent de toute leur force, tandis que ces mêmes tam-tams, frappés autrement, font entendre des coups profonds et sourds, comme une progression lourde d’éléphants sur un sol creux, ou bien imitent des grondements d’eau souterraine, de torrent qui bouillonnerait dans un abîme… Mais, très vite tout s’apaise, et le quasi silence retombe.

Assis à terre les jambes croisées, un jeune brahme, aux admirables yeux, tient sur ses genoux un objet dont la rudesse sauvage contraste avec le raffinement extrême des autres : une poterie commune, avec des cailloux dedans, une sorte de jarre dont l’orifice large emboîte sa poitrine nue et bombée. Le son qu’il en tire change suivant qu’il laisse sa jarre ouverte ou qu’il en bouche l’ouverture avec sa propre chair. Il en joue avec une rapidité de doigté prodigieuse ; le bruit est tantôt léger, tantôt profond, tantôt sec et dur comme un crépitement de grêle, lorsque s’entendent les cailloux qui s’agitent au fond.

Quand le chant d’une des guitares s’élève de ce silence bruissant, c’est toujours un chant qui gémit en portant le son d’une note à l’autre, un chant passionné qui monte à pleine voix et s’exaspère dans la douleur ; les tam-tams alors, sans couvrir cette plainte vibrante, font un tumulte mystérieux, et tout cela exprime l’exaltation de la souffrance humaine d’une façon plus intensive encore que nos suprêmes musiques d’Occident…

— « Les éléphants sont arrivés ! » — Quelqu’un me jette cette phrase qui vient rompre l’enchantement d’écouter… Quels éléphants donc ?… Ah ! oui, je n’y pensais plus… J’avais formulé ce matin le désir d’en voir de caparaçonnés à l’indienne, avec palanquin sur le dos, et l’ordre avait été gracieusement donné d’en équiper pour moi dans les écuries du palais.

L’orchestre s’arrête, car je dois sortir pour les regarder. Et dès le seuil de la maison, subitement je me trouve en présence et aux pieds de trois énormes bêtes, qui m’attendaient là tout près de la porte, éclairées en plein par le soleil couchant. De face, comme elles se présentent, on ne distingue d’abord, sous leur costume, que l’ivoire menaçant des défenses, les trompes monstrueuses, d’un rose tigré de noir, et les oreilles tigrées de même, qui vont et viennent en continuel mouvement d’éventail. Longues robes vertes et rouges, palanquins à colonnes, colliers de sonnettes et têtières brodées d’or qui retombent sur les larges fronts. Trois bêtes superbes, de soixante-dix ans, dans toute la force de l’âge, — et si dociles, si douces ; leur petit œil intelligent fixé sur moi, elles s’agenouillent avec lenteur, pour me permettre de monter si bon me semble.

Quand je retourne à la musique des bruissements de mouches et des tambourinements d’ailes, le crépuscule propice est entré dans la salle.

Chacune des guitares à son tour, après des intervalles d’harmonies aphones, chante son solo désespéré, celle que l’on tourmente de l’archet ou de la main, celle que l’on frappe d’une badine, et aussi la plus étrange de toutes, celle que l’on fait pleurer en promenant sur ses cordes une petite chose d’ébène en forme d’œuf. Ces chants toutefois n’ont pas des tristesses si lointaines, ni pour nous si déroutantes, que ceux de la Mongolie ou de la Chine ; nous pouvons presque jusqu’au fond les comprendre ; ils traduisent l’extrême nervosité douloureuse d’une humanité qui s’est beaucoup écartée de la nôtre au cours des siècles, mais qui n’en est pas radicalement différente ; et les Tziganes, — avec un art bien plus brutal, il est vrai, — ont apporté chez nous un peu des mêmes phrases de fièvre.

Les voix humaines m’étaient réservées pour la fin. L’un après l’autre, les tout jeunes garçons délicats, aux belles draperies et aux yeux trop grands, exécutent des vocalises d’une rapidité folle ; leurs voix enfantines sont déjà brisées et comme mourantes ; un homme en turban d’or, qui les guide après leur avoir joué un prélude à donner le frisson, les regarde tout le temps dans les yeux, tête baissée, avec une fixité de serpent qui fascine un oiseau ; on sent qu’il les électrise, qu’il peut s’il le veut forcer jusqu’à tout rompre le mécanisme de leur gosier frêle. Et les mots qu’ils prononcent, dans leurs vocalises en mineur, forment une prière à une déesse irritée, pour essayer de l’apaiser.

En dernier lieu, c’est le tour d’un grand premier chanteur, un homme de vingt-cinq ou trente ans, à l’air vigoureux, au beau visage. Il va me chanter et mimer les plaintes d’une jeune fille que son amant n’aime plus.

Toujours assis par terre, d’abord il se recueille et son regard s’assombrit. Et puis sa voix éclate ; elle a le timbre mordant des musettes orientales ; en des notes suraiguës, elle reste virile par sa force un peu rauque ; d’une façon poignante et pour moi très neuve, elle exprime l’infini de la détresse. Et le jeu douloureux de la figure, la contraction désolée des mains fines, sont aussi du très grand art.

Cet orchestre, ces chanteurs appartiennent au Maharajah ; on les entend chaque jour dans son palais fermé, au milieu du silence intime, tandis que circulent les serviteurs au pas sourd de félin, qui s’inclinent en perpétuel salut, les mains jointes… Oh ! combien doit être loin de la nôtre la rêverie de ce prince, et sa conception des tristesses de la vie, des tristesses de l’amour, des tristesses de la mort !… Mais cette musique distinguée et rare, qui est la sienne, me révèle un peu de son âme, mieux sans doute que nos courts entretiens corrects, gênés de cérémonial et de mots étrangers.

VI

26 décembre.

Trois mille brahmes sont en ce moment les hôtes du Maharajah et habitent l’enclos réservé, encombrent les saintes piscines. Ils sont venus des pays d’alentour, des forêts où ils vivent de fruits et de graines, suprêmement dédaigneux des choses de ce monde, nuit et jour absorbés dans leur rêve mystique. Ils se sont assemblés pour une solennité religieuse qui dure cinquante jours et se renouvelle tous les six ans. Ils font de longues prières expiatoires, pour du sang qui a été versé jadis, sur le sol d’une contrée proche, pendant une guerre de conquête. De cela, il y a des années sans nombre, mais c’est égal, ce sang exige encore de grands cris de supplication, exige des musiques religieuses et le beuglement continu de ces conques sacrées qui sont inscrites sur les armes de Trivandrum. Les idoles de Pandavas, hautes de trente pieds, aux têtes nimbées de rayons, aux figures d’épouvante, aux yeux féroces abaissés vers les hommes, ont été, pour la circonstance, tirées de l’ombre des sanctuaires secrets ; à grand effort de muscles et de câbles tendus, on les a roulées dehors, à l’air libre, au soleil, dans les cours du temple, pour être vues, et pour inspirer l’effroi aux simples — pendant que les initiés implorent du fond de l’âme le grand Brahma invisible et ineffable. En ces jours, toute une vie de rites millénaires, de supplications ardentes, de terreurs ou d’extases, palpite intensément derrière les murs de l’enceinte brahmanique. J’en entends la rumeur éloignée, qui m’obsède et m’attire ; mais j’en suis exclu absolument, sans que la bonne grâce du Maharajah y puisse rien, ni aucune autre influence humaine.

En même temps, dans tout l’immense bois de palmiers qui recouvre la ville, la fête des initiés a sa répercussion chez les croyants des moyennes et basses castes, exclus comme moi de la communion des brahmes. Là aussi, partout, dès que l’aube commence de blanchir, ou dès que le soleil se couche, on se lamente et on supplie.

On supplie dans tous les cimetières, au pied de tous les arbres sacrés sous lesquels des guerriers ont été ensevelis. Dans tous les chemins ombreux du bois, à tous les carrefours où se dressent des pierres tombales, les pieuses petites lampes s’allument sitôt la nuit venue, et il y a des musiques, des offrandes, des fleurs. Les moindres temples ou simples autels, consacrés aux divinités inférieures des arbres, brillent de mille petites flammèches tremblotantes. Là, je suis admis, et, sous l’enlacement des palmes qui font subitement l’obscurité si noire, je m’en vais errer, au hasard des musiques entendues, au hasard des lumières qui m’attirent.

Voici d’abord un pauvre temple très humble, très vieux, aux colonnes de granit fruste, infime au pied des arbres qui s’élancent pour se perdre au-dessus de lui dans le noir. Il est enguirlandé de fleurs et d’ornements en roseaux tressés. Des lampes minuscules, à huile de cocotier, partout accrochées, y jettent d’innombrables lueurs de lucioles. Au fond, dans le recul de deux ou trois petites salles, apparaît le dieu, accroupi, horrible, à haute coiffure, à bras multiples, à visage vert de perroquet ; de jeunes chevreaux blancs, qui sont sacrés et familiers du sanctuaire, se promènent alentour. Les adorateurs, demi-nus, avec des colliers de fleurs, se pressent devant la porte. Et le bruit des tambourins, des cornemuses, est couvert par le beuglement lugubre et continu des conques sacrées.

On m’accueille par des sourires de bienvenue, et on s’écarte pour me faire place, après m’avoir passé au cou des colliers en fleurs de jasmin très odorantes, dont le parfum, dans la chaleur lourde de la nuit, entête comme une fumée de cassolette.

Ailleurs, c’est à un carrefour de bois, sous un monstrueux figuier de cent ans. Autour d’une estrade en granit, qui supporte là d’antiques stèles funéraires, des hommes assemblés délirent au son des musiques. Il y a aussi des lumières, des guirlandes de roses et de jasmins, des offrandes de fruits et de graines. Une sorte de prêtre, d’officiant, homme des basses castes au visage tout noir, récite avec exaltation des phrases rituelles, entrecoupées par le fracas des tam-tams. Derrière l’arbre, dans l’ombre, presque invisibles, se tiennent les femmes, qui, de minute en minute, jettent ensemble un long cri. Et des enfants attisent par terre un feu d’herbe, dans la flamme duquel on vient, de temps à autre, passer les tam-tams, pour les maintenir secs et sonores. Cependant, de plus en plus, l’officiant s’exalte ; bientôt le voici possédé d’un Esprit terrible ; en hurlant il veut se briser la tête contre les arbres, contre les pierres, et alors une chaîne de bras nus se forme autour de lui pour le maintenir, jusqu’au moment où il s’affaisse épuisé, immobile, avec un râle…

Et ce Dieu, pour nous si lointain, qu’on adore sous les palmes, à grand bruit de tambours et de musiques sauvages, n’est qu’une autre forme de celui des Brahmes mystérieux, qui adorent en esprit dans le secret du grand sanctuaire.

Et il n’est aussi qu’une autre forme du nôtre… Car il n’y a point de « faux dieux », et elle est peut-être enfantine la vanité des sages qui prétendent posséder le vrai, savoir de quel nom il se nomme. D’ailleurs Brahma, Jehovah ou Allah, le dieu unique, ou multiple si l’on veut, au fond de l’incommensurable et de l’inaccessible, nous dépasse tellement, qu’un peu plus ou un peu moins d’erreur importe à peine dans nos conceptions de lui. Et sans doute écoute-t-il aussi bien la prière des humbles, non évolués, qui vont dans la forêt, au pied d’un pauvre fétiche à figure verte, hurler leur angoisse de vivre et de mourir…

VII

26 décembre.

Le cri des corbeaux est tellement la base de tous les bruits de l’Inde, qu’on finit par n’y pas prendre garde. Déjà, je ne perçois pour ainsi dire plus, à mon réveil, leur aubade proche et affreuse, succédant à la clameur effacée du temple. Un grand arbre, devant ma terrasse, est chaque nuit un de leurs perchoirs d’élection, un grand arbre dont les fleurs roses, les grappes de fleurs roses, imitent en plus large celles de nos marronniers ; jusqu’à l’aube, ses branches restent courbées sous le poids des oiseaux noirs.

Ce matin, à l’heure invariable du soleil levant, dès que s’allume sous les feuillées, sous les dômes de plumes vertes, l’incendie des premiers rayons, je monte en voiture pour aller dans l’enceinte réservée, me présenter à la Maharanie (la Reine).

Le portique franchi, je revois d’abord les saintes piscines, où, comme chaque matin, les brahmes, à demi plongés dans l’eau, font leurs ablutions et leurs prières.

Dans cette ville murée, où je pénètre aujourd’hui beaucoup plus avant que la première fois, il n’y a pas seulement des habitations de princes, au fond de jardins, parmi des palmiers ; il y a aussi des rues bordées d’humbles maisonnettes en terre, mais habitées uniquement par des Indiens de haute caste. Et l’extrême matin est précisément l’heure charmante où les ménagères aux longs yeux font la toilette du sol, chacune devant sa demeure. Sur la terre rouge, bien battue et bien balayée, elles tracent avec de la poudre blanche de prodigieux dessins éphémères, que le moindre vent emportera, ou les pieds des passants, ou les pattes des chèvres, des chiens et des corbeaux. Elles font cela très vite, très vite, en s’aidant, pour se repérer, d’invisibles marques qu’elles ont placées d’avance ; gracieusement penchées, elles se hâtent de promener par terre l’espèce de petit sablier où leur poudre est contenue, et d’où s’échappe une traînée blanche, comme un ruban sans fin. Rosaces compliquées, figures géométriques naissent à miracle sous leurs doigts, et souvent, quand c’est achevé, elles plantent çà et là une fleur d’hibiscus, à chaque principal entre-croisement de leurs réseaux de lignes, ou bien un œillet d’Inde, un souci jaune d’or. Et la petite rue, ainsi parée d’un bout à l’autre, semble pour une heure recouverte d’un tapis capricieux.

Tout ce quartier a du reste un caractère d’antique élégance, de paix honnête et de naïve dignité.

Devant le portail du jardin de la Maharanie, toujours les mêmes corrects soldats à turban rouge, qui rendent les honneurs, qui présentent les armes, au son de leurs tambours et de leurs fifres. Et sur le perron descend le prince-époux, dont l’accueil est d’une courtoisie parfaitement distinguée ; comme le Maharajah, il a eu le bon goût de rester Indien, avec sa robe de velours vert, son turban de soie blanche, l’éclat de ses diamants, — ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs d’être un lettré et un érudit.

La Maharanie reçoit dans un salon du premier étage, qui est, hélas ! garni de meubles européens, mais où elle-même, en son costume national, semble une attachante personnification de l’Inde. Elle a le profil droit, les traits purs, les grands yeux magnifiques, toute la beauté de sa race. Suivant la tradition des Nayers, ses cheveux de jais noir sont d’abord disposés en bandeaux plats, puis réunis en une sorte de petite toque bien lisse qui retombe en avant et jette de l’ombre sur son front. Le lobe de chacune de ses oreilles, distendu à l’excès, supporte une énorme boucle de diamants et de rubis. Son corsage de velours laisse nus ses bras cerclés de pierres précieuses, et une pièce de soie lamée d’or, aux dessins exquis, la drape comme une statue. En ce pays où l’affinement s’étend jusqu’au bas peuple, on s’imagine ce qu’il peut devenir chez une noble dame, de vieille famille souveraine. Mais le charme de cette Maharanie est fait par-dessus tout de bienveillance, de douceur réservée et comme il faut.

Il est fait aussi de tristesse discrète, qui se devine derrière le sourire. Et je sais l’un des chagrins qui assombrissent la vie presque cloîtrée de la reine : Brahma ne lui a point donné de fille, ni de nièce qu’elle puisse adopter ; aussi sa dynastie va-t-elle fatalement s’éteindre, et il s’ensuivra sans doute de grands bouleversements dans ce Travancore, à peu près épargné jusqu’ici par les siècles en marche…

Nous causons de l’Europe, qui tient son imagination en éveil, et je vois qu’un de ses rêves eût été de connaître ce pays étrange et lointain, — aussi inaccessible pour elle que les contrées chimériques de la planète Mars ou de la Lune, car au Travancore, une Indienne de noble caste, et à plus forte raison une reine, ne pourrait entreprendre un tel voyage sans encourir une déchéance irrémédiable qui la mettrait au rang des parias.

Pendant les quelques jours qu’il me reste à passer ici j’aurai l’honneur de revoir quelquefois le Maharajah, mais plus jamais la gracieuse Maharanie, et, avant de me retirer, je cherche à graver dans mes yeux son image, qui ne semble pas appartenir à nos temps : seules, les vieilles miniatures de l’Inde m’avaient jusqu’ici laissé entrevoir de telles princesses.

Après avoir quitté la Maharanie, je vais, sans sortir de l’enceinte brahmanique, faire visite aux fils de l’une de ses sœurs, qui sont les héritiers présomptifs du trône, après lesquels finira la dynastie.

Ils portent le titre de premier prince et de second prince, et ils ont des habitations séparées, au milieu de jardins : jeunes hommes qui attachent à leur turban des aigrettes d’émeraude, qui chassent le tigre et suivent les rites de Brahma, mais qui se tiennent au courant des choses modernes, s’occupent de littérature ou de sciences physiques. L’un d’eux, après m’avoir conduit, sur ma demande, dans la sellerie où sont les harnais de ses éléphants, me montre de remarquables photographies qu’il a prises, développées lui-même, et qu’il a eu la fantaisie ensuite d’envoyer à une exposition européenne pour se faire médailler.


Ce soir, au déclin du soleil, j’ai voulu voir l’Océan Indien, qui, à une lieue environ de Trivandrum, déferle sur des bords déserts.

Dans une voiture du Maharajah, dont la livrée me servait de sauf-conduit, il m’a fallu d’abord traverser toute la ville murée, passer dans les petites rues paisibles que bordent les maisonnettes des brahmes, passer devant les murailles rougeâtres des palais et des jardins, et longer l’enceinte du grand temple, dont je ne m’étais jamais tant approché.

Et bientôt, la ville franchie, je me suis trouvé dans une solitude de sable, parmi des dunes où traînaient les lueurs frisantes d’un énorme soleil couleur de sang, près de s’abîmer à l’horizon. Quelques rares palmiers, échevelés et meurtris, s’inclinaient çà et là dans le même sens, ayant cédé, comme font les arbres de nos côtes, à l’effort continu du souffle marin. Tout ce sable amoncelé depuis les siècles des siècles, tout ce prodigieux émiettement de pierres, de madrépores, de coquilles, toute cette pulvérisation de myriades d’existences étaient comme pour annoncer le terrible voisinage. Et puis, la grande voix éternelle a commencé de se faire entendre. Et tout à coup, à un détour du chemin dans ces dunes, l’infini mouvant m’est apparu.

En d’autres régions du monde il semble que la vie des hommes se porte instinctivement vers la mer. Ils construisent leurs demeures tout au bord, leurs villes le plus près possible de ses eaux, jaloux qu’ils sont des moindres baies pour leurs navires, même des moindres coins de plage.

Ici, au contraire, on s’en écarte comme du vide et de la mort. Ici la mer n’est que l’infranchissable abîme, qui ne sert à rien et qui fait peur. La mer est à peu près inaccessible et on ne s’y aventure pas. Devant la ligne sans fin des brisants, sur la ligne sans fin des sables, je ne vois guère d’autre trace humaine qu’un vieux temple de granit, rude et trapu, aux colonnes frustes, à demi rongées par les embruns et par le sel ; il est là comme pour conjurer et apaiser ce néant dévorateur, qui emprisonne le Travancore et qui, assez calme ce soir, va dans quelque temps, dès que la mousson d’été commencera, devenir furieux pendant toute une saison.

VIII

Vendredi 29 décembre.

De toutes les choses gracieuses que le Dewan, d’après les instructions de S. A. le Maharajah, voulut bien imaginer pour moi, une des plus particulières et inoubliables aura été certainement ma réception d’aujourd’hui au collège des jeunes filles de caste noble.

Le soleil à peine levé, je m’étais mis en route, — avec un peu de méfiance, il est vrai, redoutant je ne sais quoi de pédagogique et de maussade. Dans le bois de palmes, cependant, où nous avions laissé les chevaux au pas de crainte d’arriver avant l’heure, j’avais rencontré d’abord une, et puis deux, et puis trois petites créatures, jolies et étincelantes, dans de merveilleux atours ; des enfants d’une dizaine d’années, pieds nus, des fleurs blanches aux cheveux ; leurs soies lamées d’or, les pierreries de leur gorge et de leurs bras, miroitant sous le soleil tout neuf de l’extrême matin. Elles se dirigeaient comme moi vers l’enceinte brahmanique, et, apercevant ma voiture, voici qu’elles se dépêchaient de toute la vitesse de leurs jambes, qu’entravaient les gaines d’étoffe précieuse… Était-ce donc à mon intention, ces toilettes de Péri ou d’Apsâra ?…

Dans leur collège, je les ai retrouvées toutes réunies, les petites fées indiennes, et ç’a été un éblouissement. Elles étaient en vacances, paraît-il, mais elles avaient consenti à sacrifier pour moi une matinée, et l’une vint m’offrir un de ces bouquets d’ici, très odorants et très apprêtés, où les fleurs sont mêlées de fils d’or.

Le Maharajah se plaît à répandre dans son pays l’instruction, qui est devenue chez nous le grand fléau destructeur, mais qui restera longtemps bienfaisante au Travancore, tant que la foi n’aura pas cessé de s’y maintenir et d’y rayonner au-dessus de toutes choses. Et, tout en voulant me montrer ce lycée des filles nobles, égal à ceux de nos pays ou peut-être même supérieur, Son Altesse avait songé à faire de cette visite un spectacle pour mes yeux, un spectacle rare et jamais vu : le mot d’ordre avait été donné aux familles des petites élèves pour qu’elles fussent parées des lourds bijoux de leurs mères et de leurs aïeules. Et les jeunes bras, les gorges enfantines ou adolescentes étincelaient de pierreries anciennes, aux montures délicieusement archaïques, comme en portent les déesses des temples.

Les salles d’étude ressemblaient à celles de nos lycées d’Europe, claires et sommairement meublées, avec des cartes géographiques, de grandes images instructives, sur les murs blanchis. Mais les étranges écolières me paraissaient des idoles, toutes, depuis les plus bébés, qui roulaient de larges prunelles éveillées et qui montraient, entre le pagne et le corselet d’or, le bronze de leur peau nue, — jusqu’aux presque grandes, qui portaient un voile de blanche mousseline des Indes sur leurs bandeaux à la Vierge et dont l’expression avait déjà ce quelque chose d’anxieux et de grave qui vient dans le regard des jeunes filles à l’âge où leur corps commence à se garder comme un sanctuaire… On me montra des compositions de style et des compositions d’histoire. On me montra aussi des dessins que les petites déesses avaient très gentiment faits, d’après des modèles venus d’Europe et pareils à ceux que nos enfants copient ; et elles les avaient signés de leurs noms en plusieurs syllabes, de leurs noms mélodieux comme des phrases chantées.

Une petite de six ou sept ans avait copié avec soin un aigle, au plumage très compliqué, les pattes sur une branche. Mais, comme sans doute elle avait commencé par le milieu sans bien prendre ses mesures, pour mettre la tête son papier ne s’était plus trouvé assez haut ; alors elle l’avait dessinée quand même, cette tête, mais tout aplatie, tout en largeur, jusqu’au ras du bord, sans pour cela omettre une plume ni un détail, — et bravement elle avait signé, de son beau nom d’Apsâra.

Des velours brodés d’or, des voiles diaphanes comme des brumes ; des diamants, des rubis, des émaux translucides, des émeraudes ; des bracelets, souvent trop larges et retenus par des fils aux petits bras encore maigres ; des colliers d’introuvables vieilles pièces d’or portugaises, datant de la splendeur de Goa et ayant dormi des siècles dans les coffres de santal.

Il y a eu des chants aussi pour finir, des ensembles de violons et puis des danses. Des danses compliquées et lentes, un peu religieuses ; des pas rythmés, des entre-croisements de bras faisant scintiller les pierreries…

Et elles étaient jolies toutes, ces lycéennes que d’ordinaire on ne voit pas, fines et jolies, avec des yeux comme il ne s’en trouve qu’aux Indes. Oh ! la transcendante et chaste impression de beauté, que m’ont donnée là ces petites fleurs de mystère !…

IX

Samedi 30 décembre.

Je quitterai demain matin le Travancore, où j’ai été comblé de faveurs bien plus que je ne le méritais, pour m’être acquitté de l’agréable mission d’offrir une croix au Prince. Je m’en irai dans une des grandes barques pontées du Maharajah, par le Nord, par la voie des lagunes, et mettrai environ deux jours et deux nuits pour arriver au petit royaume de Cochin, où je m’arrêterai un peu de temps. Ensuite, à trente ou quarante heures de voyage au delà de Cochin, je retomberai dans des régions beaucoup plus fréquentées, où passent des chemins de fer, et je rejoindrai la grande ligne de Calicut à Madras.

J’en suis donc à mon dernier soir de Trivandrum, et, plus que de coutume, je m’attarde dans les allées de la ville, où les lampes à huile de cocotier étouffent sous les feuillées sombres, restent impuissantes à percer la nuit des palmes souveraines. Plus encore que dans le jour, on se sent dominé par la vie des plantes, noyé dans la magnificence des choses vertes…

Je m’en vais demain, et je n’aurai presque rien vu, je n’aurai pas pénétré dans l’intimité de l’Inde, je n’aurai rien deviné du brahmanisme dont ce pays est l’un des centres. Tout cela est fermé encore pour nous Européens, même si l’on nous réserve le plus gracieux accueil…

Ma promenade errante me ramène, pour finir, vers la grande rue des marchands, à ciel ouvert, sous les scintillements d’étoiles, la grande rue droite, qui aboutit là-bas à l’enceinte gardée des palais et des temples. La foule des hommes à longs cheveux de femme s’y agite, à cette heure, aux lumières des lampes antiques montées sur de hautes tiges frêles. Marchands et acheteurs de cuivre repoussés, d’indiennes imprimées, d’idoles, d’images brahmaniques ; affluence de torses fauves, de chevelures noires et d’ardents yeux noirs. Étalages de graines, de gâteaux, de racines, pour la nourriture frugale des brahmes ; milliers de petites échoppes, — éclairées toujours par ces lampes monumentales, à deux ou trois flammes, que supportent des figures de dieux ou de bêtes.

Au lointain de la rue, apparaît le portique de l’enceinte sacrée, et au delà encore, dans l’axe même, mais dans un recul infini, il y a le grand temple ouvert, dont on aperçoit les profondeurs ponctuées de myriades de petits feux : le sanctuaire de Brahma, l’âme de ce pays rêveur et grave.

C’est tout illuminé là dedans, jusqu’en ces profondeurs aperçues, où se risquent seuls les prêtres ; les lignes de feux y dessinent comme des fuites de nefs, et, au milieu, elles forment une sorte de rosace géométrique, qui doit être un lustre géant ; mais c’est si lointain que cela se distingue mal. On prie là ce soir, on prie toujours, car des bruits de musiques, des beuglements de trompes viennent jusqu’à moi, mêlés à de longues clameurs humaines. Et au-dessus de cette porte, infranchissable bien que jamais fermée, je vois monter, dans les ténèbres diaphanes de l’air, la prodigieuse pyramide que je sais être un amoncellement de dieux, et dont le faîte dentelé me paraît voisiner avec les étoiles. En ces temps solennels, où les prières et les supplications ne cessent point, on allume toutes les nuits, sur chacune des quatre pyramides, au-dessus des quatre portes, une traînée de petits feux qui grimpe jusqu’en haut parmi l’amas noir des sculptures, et qui semble tracer comme un chemin du ciel à travers les groupes étagés des divinités de pierre.

L’heure vient où la rue se fait déserte, où l’on commence de clore les devantures en bois des échoppes primitives, et d’allumer les petites veilleuses extérieures, dans des niches sur les murs, pour préserver les maisons des visites de mauvais Esprits.

Et je regarde les marchands terminer leurs comptes de la journée. Ils remuent dans des sacs les toutes petites monnaies rondes du Travancore, celles en argent ou celles en cuivre, en prennent des poignées, comme on prendrait les grains du riz, et les jettent sur leurs machines à compter, qui sont des planches avec des rangées de trous ; dans chaque creux du bois se loge une piécette, et on sait exactement le nombre quand la planche est toute garnie ; alors on déverse dans une caisse et on recommence. D’autres inscrivent des chiffres et font des calculs, sur des bandes en feuille de palmier séchée qui ont l’aspect des anciens papyrus. Et on se croirait aux vieux âges.

Voici décidément l’heure plus avancée où la vie s’arrête. À part ces veilleuses des murs, et, là-bas, les lumières du temple, tout s’éteint dans le silence. On ne voit plus nulle part les femmes, rentrées dans leurs demeures. Mais les hommes, s’enveloppant de toiles blanches ou de mousselines, et nouant leur chevelure, s’étendent partout comme des ensevelis, devant les portes parmi des chèvres, sous les vérandas, sur les terrasses ; avec cette répulsion que les Indiens éprouvent pour coucher sous des plafonds ou des voûtes, ils s’endorment dehors, dans la nuit tiède et languide, saturée d’exhalaisons de fleurs et comme cendrée de poussière bleue.

X

Dimanche 31 décembre.

Au petit jour, quand finit, avec le tapage sinistre des corbeaux, la prière de l’aube au fond du sanctuaire de Brahma, c’est le départ, dans une voiture qui d’abord me mène au « port » de Trivandrum. Une fois de plus, qui sera la dernière, et toujours à cette même heure exquise du soleil levant, je traverse le bois de cocotiers où la ville se cache.

Un vent d’orage a soufflé cette nuit, et la poussière des chemins couleur de sanguine, déposée sur les petits murs de boue et sur le chaume des toits, donne aux maisons, plus que jamais, l’air d’être vues à la lueur de quelque feu rouge, tandis que, partout au-dessus, les palmes, reposées dans la fraîcheur de la nuit, ont des verts presque surnaturels, à reflets d’émeraude. Et il y a, çà et là, des retombées de fleurs, comme des dégringolades de bouquets ou de grappes roses, depuis le haut des arbres jusque par terre.

Des piquets de soldats du Maharajah, qui vont faire la relève du matin dans les différents postes, passent et repassent, superbes sous les armes et sous les turbans. Et des groupes se rendent paisiblement à la messe, — car c’est dimanche aujourd’hui, — les petites filles voilées de mousseline tenant leur livre à la main : presque tous, chrétiens de vieille race, dont les ancêtres ont adoré le Christ plusieurs siècles avant les nôtres. On entend sonner les cloches des étranges chapelles, syriaques ou catholiques, élevées près des temples de Brahma, sous la même éternelle verdure. Et dans l’enchantement de ce décor, on reçoit des impressions de calme, d’ordre, de tolérance, de sécurité.

L’embarcadère. Ce « port » de Trivandrum, bien entendu, n’est point sur l’Océan, puisque l’Océan d’ici demeure inabordable, mais sur la lagune.

Au milieu d’une centaine de barques immobiles, celle qui m’attend et qui appartient au Prince, est une sorte de longue galère à quatorze rameurs, avec une chambre de poupe où l’on peut s’étendre et dormir. Quatorze rameurs manœuvrant des pagayes emmanchées de bambous, et formant comme un ensemble automatique, un merveilleux mécanisme de bronze humain, tout de souplesse et de force.

La lagune, devant nous, s’ouvre au soleil, en coupée droite et profonde, dans l’épaisse futaie des palmiers. Les rameurs au départ s’excitent par des chansons et des cris ; nous fendons l’eau pesante, saturée de germes, et voici commencée notre tranquille navigation qui durera trois jours.

Les palmes, sur les deux rives, se succèdent en rideau sans fin, mêlées à des banians au tronc multiple ; des guirlandes de fleurs inconnues se suspendent aux branches, et de grands lis d’eau, mouchetés, échevelés, jaillissent comme des fusées parmi les joncs.

Des barques, qui arrivent à Trivandrum, à chaque instant croisent la nôtre : la lagune est la plus grande voie de communication de ce pays tranquille. Des barques immenses, en forme de gondole, qui sont lentes et ne font pas de bruit ; les bateliers aux beaux gestes plastiques les mènent en poussant du fond avec des perches ; elles portent aussi des maisons de poupe, remplies d’Indiens et d’Indiennes, et tous ces grands yeux très noirs nous regardent, nous, gens plus pressés, qui ramons à quatorze bras.

De temps à autre quelque oiseau merveilleux, un martin-pêcheur trop éclatant et trop bleu, traverse au ras de l’eau, très vite, avec un cri de joie. Il y a des bancs de nénuphars fleuris, des bancs de lotus comme des nappes roses.

La lagune interminable, qui nous sert de route, varie ses aspects avec l’heure. Tantôt, resserrée et ombreuse, sous ces cocotiers qui se rejoignent en voûte, elle semble la nef de quelque église verte, dont les grandes nervures des palmes seraient les arceaux. Ensuite elle s’élargit, déborde, inonde les lointains ; entre ses rives, où les mêmes palmes se pressent en rideau, elle devient comme une mer semée d’archipels de verdure.

Le soleil monte et, malgré l’ombre, malgré l’eau remuée, on sent par degrés s’alourdir la torride chaleur. Notre vitesse pourtant n’en est point ralentie ; ils vont toujours de même, mes bateliers, leur chef de temps à autre les excitant par un appel impérieux de la langue, qui fait roidir comme un coup de fouet tous leurs muscles et auquel ils répondent par des cris en fausset, pareils à des cris de singe. Toujours aussi vite, le long de la barque défilent les herbages proches, les branches folles des lis, les gerbes épanouies des roseaux.

Dix heures. Ma barque maintenant chemine, non plus sous les palmiers, mais sous le ciel bleu, dans un couloir étroit comme une allée, entre des haies d’arbustes à fleurs blanches. Devant moi, les deux rangées symétriques de bronze humain continuent leur mouvement de machine, soutenu déjà durant six lieues. Un peu de sueur seulement perle sur les corps, donnant des luisants de vrai métal, accentuant le dessin des anatomies, au soleil terrible. La floraison éperdue des arbustes de la rive se détache en blanc cru sur le bleu profond d’en haut ; ils portent leurs fruits en même temps que leurs fleurs, leurs fruits surabondants et inutiles, dont l’eau est partout jonchée, comme d’une grêle de petites pommes d’or.

Et mes bateliers vont toujours ; maintenant ils chantent, comme des gens qui rêvent, hypnotisés dans leur saine fatigue, et un sourire inexpressif découvre l’éclat de leurs dents.

Passe une région habitée ; des villages, des pagodes ; de vieilles églises, en ce style un peu hindou qu’ont adopté ici les chrétiens syriaques.

Et notre chemin d’eau s’encaisse, entre des berges tapissées de fougères ; puis, tout à coup, voici l’obscurité sombre, la fraîcheur souterraine : nous sommes dans un long tunnel que le Maharajah vient de faire creuser pour permettre aux barques de communiquer avec de plus lointaines lagunes, les lagunes du Nord, où nous naviguerons ce soir et demain. Le bruit de nos pagayes résonne là-dessous, comme décuplé, et quand les autres barques en voyage, qui s’avancent semblables à de grandes ombres noires, arrivent à croiser la nôtre, les rameurs poussent des cris, qu’un écho lugubre répète longtemps.

Midi ; changement d’équipe. Les souterrains franchis, nous sommes de nouveau dans le dédale des îlots de palmiers, et nous accostons la rive, devant un village enfoui sous la verdure où nous attendait une relève de quatorze hommes. Il y a ainsi des relais disposés tout le long du chemin pour les barques du Maharajah.

Quand ils ont pris place, les nouveaux, c’est d’abord une frénésie de mouvement et de clameurs ; on dirait qu’ils partent avec des joies d’enfant ; ils s’excitent à pagayer, à rire, et à chanter en montrant jusqu’au fond leurs dents blanches. Les uns sont chrétiens et portent un scapulaire qui se balance sur leur poitrine nue ; les autres ont le sceau de Siva peint sur le front, et aussi les trois lignes horizontales de Siva tracées en gris de cendre sur les biceps et sur les seins.

Les palmes, la splendeur monotone des palmes !… On en est excédé et comme inquiété. Savoir qu’autour de soi plus de deux cents lieues de pays disparaissent sous leur enchevêtrement superbe, cause une sorte d’angoisse, une forme particulière de ce sentiment que les anciens appelaient l’ « horreur des forêts… »

Les palmes, toujours indéfiniment les palmes ! Il y a les aériennes, groupées en plumets, au bout des tiges trop hautes qui se penchent. Il y a aussi les autres, plus immenses encore, celles des très jeunes arbres, qui jaillissent en faisceau de la terre humide et chaude. Et toutes sont si vertes, si fraîchement lustrées ! Au soleil, elles brillent d’un éclat verni, tandis qu’en dessous, les lagunes, à cette heure méridienne, luisent comme des miroirs d’étain.

Dans ma barque, quel excès de vitalité se dépense, sous cette lumière à présent verticale, sous ces rayons qui tueraient des hommes blancs ! Pagayer, pendant des heures, tendre et détendre ces muscles de bras où l’on voit saillir les veines gonflées, et tout le temps chanter, en notes suraiguës, à plein gosier… Par instants, une rage subite les possède, leur chanson devient saccadée, haletante ; ils attaquent l’eau furieusement, l’écume jaillit, des pagayes se brisent. Et alors, sur leur peau sombre, les peinturlures de Siva achèvent de s’effacer, lavées par la sueur qui coule.

Vers le soir, la lagune à nouveau s’encaisse, entre des berges à pic, sous des retombées de lianes et de fougères. Autour de nous, voici des centaines de barques au repos, et, sur nos têtes, un pont de pierre sculptée. C’est une des grandes villes du Travancore, la ville de Quilon, clairsemée comme Trivandrum au milieu de jardins, et il y a trêve de palmiers pour un temps ; des arbres moins différents des nôtres les remplacent, on voit même reparaître des pelouses, des buissons de roses.

Un large escalier blanc qui descend dans l’eau, et là-bas une colonnade blanche : c’est la demeure, depuis longtemps inhabitée, m’a-t-on dit, où par ordre du Dewan, on a préparé mon repas du soir. Et quand nous y abordons, à la nuit tombante, des serviteurs indiens, en vêtements blancs comme la maison, accourent sur les marches et me présentent, pour la bienvenue, un bouquet de roses sur un plateau d’argent. Je dois m’arrêter là une heure ou deux, pendant que se reposent mes bateliers.

Après souper, je n’ai plus qu’à songer, dans le jardin solitaire. On dirait presque un vieux jardin de France, un peu abandonné, avec des rosiers du Bengale au bord des allées. Devant moi, le ciel éteint garde cette rougeur sombre à l’horizon du couchant, cette sourde incandescence qui se retrouve, dans nos pays, aux plus chaudes soirées d’été…

Et bientôt, au milieu de ce calme, me revient l’habituelle et douce obsession de mes souvenirs d’enfant ; alors, comme toujours et comme partout, je m’y abandonne, car c’est là un amusement mélancolique dont j’abuse sans m’en lasser… Dans certain jardin, comme celui-ci un peu à l’abandon et entouré de bois, j’ai eu mes premières impressions de nature et mes premiers rêves de « pays chaud », par les ardentes soirées d’août et de septembre, devant une pareille lueur rouge sur nos horizons plats.

Il y avait, dans l’air de ces étés d’autrefois, les mêmes senteurs de jasmin, et de même, passaient sans bruit, noires sur le ciel de cuivre, les chauves-souris, les chouettes, grisées de chaleur et de crépuscule… Ici, il est vrai, ces chauves-souris qui hantent la demeure sont par trop grandes ; leur vol fantasque et silencieux est bien comme le vol des nôtres, mais elles appartiennent à l’espèce géante qu’on appelle roussette ou vampire, et l’ampleur de leurs ailes me déroute… Et puis, tout à coup, au loin, sous les grands arbres, qui font à ce jardin une ceinture de ténèbres, s’élève le son des trompes et des musettes sacrées : c’est l’heure de Brahma, et j’entends aussi la clameur humaine qui est la prière du soir au fond des temples…

Le silence ensuite s’alourdit à nouveau, figé, définitif en quelques secondes, avec je ne sais quoi de triste et d’accablé qu’il n’avait pas avant. Et je me rappelle maintenant que nous sommes la nuit du 31 décembre 1899 : tout à l’heure, un siècle, qui fut celui de ma jeunesse, va tomber à l’abîme… Et les étoiles qui se dessinent, pour nous quasi éternelles, viennent comme toujours jeter dans ma pensée de pauvre éphémère une plus écrasante notion d’éternité ; la chute de ce petit siècle qui finit, le lever du siècle suivant qui m’emportera, me semblent des riens tout à fait négligeables, dans la suite terrifiante des durées. Angoisse coutumière, de si vite passer et mourir ; inquiétude étrange et délicieuse, d’être entouré de grands bois et de temples, d’être enserré par l’Inde brahmanique, dans l’ombre ; sentiment de l’exil et persistance quand même de l’illusion que ce vieux jardin me donne, avec ses jasmins et ses rosiers ; ensemble incohérent et indicible, que j’ai si souvent connu par tous pays, mais qui s’émousse avec les années, comme toutes choses, — et qui, ce soir, s’embrume très vite dans la bonne fatigue physique, dans la langueur chaude de la nuit, dans le sommeil…

Nous repartons à neuf heures, sous les belles étoiles claires, avec notre même équipe reposée qui pagayera pendant deux lieues encore, jusqu’à un village où une relève nous attend.

Et les barques lentes, croisées en route, recommencent de passer le long de la nôtre, en silhouettes noires, agrandies, doublées par leur reflet dans l’eau, ayant l’air de très hautes gondoles, quelque peu fantômes.

Bientôt le dédale des lagunes, qui est redevenu vaste comme une mer, s’emplit de feux : lanternes de pêcheurs ; grandes torches pour appeler les poissons, grandes gerbes de roseaux que l’on balance continuellement afin de les maintenir en flammes. Et tout cela se reflète en traînées sur les surfaces luisantes, où les quelques souffles de la nuit tracent à peine des rides légères. Au rythme monotone des pagayes, on s’endort avec le sentiment qu’il y a de la vie, de la vie intense, partout autour de soi, dans ces marécages ; — il est vrai, c’est une vie très primitive, à peine différente de celle des premiers ancêtres lacustres.

XI

Lundi 1er janvier 1900.

Après la nuit tiède, où l’effort cadencé des rameurs n’a pas eu de cesse, la première aube du siècle se lève ici, fraîche et rose, sur une sorte de monde ichtyophage qui est en chasse, qui guette partout sa pâture, dans la virginale lumière. La lagune immense, entre les palmes qui se pressent toujours et se penchent sur ses bords, est peuplée d’innombrables barques de pêche qui souvent nous frôlent, retardant notre marche ; elles stationnent, ou elles circulent sournoisement, avec le moins de bruit possible ; les hommes, debout et en éveil superbe sur leurs planches flottantes, tenant en main des filets, des lignes, des lances, observent tout ce qui bouge dans l’eau. Des oiseaux, des pélicans, des hérons de toute forme, posés sur les vases, dardent aussi leurs yeux chercheurs, et, en plus des hameçons, des trémails tendus, des fourches prêtes, il y a des centaines de becs en arrêt. Les amas de petites chairs froides, de petites vies silencieuses, dont la lagune est l’inépuisable réservoir, attirent et maintiennent ainsi ces mangeurs assemblés en peuplades. Et le début d’un nouveau siècle ne saurait rien changer à tout cela, qui a dû être tel depuis le commencement des temps.

Quand une des rives se rapproche, on distingue, sous les grands palmiers dominateurs, d’infimes groupements humains, d’humbles humanités dont l’existence est dépendante de celles des arbres : barrières en nervures de palmes, allant d’un tronc à un autre ; chaumières en nattes de palmes ; filets et cordages en fibres de palmes.

Les arbres précieux ne donnent pas seulement leur ombre, leurs fruits et leurs huiles ; ils fournissent presque tout l’indispensable à ceux qui habitent sous leur éternelle nuit verte. Et vraiment cette région de l’Inde pourrait se passer des quelques rizières que l’on voit çà et là chatoyer comme des carrés de peluche soyeuse.

Les lagunes s’élargissent toujours et un peu de brise favorable se lève. Alors mes bateliers, pour aider l’effort de leurs muscles, hissent sur un mât une natte de trois ou quatre mètres de haut ; voile et pagayes, notre vitesse s’accélère, sur une sorte de petit océan inoffensif dont les rives sont des forêts, des forêts bleuâtres dans le lointain. Aidés par le vent qui gonfle leur natte tendue, les hommes modèrent le développement de leurs bras et entonnent une chanson différente, chanson de somnolence, à bouche fermée, qui semble un carillon de cloches, venu de très loin, et qui n’en finit plus.

En France, il est à peu près minuit, l’heure où débute le xxe siècle, et la fête du nouvel an doit battre son plein, dans l’obscurité sans doute glacée.

Cependant le vent tombe. À midi, calme blanc et chaleur d’étuve. Nous abordons la forêt de palmes pour déposer nos bateliers du matin, qui se retirent en faisant de profonds saluts. Notre équipe nouvelle, d’un bronze plus clair, avec beaucoup de colliers, de boucles d’oreilles, et de dessins hiératiques tracés en gris sur les torses, part d’un essor furieux. L’air cependant pèse sur nous d’un poids inusité et on le dirait embué d’une vapeur d’eau chaude. Le ciel, la surface ternie des lagunes, l’ensemble des êtres et des choses, comme décoloré par l’excès même de la lumière, s’estompe et se confond dans une éblouissante pâleur. Et, par contraste avec tout cet effacement, on voit briller, d’un éclat net de diamant taillé, les gouttes d’eau qui jaillissent autour de la barque, qui ruissellent des pagayes, et les gouttes de sueur courant sur les fronts ou les poitrines.

Vers trois heures, nous sortons du Travancore pour entrer dans le petit État de Cochin, sans que rien ait changé sur la nappe d’eau, ni dans les forêts de palmes qui nous suivent depuis le départ. À la fin du jour cependant, sur les deux rives, aussi distantes l’une de l’autre que celles d’un très large fleuve, des villes apparaissent.

À droite, sur la rive la plus proche, c’est Ernaculum, la capitale où le rajah demeure : le long de la lagune, quatre églises syriaques aux aspects de pagode, un grand temple de Brahma, des casernes, des écoles ; tout cela rougeâtre sur la terre rouge, et pas un être humain, pas une barque aux abords. Derrière ces choses pompeuses et mornes, enveloppées de la tristesse des forêts, les habitations des brahmes dédaigneux se perdent dans l’ombre bleuâtre, sous les palmiers envahissants, sous les retombées de lianes et de fougères.

La vie est de l’autre côté, sur la rive de gauche, plus lointaine. Là, c’est d’abord Matanchéri, la ville indienne marchande, aux milliers de maisonnettes dans la verdure ; elle communique par une baie avec la grande mer, et des barques innombrables y sont au mouillage, barques d’autrefois, à voiles, à mâtures étranges, qui n’ont pas cessé de sillonner la mer d’Arabie, de commercer avec Mascate, d’aller jusqu’au fond du golfe Persique et à Bassorah, porter les épices et les graines. Et enfin, tout au loin, c’est l’antique Cochin des Portugais et des Hollandais, aujourd’hui passé à d’autres maîtres, qui possède un port où les navires modernes viennent souffler leurs fumées noires.

Au milieu de la lagune, à l’écart de ces trois villes si dissemblables, une île boisée vers laquelle ma barque se dirige, sorte de parc aux arbres séculaires ; on y aperçoit, noyés dans la verdure, des escaliers blancs, un débarcadère blanc, un vieux palais blanc. Et c’est là, paraît-il, que j’habiterai, d’après l’ordre du rajah de ce pays, dont je serai l’hôte. — Sur ces pelouses, parmi ces énormes ramures, on dirait quelque demeure de la Belle-au-bois-dormant, tant s’indiquent la vétusté et l’abandon. Et le crépuscule qui approche rend plus mélancolique l’arrivée dans cette île solitaire.

Comme à Quilon, des serviteurs indiens, tout de blanc vêtus, se précipitent au-devant de moi sur les marches blanches, pour m’offrir un bouquet de roses, et je traverse un vieux jardin exquis, avec des allées droites à la vieille mode, des rosiers et des jasmins.

Dans l’île, il n’y a que la maison, et dans la maison, je suis seul. Au siècle où le territoire de Cochin appartenait aux Pays-Bas, cette résidence était celle du gouverneur hollandais. Elle est massive comme une forteresse, et les galeries, les vérandas, sont des séries d’arceaux festonnés dans le vieux style charmant des mosquées. Au dedans, c’est le luxe colonial d’autrefois. Des salles immenses, blanchies à la chaux et tapissées de nattes anciennes, d’une finesse que nous ne connaissons plus ; de vieilles boiseries précieuses ; des meubles, sculptés jadis dans l’Inde d’après de vagues modèles européens, en des formes surannées et naïves ; aux murs, des aquarelles représentant Amsterdam au xviie siècle ; et, devant toutes les portes, que l’on ne ferme jamais, ni jour ni nuit, de hauts écrans, en bois d’ébène, tendus d’une soie jaune citron délicieusement fanée.

Quant au rajah qui me donne l’hospitalité, on vient m’avertir que je ne le verrai point, car il est dans le deuil et les funérailles : un petit prince héritier, tout jeune, tout enfant, vient de fermer ses yeux de fleur noire, et les rites mortuaires absorbent tout le monde au palais.

Au lieu de cette solitude officielle, combien j’aurais préféré cependant habiter à Matanchéri, dans n’importe quelle petite « maison de voyageur », libre de me mêler ce soir à la vie du peuple !… Ici et au Travancore, je suis dans l’Inde un peu comme n’y étant pas.

Les serviteurs, distingués et silencieux, aux allures de félin, allument pour moi toutes les lampes suspendues aux arceaux dentelés, et, quand j’ai fini mon repas de prisonnier, à une table qu’ils ont décorée de fleurs et de feuillages avec un goût étrange, je m’en vais dans le jardin, regarder tomber le premier soir du siècle. Sur l’horizon occidental, où persiste une couleur de braise mourante, les arbres de mon île tracent des hiéroglyphes intensément noirs ; pour quelques minutes, on y voit encore, et les bêtes crépusculaires, dont les ailes ne s’entendent jamais, décrivent au-dessus des allées, dans le ciel chaud, des courbes folles, les hiboux, les chauves-souris géantes.

Et puis, toutes ensemble, les étoiles commencent de palpiter, et brusquement c’est la nuit.

XII

Dès le matin, quand reparaît le disque rouge, ma barque est prête au bas des grands escaliers, et je traverse la lagune, dans la direction de Matanchéri, me rendant au quartier des Juifs.

Après la destruction du second temple de Jérusalem, l’an 3828 de la Création, 3168 de la Tribulation, et 8 de l’ère chrétienne, environ dix mille Juifs et Juives vinrent au Malabar et se fixèrent à Cranganore, appelée à cette époque Mahadraptna. Ils furent accueillis avec tolérance, et, jusqu’à nos jours, leur petite colonie, isolée des plus proches Indiens autant que du reste du monde, s’est maintenue ici avec l’intégrité de ses traditions ancestrales, comme une curiosité historique dans un musée.

Matanchéri, qu’il me faut d’abord traverser d’un bout à l’autre pour arriver à la ville de ces « Juifs blancs » (comme on les appelle dans le pays), est une sorte de grand marché purement indigène où toutes les figures, tous les torses sont de bronze sans alliage, où toutes les échoppes sont de bois, très ouvertes derrière leurs vérandas, très basses aux pieds de leurs grands palmiers flexibles.

Et, sans transition, quand les yeux viennent de longuement s’habituer, pendant une course d’une demi-lieue, à ces aspects si indiens, voici, à un détour de la route, la surprise d’une vieille rue sinistre, inquiétante comme une chose qui ne serait pas à sa place ; de hautes maisons en pierres, bien serrées les unes contre les autres ; de moroses façades avec des ouvertures étroites, comme dans les pays froids. En même temps, des visages de Juifs se montrent partout, aux fenêtres, aux portes, dans la petite rue sombre, et leur apparition déconcerte autant que le brusque changement du décor. La vétusté morose, — l’enfermement de tout cela, si l’on peut dire ainsi, — cadrent mal avec les palmiers du voisinage et avec le ciel ; à ce détour imprévu, on n’est plus dans l’Inde, on est désorienté, on ne sait plus ; on croirait quelque coin d’un ghetto de Leyde ou d’Amsterdam, mais transplanté, recuit et fendillé au soleil des tropiques. Ce sont les Hollandais sans doute qui avaient construit ce quartier, comme dans la mère patrie, à l’époque des premières colonisations où l’on ignorait encore l’art d’approprier les bâtisses aux exigences des climats, et, après leur départ, ces Juifs de Cranganore auront pris place dans leurs logis abandonnés. Des Juifs, rien que des Juifs, ici, toute une juiverie pâle, anémiée par l’Inde et les maisons trop closes ; ces deux mille ans de séjour au Malabar n’ont en rien modifié le type originel, contrairement aux théories admises, ni seulement basané les figures. Et ce sont les mêmes personnages, les mêmes longues robes que l’on rencontrerait à Jérusalem ou à Tibériade ; jeunes femmes aux traits fins ; vieilles chafouines au nez crochu ; enfants trop blancs et trop roses, lymphatiques avec des airs futés, une petite papillote sur chaque oreille, comme en portent leurs frères de Chanaan.

Ces gens descendent sur le seuil des portes pour regarder l’étranger qui passe, car il n’en vient guère à Matanchéri. Ils paraissent plutôt souriants et hospitaliers, et, dans presque toutes les maisons, je serais courtoisement reçu si j’entrais.

Il n’en reste aujourd’hui que quelques centaines au plus, de ces exilés qui, d’après la tradition, arrivèrent jadis au nombre de dix mille ; depuis tantôt deux millénaires, l’habitat dépressif a constamment étiolé leur race persistante ; ils vivent, paraît-il, de commerce clandestin, d’usure, et, lorsqu’ils sont riches, affectent de ne pas l’être. Chez deux ou trois notables, où j’accepte de m’asseoir un instant, les aspects sont pareils : délabrement, désordre et pouillerie, dans une demi-obscurité et une senteur de tanière ; quelques vieux meubles à peu près européens, qui doivent dater des Hollandais, s’en vont de vermoulure ; des images mosaïques sont pendues aux murailles, et des inscriptions en hébreu.

La synagogue est au bout de la rue, avec son petit beffroi mélancolique, tout fendillé par la chaleur, tout déjeté par les ans. Après avoir passé la première porte, on se trouve d’abord dans une cour, aux épaisses murailles aussi hautes que celles d’un préau de prison. Le sanctuaire en occupe le milieu ; le soleil de huit heures du matin l’inonde déjà de lumière et le rayonnement blanc de ses couches de chaux éblouit la vue. Il n’y a peut-être pas d’autre synagogue au monde où se soit conservée une décoration aussi ancienne, d’un style si inconnu. Le heurt barbare des couleurs y est d’un charme singulier, sous l’atténuation du temps : portes vertes, peinturlurées de fleurs étranges ; dallage en porcelaine, d’un bleu merveilleux ; blancheur laiteuse des murs ; incendie de rouge et d’or tout autour du tabernacle ; éclat surprenant d’une quantité de colonnes et de grilles de cuivre tourné, polies en miroir par le frottement des mains humaines. Et nombre de petites girandoles en cristal, également polychromes, descendent du plafond, très archaïques, sans doute venues d’Europe au vieux temps des colonisations.

Quelques personnages au teint blême, en longue robe, en long nez, qui étaient là marmottant des prières, leur livre hébraïque à la main, s’interrompent pour m’accueillir, et un rabbin, qui a l’air d’avoir cent ans, s’avance à ma rencontre, avec son tremblement de vieillard. On me fait admirer d’abord le luxe de ces colonnades de cuivre, si minutieusement tournées, et on me prie d’en constater le poli extraordinaire. Ensuite on me désigne ce pavage de porcelaine bleue, vraiment sans prix, si rare qu’on ose à peine y poser les pieds ; il fut commandé en Chine, il y a six cents ans, et rapporté à grands frais sur des navires. Enfin on découvre pour moi le tabernacle, que masquait un long voile de soie lamée d’or : il y a là dedans des tiares incrustées de pierreries, d’un dessin aussi primitif que la couronne du roi Salomon, pour coiffer, en certaines circonstances, le rabbin centenaire ; il y a surtout les saints livres, rouleaux de parchemin d’une antiquité imprécise, enveloppés dans des étuis de soie noire à broderies d’argent.

En dernier lieu, on m’apporte la relique des reliques, le document inestimable, les tablettes de bronze sur lesquelles furent inscrits, environ quatre siècles après l’arrivée de ces juifs aux Indes, l’an 4139 de la Création, 3479 de la Tribulation, et 319 de l’ère du Christ, les droits et privilèges à eux accordés par le souverain qui gouvernait alors le Malabar.

Et voici à peu près ce que disent les caractères gravés sur ces vénérables tablettes :


Par le secours de Dieu, qui forma le monde et établit les rois, nous, Ravi Vurma, Empereur de Malabar, dans la trente-sixième année de notre heureux règne, et dans le Fort de Maderecatla, Cranganore, accordons ces droits au bon Joseph Rabban :

1o Qu’il peut faire des prosélytes dans les cinq castes ;

2o Qu’il peut jouir de tous les honneurs ; qu’il peut monter éléphants et chevaux ; s’avancer en cérémonie ; avoir ses titres proclamés à sa face par des hérauts, se servir de lumière en plein jour, avoir toutes sortes de musiques ; qu’il lui est aussi permis de se servir d’un large parasol, et de marcher sur des tapis blancs étendus devant ses pas ; enfin qu’il peut faire jouer des marches d’honneur en avant de lui sous un baldaquin d’apparat.

Ces droits, nous les donnons à Joseph Rabban et à soixante-douze propriétaires juifs, avec le gouvernement de son propre peuple, qui est tenu de lui obéir, à lui et à ses héritiers, aussi longtemps que le soleil luira sur le monde.

