L’Insurgé (Vallès)/22

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Charpentier (p. 243-248).

XXII

Passedouet, qui est maire du XIIIe, m’a caché trois jours.

Le troisième jour, j’ai pris son rasoir, travaillé ma barbe, coupé les favoris, gardé les moustaches et la mouche, et je suis sorti pour me rendre chez un ami qui ne fait pas de politique, et m’offre une hospitalité commode et sûre, dans un quartier paisible et clérical. Là, je puis défier la police et échapper au conseil de guerre.


Mais veulent-ils nous arrêter ?

Au bout d’une semaine, en ayant assez de la vie d’évadé qui reste caché dans son trou, je suis retourné à la Corderie.

S’ils tiennent à nous prendre, ils n’ont qu’à avoir des agents en bas…

Ils en ont.

Ils savent alors que je reviens, que d’autres reviennent aussi, qui sont poursuivis pour le 31 octobre, et sur qui on aurait le droit de mettre le grappin, qu’on démasquerait d’un revers de main, tant ils sont mal déguisés par leur cache-nez à trois tours et leurs lunettes de carnaval.

Et cependant, le Gouvernement fait le mort, et nous laisse grimper et dégringoler cinquante fois par jour l’escalier de la Corderie.


Elle est devenue un forum, cette Corderie !

Elle arme la Révolution, elle rédige les cahiers de l’insurrection future — elle serait capable de sauver la Patrie !… Elle m’a sauvé l’honneur, il n’y a pas longtemps !


C’était quand j’avais mon képi à quatre galons ! J’étais de garde au bastion. Un officier m’aborde :

— Vous ne savez pas le bruit qui court ? On prétend que vous étiez d’accord avec l’Empire dans votre campagne électorale contre Jules Simon.

— On dit cela !

— Tout haut.

Je plante là le bataillon. Je saute dans un fiacre.


Oui, on dit cela tout haut dans les cafés ; on l’a hurlé hier dans les réunions publiques.

C’est Germain Casse, le créole, qui a colporté la nouvelle.

Si j’allais lui casser la gueule, pour commencer, à celui-là ?…

— Soyez donc calme, me dit Blanqui, chez lequel j’ai couru, et ne cassez rien. C’est votre popularité qui commence.

Ma popularité ? Est-ce qu’il se moque de moi ?


Calme ! je ne puis l’être. Et la tête en feu, le cœur gonflé jusqu’à crever, la gorge sèche, les yeux troubles, je bondis d’un quartier à l’autre, lâchant ma voiture quand elle languit dans les carrefours et courant comme un fou jusqu’aux maisons amies où sont ceux de mon ancien Comité dont je suis sûr et à qui je crie de ma voix : « Au secours ! Au secours !! »

Je les traîne avec moi ; j’en ramasse d’autres en route, qui ont connu ma misère et mon courage, et le soleil n’est pas encore tombé que déjà la Corderie est saisie de ma sommation d’enquête. Les Quatre-vingts sont convoqués pour demain, toutes Chambres du peuple siégeant.


Oh ! c’est long ! Quelle nuit j’ai passée !

Enfin, le jour est venu !

Briosne, Gaillard, un autre encore, sont accusés comme moi. Nous sommes descendus ensemble, le matin, vers la Préfecture de police, et nous avons sommé les gens qui sont là de nous montrer les pièces qui nous calomnient, les armes qu’on a empoisonnées pour nous tuer.

Rien ! on ne nous montre rien !


La salle est pleine ; le grand jury est au complet. Le bureau vient d’être élu.

J’ai la parole.


J’ai conté tout, depuis A jusqu’à Z : comment un Comité est venu me prendre, le camarade Passedouet en tête — Passedouet que nul ne soupçonne, n’est-ce pas ?…

J’étais en train de manger un ordinaire chez un marchand de vin. On m’a mis l’épée dans les reins. On m’a répété sur tous les tons que moi, l’historien futur des héros de Juin, je devais représenter ces vaincus contre les républicains qui les maudirent, et redresser devant eux le cadavre mutilé de la guerre sociale.

J’ai accepté, mais j’ai dit : « Voyez, je déjeune à trente sous. Je suis pauvre, je n’ai pas un centime à donner pour mon élection. »

« Un homme est venu qui a offert d’aider pour les affiches », m’a répondu le Comité.

« Vous êtes juges », ai-je conclu.


— S’il était payé par l’Empire, pourtant !

Dans quel but ?… Nous ne faisons pas la campagne pour vaincre. Numériquement, nous étions sûrs d’une honteuse défaite.

Cinq cents voix ! Les aurait-on seulement, cinq cents voix ?

On les a eues. Mais est-ce que c’était cette misère qui pouvait empêcher Simon de passer ?…


Et voilà pourquoi je suis devant vous, accusé de trahir ! Mais regardez-moi donc ! Est-ce que j’ai les yeux d’un vendu ?

Faut-il vous dire ce que j’ai terrassé de souffrances dans le cours de ma vie ? Vais-je conter combien de fois je me suis colleté avec la faim pour rester libre ?

Et après des années de cet héroïsme, dans un moment où je n’avais qu’un peu de patience à avoir pour être presque célèbre, et même heureux, c’est alors que je me serais annihilé, enchaîné, vendu !

Ce n’est pas à moi à vous dire que je vaux quelque chose, mais ne sentez-vous pas que, dix fois déjà, j’aurais pu devenir riche, si j’avais voulu ?


Oh ! je sais bien que vous allez m’acquitter !… seulement, je n’en garderai pas moins dans le cœur la honte de l’accusation.

Mon honneur ?… il va sortir d’ici plus clair que jamais ! Mais mon orgueil ! qui pourra en laver les plaies, qui en retirera le pus que le doigt de Casse y a mis ?

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ils ne m’ont pas laissé achever.

De tous les coins de la salle, des mains se sont tendues vers moi. Quelques-uns m’ont embrassé ; deux ou trois avaient les larmes aux yeux.

N’importe ! Il se trouvera bien, dans l’avenir, quelques misérables pour ramasser cette ordure dans la boue et la rejeter contre moi, le jour où je serai désarmé par la défaite, la proscription — ou la mort.