Cette charte est donnée en présence des rois de Travancore, Tecenore, Kadramore, Calli’ Quilon, Krengoot Zamorin, Zamorin Paliathachen et Calistria.

Écrit par le secrétaire Kalambi Kelapour.

Et, comme Parumpadapa, le rajah de Cochin, est mon héritier, son nom n’est pas compris parmi ceux-ci.

Signé :
CHERUMPRUMAL RAVI VURMA,
Empereur du Malabar.


Au-dessus de la synagogue, à côté du beffroi lézardé, on me fait monter à une salle haute, qui est dans un état de vétusté et de délabrement inimaginable : parois déjetées et solives informes ; trous dans le plancher, chauves-souris sommeillant au plafond noir. Par lies étroites fenêtres, percées comme des meurtrières dans la muraille épaisse, on voit d’un côté la petite ville hollandaise, aujourd’hui passée aux mains d’Israël ; on la voit toute grise, morne et effritée, aux pieds des grands palmiers dominateurs, dont les cimes magnifiques se pressent dans le lointain, reforment tout de suite la forêt, couvrent les horizons de leur immuable verdure. Et, du côté opposé, la vue plonge sur les toits de chaume d’un très vieux temple de Brahma, sur sa coupole de cuivre, large et basse, qui semble s’écraser contre la terre brûlante.

Cette salle haute, cette ruine pleine d’ombre et de toiles d’araignées, c’est l’école des petits « juifs blancs ». Et ils sont là une vingtaine, profitant de la quasi fraîcheur du matin pour étudier le Lévitique ; sur un tableau noir, un rabbin, qui ressemble au prophète Élie, leur en trace des passages en hébreu — car ces enfants de l’exil parlent encore la langue des ancêtres, négligée aujourd’hui par leurs frères d’Occident.

Après le quartier des « juifs blancs », vient celui des « juifs noirs », rivaux et ennemis des premiers. On m’a averti que je les blesserais beaucoup si, ayant visité les autres, je n’allais pas les voir aussi, eux et leur synagogue. Il y en a même déjà quelques-uns de postés là-bas, à l’entrée de leur rue, pour regarder si je viendrai, tandis qu’au-dessus de moi, aux fenêtres, derrière des loques de rideaux à demi soulevés, j’aperçois des figures de juives blanches, jolies, bien qu’un peu trop émaciées, qui observent curieusement quelle direction je vais prendre.

Allons donc chez les pauvres « juifs noirs », qui se prétendent arrivés de Judée quelques siècles avant les blancs, mais que les blancs affirment avec dédain n’être que d’anciens parias, convertis par leurs prédications.

Un peu plus basanés que leurs voisins, ceux-ci, il est vrai, mais pas « noirs » tant s’en faut, et paraissant être en réalité des métis d’Indiens et d’Israélites. Ils s’empressent à me recevoir. Leur synagogue ressemble beaucoup à sa rivale, moins riche toutefois, sans la belle colonnade de cuivre, et, surtout, sans le merveilleux pavage en porcelaine de Chine. On y célèbre, à cette heure, un office pour des enfants, qui sont là tous, le nez plongé dans leurs livres, à se dandiner sur place comme des ours, — ce qui est la manière du rite mosaïque. Le rabbin me fait d’amères doléances sur la fierté des rivaux de la rue proche, qui ne veulent jamais consentir à contracter mariage, ni même à frayer avec ses paroissiens. Et pour comble, me dit-il, le grand rabbin de Jérusalem, à qui on avait adressé une plainte collective, le priant d’intervenir, s’est contenté d’émettre, en réponse, cette généralité plutôt offensante : « Pour nicher ensemble, il faut être des moineaux de même plumage. »

Ce temple à la coupole de cuivre, aux murs de granit, aux toits de chaume, aperçu d’abord du haut de la synagogue, est l’un des plus primitifs et des plus farouches de toute cette côte ; d’ailleurs si impénétrable, il va sans dire, que l’on ose à peine m’en laisser approcher. Dans la cour accablée de soleil, vide, lugubre, entre les granits ardents, se dressent d’étranges objets de fer et de bronze, espèces de torchères à branches multiples, rongées par l’oxyde, depuis des siècles, sous le ruissellement des orages.

Tout à côté, communiquant avec le temple par des galeries, est un ancien palais des rajahs de Cochin, abandonné depuis des temps pour les résidences nouvelles d’Ernaculum, sur l’autre rive. On dirait quelque vieille forteresse lourde et carrée ; il est impossible de lui assigner un âge bien précis, en cette région où les chronologies sont mêlées de fables et de symboles ; mais il donne l’impression d’une antiquité extrême ; dès l’entrée, on a le sentiment de pénétrer dans quelque chose d’inconnu et de puissamment barbare.

Les rares petites fenêtres, encaissées, avec des sièges taillés au-dessous dans la pierre, révèlent l’épaisseur des maçonneries. Tous les escaliers, même ceux qui montent aux salles d’apparat, sont roides, sombres, étouffants, larges à peine pour une seule personne, ont je ne sais quoi de puérilement sauvage. Et les salles, extrêmement longues, basses, obscures, emprisonnent et oppressent.

Ces plafonds trop bas, et si ouvragés, en caissons, en rosaces, en pendentifs, sont faits de bois rares, qui ont gardé leur couleur foncée, avec seulement çà et là quelques peinturlures. Et, au contraire, les murailles ont été laissées plates, absolument unies d’un bout à l’autre ; au premier abord, dans cette pénombre, on les dirait tendues d’une étoffe à dessins polychromes, mais elles sont peintes ; par tout le palais, ce sont des fresques, les unes un peu détruites par le temps, les autres dans un état de conservation parfaite, comme certaines peintures égyptiennes des tombeaux.

Oh ! des fresques stupéfiantes, d’un art très spécial, d’un art touffu, exubérant, prodigue. Amas de nudités, reproduites avec un souci minutieux de l’anatomie, dans l’exagération même de la beauté indienne : tailles trop fines et seins trop bombés. Grouillement multiple, tassement, enchevêtrement, confusion éperdue de bras, de cuisses grasses, de reins qui se cambrent et de poitrines qui se gonflent. Les chevilles et les poignets ont des bracelets ; les fronts, des couronnes ; les gorges, des colliers. Et des bêtes aussi s’entremêlent à cette débauche de muscles cuivrés.

Pas un meuble nulle part ; tout est vide. Sous l’écrasement des plafonds compliqués, rien que ces simili-étoffes, couvrant les parois de toutes les galeries, prolongeant ce cauchemar de chair humaine ou animale jusque dans les chambres les plus abandonnées, les plus obscures.

Dans la salle du centre, la plus vaste et la plus haute, celle où l’on couronnait les rajahs, les fresques représentent des séries de déesses nimbées, qui sont en travail d’enfantement au milieu d’une indescriptible affluence de spectateurs dévêtus.

La chambre à coucher des rajahs est la seule pièce encore meublée ; un lit y est demeuré, sorte de nacelle, de plateau en bois précieux, garni de matelas en brocart et suspendu au plafond par des cordes en soie rouge ; des serviteurs y berçaient le souverain, après ses repas, pour l’endormir. Ici, autour de cette couche royale, les fresques des murs, d’une conception troublante s’il en fut, étalent une lasciveté sans frein ; des déesses, des hommes, des bêtes, des singes, des ours, des gazelles, aux figures convulsionnées, aux yeux délirants, s’enlacent et s’étreignent, dans des paroxysmes d’amour.

Une dernière salle, très fruste, où brûle et fume, jour et nuit, une grande lampe de bronze… Dans celle-ci, on ne me permet plus de mettre les pieds, parce que là-bas, par le fond rempli d’ombre, elle communique avec le temple…

Voici bientôt l’heure méridienne, où il faut absolument s’abriter sous un toit. Mon île ombreuse est trop éloignée, j’irai à Cochin, dans quelque « maison de voyageur ».

En petite voiture de louage, traînée par deux coureurs agiles, je traverse donc à nouveau les rues indiennes de Matanchéri, où fourmillaient ce matin tous les costumes, tous les types du Malabar, et où va tomber à présent la torpeur de midi.

Cochin, que j’ai bientôt fait d’atteindre, est bâtie sur une bande de sable, entre les lagunes et la mer, vieille petite ville coloniale un peu immobilisée, où l’empreinte des Hollandais se retrouve encore. Et la maisonnette où l’on me donne asile regarde la plage, regarde l’infini.

Là devant moi, c’est la grande mer bleue, la mer d’Arabie. Les sables de ses bords resplendissent d’un éclat blanc et rose sous le soleil vertical ; les corbeaux, les aigles pêcheurs s’y ébattent en jetant des cris, et une belle houle tranquille y vient déferler à intervalles réguliers. Un peu au large, sur le bleu poli et miroitant des surfaces, on voit poindre, çà et là, des nageoires, des dos de requins en maraude. Et l’horizon se perd dans un éblouissement magnifique.

Derrière ce logis où je vais m’endormir, et qui ne se ferme d’aucun côté, le bois de cocotiers tout de suite commence ; par mes fenêtres, j’en aperçois les dessous, comme dans une lueur verte : des retombées de longues palmes, de longues plumes, éclairées par transparence, et d’un vert qui semble lumineux sur le vert sombre des fonds. Maintenant voici un jeune Indien qui grimpe sans bruit, à un tronc lisse comme une colonne, qui grimpe en s’aidant de ses doigts de pieds, avec l’aisance et la rapidité d’un singe, pour aller là-haut chercher, dans les nervures des feuilles, une eau qui sert à composer une boisson. Et c’est la dernière image reçue par mes yeux qui se ferment, cet homme grimpeur, presque quadrumane, qui monte si vite et que l’on n’entend même pas…

Cette mer, si lumineuse et profonde, combien j’aime la sentir, là tout près, entendre sa palpitation immense !… Car elle est la route libre pour s’en aller partout, la route où l’on voit au loin et où l’on respire, pour moi la route familière et de tout temps connue. Vraiment, la vie paraît plus claire dans son voisinage. La retrouver, me fait me retrouver moi-même. Je me crois pour un instant sorti de cette Inde trop incompréhensible, — et puis tellement ombreuse, dans les arbres, enfermée…

XIII

Après les heures de repos, il a fallu rentrer dans mon île et mon palais dormant.

Et le soleil se couche lorsque j’en repars enfin pour toujours, avec ma même barque aux quatorze rameurs, qui va me conduire, en une nuit de voyage encore, à Trichur, la ville la plus septentrionale de l’État de Cochin.

Notre premier élan, comme à chaque départ, est superbe. Les rameurs reposés, à tous coups de pagaye, ont l’air d’arracher des pelletées d’eau, et, pour les aider, nous avons tendu une voile au vent, Très vite nous nous enfonçons une fois de plus dans la route aisée des lagunes, entre les rives de palmes.

C’est dans l’or rose, il va sans dire, que descend et s’éteint notre soleil de ce soir, bientôt disparu là-bas derrière l’éternelle verdure. Un ciel édénique, sans nuages, d’une nuance particulièrement exquise, s’étend sur notre monde tranquille, et, maintenant nous voici au milieu des pêcheries, des barques, des filets tendus, au milieu d’une vie lacustre semblable à celle que nous avions déjà connue la veille ; ici, en sécurité encore, elle se perpétue cette vie d’autrefois, sur ces lagunes indiennes, protégées de tous côtés par les rideaux de la forêt de palmes, dont le crépuscule en ce moment semble augmenter la profondeur et le mystère.

Mes bateliers, comme hier, ont entonné le chœur à bouche fermée qui sied, paraît-il, aux heures calmes où l’on peut pagayer plus nonchalamment, grâce à la brise qui vous pousse ; ils chantent de même, les pêcheurs, sur les autres barques, et on ne dirait guère des voix humaines, mais plutôt des carillons de cloches d’église, arrivant de loin et de partout, sur la surface de l’eau sonore…

Myriades d’êtres simples et confiants qui m’entourent, et qui, sur cette « Terre de charité », rêvent ensemble de résurrection, à l’ombre de leurs palmiers verts ! Chrétiens, brahmes ou israélites, accrochés à d’antiques formules si diverses, mais toutes vénérables, derrière lesquelles un peu de la même vérité se cache… Quand je songe qu’un puéril espoir m’était venu, d’en découvrir quelques parcelles, de l’insaisissable vérité, au fond de ce brahmanisme gardé si farouchement !… Mais non ; ici comme partout, j’aurai été le perpétuel étranger, le perpétuel errant, qui ne sait qu’amuser ses yeux aux aspects des êtres et des choses. Et d’ailleurs c’est fini, je m’en vais ; on m’emmène bercé de chansons, dans une barque très jolie, — or, cela aussi m’amuse, reste dans le plan de ma destinée, et sans doute doit me suffire…

Les rideaux de forêt, tout autour de l’horizon, forment des bandes d’un bleu de plus en plus sombre, d’un bleu passant au noir du côté du couchant, et çà et là, au-dessus de leur ligne monotone, un palmier plus immense que les autres se dessine en silhouette isolée. Avant les étoiles, la planète Vénus vient de s’allumer dans cet or rose qui commence à mourir. Et à ses côtés paraît aussi la lune nouvelle, mais une lune comme on ne la voit vraiment que par des temps d’exception, dans l’air limpide des pays chauds ; un mince filet lumineux trace à peine son croissant, et cependant on la distingue tout entière avec une netteté rare ; on sent qu’elle est éclairée par derrière, on perçoit très bien qu’elle n’est pas un simple disque, mais une boule que rien ne soutient dans le vide diaphane. Et cela inquiète un peu ce qui, malgré les données acquises, reste en nous de notions naturelles sur l’équilibre et la pesanteur.

Cependant l’obscurité est venue ; les pêcheurs ont allumé leurs feux pour appeler les poissons. Les chansons se taisent et tout paraît s’endormir, — excepté les muscles automatiques de mes quatorze rameurs qui, jusqu’au matin, vont continuer de m’entraîner vers le Nord.

XIV

Mercredi 3 janvier.

Un incendie subit, derrière la futaie des palmiers : c’est le soleil qui se lève. Et ma barque, qui s’était échouée plusieurs fois cette nuit, touche pour tout de bon la vase, s’arrête au pied d’une colline de terre rouge ; c’est la fin des lagunes, le port de Trichur, encombré d’une centaine d’autres barques, aux proues de gondoles, qui dorment encore.

Trichur, la vieille ville très brahminicale et très conservatrice, est à une demi-lieue plus loin, enfouie dans les arbres ; elle s’éveille à peine quand j’y arrive en charrette à bœufs. Au-dessus de ses maisons de bois et de chaume, ses palmiers se remuent, secoués par un grand vent presque froid qui soulève en nuages une poussière de couleur ardente, comme de la poudre de sanguine. Avec ses petites boutiques de marteleurs de cuivre ou de marchands de graines, ses allées de grands banians chevelus, elle ressemble à toutes ces autres villes du Malabar, qui continuent leur existence de jadis, loin de la côte et des choses modernes, au milieu des bois. Mais son temple est particulièrement énorme et terrible, — car elle porte aussi le nom de Tivu-Sivaya-péria-vur, qui signifie Saint-Siva-grande-ville.

Je mets pied à terre devant ce temple, qui est en même temps une forteresse et qui soutint le siège de Tipu, redoutable sultan de Mysore ; on y monte par des glacis, sur lesquels à cette heure dorment couchés d’indolents troupeaux de moutons et de zébus. En me voyant approcher, des brahmes, qui méditaient dans l’encadrement de l’une des portes et regardaient monter le soleil matinal, s’avancent très inquiets : est-ce que cet étranger aurait la pensée… ? Mais je leur dis que je sais, que je viens seulement pour admirer les sculptures des tours, en me tenant à distance respectueuse. Alors ils saluent en souriant, et rentrent dans le sanctuaire sans plus s’inquiéter de moi. Les lourdes murailles sont blanchies à la chaux, mais les quatre portes, aux quatre vents du ciel, sous les monstrueuses tours sculptées qui les couronnent, ont gardé la couleur chaude et sombre des granits indiens. Et ces tours brunes, d’un archaïsme très lointain, se composent d’ornements à profusion, de colonnades et de barbares figures.

N’étaient ces rafales d’hiver qui tourmentent toutes choses, qui tordent les chevelures retombantes des grands banians et promènent des envolées de poussière rougeâtre, rien ne s’agiterait dans la ville de Siva. Le long des chemins, il y a partout de paisibles recoins, sous de vieux arbres, pour prier ; aux places où chez nous jadis on eût planté des calvaires, aux ombreux carrefours, on a dressé des petits autels en granit, des pierres de formes symboliques, des statues.

Et très peu de passants. Quelques hommes, qui vont au temple, fiers et beaux dans leur nudité, la masse noire de leurs cheveux épandue sur les reins, le front peint du sceau de Siva ou de Vichnou, les yeux en rêve ; presque tous, ici, ayant sur la poitrine la cordelette sacrée qui est le signe des hautes castes. Et quelques femmes, qui vont puiser aux fontaines, la taille cambrée, sous l’urne en cuivre étincelant qu’elles portent à l’épaule ; des étoffes aux larges bordures multicolores les drapent sans rien dissimuler de leur forme ; un de leurs seins gonfle la mousseline, tandis que l’autre, toujours celui de droite, est laissé nu, — et les jeunes gorges, un peu plus développées que chez les races d’Europe, un peu excessives en comparaison de la finesse des hanches, sont impeccables de contours : elles ont été les modèles de ces torses de pierre ou de métal que les sculpteurs hindous font à leurs déesses depuis les temps reculés, et qui sembleraient presque une exagération de la beauté des femmes. Si on les croise en chemin, leur regard se lève furtivement sur le vôtre, très doux, mais très indifférent, très ailleurs ; c’est comme la caresse non voulue d’un éclair noir, — et puis tout de suite il s’abaisse. Pour l’étranger qui passe, elles sont l’inconnaissable, de même que mille choses de ce pays, de même que le grand temple…


Jusqu’à ce que j’aie atteint la frontière, je reste l’hôte du rajah de Cochin, et n’ai qu’à me laisser conduire ; tout a été aimablement prévu pour mon passage matinal à Trichur, mon guide, mon repas, et même les attelages qui vont, en trois heures de route, à travers des villages, des jungles et des bois, me conduire à Shoranur.

Là, hélas ! à Shoranur, je serai sorti de l’Inde charmante où les touristes ne vont pas ; je retrouverai le chemin de fer de tout le monde, et prendrai l’express pour Madras.

IV
DANS L’INDE DES GRANDES PALMES

I
LE MERVEILLEUX ROCHER DU TANJORE

Au-dessus des immenses plaines du pays de Tanjore, au-dessus du monde touffu des palmes qui se déploie comme la mer, un rocher se dresse[2], seul et colossal, surveillant depuis le commencement des âges cette région, dont il a vu pousser les forêts, surgir les villes et monter les temples. Il est une étrangeté géologique, une fantaisie des cataclysmes primitifs ; il ressemble au cimier d’un casque, ou à la proue d’un navire de Titans, qui serait à demi submergé là dans un océan de verdure. Il a deux cents mètres de haut ; rien ne prépare à sa présence dans ses alentours plats ; ses parois sont tellement lisses que, même en ce pays où la végétation triomphe de tout, aucune plante n’a pu s’y accrocher.

Et les premiers Indiens, les grands mystiques d’autrefois, en ont fait naturellement un lieu d’adoration : on l’a patiemment creusé pendant des siècles pour y ménager, dans le roc vif, des galeries, des escaliers, de sombres temples ; au sommet, luisent des coupoles revêtues d’or étincelant, et chaque nuit, sans trêve depuis des millénaires, on allume tout en haut un feu sacré, que l’on voit, des lointains du Tanjore, briller comme un phare.

Ce matin, la ville très indienne bâtie à ses pieds s’agite au lever du soleil plus que de coutume, car c’est demain grande solennité brahmanique ; en l’honneur de Vichnou, on prépare depuis hier d’innombrables guirlandes de fleurs jaunes. Les femmes, les jeunes filles, groupées autour des fontaines pour emplir leurs urnes en cuivre, ont mis déjà leurs parures de fête, leurs plus beaux bracelets, leurs boucles de nez et d’oreilles. Les zébus des attelages ont les cornes peinturlurées, dorées, portent des colliers, des clochettes, des glands de verroteries. Les marchands de guirlandes gênent la circulation avec leurs étalages de fleurs en chapelets : œillets d’Inde, roses du Bengale, soucis, enfilés comme des perles, formant des colliers à plusieurs rangs, aussi gros que des boas, avec des pendeloques également en fleurs, et des entrelacs de fil d’or ; demain, tous les gens qui iront faire leurs dévotions, tous les dieux dans les temples, porteront sur leur poitrine de chair, de pierre ou de métal, ces ornements jaunes ou roses. Et les ménagères, aujourd’hui levées dès l’aube, se hâtent de tracer devant leur demeure, sur le sol de la chaussée qu’elles ont balayé soigneusement, des rosaces, des figures géométriques, avec cette poudre blanche que l’on tient en mains dans un petit sablier et que l’on répand en traînées fantaisistes, pareilles à des rubans entre-croisés. On n’ose plus marcher dans les rues, tant sont jolis tous ces dessins blancs, avec ces œillets jaunes piqués çà et là en terre, aux nœuds des réseaux de lignes. Mais le vent commence de souffler, amenant des tourmentes de cette poussière si rouge qui, dans l’Inde méridionale, donne une teinte un peu sanglante à toutes choses, et, de ce patient bariolage du sol, dans une heure rien ne restera plus.

Les maisons de la ville, peintes en couleur de brique rose, la fourche de Vichnou inscrite au-dessus de la porte, toutes très basses, avec des murs trapus, des contreforts, des pylônes, font songer à l’Égypte des Pharaons. Et il y a autant de demeures pour les dieux que pour les hommes, à peine plus de maisons que de temples. Et sur tous les temples, parmi les petits monstres rougeâtres couronnant le fronton des murailles, il y a des familles perchées de corbeaux, qui regardent passer le monde, qui guettent les proies, les débris, les pourritures. Et au fond de chacun des petits sanctuaires jamais fermés, apparaît l’idole horrible ; presque toujours c’est Ganesa à tête d’éléphant, avec des colliers de fraîches fleurs jaunes qui retombent sur ses bras multiples et cachent sa trompe pendante.

Des temples et des temples ; des saintes piscines pour les ablutions des brahmes ; des palais, des bazars.

Des mosquées aussi, car l’Islam, — triomphant dans le nord-ouest et le centre de l’Inde, — a quelque peu filtré jusque dans cette région des grandes palmes. Et combien différentes des temples du brahmanisme, ces mosquées toutes simples et géométriques sous leurs revêtements d’arabesques, élancées entre leurs minarets frêles, et trouvant le moyen de rester neigeusement blanches comme celles de l’Hedjaz, malgré cette poussière rouge d’ici, qui ensanglante toutes choses.

Un va-et-vient de fourmilière, une coulée humaine en mouvement, suffirait, aujourd’hui veille de fête, à me guider vers le rocher-temple, dont la proue se dresse là-bas au-dessus de la ville.

Il est composé de trois ou quatre monstrueux blocs, sans une fissure, presque sans une ride, jetés les uns sur les autres. Leurs parois, bombées comme des flancs d’animaux, et polies par le ruissellement des eaux du ciel, surplombent à faire peur. Alentour, un véritable nuage de corbeaux tourbillonne en croassant.

Entre de hautes colonnes en granit d’un dessin tourmenté, entre des milliers de clochetons et d’idoles, — tout cela fruste et sans âge, — un escalier monumental s’enfonce dans la nuit du roc. De jeunes éléphants, qui sont sacrés et issus de parents sacrés, se tiennent là, bouchant presque cette entrée ; ils sont couverts de petites sonnettes, enfilées et formant des guirlandes ; au passage, ils me frôlent de leur trompe, en caresse enfantine. Et mon ascension commence, dans l’obscurité presque soudaine, en même temps que des musiques religieuses m’arrivent de toutes parts, augmentées par la sonorité des grottes, ayant l’air de sortir des entrailles de la terre.

C’est, il va sans dire, un monde de temples superposés, de cryptes, de galeries, de couloirs, d’escaliers, les uns permis seulement aux prêtres et s’enfonçant dans le noir mystérieux. Il y a des statues dans tous les recoins, dans tous les angles, tantôt petites comme des gnomes, tantôt colossales, mais toujours mutilées par le temps, n’ayant plus que des tronçons de bras, des moitiés de visage.

Visiteur non initié, je dois me borner à monter par la grande voie centrale, ouverte à tous, entre de splendides colonnes monolithes, couvertes de dessins et de figures, — mais dont la base, jusqu’à hauteur humaine, a perdu toute forme sous une usure luisante et grasse ; sans trêve, depuis les siècles qui ne se comptent plus, des nudités chaudes se sont pressées dans la pénombre de ces passages trop étroits, et des sueurs ont imbibé profondément les roches. Jadis, et à tous les âges du monde, les parois, même les marches et les dalles, avaient été gravées d’inscriptions et de symboles ; mais cela est devenu indéchiffrable, effacé très lentement par la paume des mains, ou par les pieds nus des gens qui passaient.

D’abord des salles, écrasées et étouffantes, où l’on psalmodie dans l’ombre. Plus haut un temple, vaste comme une cathédrale, avec une forêt de colonnes soutenant la poussée terrible des pierres d’au-dessus ; il est permis aux profanes d’y entrer, dans celui-là, à condition de ne pas s’avancer trop ; on ne voit pas où il finit ; des couloirs au fond, des grottes sculptées vont se perdre dans la nuit du rocher ; dans un coin, près d’un soupirail, des enfants brahmes étudient les livres saints, guidés par un vieillard tout couvert de poilaison blanche. Contre les voûtes sont remisés les prodigieux accessoires des défilés brahmaniques : personnages, chars, chevaux, éléphants, plus grands que nature, d’une conception étrange et minutieuse, en carton, en papier peint, en clinquant sur de frêles charpentes de bambou ; et, — la vie, ici, étant toujours enfiévrée de reproduction, — des tribus d’oiselets, hirondelles ou moineaux, ont trouvé le temps, entre deux défilés religieux, de remplir de nids les carcasses fantastiques ; cette confusion de monstres suspendus est tout animée d’un va-et-vient d’ailes, toute bruissante du pépiement des couvées, et la fiente de ce petit peuple léger tombe comme grêle sur les dalles.

Il faut monter encore, avec ces demi-obscurités, et entre ces murailles polies qui le plus souvent sont d’un seul morceau, on se croirait dans des catacombes ; mais tout à coup, par quelque soupirail qui vous inonde d’un jet de soleil, on aperçoit comme en planant des lointains de palmiers et de pagodes : on est très haut dans l’air. Il y a aussi des blocs rapportés, énormes comme aux époques mégalithiques ; ils sont jetés les uns sur les autres, disjoints, pas d’aplomb ; mais tout cela tient par l’excès même de sa masse, tout cela est presque éternel.

On croise à chaque pas des brahmes, superbes de formes et de regard, le torse barbouillé de raies de cendre, en l’honneur de Siva, dieu de la mort ; ils descendent ou remontent, s’empressent à des arrangements pour la fête de demain, disparaissent par des trous dans les couloirs interdits, apportant des vases en cuivre remplis d’eau, ou des guirlandes de fleurs pour les dieux que je ne dois pas voir.

Encore un autre temple ; mais, dans celui-là, on n’entre pas, on regarde seulement du seuil de la porte ; il est superposé à celui d’où je viens de sortir, mais plus vaste encore et plus magnifique ; beaucoup plus éclairé surtout, car il y a dans la voûte des carrés ouverts, qui laissent voir le ciel bleu et par où descend le soleil sur des édicules tout revêtus d’ornements polychromes et de dorures.

Et, au-dessus de ce dernier sanctuaire presque aérien, sont les terrasses d’où se découvrent à l’infini les plaines du Tanjore, avec leurs milliers d’autres temples émergeant des palmiers verts.

Reste enfin le caillou supérieur, le monolithe que les tourmentes originelles ont déposé là-haut comme en équilibre instable ; celui qui, vu d’en bas, simule l’extrême-avant de la proue de navire, ou le sommet du cimier de casque. On y monte en plein soleil, le long des parois lisses, par une ébauche d’escalier qui a cent quarante marches étroites, usées, penchées à donner le vertige.

Et c’est sur ces dernières terrasses, ornées de coupoles d’or, que le phare sacré s’allume toutes les nuits. C’est là aussi que se trouve l’idole suprême, dans un kiosque massif et obscur, entouré de puissantes grilles de fer comme pour empêcher quelque grand fauve d’en sortir : le fauve, c’est le dieu, un horrible Ganesa tout noir, accroupi dans l’ombre au fond de sa cage ; on ne le distingue qu’en s’approchant jusqu’à toucher les barreaux ; ses oreilles et sa trompe d’éléphant retombent sur ses formes ventrues, et son corps de pierre est à demi habillé de guenilles grisâtres, sordides, déchirées ; captif et sournois dans sa cachette aérienne, il trône seul, au sommet de cet échafaudage de temples, d’où s’exhale depuis deux mille ans un tumulte ininterrompu de musiques et de prières.

On est ici au-dessus de la région des hommes et presque au-dessus de la région des oiseaux ; c’est plus bas que les corbeaux tourbillonnent et que planent les aigles, — les aigles que l’on aperçoit comme immobiles et en suspens dans l’air. Le pays que l’on domine est l’un des plus affolés d’adorations qui soit au monde ; les temples y ont poussé de toutes parts comme les arbres ; la floraison rougeâtre des pyramides de dieux y soulève partout la verdure ; on ne voit que tours sacrées émergeant des palmes, tellement que, de si haut, l’on dirait la multiplication des terriers des taupes dans un champ d’herbages. Et, là-bas, ces vingt tours monstres groupées comme les tentes d’un campement, c’est le temple de Chri-Ragam, le plus immense des sanctuaires de Vichnou, — où j’irai demain voir passer une très solennelle procession.

À la base du roc, il y a d’abord la ville, dans laquelle on tomberait en se penchant ; comme sur une carte très vivement coloriée, se dessinent les réseaux compliqués de ses rues, la profusion de ses temples polychromes, et ses quelques mosquées, si blanches qu’elles en sont bleuâtres ; comme des miroirs au soleil, on voit briller les saintes piscines, avec des myriades de petites mouches noires dans l’eau, qui sont des brahmes aux ablutions matinales.

Les grands cocotiers demeurent à peu près souverains dans ce pays comme au Malabar ; cependant, au milieu de cette forêt de plumes vertes agitées par le vent, qui ne finit de tous côtés qu’à l’horizon, on voit çà et là des manques, de larges taches jaunes : clairières où l’herbe est morte, brûlée déjà par cette sécheresse croissante qui, plus loin vers le nord-ouest, a déchaîné l’affreuse famine, et dont on commence à s’inquiéter au Tanjore.

Et tous les bruits d’une vie intense, innombrable et fougueuse, montent ici pour se confondre : clameur de la ville en fête, roulement des chariots que traînent les zébus, tam-tams et musettes dans les rues, croassement des éternels corbeaux, cris des aigles, chants dans les temples superposés, et sonneries des trompes religieuses dont les flancs de ce rocher ne cessent jamais de retentir…

II
À CHRI-RAGAM

La petite « maison du voyageur » où j’ai trouvé asile, à une lieue environ du rocher unique, et à deux lieues du grand temple de Chri-Ragam, est dans une de ces clairières dévorées de soleil où les palmiers touffus ont cédé la place à quelques mimosas, de feuillage si pauvre et si grêle qu’ils ne donnent même pas d’ombre. Et, alentour, des arbustes languissants, des herbages brûlés sont comme pour jeter ici, dans ce Sud indien éternellement humide et vert, la notion de l’anormale sécheresse dont tout le Nord, tout le pays radjpoute, est en train de mourir.

De mon logis, pour aller à Chri-Ragam, il faut traverser d’abord la ville que le rocher surplombe ; ensuite, pendant une ou deux heures de trajet en voiture, sous les arbres et les palmes, ce ne sont plus que temples préparatoires, de toutes les tailles, de tous les âges : débauche de pierres et de granits sculptés où les fidèles s’empressent à mettre des fleurs et des guirlandes — oh ! de si étranges guirlandes — pour la fête de demain. Sur toutes les entrées, sur tous les portiques, on a fraîchement repeint, en blanc et en rouge, le sceau terrible de Vichnou, la fourche à trois dents, — la même fourche qui est inscrite sur le front de tous ces hommes. Il y a même çà et là des futaies de palmiers, plus spécialement consacrées au dieu, et qui portent ses couleurs : chaque tronc, lisse comme une colonne, a été peinturluré de blanc et de rouge, tellement qu’on ne sait plus bien où les temples finissent, où les bois commencent. Le pays entier n’est plus qu’un immense lieu d’adoration.

Quand enfin on arrive au sanctuaire même, au sanctuaire prodigieux qui a sept enceintes, la première de deux lieues de tour, et vingt et une pyramides de dieux hautes de soixante pieds dans l’air, on se sent perdu dans l’énormité, dans la profusion, en même temps que troublé par l’exotisme extrême ; l’inconcevable abus du détail inquiète autant que l’excès de la masse ; tout ce qu’on avait lu sur l’Inde, tout ce que l’on croyait savoir, tout ce que des féeries, des spectacles avaient cru reproduire est étonnamment surpassé. Et il faut prendre son parti de constater que nos cathédrales en petites pierres grises, avec leurs saints et leurs anges, auprès de ces tumultueux amas de blocs rouges, auprès du gesticulement de ces myriades de divinités à vingt bras et à vingt visages, sont à peine comme la gentille flore de nos climats comparée à celle d’ici…

Cela commence par une enceinte absolument cyclopéenne, antérieure au reste du temple et d’une antiquité mal connue : œuvre d’une génération qui avait rêvé de faire grand comme la tour de Babel et qui s’éteignit avant d’avoir pu finir. On passe là sous un portique dont la voûte, suspendue à plus de quarante pieds de haut, est un agencement de monolithes longs de dix ou douze mètres ; au couronnement, s’indique la base d’une pyramide inachevée, qui aurait été quelque chose de terrifiant et de sans doute impossible. Le tout a pris un rouge de cuivre, et des perruches sacrées, qui reposent par famille sur les saillies des sculptures, y simulent les taches d’un éclatant vert-de-gris.

De l’autre côté des portiques, on est dans la magnificence des avenues du temple ; à travers les enceintes successives, elles se prolongent bordées d’édifices religieux, de piscines, de bazars, de divinités assises dans des niches, et surtout de kiosques de pierre, aux colonnes élancées, d’un dessin très archaïque, — toujours la colonne indienne, qui a quatre faces et dont le chapiteau est une sorte de retombée de monstres.

Le portique de chaque enceinte nouvelle est toujours surmonté, écrasé par l’invariable et l’indescriptible pyramide qui a soixante pieds de haut et qui se compose d’une quinzaine d’étages de divinités colossales, en bataillons les uns par-dessus les autres. Tout ce peuple aérien regarde d’en haut avec des milliers d’yeux, gesticule avec des milliers de membres ; il y a des personnages qui ont vingt bras éployés en éventail de chaque côté du corps, d’autres qui ont vingt visages tournés dans toutes les directions ; ils sont coiffés de tiares ; ils brandissent des glaives, des emblèmes de toute sorte, fleurs de lotus ou têtes de mort ; quantité de bêtes de rêve s’intercalent dans leurs rangs pressés, paons aux queues extravagantes, ou serpents à cinq têtes ; la pierre a d’ailleurs été sculptée, fouillée avec tant de hardiesse que chaque sujet ou chaque accessoire paraît indépendant de la masse, prêt à se détacher et à descendre. Et la mêlée compacte monte vers le ciel, en s’amincissant pour se terminer enfin par une série de pointes, aiguës comme des fers de lance. Les couleurs presque inaltérables dont on avait peint tout ce monde, toutes ces bêtes, toutes ces nudités, toutes ces robes, toutes ces parures, ont résisté aux siècles, gardé leur éclat ; c’est le rouge de sang qui domine ; vue de loin, chaque pyramide est rouge ; mais la teinte se décompose si l’on approche ; il y a des bariolages verts, des bariolages blancs, et du noir, et de l’or.

Dans la dernière enceinte, les brahmes très purs, affectés au service des dieux, ont seuls le droit d’habiter avec leurs familles. Quand on y arrive enfin, on a devant soi le temple proprement dit, sa vieille muraille, son vieux rempart crénelé, d’aspect méfiant et morose, son entrée sombre et profonde sous l’écrasement rouge de l’obligatoire pyramide de dieux. De chaque côté de cette porte finale, des éléphants vivants sont enchaînés sur des estrades de pierre, bêtes très âgées, bêtes très sacrées, qui s’amusent en ce moment à broyer et mâcher de jeunes arbres, offrandes des fidèles. Et alentour, par contraste avec la splendeur de l’oppressante pyramide où s’entassent les myriades de figures, il y a des choses presque barbares, des huttes de chaume, de naïves petites charrettes d’autrefois, de rudes et primitifs objets de labour ; au pied de ce vieux rempart, tout est délabré, fruste, empreint d’on ne sait quelle sauvagerie lointaine.

Le soleil se couche, et il est bien tard pour franchir ce seuil. Dans les nefs infinies, sous les lourdes pierres des voûtes, le crépuscule est commencé. Si j’entre là à cette heure, c’est surtout pour m’enquérir de la procession de demain, interroger les prêtres, qui passent comme de petites ombres perdues dans l’immensité des colonnades ; mais les indications que j’obtiens sont vagues et contradictoires : ce sera cette nuit ou plus tard ; ça dépendra du temps ; ça dépendra de la lune… Je le vois bien, on ne tient pas à ce que j’assiste.

Toutefois, dans une galerie sonore, — bordée d’un bout à l’autre par des tigres fantastiques et des chevaux plus grands que nature, qui se tiennent sur deux rangs, debout et cabrés le long des parois, — un vieux prêtre au visage très doux me renseigne enfin : ce sera au lever du soleil, certainement, et, pour plus de sûreté, je ferais bien de passer la nuit ici même.

Je vais alors remonter en voiture, regagner le petit logis où la faim me rappelle, et revenir aussitôt dormir dans le temple.


La belle lune d’argent rayonne quand je quitte à nouveau la « maison du voyageur », après souper. On dirait qu’il neige, tant est blanche cette lune, sur le sol dénudé, sur la chaux des murs. Les mimosas d’alentour sont perméables à ses rayons pâles comme le seraient nos arbres en hiver, tant sont légers leurs branchages, aux imperceptibles feuilles. Leurs petites fleurs aussi, qui sont des houppes de duvet, imitent des flocons, imitent du givre. — On croirait un paysage septentrional, égaré dans l’extrême chaleur. — Mais rien n’étonne plus, en ce pays où tout devient toujours spectacle imprévu pour les yeux, fantasmagorie, changeant mirage.

L’illusion d’hiver est furtive, du reste, car on retrouve bien vite, au sortir de cette clairière desséchée, l’ombre précise des grandes palmes, les banians et les lianes.

La ville à cette heure est en pleine fête illuminée ; tous les temples ouverts, même les moindres, grands à peine comme des armoires, sont garnis de petites lampes et de guirlandes jaunes. Ma voiture passe au trot, se hâtant vers Chri-Ragam ; les images se succèdent et se confondent…

Et, comme nous sommes au mois du Ramadan, c’est fête aussi chez le peuple de Mahomet. La grande mosquée, devant laquelle une foule en turbans de toutes couleurs s’agite au son des tam-tams et des musettes, est couverte de lignes de feux ; pour faire encore plus féerie, on l’a enveloppée, murailles blanches, colonnes, arabesques et illuminations, dans un immense velum de mousseline rouge qui l’embrouille, l’estompe en rose, l’éloigne, jette de l’incertitude dans les formes et les distances ; ses minarets seuls et son dôme émergent de la draperie colorée, pour s’élancer librement, tout neigeux et un peu bleuâtres, avec leurs croissants qui brillent à la lune, dans le ciel étoilé…

III
PRÉPARATIFS DE PROCESSION

Donc, je suis revenu à Cbri-Ragam, — et c’est la nuit, contre les murs du grand temple de Vichnou. C’est dans l’enceinte sacrée où les brahmes seuls demeurent, et c’est en un point de l’avenue large qui fait le tour du sanctuaire. Le char du dieu est là, qui attend au clair de lune, surmonté d’une sorte de dais, ou de donjon fantastique, étincelant d’or rouge, d’or vert, d’or pâle, avec un toit très orné, imitant les tours des temples ; la base de tout cela, le char, proprement dit, vieux comme l’Inde brahmanique, est un amas lourd et terrible de poutres sculptées, qui semble trop énorme pour jamais être mis en mouvement ; mais l’édifice doré, l’extravagant donjon qui brille, a été posé aujourd’hui même, et c’est une chose toute légère, en soie, en clinquant, en papier sur des carcasses de bambou, donnant l’illusion du relief et de la magnificence. La lune éclaire aussi des groupes blancs, dont le char est entouré : Indiens qui la nuit ne manquent jamais d’envelopper leur torse et leur tête dans des voiles de mousseline, et prennent des airs de fantômes. Maintenant, comme si ces lueurs de lune ne suffisaient pas, on apporte, en plus, des torches, car on va travailler à mettre au char les roues qui lui permettent une fois l’an de se mouvoir à la façon d’une monstrueuse tortue ; or elles dépassent de moitié les tailles humaines, ces roues du char, et ce sont des disques pleins, faits de deux couches de madriers, qui se contrarient, boulonnés de fer. Et on élonge déjà sur le sol les câbles de procession, gros comme des jambes de brahme, où trois ou quatre cents hommes délirants s’attelleront demain pour ébranler la gigantesque machine.

À cette heure, le temple, — tout un monde de pierres, — est vide, envahi par la nuit, effrayant de sonorité et de silence ; seulement quelques brahmes des environs venus pour la fête et qui y ont cherché asile, dorment étendus sur les dalles, enveloppés de leurs mousselines blanches, comme des morts. De loin en loin, de vagues lampes suspendues, alternant avec des rayons de lune, font paraître plus infinis le peuple des idoles et la forêt des colonnes.

L’avenue dans laquelle demain, au lever du jour, le char se promènera, contourne sur ses quatre faces le farouche rempart crénelé du sanctuaire ; elle passe, vaste et droite, entre ce mur de forteresse et les vieilles maisons de brahmes, si compliquées de colonnettes, de vérandas, de perrons que gardent des monstres de granit ; elle est animée, car cette nuit presque personne ici ne dormira ; on y voit circuler ces groupes blancs, que détaille avec tant de netteté la grande lune spectrale. Et les tours de Vichnou dominent toutes choses, pyramides de dieux et de bêtes, qui montent en plein ciel, colossales, encombrantes et noires.

Des femmes, des jeunes filles de noble caste commencent à sortir de chez elles, à s’agiter devant les seuils des portes pour faire la toilette de ce vénérable sol que le char de Vichnou va demain labourer, déchirer d’ornières profondes ; habituellement on ne les trace que le matin, les bariolages blancs sur la terre rouge ; mais le char doit passer dès l’aube ; d’ailleurs, la nuit est si claire ! Avec cette lune, on y voit comme en plein jour. — Et elles ont tant de colliers de jasmin, ces femmes, ces jeunes filles ; tant de fleurs enfilées en guirlandes se balancent sur leur gorge, que tous leurs mouvements semblent remuer des encensoirs.

En voici une, toute jeune et svelte dans des mousselines noir et argent, et si jolie que, sans l’avoir voulu, on s’arrête devant elle. Chaque fois qu’elle se baisse vers la terre, chaque fois qu’elle se relève, on entend le cliquetis des anneaux précieux à ses chevilles et à ses bras. Le dessin qu’elle trace sur le sol, et qu’elle invente à mesure, paraît d’une fantaisie charmante… Donc, mon guide de ce soir, qui est aussi un homme de caste noble, un Vellana, ose lui parler, et, de ma part, lui demande de me prêter un moment la cendre blanche, afin que j’aie travaillé aussi à orner la terre devant sa demeure. Elle sourit, et avec hésitation, lui remet pour moi le petit sablier, dédaignant toutefois de frôler directement ma main. Et des fantômes blancs, qui passaient, m’entourent, intrigués de ce que je vais faire, anxieux du dessin qui va sortir d’entre mes doigts.

Très nettement, sur le sol rouge sombre, j’inscris le monogramme de Vichnou. Alors, c’est un murmure de surprise et de sympathie. Et la petite beauté indienne veut bien reprendre de mes propres mains son sablier, consent même à me faire part de ses projets : il y aura une bordure de rosaces et d’étoiles et, au centre de chacune, des fleurs d’ibiscus seront piquées.

Cependant, c’est assez, presque trop. Pour qu’elle ne garde pas de moi le souvenir d’un indiscret, et qu’au moins j’obtienne un gentil regard d’adieu, je sens que la minute précise est venue où il faut que je me retire.

Là-bas, vers le char doré du dieu, dont le sommet resplendit, tous les groupes blancs se sont rassemblés. Bientôt minuit. Une chose mystérieuse va s’accomplir, que mes yeux ne doivent pas voir. Pour plus de solennité et de pompe, les grands éléphants sacrés, dont l’un a cent ans, ont été amenés près du char, et, vêtus de leurs robes d’apparat toutes brodées d’or, ils se dandinent sous la lune, comme des monstres mous. On a ouvert en pleine nuit de larges parasols, terminés par des sphères de cuivre. Et une théorie de jeunes éphèbes brahmes arrivent avec des torches à trois lumières, à trois branches, imitant la fourche de Vichnou.

La chose mystérieuse qui va s’accomplir, la voici : tout au fond du temple, dans la partie secrète, on ira prendre le symbole le plus sacré, celui qui ne doit pas être vu, le vrai et l’unique Vichnou de Chri-Ragam, tout en or pur, couché sur le serpent à cinq têtes, et on le déposera en face du char, sur une plate forme, dans un kiosque antique, construit là tout exprès ; des prêtres et des lampes veilleront à ses pieds et demain matin, au moment de la procession, il n’y aura plus qu’à le faire passer par une fenêtre pour l’asseoir sur son char, sous le dais semblable à une tour, qui le gardera invisible. Chaque année, lorsqu’il traverse l’avenue pour se rendre dans le kiosque, il est très enveloppé de draperies, cela va sans dire, le grand Vichnou de Chri-Ragam ; mais c’est égal, le transfert a toujours lieu de nuit, afin que les regards non initiés ne puissent rien surprendre de sa forme. Et la fête, cette fois, coïncidant avec le plein de la lune, on m’avertit que je dois m’éloigner, moi le seul profane ici, car il fait vraiment trop clair.

Dans le temple, mais très loin des allées de pierre que le dieu va traverser, je me couche donc, comme les brahmes de passage, pour attendre le lever du jour. Là, c’est un calme immense ; c’est presque une fraîcheur, reposante bien qu’un peu sépulcrale. Et je m’endors, entendant un murmure de prières à peine articulées, sous la sonorité des voûtes ; parfois aussi, des pas à demi silencieux, des pieds nus qui se promènent avec discrétion sur les dalles…

IV
LA PROCESSION PASSE

Croâ ! croâ ! Un corbeau m’éveille, saluant de son cri affreux l’aube prochaine, donnant le premier signal à tous ses pareils, mangeurs de pourriture, qui dormaient par milliers dans mes alentours. La résonance de cette forêt de pierre allonge et magnifie sinistrement le concert qui se chante là, sous les profondes voûtes, car ils nichent dans le temple même, les corbeaux, étant un peu sacrés, eux aussi. Des échos qui ne finissent plus répètent partout : croâ ! croâ ! jusqu’aux extrêmes lointains des allées de granit, des nefs hautes ou des nefs presque souterraines, que l’on devine en dédale autour de soi, sans les voir. Tout le temple vibre de croassements qui se répondent. Et, pour les dieux qui habitent en légion dans cette ombre sainte, une telle aubade est coutumière.

Vraiment il est nécessaire d’avoir des yeux d’oiseau pour comprendre que le jour va venir, car il fait ici plus nuit qu’hier au soir, depuis que les dernières lampes se sont éteintes et que la lune a fini de rayonner. Une humidité de tombeau donne l’illusion du froid, sur ces dalles. On ne voit rien ; à peine çà et là quelque vague traînée, moins obscure que l’obscurité enveloppante, quelque lueur informe, entrant par un soupirail, par un trou des voûtes. Et, aux cris des corbeaux, s’ajoutent, de différents côtés, des froissements de plumes, des bruits d’ailes ; l’essaim noir va s’envoler…

Ah ! si, cependant, voici la lumière !… Elle vient toujours très vite, dans ces pays, de même qu’elle s’éteint… Si vite, que c’est comme un effet de théâtre ; des perspectives prodigieuses de colonnes s’indiquent tout à coup dans des pâleurs diaphanes, des pâleurs si pâles que l’on dirait plutôt des reflets de choses lointaines, une fantasmagorie d’impalpables décors vus à travers des voiles en gaze grise. Des aspects immenses soudainement se révèlent, des carrefours de nefs aux aboutissements perdus ; derrière moi, il y a l’avenue où le prêtre m’a renseigné hier au soir, l’avenue des monstres cabrés, dont se reconnaissent déjà les silhouettes. Et des formes humaines qui gisaient à terre se dressent dans leurs mousselines, étirent les bras, se cambrent, s’en vont : personnages blanchâtres et comme transparents, que l’on s’étonne d’entendre marcher dans cet irréel, dans cet enchantement incolore.

Près des dalles où je m’étais endormi hier, un escalier de granit montait aux terrasses du temple ; un peu à tâtons encore, je le retrouve, en promenant mes mains sur les parois froides.

Et je monte, et en haut je suis seul.

Un désert, ces terrasses, ce dessus des voûtes massives et plates ; un désert pavé de vieilles dalles énormes, un désert qui s’étend de tous côtés et qui paraît confiner dans le lointain avec des cimes de nuages. Ici, c’est une autre fantasmagorie qu’en bas, une autre pâleur ; il fait un peu plus clair, mais pas encore jour, et, de même que dans le temple, rien de ce que l’on commence à distinguer ne semble réel. Ces cimes de nuages, autour de l’immense esplanade, sont des vapeurs que la nuit a condensées sur la terre, des vapeurs si épaisses qu’on dirait des ouates bleuâtres qui seraient palpables si on s’en approchait davantage ; toute la plaine reste noyée dans leurs masses cotonneuses, et on voit seulement émerger au-dessus quelques bouquets de plumes noires, ou d’éventails noirs, qui sont les têtes de plus hauts palmiers. Une lueur verte, couleur d’aigue-marine et délicieusement diaphane, gagne de plus en plus à l’horizon du Levant, comme une transparente tache d’huile qui s’épandrait en cerne sur le voile du ciel nocturne, tandis qu’à l’horizon de l’Ouest traîne et languit un gros ballon rouge, une vieille planète fatiguée, un vieux monde mort, inquiétant pour être trop près de la terre : la lune qui se couche. Et maintenant tous les corbeaux du temple sont éveillés et donnent de la voix ; on entend des croâ ! croâ ! venir d’en dessous, et d’autres, descendre de tous les points de l’air, où passent des tourbillons d’ailes…

Il y a bien dix minutes de marche dans le monde des pierres, à travers des nefs, des galeries, des escaliers, des couloirs, pour retourner dans l’avenue extérieure où j’étais hier et où la procession sans doute ne tardera pas à se mettre en marche.

Lorsque j’arrive, le dieu d’or doit être en place, son transfert terminé, du temple dans le kiosque, et du kiosque dans le char, car tout est tranquille alentour. Et les éléphants sacrés, dévêtus de leurs belles robes, reposent chacun sur son estrade de granit et dans sa stalle, des deux côtés de la grande porte du temple ; le sceau terrible de Vichnou est peint sur leur front large, le même sceau que sur le front des hommes, mais agrandi, décuplé, et ils regardent de leur petit œil entendu, là-bas devant eux, le char préparé qu’ils vont suivre.

Il fait presque jour et le soleil n’est plus loin de surgir. Le char a ses quatre roues monstrueuses et tous les câbles sont élongés. Maintenant, les grands-prêtres brahmes descendent du kiosque où ils avaient passé la nuit en prières ; devant eux descend la théorie des éphèbes qui portent les torches à trois flammes, et qui les éteignent à mesure, en arrivant dehors dans la clarté du jour naissant ; eux, les vieillards sacrés, apparaissent l’un après l’autre, d’abord à la lueur fumeuse des résines, et en lointain, en haut de l’escalier noir ; mais par degrés, à chaque marche descendue, leur image se précise sous la fraîche lumière nouvelle, et ce sont d’étonnantes figures mystiques aux cheveux blancs ; au-dessus du front, ils se sont rasés jusqu’au sommet de la tête, pour pouvoir inscrire plus largement le sceau fourchu de leur dieu. Dans leur oubli des choses terrestres, ils sont presque nus, un pagne de toile autour de la taille, et leur fine cordelette de lin, signe de caste, se mêle à l’épaisse toison blanche qui croît sur leur poitrine.

On enlève à présent la passerelle, drapée de vieilles soies étranges, qui rejoignait le char à la fenêtre du kiosque et qui a servi tout à l’heure au Vichnou d’or. Et un orchestre de musiciens à figure noire entonne quelque chose d’assourdissant, qui est lugubre et sauvage à faire frémir ; les uns battent du tam-tam, les autres soufflent à pleins poumons dans des trompes gigantesques, qui ont l’air de hurler à la mort, redressées toutes vers le dieu invisible.

La décoration du char est finie. Sur l’avant, pour imiter l’attelage d’un quadrige, on a placé quatre grands chevaux en bois, furieux et cabrés, qui battent l’air de leurs pattes et de leurs ailes. Autour du trône du dieu, que masquent d’impénétrables rideaux de soie rouge, on a fait, avec de jeunes bananiers fleuris, une sorte de jardin suspendu. Des franges, des pendeloques géantes, de deux ou trois mètres de long, retombent de tous côtés ; elles sont en fleurs naturelles, en guirlandes d’œillets jaunes ou de soucis, mêlées de fils d’or. Et, à tous les étages de l’édifice roulant, apparaissent des éphèbes nus, qui d’abord étaient restés cachés dans les draperies, dans les baldaquins de soie et les fleurs entrelacées ; ils sont la garde d’honneur du dieu, et ils commencent à sonner de la trompe là-haut, répondant aux longs beuglements sinistres que leur envoie l’orchestre d’en bas.

On ramène les éléphants sacrés, qui s’agenouillent d’eux-mêmes près du char pour recevoir à nouveau leurs belles robes brodées, leurs têtières garnies d’or et de perles. Et puis ils vont, d’un air habitué, prendre place derrière les prêtres, dans le cortège encore immobile, tandis que tous les jeunes hommes se rangent en avant, sur quatre lignes, le long des quatre monstrueux câbles étendus par terre.

La muraille du temple, qui forme un des côtés de l’avenue, demeure sombre, désertée, attristante. Mais de l’autre bord, devant les maisonnettes des brahmes, la foule augmente et regarde ; les fenêtres, les vérandas trapues aux lourdes colonnes, les perrons ornés de monstres, sont envahis par les enfants et les vieillards. Surtout, par les femmes aux mousselines lamées d’or, aux colliers de fleurs, aux bijoux miroitants ; quelques-unes viennent apporter des offrandes aux prêtres, ou bien encore, le sablier en main, réparent en hâte des désastres dans les dessins du sol, repiquent çà et là des fleurs jaunes…

Les brumes que la nuit avait condensées sur la plaine se sont évanouies, fondues, en une minute, comme des mirages, comme des riens.

Mais combien le lever du jour tropical, en plein air, est défavorable aux essais de magnificence humaine ! Tout ce qui semblait un peu enchanté, il n’y a qu’un instant, lorsque j’arrivais des terrasses, et que les dernières torches flambaient encore dans l’aube hésitante, ne se soutient plus sous les limpidités virginales de ce ciel du matin. Il n’a rien, ce ciel, que d’être infiniment pur et adorablement vert, d’un vert lumineux et pâle qui n’a point de nom. Mais auprès de lui tout devient misérable et fané. Voici que la muraille du temple étale sa vétusté et des lèpres rougeâtres. On y voit trop ; il faudrait la complicité de la nuit, ou bien l’éblouissement du soleil. Le luxe de ce char est grossier et puéril. Les robes de ces éléphants, élimées et fripées. Le bronze clair des visages et des gorges de jeunes femmes, il est vrai, résiste encore, mais à peine, et leurs draperies, leurs mousselines se révèlent des loques presque sordides. La décrépitude et la décadence de l’Inde brahmanique, l’usure de ses monuments surhumains, la tombée en poussière de ses rites et de ses fêtes, m’apparaissent irrémédiables, en cette décevante minute, de même que l’amoindrissement de sa race superbe. Peuples du passé, et cultes du passé, dont le cycle est révolu et qui s’effondrent.

Et cependant rien, ici même, n’indique la pression de l’étranger ; aucun détail moderne ne détonne dans le décor ancien ; je suis le seul profane assistant à la fête…

Enfin, voici le soleil, qui est le grand magicien de ce pays, que l’on attendait et qui transfigure toutes choses. Son brusque lever a je ne sais quoi d’un peu tragique, en harmonie avec ce temple, avec ce dieu que l’on célèbre aujourd’hui. Sur l’horizon, un nuage, le seul qui soit au ciel, nous le cache encore, à nous qui sommes au ras de la terre ; un bandeau couleur de cuivre sombre, au-dessus duquel il lance fougueusement des gerbes de feu, — trois gerbes, comme en symbole de la fourche de Vichnou peinte sur les fronts. Mais les prodigieuses tours le voient déjà, ce soleil ; le faîte de tous les granits aux teintes sanglantes, de toutes les pyramides de dieux érigées dans l’air se met à resplendir dans une gloire d’apothéose. Et les perruches sacrées, qui ont leurs nids par milliers dans cette forêt de sculptures, tournoient en jetant des cris, invraisemblablement vertes, d’un vert d’aquarelle chinoise, parmi la mêlée rouge des figures de pierre, des bras, des jambes, qui grimacent et gesticulent à tous les étages, là-haut dans le vide.

Au sommet du char, les dorures aussi commencent d’étinceler. C’est l’heure. Les trompes en beuglant jettent le signal, et des centaines de bras aux saillies musculeuses viennent se ranger sur les câbles. Tous les jeunes hommes vont donner, dans cet effort commun, même les plus nobles brahmes, par dévotion et aussi par plaisir. Ils se préparent. En gestes d’une grâce féminine, qui contrastent avec leurs yeux de fierté mâle et leurs larges épaules, ils déroulent leur pesante chevelure, et relevant leurs bras cerclés de bracelets, la rattachent en un nœud plus solide.

Un second signal, une rage des tam-tams, un appel plus impérieux des trompes, auquel répond une clameur humaine, et les muscles se contractent, et les câbles se tendent. — Mais la machine énorme ne bouge pas, enlizée dans la terre grasse, depuis la procession de l’année dernière.

Au commandement d’un chef, on tente une manœuvre mieux combinée, qui sans doute sera décisive. D’autres hommes accourent ; des vieillards, qui paraissent, avoir de la neige sur la poitrine, viennent mêler leurs toisons blanches aux toisons noires. Un grand cri s’échappe de la foule, les biceps et les jarrets se raidissent plus furieusement. — Encore rien ! — Et les câbles, comme de longs serpents morts, retombent des mains découragées sur le sol.

Cependant, on sait bien qu’il partira, le char du dieu ; depuis des millénaires, jamais il n’a refusé de partir — sous l’effort d’ancêtres terrestres, dont les bras sont retournés à la poussière, et les âmes, réincarnées depuis longtemps, ou bien délivrées d’une personnalité illusoire et anéanties en l’âme universelle.

Le char partira. Ils le savent, les vieux prêtres, qui attendent là sans s’émouvoir, les yeux absents, l’âme déjà presque libérée du corps mortifié. Même les éléphants le savent aussi, qui attendent très paisibles, avec des réflexions insondables pour nous, plein leur cerveau large ; surtout l’aîné d’entre eux le sait bien, lui qui a vu passer trois ou quatre générations de bras sur ces câbles, et connaît la scène depuis cent ans.

Allons ! les leviers, les palans ! Qu’on apporte les leviers ! Et ce sont des troncs d’arbres qui arrivent, sur les épaules d’une équipe de portefaix ; une des extrémités, taillée en biseau, s’engage sous la roue résistante, et dix hommes à califourchon sur l’autre bout, en l’air, se trémoussent comme pour une chevauchée, tandis que par un effort nouveau les palans et les câbles se raidissent ensemble.

Elle a oscillé, la chose monumentale !… Une grande clameur de joie ; elle est partie !

Il roule, le char de Vichnou, en déchirant le sol de quatre sillons profonds ! Il roule avec des gémissements d’essieu, des plaintes de bois pressuré, au fracas des voix humaines et des trompes sacrées. Et c’est un débordement de joie enfantine ; toutes les bouches s’ouvrent, toutes les dents blanches s’écartent pour hurler de triomphe ; tous les bras s’agitent en l’air…

Et, dans le délire de cette joie-là, on oublie de tirer sur les cordages tendus : le char s’arrête !

Sous la première impulsion de sa masse, il a fait quelque trente pas, et s’enlize à nouveau. Les éléphants, qui, derrière, avaient pris le pas de procession, s’arrêtent aussi, se heurtant les uns les autres, d’une poussée lourde et molle. Et tout est à recommencer.

Mais c’est dans l’ordre ; on recommencera. Et, tandis qu’on ramène les palans, les leviers, des femmes se précipitent, parmi les groupes serrés des prêtres, presque sous les pieds des éléphants inoffensifs, pour baiser pieusement les déchirures toutes fraîches du sol, les ornières creusées par le poids du dieu d’or. Les rayons du soleil à présent sont descendus des sommets du temple jusque sur la foule, pour la revêtir magnifiquement. À tous les bras nus, on voit briller des cercles de métal ; sur des visages de femme, des diamants, des rubis étincellent, piqués par des épingles, aux narines, à la cloison du nez. Et, à travers des mousselines peintes ou lamées d’or, très légères, transparaissent des gorges de jeune fille, aussi impeccables que les seins de l’épouse de Siva, la déesse aux yeux de poisson.

Elle progresse par à-coups, la machine colossale, avec de terribles élans, et puis des arrêts qui n’en finissent plus. Cela durera deux ou trois heures, cette procession, qui est une débauche de mouvement et de force musculaire. Et, derrière le cortège du dieu, on croirait le sol labouré par une bataille de charrues cruelles, ce même sol qui ce matin était comme passé au rouleau, tout enrubanné de dessins blancs et orné de très symétriques fleurs.


Pendant que la procession s’immobilise longuement à un angle du temple, où l’avenue tourne et où il s’agit de faire tourner le char, je remonte, avec mon guide et un brahme, chercher un peu de silence, un peu d’air sur les immenses terrasses, au-dessus du labyrinthe des nefs, des salles aux mille colonnes et des sombres couloirs. Elles sont aussi désertes que ce matin, mais le clair soleil de sept heures me les montre plus caduques, plus déjetées, d’un gris rougeâtre, avec partout des lézardes qui sont comme les rides des ans. On peut encore s’y asseoir, l’heure est assez matinale, le soleil assez bas, ou même délicieusement s’y étendre, sous la protection des tours surhumaines qui y dessinent pour le moment des ombres très longues.

C’est une étendue morne comme un steppe. Tout au bord, quelques vieilles petites divinités aux ailes de chauve-souris se penchent à l’extérieur pour regarder à leurs pieds ; autrement rien, une surface plane ; rien que ces tours, très espacées, avec leurs pléiades de dieux momifiés dans l’air — et il en est même qui sont bien lointaines, de ces tours, tant est vaste le déploiement des sanctuaires.

Il y a çà et là comme des tranchées, qui sont des promenoirs à air libre, ménagés parmi l’amas des salles obscures — et, au centre de tout, l’un de ces promenoirs, planté de banians dont les têtes vertes affleurent les terrasses, est celui qui entoure le saint des saints, le lieu terrible et secret, les ténèbres des inapprochables symboles.

Peut-être s’intéressent-elles à la procession qui passe, les petites divinités penchées au faîte des murs, mais d’ici je ne la vois plus, ni ne l’entends plus ; toute l’agitation d’en bas m’est cachée, de même que la ville proche, les maisons, les rues, et mon désert très étrange me fait l’effet de voisiner directement avec la forêt de palmes, dont les cimes bleuissent, à l’horizon. Des corbeaux tournoient, et aussi quelques vautours, dans mon ciel éblouissant, que traverse de temps à autre un vol très vert de perruches. Les lézards se promènent. Les petits écureuils sauteurs[3], qui hantent tous les monuments de l’Inde et tous les arbres, se poursuivent et jouent sur les saintes pierres. Recueillement et silence. Il n’y aurait pour m’inquiéter que ces pyramides de dieux, leur tourmente figée, qui montent au-dessus de ma tête, trop bizarrement et trop haut pour mes notions européennes sur les choses bâties ; mais leur calme est infini.


Une heure s’est écoulée, à l’ombre, au repos, dans ce steppe un peu aérien. Et mon guide et le brahme se sont endormis, étendus à même les dalles tièdes…

Sans doute, j’ai quelque hallucination, ou le vertige !… Une des tours, là-bas… vient d’osciller… Et voici qu’elle marche !…

Stupeur d’une seconde, le temps de jeter un regard plus direct, et de comprendre : ah ! c’est la tour imitée sur le char, c’est la procession qui continue de se traîner, le long de la face du temple la plus éloignée de moi ; d’où je suis, les câbles péniblement tendus, la foule excitée, les éléphants, le cortège, tout se dissimule comme dans une fosse ; je ne puis voir que ce simulacre d’édifice, couronnant le trône où le dieu invisible est assis. On n’entend d’ailleurs ni les cris ni les musiques. Et c’est la dernière image que me laisse le char de Vichnou, celle d’une tour qui a l’air de se mouvoir d’elle-même, au bord des terrasses, en silence, seule dans une solitude de pierres.

V
À MADURA, CHEZ LES BRAHMES

À Madura, ville qui fut jadis la capitale d’un roi fastueux, il y a un temple dédié à Siva et à Parvâti, son épouse, déesse aux yeux de poisson[4] ; temple plus grand que notre Louvre, infiniment plus ouvragé, plus sculpté, et peut-être aussi rempli de merveilles.

Par l’influence du gracieux Maharajah du Travancore, je pourrai sans doute pénétrer assez avant dans ce sanctuaire, descendre dans les souterrains, voir les trésors et les parures de la déesse. La ville, bien que très indienne, est cependant accueillante aux étrangers, qui y fréquentent beaucoup, et les temples n’y sont point farouchement gardés, comme dans quelques États voisins.

Au Travancore, on m’a donné des lettres aussi, me permettant d’être reçu à Madura dans des familles des différentes castes. Et je me présente d’abord chez des brahmes, qui sont, aux Indes, ce qu’il y a de plus particulier et de plus pur.

Une maisonnette lourde et massive, composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, type de presque toutes les demeures de cette ville pour les gens de caste noble. Une véranda dont les colonnes portent au sommet des têtes de monstre. Un petit escalier de pierre, conduisant à l’appartement d’honneur qui est au premier, regardant la rue par trois minuscules fenêtres festonnées. Là, me reçoit le chef de la famille, vieillard à tête blanche, entouré de quatre jeunes hommes, ses fils. Des traits de peinture bleu noir soulignent leurs longs yeux. En fait de vêtements, ils ne portent qu’un morceau de toile autour des reins, ce qui ne les empêche pas d’avoir grand air, distinction, noblesse et grâce. La salle, blanchie à la chaux, strictement propre, parfumée de je ne sais quel encens qui a brûlé, n’est pas sans une certaine élégance. Les fauteuils sont d’ébène sculptée. Aux murs, dans des cadres dorés, de vieilles aquarelles représentent les incarnations de Vichnou ; sur le plancher, un beau tapis indien et des matelas recouverts d’étoffe à ramages. Un peu étonnés de l’aventure de ma visite, ces brahmes — car les étrangers d’habitude ne font point cela — mais désireux cependant d’être hospitaliers et courtois, ils m’offrent de visiter la maison. C’est d’abord une cour intérieure, triste entre des murs ; moutons et chèvres s’y reposent à l’ombre, sous un vieux banian rabougri. Ensuite, les toits, qui sont des terrasses habitées par des pigeons et très visitées par les corbeaux ; on y a vue sur le palais des anciens rois de Madura, énorme et somptueux monument du xviie siècle, en style indo-arabe ; et, au loin, jusqu’aux palmiers de la campagne, se déploie la ville, avec ses temples, dont les pyramides de dieux, rouges et colossales, montent de tous côtés dans le ciel fourmillant d’oiseaux. On me montre enfin la bibliothèque du logis, pleine de livres philosophiques et religieux qui indiquent une culture intellectuelle très spéciale, mais très avancée, — d’ailleurs en contraste singulier avec la nudité de mes hôtes. Et, avant de partir, il faut retourner dans la salle d’honneur, s’asseoir là un moment, tandis que l’un des jeunes hommes prend une longue mandoline dorée, et joue en sourdine des choses très douces. On ne me présentera point les femmes, bien entendu ; ce serait incorrect. Mais, avant que je prenne congé, on m’amène les deux plus jeunes enfants de la maison, deux petites filles de trois à quatre ans, qui viennent très gentiment à moi, sans avoir crainte. Pour tout costume, elles portent une petite plaque en or, ayant forme du cœur, qui est suspendue à une chaînette passée autour des reins et qui descend à peu près où il faut ; et des anneaux ciselés, très lourds, ornent leurs poignets et leurs chevilles. Elles sont deux petites merveilles de beauté, deux petites déesses de perfection et de charme, avec leurs corps en bronze clair, souples et musclés, avec leurs yeux d’ombre, de profondeur et de sourire, sous des cils invraisemblables, cerclés de peinture noire.

VI
BALAMONI, LA BONNE BAYADÈRE

Il est à Madura une bayadère, célèbre par sa charité autant que par sa grâce. Ainsi que l’usage le commande aux filles de sa caste, elle fut d’abord la favorite d’un nabab, qui en mourant la laissa ruisselante de pierreries comme une idole. Très riche et libre aujourd’hui, elle emploie sa fortune à des œuvres d’art ou à des œuvres de bien. Et, dans un théâtre qu’elle a fondé tout exprès, elle fait revivre par son jeu charmant les anciennes tragédies classiques de l’Inde, antérieures de quelques milliers d’années aux nôtres.

C’est sous la splendeur de la lune que je me rends ce soir au théâtre de Balamoni, la bonne bayadère, et c’est en traversant des bois de palmiers dont les plumets noirs, remués par un peu de brise, se froissent doucement, au bout de tiges penchées en tous sens et frêles comme de longs roseaux.

Balamoni est en scène quand j’arrive à ma place ; un peu en recul au fond d’un jardin de fleurs peintes, dans la petite tourelle d’or d’un palais de féerie où elle est captive, elle chante à sa fenêtre en s’accompagnant sur une mandoline précieuse. Elle est une jeune princesse fiancée au fils d’un roi des pays voisins qui bientôt viendra la chercher. Dès les premières notes, on se sent pris par cette musique et par cette voix. Le costume est copié sur d’antiques bas-reliefs, la silhouette est exquise, et à chacun des gestes de la chanteuse, on voit étinceler des diamants et des rubis dont elle est couverte.

Le reste du décor est d’une naïveté sans doute invoulue, qui amuse les yeux tout en donnant une impression intense d’exotisme et de lointain. La salle très vaste, pour plus de mille personnes, mais sans recherche d’aucune sorte, est tout simplement une de ces constructions légères en bois, en nattes et en bambou, comme celles que l’on fait ici pour les grandes fêtes religieuses, aux abords des temples. Des deux côtés de la scène, il y a des loges pour les princesses de l’ancienne famille souveraine ; mais elles ne viendront point ce soir, ce n’est pas leur jour. Et par ailleurs, tout le parterre, tous les sièges sont garnis de spectateurs au torse nu. Une température de serre chaude, et des parfums de fleurs.

C’est dans une langue disparue, mère de nos langues indo-européennes, c’est en sanscrit[5] que Balamoni chante, et que la pièce entière sera jouée, comme elle a été écrite jadis, dans la nuit des temps ; mais tous les personnages qui écoutent, excepté moi, ont assez d’érudition pour comprendre.

Et voici à peu près quel en est le thème. La jeune princesse, que la bayadère incarne ce soir, est aimée par sept jeunes princes à la fois, tous frères. Pour ne pas se faire souffrir les uns les autres, ils ont échangé le serment qu’aucun d’eux ne la possédera jamais, pas même celui des sept que le roi leur père a désigné pour être son époux et qui doit venir la chercher dans ce palais où elle est gardée. Les premiers temps donc, ils sont tous heureux, sachant se contenter de son amitié et de son sourire. Mais un jour, dans un bois où ils étaient en chasse, les Esprits du mal, prenant forme de saints fakirs à cheveux blancs, viennent les tenter, chacun en particulier, cherchant à réveiller, leur amour charnel et à les exciter les uns contre les autres par de fausses dénonciations. Alors la haine et le malheur entrent au palais, avec mille projets de violence et de crime. Cependant les Esprits du bien, avant qu’aucun forfait soit commis, interviennent à leur tour, et après une lutte acharnée, ils reprennent possession des âmes. Et les sept princes retrouvent le calme résigné, auprès de leur sœur d’adoption, jusqu’au temps où la vieillesse, en éteignant leurs désirs, ramène chez eux tous la félicité parfaite, dans le sentiment du devoir accompli.

Pendant un entr’acte, je suis allé dans la loge de Balamoni, qu’on avait prévenue de ma visite, pour la remercier d’être si jolie et de jouer avec une mimique si pure son rôle virginal. Je l’ai trouvée dans une petite chambre toute simple, tapissée de nattes, où ses diamants et ses atours, épars çà et là, détonnaient comme les présents fantastiques de quelque génie dans une cabane de bergère. Dès la porte, ses serviteurs m’ont passé au cou, suivant l’usage, un épais collier de fleurs naturelles, entremêlées de fils d’or, et elle m’a tendu la main, avec une grâce aisée et comme il faut. Son projet, qu’elle m’a confié, est de ressusciter tout le vieux théâtre sanscrit, composé de pièces admirables. Et elle a bien voulu se dire flattée quand je lui ai annoncé que je parlerais d’elle à mes amis de France.

Au lendemain de cette soirée, dans un lieu banal s’il en fut, j’ai rencontré la bayadère. C’était à la gare du chemin de fer de Madras, — car le chemin de fer, hélas ! passe à Madura. Deux servantes l’escortaient. Elle venait prendre le train pour aller inspecter ses propriétés à la campagne, comme eût pu faire n’importe quelle petite bourgeoise bien modeste et bien sage. Il est vrai, au milieu de la foule indienne qui se trouvait là en vêtements plutôt misérables, elle avait l’air d’une péri qui se serait égarée. On la voyait de loin scintiller comme une étoile. Elle portait des diamants aux oreilles, des diamants au cou et à la poitrine ; à ses beaux bras nus, des diamants depuis les poignets jusqu’aux épaules. Et d’autres, d’une limpidité rare, accrochés à la cloison de son petit nez frémissant, retombaient sur sa bouche. Entre son pagne jaune lamé d’or et son corselet très court en soie lilas, une partie de son torse, lisse comme une belle colonne de métal, apparaissait nu, avec un peu de la base impeccable de ses deux seins, qui s’indiquaient chastement plus haut, sous l’étoffe légère et tendue. (C’est le dessus de leur gorge que les femmes de chez nous montrent le soir ; je ne vois pas en quoi montrer le dessous est plus inconvenant ; cela permet moins d’artifices, voilà tout.) Elle avait d’ailleurs tant de réserve et de dignité dans l’allure, la bayadère, que je l’ai saluée comme j’aurais fait pour une femme du monde. Elle m’a répondu à l’indienne, en se touchant le front de ses deux mains surchargées de rubis. Et puis, avec ses suivantes, elle est montée… dans un compartiment de dames seules !…

Et je gardais l’image de la bonne Balamoni dans les yeux, en quittant les horribles parages de cette gare pour me rendre au temple de la déesse. On m’avait, du reste, conté dans la journée plusieurs choses gentilles qu’elle a faites. Entre autres, celle-ci : le mois dernier, des dames européennes qui quêtaient pour un orphelinat de petites Hindoues étaient venues frapper à sa porte. Et Balamoni, avec son beau sourire, leur a donné un billet de mille roupies (environ deux mille francs). Elle est secourable à tous, et les pauvres connaissent bien la route de sa demeure.

VII
LE TEMPLE

Le crépuscule, dans les temples de l’Inde, commence toujours avant l’heure, sous les voûtes basses, lourdes et écrasantes comme des couvercles de sépulcre.

Ce soir, le soleil luit encore au couchant, que déjà des petites lampes s’allument aux abords du grand temple de Madura, le long de l’avenue voûtée de granit, qui est comme une sorte de vestibule préparatoire, et où les vendeurs de guirlandes se tiennent. Dans tous les renfoncements, comme des niches, entre les statues colossales dont l’avenue est bordée, ces marchands ont leurs boutiques. Et, quand on vient comme moi du dehors, la pénombre subite confond ici toutes choses, les hommes, les idoles et les monstres, les figures humaines et les trop grandes figures de pierre, les gestes figés des personnages qui ont trop de bras et les mouvements vrais des personnages qui n’en ont que deux. Des vaches sacrées sont là aussi, qui tout le jour ont erré par les rues et qui, avant de rentrer dans le temple pour y dormir, s’attardent à mâcher des roseaux et des fleurs.

Après l’avenue vient une porte, percée en tunnel obscur sous l’énormité d’une pyramide de dieux qui escalade le ciel. Alors, on est dans le temple même, autant dire dans une ville silencieuse et sonore, dont les rues couvertes se croisent en tous sens, et dont le peuple innombrable est un peuple de pierre. Chaque colonne, chaque monstrueux pilier est fait d’un seul bloc, mis debout par des procédés qui nous dépassent, — sans doute en combinant l’effort de quelques milliers de muscles, — et ensuite sculpté, fouillé profondément à l’image de toutes sortes de dieux ou de monstres. Quant à ces voûtes toujours plates, dont l’équilibre à première vue ne s’explique pas, elles sont faites avec des monolithes de huit ou dix mètres de long, qui reposent par les deux bouts, et que l’on a multipliés indéfiniment les uns à côté des autres, comme on eût mis chez nous de simples madriers. Tout cela est bâti un peu à la manière de Thèbes ou de Memphis, indestructible par le temps, quasi éternel. Il y a, comme à Chri-Ragam, des alignements de chevaux cabrés battant l’air de leurs pattes, ou bien des alignements de dieux, qui vont se perdre en perspective dans les lointains plus sombres. Et l’antiquité s’indique seulement à l’usure des bases, au poli noirâtre de ce qui est à portée des mains ou des corps, de ce qui est tant frôlé chaque jour par les hommes et par les bêtes. Magnificences et ordures, mélange d’un luxe de Titans et d’une incurie barbare. Les guirlandes, en roseaux et en feuilles de bananier découpées, que l’on a tendues autrefois pour des fêtes, d’une colonne à l’autre, s’émiettent par terre, en décomposition humide. Les accessoires des processions, animaux fantastiques, éléphants blancs de taille naturelle, en papier et en pâte, pourrissent çà et là, effondrés dans des recoins. Les vaches sacrées, les éléphants réels qui se promènent en liberté dans les nefs ont semé partout leur fiente, sur le pavage glissant et gras, lustré par les pieds nus. Et la grande chauve-souris appelée vampire pullule aux effroyables voûtes ; des ailes noires, de large envergure et qui feraient grand bruit si c’étaient des ailes de plumes, s’agitent partout là-haut sans que rien s’entende…

Dans une cour intérieure, à ciel ouvert, je retrouve pour un instant la clarté du soir. Il n’y a là personne, mais des paons y font la roue, perchés sur des bêtes en granit. Au-dessus du mur d’enceinte, s’élèvent, plus ou moins lointaines, les tours rouges et vertes du temple, les toujours surprenantes pyramides de dieux ; à mi-hauteur de ces amas de personnages, hirondelles et perruches s’agitent autour des nids suspendus, et, plus près du faîte hérissé de pointes, que le soleil illumine encore, des corbeaux tournent follement avec des aigles.

Au delà de cette cour, dans une partie plus profonde du sanctuaire, je trouve enfin le prêtre auquel je suis particulièrement recommandé et qui doit me montrer les parures de la déesse.

Ce n’est pas demain, paraît-il, que je pourrai les voir, car demain est une journée de grande fête religieuse. De même que le Vichnou de Chri-Ragam fait tous les ans le tour de son temple dans un char, le Siva et la Parvâti de Madura font ensemble chaque année, dans une barque, le tour d’un grand lac, creusé pour eux. Et nous sommes la veille du jour consacré à cette promenade.

Mais après-demain, de grand matin, dès qu’il fera clair dans le temple, on m’ouvrira les portes des nefs secrètes et on étalera devant moi les trésors.

VIII
LA BARQUE DE SIVA

La barque, il va sans dire, est une chose extravagante et gigantesque, mais une chose éphémère qui se rebâtit chaque année ; sur un radeau plus large qu’un navire à trois ponts, c’est une sorte de palais de féerie charpenté en bambous légers, avec des surfaces en carton doré ou en soie ; il y a des tours comme celles des temples, des chevaux en papier, des éléphants en papier, et tout est pavoisé de banderoles flottantes ; à nos yeux d’Européen, cela se sauve par son étrangeté extrême, par la fantaisie très orientale et archaïque de la décoration.

Deux heures de l’après-midi. Un soleil torride sur le lac et sur ses bords solitaires. La barque est là, qui attend, amarrée aux escaliers massifs, toute neuve et clinquante dans le décor ancien et immuable. C’est cependant l’heure fixée pour l’embarquement de Siva, mais personne n’arrive et rien ne bouge.

Ce lac, creusé de main d’homme, est un carré de six ou huit cents mètres de côté ; des escaliers en granit le bordent sur ses quatre faces pour permettre aux fidèles de descendre dans ses eaux saintes ; au milieu, une île également carrée, avec une tourelle à chaque angle, supporte une pagode toute blanche, dans un jardin de bananiers. Les rives sont de larges places vides, favorables aux foules, et en ce moment accablées de chaleur et de lumière ; aux environs, des rideaux de verdure, des banians, des palmiers, quelques temples. Et tout cela est très loin du grand sanctuaire de la déesse, presque à la campagne.

Des tam-tams dont le bruit s’approche !… C’est le cortège. Il débouche là-bas d’une avenue ombreuse et s’avance au soleil, dans ce petit désert brûlant où le lac et l’étrange navire sommeillaient. D’abord des géants en carton, de dix ou quinze pieds de haut, qui se dandinent et sautillent sur des épaules humaines ; des éléphants artificiels, portés à dos d’homme ; six éléphants vrais, habillés de longues robes rouges, toutes pailletées ; une vingtaine de parasols rouges, immenses, de cette forme asiatique, presque sans âge, qui était déjà de mode aux défilés de Babylone ou de Ninive. Et puis les tam-tams, les stridentes musettes. Et enfin les grands palanquins dorés de Siva et des dieux de sa famille.

La foule ne suit point ; le cortège arrive seul, comme si, en traversant Madura, il n’avait intéressé personne. Avec lenteur, il fait le tour du lac, au soleil dévorant, sans que des curieux viennent de nulle part regarder, et, devant le navire, il s’arrête.

On va, me dit-on, procéder à l’embarquement, et dans l’ordre que voici : les deux fils de Siva, puis Siva lui-même, et en dernier lieu, Parvâti son épouse. Quelques vieux bateliers, durant de longues années sans doute préposés à ce service remontent du lac, sortent de l’eau, tout velus, tout ruisselants, et s’approchent des palanquins. — Quelle différence avec la mise en char de Vichnou, qui fut si mystérieuse à Chri-Ragam, en pleine nuit, et entourée de tant de voiles. — Je reste là, très près ; on ne s’en inquiète pas, on ne me prie pas de m’en aller. Les rideaux des palanquins sont ouverts, et peut-être, en cette occasion unique, vais-je apercevoir les idoles, tant vénérées et redoutées depuis des siècles…

Oh ! comment dire la surprise et presque l’horreur qu’elles me causent, lorsqu’elles passent, effondrées sur des coussins magnifiques, entre les bras ridés de ces vieillards nus !… Des petites poupées sinistres qui semblent molles et ballantes, le cou rentré dans les épaules sous le poids de la tiare de pierreries. Petites figures roses de la grosseur d’une orange. (Pourquoi roses, puisque les races de l’Inde sont couleur bronze ?) Des lèvres minces, des yeux fermés, sans cils ; on dirait des embryons humains, des avortons morts, mais gardant des airs féroces, dans leur dernier sommeil, — féroces et en même temps lassés, gavés, ivres, au milieu de la profusion de colliers, de diamants, de rubis, de torsades en perles fines où leur corps lamentable est noyé. De chaque côté de la tête, on leur a pendu de grandes oreilles en or chargées de boucles précieuses. On leur a attaché sur les mains de fausses mains en or, beaucoup trop grandes, à longs ongles et, au bout des jambes, de trop grands pieds en or. Et l’un de ces gants disproportionnés a laissé échapper la petite main de singe ou de fœtus, qui apparaît toute recoquillée, et toute rose comme les figures…

L’orchestre de tam-tams et de musettes fait rage, sous l’éblouissant soleil, tandis que les bateliers velus emportent ces vieux petits enfants mort-nés, ensevelis dans les bijoux et les brocarts. Au fond de la barque, on les assied sur des trônes, où ils redeviennent invisibles entre des rideaux épais.

Et c’est fini. Le cortège, les éléphants, les parasols, tout cela s’en va. Les bords du lac se retrouvent déserts. Ce sera seulement ce soir, au clair de lune, que se promènera la barque fantastique.


La nuit, une fois de plus, est venue reposer le vieil Hindoustan de l’excès du jour, de l’orgie des rayons et des couleurs. Et, au milieu du noir bleuâtre qui s’épand sur la terre, la lune commence d’argenter doucement les choses. Alors, tout le long du lac de Siva, sur chacune des trois assises de granit qui y descendent comme des marches, les fidèles, par escouades, s’empressent à allumer des rangées de mèches imbibées d’huile, et c’est bientôt une triple ligne de petites flammes, dessinant l’immense pourtour carré des eaux. Dans l’île du milieu, la pagode est tout illuminée aussi, toute détaillée en traits de feu, et quand même reste blanche sous la blanche lune.

Depuis le coucher du soleil, la foule s’assemble. Toutes les avenues d’arbres, de banians échevelés, qui débouchent ici, amenant de la campagne ou de la ville, déversent un flot humain sur les bords du lac sacré. En l’honneur de Siva, des milliers et des milliers de têtes couvrent maintenant ces entours, aussi serrées les unes contre les autres que les galets d’un rivage, — de ces têtes d’Indien, fines et sombres, qui sont plus petites que nos têtes européennes et dans lesquelles il semble qu’il y ait surtout place pour le mysticisme ardent et pour l’ardente sensualité. (Deux choses, du reste, qui vont souvent de pair, — si inquiétante, hélas ! que cette constatation puisse être.) Chacun, en venant au lac de Siva, porte à l’épaule un long roseau avec ses feuilles, tellement que cette multitude a presque l’air aussi d’un champ de graminées. Et les éléphants du grand temple, que l’on a ramenés à la tombée de la nuit, surgissent çà et là comme des roches, comme des îlots, au milieu de cette étendue d’herbages en marche et de boules noires qui sont des têtes pensantes.

Du côté de la barque de féerie, du palais flottant aux légères tours dorées, où brûlent sans cesse des feux de Bengale, une tumultueuse poussée humaine se produit, au son des musiques ; on élonge à terre les câbles de halage, sur lesquels des centaines de croyants viennent crisper leurs mains, en jetant des cris de joie. Ceux qui ne trouvent plus de place dans la longueur des cordes tendues envahissent le lac, éclaboussant tout ; dans l’eau jusqu’à la ceinture, ils pousseront la barque par derrière, la tireront par le côté, ou tout au moins marcheront dans son sillage.

Une plus haute clameur, une frénésie des tam-tams et des musettes ; la barque est partie, la barque glisse aisément le long des granits du bord ! Le dieu et la déesse ont commencé leur promenade, vingt ou trente fois séculaire, que la lune ce soir enchante de sa plus pure blancheur. Et, sur la rive, les bons éléphants dociles, couverts de clochettes qui sonnent, escortent au petit pas, assaillis, submergés par la foule, très soucieux de la place où poser leurs pieds lourds, de peur d’écraser des enfants…

IX
LES TRÉSORS DE LA DÉESSE AUX YEUX DE POISSON

Ce matin donc, pour voir les trésors de la déesse, je me rends au temple[6] aussitôt le lever du soleil.

Une puissante vie matinale anime déjà les abords de ce labyrinthe de pierre. Le long de l’avenue préparatoire, dans toutes les stalles de granit, dans toutes les niches entre les statues terribles, les marchands de fleurs sont à l’ouvrage, tressant des guirlandes de soucis, entremêlant des roses de Bengale et des fils d’or. Les hommes demi-nus vont et viennent, la chevelure ruisselante des premières ablutions, les yeux en rêve et en prière. Les éléphants sacrés, les vaches sacrées qui habitent les sombres nefs, les oiseaux du ciel qui nichent sur les tours, aux différents étages des pyramides rouges, tout cela frémit et s’ébat dans le clair matin, tout cela donne de la voix, crie, beugle ou chante.

Des prêtres m’attendaient, ainsi qu’il était convenu, et m’emmènent avec eux dans des profondeurs obscures.

Une lourde porte de cuivre s’ouvre devant moi : celle de la partie secrète du temple. Et, après une nef bordée de dieux noirs, emplie d’ombre comme une caverne, voici, dans un rayonnement de lumière pure, la piscine très sacrée qui s’appelle : « l’étang du lys d’or » ; c’est, à ciel ouvert, un carré d’eau profonde, avec des marches de granit tout autour, pour y descendre ; sur ses quatre faces, courent des colonnades exquises, des voûtes sculptées, des voûtes peintes en un style hiératique et grave, des cloîtres pour la promenade recueillie des brahmes. Un côté du jaloux enclos baigne encore dans la pénombre fraîche et bleue, tandis que déjà le soleil, de l’autre côté, éclaire en rose, éclaire en vermeil de matin. Au-dessus de la ligne régulière de ces cloîtres, qui tiennent le lac enfermé, les tours du temple, — toujours les prodigieuses pyramides de dieux rouges qui dominent tout, que l’on voit de toutes parts, — les tours resplendissent en plein ciel à différentes distances, à différentes hauteurs, environnées de leurs tourbillons d’oiseaux ; et une coupole d’or étincelant monte aussi là-bas, celle qui surmonte le saint des saints, le lieu du plus grand mystère où aucune influence humaine ne saurait me donner accès. Oh ! l’étrange lac, et quelle immobilité figée ! Toutes les colonnes du pourtour se mirent, se dédoublent, s’allongent, renversées, dans l’eau qui est sans une ride, dans l’eau qui semble morte entre ses bords trop sévères et trop magnifiques. Et une paix sans nom imprègne cet « étang du lys d’or », ce miroir de soleil, de nuages ou d’étoiles, caché au cœur de l’immense temple.

Il faut renoncer à comprendre par quels chemins les prêtres me mènent, dans le dédale des voûtes. À mesure que nous avançons, tout me semble plus écrasant et plus surhumain ; tout est bâti à coups de blocs de plus en plus énormes. Les dieux à vingt bras, les dieux au geste colossal et multiple, pullulent dans l’ombre ; ils s’alignent sans fin, en rangs tourmentés ; je passe au milieu d’eux ; je marche comme en rêve dans le pays des géants et des épouvantes. Il fait sombre partout et nos pas éveillent des sonorités sépulcrales.

Toujours de plus prodigieuses sculptures, toujours plus de magnificence, et en même temps plus d’incurie barbare, plus d’immondices. Jusqu’à hauteur d’homme, toutes les parois, toutes les saillies sont noirâtres, luisantes d’humidité et de crasse. Voici une galerie consacrée à Ganesa, le dieu à tête d’éléphant, dont la monstrueuse personne s’éclaire par en dessous à la lueur de quelques lumignons fumeux brûlant à ses pieds, sous sa trompe. Voici, dans un recoin farouche, en pleine nuit, entre des monstres aux contorsions pétrifiées, un amas de bêtes vivantes dont on entend le souffle : une famille paresseuse de vaches zébus, qui continue de dormir là comme si le soleil n’était pas levé ; on glisse dans leur fiente, dont les dalles sont couvertes ; mais personne n’oserait la jeter dehors ainsi qu’une chose vile, car ce qui vient de leurs entrailles est sacré autant qu’elles-mêmes. Et constamment des chauves-souris, de très large envergure, s’effarent au-dessus de nos têtes.

Mes guides, à un moment donné, pressent leur marche avec un air d’inquiétude, quand nous passons devant une nef plus haute et plus ténébreuse au fond de laquelle j’aperçois furtivement des divinités colossales, révélées par la flamme de quelques lampes. Et l’un de ces brahmes, qui me conduisent, se retourne alors pour me dire à voix basse que c’est le saint des saints ; on n’a voulu m’avertir qu’après, de peur que j’y jette trop les yeux.

Dans la forêt des massives colonnes, les prêtres, enfin, m’arrêtent en un lieu vaste et superbe, comme serait une sorte de carrefour à l’intersection de plusieurs cathédrales. Des nefs s’ouvrent là dans toutes les directions pour se perdre dans l’ombre. On y est environné de gigantesques dieux monolithes, qui brandissent des lances, des glaives, des crânes, et qui sont noirs, luisants, graisseux, longuement frottés par des mains, imbibés par des sueurs. Il y a quantité d’autels, où l’on voit briller des objets de cuivre et d’argent ; quantité de pyramides de bronze, déjetées par les siècles, qui ont été des torchères, des objets d’usage mystérieux pour le culte de la déesse. Et au milieu, s’agite une foule de ces mendiants, nus sous de longues chevelures, dont les temples sont toujours hantés ; des gardes, avec des cris, les écartent et les bousculent, car ils se pressent tous, curieusement, autour d’une sorte de barrière, faite de deux rangées de cordes attachées d’un pilier à un autre.

Pour me livrer passage, une partie des cordes tendues s’abaissent, puis elles se raidissent à nouveau et m’enferment dans leur cercle, avec les prêtres. Et j’ai devant moi une très grande table, recouverte d’un tapis noir, sur laquelle les parures de la déesse sont amoncelées.

Près de cet entassement de pierreries et d’or, on me fait asseoir dans un fauteuil ; on me met au cou une guirlande de soucis, et les prêtres commencent de me présenter les joyaux séculaires, sortis pour une heure de leurs cachettes profondes ; ils me les font toucher, ils s’amusent à les jeter l’un après l’autre sur mes genoux. Par douzaines, des tiares d’or, massives et garnies de pierres de toutes couleurs. Des torsades de rubis et de perles, qui ressemblent à des serpents boas. Des bracelets qui ont mille ans. De vieux gorgerins si lourds, que d’une seule main on a peine à les soulever. De grands vases, comme ceux que portent les femmes à l’épaule quand elles vont puiser aux fontaines, mais en or fin, martelé et repoussé. Pour orner la poitrine, une plaque d’un bleu incomparable, composée de cabochons de saphir gros comme des noix. — Du fond du temple m’arrivent des musiques lointaines, pendant que l’on remplit mes mains de ces étranges richesses : grondement des tam-tams, plainte assourdie des conques sacrées et des musettes. Et, de temps à autre, derrière moi, il y a bagarre ; cris des gardes chassant les meurt-de-faim attroupés, dont la poussée risque de briser l’enceinte fragile des cordes. — Maintenant voici des étriers d’or massif incrustés de diamants, sans doute pour les chevauchées de la déesse. Voici de fausses oreilles en or, avec glands en perles fines, que l’on accroche de chaque côté de sa petite tête d’avorton rose, les jours de procession. Et voici les fausses mains en or et les faux pieds que l’on attache au bout de ses petits membres de fœtus, chaque fois qu’elle doit quitter l’ombre du temple pour quelque solennelle promenade…

Une fois épuisés les trésors dont cette table était follement surchargée, je croyais que c’était fini. Mais non ; à travers des galeries noires, emplies d’épouvantables symboles, les prêtres me conduisent à une cour, d’où partent des barrissements sonores et clairs comme des sons de trompette ; là, vêtus de robes rouges, et dans un rayon de soleil, m’attendaient les six éléphants sacrés, qui, dès que je parais, s’agenouillent devant moi, sans arrêter le mouvement d’éventail de leurs larges oreilles transparentes. Et, quand j’ai remis à chacun d’eux l’offrande d’argent que guettait son petit œil très fin, ils se relèvent et s’en vont, trottant comme des outres qui se dandinent ; ils s’en vont au hasard, à leur fantaisie, dans les couloirs et les nefs où ils ont coutume d’errer en liberté.

Les salles, où l’on me conduit ensuite, bâties, plafonnées de blocs énormes, ont des airs de caveaux cyclopéens ; les serviteurs, qui nous escortaient, grimpent aux murailles pour retirer des stores de nattes, masquant çà et là de vagues soupiraux ; mais c’est égal, il fait vraiment trop nuit et des lampes sont nécessaires.

Ce sont des enfants nus qui les apportent en courant, lampes ou torches d’un extrême archaïsme, brûlant avec beaucoup de fumée au bout de longues tiges en bronze, au bout de longues tiges courbes en forme de trompe.

On ouvre une porte barrée de fer, et les jeunes photophores entrent les premiers… Nous sommes dans les fantastiques écuries de la Déesse : une vache en argent, des chevaux en or, de grandeur naturelle, se tiennent alignés là, dans la nuit constante et la perpétuelle humidité chaude ; les enfants approchent de leurs figures naïvement sculptées la flamme des torches, et on voit briller les pierreries des harnais. En haut, à la voûte de granit effroyable, des petits cris aigus accompagnent un continuel remuement d’ailes chauves, et c’est un nuage de vampires, affolés et tourbillonnants.

Seconde porte ferrée ; autre écurie pour bêtes d’argent et d’or.

Troisième et dernière porte. Ici habitent un lion en argent ; un paon gigantesque en or, la queue éployée, chaque œil des plumes fait d’un cabochon d’émeraude ; une vache en or, qui a un visage de femme plus grand que nature, avec des pierreries aux oreilles et des pierreries à la cloison du nez comme en portent les Indiennes. Et, remisés dans les coins, des chaises à porteurs, tout en or, pour la Déesse ; des palanquins de procession tout en or avec de précieuses ciselures, avec des fleurs en diamants et en rubis. Les enfants nus promènent sur ces fabuleuses richesses les lumignons de leurs torches au manche recourbé, qui fument plus qu’elles n’éclairent, qui révèlent çà et là un détail d’orfèvrerie, ou font jaillir le feu d’une pierre précieuse, mais qui laissent l’ensemble plongé dans la nuit lourde et tombale. Les murailles sont garnies de toiles d’araignée, de petites stalactites, sont ruisselantes de suintements et de salpêtre. Et toujours les vampires, réveillés en sursaut, tourbillonnent sans qu’on entende le moindre bruit d’ailes ; en passant, ils vous éventent comme d’un grand lambeau déchiqueté d’étoffe noire, et jettent leurs cris pointus, pareils à ceux d’un rat pris au piège.

X
VERS PONDICHÉRY

En quittant le pays de Madura pour remonter vers Pondichéry, vers le Nord, on s’éloigne par degrés de l’humide région des grandes palmes ; leurs groupements ombreux s’espacent de plus en plus, cédant le sol à des herbages, des plantations, des rizières. Et peu à peu l’air devient moins lourd, l’eau se fait rare dans les campagnes, la terre semble altérée.

Cependant la vie humaine, plus clairsemée peut-être que dans notre Europe, garde ses aspects de tranquillité pastorale. Des troupeaux de chèvres, des troupeaux de petits bœufs à bosse, sous la conduite de bergers nus, de bergères en pagne écarlate, paissent l’herbe déjà jaunie, mais encore suffisante.

Chaque village, aux maisonnettes de chaume et de terre battue, a son temple brahmanique, dont les idoles érigées en pyramides, dont les monstres perchés sur les murs, s’effritent au terrible soleil, dans le rougeoiement de la poussière. De loin en loin, sont des bouquets d’arbres énormes, à l’ombre desquels il y a toujours des dieux assis sur des trônes, et gardés par des chevaux en pierre ou des vaches en pierre, qui depuis des siècles leur font face et les contemplent.

La poussière rouge ! elle devient d’une heure à l’autre plus tyrannique. De plus en plus c’est la sécheresse ; on s’enfonce dans des régions qui souffrent, d’une soif sans doute anormale ; et le ciel est au beau fixe, limpide et bleu comme pour jamais.

Les cultivateurs, de tous les côtés, travaillent à l’irrigation par d’ingénieux procédés du vieux temps. Dans tous les ruisseaux qui bordent les rizières, on voit des hommes, descendus jusqu’à mi-jambe dans l’eau précieuse, et deux par deux, tenant au bout d’une corde une outre en peau de mouton ; ils la balancent d’un mouvement automatique, rythmé par une mélopée qu’ils chantent, et tour à tour la remplissent, ou bien en déversent le contenu dans une rigole plus élevée, qui va se perdre parmi les sillons du riz, encore à peu près vivant et frais.

Pour les puits, toujours placés sous des arbres, c’est une autre chanson, une autre manière. Le seau s’accroche au bout d’une très longue perche, qui est posée en balancier à la tête d’un mât et sur laquelle deux hommes debout se promènent, avec de gracieuses agilités de gymnaste, en se tenant des mains aux branches voisines : trois pas dans un sens, et la perche, vers le puits, s’abaisse, et le seau plonge ; trois pas à rebours, et la perche se relève, et le seau remonte ; ainsi de suite, du matin au soir, sans cesser de chanter.

La sécheresse, à mesure que l’on va, menace de devenir angoissante. On rencontre bientôt les premiers arbres morts, brûlés comme par un incendie, les feuilles roulées en papillote, sous une couche de cette poussière rouge, qui dans le Sud ne teignait que les monuments, mais qui par ici se met à ensanglanter même les plantes. Et combien, devant cet assoiffement de la terre et sous ce ciel sans pluie, on juge l’impuissance du petit travail humain, des petits seaux d’eau remontés un à un, du fond des sources de plus en plus basses et taries ! On commence à concevoir la réalité et à pressentir l’approche de l’affreuse famine, qui, avant l’arrivée aux Indes, vous semblait un fléau préhistorique, et qui n’a vraiment plus d’excuse devant l’humanité, à notre époque où les paquebots, les chemins de fer seraient là pour apporter la nourriture à ceux qui meurent de faim.

XI
À PONDICHÉRY

Les bois de cocotiers, les grandes palmes reparaissent encore aux approches de Pondichéry, notre vieille petite colonie languissante. La région d’alentour, épargnée jusqu’à présent par la dévorante sécheresse, me semble une sorte d’oasis, que des ruisseaux et des pluies n’ont pas cessé d’arroser et qui rappelle un peu la belle verdure du Sud.

Pondichéry !… De tous ces noms de nos colonies anciennes, qui charmaient tant mon imagination d’enfant, celui de Pondichéry et celui de Gorée étaient les deux qui me jetaient dans les plus indicibles rêveries d’exotisme et de lointain. Vers mes dix ans, une grand’tante, très âgée, me parlait un soir d’une amie à elle, qui avait habité Pondichéry, et me lisait un passage d’une de ses lettres déjà datée alors d’au moins un demi-siècle en arrière, où il était parlé des palmiers, des pagodes…

Oh ! la mélancolie d’arriver là, dans cette vieille ville lointaine et charmante, où sommeille, entre des murailles lézardées, tout un passé français ! Des petites rues un peu comme chez nous, au fond de nos plus tranquilles provinces ; des petites rues bien droites, aux maisonnettes basses, aux maisonnettes centenaires, blanches de chaux sur un sol rouge ; des murs de jardins, d’où retombent des guirlandes de liserons ou de fleurs tropicales ; des fenêtres grillées derrière les barreaux desquelles on aperçoit quelques figures pâles de femmes créoles, ou bien des métisses, trop jolies, avec du mystère indien dans les yeux.

Rue Royale, rue Dupleix. On lit ces noms gravés dans la pierre, en lettres du xviiie siècle, de forme surannée, comme je me souviens d’en avoir vu encore, à des coins de ma ville natale, sur quelques maisons anciennes. Rue Saint-Louis et quay de la Ville blanche, — quay avec un y…

Au centre de Pondichéry, une très grande place s’étend comme une savane, toujours déserte, envahie par l’herbe, et ornée en son milieu d’une sorte de fontaine décorative, qui n’a peut-être pas cent ans, mais qui a pris un air très vieux sous ce soleil destructeur ; et qui est infiniment triste à regarder, je suis incapable de dire pourquoi.

Et dès l’abord, moi, si étranger partout ailleurs dans l’Inde voisine, je me suis senti prendre ici par un charme très particulier, ce vieux charme de patrie que rien ne remplace, et que nos grandes colonies d’Extrême-Orient, trop nouvelles, n’ayant point de passé, ne possèdent pas encore.

Vieille petite ville qui dure par tradition, qui vit parce qu’elle a vécu, systématiquement isolée du reste de l’Inde par nos hostiles voisins, et n’ayant, sur le golfe de Bengale, ni port, ni rade où nos bateaux puissent s’abriter. Point d’électricité, ni de tuyaux qui fument. Point de transit affolé, comme à Calcutta ou à Madras. Point d’étrangers non plus, ni de touristes ; on ne passe pas par Pondichéry, et qui donc y vient pour y venir ?

Devant la mer, un jardin où la musique joue le soir et où se réunissent au déclin du soleil quelques bébés un peu pâlis, les uns amenés de France, les autres éclos en exil. Là, parmi les beaux arbres des Tropiques, on a érigé, autour de la statue de Dupleix, quantité de colonnes, si hautes et si fines que l’on dirait presque des mâts de navire ; et ce sont de précieux monolithes, des fuseaux de granit sculpté, en beau style indien, témoins de notre grandeur passée : le maharajah du pays les avait jadis offerts à ce même Dupleix, pour orner le palais de France, qui, hélas ! ne fut jamais construit…

Le long de la plage, déferle en grandes volutes une mer très remuante, où l’on n’aperçoit point de voiles, et dont l’aspect est inhospitalier, emprisonnant comme au Travancore. Une estacade de fer s’avance au milieu des lames, pour permettre de communiquer avec les paquebots qui viennent mouiller en face, s’arrêtant chaque fois le moins possible. Et les quelques grandes barques, çà et là échouées sur le sable, indiqueraient à elles seules l’insécurité de ces parages, tant elles sont massives, solides, bâties pour la lutte.

« Pondichéry, ville de palais », — dit-on dans l’Inde. Et en effet, autour du gouvernement, quelques belles et anciennes demeures, aux colonnades de temple grec, justifient l’appellation, endormies derrière leurs stores de nattes, leurs stores baissés, au milieu de jardins.

En plus des officiers et fonctionnaires de la colonie, on trouve ici quelques familles créoles, arrivées à l’époque héroïque et devenues tout à fait pondichériennes après quatre ou cinq générations. Vieilles dames aux gentilles manières un peu surannées. Vieux salons d’un charme un peu mélancolique, avec leurs fauteuils du xviiie siècle, avec leurs pendules Louis XVI ou Empire, aventureusement venues jadis par le cap de Bonne-Espérance, alors que l’on ne prévoyait pas encore le transit égyptien, et ayant compté les heures de tant d’existences languides, ayant précisé la minute de tant d’agonies en exil… C’est enfantin sans doute, mais les pendules d’autrefois, rencontrées aux colonies, arrêtent toujours longuement ma pensée…

La ville indigène, qui fait suite à la « ville blanche », est grande, animée, d’ailleurs très hindoue, avec ses bazars, ses palmiers, ses pagodes.

Et les Indiens y sont français, tiennent à notre France, se plaisent au moins à le répéter.

Je ne puis assez dire combien m’a touché la réception qui m’a été faite là, dans certain cercle purement indien et fondé par initiative indienne pour favoriser la lecture de nos revues et de nos livres.

Afin de répandre davantage notre langue, on y a joint une école. Et quels adorables petits élèves on m’y a présentés ! Enfants d’une huitaine d’années, au fin visage de bronze, si bien élevés et si courtois, vêtus, comme des petits rajahs, de robes en velours brodé d’or, — et sachant faire au tableau des problèmes, des devoirs de français qui embarrasseraient la plupart des petits lycéens de chez nous.

XII
DANSE DE BAYADÈRE

… Il s’avance, le jeune visage peint, aux trop longs yeux… Il s’avance et se recule, très légèrement, très vite, le jeune visage de sensualité et de ténèbres. Les deux prunelles qui roulent, noires comme de l’onyx, sur fond d’émail blanc, sont rivées aux miennes, sans les perdre jamais, dans ces obsédantes alternatives d’approche, de fuite dans l’ombre, puis de retour et comme d’agression. Il est tout casqué de pierreries, le jeune visage couleur de bronze ; un bandeau d’or et de diamants entoure le front et descend le long des tempes, en cachant la chevelure ; aux oreilles, à la cloison du nez, encore des diamants qui scintillent…

C’est la nuit, aux lumières. Et, dans la foule, je ne vois plus que cette femme, surtout cette tête casquée, ce point brillant qui m’hypnotise. Des spectateurs sont là, pressés, la regardant aussi, lui laissant à peine la place de son évolution, lui traçant comme un couloir pour m’approcher et pour me fuir ; mais ils cessent d’exister pour moi, et vraiment je ne vois plus qu’elle, sa coiffure étincelante, le jeu de ses prunelles noires et de ses sourcils noirs… Un corps souple de couleuvre, bien que gras et en belle chair ; des bras de séduction et d’enlacement, qui se tordent à la manière serpentine, chargés, cerclés jusqu’aux épaules de diamants et de rubis… Mais non, avant tout il y a ces yeux, à l’expression changeante, moqueuse ou tendre, plongeant au fond des miens jusqu’à me faire trembler… Et elles ont tant d’éclat, les pierreries de la coiffure, les pierreries des oreilles et du nez, et il forme un cadre si net et si brillant, le bandeau d’or que ce visage là-dessous, avec ses traits fondus, avec sa peau mate et sombre, prend je ne sais quoi d’indécis et de lointain, même lorsqu’il est à me toucher.

Elle va, elle vient ; elle danse pour moi, la bayadère. Sa danse ne fait pas de bruit. Sur les tapis, on entend seulement tinter les anneaux précieux de ses chevilles, — sur les tapis où courent en cadence ses petits pieds nus, aux doigts déliés, chargés de bagues, aux doigts qui remuent comme des doigts de main.

Cela se passe dans une atmosphère irrespirable, saturée d’essences et de parfums de fleurs. C’est une fête que me donnent les Indiens d’ici, les Indiens-Français et je suis dans la maison du plus riche d’entre eux. L’hôte, à mon arrivée, m’a passé au cou un collier de jasmin naturel, à plusieurs rangs, qui embaume et me grise ; il m’a aussi aspergé d’une eau de roses, contenue dans un flacon d’argent à long col. On suffoque de chaleur. Au-dessus des invités qui sont assis, — pour la plupart, têtes brunes aux turbans lamés d’or, — s’agitent des éventails géants, des feuilles de latanier peinturlurées que balancent des serviteurs debout et nus ; et ces nudités sont plus étranges, au milieu de la foule très parée, où même les hommes ont des diamants aux oreilles, des diamants à la ceinture.

On l’a informée, la bayadère, que la fête était pour moi ; alors, comme elle est une comédienne accomplie, et d’ailleurs héréditairement professionnelle, c’est à moi qu’elle s’adresse.

Pour cette soirée, on l’a fait venir de très loin, de l’un des grands temples du Sud, où elle appartient au service de Siva. Elle est célèbre et coûte fort cher.

Elle se penche en avant, ou elle se cambre, avec des gestes onduleux de ses beaux bras nus, avec des contournements excessifs de ses doigts de main, avec des contournements plus inexplicables de ses doigts de pied, qui sont assouplis à cela depuis l’enfance, l’orteil toujours détaché et tenu droit en l’air. Entre le pagne de gaze d’or qui enveloppe ses hanches, et le corselet qui emprisonne étroitement sa gorge, on voit, suivant l’usage, un peu de son corps couleur de bronze pâle, un peu de sa chair vigoureuse et musclée ; on voit jouer à nu sa taille et la base de ses seins.

Sa danse est plutôt une série de poses et d’expressions, une sorte de monologue mimé, avec ces continuelles alternatives d’approche et de recul, toujours s’avançant vers moi, dans le couloir humain, s’avançant tout près, les yeux dans mes yeux, puis se dérobant par une fuite, jusqu’au fond moins éclairé de la salle.

Elle mime une scène de séduction et de reproches. Derrière elle, là-bas, des musiciens la chantent, cette scène, et en accompagnent la mélodie avec des tambourins et des flûtes. Elle aussi, tout en la jouant, la chante en sourdine, d’une petite voix qui n’est pas destinée à être entendue, mais qui est pour soi-même, pour s’aider la mémoire et pour se pénétrer mieux des différentes phases dramatiques.

Du bout de la salle où elle était un peu dans l’obscurité, la voici qui arrive, créature tout en or et en joyaux, lançant des feux ; elle fonce sur moi, accusatrice, indignée, le regard plein de menace et de courroux ; elle me gêne, elle m’intimide, avec ses grands gestes comme pour prendre le ciel à témoin de quelque forfait que j’aurais commis…

Et puis, tout à coup, elle éclate de rire, la bayadère, suprêmement moqueuse, m’accablant d’un dédain persifleur, me désignant du doigt aux railleries de la foule. Son ironie, bien entendu, est factice, autant que tout à l’heure étaient ses imprécations superbes. Mais c’est merveilleux comme imitation. Dans sa gorge soulevée, on entend sonner ce rire amer, au timbre un peu grave. Elle rit avec sa bouche, avec ses yeux et ses sourcils, avec sa poitrine, avec ses seins que l’on voit tressauter. Elle s’éloigne, convulsée, et c’est irrésistible : il faut rire aussi.

De toute la vitesse de ses petits pieds, elle était partie à reculons, détournant la tête, par excès de mépris, pour ne même plus me voir. Mais à présent elle revient, lente et solennelle ; c’était du dépit, ces sarcasmes ; son amour a été le plus fort, elle revient vaincue par la passion souveraine, me tendant les mains, implorant mon pardon, s’offrant toute dans une dernière prière. Et, quand elle s’en va cette fois, la taille cambrée, la lèvre entr’ouverte sur ses dents blanches et sous les diamants accrochés à ses narines, elle veut que je la suive, elle le veut absolument ; elle m’appelle des bras, des seins, des yeux pâmés ; elle m’attire de tout son être, comme si elle était aimantée. Et, pour un peu, je la suivrais, sans le vouloir, dans l’hypnose où à la fin elle me jette. Bien entendu, il est faux, son appel d’amour, il fait partie de sa comédie comme son rire ; on le sait, mais il n’y perd rien pour cela ; peut-être même, de le savoir, qu’il est faux, cela lui donne-t-il un mauvais charme de plus…

Aussi longtemps qu’elle joue, une sorte de magnétisme, dirait-on, ou de lien invisible, l’unit à deux chanteurs de l’orchestre, qui, dans le couloir humain, vont et viennent comme elle, de front, à trois ou quatre pas en arrière. La suivant quand elle s’approche, commençant les premiers de reculer quand c’est le moment de fuir, ils ne la perdent jamais de vue ; le regard ardent, la bouche grande ouverte, tout le temps ils chantent, en voix haute de muezzin ; la tête avancée, penchée, eux qui sont grands, vers elle qui est petite, ils ont l’air d’en être maîtres, de l’inspirer, de la posséder ; ils ont l’air de la conduire par leur souffle, de souffler dessus comme sur un papillon étincelant et léger, docile à leurs caprices. Et cela encore a je ne sais quoi de malsain et de pervers.

Dans l’ombre là-bas, à côté de l’orchestre, il y a deux ou trois autres bayadères, aussi très parées, et qui ont dansé d’abord. L’une surtout bien étrange, qui m’avait frappé, sorte de belle fleur vénéneuse, svelte et grande ; un visage trop fin, des yeux déjà trop longs, et démesurément allongés par des fards ; des cheveux d’un noir bleu, durement plaqués en bandeaux le long des joues ; rien que des draperies noires, un pagne noir, un voile noir à peine bordé d’argent ; rien que des rubis pour parures, des rubis aux mains et aux bras et, piquée à la cloison du nez, une grappe de rubis qui retombe sur la bouche, comme si ces lèvres de goule avaient gardé du sang.

Mais j’ai perdu le souvenir d’elles toutes, aussitôt que j’ai vu brusquement apparaître, entre les musiciens qui s’écartaient pour la laisser passer, celle-ci, la reine, l’étoile, la créature tout en or que l’on me réservait pour la fin.

C’est long, très long, la danse de cette femme ; cela me fatigue singulièrement, et je redoute quand même la minute où cela va finir et où je ne la verrai plus.

Encore ses grands reproches, son rire irrésistible, la moquerie de ses yeux mouvants, et le recommencement plus effréné de son appel d’amour…

Et cependant elle s’arrête. C’est fini ; je me réveille, je revois les gens qui étaient là, je reprends pied dans la réalité de cette soirée, organisée pour me faire fête.

Avant de me retirer, — car c’est l’heure, — je vais féliciter la bayadère. Je la trouve s’essuyant le visage avec un fin mouchoir ; elle a eu très chaud, la sueur perle sur son front, sur son torse lisse et sombre. Correcte maintenant, froide, respectueuse, comédienne blasée et indifférente, elle reçoit mes compliments avec des petits saluts de fausse modestie, des petits saluts à l’indienne, en se cachant le visage chaque fois avec ses deux mains qui ont des diamants à tous les doigts…

Que peut-il bien y avoir dans l’âme d’une bayadère, de vieille souche, de caste ancienne, fille et arrière-petite-fille de badayère, par atavisme préparée, depuis des cent et des mille ans, à n’être qu’une créature d’illusion et de plaisir ?…

XIII
EN QUITTANT PONDICHÉRY

Je quitte demain Pondichéry, pour aller aux États Radjpoutes, dans l’Inde affamée, en traversant le Nyzam.

J’étais resté dix jours à peine dans notre vieille colonie, et je suis tout étonné de m’apercevoir que j’en partirai avec un serrement de cœur. Si légèrement jusqu’ici j’avais vu la fin de toutes mes étapes dans l’Inde ! Mais on dirait que ce pays de Pondichéry m’a repris ; on dirait que j’y ai retrouvé des ressouvenirs. À l’instant de ce départ, c’est en moi quelque chose comme ce que j’éprouvai jadis, au temps de ma prime jeunesse, quand vint l’heure de quitter, après une année de séjour, Saint-Louis du Sénégal, cette autre vieille ville éteinte.

J’habitais à l’hôtel, comme le premier passant venu, — car, à Pondichéry, il y a deux hôtels, qui végètent modestement sans voyageurs. J’avais choisi celui qui est au bord de la mer, une maison d’aspect un peu seigneurial, datant de la fondation de la ville et cachant sa vétusté sous de la chaux blanche. J’y étais entré avec quelque inquiétude, vu le délabrement, l’air d’abandon. Et qui m’eût dit que je m’attacherais à ce gîte de hasard ? La grande chambre que j’occupais, déjetée par les ans, toute blanche de chaux et presque vide, avait je ne sais quelle analogie, à la fois indéfinissable et intime, avec une autre où j’ai habité plus longtemps, à la côte d’Afrique. Des fenêtres à contrevents verts donnaient sur l’immensité de la mer des Indes ; la brise du large m’apportait, aux heures les plus lourdes du jour, une fraîcheur idéale. Comme dans certains salons créoles, j’avais des fauteuils centenaires, en bois des îles sculpté, et, sur une console Louis XVI, une pendule du même règne, dont le tic tac révélait la petite vie persistante, la petite âme vieillotte et anémiée. Tout était desséché, vermoulu, cassant ; on n’osait pas s’asseoir trop fort, ni se mettre au lit avec brusquerie. Mais on jouissait de l’inaltérable beau temps, de l’air pur, du bleu de l’horizon marin, de la paix délicieusement nostalgique des entours.

En s’accoudant aux fenêtres, on voyait, en plus de la plage et de la mer, les terrasses des vénérables maisons proches, leurs toits à la mauresque tout fendillés de soleil, et cela encore était pour me rappeler l’Afrique. Du matin au soir, vous berçait la chanson somnolente d’une équipe d’Indiens nus, qui travaillaient en rêvant, dans une cour voisine, à remplir des sacs en nattes avec des grains ou des épices, pour les navires.

Et, ni nuit ni jour, je ne fermais rien ; alors les bêtes de l’air étaient chez moi comme chez elles ; les moineaux, sans s’inquiéter de ma présence, venaient se promener sur les nattes de mon plancher ; les petits écureuils sauteurs, après un coup d’œil d’enquête, entraient aussi, couraient partout sur les meubles ; et, un matin, je vis deux corbeaux perchés au coin de ma moustiquaire.

Oh ! la tranquillité mélancolique du milieu des jours quand le soleil tropical, autour de la maison, accablait les silencieuses petites rues, aux noms si démodés ! Dans ma chambre ni dans ses alentours, aucune indication de nos temps modernes ; rien non plus pour préciser une époque sur ces terrasses solitaires, ni là-bas sur cette nappe bleue déserte à l’infini. Et le calme aussi de ces hommes occupés à préparer leurs sacs de graines faisait songer à quelque scène de la vie coloniale d’autrefois. Alors, oubliant notre affolement, notre âpreté, nos paquebots rapides, je me croyais au temps où l’on venait ici avec des lenteurs qui décuplaient la distance, en contournant l’Afrique, sur de beaux voiliers capricieux…

Mon regret de m’en aller, bien entendu, ne peut pas être profond ; tout cela s’oubliera demain, chassé par la fantasmagorie des images nouvelles. Mais rien, dans l’Inde merveilleuse que j’ai déjà vue ou que je vais parcourir encore, ne saurait me retenir comme ce petit coin de vieille France, égaré au bord du golfe de Bengale.

V
DANS L’INDE AFFAMÉE

I
VERS HYDERABAD

Il n’y a plus de verdure, plus de grandes palmes ; la terre n’est plus rouge ; il fait presque froid… Et ce sont les étonnements du premier réveil, au Nizam, quand on a voyagé toute la nuit, après avoir quitté hier la région encore si verte de Pondichéry et de Madras. On arrive ce matin sur le plateau central de l’Inde, au milieu des steppes de pierre, et tout est changé, — sauf le croassement des éternels corbeaux.

Des landes brûlées, des plaines grisâtres, alternent avec des champs de mil, qui sont vastes comme des petites mers. Au lieu des cocotiers superbes, quelques rares aloès, quelques dattiers maigres, épuisés par la sécheresse, apparaissent autour des villages, qui ont eux-mêmes changé d’aspect pour prendre un faux air arabe. L’Islam a posé son empreinte ici sur les choses, — l’Islam qui d’ailleurs se complaît toujours aux régions mornes, à l’étincellement des déserts.

Changement aussi dans les costumes. Les hommes ne vont plus le torse nu, mais drapés dans des robes blanches ; ils ne portent plus de longues chevelures, mais s’enveloppent la tête dans des turbans.

La sécheresse augmente d’heure en heure, à mesure que l’on s’enfonce dans la monotonie des plaines. Les rizières, dont on voit encore les sillons tracés, sont détruites comme par le feu. Les champs de mil, bien que plus résistants, sont pour la plupart jaunis, condamnés sans espoir ; dans ceux qui vivent encore, il y a partout des veilleurs perchés sur des tréteaux de branchages, pour chasser les rats et les oiseaux, qui mangeraient tout : pauvre humanité, guettée par la famine, s’obstinant à défendre quelques graines contre la faim exaspérée des bêtes.

Après le froid de la nuit, le soleil impitoyablement déverse sur la terre une chaleur de fournaise ; le ciel s’étend limpide et bleu comme un grand saphir.

Le paysage, vers la fin de la journée, devient tout à fait étrange. Sur l’infini des mils brûlés, des jungles brûlées, il y a des amas de monstrueuses pierres brunes, sortes de blocs erratiques aux flancs polis, aux fantasques silhouettes, qui ont l’air d’avoir été entassés avec une continuelle recherche du bizarre et de l’instable, ceux-ci tout debout, ceux-là tout penchés et en porte-à-faux, de manière que leurs groupements, aussi hauts parfois que des montagnes, soient toujours de la plus complète invraisemblance.

Au coucher du soleil, Hyderabad enfin apparaît, très blanche dans un poudroiement de poussière blanche, et très musulmane avec ses toits en terrasses, ses minarets légers. Les arbres d’alentour s’effeuillent, altérés et mourants ; ils apportent une impression anormale d’arrière-saison, une tristesse d’automne dans le soir torride. La rivière qui passe au pied de la ville, dans un lit aussi large que celui d’un fleuve, n’est pas loin de tarir ; ses eaux se traînent si bas qu’on les voit à peine ; et des éléphants en troupe, grisâtres comme la vase des bords, descendent lentement tout au fond, pour essayer de se baigner et de boire.

Le jour finit par un embrasement rouge de tout l’Occident, derrière la ville dont les blancheurs s’éteignent dans du bleu cendré, et alors les chauves-souris géantes s’épandent en silence sur le ciel trop beau.

II
HYDERABAD ATTEND LE NIZAM

Cependant les gens de ce royaume n’ont pas encore la faim torturante aux entrailles, comme leurs voisins du Radjpoute, et la féerie de leur capitale bat son plein, en ces jours où l’on attend le retour du roi, — du Nizam, comme on l’appelle ici.

« Longue vie au Nizam, notre prince ! » disent de grandes lettres dorées sur toutes les banderoles qui flottent, et au fronton de tous les arcs de triomphe, garnis de soie et de mousseline, qui traversent les chemins et les rues.

Hyderabad la blanche, dominant sa rivière presque tarie, où ses troupeaux d’éléphants sont descendus dans la vase encore fraîche, Hyderabad, pavoisée et en fête, attend depuis une semaine, de jour en jour, son roi qui ne revient plus.

« La bienvenue au Nizam, notre seigneur ! » En tête du vaste pont de pierre qui mène à la ville, cela se lit à la frise d’un portique tendu de crépon rouge et tout couvert de paillettes d’or.

Et sur ce pont, c’est un continuel défilé de passants de toutes couleurs, d’attelages, de montures, de cortèges. On ne s’attendait point, en arrivant à travers tant de tristes solitudes, on ne s’attendait point à trouver si vivante et si follement colorée cette ville perdue au milieu des terres, au milieu des steppes pierreux et gris.

Les rues s’en vont, blanches, larges et droites, encombrées d’une foule qui a des nuances de fleurs. Ce qui éblouit les yeux tout d’abord, c’est le luxe et l’infinie diversité des turbans ; ils sont roses, d’un rose de saumon, ou de cerise, ou de fleur de pêcher ; ils sont lilas, amarante, jonquille ou bouton d’or ; ils se portent très larges, démesurément larges ; ils s’enroulent autour de petits bonnets pointus, et, par derrière, l’extrémité retombe, pour flotter sur la robe.

Les rues s’en vont, blanches, larges et droites, traversées de distance en distance par des arcs de triomphe qui s’élèvent beaucoup plus haut que les maisons et que surmontent des minarets au croissant d’or. À ces arcs de pierre s’ajoutent en ce moment quantités d’autres portiques très légers, en soie et en bambou, plantés pour faire honneur à ce prince qui ne revient pas. Et au milieu de la ville, au grand carrefour du centre, il en est un tout à fait gigantesque, un arc monumental à quatre faces, dont les quatre minarets dominent tous ceux d’alentour, dominent toutes les flèches fuselées des mosquées, et s’élancent au-dessus de la blanche poussière d’Hyderabad, dans la pureté de l’immuable ciel.

L’ogive arabe, en venant ici, s’est beaucoup compliquée de festons et de dentelures, les Indiens ayant renchéri encore sur la fantaisie des modèles. Au rez-de-chaussée de toutes les maisons, les arceaux se succèdent en une variété infinie, très pointus ou bien très écrasés, ayant forme de rosace ou bien de trèfle à plusieurs feuilles. Et, tout le long des rues, à l’abri de ces porches aux courbures si cherchées, les marchands sont installés sur des coussins et des tapis ; le fond de leurs échoppes, découpé comme l’arceau extérieur, et peinturluré de vert, de bleu et d’or, imite toujours la queue éployée d’un grand oiseau, paon ou phénix, qui ferait la roue.

Il y a le quartier des bijoux, des colliers, des bracelets, où les verroteries miroitent dans toutes les boutiques, à côté des pierres précieuses, et le clinquant, à côté de l’or pur. Il y a le quartier des parfums, où toutes les essences de fleurs sont contenues dans de vieux vases de Chine, apportés jadis par caravane. Il y a la rue étincelante des babouches, lesquelles sont toutes pailletées et dorées, et dont la pointe se recourbe en proue de gondole. Au hasard, un peu partout, les marchands de parures en fleurs vraies étalent des amas de roses roses, sans tige, empilées en petites montagnes, et des amas de fleurs de jasmin, que des enfants travaillent à enfiler comme des perles. On vend aussi des armes, des lances, de grandes épées d’autrefois qui se maniaient à deux mains ; et des couteaux à tigre, d’une forme spéciale, pour les leur plonger dans le gosier quand on les rencontre et qu’ils foncent sur vous la bouche ouverte. On vend des robes de mariage, pour hommes, entièrement dorées, et des turbans de noces, ruisselants de paillettes. Voici un quartier où, devant les maisons jusqu’au milieu de la chaussée, chacun s’occupe à imprimer des étoffes légères, souvent transparentes comme des brumes ; sur fond rose, vert ou jaune, on sème des petits dessins d’argent et d’or ; ce n’est guère solide, tout cela ; une goutte de pluie, et ce serait perdu ; mais le coloris en est toujours adorable, et le moindre chiffon sans valeur, sortant des mains de ces artistes en plein vent, a l’air du voile enchanté d’une péri. De l’or, de l’or ; ici, il faut toujours de l’or partout, ou, à défaut, du clinquant, du papier doré, quelque chose qui brille au splendide soleil, et qui amuse les yeux.

Blanche, la poussière ; blanches, les maisons, et blanches les robes de tous les gens du peuple ; c’est le blanc neigeux qui domine dans les rues, dans les foules en marche, et c’est sur le blanc des costumes qu’éclate, en fraîches couleurs, toute la gamme des grands turbans de mousseline.

Les femmes, invisibles puisque nous sommes en pays de Mahomet, passent ensevelies du haut en bas sous une housse blanche — et cette housse, le plus souvent, est percée d’une fenêtre ronde, comme une chatière, par où l’on voit sortir la petite tête impayable et charmante de quelque bébé tenu sur les bras.

« Gloire au Nizam ! » C’est inouï tout ce qu’il y a de soies, de mousselines ou de velours tendus au vent, pour glorifier ce prince, en long voyage. Hyderabad exulte dans l’attente de son roi et, depuis huit jours, tout est prêt, même les fleurs que le soleil flétrit. Or, il est à Calcutta, le Nizam, où il se promène dans les rues en gala asiatique, suivi d’une douzaine de carrosses tout dorés. Il ne revient pas, ne donne plus de ses nouvelles, n’en fait qu’à sa fantaisie ; mais cela ne surprend point les Indiens, qui feraient de même, et qui continuent d’attendre. D’ailleurs, aucun danger, hélas ! que la pluie vienne détremper les étoffes légères, les dorures des arcs de triomphe, puisque le ciel n’a plus jamais de nuages.

Chaque jour, à mesure que l’heure avance, le mouvement de la ville, les bruits, les musiques augmentent jusqu’au soir, dans plus de poussière, pour s’apaiser ensuite dès que la nuit tombe.

Continuel va-et-vient de voitures attelées de chevaux, ou de charrettes traînées au trot par des zébus ; pour les mystérieuses dames, ce sont des carrosses en sparterie, ayant forme de nacelle et très enveloppés de rideaux, avec des trous çà et la dans l’étoffe, par où les belles dardent sur la foule leurs grands yeux fardés. Il y a de beaux cavaliers, au bonnet pointu, au turban d’Aladin, qui galopent, la lance en arrêt. Dromadaires de caravanes, processionnant en longue file. Éléphants de peine, tout poussiéreux ou crottés, revenant du travail. Éléphants de luxe, défilant au son des musettes, pour des cortèges de noces, et promenant sur leurs dos les époux, qui sont cachés dans des petites tours aux draperies closes.

On entend la psalmodie monotone des porteurs de palanquin, qui courent d’une allure souple, charriant sur des piles de coussins brodés quelque important vieillard à lunettes, ou quelque grave prêtre en prière. Des mendiants se traînent, en haillons couverts de coquillages, des fous inquiétants, qui sont sacrés et qui ont déjà les yeux ailleurs, dans l’autre monde. Des vieux derviches à longs cheveux, tout barbouillés de cendre, s’en vont vite, en agitant des sonnettes, marchent sans rien voir, et, devant eux, chacun, par respect, doit s’écarter. On rencontre des bandes d’Arabes de l’Yemen, dont le Nizam favorise l’infiltration dans son royaume. Et voici un chef de province lointaine, qui fait son entrée au galop de fantasia, l’air sauvage et magnifique, suivi de cavaliers brandissant des lances.

Parfum des encens qui brûlent ; parfum des roses roses, empilées en montagne chez les marchands de parures ; parfum des jasmins blancs, qui débordent des corbeilles trop pleines, tombent comme de la neige sur la poussière de la rue… Qui donc dirait que la famine arrive du côté de l’Ouest, que déjà elle a passé la frontière en montrant ses dents longues ? Et avec quelle eau, dans quels jardins privilégiés, a-t-on fait s’épanouir toutes ces fleurs ?

Vers le coucher du soleil enfin, des personnages des Mille et une Nuits commencent à sortir, des élégants aux yeux cerclés de peinture bleue, à la barbe teinte de vermillon, qui portent des robes de brocart ou de velours chamarré d’or, des colliers de pierreries ou de perles, et qui tiennent sur le poing gauche un oiseau apprivoisé.

« La bienvenue à Son Altesse le Nizam ! » Cela se lit cette fois au couronnement d’un portique tendu de crépon jaune orange, avec des fanfreluches tailladées en crépon jaune citron et jaune soufre, le tout pailleté d’or vert. Et le portique se découpe en avant d’une grande mosquée neigeusement blanche, à pointes et à croissants d’or, où s’engouffrent, à l’heure de la prière du soir, des fidèles en vêtements blancs, des têtes enroulées de mousseline, qui de loin semblent une très multicolore jonchée de fleurs trop grandes…

Cependant le bruit court qu’il tardera davantage, le Nizam ; il laissera sûrement passer la lune du Ramadan… À la lune prochaine, peut-être reviendra-t-il, ou bien plus tard, Allah seul pourrait dire…

III
GOLCONDE

Au tournant d’un faubourg d’Hyderabad, on lit cette inscription sur un vieux mur : Chemin de Golconde. Et autant il eût valu écrire : chemin des ruines et du silence.

Le long de ce « chemin » désolé, où le trot des chevaux soulève tant de poussière, on rencontre d’abord quantité de petites mosquées à l’abandon, quantité de petits minarets un peu croulants, mais qui ont des élégances rares, des finesses de fuseau. Ensuite, plus rien ; on s’enfonce dans les steppes brûlés, couleur de cendre, et les amoncellements de blocs granitiques y forment çà et là des collines, des tumuli, des pyramides qui, à force d’étrangeté, n’ont même plus l’air d’appartenir à notre monde terrestre.

Après une heure de course, on arrive au bord d’un lac sans eau, desséché jusqu’à la vase de son lit, derrière lequel tout l’horizon est comme muré par un grand fantôme de ville, du même gris sinistre que le sol de la plaine. Et c’est là Golgonde, qui fut pendant trois siècles une des merveilles de l’Asie.

On sait que les villes, les palais, tous les monuments des hommes semblent toujours agrandis lorsqu’ils sont en ruines. Mais vraiment cette apparition-là est un peu écrasante. Un premier rempart crénelé, d’au moins trente pieds de haut, avec des bastions, des mâchicoulis, des guérites de pierre, prolonge ses méandres jusque dans les lointains de la campagne déserte. Et, au-dessus de cette enceinte, déjà formidable, se dresse une citadelle cyclopéenne ; elle est une montagne que l’on a utilisée, une de ces montagnes singulières, une de ces agglomérations de blocs granitiques, auxquelles le pays doit l’imprévu de ses aspects : ce besoin du gigantesque, du surhumain, qu’avaient les rois et les peuples de jadis, a trouvé là tout à souhait. Parmi les monstrueux cailloux, on a accumulé des murailles, qui s’enferment les unes les autres, se superposent, enchevêtrent leurs lignes crénelées. Tout au bord des blocs les plus hardis, il y a des bastions avancés, surplombant des abîmes ; il y a des mosquées suspendues, à différents étages ; il y a des arceaux compliqués, de prodigieux contreforts. Et le caillou d’en haut, par superstition ou par fantaisie, on l’a laissé tel quel, accroupi au sommet de tout comme une grosse bête ronde.

À l’entrée de la ville morte, à côté de boulets empilés, de boulets de fonte et de boulets de pierre, de tout un attirail d’anciens sièges et d’anciennes batailles, voici de très modernes fusils à répétition formés en faisceaux : des soldats du Nizam, des sentinelles veillent, et il faut montrer au passage une autorisation spéciale. N’entre pas qui veut dans ces ruines, qui constituent encore une forteresse imprenable, et où l’on raconte que le souverain cache ses trésors.

Ce sont de terribles portes, celles de Golconde, qui ne tournent pour s’ouvrir que sous l’effort combiné de plusieurs hommes. Leurs doubles battants, plaqués aujourd’hui contre les parois, dans l’épaisseur du rempart, sont bardés de pointes de fer encore acérées, longues comme des dagues — et cette armature formidable était pour écarter les éléphants, qui jadis endommageaient à coups de leurs ivoires les énormes boiseries, pour s’amuser, lorsqu’ils s’engouffraient en troupe dans la ville. Quel air de mesquinerie occidentale prend tout à coup, en pénétrant là, mon petit attelage, malgré ses deux cochers à turban doré, et son coureur, agitant aux flancs des chevaux un long chasse-mouches !…

La première rue qui se présente, au sortir des épaisses murailles, est la seule un peu habitée, par quelques pauvres hères, qui nichent dans des débris de palais et tiennent d’humbles boutiques à l’usage des soldats gardiens.

Ailleurs, tout est silencieux et vide, dans l’enceinte immense. Golconde n’est plus qu’une plaine de cendres, semée de pierres en déroute, d’éboulements de toutes sortes, et d’où surgissent, comme des dos d’énormes bêtes endormies, les cailloux primitifs, plus résistants que les constructions des hommes, toujours ces mêmes blocs aux flancs ronds et polis, qui jonchent le pays entier et qui, par endroits, s’élèvent en montagne[7].

Les portes de la citadelle, aussi farouches et bardées de fer que celles du rempart d’en bas, donnent accès dans un chaos de granit, où on s’élève tantôt par des chemins à air libre, tantôt par des escaliers obscurs, à travers des forteresses ou des roches vives. Tout cela est stupéfiant d’énormité, même dans l’Inde où tant de choses démesurées n’étonnent plus. Les murailles crénelées, alternant avec les blocs naturels, forment jusqu’en haut des séries de positions inexpugnables. Il y a des citernes, pour conserver l’eau en temps de siège, qui sont des gouffres profonds, creusés en plein roc. Il y a des trous noirs, menant à des souterrains qui descendaient au cœur même de cette montagne travaillée, et débouchaient au loin dans la campagne, pour les sorties de désespoir et les suprêmes fuites. À différentes hauteurs, il y a des mosquées, afin de pouvoir prier dans le danger jusqu’au dernier jour. Tout a été prévu et puissamment réalisé comme pour la résistance contre des hordes de géants, et la résistance indéfinie. On ne s’explique plus comment, il y a trois siècles, avant l’invention de nos canons modernes, les puissants sultans de Golconde ont pu être chassés d’un tel repaire.

À mesure que l’on s’élève, les désolations d’alentour élargissent leur cercle morne, sous le soleil de feu. Les ouvrages supérieurs, de plus en plus hardis et effrayants, sont aussi plus déjetés ; ils surplombent à donner le vertige et ils penchent ; des masses s’inclinent pour des chutes prochaines ; on voit des arceaux brisés, de gigantesques lézardes. Il y a aussi des restes de monuments incompréhensibles, dont on ne sait plus la destination ni l’âge, et, dans des cavernes, des dieux antérieurs à l’Islam, des Hanouman à tête de singe, habitent parmi les chauves-souris, enfumés par des petits lumignons, que sans doute de mystérieux adorateurs viennent encore, de temps à autre, leur apporter.

Au sommet de tout, sur la dernière terrasse, une mosquée, et un kiosque, d’où les sultans de jadis surveillaient le pays, regardaient venir du fond de l’horizon les armées. La vue qu’on avait d’ici, sur les campagnes, les jardins, les ombrages, fut célèbre aux siècles passés. Mais aujourd’hui ces plaines ont cessé de vivre.

Les climats sont changés, il ne pleut plus ; l’Inde, à ce qu’il semble, se dessèche en même temps qu’elle décline et s’épuise. Au delà de ce chaos de rochers et de remparts, qui est la citadelle, et qui dévale, dans le grand silence, jusqu’en bas, la muraille extérieure de la ville, la muraille crénelée, que le Nizam fait entretenir, serpente au loin pour dessiner encore les contours de ce qui fut Golconde, la Golconde aux diamants merveilleux ; mais on se demande à quoi bon, pourquoi une telle muraille pour enfermer ainsi une zone particulière de désolation qui est devenue en tout semblable à la désolation immense d’alentour : même désert gris, et mêmes obsédants cailloux lisses, que l’on prendrait pour des monstres assis en troupeaux sur des cendres. À l’extrême lointain, Hyderabad apparaît à peine, en traînée toute blanche. Et çà et là, aux confins de la plaine, ces éternels cailloux qui s’entassent en montagnes disloquées, en fantastiques forteresses, prolongent à l’infini l’illusion et la tristesse des cités détruites.


Non loin des murs de la ville morte, il y a cependant de grands dômes soigneusement blanchis, qui n’ont pas l’air de ruines ; et ils s’élèvent au milieu des bocages enclos, dont la verdure encore vivante, presque fraîche, étonne sur cette terre calcinée. Ce sont les tombeaux des anciens rois de Golconde ; grâce au respect des Indiens pour la mort, ils ont été épargnés, et, en ces dernières années, on a replanté alentour les grands jardins funéraires.

Plusieurs sultans et sultanes de ce féerique royaume sont là endormis sous les larges coupoles superbes. Un seul d’entre eux manque à la muette compagnie, le dernier, qui pourtant avait fait construire lui-même sa demeure d’éternité, mais qui fut chassé de sa sépulture comme de ses États par Aurangzeb le conquérant, et mourut en exil.

Leur lieu de repos est exquis ; on y retrouve, un peu étiolés par la chaleur de l’Inde, nos cyprès, arbres des morts dans les cimetières d’Orient comme dans les nôtres ; les allées de sable fin y sont droites comme dans nos vieux jardins de France, avec des alignements de vases contenant des rosiers tout roses de fleurs. Des équipes de femmes et de jeunes filles, chargées d’entretenir la vie factice de cette oasis, déversent matin et soir sur les plates-bandes une eau rare qu’elles apportent dans des vases de terre et que des hommes tirent à grand’peine du fond des puits, creux comme des abîmes.

De loin, la chaux donnait à ces dômes un faux air vivant. Mais l’intérieur des vastes mausolées n’a plus une peinture, plus un objet d’ornementation ; tout le luxe d’autrefois s’y est éteint dans la vétusté grise.

Cependant, sur chaque petit tombeau de marbre, isolé sous sa coupole vide, il y a des guirlandes de fleurs, — hommage d’une piété adorable, à ces souverains dont la dynastie s’est éteinte depuis trois fois cent ans.

Le charme étrange et nostalgique de ces jardins, entretenus à force d’arrosage au milieu d’une solitude brûlée, est que les cyprès longs et frêles y voisinent avec les palmiers, et que, sur les vases de roses, des colibris confiants voltigent, comme feraient chez nous des papillons.

IV
LES ÉPOUVANTABLES GROTTES

Elles sont consacrées à toutes les divinités des Pouranas ; mais les plus immenses sont à Siva, Dieu de la mort.

Des hommes, dont le rêve fut terrible et colossal, s’acharnèrent jadis, durant des siècles, à les tailler dans des montagnes de granit. Il en est de bouddhiques, de brahmaniques, d’autres qui remontent au temps des rois Jaïnas ; les civilisations, les religions ont passé sans interrompre le prodigieux travail du creusement et des ciselures.

Vers l’an mille de notre ère, au dire du plus ancien auteur qui en ait parlé, l’Arabe Maçoudi, elles étaient toujours en pleine gloire, et, de tous les points de l’Inde, d’innombrables pèlerins ne cessaient d’y accourir.

Maintenant elles sont délaissées, et de longues périodes de sécheresse ont désolé l’âpre région d’alentour. Leur durée indéfinie se continue dans l’abandon et le silence au fond d’un pays d’où la vie s’en va.

On y arrive de nos jours en traversant un petit désert couleur de bête fauve, uni comme une grève marine, où des montagnes isolées, bizarrement régulières, surgissent çà et là de l’uniformité plate, avec des aspects de donjons, de citadelles trop grandes.

En charrette indienne, aujourd’hui, sous un lourd soleil, j’ai franchi cette solitude, en suivant une route jalonnée d’arbres morts.

Vers le soir, nous avons passé par un fantôme de ville, la jadis célèbre Dalantabad, où mourut exilé, il y a trois cents ans, le dernier des sultans de Golconde, et qui de loin ressemble à la tour de Babel, ainsi que la représentent les vieilles images. Une ville-montagne, un temple-forteresse, un rocher que les hommes d’autrefois avaient retaillé, maçonné, à peu près régularisé, du sommet à la base, et qui étonne, plus encore que les pyramides d’Égypte au milieu de leurs sables. Des centaines de tombeaux, effondrés aux abords ; on ne sait combien d’enceintes crénelées, hérissées de pointes, s’enserrant les unes les autres, autour du rocher géant. Nous sommes entrés par de doubles portes formidables, qui avaient, comme à Golconde, gardé leurs pointes de fer. Mais, là dedans, personne, du silence, des ruines, des arbres desséchés ; des squelettes de banians, avec leurs gerbes de racines retombant du haut des branches comme de longues chevelures. Et nous sommes ressortis par d’autres portes doubles, aussi inutiles, et d’un appareil aussi féroce.

Dans l’Est, des plateaux rocheux s’étendaient à l’horizon, et il a fallu y monter par des lacets, mettre pied à terre et marcher derrière la charrette paresseuse. C’était l’heure du soleil couchant, l’heure de l’inaltérable splendeur rouge, en ce pays qui va mourir faute de nuages ; Dalantabad, la farouche ville-montagne, avec ses tours, avec ses amas de remparts et de temples, semblait s’élever en même temps que nous et se profilait en plein ciel, dans un rayonnement d’apothéose, tandis que se déployait toujours davantage la muette immensité des plaines rousses, comme incendiées, où rien n’indiquait plus la vie.

Sur les plateaux, un autre groupement de ruines nous attendait encore, Rozas, ville très musulmane, ville de mosquées à l’abandon et de frêles minarets fuselés. Quantité de coupoles funéraires encombraient les abords de ses grands remparts, qui nous sont apparus au crépuscule. Le long de ses rues mortes, où il faisait déjà presque nuit, quelques personnages à turban étaient assis sur des pierres : derniers habitants obstinés, vieillards retenus entre ses murs par la sainteté des mosquées.

Ensuite, pendant une heure environ, plus rien que la monotonie des roches, et l’étendue brune, dans le grand silence du soir…

Et tout à coup, une chose si surprenante et si impossible, que c’en était presque à avoir peur, dans la première minute, avant d’avoir compris. La mer ! La mer devant soi, alors que l’on savait être au Nizam, dans la partie centrale de l’Inde ! Une coupée à pic dans le sol des plateaux, et l’infini mouvant était là, déployé de toutes parts : nous le dominions du haut d’une immense falaise, au bord de laquelle notre chemin passait, et en même temps, une brise puissante nous arrivait d’en bas, une brise moins chaude, telle une brise du large…

Mais ce n’étaient que les plaines au delà, les plaines brûlées, émiettées, sur lesquelles le vent promenait des ondes de poussière ou de sable, et formait comme des embruns et des lames.

D’ailleurs, nous touchions au but : les grottes[8], que cependant rien ne révélait encore, étaient au-dessous de nous, le long du triste rivage, creusées dans ce semblant d’énormes falaises, et c’est en face de cette mer sans eau qu’elles ouvraient leurs gouffres d’épouvantes.

Il faisait nuit, les étoiles brillaient, et ma charrette s’est arrêtée devant une petite « maison de voyageur » où les hôtes, deux vieux Indiens aux cheveux blancs, se sont empressés à me recevoir, appelant par de grands cris leurs serviteurs, qui flânaient aux environs dans la campagne.


Personne, cette nuit, ne consentait à me conduire dans les grottes de Siva : il valait mieux, disait-on, attendre le jour. Un berger, enfin, qui ramenait ses chèvres, s’est décidé, pour de l’argent, et nous sommes partis, emportant une lanterne, qu’on allumera en bas, aux sombres entrées.

La nuit est sans lune, mais limpide, et les yeux s’habituent, on y voit.

D’abord la descente dans cette plaine qui joue la mer. C’est par une rampe de cinq ou six cents mètres ; c’est dans le silence et sous le scintillement magnifique des étoiles, parmi des roches tourmentées et parmi des cactus, — desséchés sans doute comme sont ici toutes choses, mais qui tiennent encore debout et dont les branches rigides simulent de grands cierges dans des candélabres.

En bas, l’obscurité est plus épaisse, quand nous commençons de suivre les contours du faux rivage, au pied des falaises qui nous font de l’ombre. Le vent, qui soufflait si fort à la tombée de la nuit, s’est apaisé ; on n’entend plus un bruissement nulle part, et le lieu est étrangement solennel.

Dans les flancs de la montagne, voici les entrées béantes, plus intensément noires que tout ce qui est noir alentour, trop grandes, semble-t-il, pour être l’œuvre des hommes, mais trop régulières pour être naturelles ; d’ailleurs, je les attendais ainsi, je sais que c’est cela…

Nous passions sans nous arrêter ; mais le berger hésite, et, par une brusque volte-face, revient sur ses pas. Une crainte religieuse peut-être, ou bien la simple peur, le retient d’aller où il avait projeté de me conduire ; — sans doute, était-ce en quelque lieu plus épouvantable encore. Alors, avec un air de dire : « Non, après tout, contente-toi de ceci ! » il s’enfonce avec moi, à travers des éboulements de pierres, des cailloux, des cactus, dans la première venue de ces ténébreuses portes.

Et c’est déjà effroyablement beau, bien que j’aie parfaitement compris que cela ne doit rien être auprès de ce que l’on n’ose pas me faire voir.

Des cours à ciel ouvert, grandes comme des carrousels, et taillées à même le granit énorme, à même la montagne primitive. Leurs parois verticales, dont la hauteur nous écrase, ont trois ou quatre étages superposés de galeries à colonnes trapues, le long desquelles des dieux de taille surhumaine sont en rang, comme un public figé dans quelque théâtre de la mort. Tout cela est noir dans la nuit ; mais le plafond de ces salles de Titans est le ciel tout poudré d’étoiles, et une vague lueur diffuse nous permet de distinguer la foule des gigantesques spectateurs sombres qui nous regardent venir.

Et il y en a des séries, on ne sait combien, de ces excavations sculptées, qui représentent chacune le travail de tout un peuple.

Le chevrier que j’ai pour guide, d’abord craintif, s’enhardit de plus en plus au cours de notre promenade dantesque. Maintenant il allume son fanal pour que nous entrions dans une caverne tout à fait ténébreuse, qui doit remonter à des époques antérieures, lourdement barbares, et où nous n’aurons même plus la sauvegarde des étoiles, puisque le ciel sera remplacé sur nos têtes par les granits épais de la montagne. C’est une avenue haute et profonde comme une nef de cathédrale gothique, où, sur les parois lisses, des espèces d’arceaux en relief imitent des vertèbres ; on est là comme dans l’intérieur d’une bête, d’un léviathan vidé. D’abord, tant notre petite lanterne éclaire mal au milieu de telles obscurités, il semblait qu’il n’y eût rien, ni personne, dans cette salle si longue. Mais une forme apparaît, quelqu’un se précise tout au fond ; un dieu solitaire de vingt ou trente pieds de haut, assis sur un trône ; son ombre, derrière lui, monte jusqu’à la voûte, et danse au gré de la petite flamme que nous avons apportée ; il est du même granit et du même ton noirâtre que le lieu tout entier, mais sa figure de colosse a été peinte en rouge, avec des prunelles noires sur de gros yeux blancs, des prunelles abaissées vers nous, comme dans la stupeur d’être ainsi troublé au milieu de sa paix nocturne. Le silence ici est tellement sonore que les vibrations de nos voix se prolongent longtemps après que nous avons fini de parler. Et nous sommes gênés par la fixité de l’horrible regard.

Cependant, mon chevrier n’a plus peur, ayant constaté que tous ces personnages de pierre étaient aussi immobiles pendant la nuit qu’en plein jour. En sortant de cette grotte, sa lanterne éteinte, délibérément il rebrousse chemin ; je comprends qu’il va me mener vers quelque chose qu’il n’osait pas affronter d’abord, et, sur ce sable qui rappelle celui des grèves, nous marchons plus vite, suivant en sens inverse la ligne des falaises, passant cette fois sans nous arrêter devant toutes ces entrées dont nous avons déjà pénétré le mystère.

La nuit s’avance lorsque nous touchons au but. L’homme rallume sa lanterne et se recueille. Il paraît que, où nous allons, il va faire très noir.

Ce qui ajoute une horreur imprévue à cette entrée, plus grande encore que toutes les autres, c’est que les divinités, les formes gardiennes du seuil, au lieu d’être calmes ainsi que là-bas d’où nous venons, s’étreignent, se tordent dans des convulsions de rage, de souffrance ou d’agonie ; on y voit si mal que l’on ne sépare plus exactement, dans ces amas de noirceurs, ce qui est personnages taillés de ce qui n’est que reliefs de la montagne, mais les roches elles-mêmes, les énormes masses surplombantes ont des attitudes prostrées, des contournements douloureux : nous sommes ici devant les demeures de Siva, implacable Dieu de la mort, celui qui tue pour la joie de voir mourir.

Et le silence du seuil prend je ne sais quoi de spécial et de terrible ; rochers ou grandes formes humaines, angoisses pétrifiées, agonies en suspens depuis plus de dix siècles, tout est baigné dans ce silence-là, qui est sonore à faire frémir ; on s’inquiète de ses propres pas, on s’écoute respirer…

Aussi, nous nous attendions à tout, excepté à du bruit. Mais à peine entrions-nous sous la première voûte, qu’un bruit soudain, effarant, éclate en l’air, comme si nous avions touché la détente de quelque mécanisme d’alarme ; un bruit qui, en une seconde, se propage jusqu’au plus profond des temples : fouettement de grandes plumes noires, tournoiement affolé de grands oiseaux de proie, aigles, hiboux ou vautours, qui dormaient là-haut parmi les pierres. Toute cette symphonie d’ailes est amplifiée sans mesure par des résonances caverneuses, répétée par des échos, et puis elle s’apaise peu à peu ; elle s’éloigne, et c’est fini, le silence retombe…

Au sortir de cette partie voûtée, qui n’était qu’un péristyle, nous retrouvons tout de suite les étoiles au-dessus de nos têtes, mais les étoiles aperçues par échappées et comme du fond d’un abîme. Ces nouvelles cours à ciel ouvert, obtenues en supprimant la moitié d’une montagne, en enlevant du granit de quoi bâtir une ville, ont ceci de particulier que leurs murs, de deux cents pieds de haut, avec tous leurs étages de galeries superposées et de dieux rangés en bataille, ne sont pas d’aplomb, mais penchent sur vous effroyablement. On a compté sur la solidité de ces granits, — qui, depuis le sommet jusqu’à la base, se tiennent en un seul et même bloc, sans une lézarde ni une fissure, — pour produire cet effet de gouffre qui se referme, de gouffre qui va vous engloutir.

Et puis, les cours de là-bas étaient vides. Celles-ci au contraire sont encombrées de choses colossales, obélisques, statues, éléphants sur des socles, pylônes et temples. Le plan d’ensemble ne se démêle pas, dans cette obscurité de bientôt minuit, où notre petite lanterne est si perdue ; on perçoit surtout la profusion et l’horreur ; au passage, quelque grande figure de cadavre, esquissée dans la pierre, quelque rire de squelette ou de monstre, s’éclaire un instant et rentre aussitôt dans la mêlée confuse.

D’abord nous n’avions vu que des éléphants isolés ; en voici maintenant toute une compagnie alignée, debout, trompe pendante, les seuls qui aient l’air calme, au milieu de tant d’êtres convulsés qui grimacent la mort. Et ce sont eux qui supportent sur leur dos la série des trois grands temples monolithes du milieu.

Nous passons entre ces temples et les parois penchées, les parois menaçantes du pourtour, dans une sorte de chemin de ronde où l’on continue de voir par instants les étoiles, qui jamais ne m’avaient semblé si lointaines. Et partout, des enlacements de formes furieuses, des combats de monstres, des accouplements horribles, des tronçons humains coupés, qui perdent leurs viscères, mais qui s’embrassent encore. Siva, toujours Siva ; Siva qui a pour parure des colliers de crânes, Siva qui féconde et Siva qui tue ; Siva qui a des bras multiples pour pouvoir tuer de dix côtés à la fois ; Siva qui, la bouche tordue d’ironie, s’accouple cruellement pour pouvoir, après, tuer ce qu’il enfante ; Siva qui danse et hurle de triomphe sur des débris pantelants, des bras arrachés, des entrailles déchirées ; Siva qui se pâme de joie et de rire en piétinant des petites filles mortes, et fait jaillir, à coups de talon, les cervelles. C’est par en dessous toujours que la lueur de notre lanterne joue sur ces épouvantes, et elles émergent une à une de l’ombre, pour aussitôt s’y replonger et disparaître. Les groupes, par endroits, sont devenus frustes, indistincts sous l’usure des siècles ; à peine dessinés, ils s’estompent et fuient dans l’immense noir ambiant, confondus avec les roches qui en prolongent obscurément la tourmente ; on ne voit pas, on ne sait pas où cela s’arrête, et alors on s’imagine la montagne entière, jusqu’en son cœur même, toute remplie de vagues formes affreuses, tout imprégnée de luxure et de râle.

Ces éléphants cariatides, alignés pour soutenir les édifices du centre, détonnaient dans ce lieu par leur tranquillité ; mais sur l’autre face des temples, dont nous faisons le tour, nous trouvons leurs pareils, leurs symétriques entrés eux aussi dans le mouvement général de lutte et de torture ; des tigres, des bêtes de révélés étreignent, ou les mordent au ventre ; ils se débattent à mort, déjà écrasés à demi par les murailles qui pèsent sur leur croupe. Et, de ce côté, la grande paroi enveloppante, la masse géologique des granits d’alentour, penche encore davantage ; la profusion des figures ne commence à s’y ébaucher qu’à dix ou vingt pieds de haut ; toute la base, — qui fait ventre, ainsi que l’on dit en parlant d’une ruine prête à crouler, d’une ruine qui surplombe comme une voûte, — est lisse, avec des boursouflures aux aspects mous ; on croirait les flancs d’une volute d’eau noire, on croirait une monstrueuse lame de mascaret, soulevant des édifices dont la retombée va être immédiate et ensevelissante…

Ces temples monolithes, que des compagnies d’éléphants surélèvent et que des pans de montagne taillée dominent de toutes parts, nous en avons maintenant achevé le tour. Il nous reste à y pénétrer, et là, mon guide hésite encore, propose d’attendre à demain, d’attendre le soleil levé.

Les escaliers qui y conduisent sont en désarroi ; toutes les marches en sont brisées, dangereusement glissantes à force d’avoir été polies, dans les temps, par le continuel passage des pieds nus.

D’instinct, sans savoir pourquoi, nous montons avec des précautions de silence : mais la moindre pierre qui vacille, le moindre caillou qui roule fait un bruit que l’écho répète et qui nous gêne. Et toujours, autour de nous, l’horreur cent fois répétée des Siva gesticulant, des Siva crispés, des Siva qui cambrent leur taille fine et gonflent leur poitrine charnue, dans l’ivresse des procréations ou des tueries.

Au milieu de si épaisses ténèbres, en entrant là, je ne me soucie guère de n’avoir songé à prendre ni une arme, ni seulement un bâton, tant la possibilité d’une surprise de la part des hommes ou des bêtes est loin de ma pensée ; et cependant la peur du chevrier me gagne, la peur sombre, la peur de ce qui n’a pas de nom et ne s’exprime pas.

J’attendais, dans ce sanctuaire, le summum de la terreur épandue alentour, le dernier excès des symboles atroces. Mais non, tout est apaisant et simple ; c’est comme, après les affres de la mort, le grand calme soudain qui doit vous accueillir au delà ; aucune représentation humaine ou animale nulle part ; il n’y a plus une figure, plus une étreinte, plus un geste, plus rien ; des temples vides, d’une solennité reposante et grave. Seules, les résonances funèbres s’exagèrent plus encore qu’à l’extérieur, si l’on parle ou si l’on marche ; à part cela, vraiment il n’y a quoi que ce soit pour effrayer, pas même, en l’air, un remuement d’ailes noires. Et les colonnes carrées, qui sont d’un même morceau avec les dessous et avec la voûte, ont une décoration sobre et sévère, formée surtout de lignes s’entre-croisant.

Visiblement, du reste, malgré les ruines et la vétusté millénaire, le lieu demeure toujours sacré ; dès l’entrée, il s’impose comme tel, et la crainte qu’il inspire est surtout religieuse. Pour que les murs soient ainsi enfumés par la flamme des torches ou des lampes, il faut que l’on y vienne encore en foule, et pour que le granit du sol soit ainsi luisant et comme imprégné d’huile. Le dieu de la mort n’a pas délaissé la montagne que les peuples d’un autre âge avaient creusée pour lui ; le vieux sanctuaire a encore une âme.

Il y a trois salles, trois temples, qui se succèdent et se commandent, taillés dans cette seule et même pierre. Et le dernier des trois est le Saint des Saints, la partie habituellement défendue, que, dans aucun autre temple brahmanique, je n’avais jamais pu pénétrer.

Là encore j’attendais je ne sais quoi de terrible à voir. Et, là encore, il n’y avait presque rien.

Mais la seule chose qu’il y ait, par sa simplicité quintessenciée, par sa brutale audace, étonne, inquiète et assombrit plus que toutes les épouvantes amoncelées au dehors : sur la pierre fruste de l’autel, un petit caillou noir, d’un luisant de marbre poli, ayant forme d’œuf allongé et se tenant debout, avec, de chaque côté, gravés sur le socle, ces mêmes signes mystérieux que les sectateurs de Siva ne manquent jamais de retracer sur leur front, le matin, avec de la cendre. Tout est noirci de fumée alentour ; les niches, dans le mur, pour recevoir de pieuses flammes, sont enduites d’une suie épaisse, et graissées d’huile, pleines des débris de mèches que l’on n’ose plus enlever. Tout est sordide, témoignant d’un culte obstiné, mais d’un culte peureux et sauvage.

Or, ce caillou noir, centre de tout, raison d’être, cause première d’un si prodigieux travail de déblaiement et de sculpture, est le plus condensé et le plus significatif des symboles qu’imaginèrent jadis les Indiens pour figurer le dieu qui féconde sans cesse, pour sans cesse détruire ; il est le Lingam ; il représente la procréation, qui ne sert qu’à alimenter la mort.


L’étendue qui joue la mer commence de s’éclairer faiblement quand je sors ce matin de la « maison du voyageur » où j’ai dormi à mon retour des grottes épouvantables. Sous un voile de poussière, en suspens comme une brume, l’étendue est bleuâtre, avant jour, bleuâtre et imprécise comme de l’eau dans du brouillard. Mais le soleil, qui surgit brusquement, la révèle une plaine rousse, altérée sous une atmosphère sèche, avec, çà et là, des arbres morts.

Je vais revoir, à la lumière violente, les temples de Siva, vérifier si c’est bien réel, tout ce dont je me souviens, et cette fois je descends seul, connaissant la route, entre les roches brunes et les hauts cactus desséchés, rigides comme des cierges de vieille cire jaune.

À peine levé, déjà ce soleil sanglant cause une impression de brûlure aux tempes ; c’est un soleil méchant et destructeur, qui chaque jour répand un peu plus de mort sur la terre de l’Inde… Trois hommes à bâtons, espèces de pâtres sans troupeau, remontent de la plaine, passent près de moi avec de profonds saluts ; ils sont d’une maigreur jamais vue, les yeux fébriles et trop grands ; sans doute viennent-ils du pays de la faim, au seuil duquel me voici arrivé. Les mille petites plantes, qui jadis par places tapissaient la montagne, ne forment plus qu’un triste feutrage sans vie. Mais les bêtes qui restent sont, comme toujours, en pleine guerre ; sur le sol, des débris de petits oiseaux s’étalent, déchiquetés fraîchement par les aigles ; partout, de grosses araignées voraces ont tendu des toiles pour manger les derniers papillons, les dernières sauterelles. Et la magnificence de ce soleil, de minute en minute plus brûlant, comme un brasier qui se rapproche, est sinistre autant que la gloire de Siva… Le Dieu qui féconde et le Dieu qui tue, comme je pense à Lui, ce matin, en descendant à son horrible sanctuaire ! Et comme je le conçois bien, cette fois, à la façon brahmanique !… Le Dieu qui multiplie les germes des hommes ou des bêtes avec une ironique et folle profusion, mais qui a pris soin, pour chaque espèce créée, d’inventer un ennemi, infernalement armé tout exprès ! Avec quel art inépuisable et minutieux il s’est complu à préparer les dents, les griffes, les cornes, la faim, les virus, les venins des serpents et des mouches ! Au-dessus des étangs où les poissons glissent, il a aiguisé tous les becs des oiseaux pêcheurs. Pour les hommes, qui devaient à la longue se rire des grands fauves, il a sournoisement réservé les maladies, les épuisements et les vieillesses. Dans la chair de tous, il a enfoncé l’écharde cuisante et stupide de l’amour. Pour tous, il a combiné l’innombrable et ténébreux essaim des infiniment petits ; jusque dans l’eau des ruisseaux clairs, cachant des myriades de destructeurs invisibles, ou bien des germes de vers aux armatures féroces, prêts à dévorer les entrailles de qui viendrait boire… « La souffrance est pour élever les âmes » ; je le veux bien ; mais nos enfants, nos petits qui meurent sans comprendre, étouffés par un mal inventé pour eux ?… D’ailleurs, je l’ai vue aussi, la souffrance, et la suprême angoisse, et l’inutile prière, dans les pauvres yeux effarés des moindres bêtes… Et les oiselets blessés à mort par quelque chasseur imbécile, est-ce aussi pour élever leur âme ? Et les bestioles de l’air, sous la sucée atroce des araignées ?… Toute cette infinie cruauté, épandue sur le tourbillon des êtres ; tout cela qui est vrai à hurler, qui a été connu de tout temps et ressassé par tout le monde, jamais ne m’était aussi impitoyablement apparu qu’à cette heure, en redescendant aux grottes de Siva. Et cependant je suis l’un des heureux, moi, et des bien vivants, que la famine proche n’atteindra pas, ni sans doute aucune autre cause d’immédiate destruction. Au plus, ai-je à redouter la brûlure de ce soleil qui monte, et la morsure des cobras aux anneaux noirs, enroulés sous l’herbe morte…

Quand j’arrive en bas, dans la plaine de sable et de poussière, tournant à main droite, je n’ai plus que quelques minutes de marche pour me retrouver devant les portes énormes et béantes.

Aucun bruit d’alarme, ce matin, n’accueille mon entrée dans l’effroyable sanctuaire : aigles, vautours ou faucons, qui nichent aux voûtes, sont déjà partis et en chasse, la serre, le bec prêts à déchirer et à manger. Silence partout, moins terrible cependant que le silence d’hier minuit.

Les temples monolithes, que les obélisques précèdent et que les rangées d’éléphants soutiennent, sont bien là, debout dans l’excavation profonde, qui penche sur eux ses flancs peuplés de figures. Mais tout me semble moins colossal, moins surhumain, vu au soleil levant ; moins surhumain et plus assez horrible pour célébrer comme il convient le Dieu créateur. Œuvre d’une race encore enfantine, qui n’avait pas eu le temps de suffisamment comprendre l’immense férocité de la vie, ou qui ne savait pas mieux symboliser. Et rien aujourd’hui ne me rend l’impression d’hier, l’impression d’arriver ici dans la nuit noire, avec une lanterne éclairant mal et par en dessous.

Le délabrement s’indique extrême, à la lumière du matin. Non seulement les siècles ont passé, fauchant çà et là des colonnes, des chapiteaux, des têtes ou des corps ; mais de plus, à l’époque de la conquête musulmane, ces temples ont été assaillis, comme tous ceux de Siva, par des hommes fanatisés, qui tenaient à nommer Dieu d’un autre nom.

Ce que l’on ne soupçonnait pas, hier en pleine nuit, c’est que tous ces épouvantails avaient jadis été peints. Les personnages, dont on distingue à présent la multitude entière, dont on aperçoit de tous côtés les gestes multiples, dans la pénombre des roches surplombantes, sont encore légèrement verdâtres, couleur de cadavre, tandis que le fond de leurs loges est resté un peu rouge, comme du sang qui aurait séché.

Les temples monolithes du milieu étaient polychromes, eux aussi, en leur temps ; des nuances comme on en voit à Thèbes ou à Memphis, des blancs, des rouges, des ocres jaunes y persistent encore aux places abritées.

Ce matin, j’y monterai donc seul, ainsi que je le souhaitais ; le chevrier de la veille, si sauvage qu’il fût, n’en demeurait pas moins un homme pensant, et mon tête-à-tête avec Siva était troublé par sa présence.

Au dedans, c’est bien le silence que j’avais prévu, mais j’attendais plus de lumière sous les voûtes ; il fait très sombre, malgré ce soleil levant dont la grande plaine rousse est déjà tout incendiée ; un peu de fraîcheur nocturne reste, comme emprisonnée sous les granits lourds ; et, dans le fond du plus secret sanctuaire, aux parois ternies depuis des siècles par les torches fumeuses, une éternelle obscurité entoure la dernière, la plus sarcastique expression du dieu de l’engendrement et de la mort, qui est le caillou noir, cyniquement taillé en Lingam…

V
LA CHANSON DE LA FAMINE

Ce sont des petits enfants surtout, ce sont de pauvres petits squelettes, aux grands yeux étonnés de tant souffrir, qui la chantent ou qui la hurlent, cette chanson, à l’entrée des villages, aux carrefours des routes, en tenant à deux mains leur ventre affreusement creusé, dont la peau s’est plissée comme celle d’une outre vide.

Pour l’entendre dans toute sa violence, cette chanson-là, il faut faire encore, depuis les grottes du dieu destructeur, environ cent lieues vers le Nord-Ouest, vers le pays Radjpoute, où les hommes en ce moment tombent par milliers, faute d’un peu de riz qu’on ne leur envoie pas.

Dans cette région, les forêts sont mortes, la jungle est morte, tout est mort.

Les pluies de printemps, que la mer d’Arabie envoyait jadis, font défaut depuis quelques années, ou bien changent de route, vont se répandre, inutiles, sur le Beloutchistan désert. Et les torrents n’ont plus d’eau ; les rivières tarissent, les arbres ne peuvent plus reverdir.

C’est par la route peu suivie de Rutlam et d’Indore que je me rends au pays de la faim, et c’est en chemin de fer, car on sait que l’Inde en est maintenant sillonnée. Le train s’en va presque vide, et les rares voyageurs sont tous Indiens.

Sous mes yeux, pendant des heures, les forêts passent ; elles n’ont point de palmiers, mais les arbres qui ressemblent aux nôtres ; on les prendrait pour des forêts de chez nous, si elles n’étaient si grandes, avec des horizons si sauvages. Des ramures délicates, des ramures grises. Et la teinte générale est celle de nos feuillées de chêne en décembre ; l’ancienne Gaule, à l’arrière-automne, devait avoir de tels aspects ; or, nous sommes dans l’Inde, en avril ; et cette chaleur de printemps tropical déroute l’esprit, cette chaleur de fournaise sur ces paysages d’hiver. Rien cependant, au cours de cette première journée de voyage, ne révèle encore la pressante détresse humaine ; mais on a le sentiment de quelque chose d’anormal, d’une désolation sans recours, d’une espèce d’agonie de la planète usée.

L’Inde, aïeule de notre Europe, est, il va sans dire, un pays de ruines. Un peu partout apparaissent les immenses fantômes des villes qui moururent dans les temps, il y a des siècles et des millénaires ; des villes dont le nom est oublié, mais qui furent des villes géantes, superbement perchées sur des montagnes et dominant des abîmes. Remparts de deux lieues de long, palais et temples, aujourd’hui abandonnés aux singes et aux serpents cobras… Auprès de tels débris, combien sembleraient mesquins nos donjons, nos manoirs, tous les restes de notre moyen âge féodal !

Ruines et forêts, couleur d’ocre ou de sienne brûlée, se succèdent le long de ma route, baignant jusqu’au soir dans la même incandescence de l’air. Et, sur la végétation détruite, sur les ossements des vieilles cités de légende, l’ardent soleil se couche, terni de poussière, tristement rose, d’une hivernale pâleur.

Le lendemain on s’éveille dans la jungle infinie.

Et au premier village où l’on s’arrête, sitôt que s’apaise le bruit des roues, leur fracas de ferraille, une clameur monte, une clameur très spéciale, qui tout de suite vous glace, même avant qu’on ait bien compris : c’est l’horrible chanson qui commence, et qui ne vous quittera plus. On est entré dans le pays de la faim. Il n’y a guère que des voix enfantines, et cela ressemblerait presque au tumulte d’une école en récréation, mais avec on ne sait quoi d’éraillé, d’épuisé, de glapissant, qui fait mal à entendre…

Oh ! les pauvres petits êtres, se pressant là contre la barrière, et tendant vers nous leurs mains desséchées, au bout des os qui sont leurs bras ! Sous leur peau brune, aux plis retombants, tout leur frêle squelette se dessine, à faire peur ; on dirait qu’ils n’ont pas d’entrailles, tant leur ventre est plat, et des mouches se sont collées à leurs paupières, à leurs lèvres, pour y boire ce qui reste d’humidité. Ils n’ont plus de souffle, presque plus de vie, et cependant ils tiennent debout, et ils crient encore. Manger, ils voudraient manger, et il leur semble que ces inconnus qui passent, dans de si grandes voitures, doivent être riches, qu’ils auront pitié et leur jetteront quelque chose.

— « Maharajh ! Maharajh ! » (Monseigneur ! Monseigneur !) appellent ensemble toutes les petites voix, sur des notes chantées et tremblotantes. Il en est qui ont à peine cinq ans, et qui crient aussi : « Maharajh ! Maharajh ! » et qui allongent à travers la barrière des menottes lamentables.

Dans ce train, ceux qui voyagent avec moi sont d’humbles Indiens, de troisième et de quatrième classe ; ils lancent ce qu’ils ont, des restes de gâteaux de riz, des monnaies de cuivre, et sur tout cela les affamés se ruent comme des bêtes, en se piétinant les uns sur les autres. Des pièces de monnaie peuvent donc leur servir ? Alors, c’est donc qu’il y a des provisions encore dans les boutiques en terre du village, mais pour ceux-là seuls qui ont de quoi en acheter !… De même, quatre wagons de riz sont attelés derrière nous, et il en passe ainsi chaque jour ; mais on ne leur en donnera point ; non, pas une poignée, pas quelques grains qui prolongeraient un peu leur vie ; c’est destiné aux habitants des villes, à ceux qui ont encore de l’argent et qui paieront.

Qu’est-ce qui nous empêche de repartir ? Pourquoi si longtemps s’arrêter devant ce lugubre village, où, de minute en minute, le troupeau des affamés s’assemble plus nombreux et la chanson de détresse va s’exaspérant ?

Aux environs, tant la terre est sèche et poudreuse, ce qui fut rizières ou champs cultivés simule un désert de cendre. Et voici des femmes, — des squelettes de femmes plutôt, avec des seins pendant comme des lambeaux de basane, — qui arrivent en hâte, épuisées par l’effort, dans l’espoir de vendre de lourds et infects paquets, apportés sur leur tête : des peaux de leurs vaches qui sont mortes de faim et qu’elles ont écorchées. Mais le prix d’une vache à peu près vivante est tombé ici à un quart de roupie (environ dix sous), puisqu’on ne pourrait pas les nourrir et que pour rien au monde, dans ce pays brahmanique, on ne se déciderait à manger de sa chair. Alors, qui donc achèterait une peau qui sent la pourriture et qui attire un essaim de mouches ?

J’ai jeté maintenant tout ce que j’avais de pièces sur moi… Mon Dieu, on ne partira donc pas !… Oh ! le désespoir d’un tout petit, de trois ou quatre ans, auquel un autre, un peu plus grand que lui, vient d’arracher l’aumône qu’il serrait dans sa main crispée !…

Le train enfin s’ébranle, et la clameur s’éloigne. Nous voici lancés à nouveau dans la jungle silencieuse.

La jungle est morte, la jungle qui, au printemps, devrait fourmiller de vie ; les graminées, les broussailles n’y reverdissent plus ; l’avril n’a plus le pouvoir d’y réveiller les essences languissantes ; elle affecte, comme la forêt, un aspect d’hiver sous le soleil torride. On y voit errer des gazelles, maigres, effarées, qui ne trouvent plus d’herbe, qui ne savent où aller boire. Et de loin en loin, sur le tronc de quelque arbre sec, un jeune rameau, une branchette isolée a pris tout ce qui restait de sève, pour donner encore deux ou trois feuilles tendres, ou bien une grande fleur rouge mélancoliquement épanouie au milieu de la désolation.

À chaque village où l’on s’arrête, les affamés sont là, vous guettant à la barrière. Leur chanson que l’on redoute s’entendre, et qui est toujours pareille, en fausset déchirant, sur les mêmes notes, s’élève dès qu’on approche ; et puis elle n’enfle, et vous poursuit en s’exaltant de désespoir, quand on s’éloigne à nouveau dans les solitudes brûlées.

VI
BRAHMINES DU TEMPLE D’ODEYPOURE

À cent cinquante lieues à peu près au delà des épouvantables grottes, — dans la direction du Nord-Ouest, qui est celle de la sécheresse croissante, — la ville blanche d’Odeypoure, au pays de Meswar, est encore une étape délicieuse, sur cette route de la grande famine, que j’ai commencé de suivre.

Quand on arrive, on aperçoit de très loin les blancheurs de cet amas de palais et de temples, se détachant sur le fond des hautes montagnes dentelées, couvertes de forêts, qui l’entourent et l’enferment de toutes parts. Malgré la teinte feuille morte, qui remplace ici le vert des ramures, depuis qu’il ne pleut plus, malgré toujours cette anormale tristesse d’une terre qui se dépouille et jaunit au printemps, la ville, quand on y regarde à distance, conserve un air heureux et privilégié, dans ces arbres, au pied de ces pentes boisées, qui lui font comme un nid de tranquillité et de mystère.

Mais, de près, combien la détresse déjà s’indique ! Dans l’avenue bordée d’arbres morts qui conduit aux portes, de lugubres mendiants se promènent, de ces êtres comme on n’en avait vu nulle part et dont la vie persistante n’est plus vraisemblable : des momies, des ossements desséchés qui marchent, et à qui des yeux restent au fond des orbites, et une voix, au fond de la gorge, pour demander l’aumône. Ils sont les débris de la population des champs ; ils se traînent vers la ville, ayant ouï dire que l’on y mangeait encore. Mais souvent aussi, en chemin, ils s’affaissent ; on en voit çà et là de gisants, sur l’épaisse poussière qui tout de suite enveloppe leur agonie et donne à leur nudité la couleur des squelettes.

Le long de cette avenue, des enclos mélancoliques et sans fin appartiennent au Maharajah d’Odeypoure : par-dessus les murs d’enceinte, on voit monter des mausolées, des ruines de temples, des kiosques en pierre et en marbre, des édifices à coupoles ayant servi à la crémation de princes défunts, et de grands arbres effeuillés, mourants, sur les branches desquels sont assis des singes.

Aux portes enfin, aux portes des remparts, qui sont hautes et blanches, et que gardent des Indiens le sabre nu, la sinistre marée envahissante des meurt-de-faim est arrêtée comme un flot par une écluse ; ils restent là entassés et la main tendue, — non point qu’on leur interdise de passer, mais, dans tous les pays du monde, les entrées de ville sont un lieu d’élection pour ceux qui mendient.

Odeypoure, fondée il y a trois siècles (après la destruction de Chitore[9], l’ancienne capitale de Meswar, dont les ruines gisent à quelques lieues dans l’Est), a déjà pris un air de vétusté extrême, sous son épais linceul de chaux. Elle renferme quantité de temples brahmaniques, à colonnes blanches, à pyramides blanches, dont le plus grand et le plus vénéré appartient au dieu Chri-Jannath-Raijie. Très blancs, aussi, sur un rocher, les grands palais du Maharajah, qui, d’un côté, dominent toute la ville et, de l’autre, mirent leurs blancheurs dans un lac frais et profond, entouré de montagnes et de forêts.

Une circonstance particulière m’a fait ici, dès le premier instant, l’ami de deux jeunes brahmines, qui sont frères et tous deux prêtres au grand temple. Chaque jour, aux heures silencieuses et brûlantes où je ne sors pas, je reçois leur visite discrète, dans la petite « maison du voyageur » qui est en dehors des murs, au milieu d’une solitude de poussière. Ils sont vêtus d’une robe blanche et coiffés d’un mince turban. Ils ont le même visage, d’une finesse exquise, les deux frères, et les mêmes grands yeux mystiques. Leur noblesse de race, sans croisements ni mésalliances, remonte à deux ou trois mille ans : fils et arrière-petits-fils de rêveurs qui, depuis les origines, se sont tenus en dehors et au-dessus de notre humanité vile ; qui jamais ne se sont adonnés à l’intempérance, au commerce ni à la guerre ; qui n’ont jamais tué, même une humble bête ; qui n’ont jamais mangé d’aucune chose ayant vécu. Ils sont pétris d’un limon différent du nôtre et plus pur ; ils sont presque un peu dématérialisés avant la mort, et possèdent des sens moins lourds, capables de percevoir des choses au delà de cette vie transitoire.

Cependant mon espérance était chimérique, d’obtenir par eux quelque lumière ; leur brahmisme s’est obscurci, de génération en génération, par l’abus des rites et des observances ; ils ne connaissent plus le sens caché des symboles.

— « Le roi Chri-Jugat-Singhie, fils de Chri-Karan-Singhie, grand adorateur du dieu que nous servons, commença la construction de notre temple en 1684, lors de son avènement au trône. Ce prince bâtit deux autres temples sur le lac, et ces trois bâtisses durèrent ensemble vingt-quatre ans. Pour l’inauguration, quand l’image de notre dieu fut placée dans le sanctuaire, en 1708, plusieurs princes des environs arrivèrent en cortège, avec beaucoup de magnificence, amenant une grande quantité d’éléphants… »

C’est l’un des deux frères qui raconte, dans le silence de midi et dans la pénombre de la « maison du voyageur » fermée contre le soleil, contre les mouches, et contre le vent desséchant, le vent de famine. Ils sont très érudits sur les temples d’Odeypoure et sur tous les dieux du panthéon Pouranique. Mais, sur les causes de leurs espoirs éternels, sur leur vision de l’au-delà, si je les interroge, ils ne savent me répondre rien qui me soit intelligible ; tout de suite nous perdons contact, nous ne nous sentons plus des âmes de même espèce ; entre nous tombe comme un rideau de nuit isolante. Ils sont des voyants sans doute, comme la plupart des prêtres, leurs pareils, mais ils sont aussi des simples qui n’expliquent pas.

Chaque jour ils m’apportent des présents naïfs, les deux prêtres, des fleurs, de modestes gâteaux préparés à leur usage. Ils sont courtois et doux. Cependant des abîmes nous séparent. Et au respect qu’ils me témoignent, se mêle un irréductible dédain de caste ; ainsi, non seulement ils aimeraient mieux mourir que de partager les mets horribles, souillés de chair et de sang, auxquels m’ont habitué mes ancêtres ; non seulement ils n’accepteraient même pas de ma main un verre d’eau ; mais de plus, le fait de boire ou de manger quoi que ce soit en ma présence, leur semblerait un déshonneur que rien ne laverait plus.

Ce matin, avant l’heure habituelle de leur visite, ils ont entr’ouvert ma porte, — laissant pénétrer avec eux un rayon de lumière ardente, une envolée de poussière, un souffle de fournaise. C’était pour m’informer qu’aujourd’hui est la fête de leur dieu ; qu’ils ne seraient donc pas libres de revenir, mais que je pourrais les retrouver, au baisser du soleil, dans la première enceinte de leur temple.

Et ils m’ont laissé des guirlandes de fleurs de jasmin, comme on en porte ici autour du cou pendant les fêtes, — mais de notre vrai jasmin de France, qui était inconnu, là-bas dans l’Inde méridionale… Or, ces petites fleurs blanches, enfilées en guirlande enfantine, je n’avais plus revu cela depuis les premiers étés de ma vie, depuis l’âge où, dans la cour de ma maison familiale, à l’ombre des vieux murs garnis de ce même jasmin, je m’amusais à faire des colliers pareils à ceux que mes amis indiens viennent de m’apporter… Et j’ai retrouvé tout à coup dans ma mémoire ces étés lointains, la retombée des feuillages le long de ce mur, les herbes et les fleurs de cette cour, qui jadis, à mes yeux, représentait le monde. Alors, dans un recul infini, se sont effacés pour un instant les pays de Brahma, la ville d’Odeypoure, ses dieux, son soleil et sa famine…

Au déclin du jour cependant, je me suis rendu à la fête du dieu Chri-Jannath-Raijie.

Son temple est blanc comme de la neige fraîchement tombée. On y monte par un escalier monumental de trente ou quarante marches, que gardent des éléphants de pierre.

La pyramide brahmanique, ici, au nord de l’Inde, n’est pas, comme dans le sud, une folle mêlée de divinités et de bêtes ; elle est plus sobre, plus mystérieusement calme ; de loin elle ressemble à un grand if de cimetière. — Et le temple de Chri-Jannath Raijie possède plusieurs de ces pyramides, qui sont blanches aussi, blanches comme de la neige fraîchement tombée.

Sachant que nul ne pénètre dans le sanctuaire, s’il n’est Hindou et de caste noble, je suis resté dans la cour, et j’ai fait demander mes amis.

Ils sont venus à mon appel, mais vraiment ce n’étaient plus les mêmes que dans la « maison du voyageur » ; l’abîme d’incompréhension s’était creusé entre nous davantage. Et, d’abord, ils se sont excusés de ne pouvoir prendre ma main comme d’habitude, étant aujourd’hui officiants et appelés à toucher des choses saintes.

Pour la première fois, je les voyais presque nus, ainsi que les prêtres ont coutume d’être en présence de leur dieu, la petite cordelette des « fils de la bouche de Brahma » traversant en bandoulière leur poitrine de belle statue bronzée. Et leurs yeux dilatés avaient une expression d’absence que je ne leur avais jamais connue.

Toujours courtois pourtant, ils m’ont fait asseoir à une place d’honneur, aux pieds d’un Vichnou de cuivre, en face même de la porte du sanctuaire.

La cour du temple était encombrée de marchands de parures, ayant des paniers tout remplis de colliers en jasmin blanc, en jasmin jaune, en roses du Bengale. Et parmi les étalages de fleurs, rôdaient, de plus en plus nombreux, les spectres de la faim, les pauvres squelettes d’une couleur terreuse, avec des yeux de fièvre.

Devant moi défilait le peuple de Brahma, montant ou descendant les marches du temple, entre les grands éléphants de pierre qui, en haut des escaliers, dressaient leurs trompes vers le ciel. Tous les hommes étaient vêtus de robes blanches, un sabre à la ceinture et plusieurs rangs de fleurs étagés sur la poitrine. Il venait des vieillards que leur barbe de neige, rebroussée à la mode radjpoute, faisait ressembler à de vieux chats blancs. Il venait beaucoup d’enfants tout petits, les jambes à peine assez longues pour monter, mais l’air pénétré et grave, et toujours solennellement coiffés d’une espèce de tiare en velours brodé d’or. Et les femmes étaient merveilleuses, drapées à l’antique dans des mousselines de toutes couleurs avec des dessins dorés, ou bien dans des mousselines noires avec des étoiles d’argent. Une musique caverneuse m’arrivait du fond de l’obscur et impénétrable temple, et parfois les coups de quelque monstrueux tam-tam grondaient sous les voûtes comme le tonnerre.

Chacun, avant de monter, s’inclinait pour baiser la marche d’en bas. Et de même, là-haut avant de sortir de l’ombre sainte, chacun se retournait sur la porte, pour saluer et pour baiser le seuil. Mais les spectres de la famine qui arrivaient toujours, horriblement nus et macabres, gênaient cette foule en habits de fête, essayaient d’arrêter les passants avec leurs pauvres mains desséchées, crochaient dans les voiles de mousseline, avaient des brusqueries et des crispations de singes pour attraper les aumônes…

Et puis le vent s’est déchaîné, comme chaque soir à la même heure, sans pour cela rafraîchir la ville brûlante, et, dans une brume de poussière, le soleil s’est couché, jaune, triste, et terni autant qu’un soleil du Nord.

Dans les rues, malgré tout, la fête a continué jusqu’à nuit close. On se jetait les uns aux autres, à pleines mains, des poudres parfumées et colorées, qui adhéraient aux visages, aux vêtements. Des gens sortaient de la bagarre avec une moitié de figure poudrée de bleu, ou de violet, ou de rouge. Et toutes les robes blanches portaient la trace de mains trempées dans des teintures éclatantes, cinq doigts marqués en rose, en jaune ou en vert.

VII
LE BOIS CHARMANT D’ODEYPOURE

Dans le bois charmant habitent trois fakirs, tout au bord de la route, sous un toit de chaume, au pied d’une colline et devant le miroir d’un lac tranquille. Ce sont trois jeunes hommes régulièrement beaux, nus avec de longues chevelures, et poudrés de la tête aux pieds en gris pâle couleur de pierre.

Tout le jour et tous les jours, à n’importe quelle heure on passe, ils sont là, ces trois fakirs, sous l’humble abri que rien ne ferme, assis à terre, les jambes croisées dans la pose bouddhique, et immobiles devant les eaux réfléchissantes, où se renverse l’image des montagnes, des forêts sombres et des palais blancs du roi d’Odeypoure.

Derrière la ville blanche, aussitôt dépassées les grandes portes ogivales, sans transition, commence le bois silencieux qui s’en va, par-dessus les hautes cimes d’alentour, rejoindre au loin la forêt, la jungle et les tigres.

Les arbres de moyenne futaie, les buissons aux branchages légers, ressemblent aux nôtres, et ils sont très effeuillés, comme il arrive chez nous à la fin des automnes. Cependant, c’est le printemps ici, le printemps tropical, et l’air brûle ; mais il fait trop immuablement beau dans le bois comme dans le reste de l’Inde, et tout se meurt de ce beau temps-là qui dure depuis déjà trois années.

Pour être si près des portes, ce lieu d’ombre est étonnant de rester toujours solitaire et calme ; tout le mouvement s’est porté de l’autre côté de la ville, et presque personne ne passe sur cette route, devant les trois fakirs en contemplation.

Il y a dans le bois des sangliers, des singes et quantité d’oiseaux, des vols de tourterelles, des tribus de perruches. Les paons superbes s’y promènent en troupe ; entre les arbres morts, sous les broussailles grises et sur le sol teinté de cendre, on les voit courir tout allongés, à la file, merveilleux d’éclat et semblables à des fusées de métal vert. Toutes ces bêtes sont libres, mais on ne saurait dire sauvages, car, en ce pays où l’homme ne tue pas, elles n’ont pas comme chez nous l’idée de le fuir. Quant aux tigres qui habitent l’autre versant des montagnes, de mémoire d’homme on ne les a jamais vus rôder dans le bois charmant.

En arrivant par le tour du lac, on éprouve d’abord le vague effroi du surnaturel, au premier aspect de ces trois hommes couleur de pierre, étrangement immobiles tout au bord de la route. Ils diffèrent des statues en ce que leurs chevelures longues, leurs moustaches, leurs sourcils sont restés noirs ; mais la fixité de leurs yeux surtout est inquiétante, et on ne sait plus.

Ce sont des hommes d’une vingtaine d’années, des débutants en fakirisme ; les macérations et les jeûnes n’ont pas altéré encore leur belle forme ; leurs jambes qui, avec le temps, vont se momifier dans la pose éternellement repliée, sont grasses et un peu féminines. Ces dessins rouges, qui sont peints pour signifier Siva, sur leurs fronts couverts de poudre, devraient rappeler le visage des pitres ; mais on n’y songe même pas, tant le regard est grave.

Derrière eux, sous l’abri de chaume, on voit luire, bien nets et bien en ordre, les ustensiles de cuivre qui servent à leurs ablutions de chaque matin et à leur dîner frugal. Et au-dessus de leur tête, les branches mortes qui s’étendent sont un rendez-vous d’oiseaux ; perruches, tourterelles, paons magnifiques, ou tout petits chanteurs emplumés, que tant de sécheresse déroute, viennent picorer les graines de riz laissées pour eux, après le repas des trois sages.

Le passant qui s’arrête devant les trois fakirs et leur adresse la parole est parfois invité, d’un geste et d’un sourire distrait, à s’asseoir à l’ombre de leur toit ; mais la terre est balayée là si soigneusement, qu’ils prient qu’on ait soin de retirer ses chaussures avant de s’approcher. Ensuite leurs yeux se perdent à nouveau dans le rêve ; vous vous en allez quand vous voulez, ils ne vous parlent plus et cessent même de vous voir.

Ce lac, au milieu du bois, appartient au roi d’Odeypoure ; ses palais seuls y sont reflétés, et aussi quelques vieux temples aux blancheurs éternelles ; dans les deux îlots du milieu, des palais encore, et des jardins murés ; partout ailleurs sur la rive, c’est le fouillis des broussailles, l’enlacement des arbres. Et les très hautes et abruptes montagnes, tapissées de forêts mourantes, enferment le lieu de toutes parts, avec çà et là, au sommet de quelque cime pointue, l’éclat blanc d’une petite citadelle d’autrefois, d’un petit sanctuaire brahmanique plus haut perché que les aigles. Juste au bord des eaux qui baissent chaque jour, une teinte verte persiste aux branches ; autrement, n’importe où l’on regarde, c’est, dirait-on, la rouille de l’arrière-automne, ou les grisailles de l’hiver.

Pour la première fois, aujourd’hui, j’ai vu vraiment remuer l’un des trois fakirs.

J’étais entré dans le bois charmant à l’heure du coucher du soleil, — l’heure où, sur l’autre rive du lac, au-dessus d’une maison abandonnée qui appartient au Maharajah, s’élève toujours la même colonne d’épaisse fumée. (Un simple tourbillon de poussière, soulevé par le piétinement des sangliers d’alentour ; il en vient des centaines chaque soir, se ruer là pour manger le maïs qu’on leur jette du haut des fenêtres, de la part du roi, depuis que la jungle se meurt…)

Donc, l’un des trois fakirs s’est levé, pour aller chercher derrière lui un miroir, de la poudre, du carmin ; ensuite, ayant repris sa pose hiératique, les jambes croisées, il a reblanchi son visage et repeint soigneusement le signe de Siva sur son front. Il n’y avait personne, que les paons et les tourterelles, ralliant de tous côtés pour le repas du soir. Alors, à la tombée du crépuscule, pour faire honneur à qui, cette toilette ?…

Cependant on entendait là-bas, sous le couvert des branches, le galop, très vite rapproché, d’une troupe de chevaux. Or, c’était le roi qui passait avec une trentaine de personnages de sa cour. De jolis chevaux harnachés de mille couleurs. Tous les cavaliers, vêtus de blanc, leur taille svelte prise dans de longues robes. Des barbes, des moustaches très retroussées en l’air, à la mode d’Odeypoure, donnant quelque chose du chat à toutes ces figures de camée, d’un bronze pâle, à la fois très fines et très viriles.

Et le roi galopait à la tête de son escorte, la barbe en chat, lui aussi, le visage, l’allure, d’une beauté et d’une distinction parfaites.

En les regardant s’éloigner dans l’allée sans feuilles, on songeait à quelque chevauchée de notre moyen âge occidental, quelque prince ou quelque duc, suivi de ses chevaliers et de ses barons, revenant de la chasse, en automne, un beau soir des siècles passés…

VIII
CHEZ UN PRINCE RADJPOUTE

Le landau correctement attelé, qui est venu par ordre du roi d’Odeypoure me prendre dans la « maison du voyageur », monte au galop les rampes sablées, que bordent des balustres et des massifs roses. C’est sur la rive du lac, sur le rocher où les palais s’arrangent en amphithéâtre. Des éléphants de marbre émergent çà et là des feuillages et des fleurs. Sur la pente rapide, aux tournants brusques, on se sent enlevé sans effort par l’élan des deux bêtes vigoureuses, et très vite s’élargit le champ de la vue ; très vite le bois charmant se déploie, et le lac bleu, avec ses îlots qui sont d’autres palais, tandis que semble s’élever avec nous la muraille de forêts et de montagnes qui fait comme une mystérieuse toile de fond derrière toutes les choses d’Odeypoure.

Ce Maharajah, prince de Meswar, chez lequel je me rends aujourd’hui, descend de la plus ancienne et de la plus haute en dignité de toutes les familles royales du pays radjpoute ; il est des suryabans de la race solaire ; bien des siècles et des siècles avant que fussent sorties de l’ombre nos plus vieilles familles princières d’Europe, ses ancêtres levaient des armées pour conquérir des royaumes ou pour délivrer des reines captives[10].

Le héros déifié Rama, père de la race solaire, ainsi qu’il est dit dans le Ramayana, eut deux fils, dont l’aîné fonda Laliore. Les arrière-descendants du second, vers le milieu du iie siècle, étendirent leur domination sur les peuples radjpoutes ; cependant, lors du grand sac des barbares du Nord, en 524, tous les princes de cette famille furent massacrés, excepté la reine, qui accomplissait un pèlerinage ; elle était enceinte et se cacha dans une caverne, où elle mourut en donnant le jour à un fils. De pieux brahmes recueillirent l’enfant ; mais il fut difficile à garder, car son sang royal le poussait aux exercices sauvages des Bhils de la montagne ; ceux-ci bientôt le choisirent pour chef, et l’un de leurs guerriers, se coupant un doigt, le marqua au front avec son sang, en signe de royauté. L’an 723 enfin, les descendants de ce fils de la caverne s’établirent ici même comme souverains ; leur lignée n’a cessé d’y régner depuis cette époque, et aujourd’hui encore, après treize siècles, l’usage s’est conservé à Odeypoure de faire marquer de sang au front chaque nouveau roi, par la main farouche d’un Bhil, en mémoire de cette rude origine.

Le landau s’arrête dans une cour intérieure, plantée de palmiers et de cyprès, où me reçoit un officier de la maison royale, en robe blanche.

Comme chez tous les princes de l’Inde, il y a plusieurs palais ; celui que l’on me montre d’abord est moderne, avec des salons européens, des glaces, des dressoirs chargés d’argenterie, des billards, — et tout cela, dans cette ville si indienne, est stupéfiant d’imprévu.

Mais le Maharajah préfère la vieille demeure de ses ancêtres ; c’est là qu’une audience de lui me sera donnée, et il est l’heure de s’y rendre.

D’abord nous traversons quantité de jardinets et de couloirs silencieux. Et puis soudain, au sortir d’une haute porte ogivale à battants de cuivre, voici une foule, des clameurs, d’assourdissantes musiques : nous sommes dans une immense cour, un carrousel pour les combats d’éléphants, d’un côté, le vieux palais domine de toute sa majestueuse façade blanche, ornée de sculptures archaïques, de faïences bleues et de soleils d’or ; de l’autre, il y a contre la muraille une série de loges, où des éléphants entravés, tout en se dandinant, mâchent des herbages ; au milieu, trois ou quatre cents hommes de farouche allure, — montagnards, Bhils arrivés pour la fête du Dieu, — tenant des bâtons qu’ils frappent les uns contre les autres, s’exercent à une danse guerrière, que leur jouent des musettes, des trompes, des tam-tams énormes et des cymbales de bronze ; sur une terrasse, des femmes par centaines se penchent pour les voir danser, et c’est une exposition de beautés aux yeux sombres, aux gorges admirables sous des mousselines.

Pour arriver jusqu’au souverain, combien de couloirs il me faut traverser encore ! Combien de cours, où de grands orangers fleurissent et embaument, entre des arcades de marbre blanc ! Et tant de vestibules, encombrés de babouches qui traînent ; des hommes à long sabre, assis dans tous les coins ! Et des passages resserrés en souricière, et des petits escaliers obscurs du vieux temps, aux marches roides et glissantes, si étroits qu’ils inquiètent, taillés dans l’épaisseur des murs ou de la pierre vive. Toujours des gardes, dans l’ombre, toujours des babouches par terre, et, çà et là, des divinités horribles, du fond de leur niche nous regardant passer. À une porte enfin, après que nous sommes montés très haut dans l’échafaudage des roches et des salles superposées, l’officier qui me guide s’arrête respectueusement, dit à voix basse : « C’est ici qu’est Son Altesse », et me laisse entrer seul.

Une galerie blanche, aux arcades de marbre, donnant sur une très vaste terrasse blanche ; par terre, une toile blanche, neigeuse ; pas un garde ; pas un meuble non plus, rien — que deux chaises dorées, pareilles, l’une près de l’autre, dans cette petite solitude immaculée, fraîche, un peu aérienne. Et je reconnais là, seul, debout et la main tendue, le cavalier pour qui l’autre soir les fakirs du bois arrangeaient leur visage : il est vêtu d’une simple robe blanche, avec un collier de saphirs.

Maintenant, nous nous sommes cérémonieusement assis sur les légères chaises dorées, et, derrière nous, se tient un interprète arrivé sans bruit, qui met devant sa bouche, chaque fois qu’il parle, une serviette de soie blanche, pour empêcher son haleine d’aller vers son souverain, — précaution inutile du reste, car les dents sont claires et le souffle pur.

Ce prince silencieux, que je sais difficilement accessible, possède le charme et la grâce ; une exquise courtoisie, jointe à certaine forme particulière de timidité que je n’ai jamais rencontrée que chez de très grands seigneurs. D’abord, il daigne s’informer si je suis bien traité dans son pays, si les chevaux que l’on m’a envoyés de sa part me plaisent, et la voiture : banalités par où commence notre conversation, qui est forcément hésitante, car des mondes de conceptions et d’hérédités différentes nous séparent. Mais ensuite, quand il est question des choses d’Europe, et des pays d’où je viens, et de la Perse où j’irai bientôt, j’entrevois combien de pensées, curieuses sans doute pour l’un et pour l’autre, nous aurions pu échanger, s’il n’y avait entre nous tant de barrières…

Cependant, on vient avertir le prince que c’est l’heure de sa chevauchée du soir, dans le bois charmant qu’habitent les trois fakirs. Il doit contourner cette fois les eaux du lac, jusqu’à la maison où s’assemblent chaque jour les sangliers ; des serviteurs l’attendent, avec de grands parasols asiatiques, pour l’abriter sur les terrasses, le maintenir à l’ombre jusqu’en bas où ses barons et ses chevaliers sont déjà en selle, prêts à le suivre.

Avant de me congédier, il veut bien donner l’ordre de me montrer le palais inachevé qu’il fait construire, et de préparer ensuite une barque pour me mener dans les vieux palais des îles.

À notre époque où tout s’en va, il se trouve donc encore dans l’Inde des princes pour construire des demeures purement indiennes, comme en imaginaient leurs ancêtres, dans les temps magnifiques !

Très haut perché, ce nouveau palais, sur une esplanade circulaire qui s’avance en promontoire vers le lac. Une suite de salles blanches, de kiosques blancs, — tout en festons, en dentelles de grès ou de marbre, — orientés de façon à regarder sous ses différents aspects ce lac royal, où l’on descend par de majestueux escaliers flanqués d’éléphants de pierre, et dont les eaux s’entourent de hautes montagnes laissées sauvages, feutrées de forêts. À l’intérieur, des mosaïques de verre et de porcelaine courent sur toutes les murailles ; dans telle salle, des branches de roses, dont chaque fleur est composée de vingt porcelaines différentes ; dans une autre, des plantes d’eau, des nénufars, avec des hérons et des martins-pêcheurs. De patients mosaïstes sont encore là, taillant par myriades les petites parcelles colorées, ou bien, accroupis, combinant par terre des feuillages et des pétales. Une chambre vient d’être achevée ; sur ses murs d’un vert mousse, rien que de grands lotus roses, — dont le dessin très archaïque fait songer à ce que nous appelons chez nous l’art nouveau ; au milieu est un lit en cristal, avec des rideaux en satin du même vert que les murs, et des matelas en velours du même rose que les lotus.

Au pied d’un vieux petit temple brahmanique, tout déjeté sous les arbres et prêt à crouler au fond de l’eau, je prends place dans la barque où l’on m’attendait, et les rameurs m’emmènent vers les îles. Il fait grand vent, toujours ce vent qui se lève le soir, qui promène sur tout le pays Radjpoute la poussière et la mort, mais qui devient frais et pur, ici, sur ce lac, et ne soulève autour de nous que de minuscules vagues bleues.

D’abord la plus petite des deux îles, où le palais n’a guère que cent ans. Comme tout cela est muré, séquestré, même au milieu de ces eaux profondes, qui déjà pourtant semblaient assez isolantes ! Des petits jardins, très enclos entre des murs en mosaïque, et envahis aujourd’hui par une végétation de cimetière ; des fouillis de ronces, de longues herbes folles, et surtout de roses trémières fleuries partout, en quenouilles géantes. Un dédale de petits appartements étranges, bas et sombres, ornés de mosaïques ou de peintures qui s’effacent ; il en est d’orientés dans toutes les directions, pour que l’on ait, à chaque moment de la journée, l’ombre et la fraîcheur, et pour que l’on puisse rêver tantôt devant les parterres mélancoliques et sans vue, tantôt devant les grands lointains sauvages, les forêts à tigres, ou bien encore devant les blancs palais de féerie, bâtis sur la rive plus prochaine. Oh ! qui dira ce qu’elles ont étouffé de drames ou de traînantes agonies, les petites chambres de l’île, les petites chambres aujourd’hui abandonnées, lentement détruites par l’humidité du lac, la moisissure et le salpêtre ?… Dans des niches du mur, en pleine pénombre sépulcrale, il y a des bibelots scellés sous des vitres, de pauvres choses venues d’Europe et qui devaient être précieuses, ici, il y a cent ans : porcelaines vieillottes, bonshommes de Saxe en habit Louis XVI, fleurs artificielles dans des petits vases Empire… Quelles reines, quelles jeunes princesses défuntes, avaient reçu ces frêles cadeaux, les avaient enfermés avec tant de sollicitude, et, en s’en allant, les ont laissés là ?…

Dans la grande île, où nous abordons ensuite, les palais construits par un glorieux souverain, ont environ trois siècles ; ils sont plus vastes et somptueux, mais aussi plus délabrés. Le monumental escalier de débarquement, aux marches blanches à demi plongées dans l’eau, est orné de grands éléphants de pierre qui semblent s’être alignés au bord du lac pour regarder les barques venir. Les jardins de mélancolie sont cloîtrés comme dans l’îlot voisin, mais entre des murailles plus ouvragées, entre de plus patientes mosaïques ; on y retrouve le palmier à grandes palmes du Sud, qui ne croît plus ici à l’état sauvage, mais reste un arbre de luxe autour des habitations de princes ; et l’air y est délicieusement embaumé par des bosquets d’orangers dont les pétales s’épandent sur le sol, sur les feuilles mortes, comme une couche de givre. Quand nous pénétrons là, il est déjà tard, le soleil est très descendu derrière ces montagnes si hautes et si abruptes qui font sur le lac tomber le crépuscule avant l’heure. C’est l’instant du coucher des perruches ; elles ont élu domicile sur les branches de ces orangers jalousement enfermés ; on les voit arriver du bois charmant par bandes, par petits nuages verts, — bien plus verts que les feuilles languissantes, car, même ici au bord de l’eau, tout commence à jaunir, sans parler de la teinte hivernale qu’ont prise les forêts d’alentour. Et le vent de sécheresse et de famine souffle de plus en plus fort, augmentant l’inquiétude triste du soir, dans cette île, dans ces ruines…

IX
LA BELLE VILLE DE CAMAÏEU ROSE

Cent lieues plus loin vers le Nord. Depuis Odeypoure, les déserts succédaient aux déserts. La terre semblait maudite. Sous une couche de cendre blanchâtre, comme semée par quelque éruption volcanique immense, tout ce qui avait été jungles, villages ou cultures se confondait en une même teinte morne. Et enfin voici, après tant de désolations, une ville qui paraît en pleine activité orientale et charmante. Les avenues qui viennent aboutir à ses hauts remparts crénelés, à ses portes ogivales, sont peuplées de cavaliers en robe blanche, de femmes en longs voiles jaunes ou rouges, de chars à bœufs, de files de chameaux en harnais de fête : des couleurs et de la vie, comme aux temps d’abondance.

Mais qu’est-ce que c’est que tout ce sinistre déballage de haillons, au pied des remparts ? Il y a des formes humaines cachées là-dessous… Qu’est-ce que c’est que tous ces gens par terre ? Des hommes ivres, des malades ? — Ah ! des êtres desséchés, des ossements, des momies ! — Pourtant non, cela remue encore ; les paupières battent et les yeux regardent ! En voici même qui se dressent, tout chancelants, sur de longs os en guise de jambes…

La première porte franchie, il en apparaît une autre, découpée dans une muraille intérieure qui est peinte en rose jusqu’à la pointe de ses créneaux, — en rose de ruban, avec un semis de fleurs blanches imitant le dessin régulier des indiennes. Et sur l’épaisse poussière, des tas humains sont là encore, noirâtres et comme vautrés dans de la cendre, plus affreux devant le rose charmant et les bouquets de ce mur. On dirait des squelettes sur lesquels de la basane serait collée ; les ossatures s’indiquent avec une précision horrible ; les rotules et les coudes font de grosses boules, comme des nœuds sur des bâtons, et les cuisses, qui n’ont qu’un os, sont plus minces que les bas de jambes qui en ont deux. Il y en a de groupés par famille, et il y en a d’isolés qu’on abandonne ; les uns agonisent, étendus en croix ; les autres se tiennent encore accroupis, immobiles et stupides, avec des yeux de fièvre et des lèvres retirées sur des dents longues. Dans un coin, une vieille femme sans chair, probablement seule au monde, pleure, en silence, sur des guenilles.

Quand enfin, au sortir de ces doubles portes, l’intérieur de la ville se découvre, c’est une surprise et un enchantement.

Avoir une grande ville rose, entièrement rose, du même rose et semée des mêmes bouquets blancs, ses maisons, ses remparts, ses palais, ses temples, ses tours et ses miradors, quel étonnant caprice de souverain ! On dirait qu’on a tendu tous les murs d’une même vieille indienne à fleurs, on dirait une ville en vieux camaïeu du xviiie siècle ; cela diffère de tout ce qu’on avait vu ailleurs, cela arrive à des effets de complète et charmante invraisemblance.

Des rues d’un kilomètre de long, alignées au cordeau, larges comme deux fois nos boulevards et bordées de hauts palais dont la fantaisie orientale a varié les façades à l’infini. Nulle part plus extravagante superposition de colonnades, d’arceaux festonnés, de tours, de balcons, de miradors. Tout cela pareillement rose, tout cela d’une même teinte d’étoffe ou de fleur ; et la moindre moulure, la moindre arabesque, relevée d’un filet blanc. Sur les parties sculptées, on dirait qu’on a cloué des passementeries blanches, tandis que, sur les parties plates, reprend l’éternel camaïeu avec ses mêmes bouquets surannés.

Et tout le long de ces rues s’agitent des foules, dans un immense éblouissement de couleurs.

Des marchands par milliers, ayant par terre leurs étalages d’étoffes, de cuivre et d’armes, encombrent les deux côtés des trottoirs, tandis que parmi eux se démènent les femmes, aux voiles bariolés de grands dessins fantasques et aux bras nus cerclés d’anneaux jusqu’à l’épaule.

Au milieu de la chaussée, le défilé est continuel, de cavaliers aux armes d’argent sur des selles éclatantes, de lourds chariots traînés par des zébus aux cornes peintes, de chameaux attachés en longue file, d’éléphants en robe dorée dont on a barbouillé la trompe de mille dessins. Passent aussi des dromadaires, que montent deux personnages l’un derrière l’autre, et qui vont au trot léger, le cou tendu, comme des autruches à la course ; passent des fakirs entièrement nus, poudrés à blanc de la tête aux pieds ; passent des palanquins et des chaises à porteurs : tout l’Orient des féeries, processionnant à grand spectacle, dans l’inimaginable cadre de camaïeu rose.

Et des gens promènent en laisse, pour leur donner l’habitude du monde, les panthères apprivoisées du roi, qui marchent sournoises et comiques, coiffées de petits bonnets brodés, avec une rosette sous le menton, posant l’une après l’autre leurs pattes de velours avec des précautions infinies, comme par peur de casser des œufs. Pour plus de sûreté, on les tient aussi par leur queue annelée, et quatre serviteurs encore les suivent en cortège.

Mais il y a aussi des rôdeurs bien lugubres, — des échappés de sarcophage, dans le genre des êtres qui gisent là-bas aux portes des remparts… Ils ont osé entrer dans la belle ville couleur de fleur, ceux-là, et y traîner leurs ossements !… Il y en a même beaucoup plus qu’on n’eût dit au premier abord. Ceux qui errent, chancelants et les yeux hagards, ne sont pas seuls ici : sur les pavés, parmi les marchands, parmi les gais étalages, se dissimulent d’horribles paquets de haillons et de squelettes, qui obligent les passants à se détourner pour ne pas marcher dessus… Et ces fantômes-là, ce sont les paysans des plaines d’alentour. Depuis qu’il ne pleut plus, ils ont lutté contre la destruction du sol, et les longues souffrances les ont préparés à ces maigreurs sans nom. À présent, c’est fini. Le bétail est mort, parce qu’il n’y avait plus d’herbe, et on a vendu la peau à vil prix. Quant aux champs qu’on ensemençait, ce ne sont plus que des steppes de terre émiettée et brûlée, où rien ne saurait germer. On a vendu aussi, pour acheter de quoi manger, les hardes qu’on avait pour se couvrir, les anneaux d’argent qu’on portait aux bras et aux chevilles. On a maigri pendant des mois. Et puis la faim est venue pour tout de bon, la faim torturante, et bientôt les villages se sont remplis de l’odeur des cadavres.

Manger ! Ils voulaient manger, ces gens, voilà pourquoi ils étaient venus vers la ville. Il leur semblait qu’on aurait pitié, qu’on ne les laisserait pas mourir, car ils avaient entendu dire qu’on amassait ici des grains et des farines comme pour un siège, et que tout le monde mangeait dans ces murs.

En effet, les chars à bœufs, les files de chameaux apportent, à toute heure, les sacs de riz et d’orge, commandés au loin par le roi, et cela s’empile dans les greniers, ou même sur les trottoirs, par peur de la famine envahissante qui menace de tous côtés la belle ville rose. Mais cela s’achète, et il faut de l’argent. Le roi, il est vrai, en fait distribuer aux pauvres qui habitent sa capitale. Quant à secourir aussi les paysans qui agonisent par milliers dans les plaines d’alentour, on n’y suffirait plus, et, de ceux-là, on détourne la tête. Donc, ils errent par les rues, autour des lieux où l’on mange, dans l’espoir encore de quelques grains de riz qu’on pourrait leur jeter, et puis vient l’heure pour eux de se coucher n’importe où, le front à même le pavé, pour mourir.

En ce moment, il s’agit de décharger sur un trottoir, devant des greniers sans doute trop remplis, une centaine de sacs de grains que des chameaux apportent, et il faut pour cela déranger trois petits enfants-squelettes, de cinq à dix ans, tout nus, qui reposaient ensemble à la place choisie.

— Ce sont trois frères, explique une voisine ; les parents qui les avaient amenés sont morts (de faim, c’est sous-entendu) ; alors ils sont là, ils restent là, ils n’ont plus personne.

Et elle paraît le trouver tout naturel, cette créature, qui pourtant n’a pas l’air d’une méchante femme !… Mon Dieu, qu’est-ce donc que ce peuple ? Et comment sont faites les âmes de ces gens, qui pour rien au monde ne tueraient un oiseau, mais qui ne se révoltent pas de ce qu’on laisse, devant leur porte, mourir les petits enfants ?

Le plus petit des trois paraît le plus près de finir. Il est sans mouvement, il n’a plus la force de chasser les mouches collées au bord de ses paupières closes ; on dirait que son ventre a été vidé comme celui d’une bête à faire cuire ; et les os de son frêle bassin ont percé la peau, à force de traîner sur les pavés de la rue.

Allons, il faut déménager, pour laisser la place à ces sacs de grains que l’on apporte. Le plus grand se relève, prend tendrement à son cou le pauvre tout petit, emmène par la main le second qui peut marcher encore, et ils s’en vont, en silence.

Cependant les yeux du tout petit se sont un instant rouverts. Oh ! ce regard d’innocent martyr ! Tout ce qu’il exprime d’angoisse, de reproche, d’étonnement d’être si malheureux, si abandonné et de tant souffrir !… Mais ils se referment vite, les yeux mourants ; les mouches reviennent s’y coller, et la pauvre petite tête retombe sur l’épaule maigre de l’aîné qui l’emporte.

Un peu chancelant, mais sans une larme, sans un murmure, adorable de résignation et de dignité enfantine, il emmène ses frères, ce petit aîné qui se sent chef de famille. Puis, après avoir regardé s’il est assez loin pour ne plus gêner personne, il les recouche avec des précautions infinies, la tête sur les pierres, et s’étend aussi près d’eux.

Au carrefour central, où les plus belles rues viennent aboutir, le luxe si particulier de cette ville arrive à ses plus étranges effets. Roses jusqu’à l’extrême pointe, sortes de grands ifs roses à fleurs blanches, les pyramides des temples brahmaniques, qui se dressent dans le ciel de poussière, parmi des tourbillons d’oiseaux noirs. Rose et semée de fleurs blanches, la façade du palais du Roi, qui dépasserait en hauteur nos façades de cathédrales, et qui est la répétition, la superposition d’une centaine de kiosques pareils, ayant chacun les mêmes colonnades, les mêmes grillages, les mêmes petits dômes compliqués — avec, tout en haut, des oriflammes aux couleurs du royaume, que le vent desséchant fait claquer dans l’air. Roses à bouquets blancs, les palais, les maisons, qui de tous côtés s’alignent en fuite vers les lointains poudreux des rues.

La foule est là plus parée de bijoux, plus animée, à ce carrefour, plus bruyante, dans toute la diversité de ses couleurs de fête. Plus nombreux aussi, les rôdeurs de la faim, — les pauvres petits enfants surtout, car au milieu de cette place on fait cuire en plein vent des gâteaux de riz, des galettes au sucre et au miel, et cela les attire ; on ne leur en donne pas, bien entendu, mais ils demeurent quand même, tout tremblants de faiblesse sur leurs petites jambes, et les yeux dilatés dans la fiévreuse convoitise des pâtisseries.

Du reste, elle augmente d’heure en heure, l’invasion des affamés ; c’est comme une marée funèbre, qui monterait de la campagne vers la ville, et les chemins dans la plaine sont jalonnés de ceux qui meurent avant d’arriver aux portes.

En face d’un marchand de bracelets, qui mange des crêpes toutes chaudes, une femme vient de s’arrêter suppliante, un spectre de femme, serrant sur ses mamelles sèches et sur ses os de poitrine un petit nourrisson-squelette. — Non, il ne donnera rien, le marchand, et même il dédaigne de regarder, — Alors elle s’affole, la mère au sein tari dont le petit va mourir, et ses dents se desserrent pour un long cri de louve. Elle est jeune et sans doute elle était jolie ; sa jeunesse s’indique encore sur ses joues ravagées : seize ans peut-être, c’est presque une enfant… Elle vient de comprendre à la fin que personne n’aura pitié et qu’elle est condamnée ; alors elle prolonge son cri sans espoir, par besoin de hurler, comme font les bêtes aux abois, — tandis que près d’elle passent tranquillement, de leur pas sourd, de gros éléphants dodus, qui mangent à présent du fourrage venu de très loin et coûtant très cher.

Et, au-dessus de la clameur des foules, il y a la clameur des corbeaux, sur les toits et dans l’air assemblés par milliers. Cet éternel ensemble de croassements qui, dans l’Inde, domine tous les autres bruits terrestres, s’enfle ici en crescendo, arrive à un vrai délire : les temps de famine, quand on commence à sentir partout l’odeur de la mort, sont des temps d’abondance et de joie pour les corbeaux, les vautours et les mouches.


Cependant, les crocodiles du Roi vont prendre leur repas, au fond des jardins murés.

C’est tout un monde, ce palais du Roi, avec ses dépendances sans fin, ses écuries de chevaux, ses écuries d’éléphants ; et, pour arriver au lac artificiel où les crocodiles habitent, il faut franchir encore tant de hautes portes hérissées de fer, tant de cours grandes comme les cours du Louvre, bordées de farouches bâtiments aux fenêtres grillées — et aux murailles roses, il va sans dire, avec semis de fleurs blanches ! Dans ces quartiers, il y a foule aujourd’hui, et on y fait des appels ; c’est jour de solde pour les soldats, et ils attendent tous, un peu sauvages et souvent superbes, tenant des lances ou des étendards ; on les paye en lourdes pièces d’autrefois, monnaies rondes en argent, ou monnaies en bronze de forme carrée.

Dans une salle de marbre, aux colonnes et aux arceaux ciselés, un vélum de velours pourpre est tendu sur un métier gigantesque, et une dizaine de brodeurs travaillent à le couvrir de fleurs d’or en haut-relief : une robe neuve, pour l’un des éléphants favoris.

Les jardins, à force de laborieux arrosage, sont encore à peu près verts, surprenants comme une oasis au milieu de ce pays brûlé ; d’ailleurs, vastes comme des parcs et tristement exquis entre leurs murailles crénelées de cinquante pieds de haut ; des allées droites à la mode ancienne et pavées de marbre ; des cyprès, des palmiers, beaucoup de roses, et des petits bois d’orangers qui embaument l’air ; partout des fauteuils de marbre pour se reposer à l’ombre, des kiosques de marbre pour les bayadères, et des bassins de marbre pour les bains princiers. Des paons, des singes, — et même, sous les orangers, des chacals en maraude montrant leur museau furtif.

Enfin, le grand étang, enfermé lui aussi dans de terribles murs et à demi desséché par deux ou trois années sans pluie. Là, sur les vases, sommeillent les énormes crocodiles centenaires, semblables à des rochers ; mais un vieil homme tout blanc arrive et se met à chanter, sur les marches d’un escalier qui descend dans l’eau, à chanter, chanter, d’une voix claire de muezzin, avec de grands gestes de bras pour appeler. Alors ils s’éveillent, les crocodiles, d’abord lents et paresseux, bientôt effroyables de rapidité et de souplesse, et ils s’approchent à la hâte, nageant en compagnie de grosses tortues voraces qui ont entendu l’appel et veulent manger aussi. Tout cela vient former cercle au pied des marches où le vieillard se tient, assisté de deux serviteurs portant des corbeilles de viandes. Les gueules visqueuses et livides s’ouvrent, prêtes à engloutir, et on y jette des quartiers de chèvre, des gigots crus, des poumons, des entrailles.


Mais dehors, dans les rues, personne n’appelle, avec des chants de muezzin, les affamés pour leur donner la pâture. Les nouveaux venus rôdent encore, tendant la main, frappant leur ventre plat si quelqu’un les regarde ; les autres, qui ont perdu l’espoir d’un secours, gisent n’importe où, sous les pieds, parmi la foule et les chevaux.

Au croisement de deux avenues de palais et de temples roses, sur une de ces places qu’encombrent les marchands, les cavaliers, les femmes drapées de mousselines et couvertes d’anneaux d’or, un étranger, un Français vient d’arrêter sa voiture, près d’un tas sinistre de décharnés qui ne bougent plus, et il s’est baissé pour mettre des pièces de monnaie dans leurs mains inertes.

Alors, soudainement, c’est comme la résurrection de toute une tribu de momies ; les têtes se dressent de dessous les haillons qui couvraient les figures ; les yeux regardent, puis les formes squelettales se remettent debout : « Quoi ! on fait l’aumône ! Il y a quelqu’un qui donne ! On va pouvoir acheter à manger. » Le macabre réveil se propage en traînée subite jusqu’à d’autres tas qui gisaient plus loin, dissimulés derrière des promeneurs, derrière des piles d’étoffes ou des fourneaux de pâtissier. Et tout cela grouille, surgit et s’avance : masques de cadavres dont les lèvres recroquevillées laissent trop voir les dents, yeux caves aux paupières mangées par les mouches, mamelles qui pendent comme des sacs vides sur les cercles du thorax, ossatures qui se heurtent avec des bruits de morceaux de bois. Et l’étranger, en une minute, est entouré d’une ronde de cimetière, pressé, griffé par des mains déjà terreuses, aux grands ongles, qui cherchent à lui arracher son argent, — tandis que les pauvres yeux, au contraire, demandent pardon pour cette violence, remercient et supplient…

Et puis, silencieusement, cela s’effondre. Un des spectres, qui chancelait de faiblesse, s’est accroché au spectre voisin, qui a chancelé à son tour, et la chute s’est communiquée de proche en proche, sans un cri, sans une résistance, tous les épuisés se cramponnant les uns aux autres et tombant ensemble, comme de lamentables marionnettes, comme s’abattent des quilles, puis roulant dans la poussière, évanouis, et ne se relevant plus…

À cet instant, une musique s’approche et on perçoit un bourdonnement nouveau de la foule : c’est un cortège qui arrive, un cortège religieux annonçant une solennité pour demain dans les temples de Brahma. Alors, un des gardes chargés de faire faire place empoigne une vieille affamée qui, dans sa chute, les bras en croix, le visage dans la poussière, avait dépassé l’alignement permis, et il la rejette sur le trottoir, meurtrie et gémissante.

Voici donc le beau cortège qui passe. Un éléphant noir ouvre la marche, peinturluré d’or jusqu’au bout de la trompe ; derrière vient la musique, au pas de procession, jouant, avec des musettes et des cuivres, un air lugubre en mode mineur.

Puis, quatre éléphants gris s’avancent de front, portant des éphèbes costumés en dieux, coiffés de hautes tiares de perles, qui lancent des poudres colorées et parfumées sur le peuple. Ils semblent lancer des nuages, tant ces poudres sont ténues et légères ; leurs éléphants, qui en reçoivent de première main, en sont teintés bizarrement, l’un de violet, l’autre de jaune, l’autre de vert et l’autre de rouge. Ils lancent, à pleine poignée, les souriants éphèbes, et la foule se colore à leur gré, robes, turbans et visages. Même des petits enfants à l’agonie, des petits squelettes de la famine, qui regardaient d’en bas, couchés sur le dos, reçoivent une charge de poudre rouge embaumée de santal ; le geste de leurs mains affaiblies a été trop lent pour les préserver et ils en ont plein les yeux.

C’est maintenant la brusque tombée du jour ; le camaïeu rose à bouquets blancs commence de pâlir partout à la fois, sous un ciel couleur de pervenche, tellement saturé de poussière que la lune argentée y paraît blême. Les tourbillons d’oiseaux noirs s’abattent ensemble pour dormir ; sur les corniches des palais roses, ils s’alignent, innombrables, pigeons et corbeaux, à se toucher, formant de longs cordons sombres. Mais des vautours et des aigles s’attardent en l’air et planent encore. Et les singes libres, qui habitent sur les maisons, se poursuivent, très agités à l’heure du couchage, hauts sur pattes et queue relevée, petites silhouettes étranges qui courent au bord des toits.

En bas, les larges chaussées se dépeuplent, — car les cités orientales ne connaissent point de vie nocturne.

Une des tigresses que l’on apprivoise et qui va rentrer au palais se coucher, bien repue, le bonnet de côté, et pour l’heure bonne personne, est assise au coin d’une rue sur son derrière, entre ses serviteurs assis de même, y compris celui qui toujours la tient par la queue. Ses yeux énigmatiques, d’un vert pâle de jade, fixent un groupe de petits enfants de la famine, qui halètent par terre, à deux pas d’elle.

Les marchands se hâtent de replier leurs étoffes multicolores, de ramasser dans des corbeilles leurs cuivres brillants, leurs plateaux et leurs vases. Ils regagnent leurs demeures, découvrant peu à peu les groupes de décharnés qui gisaient parmi leurs gais étalages. Ces derniers vont demeurer seuls ; pendant la nuit ils seront les maîtres du pavé.

Ils s’isolent, les groupes agonisants ; autour d’eux, le vide se fait et les révèle plus nombreux. Bientôt on ne verra plus que leurs formes cadavériques et leurs guenilles, dont le sol restera jonché.

Hors des murs, dans la campagne désolée, tous les arbres sans vie se peuplent prodigieusement, à cette heure crépusculaire. Les aigles, les vautours ou les paons magnifiques s’y groupent par famille, formant des épaisseurs au milieu des branchages légers qui n’ont plus de feuilles ; leurs cris du jour peu à peu s’apaisent, finissent en appels intermittents, de plus en plus espacés. Les voix geignantes des paons sont celles qui persistent le plus avant dans le soir, et bientôt les chacals lugubres commencent à y répondre.

Dix heures : très tard pour cette ville où tout s’arrête presque avec le jour. La campagne, alentour, est devenue infiniment silencieuse. Dans les lointains, on dirait du brouillard ; mais c’est de la poussière encore, puisque tout est desséché. Sur le sol poudré à blanc, tombe la lumière blanche de la lune, et sur les arbres morts, sur les cactus couverts de cendre ; avec le refroidissement soudain de la nuit, cela donne l’illusion de la neige et de l’hiver. Il va faire froid pour les petits mourants, qui sont tout nus à râler par terre.

En dedans des murs, c’est le silence comme au dehors. À part des musiques assourdies, qui se font çà et là au cœur des temples brahmaniques, on n’entend plus rien. Par les hauts escaliers de ces temples, que gardent des éléphants de pierre, montent ou descendent quelques derniers groupes en vêtements blancs ; ailleurs, plus personne, et les rues sont vides, — les longues rues droites qui paraissent plus larges et plus immenses, sans passants ni cortèges. Dans le calme nocturne, la ville de camaïeu rose, rose encore sous le rayonnement lunaire, semble avoir agrandi le décor de ses palais et de ses miradors dentelés.

Mais, sur les chaussées, à côté de ces sacs de grains amoncelés par peur de la famine, et surveillés par des gardiens à bâtons, restent aux mêmes places les tas noirâtres, haletant sous des loques, les tas macabres, la foule effondrée des meurt-de-faim. On voit aussi, de distance en distance, des petites niches, des petites guérites de pierre qui pendant le jour, disparaissent dans la foule ; chacune d’elles abrite un dieu, l’horrible Ganesa au visage d’éléphant, ou bien Siva, prince de la Mort, et chaque idole a sa guirlande de fleurs, et aussi sa lanterne qui brûlera jusqu’au jour.

C’est presque informe et indéfinissable, ces tas couverts de haillons, qui font toutes ces taches noires dans le gris rose de la ville enchantée ; mais il en sort de temps à autre une toux, un gémissement ou un râle ; parfois aussi des os de bras se relèvent et s’agitent, secouent fiévreusement les guenilles, ou bien ce sont des os de jambe, réunis par une grosse rotule saillante… Pour ceux-là qui sont par terre, qu’importe le jour bruyant, ou la nuit tranquille, ou le radieux matin, puisqu’il n’y a plus d’espérance, puisque personne n’aura pitié, puisqu’il faut rester où la tête alourdie est tombée, et attendre là, sur le même pavé, la grande crispation qui finira tout…

X
TERRASSES POUR TENIR CONSEIL AU CLAIR DE LUNE

La pleine lune encore pâle, suspendue dans le ciel crépusculaire, n’a pas commencé d’épandre sa lumière morte sur le nouvel amas de ruines qui s’en va dévalant à mes pieds. Le soleil, bien qu’il ait disparu depuis une heure derrière les montagnes d’alentour, continue d’éclairer d’une lueur jaunissante. Et j’attends la nuit, seul, dans un lieu pompeux et farouche, au sommet des terrasses d’une ancienne demeure de rois, sorte d’immense nid d’aigle qui fut jadis empli de richesses, inabordable et redouté, mais qui est vide aujourd’hui, à la garde de quelques serviteurs, au milieu d’une grande ville abandonnée.

Je suis très haut dans l’air ; si je me penche sur les granits luxueusement ciselés qui servent de balustres à ces terrasses, je surplombe des abîmes, — au fond desquels gisent des débris de maisons, de temples, de mosquées, de splendeurs. Je suis déjà très haut dans l’air, et cependant je suis dominé de tous côtés ; les rochers qui portent ce palais s’abritent au centre d’un cirque de montagnes plus élevées encore, et, autour de moi, de grandes cimes en pierres rougeâtres, presque verticales, minces et comme tranchantes, sont couronnées de remparts qui suivent la ligne du faîte extrême, et dont les créneaux en dents de scie se découpent cruellement sur le ciel jaune. Cette muraille en l’air, bâtie à coups de blocs cyclopéens sur des pointes à peine accessibles, et enfermant un cercle de plusieurs lieues, est une de ces œuvres du passé dont l’audace et l’énormité nous confondent ; tout cela monte trop haut, se tient debout avec trop de confiance, et donne un peu le vertige à regarder. Pour cette ville, depuis longtemps défunte, et pour ce palais de rois qui est sous mes pieds, on avait imaginé une clôture sans pareille, on avait transformé en forteresse toute la chaîne des sommets enveloppants. Et il n’y a qu’une seule coupée donnant accès dans le cirque défendu, une espèce de grande fissure naturelle, là-bas, par où l’on aperçoit les lointains d’un désert qui semble passé au feu.

Pour venir ici, je suis parti, au déclin du jour, de Jeypore, qui, depuis deux siècles[11], a remplacé comme capitale cette ville d’Amber, ces ruines dont me voici entouré.

Je suis parti avec des guides et des chevaux mis à ma disposition par le Maharajah de la belle ville rose, — successeur des rois qui habitaient jadis ce palais d’Amber, ces terrasses où je viens de monter. J’avais hâte de sortir de cette Jeypore, d’échapper à son charme de féerie et à son horreur dantesque, hâte d’arriver dans la campagne, où au moins tout est fini et où c’est le silence de la mort.

Cependant, je savais quel passage de plus grande épouvante il me faudrait encore traverser au sortir même de la ville, dès que j’aurais franchi les portes des remparts quelque chose comme un champ de bataille longtemps après la déroute ; quelque chose comme une jonchée de cadavres longuement desséchés au soleil, mais des cadavres qu’on entendrait souffler, des cadavres qui remueraient, et qui parfois seraient capables de se lever, de me poursuivre, de m’attraper avec leurs pauvres mains terreuses, dans une soudaine exaltation de prière…

Et, en effet, j’ai trouvé tout cela qui m’attendait.

Dans le charnier, aujourd’hui, il y avait beaucoup de vieilles femmes, paquets de haillons et d’os, aïeules abandonnées, dont tous les descendants étaient morts, de faim sans doute, et qui s’étaient couchées là avec résignation pour laisser venir leur tour ; elles ne demandaient rien, celles-là, elles ne bougeaient pas ; seulement leurs yeux grands ouverts exprimaient l’infini morne de la désespérance. Et des corbeaux, au-dessus d’elles, perchés sur les branches des arbres morts, ne les perdaient pas de vue, attendant qu’il fût l’heure.

Mais il y avait surtout, et plus encore que les autres jours, des enfants. Oh ! leurs petites figures, comme étonnées de tant de misère et d’abandon, qui vous regardaient d’en bas avec une expression d’appel !… On mettait pied à terre, on s’arrêtait aux plus décharnés, ne pouvant s’arrêter à tous, car ils étaient légion… Petites têtes affaiblies, petites têtes emmanchées sur de frêles squelettes qui ne pouvaient plus les porter ; on les soulevait doucement, et elles retombaient, confiantes, dans vos mains, les têtes enfantines, en refermant les paupières, comme pour dormir là, sous votre protection. Parfois, on devinait bien que le secours offert arrivait trop tard ; mais souvent aussi les innocents fantômes se remettaient debout, et avec la pièce de monnaie qu’on leur avait donnée, se traînaient chez les marchands de riz pour acheter à manger.

Mon Dieu ! cela coûterait si peu de chose, ce qu’il faudrait à ces petits-là pour ne pas mourir[12] !

Au sortir de ces portes roses, deux lieues de ruines, avant d’arriver au vrai désert de la campagne ; dans des jardins d’arbres morts, une suite interminable de coupoles, de temples, de kiosques en pierre ajourée, où n’habitent plus que des tribus de singes, des corbeaux et des vautours. — Et il en va de même aux environs de toutes les villes de ce pays ; la terre, pleine de sépultures, y est encombrée toujours par le prodigieux déchet des civilisations antérieures.

Plus aucune trace de champs cultivés, il va sans dire, et, dans les villages infestés de mouches, plus personne.

Quand ensuite nous avons atteint la base des montagnes, la région des pierres rougeâtres, on eût dit qu’il y avait des brasiers partout ; même à l’ombre, chaque bouffée du vent sec, chargé de poussière, causait une brûlure au visage. Pour végétation, par ici, plus rien autre que de grands cactus morts, restés debout ; toutes les roches étaient hérissées de leurs bâtons épineux. Et mes deux guides chevauchaient le bouclier au flanc, la lance droite, tels autrefois des soldats de Balladur ou d’Akbar.

Le soleil de cinq heures du soir éclaboussait nos yeux, lorsque enfin nous avons aperçu devant nous cette brèche étroite qui donne accès dans la vallée close d’Amber ; une porte redoutable fermait l’unique passage, après lequel, tout de suite, l’ancienne capitale nous est apparue.

Par des rampes dallées, où nos chevaux glissaient, nous sommes montés au palais des rois, au palais de grès et de marbre qui trône orgueilleusement sur les rochers, commandant toutes les autres ruines.

D’abord, à l’entrée, à l’un des premiers tournants de la route ascendante, nous rencontrions un temple noir et sinistre, dont le sol est souillé d’éternelles taches de sang, et qui exhale une puanteur de bête morte, de vieille boucherie ; au fond, dans une niche, réside la très horrifique Dourga, toute petite et presque informe, l’air d’un gnome malfaisant blotti sous les plis d’une loque rouge ; et un tam-tam aussi large qu’une tour est posé à ses pieds. — Là, depuis des siècles, on n’a cessé d’égorger chaque matin, dès l’aube, un bouc, au bruit du tam-tam énorme, pour en offrir à la Déesse le sang tiède, dans un vase de bronze, et, sur un plateau, la tête cornue. Comment a-t-elle pu s’introduire dans le panthéon brahmanique, à titre d’épouse du dieu de la mort, la Dourga, la terrifiante Kali, si altérée de sang que, même en ce pays où, depuis des millénaires, il est défendu de tuer, on lui faisait naguère encore des sacrifices humains à cette place ? D’où sort-elle, avec son manteau rouge, de quels temps antérieurs et de quelle nuit ?…

À différents étages de la route, on a ouvert devant nous des portes de bronze, lourdement cloutées. Et puis nous avons quitté nos chevaux pour continuer à pied l’ascension, par des cours, des escaliers, des jardins.

Des salles en marbre, aux piliers trapus, décorées avec un goût minutieux et barbare ; les voûtes, jadis patiemment revêtues de mosaïques en verroteries, en parcelles de miroir, y restent encore étincelantes par places, sous la moisissure et le salpêtre, comme des parois de cavernes à stalactites, et les portes en bois de santal sont incrustées d’ivoire. Des piscines, très haut perchées, recélant encore un peu d’eau précieuse ; des bains creusés dans le roc, pour les dames du harem. Et, au centre de tout, un jardin suspendu, très muré, sur lequel s’ouvrent des appartements sombres, qui furent ceux des princesses, des reines, de toutes les belles cloîtrées ; des orangers de cent ans y embaumaient l’air, quand j’y suis passé tout à l’heure pour monter aux plus hautes terrasses ; mais le vieux gardien se plaignait amèrement des singes, qui, paraît-il, s’y croient les maîtres aujourd’hui et ne se gênent point pour y cueillir toutes les oranges.

Maintenant donc, j’attends la nuit, seul, sur ces terrasses extrêmes : les rois les avaient fait construire et entourer de somptueux balustres pour y tenir des assemblées, y donner des audiences au clair de lune, et j’ai voulu connaître ce lieu, à son heure, sous cette lune qui dans un instant rayonnera.

Le coucher des oiseaux, aigles, vautours, paons, tourterelles et martinets, vient de finir, et, dans le palais abandonné, cela laisse un redoublement de silence. Le soleil, qui m’était depuis longtemps caché par les si hautes montagnes, vient sans doute de s’éteindre, car, sur une esplanade au-dessous de moi, des gardiens, des musulmans, qui connaissent toujours avec précision l’heure sainte du Moghreb, s’orientent à présent vers la Mecque et se prosternent pour la prière du soir.

En même temps, un bruit caverneux monte soudain jusqu’à moi, d’en bas, du sanctuaire ensanglanté : c’est aussi l’heure de la prière brahmanique, et le tam-tam prélude, le tam-tam de la déesse-gnome au manteau rouge.

Il prélude à grands coups sourds, et c’était le signal attendu pour une orgie de sons féroces ; des musettes gémissantes le suivent aussitôt, et des cymbales de fer, et une trompe, qui beugle tout le temps sur deux notes, en appel lugubre indéfiniment répété ; cela m’arrive comme de dessous terre ; cela s’enfle et se défigure en traversant, pour s’élever jusqu’aux terrasses, tant de salles superposées, qui sont vides et sonores. Et tout à coup, du haut de l’air, répond un carillon de cloches : c’est un petit temple de Siva qui sonne ainsi à pleine volée ; il est perché là-bas sur une des cimes coupantes qui m’entourent ; il est adossé à cette muraille aérienne dont les créneaux se profilent maintenant comme les dents d’un peigne noir, sur le jaune du ciel pâlissant.

Je ne prévoyais pas tant de bruit dans ces ruines ; mais, aux Indes, la désuétude des villes, le délabrement des sanctuaires n’arrêtent point le cours des rites sacrés : les dieux continuent d’être servis, même au milieu des régions les plus délaissées…

Depuis quelques minutes, je levais la tête vers le petit temple carillonnant. Et lorsque je jette ensuite les yeux à terre, je frémis presque en y reconnaissant mon ombre, très nette, très subitement dessinée ; d’instinct, je me retourne, comme pour voir si on ne vient pas d’allumer derrière moi, en surprise, quelque lampe de clarté étrange, ou si quelque projecteur électrique ne m’envoie pas ses rayons blêmes. — Mais non, c’est la grande lune ronde, la lune des audiences royales, que j’avais oubliée et qui déjà, sans transition, commence de remplir son office, tant le jour a vite fait de mourir, en ces climats. D’autres ombres, des ombres immobiles de choses, se sont au même moment précisées partout, alternant avec des lueurs spectrales. La lune, sur la terrasse des audiences lunaires, épand sa majesté blanche…

Je descendrai quand aura cessé la musique sauvage ; elle me gêne, cette musique-là, pour traverser seul à cette heure tant d’escaliers étroits, tant de couloirs, tant de salles dans ce palais qui, la nuit, doit être livré aux singes et aux fantômes.

Et c’est très long, très long. Cela me laisse le temps de voir s’allumer toutes les étoiles.

Combien ce lieu est à la fois dominateur et secret ! Et quels princes du rêve étaient ces souverains, pour avoir imaginé ici des assemblées lunaires !

Au bout d’une demi-heure cependant, les coups de tam-tams s’apaisent et s’espacent, les beuglements aussi de la trompe sacrée ; cela se traîne, cela s’alanguit, — avec par instants des reprises désespérées, mais de plus en plus courtes ; on dirait que cela agonise, — et cela meurt, comme d’épuisement. Le silence enfin revient, et, tout en bas, au fond de la vallée que remplissent les ruines d’Amber, on commence de distinguer la petite voix flûtée et lugubre des chacals.

Il n’y a pas de vraie obscurité, dans les escaliers et les salles basses du palais, quand je redescends. Tout y est imprégné de blancheurs de lune, de blancheurs bleuâtres ; par les petites fenêtres dentelées, entrent les rayons d’argent, qui dessinent sur les dalles la découpure charmante des ogives, ou bien font revivre les mosaïques éteintes sur des pans de murailles que l’on croirait ce soir semés de gemmes ou de gouttelettes d’eau. Et dans le jardin saturé de parfums de fleurs, les plus hautes branches des orangers, quand je passe, s’emplissent de mouvement et de bruit, au réveil éperdu des singes.

Devant les premières portes, en bas, où l’air semble tout à coup surchauffé après la quasi fraîcheur des terrasses, mes guides m’attendent, déjà en selle et la lance au poing. Et nous repartons, en tranquille chevauchée nocturne, pour cette Jeypore que je quitterai définitivement demain matin. Je renonce à connaître la ville de Beckanire, où je comptais aller, à une centaine de lieues plus loin, mais où je sais à présent que l’horreur atteint son comble et que les rues sont pleines de morts. Non, j’en ai assez vu, hélas ! et je rebrousse chemin vers les pays moins désolés où le voisinage de la mer de Bengale entretient encore la vie.

XI
LA VILLE DE GRÈS AJOURÉ

Au pays de la famine, que je quitte pour regagner les bords du golfe de Bengale, ma dernière étape est dans la ville du roi de Gwalior[13], la ville sculptée, la ville tout en dentelle blanche, célèbre dans l’Inde pour la magnificence et la fantaisie de ses ciselures sur pierre. C’est presque trop joli, tout ce qu’on voit, trop travaillé, trop ajouré ; on dirait des maisons de parade, qui seraient en fin cartonnage découpé à l’emporte-pièce ; mais elles sont en grès dur et leur luxe délicat n’est point fragile. Les milliers de petites colonnes, encadrant les porches festonnés ou les fenêtres frangées de stalactites, ont des chapiteaux qui imitent des feuillages, et des bases en forme de calice de fleur. Une quantité extravagante de loggias, de moucharabiehs — toujours en ce grès des carrières voisines — se superposent et débordent sur la rue. Au pays de Gwalior, si l’on veut faire un grillage de balcon, ou une persienne pour rendre les belles dames invisibles, on prend une grande plaque de grès, amincie comme une planche, et on y découpe des arabesques finement exquises ; une fois en l’air, cela ressemble à de frêles boiseries, ou même cela simule des légèretés de papier. Et tout est peint à la chaux, blanc comme neige, avec çà et là, sur les murailles, d’éclatantes peinturlures représentant des fleurs, des promenades d’éléphants, des cortèges de dieux.

Dès qu’on entre dans la ville féerique, le cauchemar de la famine est déjà presque oublié, malgré la désolation qui de jour en jour augmente et s’approche ; les gens sont riches, ici, pour acheter des graines ; les gens ont de l’eau encore pour entretenir les jardins, et on vend les roses roses à pleins paniers sur les places, pour les parfums ou les parures.

C’est une ville de Brahma, et cependant les turbans y règnent comme en pays de Mahomet ; — des turbans très particuliers, il est vrai, qui s’enroulent toujours sur une forme rigide et qui, suivant les castes et les situations, varient à l’infini. Les uns ressemblent à une conque marine, les autres à un chaperon Louis XI, à un escoffion, ou encore à un bicorne aux longues ailes relevées. Ils sont en soie écarlate, fleur de pêcher, aurore, jaune soufre ou vert céladon ; comme à Hyderabad, leurs nuances fraîches éclatent sur la blancheur des foules et la blancheur des rues. — Quant au signe de Siva sur les fronts, il devient ici une sorte de papillon blanc, très soigneusement peint : deux ailes, éployées de chaque côté d’une boule rouge ; tandis que le signe fourchu de Vichnou demeure pareil à ce qu’il était dans le sud de l’Hindoustan.

C’est une ville de cavaliers qui partout galopent, caracolent sur des bêtes fières, aux harnais dorés ; on y monte aussi beaucoup à éléphant, et les chameaux y processionnent en files nombreuses, et les mulets n’y font point défaut, non plus que les petits ânes, aux pelures grises tirant sur le rose.

Les voitures y sont de la plus diverse extravagance. Il y a les toutes petites, de louage, en cuivre étincelant, avec un toit aussi pointu qu’un dôme de pagode, qui vont comme collées à la croupe de leur cheval, et tout le temps assaillies de ruades. Il y a celles qui roulent avec une lenteur majestueuse, traînées par deux gros zébus indolents, qu’une barre de bronze maintient écartés à un mètre l’un de l’autre, de manière à encombrer toute la rue ; invariablement elles sont en forme d’avant de trirème, en forme d’éperon de navire très orné, mais d’éperon tout à fait aigu, sur lequel les voyageurs sont assis à la file et à califourchon. Les plus grandes enfin, à l’usage des belles qui font leur mystérieuse, ont la tournure d’un œuf de quelque oiseau monstre ; toutes rondes, et jalousement enveloppées d’étoffes rouges, elles se traînent aussi sans hâte ; par l’entre-bâillement d’une draperie, de temps en temps on en voit sortir un beau bras de chair ambrée, avec des cercles d’or, ou bien un pied nu, aux doigts chargés de bagues. Ensuite, il y a des litières de toutes les formes, sur lesquelles on promène de jeunes seigneurs, en robe de soie orange ou de soie mauve, les yeux allongés à la peinture et les oreilles ornées de diamants ; ou bien de vieux nababs sévèrement vêtus d’un fourreau en velours violet, en velours pourpre, sur lequel s’épand une barbe couleur de neige ou teinte en vermillon.

Et on se salue beaucoup, le long des jolies rues en dentelle, des jolies rues en tulle de pierre blanche, car on est très courtois, à Gwalior.

C’est assurément dans les hautes castes de ce pays que la beauté des races aryennes atteint son maximum de perfection et de finesse, en des pâleurs à peine plus bistrées que celles des Iraniens. Oh ! les admirables yeux, les presque trop régulières et exquises figures des promeneuses qui passent, en groupes d’un coloris éclatant, drapées à la romaine dans des mousselines claires !

Comme on est loin, ici, de l’Inde des grandes palmes, des nudités de bronze et des longues chevelures épandues !

Ces mousselines du Radjpoutan, où l’on s’enveloppe de la tête aux pieds, ont des dessins savamment barbares ; les couleurs y sont toujours jetées comme des taches, comme des cernes sans contours. Telle femme a choisi pour son voile du vert mousse semé de larges cernes roses ; une autre, qui chemine en sa compagnie, est en jaune d’or taché de bleu lapis et de bleu turquoise, ou bien en lilas avec des marbrures jaune orange. La légèreté des tissus, les rayons de soleil qui traversent, la transparence des ombres, font jouer tout cela comme les feux du prisme. Et, parfois, au milieu de ces nuances de fleurs et de matin, passe une autre belle vêtue comme une fée de la nuit, apportant la surprise de voiles tout noirs, zébrés de longues raies d’argent.

L’amusement des couleurs prend une telle importance pour les gens de Gwalior, qu’il y a des rues entières où l’on ne s’occupe qu’à teindre les mousselines, à y semer des taches harmonieuses. Cela se fait en présence des passants, qui s’arrêtent pour regarder, pour exprimer leur avis. Et, quand une pièce est achevée, on l’étend sur les balcons ajourés, ou bien on la confie à deux enfants qui, la prenant chacun par un bout, s’en vont la promener au soleil pour qu’elle sèche. Le quartier des teinturiers a l’air en perpétuelle fête, avec toutes ces étoffes légères, jetées en vélum sur les maisons, ou promenées à la main, flottant comme des banderoles.

On rencontre par la ville des cortèges de noces, qui s’avancent d’une allure lente, précédés par des tambourins et des musettes, le marié à cheval, et à l’abri d’un immense parasol que des serviteurs balancent au-dessus de sa tête. On rencontre des cortèges de mort qui courent à toutes jambes, le cadavre ligoté, empaqueté d’étoffes, secoué par le trot des gens qui le portent à l’épaule, et suivi d’une horde essoufflée qui hurle comme les chiens à la lune. Aux coins des rues, des fakirs, barbouillés de cendres, se tordent épileptiquement dans la poussière, et prient comme s’ils agonisaient. Sur la grande place du marché, entourée de temples et de kiosques en fines découpures, les femmes, aux voiles de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, assaillent les marchands de tapis, de soieries, de fruits, de galettes et de graines ; on n’aperçoit nulle part ces horreurs cadavériques, toujours étalées chez nous, — poissons fétides, entrailles ou lambeaux de chair, — puisque le peuple de Brahma ne mange d’aucune chose ayant vécu ; et ce qui se vend surtout, ce sont les roses roses, sans tige, apportées en monceaux, pour servir à composer des essences, ou simplement à faire des colliers.

Des portiques très blancs, surmontés de miradors en grès ajouré, donnent accès dans l’immense quartier royal : ce sont des palais, tout neigeux de blancheur et entourés de parterres de roses blanches, parmi de grands arbres languissants qui gardent en avril leurs teintes d’arrière-automne ; ce sont des parcs solitaires, qui se dessèchent de jour en jour, sans que le roi ait le pouvoir de l’empêcher ; ce sont des petits lacs, aujourd’hui taris, avec, sur les bords, des kiosques merveilleusement ciselés, où la cour venait prendre le frais, au temps où il y avait de la pluie, de l’eau et des feuillées épaisses.

Dans les allées quasi automnales, où, à force de soins, les roses de bordure fleurissent encore, des paons se promènent, et des singes plaintifs, qui ont l’air de s’inquiéter de toute cette soif de la terre, de toute cette détresse envahissante.

Le roi de Gwalior, en ce moment, s’est retiré sur la cime des rochers voisins, pour essayer d’échapper à la fièvre qui le ronge. Je suis cependant autorisé de sa part à entrer, et les portes s’ouvrent.

Des salles meublées à l’européenne ; des dorures, des brocarts, des lustres de Baccarat : on se croirait au Palais-Bourbon ou à l’Élysée. Mais, au milieu de ce luxe banal des appartements, on sent quand même l’Inde, qui est là derrière les murs tendus de soie ; on sent la mélancolie de ces parcs, effeuillés au printemps, et l’angoisse de ce pays qui souffre. Quant au jeune seigneur, qui m’a introduit là et qui me guide avec une grâce élégante, c’est un personnage de féerie, vêtu de blanc et coiffé d’un chaperon de soie rose : aux oreilles, des perles, et deux rangs de grosses émeraudes en collier. Comme visage, il rappelle ces princes invraisemblablement jolis, que représentaient les vieilles miniatures indiennes ou persanes : des yeux déjà trop grands, allongés par des fards, un nez trop fin, une trop soyeuse moustache noire, et trop de sang vermeil aux joues, formant tache rosée sous l’ambre transparent de la peau.


Les palais funéraires des anciens rois de Gwalior occupent, de l’autre côté de la ville, tout un silencieux quartier. Au milieu de jardins, ce sont des temples en grès ou en marbre, dont les pyramides ont forme de cyprès colossal, de grand if de cimetière.

De tous ces mausolées, qui dressent leurs tours pointues vers le ciel, le plus somptueux est celui où dort, depuis peu d’années, le précédent Maharajah. Le grès et le marbre blanc y sont travaillés avec magnificence, et, au fond, à la place très sacrée, est assise une vache en marbre noir, un des symboles les plus vénérés du brahmanisme. On vient à peine de le finir, ce tombeau royal, et déjà les oiseaux l’ont envahi. Hiboux, tourterelles et perruches nichent par tribus dans la pyramide, dont les escaliers sont semés de plumes vertes ou grises. La pyramide est très haute, et, du sommet, la ville, sous le tournoiement des corbeaux et des aigles, apparaît toute, avec ses maisons en dentelle, ses palais, ses jardins mourants, les grands ifs de pierre de ses temples. Ses environs, ainsi qu’il arrive toujours dans l’Inde, sont encombrés de ruines ; anciens Gwalior, anciens quartiers, anciens palais, abandonnés au cours des siècles, à la suite de fantaisies ou de guerres. Un côté de l’horizon est occupé par une de ces citadelles de Titans comme on en construisait partout dans ces pays, aux âges héroïques, alors que les nobles peuples hindous, non encore domestiqués par l’étranger, vivaient d’une vie libre, belliqueuse et superbe : une lieue de remparts, de donjons et de vieux palais farouches, couronne là-bas des rochers abrupts, de plus de cent mètres de haut. Enfin se déroulent les lointains extrêmes, d’une nuance de cendre et de feuille rousse ; et ces forêts mortes, ces jungles mortes, aperçues dans le recul effacé des derniers plans, jettent leur menace silencieuse à la ville encore insouciante et gaie, annoncent que la famine s’approche.

Sur un éléphant du roi, le dernier soir, et en compagnie d’un aimable personnage de la cour, j’ai fait ma promenade d’adieu dans la ville du grès ajouré, à l’heure moins chaude où les femmes aux mousselines peintes, aux mousselines argentées, prennent l’air sur les balcons précieux.

On reconnaissait mon compagnon et le costume des deux coureurs qui nous précédaient ; alors on saluait beaucoup.

Le long des rues étroites, le dos de l’énorme bête — un éléphant femelle dans la soixante-quinzième année de sa vie, — nous mettait à la hauteur des premiers étages, à toucher les moucharabiehs délicats, les galeries sculptées où rêvaient les belles, et toutes s’inclinaient en portant les deux mains au front.

À un carrefour, des nattes avaient été tendues pour enclore, jusqu’à hauteur d’homme, une partie de la place ; mais nous passions assez haut montés pour voir par-dessus la fermeture légère. Et c’était une fête de mariage que l’on avait ainsi installée dans la rue, devant la maison des époux, jugée trop petite ; quantité de jeunes femmes très parées, aux voiles pailletés d’or, se tenaient là assises en cercle pour écouter des musiciens et des chanteurs.

Sur la place du marché, que de saluts ! Les humbles marchands et les pauvres se courbaient en révérences profondes. Les beaux cavaliers se bornaient à un signe de tête, chacun retenant son cheval — que toujours un éléphant terrorise — et qui ruait ou se cabrait, chavirant des mannequins de roses. Même des troupes de bébés, même d’adorables petites filles de cinq ou six ans, aux yeux très peints, s’arrêtaient pour porter gravement les mains au front, et leur gentil salut comique nous arrivait de tout en bas, de presque dessous notre bête monstre, — qui du reste posait ses pieds l’un devant l’autre avec des précautions maternelles, pour ne pas leur faire de mal.

Et je me rappelle, au tournant d’une rue à peine assez large, où nos flancs rasaient les murs, une secousse, un brusque arrêt : la tête d’un autre éléphant plus énorme encore, un mâle avec de longs ivoires, apparaissait, arrivant en sens inverse, juste en face de nous… Une minute d’indécision ! Vraiment on eût dit qu’ils se consultaient avec courtoisie, les deux colosses, — d’ailleurs commensaux dans les mêmes écuries royales et devant beaucoup se connaître. L’autre, enfin, fit trente pas en arrière, entra à reculons dans une cour, et nous passâmes, frôlés par sa trompe.

XII
LA MONTAGNE DES ROIS

L’heure méridienne approche, resplendissante et morne, sur les désolations de l’Inde. Calmement, l’éléphant monte ; par une rampe, taillée en des proportions surhumaines, il s’élève au flanc d’une montagne encombrée de ruines, qui est comme une immense nécropole de dieux, de temples et de palais.

En montant, il zigzague sur la route, pour rendre l’ascension plus douce ; toute sa masse dandinante me berce d’ondulations molles, et chacun de ses pas donne le sentiment de sa lourdeur de colosse, par l’écrasis de poussière qui se fait sous son pied large. Cependant sa marche feutrée est à peine bruyante et, dans le silence absolu des entours, on n’entend guère que le son grave des deux cloches d’argent pendues à ses côtés, qui sonnent un carillon mélancolique, à intervalle mineur. Parfois aussi un grand fouettement de plumes, dans l’air immobile et chaud : un vautour, un aigle passe.

La montée est raide, au flanc des roches verticales. Du côté du vide, un mur épais et bas, aux créneaux de forteresse, se découpe sur les lointains grisâtres, estompés de poussière et d’éblouissements de soleil. Du côté de la montagne, on est dominé par des choses cyclopéennes ; cent mètres de granit à pic, avec un couronnement de châteaux, de donjons comme les hommes de nos jours n’oseraient ni ne pourraient plus en construire ; en levant la tête, on aperçoit, sur une longueur infinie, ces prodigieux palais des anciens âges, en style inconnu, qui, depuis des siècles, tout au bord de l’abîme, se tiennent debout sans vertige, avec leurs guérites surplombantes et leurs miradors. Par-dessus la forteresse naturelle qu’était déjà cette montagne, des dynasties de rois dont nous n’imaginons plus l’existence ont fait pendant plus de mille ans entasser les blocs sur les blocs pour se créer là-haut d’imprenables repaires. Vraiment les manoirs et châteaux forts de nos petits hobereaux d’Occident font sourire, à côté de ces ruines écrasantes dont l’Inde est partout surchargée.

L’éléphant monte lourdement, au carillon de ses deux cloches monotones et douces. Le soleil vertical dessine sous lui son ombre ballottante et reproduit en noir par terre le balancement de sa trompe. Deux hommes, qui par étiquette nous précèdent, grimpent comme en somnolence, tenant en main de longues cannes de parade à pomme argentée. Des portes, à différentes altitudes, coupent ce chemin, par lequel nous nous élevons avec une lenteur orientale ; il va sans dire, ce sont de terribles portes, surmontées de donjons à meurtrières ; et des soldats de Gwalior les gardent, sans doute parce que leur roi habite en ce moment là-haut, parmi les débris du passé grandiose. Les lointains élargissent autour de nous leur cercle vague ; la nuance des arbres desséchés s’y fond en grisaille, sous l’espèce de brouillard de cendre suspendu dans l’air ; l’horizon gris se perd dans le ciel gris, saturé de poussière étincelante, et les grands oiseaux de proie se lassent de tourbillonner depuis le matin au-dessus de tout cela, qui sent la soif, l’épuisement et la mort.

Une réverbération torride émane des rochers ; il n’y a aucun souffle dans l’atmosphère ; voici que les oiseaux mêmes s’endorment, vaincus par la torpeur méridienne ; aigles et vautours replient leurs ailes, se posent et nous regardent passer. L’allure de l’éléphant engourdit l’esprit peu à peu, comme un continuel bercement de gondole ; les yeux se ferment éblouis, et, bientôt, au milieu de cet ensemble de choses grises, où le rouge même des granits s’atténue sous la poussière des années sans eau, je ne perçois plus guère que les premiers plans, les objets qui éclatent devant moi tout proches. C’est d’abord un turban doré, une nuque brune, un dos drapé de blanc, une petite lance acérée : le cornac hindou, accroupi à la Bouddha sur le front de la bête et tenant en main l’arme directrice. Ensuite c’est un peu du drap écarlate de la têtière, et ce sont les deux gigantesques oreilles roses, tigrées de noir, qui s’agitent en continuel mouvement d’éventail, pour écarter les taons et les mouches.

Il monte, l’éléphant, infatigable, docile et calme, meurtrissant la route sous ses pieds lourds. À côté de lui, au flanc des roches, de gros blocs arrondis, qui déjà lui ressemblaient, ont été plus ou moins retaillés à son image, par des hommes d’on ne sait quelle époque perdue dans la nuit ; de vagues bas-reliefs représentent des trompes, des têtes à longues défenses, ou parfois des croupes, à peine dégagées de la masse primitive. Il y a aussi maintenant des inscriptions en plusieurs langues disparues, et beaucoup de dieux sculptés à même la montagne, dans des niches, — œuvres des Pals ou des Jaïnas, qui furent les premiers habitants de ce lieu formidable.

En bas, dans la plaine brûlante, sous l’espèce de buée de cendre qui flotte, les ruines de l’ancien Gwalior commencent de se découvrir ; et aussi les blancheurs du nouveau, — que les Indiens appellent dédaigneusement Lachkar (le campement), — ses grands ifs de pierre, les tours de ses temples brahmaniques. Il est midi. Du feu blanc descend sur nos têtes, les granits surchauffés ont un rayonnement de fournaise. Aigles, vautours et corbeaux dorment, hébétés de silence et de chaleur.

Et, montant toujours, nous arrivons au pied de ces palais terrifiants, qui sont assis au bord du vide et qui prolongent en hauteur la crête de la montagne. Les façades à tourelles ont une magnificence incomparable, bâties dans toute leur étendue par assises régulières, en monstrueux blocs toujours égaux, et ornées d’une profusion de mosaïques, en émail bleu, vert et or, représentant toutes sortes de personnages et de bêtes. C’étaient jadis les demeures des puissants rois de Gwalior, qui, jusqu’au xvie siècle, vécurent là perchés, et inaccessibles.

Une dernière porte colossale, revêtue d’émaux bleu-de-lapis, que gardent encore des soldats du Maharajah, nous donne enfin accès sur ce plateau du sommet, qui a presque une lieue de long ; qui est entièrement entouré de remparts ; qui est réputé la position la plus imprenable de toute l’Inde occidentale ; qui depuis les temps historiques n’a cessé d’être un objet de convoitise pour les rois guerriers ; qui a vu d’étonnantes batailles ; dont l’histoire emplirait des volumes, — et qui n’est plus qu’une haute solitude couverte de palais, de tombeaux, de temples et d’idoles de toutes les civilisations et de tous les âges. Nulle part dans notre Europe on ne trouverait un lieu qui puisse lui être comparé, un si tragique musée des grandeurs disparues.

Devant le premier palais orné d’émail, qui est aussi le moins farouchement archaïque et le moins détruit, l’éléphant s’agenouille, nous mettons pied à terre, et nous entrons.

Il a cinq cents ans à peine, celui-ci ; mais ses soubassements cyclopéens datent des rois Pals, dont la dynastie fut régnante à Gwalior depuis le iiie siècle jusqu’au xe siècle de notre ère. Des salles trapues, formidables, plafonnées en blocs de granit. Le silence particulier des ruines, une pénombre subite et, pour nous qui venons du brûlant dehors, un peu de fraîcheur. Il ne reste, du luxe d’autrefois, que la profusion des sculptures et les merveilleux émaux des murailles, représentant des bêtes ailées, des phénix, des paons, aux plumes vertes ou bleues, d’un coloris éclatant et inaltérable dont le secret est perdu. La vision du monde extérieur ne pénétrait dans ce palais qu’à travers des plaques de granit, scellées dans la maçonnerie et percées de petits trous : telles étaient les fenêtres où venaient rêver les belles captives, et où sans doute les rois s’installaient pour observer les nuages, les lointains de la plaine, les armées, les batailles. Toute la façade qui regarde l’abîme, — et qui n’a pas moins de cent pieds de haut sur trois cents pieds de long, — toutes les salles, toutes les chambres, solides comme des casemates, ne respirent que par ses plaques ajourées, qui ne pouvaient s’ouvrir ni pour la fuite, ni pour le suicide, ni pour l’amour ; qui sont oppressantes plus que les barreaux de fer de nos prisons. Et partout, sous les dalles, des escaliers sournois descendent dans des caves, des souterrains, des oubliettes ; on ne sait jusqu’à quelle profondeur la montagne est creusée de puits perdus et de galeries noires.

D’autres palais, à côté de celui-là, se succèdent, de plus en plus barbares. L’un, construit en blocs plus lourds encore, et qui date des rois Pals. Un autre qui est du temps des Jaïnas, presque informe aujourd’hui et confondu avec le rocher, n’ayant que de toutes petites fenêtres percées en triangle, comme des meurtrières.

Ailleurs, ce grand plateau fortifié est couvert de temples dont la diversité seule raconterait toutes les phases du brahmanisme ; il est percé de citernes, en cas de siège, assez grandes pour approvisionner indéfiniment des milliers d’hommes ; il est tout planté de statues et de tombeaux.

Dans un temple Jaïna, dont les dieux furent mutilés jadis par les soldats du Grand Mogol, je m’arrête à songer, à comparer, avec les monuments religieux de notre antiquité chrétienne… Nos églises, même les plus belles, sont faites de petites pierres inégales, collées au ciment. Ici au contraire, les blocs énormes, choisis et tous réguliers, ajustés, emboîtés les uns dans les autres avec une précision d’horlogerie, tiennent d’eux-mêmes par leur exactitude et par leur masse, forment un ensemble presque éternel…

Maintenant j’ai repris place, avec mes Indiens, sur le dos de la bête lente et berceuse, et, au son des mêmes cloches argentines, avec la même tranquillité, nous redescendons par l’autre versant de la montagne, dans un gouffre de rochers rouges qui bientôt jettent sur nos têtes un peu d’ombre. Nous croisons des cavaliers qui montaient, mais dont les chevaux se cabrent et s’affolent, et un dromadaire qui fait brusque volte-face, en laissant tomber sa charge : même en ce pays de l’éléphant, il est peu d’animaux qui s’habituent à passer près de lui sans terreur.

Cette gorge, par laquelle nous descendons, est peuplée de géants de pierre[14] ; elle est la demeure des colosses des Tirthankars, taillés à même la montagne, debout ou assis, dans des niches, dans des cavernes. Il en est de vingt pieds de haut, complètement nus et presque obscènes dans les détails de leur nudité. D’un côté à l’autre de la vallée, ils se regardent, et nous cheminons au milieu d’eux.

Mais l’armée iconoclaste du Grand Mogol est passée, au xvie siècle, par cette route, entre les mêmes personnages, brisant à ceux-ci la tête, à ceux-là le sexe ou les mains, et tous sont mutilés[15].

Il nous semble à présent en apercevoir de nouveaux, là-bas à travers la chaude poussière dont tout le pays s’embrume… Dans d’autres vallées, qui se découvrent devant nous, dans d’autres rochers, la peuplade immobile se continue ; nous ne la voyons pas finir. Il y a comme de la cendre en suspens dans l’air, et toujours, partout, des éblouissements de soleil ; la chaleur nous endort, et aussi le tranquille carillon de nos deux cloches ; à mesure que nous descendons, tout se voile de plus en plus, et c’est en demi-sommeil que nous continuons notre marche oscillante, au milieu des géants dont la notion peu à peu se déforme dans notre esprit…

VI
VERS BÉNARÈS

I
CHEZ LES THÉOSOPHES DE MADRAS

« Un ciel sans Dieu personnel, une immortalité sans âme précise, une purification sans prière… »

La formule énoncée, comme conclusion suprême, continuait de résonner pour moi lugubrement au milieu du silence, après l’entretien tombé. La tristesse du crépuscule imprégnait la demeure, qui était solitaire, dans la campagne, au bord d’un fleuve, parmi des palmiers et de grandes fleurs étranges. Sur les vitraux, éclairant encore la froide bibliothèque où nous étions, peu à peu s’éteignaient des petites images transparentes qui représentaient, en parcelles de verre coloré, tous les emblèmes de la foi humaine réunis là comme en un musée mortuaire ; la croix du Christ, le sceau de Salomon, le triangle de Jehovah, le lotus de Çakya-Mouni, la fourche de Vichnou, les symboles d’Isis. C’était la maison de ces théosophes de Madras, sur lesquels on m’avait conté de si merveilleuses choses ; bien que n’y croyant guère, j’étais venu quand même, en dernier ressort, leur quêter un peu d’espérance, et voici ce qu’ils m’offraient : la méthode glacée d’un bouddhisme déjà connu, la lueur de ma propre raison !…

— La prière ? — m’avaient-ils dit. — Et qui donc l’entendrait ?… L’homme est seul en face de sa responsabilité. Rappelez à votre mémoire les lois de Manou : L’homme naît seul, vit seul, meurt seul ; la justice seule le suit… Qui donc l’entendrait, la prière ? Qui prieriez-vous, puisque vous êtes Dieu ? Il faut vous prier vous-même, par vos œuvres.

Donc, un silence venait de se faire entre nous, l’un des plus mornes silences que ma vie ait jamais traversés. Et, au milieu de ce silence-là, une à une, avec d’imperceptibles bruissements de chute dans le vide, il semblait que mes dernières vagues croyances un peu douces s’effeuillaient, au souffle de mes interlocuteurs, implacables en leur raisonnement, satisfaits en leurs conclusions.

Ils étaient pourtant hospitaliers, bons et accueillants, ces deux hommes qui m’écoutaient ; le premier, un Européen, lassé de nos agitations et de nos incertitudes, réfugié dans ce détachement que jadis prêchait le grand Bouddha, et devenu ici le chef de la Société théosophique ; l’autre, un Hindou, ayant conquis les plus hauts brevets d’érudition dans nos universités d’Europe, et puis revenu aux Indes, non sans dédain pour nos philosophies occidentales.

— Vous m’avez affirmé, repris-je, avoir la preuve absolue que quelque chose de nous, qu’un peu de notre individualité transitoire résiste pour un temps au choc de la mort. Au moins, pouvez-vous me la donner cette preuve absolue ; pouvez-vous me montrer, me fournir une évidence ?…

— Nous vous le prouverons, répondit-il, par le raisonnement ; mais des preuves visibles, là devant vous, des évidences, non… Pour voir apparaître ceux que l’on appelle improprement des morts, — car il n’y a pas de morts, — il faut des sens spéciaux, des circonstances, des tempéraments particuliers. Mais vous pouvez bien nous croire sur parole, nous et tant d’autres essentiellement dignes de foi, qui avons vu des apparitions et qui en avons consigné les détails. Tenez, nous avons là, dans cette bibliothèque, des livres qui relatent… Quand vous serez demain établi parmi nous, vous les lirez…

Était-ce donc la peine de venir aux Indes, au vieux foyer initial des religions humaines, si c’est là tout ce qu’on y trouve : dans les temples, un brahmanisme enténébré d’idolâtrie ; ici, une sorte de positivisme réédité de Çakya-Mouni, et les livres spirites qui ont traîné par le monde entier !…

Après un silence encore, je demandai, désemparé, ayant conscience que j’allais redescendre à des curiosités enfantines, je demandai presque timidement qu’on m’indiquât des fakirs, de ces fakirs de l’Inde tant réputés prodigieux, qui ont des pouvoirs et font des quasi miracles, pour au moins tenir une preuve de quelque chose d’en dehors, de quelque chose de supra-physique, d’extra-humain.

L’Hindou assis en face de moi leva au plafond ses yeux d’ascète ; une moue contracta son visage fin et dur, son masque de Dante, encadré d’un turban blanc :

— Des fakirs ? répondit-il. Des fakirs ?… Il n’y a plus de fakirs.

Et j’entendais ainsi, par la bouche d’un homme de haute compétence en cette matière spéciale, la condamnation sans recours de tout espoir de rencontrer un peu de merveilleux sur terre.

— Même à Bénarès ? dis-je avec crainte. J’avais espéré qu’à Bénarès… On m’avait affirmé…

J’hésitais à le prononcer, ce nom de Bénarès, car c’était ma dernière carte jouée, et si, même là, il ne devait rien y avoir…

— Entendons-nous. Des fakirs mendiants, des fakirs anesthésiés ou contorsionnistes, il en reste beaucoup, et vous n’avez pas besoin de nous pour en trouver. Mais des voyants, des fakirs ayant des pouvoirs, j’ai connu les derniers. Sur ce point encore, croyez-en notre parole : ils ont existé. Mais le siècle qui vient de finir les a vus disparaître. Le vieil esprit fakirique de l’Inde est mort. Nous sommes une race qui décline, au contact des races plus matériellement actives de l’Occident, — lesquelles d’ailleurs déclineront à leur tour ; à cette déchéance, nous nous résignons, car c’est la loi… Oui, nous avons eu des fakirs, et tenez, précisément sur ce rayon devant vous, des manuscrits leur sont consacrés…

Aux vitraux, tous les symboles morts des religions humaines devenaient indistincts ; la nuit tombait, enveloppant la sévère bibliothèque, où déjà il faisait tristement noir. J’étais venu à Madras avec l’intention de m’arrêter longuement chez ces théosophes, je devais m’installer demain matin dans leur maison, et maintenant mon parti était pris de les quitter ce soir pour ne plus revenir. M’enfermer dans cet austère asile du néant et du vide, pour quoi faire ? Plutôt continuer, comme toute ma vie, d’amuser mes yeux aux choses de ce monde, qui, si elles passent, sont au moins réelles pendant un instant. Et puis, que m’importerait leur preuve, après tout, leur preuve d’une immortalité comme ils la conçoivent ? Pour ceux qui ont vraiment aimé, l’idée de la destruction de la chair est déjà une torture. Alors, que ferions-nous, mes pareils et moi, de cette immortalité qui leur suffit à eux ? Non, il me fallait, comme dans le rêve des chrétiens, la continuation de mon être, intégral, intense, conscient, et séparé ; capable de retrouver ceux que j’aimais, et de les aimer encore. Sans cela, à quoi bon ?…

Quand je repris le chemin de la ville, c’était l’heure du grand tapage des corbeaux, qui chantaient la mort tous ensemble, au moment de se grouper sur les branches pour dormir. La doctrine de ces gens que je venais de quitter me paraissait aussi puérile et vaine que les petites statues du dieu à tête d’éléphant, aperçues le long de la route, au crépuscule, sous les banians et les palmiers.

Le soir, j’envoyai à ces théosophes ma lettre de refus, de remerciement désenchanté, leur disant que je reviendrais demain, mais pour une visite de définitif adieu, étant décidé à quitter Madras au plus tôt.

Et, la nuit, je revis en rêve, au milieu de sinistres déformations des vieilles demeures chères à mon enfance, les images pâles, décomposées, à jamais mortes, des êtres que j’ai le plus aimés. Comme certaine autre nuit, à Jérusalem, quand venaient de s’effondrer irrémédiablement mes croyances premières, des songes d’une tristesse sans bornes, d’une indicible horreur, se succédèrent jusqu’au matin, — jusqu’au moment où un corbeau m’éveilla, chantant la mort à plein gosier sur ma fenêtre, devant le soleil qui se levait.


Mais, dans l’après-midi, quand je retournai là-bas pour prendre congé, le chef des théosophes, qui avait lu ma lettre et l’avait comprise, me reçut avec une douceur affectueuse que je n’attendais pas :

— Chrétien ! me dit-il, en serrant ma main longuement. Moi qui vous croyais athée ! J’ai fait fausse route en vous offrant l’interprétation la plus matérialiste des préceptes que Bouddha nous a légués, celle par où l’on commence d’ordinaire… À une âme comme la vôtre, il faut le brahmanisme ésotérique, et nos amis de Bénarès le possèdent mieux que nous ; là, sous une certaine forme, vous retrouverez la prière et le revoir ; mais prier ne suffit pas, on vous enseignera qu’il faut mériter aussi… « Cherchez et vous trouverez » ; moi, j’ai cherché pendant quarante ans ; ayez le courage de chercher encore. Essayer de vous retenir parmi nous, oh ! non, allez ! D’abord l’enseignement de notre maison n’est pas celui qui vous convient. Et puis, — ajouta-t-il en souriant, — votre heure n’est pas venue ; la terre vous tient encore par des liens terribles.

— Peut-être.

— Vous cherchez, mais vous avez peur de trouver.

— Peut-être.

— Nous vous parlons de renoncement et vous voulez vivre !… Continuez donc votre voyage ; allez voir Delhi et Agra, tout ce que vous voudrez, tout ce qui vous appelle et vous amuse. Promettez-moi seulement qu’avant de quitter l’Inde vous irez vous reposer chez nos amis de Bénarès ; nous les aurons prévenus et ils vous attendront…

L’Hindou que j’avais vu hier était entré en silence ; lui aussi me regardait avec un sourire de compassion très douce. Et tout à coup ils me parurent grandis, mystérieusement souples et très impénétrables, les deux ascètes étranges, de si différente origine ; d’ailleurs la bonté et la paix rayonnaient dans leurs yeux, et sans bien comprendre leur changement soudain, je m’inclinai avec une confiante reconnaissance…

M’arrêter, avant de quitter l’Inde, chez leurs amis de Bénarès, oh ! oui, j’y consentais volontiers, avec je ne sais quel pressentiment que l’atmosphère psychique, là, me serait meilleure.

Et je garderais cela pour la fin ; je reculerais ainsi le plus possible l’épreuve décisive, un peu lâchement, dans l’alternative de ces deux frayeurs : être déçu à tout jamais ; ou bien trouver, et alors, peut-être, ce serait la voie nouvelle, la fin de tous les mirages encore délicieux…

II
CRÉPUSCULE À IAGGARNAUTH

Iaggarnauth, un temple géant, au milieu d’une vieille ville très brahmanique, loin de tout, parmi les sables et les dunes, au bord du golfe de Bengale.

J’y arrive au baisser du soleil, venant de l’intérieur de l’Inde. La voiture qui m’amène, tout à coup ne fait plus de bruit, roule comme sur du velours : nous sommes dans les sables. Et, annoncée par ce silence soudain, devant nous se découvre la ligne bleue de la mer.

D’abord des cabanes de pêcheurs, éparses entre des haies de cactus sur les dunes. Ensuite Iaggarnauth apparaît ; au-dessus d’une myriade de toits gris en chaume de palmier, au milieu de l’amas tassé des maisons, la pyramide du temple se lève, particulièrement étrange d’aspect et trop haute dans le ciel de ce paysage marin ; toutes les choses d’alentour semblent lilliputiennes à ses pieds ; elle affecte la forme, longue et renflée par le milieu, d’un œuf de crocodile, un œuf colossal qui serait posé debout sur la terre ; elle est blanche, sans autre ornement que des espèces de nervures d’un rose de brique ; elle a deux cents pieds de haut, sans compter le disque de bronze qui la surmonte et les pointes de cuivre qui lui font comme une couronne de lances. Les navires la voient de loin sur ce rivage plat, lorsqu’ils passent au large, cherchant l’embouchure du Gange, et les cartes marines l’indiquent comme un point de repère. Mais la côte, en cette région, n’offre pas de mouillage propice, et les navigateurs ne connaissent le vieux sanctuaire qu’en silhouette extra-lointaine, au bout de l’horizon.

Une rue large et droite conduit à ce temple, qui est le centre et la raison d’être de Iaggarnauth, et, à l’heure où j’arrive, elle est pleine de monde. Mais c’est ici une Inde un peu sauvage, une Inde qui s’étonne encore de voir des étrangers ; on se détourne pour vous regarder, et des enfants changent de route pour vous suivre. Les hommes nus sont noircis par le vent de la mer ; les femmes, drapées de mousseline, ont tant de cercles de métal aux chevilles, que leur marche en est alourdie, tant de bracelets depuis les poignets jusqu’aux épaules que leurs beaux bras semblent pris du haut en bas dans une gaine d’argent ou de cuivre. Nulle part les maisonnettes indiennes ne sont à ce point couvertes de peinturlures ; sur la chaux des façades, les dieux et les déesses, au corps bleu ou rouge, au visage cruel, se succèdent partout en longues files, s’arrangent comme les personnages des fresques de Thèbes ou de Memphis ; du reste, les constructions elles-mêmes rappellent l’antique Égypte, avec leur air trapu, leurs contreforts, leurs colonnes, leurs murs qui penchent en arrière par un soin excessif de la solidité.

Le temple est une forteresse immense et farouche, un quadrilatère de hautes murailles crénelées, avec une porte au centre de chaque face. Et, dans l’axe de la rue, que nous suivons maintenant à pied, l’entrée principale s’ouvre, gardée par deux énormes bêtes de pierre qui ont les yeux en boule, le nez écrasé, et le rictus féroce. Entre ces monstres, on aperçoit les grands escaliers blancs qui montent au sanctuaire et dont les marches sont encombrées d’un va-et-vient de nudités brunes.

Il est impénétrable pour moi, ce temple, cela va sans dire. Et même, ayant eu l’audace de poser le pied sur les dalles qui débordent au dehors, en avant du péristyle, je suis invité, par des prêtres, à reculer, à rester plus loin, sur le sable qui est à tout le monde, — ce sable des plages, ce sable marin, dont les rues de Iaggarnauth sont comme feutrées.

Mais j’ai le droit de faire le tour de ce terrible rempart carré que je ne puis franchir. Le long de chacune de ses faces, court une avenue que bordent des maisons en terre séchée. Elles sont très massives, ces vieilles demeures ; toutes les murailles penchent en dedans : sur les façades s’alignent des séries de personnages divins ou diaboliques, inscrits toujours en bleu et en rouge ; et des escaliers frustes mènent aux vérandas surélevées, — où les Indiennes, en ce moment, sont assises à prendre le frais du soir, regardent ou rêvent, très cerclées de bracelets d’argent, et souvent charmantes dans les plis transparents de leurs voiles.

Un groupe de petites filles, dont la curiosité sans doute ne se lasse pas, me suit dans ma promenade autour du temple. La doyenne montre huit ans au plus, et toutes sont adorablement jolies ; leurs yeux, allongés par des peintures jusqu’à se perdre dans leurs bandeaux noirs, regardent avec candeur ; elles ont des anneaux d’or aux oreilles, aux narines, à la cloison du nez.

L’arrivée d’un grand pèlerinage est prévue pour tout à l’heure, avant la tombée de la nuit, et, pour l’attendre, je contourne lentement le sombre mur crénelé. Derrière le temple, l’avenue est plus solitaire ; elle serait lugubre, sans ma gentille escorte de petites filles, qui suit discrètement à deux pas, s’arrêtant si je m’arrête, et, si je presse l’allure, allongeant avec ensemble toutes ses jambes fines où tintent des cercles de métal.

La grande pyramide blanche aux nervures roses demeure toujours aussi loin de moi, puisqu’elle est au centre du quadrilatère muré, infranchissable, dont j’ai entrepris de faire le tour. Mais il y en a quantité d’autres plus petites, adossées intérieurement au rempart d’enceinte, et que je puis voir de près ; toutes ont la même forme de courge, ou d’œuf de crocodile, mais elles sont noirâtres, lézardées, accusant une vétusté extrême ; Seule, la géante du milieu, celle qui se voit de si loin, est reblanchie, et semble une chose neuve, — mais une chose si inconnue ! Avec sa structure barbare, presque enfantine, avec son disque de bronze, ses pointes brillantes, on la croirait imaginée par les gens d’une autre planète ou de la lune. Et, bien entendu, elle sert de gîte à des peuplades d’oiseaux, — qui commencent déjà dans l’air leur tournoiement effréné du soir.

Nous arrivons, les petites filles et moi, à la troisième face de l’enclos interdit. Beaucoup de belles rêveuses, de ce côté, garnissent les terrasses d’alentour, et, dans la rue, se tient un marché, où l’on vend des fruits, des graines, des mousselines peintes, des fleurs.

Le soleil est couché, pour nous qui sommes en bas, mais là grande pyramide le voit encore, elle en est tout illuminée dans des tons roses. Et c’est, paraît-il, bientôt le moment de la promenade crépusculaire, pour les singes sacrés, qui ont des manies immuables. Le premier d’entre eux apparaît au-dessus de la sainte muraille, grimpe sur un créneau, s’assied et se gratte ; s’il ne remuait pas on le confondrait avec les petits dieux, les petits monstres, çà et là sculptés au sommet de ce rempart ; un autre émerge à son tour, s’installe sur une pointe voisine ; et puis trois, et puis quatre ; les créneaux se garnissent de singes.

Très vite le jour baisse ; la cime de la pyramide reste seule lumineuse, rosée, dans l’ensemble gris et vieux de l’énorme temple. En haut du mur : singes couleur de pierre, petits monstres couleur de singe ; vautours perchés. En l’air : nuages de pigeons et de corbeaux, resserrant le cercle de leur vol autour du disque de bronze dont la pyramide est couronnée.

L’heure de la sortie des singes. L’un d’eux se laisse glisser, descend, saute par terre, traverse impudemment la rue, au milieu des groupes de vendeurs qui lui font place ; et les autres suivent à la file, à quatre pattes. Des espèces de chiens, dirait-on, mais trop hauts sur leurs jambes, l’allure sautillante et cocasse, avec de longues queues dressées. Le premier, en passant, vole une prune, dans un mannequin du marché ; les suivants font de même, à la même place, et chaque fois, sans protester, le marchand salue. Maintenant ils grimpent lestement le long d’une maison, et s’éloignent, disparaissent en cortège mystérieux sur les toits.

Extérieurement, contre le rempart du temple, dans une sorte de guérite faite avec des branches et des nattes de palmier, réside une idole de Pandavas, qui a deux fois la taille humaine, qui est horrible et noire, avec un rictus à longues dents. Un vieux prêtre, montant sur un escabeau, vient lui passer au cou une guirlande d’œillets jaunes ; il lui allume une petite lampe, lui fait tinter une petite sonnette, avec force saluts, et puis l’enferme pour la nuit derrière des rideaux de nattes, et se retire en saluant encore. Quelque chose de rapide et de furtif m’évente le visage : une chauve-souris, de la grande espèce appelée roussette, qui est sortie avant l’heure et vole très bas ; elle va, elle vient, en confiance au milieu de la foule.

Une dernière teinte rosée persiste à la pointe de la tour, et voici l’heure de Brahma ; le sanctuaire s’emplit de clameurs et de musiques, dont l’ensemble m’arrive confusément. Que se passe-t-il, au fond de ce lieu caché ? Quels symboles, effrayants sans doute, y reçoivent ces adorations du soir ? Et devant ces images, la prière, quelle forme prend-elle, dans ces âmes, pour moi plus impénétrables que le temple ?…

Cependant un singe, dédaigneux de la promenade, est resté sur le faîte du mur, assis la queue pendante et tournant le dos aux gens du dehors. Mélancolique, il regarde là-haut le jour mourir sur cette pyramide du temple, où viennent de s’abattre, pour se coucher, les nuées de corbeaux et de pigeons qui tournoyaient dans le ciel ; toutes les nervures, toutes les saillies de la monstrueuse chose sont noires d’oiseaux qui battent encore des ailes. Je ne vois plus guère le singe qu’en silhouette, son dos presque humain, sa petite tête pensive, ses deux oreilles bien écartées, se détachant sur la pâleur toujours un peu rose de la tour colossale…

Encore la sensation d’un coup d’éventail silencieux ; la roussette qui passe et repasse, sans changer l’orbite qu’elle s’est tracée pour son vol.

Le singe regarde la grande pyramide ; je regarde le singe ; les petites filles me regardent ; et un égal abîme d’incompréhension nous sépare tous les uns des autres…

Je suis de retour maintenant près de l’entrée principale du temple, sur la place ensablée où vient aboutir la plus longue rue de Iaggarnauth. L’affluence de monde augmente de minute en minute, pour attendre l’arrivage de ces pèlerins, qui sont déjà signalés, me dit-on, et presque en vue.

Et les vaches sacrées sont là, qui se promènent dans la foule. L’une, la plus caressée par les enfants, est énorme, toute blanche, et sans doute très vieille. Il y en a aussi une petite noire, qui a cinq pattes, et une grise, qui en a six ; leurs pattes en surplus, trop courtes pour toucher le sol, pendent le long de leurs flancs comme des membres atrophiés ou morts.

Là-bas, au bout de la rue, les pèlerins enfin se dessinent. Ils sont deux ou trois cents. Ils portent de larges parasols plats, en sparterie coloriée, que l’on s’étonne de voir ainsi ouverts en plein crépuscule ; des besaces, des gourdes de cuivre pendent à leur ceinture ; des amulettes, des coquilles s’emmêlent sur leur poitrine ; ils ont le torse et le visage poudrés de cendre. Ils marchent vite, vite, comme pris d’une fièvre religieuse à la vue de la pyramide vénérée.

Dans un mirador, qui est au-dessus de l’entrée du temple, on commence de leur faire une musique de bienvenue ; les tam-tams résonnent là-haut, accompagnés de longs cris humains, et les trompes sacrées beuglent sinistrement.

Ils marchent vite, vite. Arrivés sur la place, ils jettent à terre les parasols, les bardes, les bissacs, ils prennent leur course, s’engouffrent en tumulte par la porte que gardent les monstres de pierre, montent les escaliers, comme des gens qui délirent, et disparaissent dans le sanctuaire béant.

Il fait nuit. Je m’en vais à la recherche de la « Maison du voyageur », qui doit être, comme dans toutes les villes indiennes, très à l’écart, presque à la campagne.

Je la trouve dans une petite solitude sablonneuse, où il fait une nuit limpide et douce, et où l’on entend ce bruit berceur de la mer, qui est le même sur tous les rivages. On ne voit plus Iaggarnauth ni sa tour étrange ; tout cela s’est noyé là-bas dans l’ombre bleue. Et les senteurs marines, le parfum des petites plantes rudes dont les sables sont tapissés, me rappellent très mélancoliquement, au bord de cette mer de Bengale, mon pays d’enfance, les plages de mon îlot d’Oleron…

Ceux-là seuls connaissent tout le charme et toute l’âpre tristesse des voyages, qui ont dans le fond de l’âme un invincible attachement au recoin natal.

III
LA SPLENDEUR BLANCHE DES GRANDS MOGOLS

Des trains express permettent aujourd’hui de brûler l’espace, aux Indes comme chez nous. Et, de Iaggarnauth, des bords du golfe de Bengale, en quarante-huit heures, à travers les plaines monotones du Nord — dépassant Bénarès qui m’inquiète et où je recule encore de venir — je suis retourné dans la région où souffle le vent sec de la famine : me voici dans Agra la musulmane.

Et, pour qui vient comme moi de l’Inde brahmanique, ce qui frappe dès l’abord, c’est le changement absolu dans la conception des monuments religieux, les mosquées remplaçant les pagodes ; l’art sobre, précis et svelte, succédant à l’énormité et à la profusion. Au lieu de l’entassement, de l’orgie de divinités et de monstres qui caractérisait les temples inspirés des Pouranas, les lieux où l’on adore, au pays d’Agra, sont ornés de purs dessins géométriques s’entrecroisant dans la blancheur des marbres, avec à peine quelques fleurs rigides, çà et là dessinées sur le poli des surfaces.

Les Grands Mogols ! On dirait aujourd’hui un nom de vieux conte oriental, un nom de légende.

Ils vécurent ici, ces souverains magnifiques, maîtres du plus vaste empire qui ait existé au monde. Et un de leurs écrasants palais domine cette ville d’Agra, qu’ils retrouveraient à peu près telle qu’ils l’ont laissée, sauf le délabrement et la misère que sans doute ils n’y avaient point connus.

Sous son ciel de poussière ardente, sous ses tourbillons de corbeaux, d’aigles et de vautours, l’immense ville est bien restée l’Agra d’autrefois.

À l’heure où j’y pénètre aujourd’hui, un cortège de noces en sort, précédé de vingt énormes tambours ; un marié de seize ans, vêtu de velours rouge et d’or, sur une jument blanche ; une invisible petite épouse, en palanquin fermé ; ensuite les présents, dans des coffrets dorés, qu’une théorie de serviteurs portent sur la tête ; et enfin le lit nuptial, tout couvert de dorures et promené sur quatre épaules pompeusement.

Maisons très vieilles, très hautes, qui s’extravasent par le sommet, s’épanouissent en galeries et en miradors ; au rez-de-chaussée, les vendeurs de mille choses éclatantes où miroitent à profusion la soie et les paillettes ; au premier étage, les bayadères et les courtisanes, au regard lourd et noir, très apparentes à leurs fenêtres ouvertes ; au-dessus, les gens quelconques, les logis plus discrètement clos ; et, enfin, sur les toits, toujours quelques grands vautours perchés, ou bien encore des singes, assis en famille, qui regardent passer le monde, queue pendante, et qui rêvent… Les singes ont depuis des siècles envahi Agra, vivant à l’état libre sur les toits, comme les perruches ; certains quartiers en ruine leur sont même presque abandonnés et ils y règnent sans conteste, pillant les jardins ou les marchés d’alentour.

Ce palais d’Agra, de loin, c’est presque une montagne, construite en blocs de grès rouge et hérissée de créneaux féroces. Quand on regarde ces murailles couleur de sanguine, si lourdes et si emprisonnantes, on se demande comment la cour des fastueux empereurs pouvait trouver, derrière de tels remparts, un cadre à souhait pour le déploiement de son luxe fantastique. Cependant, si l’on contourne la rouge montagne du côté de la rivière — du côté de la Iummah très sacrée qui coule dans son ombre — on entrevoit comme des Alhambras en dentelle blanche, comme des palais de rêve léger, posés par-dessus cette forteresse de Titans et en contraste imprévu avec la massive austérité d’une pareille base : c’était là-haut que vivaient les Grands Mogols et leurs sultanes, dominant tout, presque dans l’air, inaccessibles et cachés au milieu de la blancheur et de la transparence des marbres purs.

On entre par des portes en ogive, des voûtes, des espèces de tunnels, à travers l’épaisseur des triples remparts ; on monte, on monte par des rampes grandioses, et toujours au milieu des grès d’une teinte sanglante.

Et puis, tout à coup, c’est la pâleur diaphane, la splendeur muette et blanche ; on est arrivé parmi les marbres. Tout est blanc, les dalles, les murs, les colonnes, les voûtes, les balustres ciselés au bord des terrasses qui regardent les profonds lointains ; seulement quelques fleurs çà et là, sur les parois immaculées, des fleurs en mosaïque d’agate et de porphyre, mais si fines, si sobres, si rares, que l’effet neigeux de ce palais n’en est pas altéré. Et, dans son abandon, dans son silence de désert, tout, cela est aussi frais et aussi net que le jour où fut banni le dernier des empereurs : l’usure du temps n’a sur le marbre qu’une prise très lente ; ces choses exquises, de si frêle et si délicate apparence, sont par rapport à nous quasi éternelles.

Un mélancolique jardin a été aussi posé là-haut sur cette montagne factice, au cœur de la citadelle énorme et très fermée. De grands porches de marbre l’entourent, qui semblent des entrées de grottes blanches aux voûtes de stalactites. Mais ce sont des grottes d’une régularité géométriquement absolue ; la moindre dentelure de leurs pendentifs, la moindre facette de leurs arceaux compliqués, est d’une exactitude rigoureuse — et toujours lisérée d’un mince filet noir que l’on croirait tracé avec la pointe d’un pinceau, mais qui est une très habile incrustation d’onyx.

Ces salles de splendeur triste n’ont aucune clôture ; elles communiquent entre elles, ou bien s’ouvrent sur les terrasses par des arcades, — et cela donne une menteuse indication de confiance, si l’on oublie de quelle façon jalouse on était gardé ici jadis par les terribles ouvrages d’en dessous. Il y a même une esplanade pour donner les audiences, tenir des conseils en plein air ; elle est d’une simplicité raffinée, avec, seulement, des ciselures parfaites dans les marbres ; presque rien, là ; un trône de marbre noir pour le Grand Mogol ; à côté, un escabeau de marbre blanc pour le bouffon, et c’est tout. (En ces temps-là, paraît-il, les assemblées politiques avaient un tel sérieux que la présence d’un bouffon, chargé de détendre les esprits, s’était imposée. Chacun sait que, dans les assemblées de nos jours, il n’a pas paru nécessaire de spécialiser un personnage pour cet emploi.)

La salle pour les bains de l’Empereur est blanche, il va sans dire, neigeusement blanche dans son inextricable complication de lignes, d’arceaux entre-croisés, d’ogives à mille brisures ; les voûtes sonores, taillées à facettes, ont l’air toutes givrées de lait glacé ; et, sur le marbre des murailles, on a jeté de sveltes branches de fleurs, dont la moindre est une merveille, une mosaïque d’or et de lapis.

Sur le bord extrême des remparts qui supportent tout l’édifice, du côté de la Iummah et des grandes plaines libres, quantité de petites salles pour prendre le frais, quantité de petits kiosques légers et dominateurs, étaient destinés aux sultanes, à toutes les belles mystérieuses de cette cour. C’est dans cette région du palais que l’ajourage des marbres, l’ajourage en dentelle, arrive à ses effets les plus surprenants. À travers toutes les parois, on peut voir sans être vu ; les grandes plaques qui les composent, d’un seul morceau du haut en bas, sont tellement fouillées à jour que, de loin, on dirait des stores de broderie blanche, tendus entre les minces colonnes charmantes. Mais toutes ces constructions, qui jouent le fragile et l’éphémère, ont une rigidité absolue et représentent ce que les hommes savent créer de plus durable, en même temps que de plus ruineusement beau.

Dans les sous-œuvres de la monstrueuse demeure, dans le rocher naturel qui la supporte, on a ménagé d’autres salles encore, des quartiers un peu en pénombre et dont la magnificence a je ne sais quoi de clandestin. Entre autres, les bains de la Grande Sultane, où l’on sent comme une fraîcheur souterraine et où ne pénètre qu’une faible lumière plongeante ; c’est une sorte de vaste caverne enchantée ; aux voûtes, on dirait un ruissellement de pluie que le gel aurait figé ; quant aux murailles, elles sont revêtues de très fines mosaïques en verre de miroir, et l’humidité, le salpêtre, ont atténué le jeu de ces milliers de petits prismes, dont l’ensemble brille d’un éclat discret, comme ferait un vieux brocart pailleté d’argent. Jadis, des créatures de jeunesse et de beauté, choisies parmi ce que l’admirable race indienne offrait de plus parfait, peuplaient ce lieu si défendu, — et ces dalles où elles se couchaient, ces bancs de repos, dont le temps n’a même pas terni la blancheur, ont longuement connu les contacts de toute cette élite de chair brune.

C’était déjà ici une forteresse de souverains bien des siècles avant l’arrivée des conquérants mogols, qui y ont apporté ces choses nouvelles : la pâleur laiteuse des marbres et la netteté de l’ornementation géométrique. Il y reste encore des salles, aux ciselures de grès rouge, d’un archaïsme très lointain, qui datent des rois Jaïnas. Et, en descendant les escaliers d’ombre, dans l’épaisseur des lourdes pierres, on arrive à des quartiers inquiétants ou tragiques ; des oubliettes, où les gens étaient abandonnés aux serpents cobras ; une chambre pour pendre les sultanes, dont le corps, ensuite, était jeté dans un puits perdu sous la rivière ; des trous noirs sans fond ; des souterrains que l’on n’ose plus suivre, et qui mèneraient à des ossements ou à des trésors… Ce sont comme les racines lugubres, profondément entrées dans le sol, de cette liliale splendeur blanche qui a fleuri tout en haut.

En remontant des ténébreuses dépendances, je reviens à ces kiosques ajourés, qui dressent leurs fines découpures tout au bord des remparts et avancent leurs balcons sur le vide. Je m’y attarde longuement, aux places où les belles du temps passé, où les sultanes cloîtrées au sommet de l’artificielle montagne, au-dessus des nuées d’oiseaux tournoyants, regardaient à travers les plaques de marbre, ou bien entre les colonnettes fuselées. Tout ici est d’une finesse exquise, patientes ciselures, ou petites fleurs de mosaïque jetées en semis sur l’invariable blancheur des fonds : tout semble encore plus blanc qu’autre part, il y a partout comme un rayonnement de tristesse blanche. Ce qu’elles voyaient jadis, les sultanes, était moins désolé sans doute que de nos jours ; les mêmes plaines se déroulaient à l’infini, la même rivière serpentait au loin, mais le vent de famine ne soufflait pas comme à cette heure ; sur tout le pays, il n’y avait pas cette poussière de mort, qui estompe les choses comme une brume. Au premier plan, presque sous leurs pieds, les belles contemplaient ce grand carrousel, qui est toujours là, et où se donnaient, pour leur plaire, des combats d’éléphants et de tigres ; mais l’arène aujourd’hui est envahie par des broussailles, par des arbres, que la sécheresse a dépouillés et qui, sans la chaleur de cette soirée ardente, feraient songer à l’hiver.

Nulle part, dans l’Inde, la vie des oiseaux n’est innombrable et encombrante comme ici. Leurs cris, à cette heure du soir, sont les seuls bruits qui montent jusqu’à moi ; mais ils emplissent le silence de ces terrasses, ils font vibrer tous ces pâles marbres sonores. Aux approches du crépuscule, un triage par espèce s’opère dans le tourbillon ailé : tel arbre, au-dessous de moi, commence à devenir noir de corbeaux ; un autre est entièrement garni de perruches, qui font comme des feuilles trop vertes sur ses branches mortes. Et des aigles au corps blanc, de grands vautours chauves, dans le carrousel abandonné, se promènent par terre, comme des bêtes de basse-cour.

Au loin dans les plaines, on voit des coupoles blanches, de cette blancheur diaphane des marbres qu’aucune peinture, aucun revêtement ne saurait imiter ; elles émergent çà et là du brouillard de poussière qui traîne sur le sol, et qui bleuit ou s’irise avec le soir. Ce sont les demeures actuelles des princesses qui jadis promenaient ici, dans ce haut palais, leurs mousselines lamées d’or, leurs pierreries, leurs belles gorges dévoilées. Et le plus grand de ces dômes est le Taje, l’incomparable Taje, où la grande sultane Montaz-i-Mahal dort depuis deux cent soixante-dix ans.

Tout le monde a vu le Taje, tout le monde a décrit le Taje, qui est l’une des merveilles classiques de la terre.

Et des miniatures, des émaux nous ont conservé les traits, sous le turban doré et l’aigrette étincelante, de cette Montaz-i-Mahal[16] qui inspira tant d’amour, et du sultan son époux, qui voulut créer autour de la morte une splendeur tellement inouïe.

Le Taje, c’est, dans un grand parc funéraire muré comme une citadelle, le plus gigantesque et le plus impeccable amas de marbre blanc qui soit au monde. Les murailles du parc sont en grès rouge, ainsi que les hautes coupoles, incrustées d’albâtre, qui s’élèvent au-dessus des portes extérieures, aux quatre angles du vaste enclos. Les allées, — palmiers et cyprès, — les pièces d’eau, les charmilles ombreuses, tout est tracé en lignes droites et sévères. Et là-bas, au fond, trône superbement l’idéal mausolée, d’une blancheur plus neigeuse encore au-dessus de ces verdures sombres : sur un socle blanc, une coupole immense, et quatre minarets plus hauts que des tours de cathédrales ; tout cela, d’une tranquille pureté de lignes, d’une harmonie calme et supérieurement simple ; tout cela, de proportions colossales, et construit avec des blocs sans tache, à peine veinés d’un peu de gris pâle.

Si l’on s’approche ensuite, on distingue des arabesques adorablement délicates qui courent sur les murailles, soulignent les corniches, encadrent les portes, s’enroulent aux minarets, et qui sont de très minces et précises incrustations de marbre noir[17].

Sous la coupole du milieu, la coupole de soixante-quinze pieds de haut, qui abrite le sommeil de la sultane, c’est l’excès de la simplicité superbe, le summum de la splendeur blanche. Il devrait faire sombre là, et il fait clair, comme si toutes ces blancheurs rayonnaient, comme si ce grand ciel de marbre, taillé à mille facettes, avait on ne sait quelle vague transparence. Sur les hautes parois, un peu veinées de gris perle, rien que des séries de petits arceaux dentelés qui s’esquissent, s’indiquent en imperceptibles saillies ; et sur le vaste déploiement du dôme, rien que ces facettes géométriques, inspirées des lentes cristallisations souterraines. À la base seulement et tout autour des précieuses murailles, il y a comme un parterre de grands lis, dont les tiges semblent sortir du sol et dont les pétales, sculptés en haut relief et en plein marbre, ont l’air prêts à s’effeuiller… L’art moderne d’Occident a imité plus ou moins bien ce genre de décoration-là, qui fleurissait dans l’Inde au xviie siècle.

La merveille des merveilles est la grille blanche qui, au centre de la salle transparente, enferme la pierre du tombeau. Elle se compose de hautes plaques de marbre mises debout, si finement ajourées que l’on dirait d’immenses découpures d’ivoire, et, sur chacun des montants, toujours du même marbre sans défaut, sur chacune des traverses encadrant ces plaques presque légères, courent des guirlandes de petites fleurs éternelles, fuchsias ou tulipes, qui sont des incrustations de lapis, de turquoise, de topaze ou de porphyre.

La sonorité de ce mausolée blanc est presque épeurante, les échos n’y cessent pas. Si l’on y chante le nom d’Allah, le son exagéré de la voix s’y prolonge pendant plusieurs secondes, et traîne dans l’air à n’en plus finir, comme un souffle d’orgue.


Derrière les remparts formidables de la ville de Delhi, à soixante lieues environ plus au Nord, les Grands Mogols possédaient un autre palais enchanté, qui dépasse encore la magnificence de celui d’Agra.

Il ouvre ses grandes ogives blanches, ce palais de Delhi, sur un vieux jardin sans vue, très enclos, auquel de trop hautes murailles crénelées donnent la tristesse des prisons.

Prisons pour les Génies ou les Fées, et dont aucun autre palais humain n’égala jamais la splendeur délicate. Tout est de marbre blanc, il va sans dire ; tout est découpures, retombées prodigieuses de stalactites ou de grappes de givre. Mais l’or à profusion se mêle à ces inaltérables blancheurs ; et on sait l’éclat particulier que prennent les dorures appliquées sur le poli des marbres. Les milliers d’arabesques, minutieusement ciselées aux parois et aux voûtes, sont comme serties d’or étincelant.

Toute la lumière qui pénètre là vient de ces larges baies ouvertes sur le jardin triste. Les colonnes, les arceaux dentelés, qui se succèdent en perspective, vont s’éteindre dans des fonds lointains un peu noyés de pénombre bleue ; mais le palais entier a des transparences d’albâtre.

La salle où était le trône (ce légendaire trône du paon en or massif et émeraudes) est entièrement blanche et or. Ailleurs, les hautes parois de marbre sont semées de bouquets de roses ; des roses délicieusement nuancées de rose vif et de rose pâle, comme dans les broderies de la Chine, et dont chaque pétale est entouré d’un imperceptible liséré d’or, comme dans notre art nouveau. Ailleurs encore, c’est un semis de fleurs bleues, lapis et turquoise… Et presque toujours la vue plonge d’une salle dans une autre, à travers ces plaques de marbre, ajourées en dentelle, qui remplaçaient, dans l’Inde ancienne, les stores de nos grossières demeures.

Le vent de famine, qui tourmente les bosquets du jardin muré, disperse les dernières feuilles comme un vent d’automne ; aujourd’hui les feuilles mortes, dans ce palais du silence, arrivent par tourbillons. Et un grand arbre, encore en fleurs, sème comme une pluie ses larges calices rouges sur le pavage blanc, le pavage précieux de la salle du trône.

IV
DANS LES RUINES

Tout le pays qui fut habité par les empereurs mogols est aujourd’hui un immense ossuaire de villes et de palais. L’Égypte même n’a pas autant de ruines sur ses sables que cette région sur sa terre mourante. Là-bas, au bord du Nil, c’est le monde des granits monstrueux ; ici, les marbres ciselés, les grès à jours, les dentelles de pierre, au milieu de la morne campagne, gisent partout comme choses perdues. Dans cette Inde, où la pensée et l’activité humaines fermentèrent magnifiquement pendant des siècles, les débris des âges antérieurs sont innombrables, et leur profusion, leur beauté, confondent nos imaginations modernes. En plus des villes qui s’anéantirent à la suite de guerres et de massacres, il en est d’autres dont la construction fastueuse fut décrétée par le caprice de tel ou tel souverain et que l’on n’eut pas le temps de finir ; il est des palais destinés à telle sultane du temps passé, qui usèrent des peuplades de sculpteurs et n’eurent jamais d’habitants.

Entre Delhi et les ruines d’une capitale des vieux âges, dont la tour de granit rose[18] est peut-être la plus haute tour du monde, on rencontre tout le long du chemin des fantômes de villes ou de forteresses : murs crénelés de trente ou quarante pieds de haut, fossés et pont-levis ; là dedans, personne ; du silence, ou, si l’on entre, des fuites éperdues de singes parmi des pierres éboulées et des broussailles.

Il y a des nécropoles aussi, des nécropoles dont on ne voit plus la fin. La terre, sur des lieues de long, a été remplie de morts ; les kiosques funéraires, les tombeaux de toutes les époques se succèdent, s’enchevêtrent en dédale, au milieu des écroulements, des décombres.

Il en est, de ces tombeaux, que l’on entretient encore avec une piété prodigue, bien qu’ils soient cachés, noyés derrière les milliers d’autres, derrière les abandonnés qui s’effondrent. Les sentiers qui y mènent, à ceux-là, parmi les pierres, les trous, les vieux caveaux béants, seraient à peine reconnaissables, s’ils n’étaient jalonnés par toute la truanderie des ruines, estropiés ou lépreux, guettant les pèlerins pour avoir des aumônes. Et c’est une surprise d’apercevoir tout à coup, après ces chemins de poussière, quelque merveilleux mausolée, aux parois de marbre ajouré, aux tentures de soie rouge brodée d’or, aux tapis somptueux où s’étalent des jonchées fraîches de gardénias et de tubéreuses. Les plus luxueuses de ces demeures sont celles d’anciens solitaires, fakirs ou derviches, qui vécurent dans la misère voulue et le renoncement suprême, mais dont quelque souverain voulut honorer follement la mémoire.

La tour en granit rose apparaît de très loin, à l’horizon de ce pays de la Mort, bien avant les remparts et les palais ciselés qui s’étendent à ses pieds, sur les ondulations d’un terrain sec et pierreux abandonné aux bergers et aux chèvres.

Il est bientôt midi, l’heure accablante, quand je passe les doubles portes, aux ogives brisées, qui donnent accès dans cette ville fantôme : une sorte de lande funèbre, enclose de grands murs à créneaux, et si vaste que l’on voit à peine en entier le déploiement de son enceinte. Là dedans, quelques arbres qui se meurent de sécheresse, qui sèment au vent chaud leurs feuilles jaune d’or ; d’informes amas de pierres ; des dômes çà et là, des tours, si frustes, que l’on croirait des rochers ; aux abords seulement de l’étonnante tour rose, des restes d’une lourde magnificence indiquent un quartier royal. Mais, dans ces glorieux débris, tous les styles se confondent ; tant de guerres, d’invasions ont passé sur ce vieux sol, tant de destructions se sont succédé, et de réédifications presque surhumaines, que l’on ne sait plus ; l’histoire de ce coin de la terre reste enveloppée de ténèbres.

Et c’est là, dans le palais d’un roi de légende, que je vais m’abriter pendant la période de la torpeur méridienne, à l’ombre presque fraîche des granits de mille ans. Pour quelques heures de recueillement ou de sommeil, je m’installe seul, sans même un serviteur indien, à l’angle d’une galerie haute, dans une sorte de loggia dominant une salle aux innombrables colonnes carrées, couvertes de sculptures archaïques ; seul, afin de mieux pénétrer dans l’intimité de ces ruines, et même des bêtes qui en sont aujourd’hui les hôtes. Au dehors, un soleil torride surchauffe la lande déserte ; on n’entend pas chanter les cigales ni bourdonner les mouches ; rien que, de loin en loin, le cri strident et isolé de quelque perruche, qui rentre au palais pour dormir à l’ombre, ayant son nid par là, dans les ciselures d’en haut ; ou bien, le frôlement d’un petit tourbillon de feuilles sèches, qui s’engouffre entre les colonnes, chassé par une rafale du vent de famine.

Les granits qui recouvrent la salle d’un pesant plafond s’entre-croisent, se superposent en amas pyramidal ; ce sont des monolithes très longs, employés un peu comme les poutres de nos vieilles charpentes : procédé enfantin d’une humanité qui ignorait le dôme, la courbure des voûtes, ou qui ne s’y fiait pas encore. Au-dessous de moi, il y a d’abord la forêt des colonnes, des piliers superbes, — monolithes, il va sans dire, — et dont le dessin carré est aussi pour rejeter l’imagination dans les plus vieux temps hindous. Et, du recoin obscur, de l’observatoire d’ombre où je suis, j’aperçois aussi, par de larges baies ouvertes, les choses du dehors ; j’aperçois les granits rouges, les grès rouges, les porphyres, toutes les ruines d’alentour qui ont l’air d’être incandescentes sous le soleil de feu. Dans un recul à peine appréciable, tant l’air est transparent et tant la lumière est précise, d’admirables portiques dressent encore leurs ogives précieusement ciselées, où s’enroulent des inscriptions d’Islam, en primitifs caractères coufiques. Et un obélisque de fer, d’un âge inconnu[19], se lève tout noir et couvert de lettres sanscrites, parmi des tombes, au milieu d’une place dallée qui fut jadis la cour intérieure d’une mosquée très sainte, réputée en son temps « la plus belle du monde ».

Des trottinements légers, en bas, sur les dalles !… Trois chèvres, suivies de leurs jeunes chevreaux, font leur entrée dans le palais, et, sans hésitation, comme des habituées, montent à ma galerie haute, se couchent à l’ombre pour la sieste de midi. Je reçois aussi des visites de corbeaux, et surtout des visites de tourterelles : tout ce monde cherche la fraîcheur, se pose et s’endort. Et le silence, après cela, s’établit, incontesté, définitif, sans même ce bruit de feuilles mortes qui s’envolaient, car le vent sommeille à présent, comme toutes choses.

Au fond de ma loggia est une petite fenêtre donnant sur l’extérieur, et par où je devrais voir le ciel ; mais non, ce que j’aperçois me semble une broderie blanche sur fond rose, qui se tiendrait comme suspendue dans l’air, à une distance imprécise : les flancs de la grande tour, le rose de ses granits et le blanc de ses incrustations de marbre…

C’est ici ma dernière étape avant cette Bénarès dont j’ai peur, et où je serai dans deux jours, ne pouvant reculer davantage la déception suprême qui m’y attend sans doute… J’y songe beaucoup, au milieu de cette mystérieuse paix des ruines ; ma pensée est tendue vers la maison de ces Sages, dont je vais accepter la frugale et si étrange hospitalité…

Mais, dans mon imagination, que la torpeur ambiante entraîne au sommeil et au songe, persiste aussi la préoccupation de la grande tour, qui trône dans mon voisinage immédiat. Un roi, dit la légende, la fit construire pour satisfaire à un caprice de sa fille, qui voulait apercevoir à l’horizon une très lointaine rivière. En m’avançant à la fenêtre de ma loggia, je suis on ne peut mieux pour la regarder, cette tour ; toute rose, à côté d’un portique rose, elle s’élance dans l’implacable ciel pur. Elle déroute les yeux par sa sveltesse et sa hauteur, elle dépasse trop les proportions des tours ou des minarets déjà connus[20], et le renflement de sa base lui donne un air de pencher ; et puis, c’est anormal, une chose si splendide, si intégralement conservée, qui surgit au milieu d’un désert semé de ruines. La pierre en est tellement polie et d’un grain si fin que la rouille des siècles n’a pas eu de prise, et la fraîche couleur s’y est maintenue[21]. Des cannelures rondes, qui vont de la base jusqu’au sommet, simulent les plis d’une étoffe, les « godets » de soie d’une robe de femme ; toute la tour est plissée, comme un parasol refermé. La forme de l’ensemble fait songer aussi à une gerbe de tuyaux d’orgue, à un faisceau de gigantesques troncs de palmiers, que lieraient à différentes hauteurs des coulants brodés, des coulants qui sont des galeries en granit, surchargées d’inscriptions d’Islam en mosaïques blanches…

Je dormais presque… Des pas d’homme, tout à coup, au-dessous de moi, des pas empressés ! diversion bien imprévue, après des heures d’un tel silence. Et une dizaine de personnages apparaissent, éclatants de couleur, — des bleus crus, des blancs, des dorures, — sur la monotonie rousse des grandes pierres. Musulmans du Nord, Afghans reconnaissables à leurs bonnets pointus ; des tarbouchs, enroulés très bas, cachent leurs oreilles et les coins de leurs yeux, laissant surtout paraître le nez en bec d’aigle, la barbe couleur de jais. Ils marchent vite, vite, l’air faux et mauvais. Invisible dans ma niche, insoupçonné là-haut, je m’amuse à les observer. Ils sont de pieux pèlerins que la foi seule amène, c’est manifeste. Dévotement, ils s’arrêtent devant les beaux portiques des mosquées défuntes, ils se prosternent pour baiser des tombes, et puis, toujours en hâte, s’en vont plus loin, je ne sais où, s’évanouissent dans les ruines.

Trois heures bientôt : le recommencement de la vie. Des perruches vertes sortent de tous les trous de la voûte, crochant leurs griffes aux sculptures, pour se pencher et regarder, puis s’élancent, prennent leur vol, avec un cri de vitalité inquiète et féroce. Les trois chèvres s’éveillent à leur tour, emmènent leurs petits à la recherche de l’herbe, de l’herbe rase et desséchée. Et je descends moi-même pour errer dans la ville fantôme.

Ruines de maisons, ruines de temples, ruines de palais et de mausolées ; çà et là, de maigres troupeaux, essayant de brouter parmi les pierres, se dispersent aux lointains de la funèbre lande murée. Les pâtres sauvages qui les mènent jouent du pipeau en sourdine ; ils ont l’air recueilli, l’air intimidé par tant de sanctuaires effondrés alentour. Et de partout on voit se lever la tour rose, qui semble faire le guet, au milieu de l’universelle désolation.

À de vagues carrefours, aux entre-croisements de ce qui fut des avenues, il reste des balcons, sur des pans de murs ; des espèces de loggias avancées subsistent encore, d’où les belles d’autrefois regardaient passer les éléphants en robe de pourpre, les cortèges de grands parasols, les défilés des cavaliers de guerre, les foules des vieux temps magnifiques…

Oh ! la tristesse de ces miradors, aux angles des rues mortes !…

V
BÛCHERS DE CADAVRES

Sur le Gange, en hiver, par un soir gris. La brume des fins de jour monte du vieux fleuve sacré et ternit avant l’heure le soleil qui va s’éteindre. Bénarès, en silhouette prodigieuse de temples penchés et de palais croulants, se dresse devant l’Ouest encore lumineux.

Les autres barques sommeillent, et la mienne seule chemine, chemine lentement, au pied de la ville sainte, dans son ombre colossale, sous l’écrasement de ses temples trop hauts et de ses palais trop farouches.

L’épuisement du fleuve, après ces trois années sans pluie qui ont amené la famine, exagère la hauteur des choses ; Bénarès se découvre jusqu’en ses racines extrêmes, jusqu’en ses fondations sans âge ; des fragments d’antiques palais, descendus depuis des siècles sous les eaux, montrent çà et là leur tête parmi les barques immobiles ; des ruines englouties et oubliées vont reparaître ; le vieux Gange laisse entrevoir son lit plein de débris et de mystères.

À regarder le désarroi des bords, on devine les monstrueuses débauches de ce fleuve déifié, à la fois nourricier et destructeur, comparable à Siva qui enfante et qui tue ; pendant les crues de la saison des nuages, rien ne résiste à sa poussée terrible ; d’orgueilleuses murailles en granit, des remparts entiers, ont glissé d’un seul bloc sur ses berges, et restent là, inclinés en tous sens comme après quelque tourmente cosmique, étonnants d’immobilité dans ces attitudes qui présagent les chutes prochaines. La sécurité ne commence qu’à trente ou quarante pieds de haut ; là seulement s’ouvrent les premières fenêtres des hommes, s’avancent leurs premiers balcons, leurs premiers miradors. Plus bas, le Gange est le maître ; tout est destiné à s’y plonger une fois l’an ; tout reste éternellement enduit de son limon sacré ; tout est bâti pour lui : kiosques massifs comme des casemates abritant des dieux lourds et trapus, soubassements cyclopéens, blocs monstrueux, qui semblent immuables, mais qui pourtant, à certaines époques de fureur des eaux, peuvent chanceler et s’engloutir.

Plus haut que les maisons, plus haut que les palais, montent dans le ciel du couchant les pyramides brahmaniques des innombrables temples ; comme au pays radjpoute, elles ressemblent à de grands ifs de pierre ; mais ici elles sont rouges, d’un rouge sombre mêlé de dorures mourantes. Bénarès est, dans toute son étendue, plantée de pyramides rouges à pointe d’or. Et d’un bout à l’autre de cette ville, qui s’éploie sur la rive en croissant superbe, suivant la courbe de son fleuve, des escaliers en granit forment comme un immense piédestal, descendent de là-haut, de la région où les hommes ont leur demeure, vers la zone profonde et les eaux vénérées.

On les voit ce soir jusqu’aux dernières marches, les grands escaliers, jusqu’aux assises qui ne se découvrent que dans les années de malheur, et dont l’apparition signifie misère et famine. Ils sont vides, à cette heure du jour, ces escaliers majestueux où, jusqu’à midi, s’étageaient en foule les marchands de fruits, les marchands de gerbes pour les vaches sacrées, surtout les marchands de ces bouquets et de ces guirlandes que l’on jette en hommage au vieux fleuve adoré ; mais les innombrables parasols de sparterie qui abritaient tout ce monde restent là, plantés à demeure sur des hampes, et très penchés vers le Levant pour le soleil du matin ; des parasols sans plissures, ressemblant à des disques de métal, et tous les granits qui servent de base à la ville en sont couverts, à perte de vue ; on dirait un champ de boucliers.

Un terne crépuscule s’annonce, et il fait subitement froid. En venant à Bénarès, je n’avais pas prévu des ciels gris et des aspects d’hiver.

Ma barque, au gré du courant, chemine en silence, rasant les bords, sous l’oppression des grandes masses sombres.

En un recoin sinistre de la berge, parmi des éboulements de palais, sur la terre noirâtre et la vase, il y a trois petits bûchers auxquels des hommes de mauvaise mine, en haillons, s’efforcent de mettre le feu ; trois petits bûchers qui fument et ne veulent pas flamber ; ils sont de forme singulière, inquiétante, longs et étroits : bûchers de cadavres. Des morts y sont couchés, chacun dans le sien, les pieds vers le fleuve ; en s’approchant, on distingue, parmi les morceaux de branches, des orteils enveloppés de linge qui débordent et qui se dressent. Comme ils sont petits, ces bûchers ; il faut donc si peu de bois pour faire brûler un corps !

— Des bûchers de pauvres, m’explique un Hindou, mon batelier. Ils n’ont pas eu de quoi en acheter davantage, et c’est du mauvais bois tout humide.

Cependant l’heure de Brahma est venue et, le long du fleuve, la puissante vie religieuse du soir va commencer. Par tous les escaliers descendent les brahmes, drapés dans des voiles ; ils viennent jusqu’en bas chercher l’eau sainte, pour les ablutions et pour les rites auxquels leur caste oblige ; les marches de granit, qui étaient si désertes, se peuplent en silence ; les mille petits radeaux qui attendaient près de la rive, dans l’ombre des palais et des temples, les mille petits appontements de bambou disposés pour cet instant d’universelle prière, se couvrent de rêveurs, qui s’immobilisent, assis en la pose hiératique. Et bientôt la pensée immense de cette multitude s’envole vers les insondables au-delà, où doivent plus tard se fondre et sombrer toutes nos individualités éphémères.

Dans le recoin des morts, près des trois bûchers fumants, il y a deux autres formes humaines empaquetées de mousselines et à demi plongées dans le fleuve, chacune reposant sur une frêle civière ; ils prennent leur bain dans l’eau sacrée, ceux-là, tout comme les vivants d’à côté, leur bain suprême, avant d’être déposés sur les piles de bois que l’on commence aussi à dresser pour eux.

Sur la rive d’en face, — qui est une plaine infinie, de vases et d’herbages, tous les ans submergée par le Gange, — les brumes du soir se condensent de plus en plus ; c’était d’abord une rive confusément nébuleuse ; mais ces brumes maintenant prennent des formes, accusent des contours comme on en voit dans les ciels de pluie. Et la grande ville sainte a l’air de s’être dressée en amphithéâtre pour contempler à ses pieds des cimes de nuages.

Dans le recoin des morts, un jeune fakir s’est figé debout, les bras croisés, la tête penchée vers ce qui se passe de lugubre au milieu de ces tas de mauvais bois humide ; sa chevelure tombe sur ses épaules ; sa nudité, encore belle et musculeuse, est poudrée à blanc, et il a sur la poitrine une guirlande de soucis, comme celles que l’on jette au fleuve chaque jour.

Un peu au-dessus des bûchers, sur la frise d’un vieux palais qui a depuis longtemps roulé au fleuve, des gens, cinq ou six au plus, se tiennent accroupis, la tête enveloppée d’un voile, et semblent regarder avec attention comme le fakir : les parents de ceux que l’on brûle.

Deux personnages surtout, qui ont des attitudes prostrées de vieillard, paraissent observer anxieusement le plus humble, le moindre des trois feux. — « Ce n’est qu’un petit garçon de dix ans, explique mon batelier hindou, qui s’est informé sur la rive ; mais c’est égal, ils ont apporté trop peu de bois. » La fumée monte vers leur groupe immobile ; la fumée de leur petit, qui commence tout de même à se consumer, tant les brûleurs éventent, éventent ce feu de pauvres avec un pagne sordide que l’un d’eux vient d’enlever de ses reins. Et les temples, les palais, élancés partout dans le ciel brumeux, dominent de leur impassibilité superbe ce recoin noirâtre où toute chair finit, écrasent de leur magnificence ces trop lentes crémations d’indigents, toute cette misère jusque dans la mort.

Maintenant, au sommet des gigantesques escaliers, une recrue nouvelle pour les bûchers fait son apparition ; un cinquième cadavre débouche là-haut d’un couloir d’ombre qui est une rue, et s’achemine vers le vieux Gange, où sa cendre sera jetée. Sur des branches de bambou liées en brancard, six hommes de basse caste, dépenaillés et demi-nus, l’amènent les pieds en avant, presque debout, tant la pente est rapide ; personne ne suit, personne ne pleure, et des enfants, qui descendent aussi pour se baigner, comme s’ils ne voyaient rien, sautent gaîment alentour. À Bénarès, l’âme seule compte pour quelque chose ; quand elle est partie, on se détache de ce qui reste après. Il n’y a guère que les pauvres qui accompagnent les leurs au recoin des morts, par crainte que le bois ne soit insuffisant et que les brûleurs ne jettent au fleuve des membres non consumés.

Une mousseline rose, à grands dessins éclatants, enveloppe ce cadavre qui arrive, et des fleurs blanches de gardénia, des fleurs rouges d’hibiscus sont attachées à ses reins. C’est une forme de femme ; ces fleurs, du reste, suffisaient à le faire prévoir ; mais l’étoffe légère la révèle admirable, malgré l’affaissement glacé. — « Une fille de riches, me dit le batelier, voyez le beau bois qu’on lui apporte. »

Et, pour l’attendre, je fais arrêter ma barque, — sur cette eau du Gange, sur cette eau trouble, jaunâtre, limoneuse, qui est éternellement couverte de pétales de fleurs, de guirlandes de fleurs, parmi des algues et des immondices, et d’où s’exhale une odeur de sépulcre. Des roses, des tubéreuses, surtout des fleurs jaunes enfilées, des colliers de soucis et d’œillets d’Inde, tout ce que l’on jette chaque jour en offrande au vieux fleuve sacré, flotte et fermente. L’écume blanche, la bave des bords, est toute semée de fleurs jaunes, qui se mêlent aux détritus humains pour une communion dans la pourriture.

Elle descend, la belle morte, livrée à ses porteurs comme chose vile. Quand elle est tout au bord et tout près de moi, on la couche sur la vase, à demi plongée dans le fleuve pour son dernier bain, et l’un des hommes se penche sur elle, avec une nuance de respect pourtant, afin de découvrir son visage une suprême et dernière fois et de lui verser dans la bouche, suivant les rites, un peu de l’eau du Gange qu’il prendra au creux de sa main. Alors j’aperçois deux longs yeux fermés et cernés, que borde la frange noire des cils ; un nez droit aux ailes délicates ; des joues pleines et des lèvres d’un contour exquis, entr’ouvertes sur de l’émail blanc. Elle était adorablement jolie, et sans doute quelque mal accidentel sera venu la faucher en pleine force, en pleine montée de sa jeune sève, pour qu’elle soit ainsi à peine changée. D’ailleurs, l’étoffe rose qui l’enveloppe, mouillée à présent et devenue transparente, plaque sur sa gorge, sur ses reins, ne dissimule plus assez la beauté de son corps… Et on a livré tout cela à des porteurs grossiers, et dans un instant ce sera détruit… Cependant, c’est le tour de l’un des deux autres qui attendaient là, baignant dans l’eau sainte — un homme empaqueté de mousseline blanche — et on le pose sur son bûcher. Il n’est pas raidi ; sa tête, un instant, roule de droite et de gauche, puis enfin s’immobilise sur son oreiller de bois ; on le recouvre de branches, et on allume du côté des pieds. Quant au petit garçon, lui, il continue de brûler à regret, envoyant sa fumée noire sur le duo immobile des vieux parents qui le regardent.

Il est bientôt l’heure du coucher des oiseaux qui, aux Indes et surtout à Bénarès, prend toujours tant d’importance ; des nuées de corbeaux, criant la mort, des nuées de pigeons vont et viennent dans le ciel pâle, et chaque pyramide de temple a son tourbillon spécial, qui évolue en cercle alentour, à la manière des pierres de fronde. La brume du fleuve, qui s’épaissit toujours, est de plus en plus froide, et l’odeur des décompositions traîne plus lourdement dans l’air du soir.

Je voulais rester encore ; je voulais voir, quand on la couchera sur son bûcher, la jeune déesse ; mais ce sera long, paraît-il, et cette mousseline rose la trahit tout entière d’une façon presque gênante ; c’est presque une profanation de tant la regarder, puisqu’elle est morte. Non, plutôt je reviendrai dans un moment, quand il sera l’heure ; allons-nous-en.

Quel infatigable destructeur, le Gange ! Tant de palais écroulés dans ses eaux ! Des façades entières ont glissé, sont descendues sans se rompre et demeurent là, à demi noyées. Et tant de temples ! Ceux d’en bas, qui voisinent trop avec le fleuve, ont toutes leurs pyramides penchées comme des tours de Pise, sapées en dessous, irrémédiablement. Ceux d’en haut seuls, protégés par l’amas des granits, par l’entassement des substructions de tous les âges, ont gardé droites leurs pointes rouges ou leurs pointes d’or qui montent dans le ciel, chacune accompagnée de son tourbillon d’oiseaux noirs. — Et comme elle est d’aspect mystérieux, en ces pays, la pyramide brahmanique, lorsqu’on la détaille ! « Un grand if de cimetière », avais-je dit en cherchant à la comparer ; mais, de près, elle est plus étrange que cela : elle est l’assemblage en faisceau d’une myriade de petits clochetons, d’une myriade de petites choses toutes pareilles, et dont la forme inchangeable, consacrée par les siècles, ne ressemble à rien de connu dans notre architecture occidentale.

Le peuple de Brahma est à présent réuni tout entier sur l’eau de son fleuve profond ; les mille petits radeaux attachés à la rive fléchissent et s’enfoncent sous le poids des hommes en prière. Et, au-dessus de tout ce monde, qui a les mains jointes ou qui jette des fleurs, ce sont les escaliers gris, les soubassements gris, toute la zone des constructions lourdes et couleur de vase, qui semblent les racines déchaussées de la sainte Bénarès.

Ma barque, remontant sans hâte le cours du fleuve, vient à passer ensuite devant des quais plus solitaires, un quartier de vieux palais, où il n’y a plus de radeaux le long du bord. (Tous les rajahs des pays d’alentour ont sur le Gange une résidence, un peu délaissée, où ils viennent de temps à autre faire une retraite.) Les murailles massives montent d’abord droites, sans ouvertures, et c’est seulement tout en haut que commencent les fenêtres, les balcons, la vie de ces impénétrables demeures. Des musiques se font là dedans, ce soir, des musiques étouffées, gémissantes, comme de souffle trop court. On entend pleurer des musettes au timbre de hautbois. Parfois, ce n’est qu’une seule phrase, une lamentation, qui s’élève et qui meurt ; et puis, après un court silence traversé par un croassement de corbeau, une autre phrase, comme une réponse, arrive d’un autre palais. Et on entend aussi des tam-tams au son caverneux, qui sonnent en coups espacés, avec la lenteur des cloches d’agonie… Oh ! le mystère, l’indicible tristesse de tout cela, qui passe au-dessus de ma tête, très lointain et très haut, tandis que ma barque se traîne en bas sur ces eaux sentant la mort ! Pour moi, c’est un peu comme le chant funèbre de la jeune fille, dont mon imagination reste hantée ; — le chant funèbre aussi de tant d’autres, et de tant de choses qui ne sont plus…

De même que je n’avais pas prévu, en venant dans la ville sainte, les ciels gris et les aspects d’hiver, de même je n’avais pas pensé m’y retrouver absolument tel qu’autrefois, et toujours enclin à me laisser dangereusement troubler par le charme nouveau des êtres et des choses, par la séduction du monde extérieur. Dans cette unique Bénarès, qui est le centre religieux, le cœur d’un grand pays détaché de la terre, j’avais espéré rencontrer du détachement, moi aussi, et de la paix, auprès des Sages, grâce à un peu d’initiation que l’on m’a promise et qui commencera demain. Mais voici qu’en arrivant je me sens enchaîné, plus désespérément que jamais, à tout ce qui est beauté visible ; à tout ce qui est matériel, illusoire et soumis à la mort…

Et je reviens vers les bûchers… C’est le vrai crépuscule à présent, et les oiseaux ont fini de tournoyer dans l’air ; sur toutes les corniches de temples ou de palais, ils sont posés en rang pour la nuit et forment de longs cordons qui frémissent encore, agités de derniers battements d’ailes. Les pyramides brahmaniques bientôt ne se détaillent plus, mais prennent leurs airs de grands cyprès noirs montant vers le ciel pâle. Ma barque s’en revient sur l’eau lourde, traînant à son étrave des herbes, des fleurs, de jaunes guirlandes d’œillets et de soucis. L’odeur fade augmente, l’odeur de mort, la fétidité sinistre. Pour me rapprocher de ce point là-bas où monte la fumée des cadavres, il me faut longer à nouveau la foule en prière, repasser devant les mille radeaux chargés de brahmes immobiles. Et tous ces hommes extasiés, tous ces visages barbouillés de cendre, dont les yeux ardents rencontrent les miens sans les voir, lors même que ma barque glisse à les frôler, m’apparaissent comme du fond d’un inappréciable lointain.

J’arrive trop tard au recoin des morts. Un grand bûcher flambe, un bûcher de riche, d’où s’échappent des étincelles et des flammes en tourmente ; elle est au milieu, la jeune fille, et on ne voit plus rien d’elle, rien qu’un lugubre pied, un seul, qui a les doigts écartés étrangement comme par un excès de souffrance et qui se découpe en silhouette noire devant la lueur du feu.

Sur des pans de mur qui dominent, quatre nouveaux personnages aux traits invisibles, aux voiles baissés, se tiennent accroupis et la regardent, avec des tranquillités que l’on dirait indifférentes : les parents, les êtres sans doute qui sont du même sang, et de qui sortirent les germes de sa beauté…

Combien cela change les aspects de la mort, de la séparation et du revoir, les croyances de ces gens-là, auxquelles on doit tenter de me rallier demain ! Une âme est partie, qui avait à peine une individualité propre, et qui du reste ne procédait point des leurs, mais était une très vieille âme peut-être, devenue consciente depuis déjà des siècles de siècles, et passagèrement réincarnée dans cette jeune chair, fille de leur chair. Une âme est partie ; la voici pour un temps délivrée, ou pour toujours, qui sait ? Plus tard, à n’en pas douter, elle sera de nouveau réunie à eux — mais plus tard, plus tard, après la consommation des âges. Et on aura tellement évolué, tellement changé, les uns et les autres, que ce lointain revoir, presque sans personnalité, n’aura plus ni tendresse ni larmes ; comme se rapprocheraient des parcelles d’un même tout, qui auraient été pour un temps séparées, on se réunira dans une béatitude sans joie…

Cependant, de ces deux formes humaines prostrées sous des voiles de pauvre, qui regardaient impassiblement brûler le tout petit mort du haut d’une pierre de frise, l’une se lève, se penche au-dessus de lui, se découvre le visage, pour voir de plus près et mieux. Et la lueur du bûcher de la jeune fille éclaire en plein ses traits : une vieille femme décharnée. — « Est-il bien tout brûlé, au moins ? » semble-t-elle dire. — Elle est très vieille, c’est quelque grand’mère, plutôt que la mère : il y a de mystérieuses affinités et d’infinies tendresses quelquefois entre les grand’mères et les petits-fils. — « Est-il bien tout brûlé, au moins ? » Ses pauvres yeux expriment l’inquiétude de n’avoir pas eu assez d’argent pour lui acheter le bois qu’il aurait fallu, la crainte que les impitoyables brûleurs n’aillent jeter à l’eau des fragments encore reconnaissables. Elle se penche à nouveau, regarde anxieusement, à la lueur du bûcher des riches, tandis que le brûleur, pour lui montrer qu’il n’y a plus rien, remue avec une branche les restes des tisons noirs qui sont par terre. Alors elle fait signe : « Oui, c’est bien ; allez, vous pouvez jeter au fleuve. » Mais dans son regard j’ai vu passer l’éternelle angoisse humaine, celle qui, aux Indes ou chez nous, est toujours pareille, celle qui nous guette tous, inéluctable à son heure, malgré nos courages ou nos nébuleux espoirs. Sans doute elle aimait, cette grand’mère, la petite forme transitoire qui vient d’être détruite, elle aimait le petit visage, et l’expression et le sourire ; elle n’était pas suffisamment détachée, et son impassibilité brahmanique s’est trouvée en défaut, car elle pleure… Les yeux des petits enfants qui nous quittent, les yeux des aïeules et leurs cheveux blancs, tout cela, aucune religion n’est-ce pas ? n’a jamais osé promettre de nous le rendre, même point celle des chrétiens, qui est la plus douce…

Avec une pelle en bois on jette au fleuve les derniers tisons noircis, les restes du bûcher de misère.

Et, sur le bûcher voisin, le pied de la belle jeune fille, le pied aux doigts écartés tombe enfin dans les cendres.

VI
LA MAISON DES SAGES

Au fond d’un vieux jardin, une humble maison indienne, très basse, et que le temps a un peu marquée. Elle est toute blanche de chaux, avec des contrevents verts, comme les maisons d’autrefois dans mon pays natal. Mais le toit, qui s’avance beaucoup pour former alentour une véranda sur des piliers blancs, témoigne où l’on est, indique une région de soleil éternel. Le jardin, cependant, assez à l’abandon, n’est point exotique ni étrange ; des ombrages qui ressemblent aux nôtres, et beaucoup de rosiers du Bengale en fleurs, débordant sur des petites allées à la mode ancienne.

Les hôtes, qui ont de graves et beaux visages, comme des Christs de bronze à chevelure noire, vous accueillent avec de bienveillants sourires, en parlant bas ; toutefois, leurs regards très doux semblent promptement désintéressés, repartis ailleurs et plus haut, — dans le monde astral sans doute, où leur âme, par anticipation, s’est déjà presque envolée…

Rien que de très paisible et de très hospitalier, dans cette maison des Sages, toujours ouverte à qui veut y venir.

Et pourtant, avec quelle crainte profonde et indicible je suis venu frapper à cette porte, sentant que pour moi la tentative était suprême et que, si je ne trouvais rien là, c’est qu’il n’y aurait rien nulle part !

Ils méditent et ils travaillent, les Sages. Et, comme tous les Hindous, ils subissent avec une gentille patience l’importunité des bêtes de la terre et du ciel ; les petits écureuils des arbres entrent chez eux par les fenêtres ; les moineaux, en confiance, nichent à leur plafond ; leur maison est pleine d’oiseaux.

Dans la salle du milieu, une estrade recouverte d’une toile blanche sert de siège aux visiteurs, qui arrivent souvent très nombreux, et s’accroupissent à l’indienne, en cercle pour deviser des choses cachées : brahmanes marqués au front du sceau de Vichnou ou de Siva, penseurs qui vont pieds nus et poitrine nue, un pagne de toile grossière autour des reins, mais qui ont scruté toutes choses et ne se laissent plus prendre à l’illusion de l’univers ; érudits qui, dans leur insouciance terrestre, ressemblent aux laboureurs des champs ou même aux mendiants des chemins, mais qui ont jugé l’œuvre des philosophes d’Europe les plus transcendants ou les plus modernes, et qui vous disent avec une tranquille certitude : « Notre philosophie commence où la vôtre finit ».

Tout le jour, les Sages travaillent et méditent, solitairement ou ensemble. Sur leurs modestes tables, sont ouverts des livres sanscrits renfermant les arcanes de ce brahmanisme, qui a devancé de plusieurs millénaires nos philosophies et nos religions. Dans ces livres insondables, les penseurs des vieux âges, qui voyaient infiniment plus loin que les hommes de nos races et de nos temps, ont déposé comme le summum de la Connaissance ; ils avaient presque conçu l’inconcevable, et leur œuvre, qui a dormi oubliée pendant des siècles, dépasse aujourd’hui nos compréhensions dégénérées. Aussi faut-il des années d’initiation à présent, pour voir peu à peu, derrière l’obscurité des mots, s’élargir et s’éclairer les ineffables abîmes.

Ils sembleraient, plus que personne, capables de comprendre encore, ces sages de Bénarès, puisqu’ils sont les descendants des philosophes merveilleux par qui ces livres furent écrits ; puisqu’ils sont de la même race, héréditairement épurée, de la même race qui ne tue pas et dont la chair n’a jamais été nourrie d’aucune autre chair. En eux, la matière du corps terrestre doit être moins lourde que chez nous et moins opaque ; par un long atavisme de méditation et de prière, ils doivent avoir acquis des délicatesses et aussi des subtilités de perception à nous inconnues. Et cependant ils disent avec modestie : « Nous ne savons rien, nous comprenons à peine, nous cherchons seulement à nous instruire. »

Une femme, une Européenne échappée au tourbillon occidental[22], a pris place et s’est hautement imposée parmi eux. Charmante encore de visage, sous sa chevelure blanche, elle vit là détachée du monde, pieds nus, frugale comme une épouse de brahme et austère comme une ascète. C’est sur son bon vouloir que j’ai compté surtout pour entr’ouvrir un peu à mon ignorance les portes redoutables du Savoir, car il y a moins de barrières entre elle et moi ; jadis elle a été quelqu’un de mon espèce, et ma langue natale lui est familière.

Avec quel doute cependant, avec quelle méfiance je viens à elle ! Et tout d’abord, pour lui tendre un piège, je lui parle d’une autre femme[23] qui l’a précédée ici même, qui a vécu de longues années parmi ces Sages et dont le souvenir tristement célèbre suffirait à me rendre sceptique, puisqu’on prétend qu’elle fut convaincue d’imposture et de jonglerie.

— Ne pensez-vous point, lui dis-je, qu’elle est excusable d’avoir joué du miracle, pour essayer de convaincre ?… L’intention était si excellente !…

— On n’est jamais excusable de tromper ; rien de bon ne peut advenir par le mensonge, me répond-elle, en me regardant d’un franc regard.

Alors je prends soudainement confiance en la sincérité de mon initiatrice.

— Nos dogmes, me disait-elle un moment plus tard, nos dogmes ?… Mais nous n’en avons point. Parmi les « théosophes » (puisque tel est le nom qu’on nous donne), vous trouverez des bouddhistes, des brahmanistes, des musulmans, des protestants, des catholiques, des orthodoxes, ou même des gens comme vous, s’il vous plaît de vous faire recevoir des nôtres…

— Alors, pour être des vôtres, que faut-il ?

— Prêter serment de considérer tous les hommes comme vos frères, sans distinction de caste ni de couleur ; de traiter avec les mêmes égards les plus humbles ouvriers ou les princes. Prêter serment de chercher par tous les moyens possibles la vérité, dans le sens antimatérialiste. Il ne faut rien de plus. Chez nos amis de Madras, que vous avez visités en passant, on incline au bouddhisme, dont la froideur, je le sais, a rebuté votre âme mystique. Nous, c’est dans le brahmanisme ésotérique, sous sa forme la plus ancienne, que nous trouvons l’apaisement et la lumière. Il nous paraît contenir la plus haute expression de vérité qu’il soit donné aux hommes de connaître.

» Nous voulons bien vous guider dans la voie que nous essayons de suivre. Mais vous connaissez la vieille allégorie des « gardiens du seuil », qui, à l’entrée des sanctuaires, ou au commencement des initiations, rôdent pour effrayer les néophytes ; le sens véritable en est celui-ci : les débuts de la Connaissance ne vont pas sans épouvante. Nous professons, vous le savez, que toute individualité humaine est éphémère et presque illusoire, et, pour quelqu’un d’aussi intensément individuel que vous l’êtes, c’est là un point bien difficile. Nous professons quantité de choses qui seront le renversement de toutes vos idées héréditaires. Ne nous maudirez-vous pas, si nous achevons de vous enlever d’inconscients espoirs qui, peut-être, à votre insu, vous soutiennent encore ?

— Non. En fait d’espoirs, je n’ai plus rien à perdre.

— Alors, c’est bien ; venez auprès de nous.

VII
LA GLOIRE DU MATIN

Du fond de la plaine où coule le vieux Gange, du fond de l’immense plaine de vase et d’herbages que les vapeurs de la nuit embrument encore, l’éternel soleil vient de surgir et, ainsi que tous les jours depuis trois mille ans, il rencontre là devant lui, arrêtant son premier rayon rose, les granits de Bénarès, les pyramides rouges, les pointes d’or, toute la ville sainte dressée en amphithéâtre, comme pour saisir avidement la lumière initiale, se parer de la gloire du matin.

Et ici, c’est l’heure par excellence ; c’est, depuis le commencement des âges brahmaniques, l’heure consacrée, l’heure de la grande vie religieuse et de la grande prière. Bénarès soudainement déverse sur son fleuve tout son peuple, toutes ses fleurs, toutes ses guirlandes, tous ses oiseaux, toutes ses bêtes. Par les escaliers de granit, à cette apparition du soleil, c’est un joyeux écroulement de tout ce qui vient de s’éveiller, de tout ce qui a reçu de Brahma une âme, humaine ou obscure. Les hommes descendent, l’air heureux et grave, drapés dans des cachemires roses, ou jaunes, ou couleur d’aurore. Les femmes, en blanches théories, descendent voilées à l’antique sous des mousselines. Elles apportent des aiguières, des buires, qui mettent partout l’éclat rouge ou jaune des cuivres fourbis, à côté de l’étincellement de leurs mille bracelets, colliers, ou anneaux d’argent autour des chevilles. Noblement belles d’allure et de visage, elles marchent comme des déesses, et on entend sonner, à leurs bras, à leurs jambes, les cercles de métal.

Et chacun veut offrir au fleuve des guirlandes, des guirlandes, comme s’il ne suffisait pas de toutes celles des jours précédents qui flottent encore ; il y a des torsades, en fleurs de jasmin enfilées, qui ressemblent à des boas blancs ; d’autres, en fleurs d’œillets d’Inde, où des rangs jaune d’or et des rangs jaune soufre se mêlent, de façon à produire ce contraste de nuances que les femmes indiennes affectionnent aussi pour leurs voiles.

Le monde des oiseaux qui avait dormi en longs cordons noirs sur toutes les frises de maisons ou de palais, est en pleine ivresse de réveil, de croassements ou de chansons. Des compagnies de tourterelles, des compagnies de petits chanteurs ailés viennent se baigner et boire parmi le peuple de Brahma, s’ébattre en confiance au milieu des hommes qui ne tuent pas. On entend des aubades pour tous les dieux, dans les temples ; des coups de tam-tams comme des bruits d’orage, des plaintes de musettes, des beuglements de trompes sacrées. Là-haut, tous les miradors ajourés, toutes les fenêtres à festons et à colonnettes, toutes les terrasses qui voient le Levant, se garnissent de têtes de vieillards ; spectateurs empêchés de descendre, par la maladie ou les années, mais qui veulent leur part de lumière matinale et de prière. Et le soleil les inonde de chauds rayons.

Des enfants nus, qui se tiennent par la main, arrivent en troupes joyeuses. Il descend aussi des yoghis et de lents fakirs. Il descend d’inoffensives vaches sacrées auxquelles chacun, cédant le pas avec respect, se fait honneur d’offrir une gerbe fraîche de roseaux ou de fleurs, et qui regardent se lever le soleil, commencer la fête du jour, et qui, dans leur bestialité douce, ont l’air de comprendre et de prier à leur manière. Il descend des moutons et des chèvres. Il descend des chiens empressés, il descend des singes.

Le soleil, le soleil à flots ramène la bienfaisante chaleur, dans l’air que la nuit de rosée avait presque glacé. Tous les édicules de granit, échelonnés sur les marches pour servir de niche et d’autel, les uns à Vichnou, les autres à Ganesa aux bras multiples, présentent à ce soleil leurs petits dieux pesants, qui sont encore tout gris d’une couche de limon séché, et qui pendant plusieurs mois avaient dormi sous les eaux troubles, saturées de cendres humaines. Et parce qu’il brûle déjà, ce soleil, des gens s’installent à l’ombre de tous ces grands parasols, qui sont toujours là plantés à demeure et ressemblent à des ombelles de champignons géants, éclos en masse au pied de la ville sainte. Tandis qu’en haut, les vieux palais s’éveillent rajeunis dans le matin, et les pyramides rouges resplendissent, et les pointes d’or étincellent, les flèches d’or et les girouettes d’or.

Sur les radeaux innombrables et sur les marches d’en bas, le peuple de Brahma, déposant ses guirlandes et ses aiguières, commence de se dévêtir. Les draperies blanches ou roses, les cachemires de toutes nuances sont jetés çà et là, ou tendus sur des bambous, et alors des nudités admirables apparaissent, couleur de bronze sombre ou de bronze pâle. Les hommes, à la fois sveltes et athlétiques, avec des yeux de flamme, entrent jusqu’à la taille dans l’eau sainte. Les femmes, moins dévoilées, gardant une mousseline sur la gorge et les reins, trempent seulement dans le Gange leurs jambes, leurs beaux bras cerclés d’anneaux, et puis elles s’agenouillent et se penchent sur le bord extrême, pour lancer plusieurs fois dans le fleuve leur longue chevelure dénouée ; l’eau qui ruisselle alors sur leur poitrine, sur leurs épaules, fait plaquer la fine étoffe révélatrice, et elles ressemblent à la « Victoire aptère », plus belles et plus troublantes que si elles étaient nues.

Des bouquets, des guirlandes, on en offre au Gange à profusion ; en lui faisant des saluts, des révérences, on lui en jette de tous côtés. Et on remplit les aiguières, les buires, et chacun, dans le creux de sa main, puise, pour boire, à l’eau sacrée.

Du mélange et du frôlement des nudités superbes, aucune pensée charnelle ne semble jaillir, tant le sentiment religieux est exclusif, ici et à cette heure ; on ne se voit pas les uns les autres, on ne voit que le fleuve, le soleil, la splendeur de la lumière et du matin ; on admire, on adore. Et quand sont finies les longues ablutions rituelles, les femmes remontent paisiblement vers leur maison, pendant que les hommes, sur leurs radeaux, parmi leurs guirlandes et leurs gerbes, se préparent à la prière.

Oh ! le réveil quotidien de ce peuple du passé, chaque fois se réunissant pour prier son Dieu, les plus humbles ayant place sous la magnificence du ciel, dans l’eau, parmi les bouquets, les colliers de fleurs… Et par contraste, chez nous, gens d’Occident qui sommes à l’âge du fer et de la fumée, le réveil de nos fourmilières sordides ! Sous nos nuages épais et froids, la populace, empoisonnée d’alcool et de blasphème, s’empressant vers l’usine meurtrière !…

Pour remonter dans leurs demeures, les femmes reforment leurs théories blanches ou multicolores qui, cheminant le long des marches, tout contre les larges pierres, rappellent les bas-reliefs de la Grèce antique. Leurs cheveux qui ruissellent encore, leurs cheveux lourds et mouillés, tombent en masse sur leurs draperies de mousseline, et elles portent chacune à l’épaule une grande buire de métal clair, ce qui est une occasion de relever un bras nu.

Les hommes, tous restés sur le Gange, et assis maintenant dans la pose hiératique, achèvent, avant de s’immobiliser en extase, leur toilette religieuse ; sur le bronze lavé de leur torse, ils tracent en l’honneur de Siva des raies de cendre, et sur leur front, avec du carmin, le sceau terrible.

Dans le recoin des morts, où la lumière matinale montre les pierres d’alentour un peu noircies par les fumées de cadavres, on ne brûle personne en ce moment. Deux formes humaines, enveloppées de linceuls, sont là, dont nul ne s’occupe ; l’une déjà étendue sur son bûcher, l’autre prenant dans le Gange soir bain suprême, à côté de tant de baigneurs vivants et beaux, dans la plénitude musculaire. Sur les radeaux, sur les marches inférieures des escaliers qui descendent au fleuve, la prière, l’immense prière est partout commencée, et, à cette heure, elle fait différer toutes choses, même l’allumage des bûchers, et les cadavres attendent.

Oh ! les étranges expressions d’absence, les traits figés, les yeux qui ne voient plus ! Jeunes hommes en contemplation mystique, les mains sur le visage ne laissant paraître que deux prunelles ardentes qui regardent au delà ; fakirs couverts de chapelets dont l’âme a pour un temps fui le corps anesthésié ; vieillards aux membres poudrés de cendre grise…

Au ras de l’eau, un qui prie, les yeux blancs, assis sur une peau de gazelle, garde avec une fixité à faire peur la pose des statues de Çakya-Mouni, qui est aussi par excellence la pose fakirique : accroupi les jambes croisées, les genoux touchant le sol, et la main gauche, — une longue main osseuse, — tenant le pied droit. C’est un vieillard, et la couleur de sa robe, qui plaque toute ruisselante sur son corps décharné, indique un saint yoghi : elle est d’un rose orangé très pâle, cette robe, comme les nuages d’aurore. Il prie immobile, le sceau de Siva fraîchement inscrit sur le front, les prunelles vitreuses, la face livide tournée en plein soleil, en plein soleil étincelant, avec une expression de béatitude infinie. Un jeune athlète nu, préposé à sa garde, de temps à autre, prend de l’eau du Gange au creux de sa main pour inonder la robe couleur d’aurore, ou pour asperger toutes les guirlandes posées devant le vénérable ascète, sur la peau de gazelle dont la tête et les cornes trempent dans le fleuve. Afin de bercer mieux son rêve sans doute, on lui joue aussi une petite musique sacrée : il y a pour cela deux garçons, qui sourient gaîment, perchés au-dessus de lui sur les granits, éboulés ; l’un souffle dans une conque marine, qui fait : hou ! hou ! d’un timbre plaintif de cor lointain ; l’autre frappe, doucement sur un petit tam-tam de sonorité voilée. Des corbeaux, çà et là perchés alentour, l’observent avec attention. Et tous ceux qui remontent vers leur demeure, femmes ou enfants, se détournent de leur chemin pour venir le saluer avec respect : rien qu’un sourire de joyeux bonjour, une révérence les mains jointes, et on s’en va discrètement, comme par crainte de détourner son attention, de troubler sa prière.


Ma barque revient une heure plus tard, après avoir remonté le courant jusqu’au quartier des palais mystérieux. Et, à mon retour, il est encore là, le vieillard, tenant son pied maigre dans sa main aux longs doigts : son regard même n’a pas bougé, et le soleil plus brûlant ne semble pas éblouir ses yeux ternes, levés béatement vers le ciel.

— Comme il est tranquille ! dis-je…

Le batelier me regarde, me sourit comme on ferait à un enfant dont la réflexion serait trop naïve :

— Celui-là ?… Mais… il est mort !

Ah ! il est mort !… En effet, je n’avais pas remarqué une lanière de cuir, qui passe sous le menton pour retenir la tête contre un coussin. Je n’avais pas remarqué non plus un corbeau qui s’obstine à tourner autour et tout près du visage ; le jeune athlète, chargé de jeter de l’eau sur la robe jaune rose et sur les guirlandes de jasmin, est obligé à toute minute de l’effrayer, avec une draperie qu’il agite.

Il est mort depuis hier au soir, et, après l’avoir baigné, on l’a pieusement assis là, en pleine gloire du matin, dans la pose de prière qui fut la pose de toute sa vie. Et, en attachant sa tête, on l’a un peu renversée en arrière, pour qu’il pût mieux voir le soleil et le ciel.

Il ne sera point brûlé, car on ne brûle pas les yoghis, la sainteté de leurs actes ayant purifié suffisamment la matière de leur corps ; ce soir, on l’ensevelira tel quel dans un vase de terre qui sera descendu au fond du Gange. Et ce sont des saluts de félicitation, des compliments de fête, que chacun, avec une figure joyeuse, vient lui adresser, à ce bienheureux qui, par ses mérites et son détachement de ce monde, est sans doute affranchi à jamais du cycle des réincarnations, délivré de l’abîme de la vie et de la mort.

Un chien s’approche, le flaire et s’en va la queue basse. Trois oiseaux rouges s’approchent aussi et le regardent. Un singe descend, touche le bas de sa robe mouillée, puis remonte en courant jusqu’au sommet des escaliers. Et le jeune gardien les laisse faire, ne chassant avec impatience — une impatience inusitée en ce pays où l’on supporte tout de la part des bêtes — que le corbeau entêté, qui a senti la décomposition et qui revient toujours, frôlant presque de son aile noire le visage du bienheureux, extasié dans la mort.

VIII
CHEZ UN BRAHMINE, PRÈS DU TEMPLE D’OR

« Des choses hyperphysiques ?… Peut-être avons-nous des fakirs qui en ont obtenu jadis, ou même qui en obtiennent encore… Mais les penseurs de notre pays dédaignent de tels moyens pour convaincre… Non, la voie indienne est celle de la méditation profonde ; elle seule conduit à la certitude… »

L’homme qui me parle ainsi est un vieillard, un brahmine ; il porte le titre de Pandit, c’est-à-dire de savant en langue et en philosophie sanscrites, et je vois qu’il a pour le miracle le même dédain que les Sages de la petite maison du silence.

À l’heure du crépuscule, nous sommes assis pour causer sur la terrasse de son antique maison, au cœur de Bénarès. La terrasse est petite, triste et enclose ; on y monte par un escalier extérieur, qui vient de la rue étroite. Et mon interprète, — un paria d’origine, qui ne pourrait entrer ici sans profanation, — se tient sur la plus haute marche du dehors, apparaît au second plan dans l’encadrement de la porte ; sa voix, lorsqu’il traduit, arrive presque de loin à travers la sonorité tranquille du soir ; entraîné par le feu de la traduction, s’il s’oublie jusqu’à poser son pied en dedans du seuil, mon hôte, — qui n’est point affilié aux théosophes et ne transige pas sur la question des castes — le rappelle aux convenances millénaires, et alors il recule sans dépit.

Du haut de cette terrasse on ne voit guère que les murs caducs d’alentour, au crépissage fendillé par le soleil, et les essaims de corbeaux en mouvement dans l’air ; — mais il y a aussi une chose merveilleuse, qui surgit là tout près, au milieu de ces vieilleries et de ces ruines, une pièce d’orfèvrerie incomparable dont les reliefs arrêtent les derniers reflets du couchant, et sur laquelle, à cette heure s’assemblent des perruches : l’un des dômes du « temple d’or ».

Je viens quelquefois visiter le vénérable Pandit, dans sa demeure dont la seule richesse est une bibliothèque de livres et de manuscrits centenaires. On est ici dans la partie la plus ancienne et la plus sainte de Bénarès, — très loin de ces quartiers nouveaux qui se banalisent odieusement et où passe le grand niveleur universel : le chemin de fer. Et les ambiances, nullement dérangées encore, agissent sur l’esprit comme dans le vieux temps ; on est baigné dans cette mystique atmosphère de Bénarès qui porte au recueillement, qui ramène sans cesse la pensée vers la mort terrestre et les choses d’au-delà. Ainsi que l’admettent les Sages de la maison blanche, il est des lieux privilégiés ; il est des villes — Bénarès, La Mecque, Lassa, Jérusalem, — encore tellement imprégnées de prière, malgré l’invasion du doute moderne, que l’on y est plus qu’ailleurs libéré d’entraves charnelles, et plus près de l’infini. « Même la magnificence des temples, disent-ils, même la pompe des cérémonies, ont leur action sur les âmes. Rien de tout cela n’est indifférent. »

IX
AU HASARD, DANS BÉNARÈS

En quittant la maison des Sages — où, dans le silence entrecoupé de chants d’oiseaux, de très nouvelles et terrifiantes notions d’éternité vous ont été données — on est comme en proie au vertige de l’infini, et chaque fois il faut un temps pour se reprendre aux petits mirages de cette terre.

La féerie orientale est bien toujours là qui vous guette, au sortir de l’humble demeure, mais elle a perdu de son pouvoir sur vous-même ; et, du reste, dans cette Bénarès, il s’y mêle on ne sait quoi de recueilli et de mystérieux ; c’est la même chose ici qu’autre part, dans l’Inde, et cependant cela diffère de tout…

Il y a bien, comme ailleurs, l’amusant dédale des petites rues indiennes, les maisons à fenêtres festonnées, à colonnettes, à peinturlures. Surtout il y a ces femmes qui passent, belles comme des Tanagra, sous des voiles légers ; dans l’ombre des rues étroites, un rayon de soleil quelquefois tombe sur leurs anneaux de métal, leurs bracelets, leurs colliers, sur leurs mousselines roses, ou jaunes, ou vertes à dessins d’argent ; alors, au milieu des vieux murs en grisaille, elles ont l’air de lumineuses Péris, et, si elles vous regardent, tout le leurre de la vie terrestre, tout l’appel de la chair est comme concentré dans la caresse invoulue de leurs yeux…

Mais il y a aussi les fakirs en extase, que l’on rencontre accroupis aux carrefours, et qui soudainement vous rappellent la prière et la mort ; il y a partout des pierres saintes, des symboles informes dont personne ne sait plus l’âge ni le sens, et qu’il ne faut pas toucher, certaines castes ayant seules le droit d’y porter la main, d’y déposer des guirlandes de fleurs. Des divinités, emprisonnées derrière des grilles, habitent des trous sombres creusés dans l’épaisseur des murs ; des temples où l’on n’entre pas, dressent de tous côtés leurs pyramides de pierre. Les vaches sacrées, bêtes errantes des foules, circulent du matin au soir, étrangement inoffensives et douces, de préférence choisissant les marchés, les places où le grouillement humain est le plus compact, et il faut s’en écarter par respect. Les singes, tous les oiseaux du ciel, pigeons, corbeaux ou moineaux, s’ébattent effrontément parmi les hommes, entrent dans leurs demeures, viennent manger auprès d’eux, — et cela seul est pour donner l’impression de quelque chose d’anormal pour nous, d’une tolérance édénique inconnue à notre Occident.

On rencontre quantité de cortèges de noces, qui défilent au son de musiques gémissantes, précédés par des danseurs aux flancs chargés de grelots et de sonnettes, les mariés ayant le visage caché sous des franges en fleurs de jasmin naturel, qui descendent de leur coiffure dorée et leur font comme un voile. Mariages de tout petits quelquefois : l’époux paraissant avoir cinq ans, l’épouse deux ou trois, et le couple adorablement comique est assis avec gravité dans un même palanquin. Si le marié est plus viril, s’il a quinze ou seize ans, il passe à cheval ; mais toujours les franges de fleurs dissimulent ses traits derrière leur retombée blanche. — Ce peuple de Brahma est resté gentiment primitif, presque enfantin pour les choses de ce monde ; mais ses conceptions abstraites dépassent les nôtres, et dans le pur et supérieur domaine psychique, le plus humble brahmine, vêtu d’un pagne de toile, à quelles hauteurs n’est-il pas au-dessus de tel important imbécile de chez nous, qui cependant, avec dédain, lui soufflerait à la figure la fumée de son cigare…

Il règne à Bénarès une ambiance de méditation et de prière qui vous porte, comme disent les Sages de la petite maison du silence ; c’est vrai ce qu’ils affirment, que même après un court séjour on n’est déjà plus celui qu’on était à l’arrivée. Et pourtant nulle part la fantasmagorie de ce monde n’est plus charmeuse ; nulle part la forme n’est plus troublante, ni la chair plus tentatrice ; entre l’appel d’en bas et l’appel d’en haut, il y a une lutte qui déséquilibre.

Et les trompes sacrées sonnent dans tous les sanctuaires, les tam-tams énormes font leur bruit d’orage ; matin et soir, aux heures de Brahma, le fracas des musiques religieuses domine le croassement éternel des corbeaux, épandus en nuages autour des pyramides rouges.

La Dourga, la Kali, l’épouvantable déesse, a aussi son temple dans la ville sainte, un temple tout rouge sombre, couleur du sang dont elle est altérée et insatiable, un temple qui répand une fétidité de boucherie et où les dalles sont tachées sinistrement, car on y tue encore. Elle-même apparaît au fond, la Kali, toujours petite et informe, ainsi qu’il est d’usage de la représenter, et embusquée dans une niche ; sa figure noire, imprécise, à gros yeux comme celle d’un embryon humain, sort à moitié de son manteau de drap rouge. Dans son repaire, une intolérable odeur de singe s’ajoute à celle du sang croupi, et des yeux qui clignotent vous regardent venir, vous observent de tous les coins ; à peine est-on entré, que des petits êtres impudents vous sautent aux épaules, des petites mains alertes et froides vous tirent les cheveux ou se glissent dans vos manches… Une famille de singes était arrivée des bois, dans le temps, pour s’établir chez Kali, sans que personne ait osé la mettre dehors ; elle a pullulé dans le sanctuaire et le jardin, protégée par un religieux respect, et aujourd’hui chacun se fait un devoir d’apporter des graines pour les petits intrus, d’ailleurs sans grande malice, qui sont devenus les despotes du lieu.

Au centre de tout, il y a le Temple d’Or, qui est comme le cœur de Bénarès, son cœur jalousement caché, au plus inextricable entre-croisement des ruelles sombres. C’est un petit temple ; on ne le voit presque de nulle part, tant il est enveloppé, et ses dômes, fabuleux, tout en or fin, ne sont guère familiers qu’aux rêveurs des terrasses voisines, ou bien aux oiseaux du ciel qui les regardent en planant. Le dédale se complique et se resserre, lorsqu’on s’en approche, et les symboles se multiplient. Des ruines, des immondices ; des dieux partout dans des espèces de guérites ; des guirlandes de fleurs jaunes qui pourrissent par terre : sur des socles, des agates arrondies comme des œufs ou taillées en Lingam, pierres que l’on n’ose pas frôler tant elles sont saintes. Dans les échoppes, on vend des petites idoles de bronze ou de marbre, particulièrement vénérables rien que parce qu’elles viennent d’ici. Et des fakirs aux traits de spectre, aux yeux de fou, tout barbouillés de cendre, la figure marquée de signes secrets, accroupis devant quelque petit feu de bois sec, dans la pénombre de ces rues, vous bénissent au passage, d’un lent geste décharné.

Une sorte de place très enclose, très surplombée de murailles et de ruines, sert de cour, de péristyle pourrait-on dire, au Temple d’Or, sans cependant l’aborder de front, car il faut se replonger dans une ruelle obscure et serrée pour en trouver la porte. Déjà extrêmement sainte, cette place est toujours peuplée de fakirs, et un étranger doit se garder ici de toucher quoi que ce soit, sous peine de sacrilège. Des niches, creusées çà et là dans l’épaisseur des murs, et fermées par des battants de bronze ajouré, contiennent des rangées de ces précieuses agates polies qui symbolisent le mystère de l’engendrement et de la mort. Des cages aux épais barreaux de métal, comme pour de grands fauves, sont remplies de divinités au visage féroce, et, dans l’ombre des recoins, se tiennent, entourés de chiffons et de guirlandes jaunes, d’horribles Ganesa tout crassés, tout usés par les pieux attouchements des fidèles. Les colliers de fleurs fanées jonchent le sol, se mêlent à l’épaisse poussière des ans, et on piétine la fiente de ces vaches sacrées, qui, après avoir erré tout le jour dans les foules, rentrent quand le soir tombe. Le lieu est aussi un rendez-vous pour les pèlerins qui viennent au sanctuaire ; pieux ermites des solitudes d’alentour, purs yoghis au beau visage d’inspiré et à la robe couleur d’aurore, tous gens couverts de chapelets et de coquilles, y stationnent à l’abri d’un kiosque de granit, élevé à leur usage dans les temps anciens. Et autour d’eux s’asseyent les habitués de la place, les fakirs mendiants, les fakirs épileptiques, les squelettes terreux au regard de fièvre, les lépreux qui, pour avoir l’aumône, vous tendent des mains toutes rongées, n’ayant plus de doigts… Ces êtres par trop immobiles, ces masques figés sous une couche de cendre ou de poudre jaune et dont la vie s’est concentrée dans les prunelles, ce sont eux surtout qui répandent aux abords de ce temple la vague horreur dont on ne se défend pas ; quand une fois on est passé dans le champ du regard de certains Vieux fakirs, aux cheveux déroutants noués en haut chignon de femme, on se sent poursuivi, on n’oublie plus.

Aucun profane ne saurait pénétrer dans le Temple d’Or. Mais, en face de la porte, il est permis de monter dans une antique maison de prêtres, qui n’en est séparée que par une ruelle étroite ; là, chaque matin et chaque soir, on fait au Dieu de la Mort une funèbre musique, accompagnée par des tam-tams géants, et le balcon où s’installent les sonneurs de trompe est un des rares points où l’on ait vue, et de tout près, sur les folles richesses des dômes. Il y en a trois. L’un, en marbre noir, représente un amas de dieux groupés en pyramide. Les deux autres sont entièrement en or, en épaisses plaques d’or repoussées et ciselées ; ils en donnent d’ailleurs parfaitement l’impression extraordinaire : aucune dorure, aucun artifice n’arriverait à cet éclat inimitable de l’or épais et sans alliage, que les siècles n’ont pas su ternir. Et des familles de perruches, que l’on ne dérange jamais, bien entendu, ont bâti leurs nids dans le creux des orfèvreries ; parmi les fleurs d’or et les feuillages d’or, on les voit circuler comme chez elles, nombreuses, empressées, — et vertes, plus vertes que nature, semble-t-il, sur ces fonds sans prix.

Presque toutes les rues viennent aboutir au Gange, et là, elles s’élargissent, elles s’éclairent ; là, c’est tout à coup la magnificence, les palais, la lumière à flots. Pour le Gange, on a fait, d’un bout à l’autre de la ville, ces escaliers pompeux qui permettent de descendre en tout temps jusqu’aux eaux saintes, même aux périodes de sécheresse où elles sont si basses, comme en ce moment, et découvrent les ruines ensevelies dans leur lit profond. Et, à tous les étages des marches, on a construit ces petites guérites de granit, comme des chapelles, où sont reproduits les différents dieux des temples, mais en réduction et avec des formes très massives, pour résister à l’effort des eaux qui chaque année, à la saison des pluies, les submergent longuement.

Ce fleuve, c’est toute la raison d’être, toute la vie de Bénarès. Du fond des palais ou des jungles, de partout, on vient pour mourir sur ces bords sacrés ; des vieillards, des malades s’y font apporter de loin, accompagnés de leur famille, qui, après leur mort ne s’en va plus. Et ainsi la ville, qui a déjà trois cent mille âmes, se peuple chaque année davantage ; elle est, pour tous ceux qui sentent approcher leur fin, l’objectif, le lieu ardemment rêvé…

Oh ! mourir à Bénarès ! Mourir au bord du Gange, avoir là son cadavre baigné une suprême fois, avoir là sa cendre jetée !…

X
DÉSÉQUILIBREMENT

« Manas, âme : en sanscrit, un principe qui rayonne, qui se diffuse autour de nous, sans qu’il soit possible de lui assigner ces limites précises qui font une individualité distincte, irréductiblement et à jamais distincte… »

Ainsi parle mon initiatrice, dans le calme de la petite maison hantée par les oiseaux, tandis que je suis assis en face d’elle, sur la modeste banquette garnie de toile blanche.

Et toujours son enseignement, d’une façon obstinée, d’une façon à la fois inexorable et compatissante, tend à détruire dans mon esprit la notion de la personnalité. Les êtres que j’ai aimés, les miens, les autres quelconques et moi-même, tous : parcelles momentanément séparées d’un même ensemble, et plus tard, après que les âges seront révolus, parcelles appelées à revenir s’abîmer dans cet ensemble ineffable, pour l’éternité ! Quelle interprétation tristement claire de cette obscure, mais si douce promesse de l’Évangile : vous serez réunis un jour dans le sein de Dieu.

Illusion, l’individualité durable de ceux que nous aurons chéris ; choses d’un jour, leur sourire, l’expression de leur regard, tout ce qui nous les distinguait essentiellement des autres, tout ce qui nous semblait un reflet presque immatériel de leur âme, et que nous aurions souhaité impérissable et inchangeable comme cette âme elle-même. Jadis, attaché désespérément que j’étais à la conception chrétienne de la vie, j’avais dédaigné l’examen de cette doctrine qui révoltait toute mon humaine tendresse ; dernièrement, à Madras, je l’avais aussi repoussée, — il est vrai, sous sa forme bouddhique, plus froide et plus cruelle ; mais voici qu’aujourd’hui elle s’impose à moi d’heure en heure davantage, dans son intégrité première, telle que l’énoncèrent, au commencement des temps, nos grands ancêtres mystérieux, et, après des épouvantes que je ne puis ni ne veux traduire, j’entrevois que je me résignerai à la somme de consolation qu’elle peut donner encore.

Comme conséquence, le détachement préconisé par les Sages a commencé de poindre au fond de mon âme ; détachement des êtres, ou de leur mémoire terrestre s’ils ont quitté la terre. L’angoissante interrogation n’est plus associée au souvenir de ceux que j’ai perdus ; ils vivent sans doute, presque libérés déjà de leur moi tyrannique et illusoire, et j’accepte l’idée de ce revoir lointain, plutôt de cette fusion avec eux, qui ne sera pas au lendemain de la mort, mais peut-être après des siècles de siècles, — les durées, d’ailleurs, étant elles-mêmes illusoires au premier chef, et appréciables pour nous par rapport seulement avec la brièveté de notre incarnation présente…

Je sais que ce renoncement passera, et que peu à peu, échappé à cette sphère d’influence, je me reprendrai à la vie, mais jamais comme avant ; le germe nouveau qui a été déposé dans mon âme est destiné à l’envahir, et me ramènera vraisemblablement à Bénarès. Et combien ce qui fut jusqu’ici mon rôle en ce monde se révèle à moi pitoyable et vain : affolé que j’étais de formes et de couleurs, éperdument épris de vie terrestre, m’acharnant à fixer tout ce qui est éphémère, à retenir tout ce qui passe…


Je sors le soir de la maison des Sages, et le charme extérieur est toujours là qui m’attend pour me ressaisir.

Errant sans but dans Bénarès, j’arrive cette fois, et par hasard, au quartier des bayadères et des courtisanes. Au-dessus des mille petites échoppes où les marchands de mousselines pailletées, de mousselines dorées et peintes, viennent d’allumer leurs lampes, tous les étages supérieurs des maisons, d’un bout à l’autre de la rue, appartiennent aux créatures de caresses et de ténèbres ; elles commencent de se montrer, à leurs fenêtres, à leurs balcons, très barbarement parées pour la grande prostitution du soir ; derrière elles, on aperçoit leurs logis éclairés, avec une profusion enfantine de girandoles et de verroteries retombant des solives, et, sur les murs blanchis à la chaux, des images de Ganesa, d’Anouman ou de la sanglante Kali. À leurs bras nus, à leurs oreilles, à leurs narines, brillent des anneaux et des pierreries ; des colliers de fleurs naturelles, aux parfums qui entêtent, descendent en plusieurs rangs sur leur gorge. Elles ont les mêmes yeux de velours, et sans doute aussi les mêmes chairs de bronze et d’ambre que ces inapprochables filles de Brahmes qui se dévoilent le matin au bord du Gange, et dont elles pourraient donner l’illusion, dans l’étreinte…

XI
UN BANC SUR LEQUEL BOUDDHA S’EST ASSIS

Mon ami le Pandit m’emmène aujourd’hui faire une excursion à la campagne, pour voir un banc sur lequel Bouddha s’est assis. Et, chemin faisant, nous causerons d’ésotérisme, dans le silence champêtre.

Campagnes de Bénarès, campagnes solitaires, paisibles, pastorales, avec des champs d’orge et des champs de blé ; à part que les moissons, en février, sont déjà mûres, et que les arbres sont verts, on dirait un peu nos plaines de France. Des pâtres, en gardant leurs zébus, leurs chèvres, leurs buffles, jouent de la musette et du chalumeau. Aux coins des bois, il y a de très vieilles pierres sacrées, sur lesquelles en passant quelque pieux laboureur a jeté une guirlande d’œillets jaunes ; elles ont représenté jadis Ganesa ou Vichnou, dont elles conservent encore l’informe ressemblance. Des oiseaux, des oiseaux de belles couleurs, ceux-ci bleu turquoise, ceux-là vert émeraude avec une huppe rouge, viennent en confiance se poser tout près de nous, se laissent regarder, n’ayant aucune peur de l’homme, puisqu’il ne tue pas. Et, sur tout ce pays, des tranquillités religieuses semblent planer.

Çà et là gisent des amas de ruines et de tombeaux, qui sont enlacés de branches, de racines, et sur lesquels on a bâti d’humbles villages, utilisant, pour les chaumières d’aujourd’hui, les vieilles murailles des temples ou des nécropoles. Monastères de bonzes, construits au moment de l’expansion des doctrines de Bouddha, transformés en mosquées lorsque vint à passer le torrent de l’Islam, et puis abandonnés quand l’antique brahmanisme reprit possession du sol héréditaire ; sépultures de fakirs, de guerriers ou de derviches ; tout cela se confond à l’ombre bleue des manguiers ou des banians ; de grandes pierres, qui ont été plusieurs fois retournées au gré des fanatismes divers, portent sur une face le lotus de Bouddha, sur l’autre des versets du Coran. Et, au-dessus des tranquilles débris, les gens des chaumières actuelles exercent de petites industries, par des procédés surannés ; ils tissent des ceintures de soie, dont les fils, tendus parmi les herbes, traversent quelquefois tout un vieux cimetière ; ou bien ils colorent des mousselines, qu’ils mettent à sécher dans des recoins de soleil, parmi les lézards, sur quelque ancien pylône de temple.

C’est loin, ce lieu de pèlerinage où me conduit le vénérable Pandit.

En route, nous dépassons une charrette à zébus, remplie de petits enfants qu’emmène une espèce de vieux sorcier, et cela rappelle la voiture ou la hotte de croquemitaine. Au moins vingt bébés de cinq ou six ans, garçons et filles, tiennent là entassés ; on voit sortir leurs têtes de partout, d’entre les planches à claire-voie et de dessous la bâche qu’ils soulèvent. Ils sont parés de bijoux, de colliers, d’anneaux dans le nez, ils sont vêtus de robes de gala et coiffés de hauts bonnets à paillettes d’or ; leurs yeux, déjà grands, ont été amplement cerclés de noir — moins par coquetterie, me dit-on, que par prudence, pour neutraliser les sorts qui pourraient leur être jetés, à ces innocents, par les regards de quelque méchante vieille des chemins. Le croquemitaine débonnaire, qui conduit le lent attelage, a la barbe blanche, aussi longue qu’une barbe de fleuve, et son torse nu est couvert de poils blancs, comme une fourrure d’ours arctique. Où les mène-t-il, ces bébés ? À quelque fête enfantine, évidemment, pour qu’ils aient de tels airs d’importance joyeuse, et pour qu’on les ait ornés comme des idoles.

Maintenant nous sommes en pleine campagne, et il faut descendre de voiture, traverser à pied sous l’ardent soleil une petite lande stérile. Et enfin voici le but de notre course : c’est, au milieu d’un site pierreux, parmi des roches d’un gris sombre qui imitent des ruines, une sorte de cirque naturel, où des chèvres, en ce moment, paissent une herbe fine, au son du chalumeau de leur berger. Là, à l’ombre de grands arbres, qui de loin ressemblent à nos chênes, se trouve un très vieux banc de pierre noircie, sur lequel le Pandit et moi nous nous asseyons avec respect : le banc où Bouddha prit place, il y a plus de deux mille ans, pour prêcher son premier sermon. Maintenant que le bouddhisme, depuis des siècles, a disparu d’ici et de tous les pays d’alentour, pour s’étendre vers l’Orient extrême, les Indiens ne fréquentent plus cette région, très sacrée jadis. Mais le vieux banc de pierre, malgré son apparence délaissée, joue encore un grand rôle dans des milliers d’imaginations humaines ; on en rêve, de ce banc légendaire, dans d’incompréhensibles cervelles jaunes, écloses au fond de la Chine, ou des îles du Japon, ou des forêts du Siam ; et quelquefois des pèlerins de là-bas font à pied des centaines de lieues pour venir le baiser à genoux. Le Pandit et moi, nous y devisons de choses brahmaniques, au grand calme pastoral, dans la solitude charmante.

Et, non loin de ce banc si spécial, inspirateur d’antique et froide sagesse, s’élève une tour large comme une colline, en granit massif, qui fut très ouvragée en son temps, mais sur laquelle deux millénaires ont passé, usant les sculptures, installant du haut en bas les herbes et les broussailles sauvages : ce sont les restes du premier temple bouddhique, construit dans l’ancienne Bénarès. Sur les parois de l’énorme tour, à hauteur d’homme, presque toutes les saillies, toutes les pierres frustes sont dorées à l’or fin, et l’éclat en est étrange, imprévu dans cette vétusté extrême : des pèlerins chinois, annamites ou birmans, lorsqu’ils réalisent ce rêve de venir voir le banc et le temple, se font un devoir d’apporter, de leur patrie reculée, des feuilles d’or, et de les fixer là ; c’est leur hommage, — leur carte de visite, pourrait-on dire, — au vieux sanctuaire méconnu.


En rentrant à Bénarès, vers la fin de la journée, mon compagnon de promenade fait arrêter notre voiture devant la maison de campagne d’un de ses amis, noble brahmine comme lui, et savant en philosophie, en langue sanscrite. C’est pour m’y offrir des fruits et m’y faire boire de l’eau fraîche. (Lui-même, il va sans dire, se garderait bien de toucher à quoi que ce fût en ma présence impure.) La vieille demeure est exquise. Et aussi le jardin, qui a des allées bien droites, avec des bordures imitant nos buis, et des petits bassins à jet d’eau comme les plus surannés de nos jardins de France ; on y retrouve nos marguerites-reines, nos capucines, nos roses ; malgré certains arbres dépouillés par l’hiver, ces fleurs, cette atmosphère si chaude, ces feuilles jaunes, y donnent l’impression d’un été finissant, ou d’un automne ensoleillé, — on ne sait plus — d’un automne prématurément languide faute de pluie, et mélancolique dans un excès de lumière…

XII
PENSÉES DES SAGES DE BÉNARÈS SUR LE CHRISTIANISME

« Si vous êtes chrétien, disent les Sages de Bénarès, gardez précieusement ce que vous avez, sans chercher au delà. Le christianisme est un symbole admirable, qui fut pendant des siècles merveilleusement approprié aux âmes occidentales, et derrière lequel réside la vérité. Vous avez en Christ un maître divin, et un maître toujours vivant, car il n’y a point de morts ; il est bien « le chemin et la vie » ; et l’attente de ceux qui meurent en lui ne sera point trompée.

» Mais si le dogme, si la « lettre qui tue » révolte votre raison, alors seulement venez à nous. Si la voie de la dévotion et de la prière vous est fermée, nous vous ouvrirons celle de la connaissance abstraite ; elle est plus difficile et plus sévère, mais l’une et l’autre, après la consommation des siècles, se rejoignent et conduisent au même but.


» Prier, — disent-ils encore, — ne sert peut-être de rien pour modifier le cours des petits événements de ce monde. Mais, pour l’évolution et l’apaisement des âmes, la prière est souveraine.

» Nous ne pensons pas que le grand Dieu, — Celui duquel on évite ici de parler, — écoute les prières des hommes. Mais tant de parcelles de Lui, individualisées, éparses en personnalités bienfaisantes dans le plan astral, sont autour de nous qui veillent !… Pour vous, chrétiens, c’est Jésus que vous appelez : il est là, n’en doutez pas, ou bien quelqu’un qui vit en lui, quelqu’un des siens, et vous serez entendus. »

XIII
AUTRE MATIN

Matins de Bénarès, matins frais et de rosée ; ici, matins d’hiver, mais qui ressemblent à ceux des beaux temps d’octobre dans notre Midi français.

Comme à l’aube de chaque jour, quand je me rends au fleuve, du lointain faubourg que j’habite, je rencontre sur le chemin tous les petits marchands de la campagne qui se hâtent vers la ville, enveloppés jusqu’aux yeux dans des mousselines ou des cachemires, autant que s’il faisait grand froid ; ils portent aux épaules, au bout de bâtons, des jattes de crème, des corbeilles de gâteaux de riz, mais surtout des fleurs, des mannes remplies de fleurs, — toujours ces mêmes guirlandes de jasmin, ces mêmes guirlandes d’œillets jaunes, que l’on jettera au vieux Gange, vers qui toute la vie du matin est concentrée.

En haut des grands escaliers de granit, avant de descendre au fleuve, je m’arrête chez un fakir qui est venu se fixer là, il y a une trentaine d’années, dans un vieux kiosque sacré, et qui nuit et jour y entretient un feu allumé là jadis, sur le sol, par ses ancêtres en fakirisme, — un feu qui brûle à cette même place, depuis mille ans. C’est un vieillard qui n’a plus de chair et qui est nu sous une couche de cendre, avec de longs cheveux noués au sommet de la tête en chignon de femme. Il me jette au cou un collier de jasmin, me regarde une seconde avec ses yeux d’halluciné très doux, et puis retourne à son rêve, après m’avoir fait signe du bras : « assieds-toi, si tu veux, et contemple ». Entre les colonnes archaïques de son logis toujours ouvert, la vue plonge de haut sur le Gange, et sur l’immense plaine de l’autre rive, la plaine déserte et encore enveloppée de vapeurs nocturnes, au fond de laquelle surgit lentement l’enchanteur, l’astre Sourya, le soleil ! Et dans un kiosque voisin, qui lui aussi domine et surplombe, on sonne en ce moment la grande aubade séculaire pour le fleuve et pour tous les dieux de Bénarès ; de longues trompes, que l’on voit sortir entre les colonnes et qui se tournent vers le Levant, beuglent comme des monstres aux abois, et des tam-tams, à l’intérieur, les accompagnent d’un fracas énorme et sourd.

Je descends au fleuve, comme je fais chaque matin, et comme c’est l’usage à Bénarès ; ma barque habituelle est là qui m’attend.

D’abord le recoin des bûchers, devant lequel il faut passer. Un seul cadavre, bien que la peste ait fait depuis quelques jours son apparition dans la ville sainte ; il se baigne, couché sur la berge et plongé jusqu’aux reins dans le Gange. Mais on a brûlé sans doute plusieurs corps cette nuit, car je vois par terre des amas de tisons fumants, et l’eau, en face, est toute noircie de charbon humain, sous les guirlandes fanées, qui flottent avec des détritus et des pourritures. Et le jeune fakir des morts est là toujours, dans sa même pose, debout, les bras croisés, la tête baissée, le menton entre ses doigts ; avec son poudrage gris, il a l’air de quelque bronze de la Grèce qui aurait séjourné dans la terre ; mais ses longs cheveux sont teints en rouge et il s’est couronné de jasmin.

Parmi les fleurs, parmi les obsédantes guirlandes jaunes, flottent aussi des carcasses gonflées, des bœufs noyés, des chiens morts, et la vieille fétidité du Gange emplit l’air si merveilleusement limpide ; elle amène, impose et maintient l’idée de la mort dans la féerie du matin rose.

On sent le printemps venir ; les furtives indications d’hiver, qui m’avaient accueilli à mon arrivée, ne se retrouvent plus. On sent une langueur nouvelle, dans le matin ; on dirait aussi que l’eau du fleuve s’est attiédie ; les baigneuses aux longues chevelures, aux seins voilés de fines mousselines des Indes, s’y attardent aujourd’hui davantage. Il y a une affluence extraordinaire de petits baigneurs ailés ; pigeons, moineaux, oiseaux de toutes couleurs s’abattent par troupe au milieu des brahmines en prière, se posent sur leurs buires de cuivre étincelant, sur leurs fleurs et sur leurs guirlandes ; à tous les cordages des barques, ils s’accrochent par grappes, et chantent à plein gosier. Et les vaches sacrées, devenues plus nonchalantes, se couchent voluptueusement au soleil, en bas des grands escaliers où les enfants viennent les caresser, leur offrir des graminées fraîches, des bouquets de roseaux verts.

Comme chaque jour, tout Bénarès est là ; toutes les nudités, tous les bronzes des hautes castes s’étagent sur les immenses gradins de la rive, à l’ombre des parasols étranges, ou dans les kiosques de granit qu’habitent les dieux à six bras, ou bien en pleine lumière, sur les planches flottantes et dans l’eau.

Je suis à peu près le seul qui ne prie pas, sur le Gange à cette heure, ou tout au moins suis-je le seul à ne pas accomplir des rites religieux : ablutions, révérences, offrandes de jasmin ou de fleurs jaunes. La grande extase de chaque matin est commencée sur tous les radeaux, sur toutes les marches, et je n’ai point ma place parmi les croyants dédaigneux, qui ne semblent même pas me voir ; je passe comme n’importe lequel de ces touristes, qui affluent maintenant à Bénarès, depuis que le voyage est facile et que l’Inde s’est ouverte à tous… Mais je ne suis déjà plus le même qu’en arrivant ; les heures passées dans la maison des Sages ont laissé en moi une empreinte qui sans doute ne s’effacera plus jamais. J’ai franchi les « terreurs du seuil » et j’entrevois l’apaisement, dans la résignation aux vérités nouvelles. Tout commence à changer d’aspect, la vie et même la mort, depuis que réapparaissent en avant de ma route, sous une forme différente, des durées infinies que depuis longtemps je n’apercevais plus.

Et cependant, combien l’ « illusion de ce monde » — pour parler comme ces Sages — me tient et m’obsède encore ! Le détachement suprême, dont ils ont déjà déposé le germe dans mon âme, le renoncement à tout ce qui est terrestre et transitoire, je ne connais pas sur terre un lieu capable en même temps d’y conduire plus vite et d’en éloigner davantage que cette Bénarès, à la fois mystique et charnellement affolante, où un peuple entier ne songe qu’à la prière et à la mort, et où, malgré cela, tout est piège pour les yeux, pour les sens : la lumière, les couleurs, les jeunes femmes demi-nues aux voiles mouillés, aux regards de langueur ardente ; le long du vieux Gange, l’étalage de l’incomparable beauté indienne…

Mes bateliers, sans que je le leur commande, remontent comme chaque jour le courant du fleuve, et nous arrivons devant le quartier des vieux palais, qui est plus solitaire et favorable au recueillement… Cet après-midi, je serai de retour dans la petite maison des Sages, où me ramène une attirance mêlée d’effroi ; leur enseignement gagne du terrain d’heure en heure dans mon âme, d’abord inattentive ou révoltée. Déjà, ils ont déséquilibré l’être que j’étais ; il semble qu’ils aient entamé mon individualité intime, pour commencer de la fondre, comme la leur, dans la grande âme universelle…

« Tu ne peux désirer, disent les Sages, que ce qui est différent de toi-même, ce qui est en dehors de ton être ; et, si tu sais que les objets de ta conscience sont en toi, et qu’en toi est l’Essence de toutes choses, le désir s’évanouit et les chaînes se dissolvent. »

« Tu es essentiellement Dieu. Si tu pouvais graver en ton cœur cette vérité, tu verrais tomber d’elles-mêmes les limitations illusoires qui produisent la tristesse et les souffrances, les désirs de l’être séparé[24]… »

Nous longions ces vieux palais de mystère. Au bord du fleuve, il n’y avait plus de femmes lançant leur chevelure dans l’eau, pour ensuite la tordre et la faire ruisseler sur leurs épaules ; personne dans les escaliers, au pied des hautes murailles sombres. Mais tout à coup une porte s’ouvrit dans les soubassements des princières demeures, une de ces lourdes portes de caveau destinées à plonger tous les ans dans le fleuve pour une saison, et une jeune femme parut sur le seuil, s’arrêta tout illuminée de soleil, petite vision étincelante parmi ces énormes granits moroses. Deux voiles la drapaient, l’un violet à broderies d’argent, l’autre jaune orange, jeté sur ses cheveux comme celui des dames romaines ; elle regardait je ne sais quoi dans la plaine d’en face, pourtant toujours déserte, et relevait son bras nu pour abriter avec la main ses grands yeux, — ces yeux d’Indienne, dont la séduction est indicible. Et les mousselines, la violette et la jaune, détaillaient sa belle gorge fière, la ligne de ses reins souples, toute l’harmonie de son jeune corps…

« Elle est moi, je suis elle, et nous sommes Dieu », — m’ont dit les Sages… Et il semble que leur sérénité déjà commence de m’envelopper.

Longuement je la regarde, elle qui est là, sans trouble ni regret sombre ; je repose mes yeux sur elle comme sur une jeune sœur dont la beauté me rendrait fier ; une fraternité intime nous unit l’un à l’autre, et nous participons à la splendeur immense épandue ce matin sur le monde ; nous sommes la lumière, la nature aux mille visages, et nous sommes l’Ame universelle. En cet instant rare, on les dirait presque un peu tombées pour moi, les « limitations illusoires qui produisent les désirs de l’être séparé… »

XIV
POUR MES FRÈRES INCONNUS

J’ai prêté le facile serment que l’on me demandait, et les Sages de la petite maison silencieuse m’ont admis pour l’un de leurs disciples.

Ce qu’ils ont commencé de m’apprendre, je n’essaierai pourtant pas de le redire.

D’abord, suis-je assuré que l’on me suivrait dans ces régions abstraites, qui paraîtraient si en dehors de ma voie ? On n’attend de moi, je le sais, que l’illusion du voyage, le reflet des mille choses sur lesquelles j’ai promené mes yeux.

Ensuite et surtout, après un semblant d’initiation qui a duré si peu de jours, comment me croirais-je capable d’enseigner ? Le peu que je saurais dire ne pourrait que déséquilibrer, mener peut-être jusqu’aux terreurs du seuil, mais non plus loin.

D’ailleurs, pas plus que je n’ai découvert l’Inde, je ne prétends avoir découvert les Védas ; depuis quelques années, commencent à se répandre parmi nous des traductions, — encore bien incomplètes, il est vrai, — de ces écrits surhumains.

À mes frères inconnus, qui se comptent par légions au siècle où nous sommes, je veux donc seulement dire ceci : au fond des doctrines védiques, il y a plus de consolation qu’on ne le pense au premier abord ; et la consolation puisée là, au moins n’est pas destructible par le raisonnement, comme celle des religions révélées.

Ce recueil des Védas, qui est l’œuvre, non pas d’un homme, mais de toute une race ; qui, à côté de choses transcendantes et merveilleuses, contient aussi tant d’obscurités, de contradictions, de naïvetés enfantines ; ce recueil, touffu comme la jungle et insondable comme le gouffre éternel, les Sages de Bénarès, qui l’étudient dans le recueillement jamais troublé, sont peut-être les seuls capables de nous le rendre un peu accessible. Personne avant eux ne m’avait jamais entrouvert de tels abîmes, je n’avais entendu de telles paroles nulle part ; sur les mystères de la vie et de la mort, les Sages de Bénarès détiennent les réponses qui satisfont le mieux à l’interrogation ardente de la raison humaine ; et ils font passer devant vous de telles évidences, que l’on ne doute plus d’une continuation presque indéfinie de sa propre durée, au delà des destructions terrestres.

Cependant, il ne faut pas s’approcher à la légère de la petite maison blanche, toujours si ouverte et accueillante dans son jardin de rosiers, car elle est avant tout l’asile du renoncement et de la mort ; on ne redevient jamais tout à fait soi-même, lorsqu’une fois on a été touché, si légèrement que ce fût, par la paix qui règne là. Et c’est une épreuve terrible que d’entrevoir, même de bien loin et de bien bas, Brahm l’absolu, qui réside au fond de l’abîme obscur ; le dieu sans rapport concevable avec l’univers manifesté ; Brahm l’essentiellement ineffable. Celui qui est au delà de toute pensée, dont rien ne peut être dit, et qui ne s’exprime que par le silence.

FIN
  1. ↑ C’est la traduction littérale du nom qu’on lui donne dans l’Inde. Anuradhapura fut détruite au commencement de notre ère par la grande invasion malabare.
  2. ↑ Le rocher de Trichinopoly.
  3. ↑ Les rats palmistes.
  4. ↑ En indien : Minakchi.
  5. ↑ Sous sa forme dérivée, le pali.
  6. ↑ La grande enceinte contient deux sanctuaires. Le plus grand est dédié à Siva, sous le nom de Sundareshvar (le béni). L’autre, à gauche, vis-à-vis le Patramaral (l’étang du lys d’or), est dédié à sa femme Parvâti, que l’on appelle aussi Minakchi (la déesse aux yeux de poisson).
  7. ↑ La légende indienne sur ces blocs du Nizam est que Dieu, ayant fini de créer le monde, se trouva en présence d’un surcroît de matière, non utilisée, et qu’alors il la roula dans ses doigts pour la jeter ici, au hasard, sur la terre.
  8. ↑ Les grottes d’Ellora.
  9. ↑ Chitore bâtie en 728 ; mise à sac en 1303 par Allaudin, en 1533 par Bahadur, shah de Guzerat, et complètement détruite en 1568 par Akbar.
  10. ↑ L’expédition de Ceylan, relatée dans le Ramayana.
  11. ↑ Jeypore fut fondée en 1728.
  12. ↑ La nourriture frugale d’un Indien coûte à peu près trois sous par jour !
  13. ↑ À environ quatre-vingts lieues dans l’est de Jeypore.
  14. ↑ Les plus grandes de ces statues sont celles de Parvasnath et celle du Tirthankar Adinath, fondateur de la religion Jaïna ; elles ne remontent guère au delà du xve siècle.
  15. ↑ Mutilations ordonnées par l’empereur Babar, en 1527.
  16. ↑ Épouse de l’empereur Shah-Jehan, elle mourut en 1629, en donnant le jour à son huitième enfant, après quatorze ans de mariage.
  17. ↑ Le Taje avait jadis de grandes portes en argent, qui furent enlevées lors du pillage d’Agra par Suraj-Mall.
  18. ↑ La tour de Kutb.
  19. ↑ Obélisque de vingt pieds de haut, élevé, dit l’inscription, par Raja Dhava pour célébrer sa victoire sur les peuples Valhikas, probablement vers le iiie siècle de l’ère chrétienne ; l’unique monument en fer que l’antiquité nous ait légué.
  20. ↑ Tour de deux cent quarante pieds de haut, l’une des merveilles classiques de l’Inde.
  21. ↑ Restaurée en 1827.
  22. ↑ Madame Annie Besant.
  23. ↑ Madame Blavatzky, à laquelle il serait injuste, malgré tout, de ne pas rendre hommage, car elle a été à peu près la première à nous révéler l’existence de doctrines admirables, qui avaient dormi pendant des siècles dans certains livres sacrés de l’Inde. S’il est vrai, comme on l’affirme, et comme ses disciples mêmes ne redoutent pas de l’avouer, que, sur la fin de sa vie, grisée par son initiation, elle ait voulu jouer du miracle pour frapper certains esprits, cette faiblesse humaine n’infirme point ses mérites de révélatrice, et surtout n’entache en rien une théosophie vieille comme le monde, qui est tout à fait au-dessus de sa personnalité et à laquelle on a le tort, en général, d’associer trop étroitement son nom.
  24. ↑ Paroles de Brâhmachârin.